EDITO DU MOIS: INCERTITUDE

« Incertitude » est un mot qui caractérise bien notre époque, tant l’ordre du monde est bouleversé, les marges de manœuvre s’ouvrent et les tabous sautent. 

Au Moyen-Orient, après avoir renoncé à intervenir le mois dernier malgré les massacres commis par le régime iranien contre sa propre population, Donald Trump a haussé le ton et rameuté une armada aérienne et navale au Moyen-Orient, pour faire pression dans une nouvelle négociation avec Téhéran. Celle-ci vise en priorité le programme nucléaire iranien, tout comme au printemps 2025. La Maison Blanche aimerait toutefois l’élargir au programme balistique et au soutien de Téhéran à ses proxies, Houthis et Hezbollah en tête. Vu de Téhéran, un tel élargissement paraît inadmissible, puisque les missiles balistiques constituent les seules armes capables d’atteindre Israël et donc de dissuader Benjamin Netanyahou d’ordonner de nouvelles frappes contre l’Iran. Personne – et surtout pas les monarchies du Golfe – ne souhaite une confrontation militaire qui risquerait de déstabiliser la région, réduire drastiquement les flux d’énergie et menacer les fragiles équilibres intérieurs. Jouant au poker à sa façon, en montant brutalement la mise, Donald Trump s’est placé lui-même dans une posture délicate face aux joueurs d’échecs iraniens, particulièrement doués pour faire travailler le temps pour eux. 

L’issue de cette nouvelle crise paraît d’autant plus incertaine que les données de l’équation sont évolutives. Initialement, on pouvait avoir l’impression que la Maison Blanche et le régime iranien cherchaient à tout prix un accord, quel que soit son contenu et sa pertinence, pour s’offrir un succès réciproque. Donald Trump aurait ainsi prouvé sa capacité à obtenir des « deals », tandis que les dirigeants iraniens auraient gagné un temps précieux leur permettant de consolider leur position intérieure très affaiblie. Aujourd’hui, la donne semble avoir évolué. Pressé comme à son habitude, Donald Trump s’est étonné que sa « démonstration de forces n’ait pas suffit à provoquer la capitulation du régime iranien » à qui, sans donner de date butoir claire,  il a donné un délai de 10 à 15 jours pour proposer un accord acceptable par la Maison Blanche, à défaut de l’être par Israël ou par la communauté internationale. Cet ultimatum s’achèvera le 2 mars et tout semble indiquer que les Etats-Unis se préparent à des frappes limitées pour « assouplir » la posture iranienne.  

De leur côté, les dirigeants iraniens se préparent au pire. Pour eux, l’enjeu est de prouver, en cas de confrontation, qu’ils restent résilients et capables de s’opposer à toute menace intérieure comme extérieure. Tout dépendra donc de la manière dont ils riposteront aux possibles frappes américaines. Si celles-ci restent mesurées, voire « téléphonées » comme les fois précédentes, la situation devrait rester sous contrôle. Si en revanche la riposte iranienne est massive, l’escalade pourrait devenir incontrôlable. Un scénario noir est envisageable : une fuite en avant du gouvernement israélien qui lancerait des frappes soit pour torpiller un accord insatisfaisant soit pour profiter de frappes limitées pour lancer une nouvelle campagne aérienne visant à affaiblir au maximum l’Iran. Le risque serait cependant grand pour Israël de perdre la protection américaine essentielle à la riposte iranienne.  

Pendant ce temps, Donald Trump a lancé son « Conseil de la Paix pour Gaza », convainquant un certain nombre de pays, dont l’Indonésie, d’envoyer des troupes sur place. Là encore, Donald Trump et Benjamin Netanyahou ne sont pas sur la même longueur d’onde. Le premier veut un succès rapide en vue des élections de mid-terms, alors que le second cherche à préserver sa coalition d’ultra-droite en vue des élections législatives qui pourraient se dérouler très prochainement. La Hongrie est le seul pays de l’Union européenne à avoir intégré cette structure ad hoc. 

En Europe, l’incertitude règne tout autant. La négociation sur l’issue de la guerre russo-ukrainienne piétine entre Ukrainiens, Russes et Américains. La Russie gagne du temps et accroît ses frappes contre l’Ukraine. Le Secrétaire d’Etat américain Marco Rubio a tenté de rassurer les Européens lors de la Conférence de Munich sur la sécurité (13-14 février), après la douche froide du discours du Vice-président J.D. Vance l’année dernière. Ce n’est pas une bonne nouvelle pour les Européens, car son ton apaisant renforce les pays réticents à promouvoir la souveraineté européenne. C’est d’autant plus crucial à l’heure où le traité de limitation des armes nucléaires stratégiques New Start entre les Etats-Unis et la Russie vient d’expirer. Le Kremlin a fait valoir qu’il était prêt à discuter d’un nouveau traité limitant les arsenaux nucléaires, à condition que ceux de la France et du Royaume-Uni soient intégrés dans l’équation, ce à quoi se sont toujours opposés Paris et Londres compte-tenu de la disproportion des stocks de têtes nucléaires russes et américaines, 15 à 20 fois plus importants que ceux de la France et du Royaume-Uni. Dans cet environnement volatil, les grandes manœuvres sont entamées pour réorganiser la posture de défense européenne. A l’OTAN où le désengagement américain devrait laisser plus de place aux Européens, dans l’industrie où l’Allemagne et l’Italie souhaitent prendre l’avantage et sur le plan nucléaire où la France dispose d’un monopole. 

En Afrique, la reconnaissance par Israël du Somaliland illustre l’évolution significative du rapport de forces autour de la mer Rouge, laissant apparaître deux axes stratégiques contradictoires : Turquie-Arabie Saoudite-Qatar-Somalie vs Israël-Emirats Arabes Unis-Ethiopie-Somaliland. 

En Asie, New Dehli vient de confirmer son intention d’acquérir 114 chasseurs Rafale supplémentaires, une grande partie d’entre eux devant être produits en Inde. C’est une aubaine pour la France et pour Dassault qui pourront ainsi accroître le rythme de production de cet appareil, à l’heure où les négociations s’enveniment avec l’Allemagne sur le dossier de l’avion de combat futur SCAF. En Chine, Xi-Jing Ping vient de procéder à de nouvelles purges au sein de l’état-major général des forces armées, probablement pour réaffirmer son autorité, mais peut-être aussi pour convaincre ses généraux de s’assurer de la qualité des systèmes d’armes chinois face à ceux des Etats-Unis. La facilité avec laquelle l’armée américaine a neutralisé, début janvier, les systèmes de détection et les missiles sol-air chinois de dernière génération livrés au Venezuela, a pu laisser douter le président chinois de ses chances de succès si d’aventure il imaginait recourir à la force à Taïwan.   

Face à cette incertitude il faut nous adapter et revoir nos logiciels. La FMES participe à ce remue-ménage intellectuel, notamment au profit de l’armée de terre en proposant une nouvelle organisation des réserves et de mobilisation,  de la Marine en étudiant la révolution en cours dans les grands fonds marins ou de la réflexion stratégique. 

Comptez sur nous pour continuer à décrypter à votre profit les évolutions stratégiques qui s’accélèrent et inscrivez-vous à nos prochaines Rencontres Stratégiques de la Méditerranée

L’équipe de direction de l’Institut 

Partager sur les réseaux sociaux

EDITO DU MOIS: INCERTITUDE

« Incertitude » est un mot qui caractérise bien notre époque, tant l’ordre du monde est bouleversé, les marges de manœuvre s’ouvrent et les tabous sautent.  Au Moyen-Orient, après avoir renoncé à intervenir le mois dernier malgré les massacres commis par le...

Institut FMES

Rejoignez-nous

La newsletter FMES

Déposez votre mail pour vous abonner à notre newsletter mensuelle
et autres mailings (conférences, formations, etc.)

La newsletter FMES

Déposez votre mail pour vous abonner à notre newsletter mensuelle
et autres mailings (conférences, formations, etc.)