« Incertitude » est un mot qui caractérise bien notre époque, tant l’ordre du monde est bouleversé, les marges de manœuvre s’ouvrent et les tabous sautent.
Au Moyen-Orient, après avoir renoncé à intervenir en janvier malgré les massacres commis par le régime iranien contre sa propre population, Donald Trump, constatant l’échec probable d’une négociation bâclée, a finalement décidé d’intervenir militairement en Iran le 28 février, aux côtés d’Israël. L’objectif affiché par Donald Trump et Benjamin Netanyahou consiste à précipiter un changement de régime et à annihiler toute capacité nucléaire et balistique iranienne, et pour les Etats-Unis de neutraliser toute capacité militaire susceptible de menacer la navigation commerciale dans le golfe Persique et le détroit d’Ormuz. En trois jours, les Etats-Unis ont frappé plus de 1 500 cibles et Israël plus de 800. Ils ont réussi à éliminer le Guide suprême iranien et à décapiter la chaine de commandement militaire. Les Iraniens ont riposté en ciblant Israël, la plupart des bases américaines et plusieurs ambassades des Etats-Unis au Moyen-Orient ainsi qu’une base française aux Emirats et une base britannique à Chypre. Ils ont surpris en frappant également plusieurs monarchies du Golfe, probablement pour tenter de faire pression sur leurs dirigeants.
L’élimination d’Ali Khamenei ne signifie pas la fin d’un régime iranien polycentré et redondant. Le guide suprême devient de facto une victime expiatoire des massacres commis début janvier, ce qui pourrait permettre aux caciques du régime, liés par des intérêts familiaux et financiers, d’envisager une modification des équilibres du pouvoir au détriment du clergé. Ils ont acté la formation d’un Conseil de direction provisoire mêlant politiques et technocrates et peuvent mettre en avant d’anciennes figures « réformistes » (Khatami, Moussavi, Rouhani, Zarif) susceptibles de rassurer les Occidentaux. Iront-ils jusqu’à remettre en cause le dogme du Velayat eh-Faqih qui confie au clergé la suprématie du pouvoir temporel ? Ce serait un gage pour accroître l’acceptabilité d’un régime « adapté ». En attendant, l’Iran paraît « tenu ». Tout est fait (fermeture des universités, quadrillage des villes, fermeture d’Internet) pour éviter les manifestations. Tant que la population ne sera pas convaincue que l’appareil répressif (600 000 Bassidjis et 250 000 forces de sécurité intérieures) est neutralisé, il est improbable qu’elle descende à nouveau dans la rue. Les Américains sont d’ailleurs conscients qu’ils ne parviendront pas à renverser le régime de l’extérieur. Et les Iraniens – toutes tendances confondues – veulent éviter à tout prix la guerre civile, sachant leur pays fracturé idéologiquement, éthiquement et socialement.
Dans ces conditions, combien de temps les belligérants pourront-ils soutenir les hostilités ? La Maison Blanche parait sereine, mais les stocks de munitions ne sont pas inépuisables. La base électorale MAGA de Donald Trump pourrait rapidement se lasser d’un conflit dont elle ne verrait pas la fin, a fortiori à l’approche des élections de mi-mandat. Quant aux Iraniens, leur arsenal balistique est lui aussi limité, même s’ils peuvent ensuite changer de braquet en adoptant une stratégie plus asymétrique (terrorisme, harcèlement naval) en mobilisant leurs proxys en Irak et au Yémen, le Hezbollah libanais étant sous le feu d’une nouvelle offensive israélienne.
Le Premier ministre israélien a, en dépit des frappes que le pays subit, obtenu trois effets majeurs : il a torpillé tout accord potentiel entre les Etats-Unis et l’Iran; il a affaibli durablement le régime iranien qui perd les moyens de défier efficacement Israël et peut donc frapper sans retenue le Hezbollah; il a fait diversion de ses difficultés intérieures croissantes.
Quelques jours plus tôt, Donald Trump avait lancé son « Conseil de la Paix pour Gaza », convainquant un certain nombre de pays, dont l’Indonésie, d’envoyer des troupes sur place. Là encore, Donald Trump et Benjamin Netanyahou ne sont pas sur la même longueur d’onde. Le premier veut un succès rapide en vue des élections de mid-terms, alors que le second cherche à préserver sa coalition d’ultra-droite en vue des élections législatives qui pourraient se dérouler très prochainement. La Hongrie est le seul pays de l’Union européenne à avoir intégré cette structure ad hoc.
En Europe, l’incertitude règne tout autant. La négociation sur l’issue de la guerre russo-ukrainienne piétine entre Ukrainiens, Russes et Américains. La Russie gagne du temps et accroît ses frappes contre l’Ukraine. Le Secrétaire d’Etat américain Marco Rubio a tenté de rassurer les Européens lors de la Conférence de Munich sur la sécurité (13-14 février), après la douche froide du discours du Vice-président J.D. Vance l’année dernière. Ce n’est pas une bonne nouvelle pour les Européens, car son ton apaisant renforce les pays réticents à promouvoir la souveraineté européenne. C’est d’autant plus crucial à l’heure où le traité de limitation des armes nucléaires stratégiques New Start entre les Etats-Unis et la Russie vient d’expirer. Le Kremlin a fait valoir qu’il était prêt à discuter d’un nouveau traité limitant les arsenaux nucléaires, à condition que ceux de la France et du Royaume-Uni soient intégrés dans l’équation, ce à quoi se sont toujours opposés Paris et Londres compte-tenu de la disproportion des stocks de têtes nucléaires russes et américaines, 15 à 20 fois plus importants que ceux de la France et du Royaume-Uni. Dans cet environnement volatil, les grandes manœuvres sont entamées pour réorganiser la posture de défense européenne. A l’OTAN où le désengagement américain devrait laisser plus de place aux Européens, dans l’industrie où l’Allemagne et l’Italie souhaitent prendre l’avantage et sur le plan nucléaire où la France dispose d’un monopole.
En Afrique, la reconnaissance par Israël du Somaliland illustre l’évolution significative du rapport de forces autour de la mer Rouge, laissant apparaître deux axes stratégiques contradictoires : Turquie-Arabie Saoudite-Qatar-Somalie vs Israël-Emirats Arabes Unis-Ethiopie-Somaliland.
En Asie, l’affrontement direct entre le Pakistan et l’Afghanistan génère là aussi de l’incertitude. Alors même que les services secrets pakistanais ont longtemps collaboré avec les Talibans, les deux pays se retrouvent aujourd’hui en choc frontal. De son côté, New Dehli vient de confirmer son intention d’acquérir 114 chasseurs Rafale supplémentaires, une grande partie d’entre eux devant être produits en Inde. C’est une aubaine pour la France et pour Dassault qui pourront ainsi accroître le rythme de production de cet appareil, à l’heure où les négociations s’enveniment avec l’Allemagne sur le dossier de l’avion de combat futur SCAF. En Chine, Xi-Jing Ping vient de procéder à de nouvelles purges au sein de l’état-major général des forces armées, probablement pour réaffirmer son autorité, mais peut-être aussi pour convaincre ses généraux de s’assurer de la qualité des systèmes d’armes chinois face à ceux des Etats-Unis. La facilité avec laquelle l’armée américaine a neutralisé, début janvier, les systèmes de détection et les missiles sol-air chinois de dernière génération livrés au Venezuela, a pu laisser douter le président chinois de ses chances de succès si d’aventure il imaginait recourir à la force à Taïwan.
Face à cette incertitude il faut nous adapter et revoir nos logiciels. La FMES participe à ce remue-ménage intellectuel, notamment au profit de l’armée de terre en proposant une nouvelle organisation des réserves et de mobilisation, de la Marine en étudiant la révolution en cours dans les grands fonds marins ou de la réflexion stratégique.
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