Vers un regain des tensions israélo-iraniennes au Moyen-Orient ? – par Arnaud Peyronnet

 

Entre fin juin et mi-juillet, plusieurs séries d’incidents ont frappé des infrastructures iraniennes liées de près ou de loin à son programme nucléaire. Ainsi, le 26 juin, une explosion a été rapportée au sein du complexe militaire de Parchin, près de Téhéran, site lié au programme balistique iranien. Le 2 juillet, un incendie, dû à une explosion sur le complexe nucléaire de Natanz, a ravagé des infrastructures liées au programme iranien de fabrication de nouvelles centrifugeuses, retardant selon certains experts le programme nucléaire iranien de plusieurs mois, voire plusieurs années. En outre, plusieurs incendies aux origines indéterminées ont ravagé plusieurs sites industriels et énergétiques iraniens durant la même période.

Selon plusieurs médias, une implication israélienne dans ces incidents serait «hautement probable », ce que les autorités israéliennes n’ont évidemment ni démenti ni confirmé, conformément à leurs habitudes. Le jour de « l’incident » de Natanz, l’agence officielle iranienne Irna avait d’ailleurs publié une dépêche mettant en garde Israël et les Etats-Unis contre toute atteinte à la « sécurité » et aux « intérêts » de l’Iran…. Ces actions potentiellement israéliennes, liées à des actes de sabotage, des attaques cyber ou des frappes extrêmement ciblées, illustrent  toutefois avec acuité la nouvelle « guerre secrète » que se mènent les deux pays au plan régional et autour du programme nucléaire iranien. Une stratégie de « pression maximale » voulue par Israël et les Etats-Unis s’oppose, de façon désormais accélérée, à la « patience stratégique » iranienne.

Quelles sont donc les stratégies mises en œuvre par l’Iran et Israël dans leur affrontement régional et comment celles-ci pourraient elle évoluer ?

 

Un contexte d’affrontements accrus.

Un an après le retrait brutal des Etats-Unis du JCPOA[1] en mai 2018, l’Iran s’est finalement estimé affranchi de certaines des dispositions de ce traité et cherche depuis à reprendre son programme nucléaire. Or, les Etats-Unis et Israël, dans le cadre de leur stratégie de « pression maximale », cherchent dans le même temps à affaiblir l’Iran pour que celui-ci abandonne tant son programme nucléaire que ses ambitions régionales, notamment en Irak, en Syrie et au Liban.

De fait, le régime iranien a été récemment qualifié de « plus grande menace sur le Moyen-Orient » par les autorités israéliennes qui semblent vouloir profiter de la faiblesse présumée de ce pays (difficultés économiques liées à la stratégie de « pression maximale », crise sanitaire) pour lui asséner discrètement des coups sévères afin d’obtenir un reflux de ses ambitions. Face à cette stratégie, l’Iran a réagi par l’annonce d’une « résistance maximale » visant à dissuader une action militaire américaine à son encontre (en faisant le pari que l’administration américaine ne voudra pas d’une nouvelle guerre au Moyen-Orient). Celle-ci passe tant par la modernisation de son arsenal balistique, que par la relance de son programme nucléaire ou par la mobilisation de ses proxies au Moyen-Orient (Yémen, Irak, Syrie, Liban). De fait, un conflit « discret et indirect » se met en place entre le couple Etats-Unis/Israël et l’Iran, fait d’éliminations ciblées (cas de Qassem Soleymani en janvier dernier), d’attaques cyber[2], de « démonstrations de force » (tirs sur des emprises militaires américaines en Irak, tirs sur des infrastructures pétrolières saoudiennes), d’actes de sabotage et de frappes non revendiquées, et celui-ci agite de plus en plus le Moyen-Orient…

 

Qui s’inscrit dans la doctrine israélienne de la « Campaign between Wars » (CBW).

La doctrine israélienne de la CBW se caractérise par la conduite d’actions militaires préventives, discrètes, ciblées et non revendiquées qui empêchent par nature l’ennemi de riposter et donc de déclencher une escalade incontrôlée pouvant conduire à un conflit « ouvert ». Ces actions discrètes permettent ainsi à l’adversaire de nier la réalité des faits et de l’étendue des dommages causés, de façon à l’empêcher de riposter par le seul jeu de sa « pression politique intérieure  ». Cette doctrine permet dès lors de repousser indéfiniment le conflit avec l’adversaire, de le dissuader militairement par une lente érosion de ses capacités, tout en l’empêchant de riposter par peur de conduire à une escalade incontrôlée dans laquelle il serait forcément perdant…

Cette CBW a été essentiellement conduite par Israël sur le sol syrien, l’Etat hébreu voulant d’abord dissuader l’Iran de tout enracinement militaire avant finalement de choisir l’option du « roll back » iranien de l’ensemble de la Syrie. Des centaines de frappes ont donc été effectuées contre les forces iraniennes ou leurs affidés en Syrie et en Irak ces dernières années, Israël accusant Téhéran de vouloir constituer à ses dépens un véritable « couloir logistique de la terreur » reliant Téhéran à Beyrouth via Bagdad et Damas.

Cette doctrine est d’ailleurs vue en Israël comme la raison essentielle du maintien d’un « calme apparent » à ses frontières Nord. Elle a toutefois évolué ces derniers mois avec l’apport de modes d’action offensifs dans le cyberespace qui pourraient désormais permettre à l’Etat hébreu d’agir dans un espace géographique moins contraint et de cibler directement son adversaire désigné, l’Iran. Ces actions cyber offensives restent toujours «préventives » (le programme nucléaire iranien étant la cible privilégiée), « non revendiquées », « discrètes » (c’est le propre du cyber) et « ciblées » (grâce au travail de  renseignement à fin d’action). Ce mode d’action cyber réduit également encore plus les risques d’escalade militaire incontrôlée en confinant tous les acteurs dans un théâtre « virtuel », même d’importance. Le mode d’action cyber a donc par nature toute sa place dans la doctrine CBW.

De fait, cette doctrine, en intégrant désormais de nouveaux modes d’action, prolonge l’action de l’Etat hébreu sur l’ensemble du Moyen-Orient et non plus seulement à ses frontières. Elle est finalement devenue un outil de la « suprématie » militaire israélienne face à l’Iran, en installant dans la durée une campagne militaire aux limites acceptables du conflit ouvert.

 

Une « patience stratégique » iranienne mise cependant à rude épreuve.

La “patience stratégique” iranienne lui a permis ces dernières années d’absorber sans problème des « coûts humains et militaires » parfois importants tant en Syrie qu’en Irak. Le régime des mollahs privilégie en effet le temps long et donc l’enracinement géopolitique pérenne de l’Iran du Golfe à la Méditerranée, faisant ainsi le pari de l’inéluctable « fatigue » de ses adversaires[3].

Toutefois, les récents incidents du mois de juillet sur le territoire iranien, potentiellement causés par des actions offensives cyber, changent le paradigme en portant le conflit sur le territoire même de la république islamique. Ces incidents s’inscrivent également dans le contexte d’un pays affaibli par les pressions américaines, la crise économique et la crise sanitaire. Les failles sécuritaires affichées par ces incidents sur différents sites iraniens fragilisent d’autant plus un régime qui se découvre « vulnérable » aux yeux du monde et surtout, de sa population. Ces incidents mettent ainsi la patience iranienne à rude épreuve alors même que le régime était à quelques mois de réussir son pari, à savoir la poursuite de son programme nucléaire et de son agenda régional tout en attendant une ouverture internationale quasi-inéluctable…La question est donc de savoir si l’Iran va pouvoir garder sa posture les semaines et mois qui viennent et ce alors que ses adversaires vont certainement tout faire pour pousser ce pays à une riposte et donc à la faute (ce qui pourrait alors avoir pour effet de prolonger l’embargo sur les armes au-delà de 2020)…

 

La recherche iranienne d’appuis étrangers…

Isolé et soumis à la stratégie de « pression maximale » des Etats-Unis et d’Israël, le régime iranien tente désormais d’approfondir sa politique régionale avec ses « alliés » tout en cherchant de nouvelles marges de manœuvre avec la Chine, l’autre grand adversaire des Etats-Unis.

L’Iran et la Syrie ont ainsi signé en juillet un accord bilatéral visant à intensifier leur coopération militaire et technologique, nouvelle étape dans des relations sécuritaires déjà intenses. Ce nouvel accord et la promesse iranienne d’aider la Syrie à densifier son architecture de défense sol-air, notamment face aux actions israéliennes, permet d’abord au régime des mollahs de démontrer à ses adversaires qu’il continuera de s’impliquer, et pour longtemps, dans la survie du régime syrien. Cet accord s’inscrit dès lors complètement dans la stratégie de « patience stratégique » voulue par Téhéran, signifiant à Israël que sa doctrine de CBW est vouée finalement, sur le long terme, à l’échec. Il permet également d’affaiblir quelque peu l’influence du Kremlin en Syrie, les forces armées russes étant plus que réticentes à employer leurs systèmes de défense aérienne contre les appareils israéliens. De fait, l’Iran réaffirme ainsi pleinement sa volonté d’agir comme une véritable puissance régionale, le centre de gravité de « l’axe de la résistance »[4] à l’Etat hébreu malgré les défis auxquels le pays fait face et surtout malgré la probable future attrition de ces systèmes sol-air iraniens par l’action des forces armées israéliennes en Syrie….Le geste est donc avant tout diplomatique et symbolique, plus que militaire.

Le projet de « partenariat stratégique » sino-iranien, s’il venait à se confirmer, marque par contre une profonde rupture géopolitique à l’isolement traditionnel iranien. Les appétits chinois pour l’Iran, dans le contexte des « nouvelles routes de la soie » et de l’affrontement mondial sino-américain, sont effectivement perceptibles depuis 2016. Le projet de « partenariat » pourrait ainsi être signé en 2021 et prévoirait 400 milliards de dollars d’investissements chinois en Iran pour les prochaines 25 années, dans les domaines des infrastructures, des télécommunications, des transports et des hydrocarbures. Il prévoirait également une coopération « militaire » encore assez floue dans ses contours….mais il est probable que la levée de l’embargo sur les armes fin 2020 pourrait être une énorme occasion d’exportation pour les industriels chinois de l’armement… Dans tous les cas, « l’axe de la Résistance » a déjà modifié son discours et appelle à voir dans la Chine la seule alternative possible à l’Occident, instrumentalisant sans doute à plein l’affrontement géopolitique du siècle entre la Chine et les Etats-Unis.

 

L’Iran fait face à une stratégie de « pression maximale » à son encontre voulue par les administrations américaine et israélienne, et mis d’ailleurs militairement en œuvre au travers d’une accélération perceptible de la CBW israélienne, que ce soit via des actions cinétiques ou possiblement des modes d’action cyber. Face à ces pressions, le régime iranien a développé une sorte de « patience stratégique » de long terme, faisant le pari que le temps était son allié. De fait, l’Iran compte à la fois sur les prochaines échéances (levée de l’embargo sur les armes, élections américaines) pour s’accommoder des actions israélo-américaines tout en les dissuadant de tout conflit ouvert et tout en poursuivant son programme d’enracinement régional. Le possible futur partenariat sino-iranien permettrait en outre d’ancrer l’Iran dans un « bloc géopolitique » d’opposition pérenne et dissuasif vis-à-vis des Etats-Unis. Toutefois, et le « pari » iranien étant finalement en phase de réussir, une intensification des actions offensives israélo-américaines semble soit en cours soit du moins fortement possible à très court terme, afin de pousser Téhéran à la faute…

[1] Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA), signé en 2015 par l’Iran, les pays du P5, l’Allemagne et l’UE.

[2] En avril 2020, une attaque cyber iranienne a été constatée sur des réseaux de distribution d’eau en Israël. En riposte, l’Etat hébreu a conduit une attaque cyber sur le port commercial de Bandar Abbas, paralysant ce port pendant plusieurs jours.

[3] L’Iran attendant ainsi patiemment fin 2020 et un éventuel changement de climat politique aux Etats-Unis ainsi que la levée de l’embargo de l’ONU… La non réponse américaine à la destruction de son drone RQ-4 en juin 2019 par un missile iranien a par ailleurs « validé » cette hypothèse de la fatigue américaine pour les conflits du Moyen-Orient.

[4] Déjà constaté au Liban via le Hezbollah, au Yémen via les houthis et l’Irak au travers de plusieurs milices chiites dont surtout le Kataeb Hezbollah.