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PERSPECTIVES STRATÉGIQUES 2023-2 : APRÈS L’UKRAINE, GAZA

Préface:

L’année 2023 a confirmé et accéléré les tendances qui structurent le nouvel ordre international, et que nous essayons de décrire semestre après semestre.

« L’orage approche » avions-nous titré dans notre préface de juin, en soulignant les tensions croissantes et les recompositions géopolitiques à l’œuvre, dont la guerre en Ukraine était à la fois l’illustration et l’un des moteurs.

Avec la guerre israélo-palestinienne, l’orage est plus proche que jamais de la France et de l’Europe. Cette guerre dépasse largement, dans les imaginaires, le statut d’un conflit national entre deux peuples pour une même terre. Elle est perçue, en particulier dans le monde arabo-musulman, comme un conflit civilisationnel contre les représentants de l’occident riche, colonisateur et oppresseur – du moins de leur point de vue.

Le conflit Ukrainien s’inscrivait à l’intérieur d’un premier champ de force Est-Ouest, qui se cristallise autour de la rivalité entre la Chine et la Russie d’un côté, et les Etats-Unis et les Européens d’un autre. Ce champ de force met en œuvre une opposition géopolitique pour la suprématie mondiale et voit les deux principaux rivaux engerber des soutiens divers, guidés par l’intérêt, l’idéologie ou l’opportunité. La guerre déclenchée le 20 février 2022 est perçue par tous comme un test de la capacité de l’Europe à résister au défi du rapport de force entre Etats et de la menace militaire. En cela elle rappelle les pics de tensions de la guerre froide, la fiabilité du soutien américain en moins.

En comparaison, le conflit israélo-palestinien se situe à l’épicentre d’un second champ de force Nord-Sud, qui se structure autour de l’opposition entre nations riches et celles qui aspirent à le devenir tout en contestant le modèle politique libéral des Occidentaux. Cette polarisation est générée par la frustration ressentie par une large partie de la population exclue des bienfaits de la mondialisation, à la démographie souvent galopante et qui ressent douloureusement la domination – présente ou passée, réelle ou fantasmée – des pays riches, en particulier des plus anciens d’entre eux : les Nord-Américains et les Européens. Au voisinage sud de l’Europe, la religion musulmane est un vecteur idéologique majeur
pour donner sens à cet antagonisme à l’égard des voisins du Nord, caractérisés comme néocoloniaux, chrétiens, juifs ou athées.

C’est dans cette optique qu’il faut comprendre la réaction très forte du monde musulman au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, en soutien de l’attaque du Hamas du 7 octobre et en opposition à la riposte d’Israël. Celle-ci, pour terrible qu’elle soit au plan humanitaire, suscite une indignation sans commune mesure par rapport aux autres conflits récents dans la région. Les guerres en Syrie, en Irak et au Yémen ont chacune charrié leurs lots de désastres humanitaires (entre 400 et 500 000 morts chacune). L’originalité du conflit israélo-palestinien tient plus à sa nature qu’à ses conséquences : l’un des belligérants – Israël – est perçu comme une nation du nord. La violence de sa riposte, qui plus est sur une population du sud et en terre d’Islam, est dès lors perçue comme doublement scandaleuse et illégitime.

Ces guerres en Ukraine et en Israël, aux frontières de l’Europe s’inscrivent dans un contexte déjà chargé en termes de conflictualité : combats résiduels en Syrie et en Irak, nettoyage ethnique perpétré au Karabagh, guerres civiles meurtrières au Yémen et au Soudan, crises multidimensionnelles au Sahel. Elles s’y distinguent par l’enjeu particulier qu’elles revêtent pour l’Europe. Dans les deux cas, un des belligérants est identifié comme son représentant : Ukrainiens et Israéliens sont perçus comme
l’avant-garde de l’Occident, en terre russe ou en terre d’Islam. Les deux conflits cristallisent donc la représentation négative qu’ont d’eux les acteurs du Sud comme de l’Est.

C’est bien à ce titre que ces deux conflits représentent des défis majeurs pour les pays d’Europe. L’enjeu pour ces derniers est de contredire une image de nations repues et oisives, perçues comme décadentes et fébriles mais arrogantes et moralisatrices. Ce combat est d’autant plus fondamental que cette vision infuse, par capillarité, y compris au sein de nos propres sociétés. Le nombre croissant de résidants en Europe, originaires ou s’identifiant au Sud, et la vigueur de la guerre médiatique menée par la Russie, la
Chine ou les Frères musulmans dans nos pays sont des vecteurs clés de cette diffusion.

Les rapports de force géopolitiques et le déchainement des passions sont donc de retour dans un monde qui, par effet de contagion, ne peut plus compter sur des règles agréées. L’emploi de la violence et la diffusion de la haine deviennent la norme dans notre voisinage et il serait illusoire de penser qu’il ne s’agit que d’une crise passagère qu’on pourrait surmonter avec de la patience, de la distanciation et de l’humanitaire. De vastes recompositions géopolitiques sont en cours. Les acteurs, globaux et régionaux,
s’affairent à positionner leur pays, leurs réseaux et leurs intérêts pour profiter des opportunités qui s’offrent à eux. Cet activisme tous azimuts a pour cible prioritaire les intérêts européens perçus par de nombreux dirigeants de l’Est comme du Sud comme excessifs, illégitimes et faibles, alors que les Etats-Unis font encore peur. L’année 2024 pourrait apporter son lot d’aggravations géopolitiques dont aucune ne nous serait favorable : victoire de Trump aux élections américaines, victoire de Poutine en Ukraine,
chaos au Proche-Orient, au Soudan ou au Sahel, guerre à Taiwan, nouvelle pandémie…

Les Européens ne devraient pas considérer ces évolutions comme une crise passagère et attendre le retour au statu quo ante. Ce dernier ne reviendra pas. Nous devons prendre conscience que l’Europe et la France, telles qu’elles sont perçues, sont désormais les cibles de leurs voisins de l’Est et du Sud et que leur survie en termes de valeurs est en jeu dans le nouveau monde qui se met progressivement en place. Les illustrations sont nombreuses : l’agressivité redoublée de la Russie, en Ukraine bien sûr mais également en Afrique ou en Europe ; l’activisme des réseaux islamistes, fréristes ou salafistes, sur le territoire européen, qui vise à fragmenter les cohésions nationales. D’une manière générale, l’indifférence partagée par tous les acteurs internationaux à l’égard des positions européennes sur les évènements dans le Caucase, au Moyen-Orient, au Levant ou en Afrique devrait nous alerter sur la place que nos interlocuteurs entendent accorder à l’Europe.

Pourtant le monde nouveau qui se dessine, s’il n’est pas celui que nous attendions, offre de nombreuses opportunités à l’Europe. La France, par son histoire, sa géographie et sa population, conserve un lien fort avec le Sud et le monde non-occidental, et donc une capacité unique pour mieux appréhender l’altérité qu’il représente. Cette originalité culturelle et politique qui nous différencie de nos partenaires a valu régulièrement à la France d’être suspectée d’anti-américanisme ou de manque de solidarité européenne, en particulier au tournant du siècle lorsque se profilait l’espoir d’un universalisme occidental, vite métamorphosé en cauchemar unipolaire où l’hubris des puissants multipliait les erreurs et les destructions.

Aujourd’hui, cette spécificité française pourrait devenir un atout considérable pour une Europe qui doit réorganiser sa relation avec les différentes composantes d’une communauté internationale qui revendique désormais d’être disparate. La France, à la fois pays européen et du sud doit dépasser – sans la renier – la simple solidarité atlantique et européenne et retrouver son exceptionnalité stratégique. Celle-ci pourrait lui donner – et apporter indirectement à l’UE – une capacité à comprendre le nouveau monde, à participer à la dynamique de son développement et à mettre en place une relation plus distanciée, désidéologisée et apaisée avec son voisinage sud.

L’effort de lucidité devient essentiel face à un monde structurellement en déséquilibre qui nous place désormais à la marge et nous considère sans bienveillance, et qui est marqué par un chaos croissant et une violence désinhibée. Il nous est indispensable de redéfinir les objectifs stratégiques pour notre
pays et pour l’Europe et faire les choix, certains seront douloureux, pour les atteindre. Il nous faut enfin réaliser que nous entrons dans une période rude et complexe dans laquelle l’effort et le risque seront la norme et ne pourront être assumés collectivement que si les objectifs sont clairs et partagés au sein d’une communauté nationale restaurée.

L’amiral (2s) Pascal AUSSEUR, Directeur général de l’institut FMES

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