Vers une rupture du partenariat stratégique entre l’administration Biden et la Turquie ?


Résumé
La relation américano-turque, entrée dans une ère glaciaire depuis 2016, semble désormais en état de déliquescence. Les frictions sont multiples, compte tenu de l’éloignement d’Ankara des valeurs occidentales et de sa politique révisionniste sur la scène internationale. Alors que l’ordre international américain est menacé, Washington pourrait néanmoins continuer de miser sur la Turquie pour partager son « fardeau mondial » et endiguer l’expansionnisme russe, iranien et chinois. Cette stratégie née de la guerre froide pourrait être remise en cause si les États-Unis et la Turquie ne parvenaient pas à résoudre leurs contentieux les plus importants, notamment celui des S-400 russes. En tout état de cause, la nouvelle administration démocrate, en dépit de son idéalisme, doute que les Frères musulmans et les formations politiques qui s’en réclament puissent inscrire leurs actions politiques dans le libéralisme occidental. Ce scepticisme les amène à ne plus accorder à la Turquie qu’un rôle géopolitique et non plus idéologique.

Alors que Joe Biden vient de s’installer à la Maison-Blanche, diverses interrogations demeurent quant à la politique que son administration conduira à l’égard de la Turquie. S’il est vrai que depuis la fin de la guerre froide, la relation américano-turque a été qualifiée par les décideurs américains de « vitale », de « partenariat stratégique » voire de « partenariat modèle », force est de constater qu’une ère glaciaire s’y est depuis substituée. L’autoritarisme grandissant du président turc, Recep Tayyip Erdogan, patent depuis le coup d’État manqué de juillet 2016, couplé à une politique étrangère qualifiée de « révisionniste », aura contribué à ternir l’aura du « démocrate musulman » jadis encensé par Washington. Non seulement la Turquie s’éloigne des valeurs occidentales, mais elle poursuit une trajectoire indépendante sur la scène internationale en se rapprochant de la Russie, en menant des activités de forage dans la zone économique exclusive (ZEE) d’un allié de l’OTAN (la Grèce) ou encore en combattant le YPG – milice kurde syrienne alliée de la coalition internationale conduite par les États-Unis contre l’État islamique – perçu comme une menace par Ankara en raison de sa filiation au PKK. L’indocilité de la Turquie et son incapacité à être un pont civilisationnel par lequel les valeurs occidentales auraient dû pénétrer l’arc de crise, constitutif de la stratégie américaine post-guerre froide d’occidentalisation par proxies[1], auront mis un terme au « modèle turc », affaiblissant par conséquent la relation entre Washington et Ankara.

Face à cet allié remuant, l’administration Biden choisira-t-elle d’adopter un ton relativement conciliant comme l’avait fait Donald Trump ? Ou est-ce que les affinités pro-kurdes et pro-grecques prêtées au nouveau locataire de la Maison-Blanche l’amèneront à revoir la lecture stratégique que les États-Unis avaient jusqu’alors de la Turquie ? Si ses vives critiques à l’encontre de la Turquie lors de sa campagne et son soutien explicite à l’opposition d’Erdogan[2] semblent à première vue attester qu’une rupture du partenariat stratégique pourrait bien avoir lieu, il serait néanmoins peu probable que la valeur stratégique de la Turquie s’amenuise sous son mandat. L’évolution du système international, marqué par la contestation de l’ordre américain par la Chine et la Russie, associée à la volonté de l’administration Biden de parvenir à un accord sur le nucléaire iranien, dictera, selon toute vraisemblance, l’agenda américain envers la Turquie. Mais, en l’absence de valeurs et de menaces existentielles communes, cette alliance – pur produit de la guerre froide – a vocation à devenir plus ad hoc et donc à être moins idéalisée que par le passé. Il est ainsi à prévoir que l’administration Biden n’envisagera plus sa relation avec la Turquie qu’au travers du prisme de sa rivalité avec la Russie, la Chine et l’Iran.

Que représente la Turquie dans un contexte international en pleine mutation ?

En dépit d’une relation américano-turque rythmée par de nombreux désaccords sur des dossiers internationaux, à commencer par la politique syrienne d’Ankara ou ses incursions dans les ZEE grecque et chypriote, la Turquie demeure vitale pour l’administration Biden pour faire face aux défis eurasiatiques et moyen-orientaux qui l’attendent. En premier lieu, la primauté accordée au dossier iranien par la nouvelle administration pourrait accroître l’intérêt des États-Unis pour la Turquie. Alors que le président Biden ne cache pas son intention de parvenir à un nouvel accord sur le nucléaire iranien pour mettre un terme aux « sanctions maximales » décrétées par son prédécesseur, il est conscient que sa stratégie pourrait raffermir l’influence régionale de la République islamique. Pour parer à cette éventualité, il est probable que Washington cherche à s’assurer qu’un contre-modèle, voire un contrepoids militaire, limitera un tel gain d’influence. L’ancrage géographique de la Turquie renforce l’importance attribuée à ce pays, tout comme ses liens historiques et ethniques qui la lient à certains pays des Balkans, du Caucase, d’Asie centrale ou du Moyen-Orient où Téhéran entend étendre sa sphère d’influence, de manière à contrer l’influence régionale de la théocratie iranienne. Il est peu probable que Joe Biden préfère valoriser dans ce rôle de contre-pouvoir des pays tels que l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis ou l’Égypte, qui bafouent davantage les droits de l’homme et qui n’appartiennent pas à l’OTAN.

On pourrait penser que l’administration Biden serait d’autant plus prompte à s’appuyer sur Ankara et le gouvernement AKP que l’élite démocrate a une certaine empathie pour les Frères musulmans, comme en atteste le soutien apporté par l’administration Obama à ces formations politiques lors des printemps arabes. Or, si Obama a choisi de collaborer avec les Frères musulmans, ce fut sous l’impulsion de la Turquie avec qui elle coopérait étroitement et qui est parvenue à le convaincre qu’elle serait en mesure d’influencer leur politique en les « modérant » pour en faire une force centriste. Les événements du parc Gezi à Istanbul en 2013, à l’occasion desquels le Premier ministre turc a réprimé violemment les manifestations, ont remis en cause cette vision. La Turquie, érigée par Washington en modèle de compatibilité de l’islam avec la démocratie dans les années 1990, renoue avec l’autoritarisme, réduisant à néant les espoirs américains[3]. Depuis, les Américains sont désillusionnés et doutent que les Frères musulmans puissent inscrire leurs actions politiques dans le libéralisme occidental. Ainsi, en dépit de leur idéalisme les rendant plus coopératifs que les républicains vis-à-vis de ces formations politiques, les démocrates sont désormais sceptiques et ne misent plus guère sur elles. Ce paramètre ne pourra plus suffire pour expliquer un éventuel rapprochement des Américains avec l’AKP, ni leur soutien à la politique étrangère islamiste d’Ankara. Par conséquent, il semble peu probable que l’administration Biden mise, sur ce seul motif, sur l’axe Qatar-Turquie favorable aux Frères musulmans, là où ses autres alliés régionaux y sont résolument hostiles. En revanche, la volonté de Doha et d’Ankara de parvenir à un accord sur le nucléaire iranien, contrairement aux autres acteurs du golfe Persique, risquent de peser en leur faveur et les rapprocher de Washington.

À la primauté accordée au dossier iranien s’ajoutera très certainement l’importance de contrer l’influence grandissante de la Russie, acteur incontournable du nouveau Grand Jeu au Moyen-Orient. À cette fin, la Turquie sera sans doute perçue comme essentielle, non seulement parce qu’elle a toujours été envisagée comme le rempart otanien face à l’expansionnisme soviétique, puis russe, mais aussi parce que l’Amérique a pu constater que seul ce pays s’était montré capable d’endiguer, dans une certaine mesure, les avancées de Moscou dans les conflits syrien, libyen et caucasien. En somme, sa capacité et sa volonté d’intervenir dans les conflits régionaux, sa localisation avantageuse au carrefour de trois continents ou ses investissements dans le domaine de la défense, rendent Ankara apte à partager le « fardeau mondial » de l’Amérique. Ceci pourrait être d’autant plus valorisé que la priorité absolue du nouveau gouvernement américain ira au redressement économique et à la lutte contre la Covid-19. On peut dès lors supposer que l’administration de Biden recourra à une stratégie d’offshore balancing, c’est-à-dire qu’elle s’appuiera sur des puissances locales pour perpétuer l’ordre international américain, cette stratégie ayant l’avantage de n’affecter qu’à la marge le budget américain. Ankara serait alors considéré comme une pièce maîtresse des Balkans au Moyen-Orient, entraînant une réponse timorée de l’administration Biden face aux agissements turcs en Libye ou en Méditerranée orientale s’ils devaient se poursuivre, même si les États-Unis pourraient endosser un rôle de médiateurs entre la Turquie et la Grèce, à l’instar de ce que fit Bill Clinton dans les années 1990.

Une nouvelle administration pro-turque ?

Les affinités du président Biden envers la Grèce et les Kurdes peuvent-elle remettre en cause cette lecture stratégique ? Ce scénario semble peu probable, les sympathies pro-kurdes prêtées à Joe Biden paraissant quelque peu exagérées. Si l’actuel président n’a pas caché une certaine sympathie pour les Kurdes d’Irak avec lesquels l’Amérique collabore depuis des décennies – et avec qui les Turcs entretiennent des rapports cordiaux – cela n’implique pas nécessairement des sentiments analogues envers les Kurdes syriens. Non seulement, ces derniers, organisés au sein du PYD, sont d’obédience marxiste-léniniste contrairement au GRK irakien (libéral), mais les États-Unis n’ont coopéré avec eux que récemment, au prix de vives tensions avec Ankara. Par ailleurs, si Biden a soutenu une plus grande autonomie pour les Kurdes d’Irak au sein d’une fédération, il ne s’est jamais prononcé en faveur d’une indépendance par réalisme ; un tel développement menacerait l’intégrité territoriale de l’Irak et engendrerait davantage d’instabilité en cas d’effet domino en Iran, Syrie ou Turquie. La politique des États-Unis envers les Kurdes a toujours été marquée du sceau de la realpolitik, chaque administration abandonnant systématiquement ces proxies une fois ses objectifs atteints. En ce sens, le choix de Donald Trump de retirer les troupes américaines du nord de la Syrie en octobre 2019 (ayant permis à Ankara de terrasser les milices kurdes syriennes à sa frontière) n’est pas incohérent et il serait surprenant que l’administration Biden, composée de l’establishment traditionnel, y déroge. Certes, le maintien d’une collaboration avec le YPG via la coalition internationale pourrait être envisagé à court terme, l’État islamique montrant à nouveau sa capacité de nuisance en Syrie ; mais il ne s’agirait que d’un partenariat temporaire et non d’une alliance. Enfin, l’administration Biden ne souhaitera certainement pas envenimer davantage sa relation avec la Turquie au profit de forces kurdes, proches de Moscou et potentiellement sources de tensions bilatérales, comme en témoignent les propos récents de R. T. Erdogan critiquant les réactions mesurées du département d’État après un attentat visant les forces turques stationnées en Irak : « Les déclarations des États-Unis sur les Kurdes sont déplorables ; vous dites ne pas soutenir les terroristes mais vous êtes bel et bien de leur côté[4]. » Selon toute vraisemblance, la politique syrienne des États-Unis ne constituera plus un irritant majeur dans leur relation avec Ankara.

Une stratégie pro-turque pourrait d’autant plus être adoptée qu’une poignée d’experts et de décideurs exerce une influence forte sur ce dossier. Aux États-Unis, peu de chercheurs et de décideurs peuvent se prévaloir d’une réelle expertise de ce pays, conduisant les administrations successives à s’appuyer sur leurs analyses et leurs conseils. Qu’ils soient proches des cercles démocrates ou républicains, tous perçoivent la Turquie comme un pays essentiel pour les États-Unis[5]. Joe Biden et son équipe s’appuieront donc très certainement sur eux pour élaborer leur politique envers Ankara. Certains, telle Amanda Sloat, travaillent déjà dans l’administration Biden quand d’autres, tel Nick Burns, ont été conseillers informels du président durant sa campagne. Au-delà de cette communauté d’experts influents, des membres haut placés de la nouvelle administration connaissent la Turquie, à l’instar du président Joe Biden, du secrétaire d’État Antony Blinken ou de Robert Malley, en charge du dossier iranien pour la Maison-Blanche. Il est probable que pendant les cent premiers jours de son mandat, cette nouvelle équipe cherche à prendre le contrepied des politiques menées par Donald Trump, afin de renvoyer l’image d’une Amérique qui serait de retour. C’est au travers de ce prisme que l’on peut interpréter les critiques formulées par Antony Blinken ou Joe Biden lorsqu’ils étaient dans l’opposition à l’encontre de l’autoritarisme de R. T. Erdogan. Le président en campagne déclarait ainsi au New York Times : « ce que je pense que nous devrions faire, c’est adopter une approche très différente à son égard maintenant, en indiquant clairement que nous appuyons le leadership de l’opposition. […] Il doit payer le prix[6] » – quand Donald Trump affichait son franc soutien au président turc. Puisque R. T. Erdogan sera vraisemblablement au pouvoir jusqu’en 2023 au moins et que la Turquie restera importante dans les objectifs géopolitiques américains, on peut toutefois imaginer que Joe Biden ne cherchera pas à s’aliéner le dirigeant turc en affichant trop fortement son soutien à l’opposition. Ainsi, il est probable que le pragmatisme l’emporte et que la réalité du terrain et les impératifs de sécurité nationale prennent le pas sur les postures électoralistes. En outre, on peut supposer que la présence d’Antony Blinken sera de nature à assurer la pérennité du lien qu’avaient les administrations Clinton et Obama pour lesquelles il a travaillé. Sa déclaration au Hudson Institute en juillet 2020 le laisse en tout cas présager : « [La Turquie] est un pays d’une importance vitale [qui] finit par être d’une façon ou d’une autre et souvent d’une manière essentielle, décisif pour certains problèmes, conflits ou initiatives[7]» De même peut-on s’attendre à ce que Joe Biden ait une lecture analogue, lui qui a entretenu des contacts étroits avec R. T. Erdogan lors des printemps arabes et qui a été à la tête du comité des affaires étrangères du Sénat à une époque marquée par un large consensus sur l’importance fondamentale de la Turquie pour la sécurité nationale américaine. Enfin, on peut remarquer que le cabinet de la vice-présidente Kamala Harris est composé de personnalités proches de la Turquie à l’instar de Nancy McEldowney, sa conseillère à la sécurité nationale, ou encore Rohini Kosoglu, sa conseillère aux affaires intérieures et l’une de ses plus proches collaboratrices.

Des différends susceptibles de fragiliser durablement la relation bilatérale

Si de nombreux éléments indiquent que les États-Unis continueront sans doute d’avoir une attitude favorable à la Turquie, plusieurs dossiers pourraient fragiliser durablement la relation bilatérale. Le défi le plus épineux auquel cette dernière semble confrontée à court terme reste celui des missiles antiaériens S-400. En 2017, la Turquie n’étant pas parvenue à acquérir le système de missiles sol-air américain Patriot (puisque les États-Unis ne s’accordaient avec le gouvernement turc ni sur le prix ni sur le transfert de technologie), Ankara a fait connaître son intention de se procurer le système de missiles antiaériens russe S-400. Bien que ses alliés de l’OTAN n’aient cessé de lui signifier leur inconfort face à cet achat, le gouvernement turc a décidé de les acquérir, effectuant en 2020 des tirs d’essai en vue de son activation. Depuis, la nervosité des Alliés est patente. Non seulement les Turcs achètent un matériel de défense russe, mais celui-ci confère à la Russie la capacité de collecter du renseignement très sensible sur les avions de chasse américains, les fameux F-35 furtifs achetés par la Turquie mais dont la livraison a été annulée par l’administration Trump. Faut-il y voir la preuve d’une réorientation stratégique turque ? Tel est le débat qui anime la classe politique américaine. Ce questionnement est d’autant plus vif qu’il est alimenté par sa peur obsessionnelle d’une « iranisation » de la Turquie – comprendre son passage du statut d’allié privilégié à celui de farouche adversaire, à l’instar de l’Iran en 1979 – ce qui provoquerait la perte d’une pièce maîtresse sur leur échiquier. Cette interprétation est pour l’heure écartée par les experts démocrates qui s’accordent sur un point : une telle réorientation au profit de la Russie n’a pour l’instant pas eu lieu, ces deux pays restant très rivaux sur la scène régionale. Pour eux, la Turquie d’Erdogan se comporterait à la manière de la France du général de Gaulle[8]. Sa politique serait dès lors avant tout motivée par son désir de souveraineté, d’indépendance et de recherche de grandeur internationale, rendant nécessaire la diversification de ses options. Il ne s’agirait donc pas d’une réorientation stratégique, qui serait d’autant plus malavisée que l’économie turque reste étroitement liée à l’UE et aux États-Unis.

La persistance de l’autoritarisme en Turquie pourrait constituer une seconde pomme de discorde. À Washington, certains rappellent qu’une partie du personnel local du consulat américain d’Istanbul a été emprisonné pour ses liens putatifs avec le FETÖ (organisation güleniste désignée comme terroriste par la Turquie), ce que Washington nie farouchement. Nul doute que l’administration Biden cherchera à les faire libérer, fût-ce au prix de tensions avec le gouvernement d’Erdogan. Faut-il ajouter que le refus de Washington d’extrader Fethullah Gülen, prédicateur exilé en Pennsylvanie accusé d’avoir orchestré le coup d’État de 2016, faute de preuves probantes, fragilisera davantage la relation américano-turque ? De leur côté et au grand dam d’Ankara, les États-Unis ont incarcéré Mehmet Hakan Atilla, ancien dirigeant de la banque turque Halkbank à New York, pour avoir contourné l’embargo américain contre l’Iran. Enfin, puisque la nouvelle présidence est démocrate et plus sensible aux droits de l’homme, on peut penser que Joe Biden insistera sur l’amélioration des standards démocratiques en Turquie, irritant les dirigeants turcs ; reste à savoir si des actions suivront une telle rhétorique.

Quelles marges de manœuvre ?

Pour régler ces différends, les États-Unis disposent d’une marge de manœuvre étroite. Certes, ils pourraient infléchir la position des Turcs sur le dossier des S-400 en profitant de la profonde récession économique qui secoue la Turquie. La hausse du chômage et de l’inflation tout comme l’appauvrissement de la population, renforcés par la crise de la Covid-19, accroissent l’impopularité du gouvernement AKP qui pourrait ne pas être réélu en 2023. Or, cette élection est hautement symbolique puisqu’elle marquera le centenaire de la République de Turquie. Le président Erdogan, qui s’envisage comme le nouveau père des Turcs, ne peut se résoudre à perdre un scrutin aussi crucial. Il est donc à prévoir qu’il cherchera à se rapprocher à terme des Américains et des Européens tant l’économie turque est dépendante de l’Occident et tant elle a besoin de leurs investissements, a fortiori avec la baisse constatée des financements qataris. Ainsi, il pourrait vouloir pacifier les relations afin que les sanctions

européennes décrétées contre Ankara du fait des explorations gazières dans la ZEE grecque et chypriote, auxquelles s’ajoutent les sanctions américaines prises en vertu du CAATSA (Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act) à la suite de l’achat des S-400, n’entrent pas en vigueur au risque d’asphyxier la Turquie. Dans ce contexte, les États-Unis pourraient bénéficier d’un véritable levier pour amener les Turcs à la table des négociations.

Si ces sanctions peuvent s’avérer efficaces à court terme, il est à craindre qu’à moyen terme elles produisent l’effet inverse à celui recherché. Philip Gordon et Amanda Sloat expliquent que des sanctions envers l’industrie de défense turque, telles que prévues actuellement, seraient de nature à pousser Ankara dans les bras de Moscou, ne lui laissant guère d’autres choix que de lui acheter davantage d’armements, incitant le Congrès à voter de nouvelles sanctions[9]. D’ailleurs, Ankara a déjà évoqué la possibilité d’acheter des avions de combat russes tels que les Su-35 et Su-57.

Si un plus grand rapprochement est envisageable avec la Russie, il l’est également avec la Chine. Non seulement Ankara pourrait être tenté d’acquérir des armements, dont des chasseurs, auprès de Pékin, mais il pourrait chercher à renforcer ses liens économiques avec la Chine pour pallier son asphyxie économique, à l’instar de l’Iran. L’Empire du Milieu montre un intérêt croissant pour une Turquie aux débouchés prometteurs et à la localisation avantageuse, même si en 2020, les investissements chinois ne représentaient que 1 % des investissements étrangers en Turquie. De plus, leur relation bilatérale semble fragilisée par la situation des Ouïgours en Chine, ce peuple musulman turcique avec lequel les Turcs ont de fortes affinités[10], même si R. T. Erdogan semble avoir mis de l’eau dans son thé sur ce sujet ces derniers mois. Dans ces conditions, reste à savoir quelle posture l’administration Biden adopterait vis-à-vis des sanctions : tenterait-elle de faire pression sur le Congrès afin qu’il diminue leur portée ? Face à l’urgence que font peser la crise économique et la pandémie aux États-Unis, l’administration Biden va-t-elle consacrer son énergie à un enjeu moyen-oriental perçu comme secondaire ? Ou au contraire, compte tenu des menaces russe et chinoise qu’elle cherche à endiguer, va-t-elle plaider en faveur d’Ankara pour prévenir le risque de voir la Turquie rejoindre leur sphère d’influence ?

Les marges de manœuvre de la Turquie pour améliorer sa relation avec l’allié américain sont tout aussi étroites. Un partenariat resserré avec la Russie ou la Chine n’étant pas envisageable à court terme, elle n’a pour l’heure pas intérêt à laisser la situation s’envenimer avec l’OTAN. Certes, la menace d’expulser les Américains de ses bases militaires fait toujours son effet, les États-Unis stationnant à Kürecik des radars dans le cadre de leur défense antimissile, et des bombes atomiques B-61 stockées à Incirlik dans le cadre des plans de dissuasion nucléaire de l’Alliance atlantique. Cette base d’Incirlik reste pour l’instant un hub logistique important pour les forces aériennes américaines qui y déploient des avions de transport, de reconnaissance, de ravitaillement en vol, mais aussi des drones et des chasseurs bombardiers participant aux frappes contre Daech. Mais cette menace d’expulser les Américains de ces bases a conduit Washington à chercher des alternatives : le Pentagone a ainsi accru sa présence militaire en Grèce et il s’interroge sur d’autres alternatives en Jordanie ou à Chypre. Loin de rapprocher les États-Unis d’Ankara, cette menace aura amené Washington à renforcer ses coopérations de défense avec la Grèce, rival européen de la Turquie, la Grèce nouant elle-même des partenariats stratégiques avec Israël et les Émirats arabes unis, rivaux déterminés du régime turc. Il est donc probable qu’Erdogan fasse montre de pragmatisme et cesse, pour un temps du moins, sa politique révisionniste en acceptant par exemple de ne pas activer ses S-400 (ce qui, on l’imagine, ne se ferait qu’en échange d’une réouverture des négociations avec Washington sur la vente de systèmes Patriot). À défaut, Ankara pourrait choisir l’option qui fut celle du général de Gaulle en 1966 et décider de quitter le commandement militaire intégré de l’OTAN, tout en restant membre de l’Alliance.

Dans l’absolu, pour que la relation bilatérale repose sur des bases solides et ne vacille plus à la moindre divergence d’intérêt, les États-Unis et la Turquie auraient intérêt à consolider leurs liens économiques et culturels. Mais c’est peu probable car le marché turc reste peu attrayant pour les Américains (voir tableau joint) et l’antiaméricanisme patent des Turcs, tout comme le désintérêt global des Américains pour la Turquie, ne sont pas de nature à renforcer ces liens. Au bilan, le risque d’un divorce américano-turc existe bel et bien, même s’il n’est actuellement dans l’intérêt d’aucune des deux parties, raison pour laquelle elles parviendront sans doute à un compromis. L’absence de règlement de la crise des S-400 – qui pourrait engendrer un cercle vicieux fait d’achats d’équipements russes ou chinois par Ankara et d’imposition de nouvelles sanctions par le Congrès – pourrait mettre fin à cette alliance née pendant la guerre froide, dont on peut questionner la pertinence aujourd’hui.


[1] On doit cette expression à Frédéric Bozo. Il s’agissait d’une grande stratégie américaine élaborée par l’administration Clinton dans laquelle la Turquie était perçue comme un pays essentiel pour propager l’ordre international américain dans son voisinage, afin de l’occidentaliser et de le pacifier ; voir Margaux Magalhaes, Les États-Unis, la Turquie et l’UE. Du soutien américain aux ambitions européennes d’Ankara au délitement de la relation triangulaire (1993-2017), thèse de doctorat en histoire des relations internationales, sous la direction du professeur Frédéric Bozo, Université Sorbonne-Nouvelle, 2019.

[2] Entretien de Joe Biden par l’Editorial Board du New York Times, 19 janvier 2020. Disponible sur : https://www.nytimes.com/interactive/2020/01/17/opinion/joe-biden-nytimes-interview.html [consulté le 21 janvier 2021].

[3] Margaux Magalhaes, Les États-Unis, la Turquie et l’UE, op. cit.

[4] AFP & I24 News, 15 février 2021.

[5] Margaux Magalhaes, Les États-Unis, la Turquie et l’UE, op. cit., p. 107-142, 227-261, 290-300.

[6] Interview de Joe Biden, janvier 2020, op. cit.

[7] « Dialogues on American Foreign Policy and World Affairs: A Conversation with Former Deputy Secretary of State Antony Blinken », Hudson Institute, 9 juillet 2020.

[8] Ömer Taspinar, « The Rise of Turkish Gaullism: Getting Turkish-American Relations Right », Insight Turkey, vol. 13, n° 1, 2011, p. 11-17.

[9] Philip Gordon, Amanda Sloat, « The Dangerous Unraveling of the U.S.-Turkish Alliance. Washington and Ankara Still Need Each Other », Foreign Affairs, 10 janvier 2020.

[10] Tolga Bilener, « Relations Turquie-Chine : Ambitions et limites de la coopération économique », Note de l’IFRI, 5 octobre 2020.

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