Les récentes foucades de Donald Trump envisageant l’annexion du Groenland, territoire danois, par la force si nécessaire, ont remis l’Arctique sur le devant de la scène géopolitique. La déclaration de son ambassadeur en Islande identifiant cette île indépendante comme futur 52e Etat américain n’a fait qu’accroître le malaise des Etats européens, mais aussi du Canada, sur l’appétit de l’hôte de la Maison Blanche à l’égard de cette région. Face à la bronca de plusieurs dirigeants européens et du premier ministre canadien, Donald Trump semble avoir rétropédalé pour envisager une renégociation de l’accord de sécurité de 1951 avec le Danemark, qui autorise les Etats-Unis d’Amérique à baser au Groenland des forces militaires et des installations de détection avancée. Il n’a toutefois pas écarté l’hypothèse d’un rachat de ce territoire, soit directement auprès de la couronne danoise, soit auprès de ses 60 000 habitants autochtones. Un scénario ne doit pas être écarté : celui d’une déstabilisation des institutions groenlandaises aboutissant à une demande d’indépendance d’une majorité de la population locale, suivie d’une proposition de rachat alléchante formulée par les Etats-Unis.
L’acquisition ou l’annexion par les Etats-Unis du Groenland, voire de l’Islande, pourraient entraîner une réaction mimétique de la Russie qui cherche de longue date à pousser ses pions en Arctique. Le Kremlin pourrait aisément s’emparer par la force de l’archipel norvégien du Svalbard (ex-Spitzberg). Il pourrait également conquérir rapidement la presqu’île de Varanger à l’extrême nord de la Norvège. Le premier, qui abrite la réserve mondiale de semences sous l’égide d’un consortium d’institutions internationales et de gouvernements1, n’est pas défendu compte-tenu du Traité du Spitzberg de 1920. Il abrite une minorité russe qui pourrait servir de prétexte à une intervention militaire. La seconde, située bien au-delà du cercle arctique, est difficilement défendable par la Norvège et l’OTAN. Elle présenterait pour la Russie l’avantage de sécuriser plus facilement l’accès maritime à l’océan Arctique depuis ses bases navales de Mourmansk et Poliarny d’où partent ses sous-marins nucléaires d’attaque et lanceur d’engins.
Face à ces tensions, pourquoi le Groenland, l’Islande et le Svalbard suscitent-ils autant d’intérêt de la part des acteurs globaux ? Les réponses sont tout autant économiques que stratégiques. Le réchauffement climatique laisse entrevoir l’ouverture à moyen terme de nouvelles routes à travers cet espace maritime recouvert de glaces l’essentiel de l’année. Le passage du Nord-Est, le long du littoral russe, permet déjà de relier la Russie à l’Asie du Nord (Japon, Corée, Chine) beaucoup plus rapidement et à moindre coût que le long trajet depuis l’Europe, l’océan Indien et la mer de Chine. A plus long terme, l’ouverture d’une route polaire évitant à la fois les côtes russes et canadiennes pourrait booster le trafic maritime en divisant par deux les durées de transit. Les Etats-Unis et la Russie s’y préparent comme en témoigne le réseau de bases militaires qu’ils ont mis ou sont en train de mettre en place pour exercer un contrôle efficace sur cette zone. Dans cette logique, le détroit de Béring deviendrait un shoke-point tout aussi crucial que les détroits d’Ormuz et de Bab el-Mandeb. Outre le trafic commercial et l’exploitation possible de gazoducs sous-marins et de câbles de communication transcontinentaux, l’Arctique est riche en ressources naturelles (gaz offshore, métaux critiques, ressources halieutiques). Celles-ci seront d’autant plus accessibles que le réchauffement climatique s’accélèrera.
Aujourd’hui, c’est pourtant la dimension militaire qui explique l’intérêt des Etats-Unis et de la Russie pour l’Arctique, tout particulièrement dans le domaine de la dissuasion nucléaire. Depuis l’époque de la guerre froide, les trajectoires des missiles balistiques intercontinentaux tirés depuis la terre (Russie, Etats-Unis, Chine) ou depuis la mer de Barents adoptent une trajectoire polaire qui les fait passer à proximité du Groenland et du Svalbard. En complément de la présence de satellites d’alerte dans l’espace, l’installation sur ces deux îles de missiles intercepteurs capables de détruire les missiles balistiques adverses au plus près des sites de lancement représente un avantage crucial pour renforcer la défense des territoires métropolitains, tout particulièrement dans la logique de sphères d’influence qui semble se mettre en place entre les Etats-Unis, la Russie et la Chine. L’Islande, pour sa part, représente un élément clé de la ligne d’alerte avancée sous-marine GIUK qui relie le Groenland au Royaume-Uni. Celle-ci permet de détecter efficacement les mouvements des sous-marins russes en direction de l’Atlantique. Les Etats-Unis souhaiteront assurer le contrôle de cette ligne clé pour la défense de leur bastion nord-atlantique.
Dans les mois qui viennent, il n’est pas impossible que la Maison Blanche et le Kremlin puissent s’entendre sur un partage d’influence et de présence militaire qui aboutirait à transformer l’Arctique en un duopole écartant à la fois les Européens et les Canadiens, affaiblissant ainsi l’OTAN et niant l’essence même du Conseil de l’Arctique. Ce-dernier réunit depuis 1996 les Etats-Unis, la Russie, le Canada, le Danemark, l’Islande, la Norvège, la Suède et la Finlande pour discuter d’enjeux environnementaux et économiques. La France en est membre observateur. Un tel duopole permettrait également à Washington et Moscou d’écarter durablement la Chine de cet espace stratégique.
1 – Ministère norvégien de l’alimentation et de l’agriculture, la banque de gènes régionale NordGen et le Crop Trust, une organisation internationale indépendante.