Edito lettre de juillet/août 2021

Toute l’équipe de l’institut FMES vous souhaite une bonne rentrée et reste à vos côtés pour décrypter les évolutions stratégiques qui impactent notre région de prédilection. Cet été 2021 aura d’abord été marqué par la chute de Kaboul (15 août) et la victoire éclair des Talibans, après 20 années d’engagement occidental sous le leadership des Etats-Unis. Ce désastre très relayé au niveau médiatique, largement instrumentalisé par les puissances révisionnistes, était prévisible et même attendu : Gérard Chaliand l’avait d’ailleurs analysé pour nous l’année dernière, comme dans ses deux derniers ouvrages recensés dans nos colonnes ; c’est en fait son ampleur et sa rapidité qui ont surpris d’autant que presque plus personne ne parlait de la situation afghane. Ce drame est une illustration de plus de la désoccidentalisation du monde. Il témoigne également de la manière américaine de faire la guerre, peu adaptée à la contre-insurrection. Il témoigne enfin de la vacuité des concepts de guerre contre la terreur et d’instauration de la démocratie par la force. Nul doute qu’il s’agit là d’un évènement qui va modifier les équilibres géopolitiques régionaux et encourager les jihadistes de tous acabits à rechercher l’affrontement avec les Occidentaux comme avec les pouvoirs en place au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Nous publierons dans quelques jours un article de fond analysant les conséquences probables de la victoire des Talibans en Afghanistan. L’on ne réécrit pas l’histoire, mais si c’était pour en arriver là, l’on ne peut s’empêcher de penser que Barack Obama, malgré les pressions du Pentagone, aurait sans doute mieux fait de renoncer au « Surge » afghan puisque personne à Washington n’avait d’idées claires sur la fin de partie.

La décision de Joe Biden de confirmer l’accord élaboré par l’administration Trump du 29 février 2020 se place dans une vision stratégique de long terme : les forces armées américaines vont pouvoir souffler et se reforger pour intervenir massivement là où les véritables intérêts vitaux des Etats-Unis seront menacés, le cas échéant face à la Chine. Elles le feront donc dans des rapports de force probablement plus « équilibrés » assez loin des modes asymétriques de ces 20 dernières années. Bien sûr, l’impression d’impréparation de la manœuvre opérationnelle, le parallèle entre la chute de Kaboul et celle de Saïgon (1975) et la gifle médiatique qui en découle est évident et laissera des traces. Mais cet échec sera peut-être l’occasion d’un rebond stratégique. La défaite de 1975 avait illustré le déséquilibre maximal entre une Union soviétique triomphante en Asie, au Moyen-Orient, en Afrique et en Amérique Latine, et des Etats-Unis affaiblis militairement et politiquement (démission de Richard Nixon). Elle avait été pourtant suivie d’un spectaculaire rebond des Etats-Unis qui n’avaient pas hésité à doubler leur budget militaire, à élire Ronald Reagan, à intervenir dans les Caraïbes et au Moyen-Orient, à contenir fermement le Kremlin pour enfin remporter la Guerre froide. Le parallèle avec la Chine est aujourd’hui évident. D’autant plus que ce sont désormais les pays d’Asie centrale, la Russie, le Pakistan et l’Iran, tous plus ou moins dans la sphère d’influence de Pékin, qui vont devoir gérer le chaos afghan qui les place en situation de vulnérabilité.

Cet été aura aussi été marqué par une aggravation de la crise libanaise et par un regain de tensions entre Israël et l’Iran, au moment même où de nouveaux gouvernements se mettent en place à Jérusalem et Téhéran. On a même frôlé la confrontation après des attaques non-revendiquées visant un navire commercial israélien d’un côté, et un pétrolier iranien de l’autre. Seule bonne nouvelle de notre point de vue, la déclaration du président Macron soulignant que la France resterait présente et active en Irak marquant ainsi qu’elle avait compris le rôle de clé de voute régionale de ce pays fragilisé.

Au Maghreb, les rebondissements du mois d’août convoquent les souvenirs des décennies précédentes. Le coup de force du président tunisien ramène sans doute un peu de calme, de cohérence et d’autorité dans un pays à la dérive, crucial pour l’avenir des relations entre les deux rives de la Méditerranée. Mais qu’adviendra-t-il ensuite ? La rupture des relations diplomatiques entre l’Algérie et le Maroc, à l’initiative d’Alger et malgré les ouvertures marocaines, ne laissent rien présager de bon. Là comme ailleurs, le Covid-19 agit comme un catalyseur des frustrations et un accélérateur du repli sur soi, faisant le jeu des tenants d’un Islam politique conquérant qui pensent avoir le temps pour eux.

Tous ces enjeux feront l’objet d’articles et de podcasts dans les semaines à venir, de même qu’ils alimenteront les réflexions de la prochaine session méditerranéenne des hautes études stratégiques. Nous vous souhaitons bonne lecture de cette Lettre riche et variée.

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