Retour sur le troisième séminaire de SHEGA : Militer pour l’Afrique

Les 20 et 21 mars derniers s’est tenu le troisième de la Session des Hautes Études Géopolitiques Africaines, qui a permis d’entamer le deuxième module : « Agir pour l’Afrique ».

Ces deux journées portaient sur la séquence « Militer pour l’Afrique ». La première journée a commencé avec l’intervention de Drissa Traoré, chargé de programme senior en charge du Sahel (Burkina Faso, Mali, Mauritanie, Niger et Tchad) pour la Fédération internationale des droits humains (FIDH). À travers son intervention portant sur les droits de l’Homme sur le continent africain, il a constaté un recul généralisé des droits fondamentaux sur la scène internationale. Il s’est ensuite concentré sur la zone sahélienne, dont il est spécialiste, et qu’il considère comme emblématique de tous les défis en matière de droits humains. Il a insisté sur le fait que l’on assiste à une restriction de l’espace civique et à une forte atteinte aux libertés, précisant qu’il s’agit de la première fois que les pays du Sahel atteignent un tel niveau de limitation des droits humains. Il explique que ce sont les autorités actuellement au pouvoir qui limitent de plus en plus l’espace civique et que, tant que ces régimes resteront en place, la situation continuera de se dégrader. L’une des raisons de cette situation est la primauté des lois nationales sur les traités internationaux : tous les pays africains ne respectent pas la Charte africaine des droits de l’Homme et des peuples. Il a illustré ces atteintes aux libertés et la restriction de l’espace civique à travers des exemples concrets.

Ensuite, Claude Wilfried Ekanga, opposant politique camerounais, a proposé une présentation sur le panafricanisme et le néo-africanisme. Il est revenu sur l’histoire du panafricanisme, précisant qu’il s’agit d’une idéologie née en réaction à un sentiment de rejet. À travers son intervention, il a retracé les origines de ce mouvement, qui a vu le jour en dehors du continent africain, ainsi que les principales figures qui l’ont porté et leurs idées. Il a expliqué que cette idéologie, qui prône une réaffirmation de l’identité africaine, est toujours d’actualité sous la forme du néo-panafricanisme. Il ne s’agit pas d’une approche fondamentalement différente, mais plutôt d’une évolution du panafricanisme adapté aux enjeux contemporains.

La dernière intervention de la journée a été celle de Théophile Kouamouo, producteur et animateur du programme hebdomadaire de télévision Décrypter l’Afrique, diffusé sur Le Média TV. Son intervention portait sur les nouveaux médias et les espaces publics africains. Il a expliqué qu’aujourd’hui, l’espace public est avant tout un espace médiatique et digital et que la révolution numérique a bouleversé le paysage informationnel, avec l’émergence des influenceurs, blogueurs et youtubeurs. Selon lui, ces nouveaux acteurs ont désormais plus de résonance que les journalistes. En Afrique, cette dynamique se traduit par une montée en puissance des influenceurs dans l’espace public, mais ceux-ci peuvent être manipulés ou manipulables, car ils ne sont pas soumis aux mêmes règles éthiques que les journalistes. De plus, contrairement à l’Occident, les médias traditionnels sont particulièrement vulnérables en Afrique : la presse écrite est largement marginalisée, car les populations préfèrent acheter des recharges internet, moins coûteuses et offrant un accès à une plus grande variété de contenus. La jeunesse africaine est donc une jeunesse ultra-connectée. Théophile Kouamouo a également proposé des solutions pour limiter les effets négatifs de ces évolutions et a conclu son intervention en insistant sur la forte présence des médias étrangers sur le continent africain.

La journée s’est terminée par des travaux de comité, au cours desquels les auditeurs ont élaboré ensemble la structure du dossier commun.

La seconde journée a débuté avec une présentation de Florence Boyer, chargée de recherche à l’Institut de recherche pour le développement, sur l’espace migratoire sahélo-saharien. Elle a rappelé que les migrations ne concernent que 2 à 3 % de la population mondiale et constituent donc un phénomène minoritaire. Elle a également précisé que la grande majorité des migrants africains sont des migrants intra-africains. Elle a insisté sur le fait que le nombre de réfugiés en Afrique a considérablement augmenté depuis 2024, comparé aux années précédentes. Elle est revenue sur l’histoire des migrations au Sahel, qui ont toujours existé et se caractérisaient autrefois par des mouvements saisonniers et temporaires vers les espaces urbains. Elle a expliqué que l’espace migratoire s’est progressivement élargi vers le nord, d’abord vers les pays du Maghreb, puis vers l’Europe. En exposant les principales routes migratoires entre l’Afrique et l’Europe, elle a notamment évoqué les mécanismes de régulation de ces flux migratoires, tels que l’externalisation des frontières, l’intensification des contrôles, mais aussi les politiques de déportation et d’expulsion. Elle a conclu son intervention en posant la question de la libre circulation souhaitée par la CEDEAO, dans un contexte où le Sahara, autrefois un espace de circulation, devient de plus en plus un espace de frontières.

La matinée s’est poursuivie avec l’intervention d’Aché Ahmat Moustapha, une voix engagée du Tchad sur le rôle des diasporas. Sociologue en communication, réalisatrice, auteure et artiste franco-tchadienne, elle met son talent au service de la défense des droits humains, de la promotion de la culture et de la valorisation des voix marginalisées. Elle a commencé son intervention en exposant les différentes catégories de diasporas africaines qu’elle a identifiées. Elle s’est intéressée aux enjeux liés aux diasporas et aux différences entre les sociétés civiles africaines et les diasporas, en tentant d’expliquer leur rôle dans la construction d’un partenariat renouvelé entre l’Afrique et la France. Elle est également consciente des tensions existantes, notamment le sentiment anti-français, le panafricanisme et la discrimination, qui se retrouvent aussi bien au sein des sociétés civiles africaines que dans les diasporas. En se penchant sur la jeunesse africaine, elle a dressé un panorama des défis et perspectives à venir et a insisté sur le rôle des diasporas et des populations africaines dans la rupture avec les erreurs du passé, afin de construire l’Afrique et la France de demain.

Djenabou Cissé, spécialiste des questions de défense et de sécurité en Afrique et chargée de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique, est intervenue sur les instruments d’influence de la Russie en Afrique. En analysant la culture stratégique russe, elle a souligné qu’en raison de sa faiblesse économique, la Russie adopte une approche hybride pour exercer son influence. Elle considère ainsi que l’Afrique représente pour la Russie un terrain d’affrontement dans sa relation conflictuelle avec l’Occident. Elle s’est particulièrement intéressée à l’Afrique de l’Ouest, notamment en raison de l’absence d’un passé colonial russe, et a analysé la rhétorique de Moscou, qui met en avant une coopération plus équilibrée et respectueuse des États africains. L’influence russe en Afrique prend plusieurs formes : accords sécuritaires en échange de contrats miniers, recours aux sociétés militaires privées comme Wagner et Africa Corps, ainsi que l’utilisation de la désinformation et de la guerre cognitive. L’objectif russe est de garantir la pérennité des régimes au pouvoir, dont certains servent ses intérêts. Elle a conclu en mettant en lumière les vulnérabilités actuelles de la Russie sur le continent, notamment l’augmentation du nombre de pays qui perçoivent négativement son influence.

Enfin, la journée s’est terminée avec l’intervention d’Ousmane Ndiaye, journaliste et ancien rédacteur en chef Afrique de TV5 Monde. Il a dressé un panorama des médias internationaux, privés et communautaires en Afrique. Son intervention, particulièrement pertinente, a permis d’établir un lien avec celle de Théophile Kouamouo, les deux ayant abouti au même constat sur la révolution numérique et l’essor des réseaux sociaux sur le continent. Il s’est notamment intéressé à la montée en puissance des médias turcs en Afrique, qui rencontrent un succès grandissant.

Partager sur les réseaux sociaux

Edito

La manière odieuse dont Donald Trump et son vice-président James Vance ont organisé l’humiliation du président ukrainien Volodimir Zelenski à la Maison Blanche le 28 février restera dans les annales. Sur le fond elle rappelle...

Institut FMES

Rejoignez-nous

La newsletter FMES

Déposez votre mail pour vous abonner à notre newsletter mensuelle
et autres mailings (conférences, formations, etc.)

La newsletter FMES

Déposez votre mail pour vous abonner à notre newsletter mensuelle
et autres mailings (conférences, formations, etc.)