Istanbul: Voyage d’études
« Si l’on ne devait jeter qu’un seul regard sur le monde, ce serait sur Istanbul » Lamartine
Sachant que le thème d’étude de la 36ème SMHES/Cadres-dirigeants porte sur la mer Noire « espace européen au carrefour des rivalités Est-Ouest et Nord-Sud », le choix d’une destination pour le voyage d’étude n’a pas longtemps fait débat. Par sa position exceptionnelle sur le détroit du Bosphore, là où l’Europe embrasse l’Asie et où les eaux de la Méditerranée se mêlent à celles de la Mer Noire, Istanbul s’est très rapidement imposée comme la destination évidente. C’est donc dans cette incomparable cité que les auditrices et les auditeurs la 36ème SMHES/Cadres dirigeants, accompagnés par le parrain de la session, M. l’ambassadeur ® Jean de Gliniasty, se sont regroupés le 04 février pour un voyage d’étude dense car seulement concentré sur deux journées pleines.
Istanbul, anciennement connue sous les noms de Byzance puis de Constantinople, est la plus grande ville de Turquie et elle en est le centre économique, culturel et historique. La ville chevauche le détroit du Bosphore ce qui la situe à la fois en Europe et en Asie et elle compte une population de plus de 18 millions d’habitants, soit 20 % de la population totale du pays. En outre, à l’échelle du continent et du monde, Istanbul est la ville la plus peuplée d’Europe et la 15ème plus grande ville du monde.

L’histoire de la ville est longue, riche et ancienne. Fondée sous le nom de Byzance sur le promontoire de Sarayburnu vers l’an 667 av. J.-C. et, son influence et sa population allant grandissant, elle est devenue l’une des villes les plus importantes de l’histoire mondiale. Depuis sa refondation sous le nom de Constantinople en 330 après Jésus Christ, Istanbul est successivement devenue capitale des empires romain et byzantin (330-1204 / 1261-1453) puis celle de l’empire ottoman (1453-1922). C’est également l’un des berceaux du christianisme primitif puis orthodoxe. Après la chute de Constantinople, tombée aux mains des Ottomans en 1453, la ville est devenue le siège du califat ottoman et elle s’est peu à peu islamisée ; sans pour autant se défaire de ses influences chrétiennes. De ce fait, Istanbul a été et est toujours un creuset culturel, ethnique et religieux et c’est toujours très visible car la ville compte de nombreuses mosquées, églises, synagogues et monuments historiques qui valent le détour. Pour ces raisons, en 1985, l’UNESCO a classé les quartiers historiques d’Istanbul comme site du patrimoine mondial.
La vieille ville s’étend le long des deux rives de la Corne d’Or. Cette baie étroite en forme de corne était le port primitif de la ville. Au sud de la Corne d’Or se trouve l’ancienne Byzance et au nord furent installés les entrepôts et les habitations des marchands étrangers (quartier de Gálata, aujourd’hui Karaköy), principalement génois, qui forment un second noyau ancien. La ville moderne est naturellement bien plus vaste et s’étend sur les deux rives (européenne et asiatique) du Bosphore. En tant qu’ancienne capitale des empires byzantin et ottoman, Istanbul fut probablement, jusqu’au XVIe siècle, la ville la plus civilisée et cosmopolite au monde. À ce titre, elle possède des monuments extraordinaires : églises, hippodrome, mosquées Süleymaniye et Sultanahmet, palais de Topkapı, Sainte Sophie, la Citerne basilique, etc.

De fait, même si le tourisme était loin d’être le principal objectif du séjour stambouliote de la 36ème SMHES/Cadres dirigeants, ses auditrices et ses auditeurs, dont certains étaient accompagnés par leur conjoint, ont souvent prolongé leur séjour pour partir à la découverte de ces innombrables merveilles.
Dès le 04 février soir, à leur arrivée à l’aéroport d’Istanbul, les auditrices et les auditeurs ont pu prendre la mesure de cette mégapole unique au monde. Il faut dire que ses infrastructures aéroportuaires impressionnent. Son aéroport est en effet à ce jour le plus grand du monde en terme de capacité. En 2028, lorsqu’il sera complètement achevé, il sera doté de 6 pistes et pourra accueillir 200 millions de passagers par an. Sachant aussi que la compagnie nationale turque «Turkish Airlines» figure parmi les cinq premières mondiales en termes de nombre de destinations desservies et de passagers transportés, en débarquant à l’aéroport d’Istanbul, on comprend mieux l’importance géopolitique de la Turquie et sa stratégie d’influence.

Afin de poser le décor et les éléments de compréhension essentiels, le voyage d’étude de la 36ème SMHES/Cadres dirigeants a fait une toute première étape au siège stambouliote de l’institut français de Turquie, situé en plein centre-ville, à un jet de pierre des lieux iconiques que sont la place Taksim et la rue Istiklal. L’Institut français de Turquie est un établissement à autonomie financière placé sous l’autorité de l’Ambassade de France en Turquie et il compte trois antennes : Ankara, Istanbul et Izmir. Ses activités recouvrent les domaines suivants : l’enseignement du français, la coopération culturelle et audiovisuelle ainsi que la coopération dans les domaines universitaire, scientifique, éducatif et linguistique. Chacune des trois antennes de l’Institut français de Turquie propose une offre de cours de français pour tous les âges et pour tous les besoins, organise des examens de certification du niveau de français (DELF – DALF) et dispose d’une médiathèque. C’est donc un outil majeur du rayonnement et de l’influence française à Istanbul ; à cet égard il faut se souvenir que les liens entre la France et la Turquie sont riches et anciens et Istanbul en est très certainement le point d’ancrage le plus fort. L’influence française à Istanbul est profonde et variée, touchant à la fois la culture, l’éducation, le commerce et la diplomatie. Les relations entre la France et la Turquie, qui remontent aux croisades, ont été renforcées par des accords diplomatiques tels que les Capitulations de 1536, qui ont accordé des privilèges aux ressortissants français dans l’Empire ottoman. Cette influence se manifeste également dans la langue ; le français ayant été la principale langue parlée et écrite en Europe avant d’être remplacé par l’anglais. Aujourd’hui, les meilleurs établissements scolaires et universitaires d’Istanbul sont français ou sont des établissements où l’enseignement du français reste une dominante.
C’est donc au sein d’un lieu marquant cet attachement à la France, à sa culture et à sa langue que les auditrices et les auditeurs de la 36ème SMHES/Cadres-dirigeants ont débuté leur voyage d’étude. Chaleureusement accueillis par Madame la Consule Générale de France à Istanbul et par l’attaché de défense français en Turquie, les auditrices et les auditeurs ont entendu deux conférences passionnantes. La première, faite par la Consule Générale a décrit en six points ce qu’est la Turquie contemporaine ainsi que l’état de la relation entre elle et notre pays. Sur le plan commercial et on ne le sait pas assez, la Turquie est en effet un partenaire majeur pour la France tant par le nombre important d’entreprises françaises qui opèrent dans le pays que par les flux de capitaux et de biens qui s’échangent entre la France et la Turquie. Souvent méconnue, la dimension de la relation culturelle doit également être citée. Incarnée par le nombre et le dynamisme des établissements publics et privés qui enseignent le français et en français à Istanbul, à Ankara, à Izmir et dans d’autres grandes villes, cette dimension se mesure également par l’importance des mouvements de personnes entre la Turquie et la France. Rappelons que la France compte une diaspora turque ou d’origine turque forte de 800 000 personnes et que les échanges sont fréquents entre deux pays situés à trois heures de vol l’un de l’autre. À ce titre, les 1000 visas délivrés tous les jours par les consulats français en Turquie témoignent de la vigueur de ces échanges.
Dans l’exposé suivant, l’attaché de défense a détaillé l’appareil de défense et le positionnement stratégique d’un pays qui, derrière les Etats Unis, est la seconde puissance militaire de l’OTAN, qui est au cœur de plusieurs zones de crises mais qui est aussi splendidement situé au sein du bassin méditerranéen et à cheval entre l’Europe et l’Asie. Au cours de cette passionnante matinée, les auditrices et les auditeurs ont pu mieux comprendre les origines et les grandes tendances de la politique intérieure et extérieure turque et expliquer la logique de ce qui paraît souvent, vu depuis la France et l’Europe, être des positions ambiguës ou ambivalentes. L’attitude et le positionnement de la Turquie à l’égard de l’UE, de l’OTAN, de la Russie et de son voisinage immédiat ne peuvent en effet pas se comprendre sans les références douloureuses que sont le Traité de Sèvres et les divers épisodes du démantèlement de l’empire ottoman. De même, bien connaître et comprendre la nature profonde et les objectifs précis du virage politique et culturel que Mustapha Kemal Atatürk fit prendre à la toute jeune république de Turquie permet une lecture bien plus fine et nuancée du paysage politique actuel du pays. Au total, les auditrices et les auditeurs de la 36ème SMHES/Cadres-dirigeants ne pouvaient pas espérer meilleure introduction à leur voyage d’étude et ils sont ressortis de cette matinée avec une compréhension bien plus fine de la Turquie tant dans ses aspects de politique intérieure que dans son positionnement géopolitique.

Après ce début passionnant et un déjeuner dans un restaurant typique de la vieille ville, la journée s’est poursuivie au sur la rive orientale du Bosphore, puisque la session a été reçue dans les quartiers du commandement de la marine turque en charge des détroits et de la mer Noire. Accueillis par l’amiral commandant cette structure et par tout son état-major, les auditrices et les auditeurs ont entendu deux exposés. Le premier portait sur la marine turque en général : organisation, équipements, missions, enjeux et défis tandis que le second a développé les aspects liés à la sécurité dans les détroits et en mer Noire. Les autorités turques ont montré avec quel sérieux la Convention de Montreux est appliquée par la Turquie et, s’agissant de la sécurité en mer Noire, tous les efforts que porte la Turquie pour mettre en place des outils de coopération efficaces que ce soit en coopération avec les pays voisins ou dans le cadre de l’OTAN. La Turquie en tant que membre influent de l’OTAN reste en effet un acteur stratégique important et son positionnement à l’égard des crises et des conflits régionaux reste déterminant pour l’Alliance atlantique.

De retour à Istanbul, autour d’un diner organisé à dessein, quelques auditeurs ont pu ensuite échanger avec une brillante journaliste turque spécialiste de la politique étrangère de son pays. Après les conférences de la matinée et de manière très complémentaire avec elles, il était en effet important d’entendre aussi des citoyens turcs s’exprimer sur ces thématiques et sur d’autres aspects qui leur paraissent importants pour vraiment comprendre et apprécier leur pays.

Après une première journée très dense et assez institutionnelle, la seconde, celle du vendredi 06 février a été consacrée à des acteurs appartenant à d’autres sphères. A cette fin, la session a été reçue dans la matinée au siège stambouliote de la compagnie CMA-CGM. La Compagnie maritime d’affrètement – Compagnie générale maritime (CMA CGM) est un armateur de porte-conteneurs français dont le siège social est situé à Marseille. Elle est la troisième entreprise mondiale de transport maritime en conteneurs et la première française. Son offre globale intègre la manutention portuaire et la logistique terrestre et aérienne. Etre ainsi reçus au sein du siège local de cette grade compagnie a offert aux auditrices et aux auditeurs de la session une immersion particulièrement intéressante dans le fonctionnement d’une telle entreprise dont le retentissement économique et la portée ont une résonnance géopolitique indéniable. Plus précisément, le directeur du siège de CMA-CGM à Istanbul et ses plus proches collaborateurs ont détaillé les activités du groupe en méditerranée orientale et en mer Noire et ont décrit les perspectives et les enjeux liés à l’évolution du conflit en Ukraine et les contraintes qu’il suscite pour le trafic et le commerce maritimes. Avoir ainsi, en miroir de ce qu’a dit et décrit la marine turque la veille, la vision d’un grand opérateur commercial civil était particulièrement éclairant sur le rôle central que joue la Turquie dans le domaine économique et commercial.

Enfin, après cette séance très stimulante dont les échanges se sont prolongés autour d’un déjeuner pris en commun avec les cadres de CMA-CGM, le dernier après-midi du voyage d’étude de la 36ème SMHES/Cadres-dirigeants a conduit les auditrices et les auditeurs au musée où se trouve, à bord d’un superbe bateau à vapeur amarré à demeure, le think tank du Vice-Amiral® Cem Gürdeniz. Cet amiral de la marine turque, aujourd’hui en retraite, s’est adressé à la session sur le thème de la géopolitique maritime de la Turquie. Père de la théorie de la « Patrie bleue » l’amiral Gürdeniz a exposé et argumenté ses vues personnelles sur la manière dont la répartition des responsabilités devrait être redistribuées dans en Méditerranée orientale ; ce qui marque dans ces explications, c’est leur caractère très argumenté, leur logique puissante et la fougue que met l’amiral Gürdeniz à les développer. À travers cette approche très assertive, les auditeurs ont pu mesurer les ambitions et le caractère résolument offensif de certaines figures de l’intelligentsia turque tout comme les argumentaires sur lesquels ils s’appuient. Il en ressort l’image d’un pays qui se sent toujours victime des décisions prises par les grandes puissances pour démanteler l’empire ottoman il y a un siècle et qui, fort de sa puissance, de son influence et de sa fierté retrouvée aspire à réviser les choses voire à bousculer l’ordre établi.
À l’issue de cet exposé tout à la fois passionnant et déstabilisant, le vice-amiral Gürdeniz a eu l’élégance de permettre la session de faire une rapide visite du musée au sein duquel son think tank est situé. Ce vaste musée privé est consacré à la technologie des transports et à ses évolutions entendues au sens large et on y trouve un assemblage impressionnant de véhicules de toutes natures et de toutes tailles : bateaux, trains, automobiles, motocyclettes, aéronefs, etc…
C’est par cette visite aussi pittoresque qu’inattendue que se sont conclues ces deux journées, hélas trop courtes, passées à Istanbul. L’objectif de ce voyage d’études était de faire sentir et comprendre aux auditrices et aux auditeurs à quel point la Turquie est un pays important dans le jeu des recompositions géopolitiques à l’œuvre au niveau régional comme au niveau mondial. En entendre les raisons de la bouche d’experts français aussi qualifiés fussent-ils, était naturellement indispensable mais n’était pas suffisant. C’est la raison pour laquelle ces deux journées ont alterné des voix françaises et turques. Celle du Vice-Amiral en retraite Gürdeniz a beaucoup marqué la session car il n’a pas du tout mâché ses mots. Dans une intervention dont la forme et le cadre sont restés très amicaux et chaleureux, il a démontré pourquoi et comment, selon lui, la Turquie doit rebattre les cartes de la répartition des zones en méditerranée orientale, en Mer noire et dans le mer Egée en remettant en cause l’ordre établi sur des bases qu’il juge injustes et contestables. Au bilan, au fil de ces deux journées très denses, les auditrices et les auditeurs de la 36ème SMHES/Cadres-dirigeants auront entendu des points de vue à la fois complémentaires et hétérodoxes voire parfois déstabilisants. C’est sans doute un moyen efficace pour éviter les poncifs et les raccourcis et ainsi approcher le kaléidoscope de la réalité riche et complexe d’une Turquie qui entend s’ancrer dans la modernité et recouvrer son rang de grand acteur mondial.
