Où va l’Iran ? Editorial de la revue Diplomatie

Cet éditorial de Pierre Razoux, directeur académique de la FMES, a été publié dans le numéro de la revue Diplomatie de Septembre 2022 consacrée à l’Iran, qu’il a coordonné.

A l’heure où d’importantes recompositions géopolitiques sont à l’œuvre au Moyen-Orient et où la guerre en Ukraine occulte la plupart des grands dossiers régionaux, notamment celui du nucléaire iranien, il était indispensable de répondre à la question : « où va l’Iran ? ».

Dans un contexte économique, social et environnemental très dégradé, l’équipe ultraconservatrice dirigée par le président Ebrahim Raïssi sait qu’elle n’a plus droit à l’erreur ; si elle ne parvient pas à améliorer drastiquement la vie quotidienne des Iraniens, elle ne pourra plus reporter la faute sur les réformistes et sera durablement décrédibilisée après avoir évincé toutes les forces politiques alternatives lors de l’élection de juin 2021. Or, le tempo des revendications socio-économiques s’accélère, suscitant des réactions de plus en plus violentes du régime. Pour le clergé, l’enjeu consiste à s’accrocher au pouvoir et à verrouiller le processus de désignation du prochain Guide suprême pour s’assurer que celui-ci arbitrera le jeu institutionnel en sa faveur.


Pour l’instant, le principal atout du président Raïssi consiste à pouvoir compter sur le soutien du Guide suprême Ali Khamenei (82 ans) et de la faction la plus conservatrice des Gardiens de la révolution. Sur le plan politique, le pouvoir iranien cherche à neutraliser les oppositions intérieures tout en gérant les dossiers les plus cruciaux (désertification, construction de logements, création d’emplois) et en réformant a minima pour acheter la paix sociale et éviter l’implosion de la société. Le décès du Guide, s’il survenait pendant cette mandature, pourrait entraîner de nouveaux équilibres favorables aux ultra-nationalistes.


Si la République islamique reste fragile sur le front intérieur, elle a su renforcer sa posture et son influence sur le front extérieur, puisqu’elle s’impose désormais comme un acteur incontournable et reconnu comme tel par ses voisins et ses rivaux. À maints égards, cette situation paradoxale n’est pas sans rappeler celle d’Israël (fragile à l’intérieur, redoutable à l’extérieur), son principal adversaire régional, qui lui sert de repoussoir et de faire-valoir, avec lequel elle lutte clandestinement sur plusieurs fronts. Israël et l’Iran en viendront-ils à s’affronter directement, alors que Téhéran approche du seuil nucléaire ?

C’est l’une des nombreuses questions auxquelles ce numéro des Grands Dossiers de Diplomatie coordonné par la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques (FMES) tente d’apporter une réponse. Au fond, quels sont les objectifs stratégiques de l’Iran ? Le premier d’entre eux consiste à garantir l’indépendance du pays et la survie du régime. Pour cela, le gouvernement iranien sait qu’il doit relancer l’économie en s’entendant d’une manière ou d’une autre avec les États-Unis, de manière à faire rentrer des liquidités dans les caisses de l’État. De la même manière, il sait qu’il lui faut accroître les investissements asiatiques et chinois, sans tomber sous la coupe de Pékin. Il lui faut également tenir à distance à la fois Israël, la Russie et la Turquie. Il lui faut enfin réduire la présence militaire américaine au Moyen-Orient (notamment en Irak), tout en négociant de manière bilatérale avec l’ensemble des voisins pour stabiliser la région et promouvoir un système de sécurité collective inclusif qui reconnaisse le rôle incontournable de l’Iran.

Pour appuyer ses ambitions régionales, le gouvernement iranien sait qu’il doit moderniser ses forces armées, notamment l’aviation et la marine, en jouant de la concurrence entre la Russie et la Chine. Il sait surtout qu’il devra, au bout du compte, faire un choix décisif sur le dossier nucléaire. Ce numéro spécial est dédié à l’ambassadeur François Nicoullaud que les experts de l’Iran ont bien connu, qui nous a quittés il y a quelques mois et dont l’ouvrage France-Iran : Des atomes, des souris et des hommes vient d’être publié à titre posthume grâce à ses amis aux éditions Maisonneuve & Larose et Hémisphères.

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