Conseils de lecture – Octobre 2020

Les opérations extérieures de la France
Julian Fernandez et Jean-Baptiste Jeangène Vilmer

Julian Fernandez, professeur de droit public à l’université Panthéon-Assas et directeur du Centre Thucydide de polémologie, et Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, directeur de l’Institut de recherche stratégique de l’école militaire (IRSEM), codirigent un ouvrage collectif académique préfacé par le général Bentégeat qui devrait faire date. En conjuguant leur talent et leurs réseaux, ils ont su mobiliser des universitaires et des praticiens dans un esprit pluridisciplinaire pour étudier le cadre d’intervention des opérations extérieures (OPEX), puis les retours d’expérience. Il ne s’agit pas d’une fresque narrative, mais d’un ouvrage thématique étudiant en détail les différents aspects des OPEX.

Dans un premier chapitre, le professeur Georges-Henri Soutou retrace avec brio l’histoire des OPEX françaises, du début du 19e siècle (Levant, Grèce) à aujourd’hui en passant par Suez (1956) et le Liban (1982). Les dix-neuf contributeurs ont des parcours très divers, alliant l’académisme le plus pointu à la maîtrise réelle des opérations pour les militaires ou anciens militaires qui ont accepté de livrer leur expérience et leurs réflexions. On appréciera tout particulièrement les contributions de l’amiral Pierre Vandier, actuel chef d’état-major de la Marine qui tire les enseignements des opérations aéromaritimes au fond du golfe Persique dans le cadre de la mission Chamal contre Daech en Irak, du général Hervé Pierre, ancien conseiller militaire du Premier ministre qui témoigne de son expérience en Afghanistan et au Mali, du colonel Vincent Tassel qui décrypte la mission Sangaris en Centrafrique, et de Michel Goya, bien connu pour ses nombreux ouvrages et articles toujours incisifs sur son blog La voie de l’épée, qui s’interroge sur la manière de raconter les OPEX dans une conclusion particulièrement enlevée. Celle-ci vaut à elle seule la lecture de cet ouvrage intelligent qui a su éviter le piège de l’académisme, même si certains chapitres restent assez théoriques.

Au bilan, cet ouvrage en format poche servira tout autant aux universitaires désireux d’en savoir plus que des stratèges s’interrogeant sur la portée et les enseignements de ces opérations qui pourraient se transformer bientôt en opérations de très haute intensité, compte tenu du contexte international de plus en plus tendu et imprévisible.

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Pourquoi perd-on la guerre?
Gérard Chaliand

A l’occasion de sa conférence du 1er octobre à Toulon coorganisée par la FMES, Gérard Chaliand a dédicacé cet ouvrage, nous rappelant pourquoi l’Occident perdait désormais la plupart de ses guerres sur le plan stratégique, même s’il était capable d’obtenir encore des succès tactiques et opérationnels. L’auteur, intellectuel, poète, géopoliticien et observateur engagé parcourt depuis des décennies tous les terrains de crises et d’affrontement armé.

Dans cet essai ramassé de la taille d’un « Que sais-je ? », il revisite en neuf chapitres percutants les raisons de la victoire de l’Occident des débuts de la colonisation à la fin de la Seconde Guerre mondiale (première partie), du retournement en faveur des guérillas, tout particulièrement en Afrique et en Asie (seconde partie), puis de son enlisement essentiellement au Moyen-Orient à partir de la révolution iranienne (troisième partie). Pour Gérard Chaliand, les raisons initiales du succès de « l’art occidental de la guerre » tiennent à la supériorité qualitative et technologique, à la compréhension de l’adversaire, à la connaissance du terrain, et au fait que l’adversaire est divisé ; et s’il se regroupe, il est généralement battu dans une bataille décisive. Le retournement s’explique selon lui par un affrontement des valeurs et par l’émergence d’une idéologie mobilisatrice, que Mao a su parfaitement résumer dans sa formule « conquérir les cœurs et les esprits ».

Les développements sur la stratégie du Vietminh pendant la guerre du Vietnam, à laquelle l’auteur a participé, sont très éclairants et fourmillent d’anecdotes utiles tant à l’historien qu’à l’étudiant. Les raisons de l’enlisement de l’Occident tiennent essentiellement pour lui dans une méconnaissance de l’adversaire, une incompréhension de sa stratégie et de ses motivations, mais surtout dans une faiblesse psychologique. Il les résume dans cette formule choc : « Les adversaires ont appris à nous connaître et savent manipuler nos opinions publiques de plus en plus frileuses et vieillissantes dans un contexte démographique qui nous est défavorable (p. 161) ». Pour ceux qui apprécient la poésie, je conseille également le petit opuscule de Gérard Chaliand « Feu nomade » (Gallimard, 2016) qui est un bijou à lire au coin du feu.

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Les Héros de Bagdad – Tome 2
Jean-Louis Bernard

Pour conclure la sélection de ce mois d’octobre, je vous propose un ouvrage beaucoup moins académique et sans prétention stratégique, mais néanmoins très intéressant car il retrace l’épopée des pilotes irakiens équipés de matériel français pendant la guerre Iran-Irak (1980-1988).

Cette guerre reste aujourd’hui encore la matrice de la situation géopolitique qui prévaut dans le golfe Persique. L’auteur, ingénieur chez Dassault, a vécu et travaillé en Irak pendant cette guerre. Il livre dans ce second ouvrage (qui fait suite à un premier tome paru chez le même éditeur en 2018) son témoignage de première main sur ce qu’il a fait, vu et entendu pendant ces années décisives. Au-delà du récit anecdotique et des faits d’armes – bien réels – des pilotes irakiens à bord de leurs Mirage F-1 et de leurs Super-Etendard, cet ouvrage qui fourmille d’informations précieuses incite à se poser quelques questions de fond sur les conséquences des ventes d’armes de premier rang (pour l’époque) à des pays instables du Moyen-Orient. Car ces ventes d’armes à l’Irak ont eu pour effet direct d’accentuer le terrorisme iranien et les prises d’otages visant la France, tant au Liban que sur le sol national. Le parallèle avec les ventes d’armes à l’Egypte et aux monarchies de la péninsule arabique est évident. Chacun en tirera ses propres conclusions, mais l’ouvrage de Jean-Louis Bernard vaut la peine d’être lu et pas seulement par les afficionados de la guerre aérienne.

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2020: chocs stratégiques – Regards du CHEM – 69e session
Général François Lecointre

Il est rare que les officiers supérieurs d’active s’expriment (avec quelques exceptions comme en témoignent l’ouvrage précédent et celui, récent, de l’Amiral Pierre Vandier « La dissuasion au troisième âge nucléaire » aux éditions du Rocher), a fortiori quand ce sont des cadres à très haut potentiel. Quand ils le font, c’est systématiquement avec l’aval des plus hautes autorités civiles et militaires du ministère des Armées.  C’est la raison pour laquelle l’initiative du Centre des Hautes Etudes Militaires (CHEM), en partenariat avec la Revue Défense Nationale, est la très bienvenue. Les idées défendues sont personnelles aux auteurs et n’engagent nullement l’institution ; elles n’en ont donc que plus d’intérêt puisque leurs auteurs ont pu exprimer les conclusions de leurs travaux individuels comme de leurs séances de brainstorming collectif.

Cet ouvrage rassemble 24 articles regroupés autour de quatre grandes thématiques : le jeu des grandes puissances, la montée des champs immatériels, la nécessité de resserrer les liens entre alliés et partenaires et l’impératif de résilience. La partie consacrée à la montée des champs immatériels, sous-titrée « Chocs opérationnels » est tout particulièrement novatrice, puisqu’elle explore les notions de seuil, de guerre hybride, de désinformation et de manipulation de l’information, de champ normatif, de souveraineté numérique, de guerre cybernétique et de ruptures technologiques dans le champ de la physique quantique.

Au bilan, il s’agit là d’une pierre dans la réflexion stratégique militaire française qui fait suite à l’ouvrage publié l’an dernier. Tous ceux qui se sentent concernés par les questions militaires et les débats stratégiques devraient le parcourir, qu’ils soient experts institutionnels, étudiants, universitaires ou journalistes. L’on ne peut qu’attendre avec impatience le cru 2021 !

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