Le président Erdogan est-il un nouveau sultan ?

Dans un discours à Istanbul le 21 octobre 2019, Recep Tayyip Erdogan (RTE) déclarait : « Nous sommes les héritiers d’un État de 22 millions de kilomètres carrés à l’échelle mondiale. À Lausanne, il a été réduit à 780 000 kilomètres carrés. Lausanne n’est pas un texte sacré. Les équilibres de la guerre froide s’effondrent. Mais ils essaient de nous enfermer à Lausanne ». Le président turc s’inscrit dans une continuité historique en revendiquant l’héritage impérial musulman des sultans et semble clore le « roman national » séculaire de Mustafa Kemal. Le choix de rendre à Sainte Sophie son caractère religieux, aboli en 1934, en la convertissant en mosquée comme l’avait fait le sultan Mehmet II, illustre la volonté d’Erdogan de se placer dans la lignée des sultans ottomans. Symbole du rayonnement de l’Empire, la conversion de Sainte Sophie est entérinée le 24 juillet 2020, date anniversaire du traité de Lausanne. Cette date, qui n’a pas été choisie au hasard, illustre les séquelles durables dans l’imaginaire national des traités de Sèvres (1920) et de Lausanne (1923) qui ont signé le dépeçage de l’Anatolie. Ce « syndrome de Sèvres », instrumentalisé par Erdogan, sert un discours revanchard et une volonté néo-ottomane de rendre à la Turquie son prestige impérial.

            Si sa politique intérieure est marquée par un conservatisme religieux en rupture avec la tradition kémaliste, sa politique extérieure se caractérise par un panislamisme qui illustre sa volonté de devenir, à l’image des sultans, le chef des croyants. Il entreprend une rupture des relations avec Israël, pourtant excellentes (les services israéliens ont participé à la capture du leader du PKK Abdullah Öcalan en 1998) afin d’accroître sa popularité auprès des populations arabes. Lors des Printemps arabes, il fait le pari de l’islam politique malgré la chute du président égyptien Morsi en 2013. Il tente de s’inscrire en opposition avec le wahhabisme saoudien qui jouit d’une influence certaine dans la région. Cette concurrence pour le lead religieux s’illustre par une alliance avec le Qatar contre les Émirats et l’Arabie Saoudite et explique le soutien à Fayez el-Sarraj en Libye. L’expansion des investissements turcs dans les Balkans répond aussi à cette volonté de contre-carrer le rayonnement wahhabite : la Turquie a financé la plus grande mosquée du Kosovo à hauteur de deux millions d’euros, sans parler de l’implantation du mouvement gülleniste de l’Albanie à la Roumanie. Enfin, la volonté d’Erdogan de s’ériger en chef religieux s’illustre par sa réaction à la suite de l’assassinat de Samuel Paty en France et au débat sur le séparatisme islamiste. Erdogan s’en est pris à la France et à son chef d’État pour se placer en défenseur des musulmans face à un Occident qu’il dépeint comme intolérant et méprisant. Par la promotion du boycott des produits français, il instrumentalise les questions de laïcité et d’islam et s’appuie sur l’idée d’un conflit de civilisations opposant de façon manichéenne l’Europe et le Moyen-Orient pour asseoir son rôle de leader religieux.

            La volonté déçue d’Erdogan de faire entrer son pays dans l’UE l’a décidé à tourner le dos à l’Europe pour opérer un « shift » oriental. Candidate depuis 1987, les mots de Nicolas Sarkozy en 2005 « Si la Turquie était en Europe, cela se saurait ! », ont incarné le mépris de l’Europe à la candidature turque. La Turquie a vécu comme une humiliation le refus de son intégration malgré les réformes entreprises dans les années 2000. En 2016, l’accord entre l’UE et la Turquie relatif aux flux migratoires confirme que l’UE perçoit la Turquie tout au plus comme une arrière-cour.

D’autre part, l’OTAN a déçu la Turquie sur le dossier syrien. Les missiles Patriot installés sur son sol ont été rapidement démantelés, la laissant seule face aux incursions ponctuelles de l’aviation syrienne sur son territoire. Le coup de grâce est donné lorsque l’OTAN décide de soutenir militairement les Kurdes du FDS dans la lutte contre Daesh, au grand dam de la Turquie, alors qu’une partie de l’aide otanienne a été détournée par les combattants kurdes. La confiance entre la Turquie et les Occidentaux a été brisée : elle ne voit pas l’intérêt d’une alliance militaire qui l’oblige mais ne la protège pas. Est-il si étonnant que la Turquie se détourne de ses alliés occidentaux pour regarder vers l’Orient ? Il semblerait finalement que les Occidentaux aient poussé Erdogan à faire le choix de l’eurasisme et à s’émanciper des règles du jeu occidentales pour devenir un État franc-tireur.

La politique extérieure du président Erdogan s’inscrit dans une politique régionale interventionniste. Le choix de soutenir militairement l’Azerbaïdjan dans le conflit au Haut-Karabagh s’explique par une forme de panturquisme propre à Erdogan. En portant secours à ce « peuple frère » turcophone, Erdogan endosse le rôle de parrain régional. La Turquie a envoyé, en plus du matériel militaire, des mercenaires syriens et s’est imposée comme médiateur dans ce conflit au plus grand mépris des règles et accords du droit international (groupe de Minsk).

Erdogan, dans la ligne de sa politique néo-ottomane, conteste les frontières établies. En 2006, émerge dans le discours politique turc la doctrine de la « Patrie bleue » (mavi vatan) appelant au réarmement maritime tout en contestant les frontières établies par le droit de Montego Bay (1982). Fidèle à cette doctrine, Erdogan revendique aujourd’hui les îles grecques en mer Égée afin de se frayer un accès aux hydrocarbures dont profitent (ou profiteront) ses voisins. Par sa contestation du droit international et ses projections de forces répétées dans la région (Libye, Syrie, Caucase), il fait le choix d’une politique étrangère agressive caractérisée par un bras de fer permanent avec l’Europe.

Ainsi, la Turquie entreprend une redéfinition de son système d’alliances, elle se tourne progressivement vers la Chine et la Russie, faisant preuve d’un eurasisme nouveau. Le choix d’un rapprochement avec la Russie s’inscrit dans la position anti-occidentale d’Erdogan. L’achat de missiles russes antiaériens S-400 et la collaboration russo-turque dans le projet Turkish Stream apparaissent comme un pied-de-nez à l’OTAN et à l’UE dans un contexte de tensions croissantes entre l’Europe et la Russie. Dans le sillage de sa « diplomatie à 360° », Erdogan entreprend de se rapprocher de la Chine grâce au projet chinois des nouvelles routes de la soie. Souhaitant faire de la Turquie un « corridor intermédiaire » reliant la Chine et l’Europe, il vend des ports turcs à la Chine comme celui de Kumport en 2015.

            Erdogan inquiète les Européens, en particulier la France, car il a fait le choix d’une politique du rapport de force. Sa politique de la canonnière en Méditerranée orientale, son implication sur les anciennes terres de l’Empire ottoman, soulignent une politique extérieure belliqueuse fondée sur le hard power. Or, la situation économique de la Turquie l’obligera à reculer sur la scène internationale, car il n’a pas les moyens de son ambition régionale. Le fait qu’il trouve de nouveaux alliés et partenaires à l’Est augmente la crainte occidentale d’Erdogan. En cela, il est de la veine de Saddam Hussein ou de Gamal Abdel Nasser, leaders charismatiques autoritaires qualifiés d’« Hitler du Moyen-Orient » en leur temps. Ils font peur à l’Occident car ils s’en émancipent. Or, il est  nécessaire de relativiser. D’abord, Erdogan teste les limites de l’Occident : en Méditerranée orientale, chaque entreprise d’exploration se solde par un retour au port quand les Européens réagissent. Ensuite, en jouant sur tous les tableaux, il n’a plus d’allié certain. Admirateur de Mehmet II qui a donné à l’Empire son rayonnement par l’islam, et d’Abdülhamid II, le « sultan rouge », qui tenait l’Empire d’une main de fer par une politique agressive, il ne fait aucun doute qu’Erdogan veuille se hisser pour de bon dans les livres d’histoire. Il tient aujourd’hui grâce au chantage qu’il fait à l’UE sur la question migratoire. Cependant, à trop considérer l’Occident comme un « tigre de papier », le jeu dangereux d’Erdogan, consistant en la déstabilisation de la région, pourrait appeler l’OTAN à sanctionner cet État devenu franc-tireur.

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