Mondes méditerranéens

Les accords Abraham, véritable rupture géopolitique au Moyen-Orient ? – par Arnaud Peyronnet

Le 15 septembre 2020, lors d’une cérémonie historique à la Maison Blanche,  le Premier Ministre israélien a officiellement signé des accords de paix spécifiques et bilatéraux avec les Emirats Arabes Unis (EAU) et Bahreïn, représentés à cette occasion à Washington par leurs ministres  des affaires étrangères respectifs. Ces accords (un « traité de paix » entre Israël et les EAU mais une simple « déclaration de paix » entre Bahreïn et l’État hébreu) ont été ensuite confirmés dans un document commun signé par les trois pays et paraphé par les États-Unis, l’ensemble constituant ce qu’il convient désormais d’appeler « les accords Abraham ». L’officialisation publique de ces accords de paix suit ainsi les annonces en ce sens de la Maison Blanche du 13 août (pour l’accord Israël/EAU) et du 11 septembre dernier (pour la déclaration Israël/Bahreïn).

Ces accords, fruits de longues négociations tripartites, représentent en soi une rupture géopolitique d’importance au Moyen-Orient puisque les Émirats arabes unis et Bahreïn deviennent ainsi le troisième et quatrième pays arabes à normaliser leurs relations diplomatiques[1] avec l’État hébreu, suivant ainsi l’Égypte (avec les accords de Camp David en 1978) et la Jordanie (en 1994). Cet accord a d’ailleurs été salué comme le début d’une « nouvelle ère » par le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, et de « victoire » par Abu Dhabi.

Ces accords, négociés en grande partie sous l’égide de l’administration américaine, permettent en effet à l’État hébreu d’alléger son isolement diplomatique régional lié à la question palestinienne et de s’ouvrir des perspectives économiques importantes dans le golfe arabo-persique. Pour les EAU, cet accord leur permet de se réaffirmer au centre de l’échiquier géopolitique régional, notamment vis à vis de l’Iran et de l’Arabie Saoudite. Quant à Bahreïn, qui n’a pu signer une telle déclaration qu’avec l’aval de l’Arabie Saoudite, son ralliement aux accords Abraham doit certainement être compris comme un « signal » donné par Riyad aux États-Unis quant à la « faisabilité » d’une normalisation ultérieure entre le royaume et l’État hébreu.

C’est enfin une victoire diplomatique significative pour l’administration américaine, ces accords étant à la fois « un pas significatif pour la paix au Moyen-Orient » (pour Mike Pompéo, secrétaire d’Etat aux affaires étrangères) et un « cauchemar pour l’Iran » (selon Brian Hook, envoyé spécial pour le Moyen-Orient). Ils ont par contre attisé la colère tant des Palestiniens, que de l’Iran ou de la Turquie qui estiment qu’un axe politique leur étant défavorable se mettait désormais en place dans la région.

Quelles sont donc les conséquences géopolitiques de ces accords ? S’agit-il réellement d’un nouvel « alignement » régional pour endiguer l’Iran ou signifie-t-il un simple retour à la realpolitik ? Quelles sont donc les possibles faces « cachées » de cette normalisation et quel pourrait être l’avenir de la question palestinienne ?

Un contexte de rapprochement déjà ancien et appelé à s’étendre.

Depuis une dizaine d’années, plusieurs monarchies du Golfe (EAU et Bahreïn essentiellement) ont discrètement développé leur coopération avec Israël, y compris dans le domaine sécuritaire[2]. Cette politique a été particulièrement dynamisée ces dernières années par le Premier ministre israélien qui a toujours estimé qu’une alliance avec les États du Golfe serait la meilleure défense contre l’Iran et que ces pays constituaient également de formidables débouchés pour l’industrie de haute-technologie israélienne. Pour l’État hébreu, une alliance avec les pays du Golfe est également un formidable moyen de faire oublier la question palestinienne auprès des différentes nations arabes… Preuves de ce réchauffement diplomatique, deux ministres israéliens (ministre des télécommunications et ministre de la culture) ont fait un déplacement à Abu Dhabi fin 2018. En mai 2020, c’est deux aéronefs de la compagnie émirienne Etihad qui ont effectué un premier vol direct entre les EAU et Israël dans le cadre des aides médicales liées à la pandémie de COVID-19. Dans le même contexte, des laboratoires israéliens se sont associés à des laboratoires émiriens pour tenter de trouver des solutions techniques à l’amélioration de la rapidité des dépistages des cas de COVID-19.

Côté émirien, ses dirigeants sont progressivement venus à considérer que les sujets de discorde avec Israël (sur la question palestinienne notamment) étaient dépassés au regard de la menace commune que faisait désormais peser le régime iranien sur la région. Cette perception s’est d’ailleurs largement accélérée avec l’administration Trump qui a fait de l’endiguement de l’Iran une priorité de sa politique étrangère et qui a œuvré pour la constitution d’un nouvel alignement régional rompant le statu quo historique vis à vis d’Israël. De fait, cette normalisation actualise une relation déjà « officieuse » qui devrait sans doute être suivie dans les prochains mois par d’autres accords du même type avec d’autres pays de la région, notamment le sultanat d’Oman[3].

La consécration d’un certain « réalisme politique » régional.

Les accords Abraham marquent d’abord le retour frappant du réalisme dans les relations des puissances régionales du Moyen-Orient, tant les EAU qu’Israël annonçant que ces accords avaient été d’abord conclus pour satisfaire des « intérêts purement nationaux ».

Pour Israël, ces accords sont ainsi plus importants stratégiquement que l’annexion de pans entiers de la Cisjordanie (pourtant question essentielle sur la scène politique intérieure israélienne), donnant ainsi des gages aux tenants du « réalisme politique » en Israël. La suspension estivale de cette annexion pourtant prévue et annoncée aurait d’ailleurs été imposée par l’administration américaine qui a sans doute, en échange, fait miroiter à Israël la possibilité imminente d’accords de normalisation avec certains pays du Golfe[4]… Les accords Abraham permettent en effet à Israël de normaliser ses relations avec les EAU, poids lourd économique et sécuritaire du Moyen-Orient, ce qui ne peut que bénéficier à son économie et à ses exportations tant dans le domaine de la défense que des nouvelles technologies. Elle permet également à Israël de renforcer l’axe régional anti-iranien, colonne vertébrale de sa stratégie au Moyen-Orient. Enfin, ces nouveaux accords avec des États arabes lui permet d’affaiblir le camp palestinien en repoussant une nouvelle fois à plus tard le règlement définitif de la question palestinienne. Il consacre in fine le fait accompli de la colonisation et de l’occupation militaire israélienne en Cisjordanie, prolongeant ainsi indéfiniment une situation qui dure déjà depuis plus de cinquante ans…

En ce qui concerne les EAU, cet accord leur permet de se replacer au centre de l’échiquier géopolitique moyen-oriental et de s’annoncer comme un allié « indéfectible » des États-Unis. Les EAU deviennent dès lors des interlocuteurs essentiels de Washington pour toutes les questions liées au Moyen-Orient (y compris palestiniennes[5]), la question de leurs relations normalisées avec Israël se rajoutant (entre autres[6]) à celles de leurs interventions au Yémen et en Libye. Ils s’inscrivent dans ce cadre comme des concurrents directs de l’Arabie Saoudite qui ne peut, en l’état, avoir un tel accord avec l’État hébreu[7] et qui a des relations parfois tumultueuses avec les cercles politiques américains (affaire Kashoggi, intervention saoudienne au Yémen). Les accords Abraham prennent ainsi à revers l’initiative de paix saoudienne de 2002 (proposée par le roi Abdallah ben Abdelaziz Al Saoud) qui prévoyait une normalisation des relations des pays arabes avec Israël mais seulement en échange d’un retrait complet des territoires conquis par Tsahal en 1967 ainsi que la création d’un État palestinien sur les territoires de Cisjordanie et de la bande de Gaza, avec Jérusalem-Est pour capitale… L’Arabie Saoudite a d’ailleurs parfaitement compris le risque de sa possible marginalisation par rapport au rôle croissant des EAU, ses dirigeants souhaitant renouer, sur de nouvelles bases, avec l’administration américaine. De fait, Abu Dhabi ne devait ainsi pas être la seule capitale arabe à « détenir les clés de la Maison Blanche », imposant la nécessité pour Riyad de trouver une solution, finalement réalisée via la signature des accords Abraham par Bahreïn, comprise comme un signal donné par l’Arabie saoudite aux États-Unis quant à la faisabilité d’une normalisation ultérieure entre le royaume et l’État hébreu[8]

Ce réalisme géopolitique se voit également au travers de l’absence de condamnation de cet accord par les autres pays arabes, de façon individuelle ou via la Ligue Arabe, chacun voyant en fait dans la normalisation de relations avec Israël la clé de relations privilégiées et apaisées avec Washington… Le Soudan a ainsi déclaré qu’il souhaitait lui aussi aboutir à un accord de paix avec Jérusalem, afin de ne plus être dans la liste américaine des « États soutenant le terrorisme ». De fait, ce réalisme géopolitique a finalement pour conséquence le découplage du conflit israélo-palestinien des relations Israël/Etats arabes, ce qui est en soi une révolution dans la région.

Pour les États-Unis, des accords pouvant finalement esquisser une volonté de « sous-traitance » de la question iranienne…

Pour les États-Unis, ces accords entre ses plus importants alliés locaux[9] permettent officiellement de renforcer l’axe régional anti-iranien, le régime des Mollahs étant toujours vu, à Washington, comme la principale cause de déstabilisation du Moyen-Orient. Dans ce cadre, les États-Unis devraient lancer, avec les EAU et Israël, un nouvel « agenda stratégique pour le Moyen-Orient » fondé sur les questions sécuritaires et diplomatiques, qui sera sans doute étroitement lié aux questions iraniennes. Toutefois, la conclusion de tels accords entre des puissances régionales alliées des États-Unis cache certains paradoxes qui illustrent de profondes différences de perceptions entre les signataires.

En effet, ces accords sont vus par certaines parties (Israël, EAU mais également Bahreïn et l’Arabie Saoudite) comme un moyen de réengager définitivement la puissance américaine à leurs côtés, notamment en échange de possibles contrats majeurs pour l’industrie de défense américaine (F-35, munitions modernes)…Fébriles face aux capacités asymétriques, balistiques et potentiellement un jour nucléaires des iraniens, ces États souhaitent ainsi pérenniser le « parapluie » militaire américain et donc réengager Washington dans la région. Les frappes présumées iraniennes par drones et missiles de croisière sur des sites d’Aramco en Arabie Saoudite en septembre 2019 ont été vécues comme un traumatisme majeur par les États de la région. Ceux-ci ont finalement découvert à cette occasion leur grande vulnérabilité, précipitant leur volonté commune de réengager les États-Unis au Moyen-Orient, même s’il fallait pour cela signer des accords de paix avec Israël… La peur de l’Iran et sans doute encore plus la hantise d’un départ des États-Unis de la région et de ses « guerres sans fin » pourraient ainsi avoir précipité la conclusion des accords Abraham par Israël et les pays du golfe.

Or, il est loin d’être sûr que l’administration américaine partage cet objectif, le scénario du retrait progressif des forces américaines du Moyen-Orient restant plutôt bipartisan et très populaire aux États-Unis[10]. De plus, la diplomatie américaine continue d’œuvrer inlassablement pour la constitution d’un « bloc » israélo-arabe solide qui ferait efficacement contrepoids aux manœuvres iraniennes dans la région, et serait finalement une garantie d’équilibre géopolitique régional. Les États-Unis pressent ainsi désormais plus ardemment l’Arabie Saoudite, les EAU, Bahreïn et l’Égypte pour qu’ils trouvent enfin une solution à leur querelle avec le Qatar[11]. De fait, la constitution d’un grand bloc géopolitique arabo-israélien, via les accords Abraham, permettrait de garantir un certain équilibre dissuasif vis à vis de l’Iran, tout en limitant l’implication américaine à des déploiements de force ponctuels contrôlés par quelques bases pérennes (Qatar, EAU notamment). Dans cet esprit, la masse des forces devant dissuader l’Iran serait alors essentiellement constituée des armées de ses alliés du Golfe et d’Israël (les espaces aériens des pays du Golfe devant être alors forcément ouverts aux appareils israéliens), toutes d’ailleurs bonnes clientes des entreprises américaines, ce qui constitue aussi un gage d’interopérabilité minimale…D’ailleurs, les États-Unis auraient levé leur veto sur la vente d’armes modernes (type F-35) aux EAU en échange de la signature des accords Abraham par Abu Dhabi, ce qui pourrait renforcer à terme l’interopérabilité entre les trois pays[12]….

De fait, les accords Abraham pourraient finalement accélérer une possible « sous-traitance » de la question iranienne aux alliés les plus efficaces des États-Unis, permettant alors à Washington de se concentrer plus résolument sur d’autres acteurs mondiaux, de maintenir son influence dans la région à moindre coût, tout en satisfaisant les appétits géopolitiques de ses deux alliés régionaux.

L’abandon résolu de la question palestinienne et le risque de sa récupération par l’Islam politique.

Les accords Abraham ont pu être officialisés grâce à la garantie israélo-américaine de « mettre fin à toute annexion supplémentaire de territoires palestiniens » donnant ainsi aux émiriens le sentiment d’avoir arraché une énorme concession aux Israéliens (une « victoire » selon le Ministre des Affaires Étrangères émirien[13])… Toutefois, les termes et les communiqués relatifs à cette question sont très ambigus. Ainsi, si le communiqué commun mentionne effectivement une « suspension » de l’annexion de territoires palestiniens, le leader émirati évoque de son côté un « arrêt » de l’annexion. Côté israélien, le Premier ministre a quant à lui annoncé le même jour qu’il s’estimait toujours « lié à sa promesse d’annexer des parties de la Cisjordanie » et que « cette suspension était seulement temporaire »[14]… De fait, il semble que les deux parties aient fait le choix délibéré de comprendre des choses différentes pour évacuer définitivement ce point d’achoppement des négociations bilatérales. Le principe de réalisme semble ainsi avoir gagné de nouveau, la normalisation des relations entre les pays arabes et l’État hébreu n’étant donc plus conditionnée au retrait d’Israël des territoires occupés, Israël devant seulement s’abstenir (et encore de façon temporaire) d’annexer de nouvelles parties de la Cisjordanie, ce qui quelque part n’est finalement que la traduction d’une certaine réalité sur le terrain…

L’Autorité Palestinienne a bien évidemment convoqué une réunion d’urgence de la direction palestinienne, à l’issue de laquelle elle a dénoncé la « trahison de Jérusalem, d’Al Aqsa et de la cause palestinienne » par les EAU et les autres pays arabes du fait du découplage résolu de la question israélo-palestinienne de la question des relations Israël/Etats arabes. Cet « abandon » de la question palestinienne pourrait finalement précipiter la récupération de celle-ci par les deux autres puissances musulmanes non arabes de la région, l’Iran et la Turquie. L’Iran a ainsi qualifié les accords Abraham de « stupidité stratégique » qui « renforcera l’axe de la Résistance » dans la région, la normalisation des relations avec l’État d’Israël ne pouvant être « pardonnée ». Pour la Turquie, les EAU « trahissent la cause palestinienne pour leurs propres intérêts », ce qui est une « hypocrisie impardonnable ». Les réactions des deux puissances représentatives (sunnite et chiite) de l’Islam politique sont donc très proches, celles-ci apparaissant désormais comme les derniers soutiens régionaux à la cause palestinienne… Cette dernière pourrait dès lors devenir une nouvelle ligne de fracture dans la lutte géopolitique que se mènent entre-elles les puissances musulmanes régionales et favoriser une radicalisation, voire un alignement de la résistance palestinienne sur les positions politiques défendues depuis longtemps par les tenants de l’Islam politique[15].

Les accords Abraham entre Israël et les EAU semblent donc bien représenter une rupture du statu quo diplomatique et stratégique existant. Ils confortent d’abord un certain réalisme politique des pays arabes qui ont choisi de découpler, pour leurs propres intérêts, le conflit israélo-palestinien des relations entre l’État hébreu et ses voisins régionaux. Ils consacrent également la constitution d’un axe politique à la fois anti-iranien et anti-turc qui « lie » les pays alliés des États-Unis les plus militarisés de la région et sans doute considérés à Washington comme les meilleurs remparts contre « l’impérialisme » iranien et turc. Ces accords pourraient donc à terme renforcer la volonté américaine de sous-traitance des questions régionales à ses alliés les plus fidèles, ce qui, paradoxalement, va sans doute à l’encontre de l’objectif final recherché par Israël et les EAU… Enfin, l’abandon de la question palestinienne par les pays arabes pourrait faire basculer celle-ci dans le radicalisme représenté par les deux puissances non arabes de l’Islam politique, ce qui n’est sans doute là encore pas l’objectif recherché par les signataires des accords Abraham… Cette normalisation israélo-arabe n’a donc probablement pas livré tous ses secrets et de plus amples sursauts géopolitiques sont certainement à attendre dans son sillage….


[1]              L’accord prévoit ainsi l’établissement de relations diplomatiques officielles entre les deux pays, la mise en place de lignes aériennes directes et une coopération officielle tant économique que scientifique et « sécuritaire ». 

[2]              Les Émirats arabes unis utiliseraient ainsi le logiciel espion Pegasus, développé par l’entreprise israélienne NSO Group et les forces militaires des deux pays se sont déjà entraînées ensemble, en Grèce (édition 2018 de l’exercice aérien Iniohos).

[3]              Bahreïn et Oman avaient déjà été particulièrement favorables au projet américain de « deal du siècle » présenté en janvier dernier. Le Koweït, le Maroc et le Soudan pourraient suivre cette tendance à terme.

[4]              La normalisation avec les Emirats arabes unis aurait ainsi permis d’éviter une annexion unilatérale prévue initialement le 1er juillet selon le chef de la diplomatie israélienne Gabi Ashkenazi.

[5]              Ces accords permettront ainsi de parvenir à “une solution à deux Etats” « pour le peuple palestinien, et marquent ainsi une « victoire » vis à vis des projets d’annexion israélien, selon le ministre émirien aux Affaires étrangères, Anwar Gargash.

[6]              Avec moins de 10 millions d’habitants, les EAU sont la deuxième économie du monde arabe et exercent une influence croissante, tant commerciale que militaire, dans le golfe  arabo-persique et au-delà, avec un accent mis sur la lutte contre l’influence de l’Iran et celle des groupes islamistes radicaux.

[7]              En raison de son statut de « gardien des Lieux Saints » et du caractère très conservateur d’une majeure partie de la population qui ne pourrait sans doute accepter l’officialisation d’un tel accord.

[8]              Le prince héritier Mohammed Ben Salman serait ainsi particulièrement favorable à cette normalisation, le reste de la cour étant plus partagée sur cette question. L’aval donné à Bahreïn pourrait être ainsi un moyen de donner des gages à Washington et de faire patienter l’État hébreu.

[9]              Israël et les EAU étant les deux États les plus « capables » militairement parlant dans la région, tandis que Bahreïn abrite la 5ème flotte américaine.

[10]              Comme en témoignent les récentes déclarations électoralistes du Président Trump sur le retrait prochain d’un nombre significatif de troupes américaines présentes en Irak et en Afghanistan…Les États-Unis continuent de vouloir quitter progressivement la région (fin des Long Wars d’Irak et Afghanistan) pour se consacrer à la lutte contre les véritables puissantes concurrentes au niveau mondial, la Chine et la Russie.

[11]            Ces pays avaient rompu leurs relations diplomatiques avec le Qatar en juin 2017, l’accusant de « soutenir le terrorisme », condamnant en fait essentiellement ses liens avec le mouvement des Frères Musulmans et ses échanges diffus avec l’Iran, notamment au plan gazier.

[12]            Cette question reste toutefois très problématique pour Israël qui continue de s’opposer à la vente de telles armes aux autres pays de la région afin de maintenir ses « avantages qualitatifs » donc sa suprématie militaire.

[13]            Cet accord serait également selon lui une “étape audacieuse” qui permettra de parvenir à “une solution à deux Etats”. Pour le numéro deux de la diplomatie émirienne, cet accord constitue un progrès considérable au vu de l’absence d’alternative tenable, démontrant que les EAU étaient capables de secouer une situation figée et fatiguée ».

[14]            Un journal israélien, le Times of Israel, a d’ailleurs révélé le 13 septembre 2020 que les États-Unis avaient donné aux EAU leur assurance qu’ils ne reconnaîtraient aucune « annexion israélienne » jusqu’en 2024…ouvrant donc a contrario la possibilité d’une suspension d’annexion uniquement temporaire.

[15]    Via notamment le Hamas et ses relais tant en Iran qu’en Turquie…

Décryptage de la position turque en Méditerranée orientale – par Jean Marcou

Professeur des universités, titulaire de la Chaire Méditerranée-Moyen-Orient à Sciences Po Grenoble (Université Grenoble Alpes)

L’offensive turque en Méditerranée orientale des derniers mois a souvent été décrite comme le dernier avatar de l’autoritarisme de Recep Tayyip Erdoğan. Si ce dernier n’a certes pas manqué d’inscrire ce conflit dans l’agenda politique dense qui doit le conduire aux prochaines échéances électorales de 2023, on aurait pourtant tort de réduire l’affaire au seul réveil de vieux démons islamo-nationalistes du président turc.

Pour s’en convaincre il suffit d’observer les réactions récentes du CHP (le parti kémaliste) aux positions européennes. Ayant d’abord courtoisement fait observer aux membres de l’UE qu’ils avaient tendance à privilégier le point de vue grec dans la crise, les dirigeants de la principale formation d’opposition n’ont pas mâché leurs mots, lorsqu’au sommet Med-7, en Corse, le 10 septembre, le président Macron a déclaré : “Nous devons être durs avec le gouvernement turc et non avec le peuple turc, qui mérite plus que le gouvernement Erdoğan.” Prenant la défense de la présidence de la République de Turquie plus que de son président, les leaders du groupe kémaliste au parlement ont expliqué qu’aucun chef d’État au monde ne pouvait se permettre de parler ainsi à un dirigeant turc, avant de rappeler que la Méditerranée orientale était “une cause nationale” à laquelle ils adhéraient[1]. Cet incident montre bien que le peuple turc, qu’il mérite ou non Erdoğan, n’adhère pas pour autant aux positions des Occidentaux dans le conflit qui oppose son pays à la Grèce et à Chypre aujourd’hui.

Cette crise, en outre, n’est pas la première du genre dans cette aire, car le différend gréco-turc est ancien et n’est pas apparu avec Erdoğan et l’AKP. Pour comprendre ce qui se passe, il convient de prendre en compte les fondamentaux de la politique étrangère turque, influents quel que soit le gouvernement en place et quel que soit le contexte. Voilà donc quelques éléments de décryptage des lignes forces de la position turque dans le grand jeu gazier actuel de la Méditerranée orientale…

Pomme rouge ou patrie bleue… devenir une puissance maritime qui rayonne sur les mers voisines

Tandis qu’il décidait de la reconversion de Sainte-Sophie en mosquée au moment où ses navires (portant le nom de sultans célèbres, Yavuz, Fatih Kanuni) partaient prospecter sur des espaces maritimes disputés, le président turc, il est vrai, n’a pas hésité à solliciter l’imaginaire collectif turco-ottoman, à l’appui de sa politique de la canonnière en Méditerranée orientale. Célébrant un peu plus tard, le 25 août 2020, l’anniversaire de la bataille de Manzikert, qui a ouvert l’Anatolie aux Seldjoukides face aux Byzantins, en 1071, sans hésiter au passage de faire un parallèle appuyé avec le différend en cours qui l’oppose à la Grèce, Recep Tayyip Erdoğan a même osé une référence à la mythique “pomme rouge” (kizil elma)[2], un symbole de l’expansionnisme turc vers l’Europe et du Djihad contre la chrétienté à l’époque ottomane, utilisé entre autres par les fameux janissaires, afin de motiver leur ardeur au combat.

Pourtant, lorsqu’il le faut, le président turc sait aussi utiliser des images beaucoup plus séculières, contemporaines et prosaïques, comme celle de la “patrie bleue” (mavi vatan), un concept né en 2006 au sein de l’armée, que l’on attribue au contre-amiral Cem Güldeniz, qui fut imaginé pour justifier le développement des forces navales de la Turquie et faire d’elle une puissance apte à intervenir sur des théâtres d’opérations Outre-mer. Dans la rhétorique d’Erdoğan, cependant, la “patrie bleue” renvoie surtout au droit qu’ont les Turcs d’accéder et de rayonner sur les mers qui les entourent (mer Noire, mer Égée, mer Méditerranée)[3]. Elle croise en fait un sentiment d’injustice souvent ressenti à l’issue du premier conflit mondial, en dépit de la victoire de Mustafa Kemal, lorsqu’après avoir conservé l’Anatolie, ils ont dû accepter de voir les Grecs demeurer sur la plupart des îles de la mer Égée. Cette configuration est devenue inquiétante pour la Turque, après la Deuxième Guerre mondiale, lorsque le traité de Paris de 1947 a permis à la Grèce d’étendre sa souveraineté sur le Dodécanèse et lorsque l’élaboration du droit de la mer à ouvert à Athènes, au large de ses innombrables îles, des perspectives maritimes immenses.

Erdoğan ne cesse de pointer du doigt cette situation particulière, quand il rappelle que la Turquie a le littoral continental le plus important de la Méditerranée et que l’île de Kastellorizo, à l’extrême sud-est du Dodécanèse, se trouve à 2 kilomètres des côtes turques, alors qu’elle est située à plusieurs centaines de kilomètres des côtes grecques continentales[4]. L’ensemble de l’opinion publique turque ne suit donc probablement pas Erdoğan dans sa rhétorique mythologique exaltée, mais elle n’en est pas moins troublée par le sort maritime que l’histoire a pu faire à son pays. Et ce d’autant plus que l’évolution la plus récente de la Méditerranée orientale semble conforter cette situation. Les découvertes gazières y ont en effet provoqué un phénomène d’appropriation des espaces maritimes, avec la délimitation des zones économiques exclusives (ZEE) à laquelle se livrent les États riverains producteurs. Dès lors, pour les Turcs, qui ne sont pas conviés à ce grand jeu énergétique et maritime, c’est un peu le scénario de la mise à l’écart et de l’enclavement de la mer Égée qui se reproduit, en exacerbant un sentiment de frustration déjà ancien[5].

Réduire la dépendance gazière et devenir un hub énergétique

Les préoccupations énergétiques sont aussi présentes dans les motivations qui font agir la Turquie en Méditerranée orientale. Mais il faut bien les identifier. Le nouveau conflit gréco-turc est souvent défini comme un conflit gazier, mais ni l’un ni l’autre de ces protagonistes n’est un producteur majeur en Méditerranée, tout au plus espèrent-ils le devenir en prospectant et en s’appropriant des espaces maritimes.

Puissance émergente, la Turquie est en quête permanente d’énergie depuis les crises pétrolières des années 1970. Là encore, une croyance populaire tenace laisse entendre que si ce pays n’est pas, à la différence de ses voisins moyen-orientaux, un producteur d’hydrocarbures, c’est parce qu’un complot ourdi par les grandes puissances empêcherait la révélation de ressources existantes[6]… Plus sérieusement, depuis la fin des années 1980, Ankara est devenue un important acheteur de gaz russe[7]. Mais, échaudée par l’épopée de la dette ottomane et de l’interminable déclin de l’Empire, ce pays se méfie des situations de dépendance. Mesut Yılmaz, le premier ministre, qui dans les années 1990 a négocié les premiers grands contrats gaziers avec la Russie, en sait quelque chose, lui qui a significativement été menacé par certains de ses collègues au parlement d’un procès pour haute trahison. Quoi qu’il en soit, Ankara s’emploie, depuis plusieurs années, à diversifier ses sources d’approvisionnement ; ce qui explique en partie ses bonnes relations avec des pays comme l’Azerbaïdjan, le Qatar ou l’Iran. Ainsi on comprend que la récente découverte par le navire de prospection Fatih (qui avait foré antérieurement en Méditerranée) d’un gisement de gaz en mer Noire, qui serait le plus important jamais localisé par la Turquie[8], ait été annoncée en grandes pompes par Recep Tayyip Erdoğan. Tout en réduisant les importations gazières, il permettra sans doute de les négocier à un meilleur prix[9]. Mais cette “grande nouvelle” aiguise aussi les appétits d’Ankara…

Cette préoccupation énergétique s’est aussi exprimée dans l’objectif régulièrement affiché par la Turquie d’être le hub des grands couloirs d’approvisionnement gazier et pétrolier de la région. Impliquée, dès le début du millénaire, dans les projets malheureux de gazoducs concurrents russe (SouthStream) et européen (Nabucco), Ankara vient de devenir un maillon clef du corridor méridional gazier vers l’Europe, avec la mise en service des gazoducs TANAP (2018) et TurkStream. (2020)[10]. Or, l’actuel jeu gazier de la Méditerranée orientale tend à remettre en cause cette position chèrement acquise. En janvier 2020, au moment même de l’inauguration du TurkStream, la Grèce et Chypre ont lancé avec Israël le projet de gazoduc EastMed qui prétend réduire la dépendance de l’Europe à l’égard du gaz russe. Mais l’Égypte qui liquéfie son propre gaz et celui de son voisin israélien aux fins d’exportation vers l’Europe, se verrait bien devenir également un hub concurrent de la Turquie[11] avec laquelle elle entretient les plus mauvaises relations. Ce projet pourrait être renforcé par la construction d’un gazoduc reliant les gisements chypriotes aux usines égyptiennes de liquéfaction[12].

Conjurer un nouvel isolement

Pendant la guerre froide, la Turquie, tout en entretenant une relation privilégiée avec les Occidentaux, était largement coupée de son environnement régional et entretenait des relatons difficiles avec la plupart de ses voisins. Après la fin du monde bipolaire, elle a cru pouvoir surmonter ce handicap en renouant avec son voisinage et en tempérant sa relation avec l’Occident. Cette démarche a culminé lorsque l’ex-ministre des affaires étrangères de Recep Tayyip Ergoğan, Ahmet Davutoğlu, s’est mis à promouvoir sa fameuse “politique du zéro problème avec nos voisins”, qui a paru triompher au moment des printemps arabes, avec l’engouement pour le “modèle turc”, au sein du monde musulman. Cette politique a cependant rapidement échoué, au lendemain des révoltes arabes, et notamment à l’occasion du conflit syrien. Dès lors, Ankara a vu sa relation se dégrader avec nombre de ses voisins, en particulier ses voisins arabes, sans pour autant restaurer sa relation avec les Occidentaux. Dès lors, la Turquie a été amenée à nouer avec la Russie ou l’Iran de nouvelles amitiés, qui ne sont pas pour autant de véritables alliances.

Les tensions qui enflent en Méditerranée orientale depuis 2017 reflètent cruellement ce nouvel isolement turc. Elles ravivent, d’abord, les vieux conflits (querelle du plateau continental de la mer Égée, impossibilité de réunifier Chypre…) avec Athènes et Nicosie, qui avaient déjà empêché le succès de la politique de bon voisinage qu’Ismail Cem et Giorgios Panpandréou avait lancée au tournant du millénaire. Elle conforte, ensuite, la dégradation des liens avec l’Égypte, ébranlés par la chute de la présidence Morsi et l’arrivée au pouvoir du général Sissi que Recep Tayyip Erdoğan n’a cessé depuis de traiter de “putschiste”. Elle confirme, enfin, la fragilité des relations avec Israël dont on avait pensé pourtant qu’elles pourraient bénéficier de la manne gazière[13].

Le nouveau Forum gazier, créé au Caire en 2019, et chargé de veiller au respect du droit international dans la gestion des ressources énergétiques de la zone, est devenu une organisation intergouvernementale en 2020. Mais plus qu’une réelle alliance, il permet surtout un rapprochement des principaux adversaires de la Turquie en Méditerranée orientale (notamment l’Égypte, Israël, la Grèce et Chypre)[14]. Certes, les Territoires palestiniens, qui en sont également membres (mais qui n’y ont qu’un strapontin), ne sont pas un acteur hostile à Ankara, mais on remarque que Recep Tayyip Erdoğan soigne à nouveau surtout sa relation avec le Hamas, qui ne peut exploiter les ressources gazières de Gaza. Enfin, si l’Italie dont la compagnie Eni a découvert le gisement Zohr, en fait partie, on observe que la France, dont la compagnie Total a obtenu des concessions chypriotes et dont les relations se sont spectaculairement dégradées avec la Turquie à l’occasion de cette crise, a demandé à entrer dans ce Forum, en janvier 2020.

Dans cette nouvelle configuration régionale, les amis de la Turquie ne sont pas légions. Le Liban, qui n’a pas de relations officielles avec Israël et conteste ses gisements, est absent du Forum gazier et pourrait constituer un allié potentiel, mais de peu de poids, eu égard à sa situation actuelle. Pour le reste, les partenaires de la Turquie sont des acteurs lointains et peu ou pas concernés par la crise, comme l’Azerbaïdjan, le Kurdistan irakien, une partie des pays balkaniques (Macédoine du nord, Albanie, Kosovo, Bosnie, Serbie) et bien sûr le Qatar. Dans un tel contexte, on comprend mieux l’importance que revêt l’intervention turque en Libye. La convergence avec le gouvernement de Fayez al-Sarraj (reconnu officiellement par l’ONU) a permis à Ankara d’ébranler une structuration d’alliances qui lui était particulièrement défavorable. En premier lieu, par une délimitation mutuelle des ZEE, elle a ouvert un corridor maritime qui isole la Grèce des champs gaziers de la Méditerranée et qui compromet la réalisation du gazoduc EastMed. Le gouvernement grec a certes riposté en s’empressant de délimiter sa ZEE avec l’Égypte sur les mêmes espaces, mais il a commis l’erreur de le faire en adhérant aux arguments juridiques (quant à la délimitation du plateau continental) que le Turquie lui oppose en mer Égée[15], ce qu’Ankara n’a pas manqué de faire valoir immédiatement. En second lieu, l’intervention turque en Libye a conforté la position d’acteur régional incontournable que revendique Ankara, en prouvant une capacité à projeter ses forces sur un théâtre lointain d’opérations et à modifier le cours d’un conflit en cours (aide au gouvernement de Tripoli, qui a permis à ce dernier de mener avec succès une contre-offensive contre les forces du général Haftar).

Inscrire le grand jeu gazier dans un jeu stratégique plus large

Plus généralement, la gestion de ce foyer de tensions s’insère pour la Turquie dans une géopolitique nouvelle qui concerne non seulement l’Europe et la Méditerranée orientale, mais aussi le Proche-Orient et l’Est africain.

Alors même que Chypre et la Grèce sont concernées au premier chef par cette crise, la Turquie se retrouve confrontée au soutien que l’UE apporte à ses deux États-membres. Mais cette solidarité européenne n’est pas uniforme. Quand la France, qui a pris fait et cause pour la Grèce, incite Bruxelles à recourir à des sanctions contre Ankara, la plupart des autres pays européens affichent une attitude plus nuancée. L’Allemagne, qui exerce la présidence tournante de l’UE au second semestre 2020, ne souhaite pas entrer en conflit avec son importante communauté turque et s’emploie surtout à préserver le pacte migratoire que l’Europe a conclu avec Ankara, en avril 2016. Bien que le sommet Med-7, qui s’est tenu en Corse les 10 et 11 septembre 2020, ait évoqué “l’établissement d’une liste de mesures restrictives supplémentaires”[16] par le prochain Conseil européen, une partie significative (Espagne, Portugal, Italie, Malte) des sept États européens méridionaux participant à ce sommet s’est montrée plus conciliante, dans les débats ayant précédé la déclaration finale de la conférence. Face à l’UE, la position turque a évolué. Ankara a d’abord tenté d’exploiter les divisions existantes, en mettant l’UE au défi d’arbitrer la crise de façon équitable, et en louant la position allemande, mais lorsque les 27 se sont montrés plus fermes et plus unis, le gouvernement turc n’a pas hésité à les mettre en garde, en annonçant pareillement de possibles mesures de rétorsion (en matière de migration notamment) et en évoquant un bloc lui étant hostile dans son ensemble où la France ne fait que jouer le rôle du “bad cop”.

Quoi qu’il en soit, il faut bien convenir que dans cette confrontation turco-européenne, un match dans le match se joue entre la Turquie et la France et peut-être entre les présidents Erdoğan et Macron. Ankara poursuit sur mer une rivalité avec Paris qui s’est maintes fois exprimée au cours des derniers mois, en d’autres lieux. Dans le nord de la Syrie, le soutien français aux milices kurdes YPG et la réception à l’Élysée de certains de leurs représentants ont provoqué l’ire de la Turquie. En Libye, l’appui de la France au général Haftar s’est heurté aux efforts déployés par le gouvernement turc pour restaurer la position du gouvernement d’union nationale. Au Liban, à l’issue de l’explosion du 4 août 2020, et alors même que le président Macron se rendait deux fois à Beyrouth, la Turquie n’a pas hésité à proposer ostensiblement un appui conséquent pour aider à la reconstruction du port et des quartiers alentours. Plus récemment, alors même que le président français avait rencontré à Bagdad Nechirvan Barzani, le président du gouvernement régional kurde (GRK), sans se rendre à Erbil, Recep Tayyip Erdoğan a invité, le lendemain, ce dernier et l’a reçu comme un chef d’État à Ankara[17], dévoilant par là-même le positionnement ambigu du GRK, écartelé entre sa relation historique avec la France et un rapport très prosaïque à la Turquie dont le soutien est vital pour l’économie du Kurdistan irakien. Enfin, certains évoquent même l’existence une rivalité franco-turque au Mali, depuis le coup d’État qui a renversé le président Keita[18].

Le différend gréco-turc de Méditerranée orientale concerne aussi l’OTAN qui, comme l’UE, n’affiche pas une parfaite unité sur ce dossier[19]. Alors que son image a été dégradée par ses multiples convergences avec Moscou et ses achats d’armements russes sensibles (missiles de défense S-400), la Turquie rappelle l’importance de sa position sur le flanc sud de l’Alliance et les moyens qu’elle peut y mobiliser. Les États-Unis, pour leur part, essayent de ménager leurs relations avec les deux protagonistes. Ils ont ainsi décerné un satisfecit à la Turquie pour son intervention en Libye, qui a porté un coup d’arrêt à l’offensive du général Haftar, qui était aussi le vecteur d’une poussée russe en Afrique du nord, et ils ont critiqué l’envoi par la France de moyens militaires[20] à Chypre.

La position de l’OTAN dans le conflit est en outre complexifiée par la concurrence qui s’est engagée entre plusieurs Etats membres pour la fourniture d’armes à la Grèce. La France semble avoir pris une longueur d’avance dans ce domaine, puisqu’Athènes a annoncé, le 13 septembre 2020, qu’elle allait acquérir 18 Rafale[21]. Quant aux États-Unis, qui n’apprécient guère ces achats de Rafale par la Grèce, ils ont levé partiellement un embargo sur la fourniture d’armes à Chypre, qui remontait à l’intervention turque de 1974, et signé un accord-cadre prévoyant l’établissement d’une base navale américaine sur l’île, au grand dam de la Turquie[22]. Dans ce contexte incertain, la Turquie a là aussi demandé l’arbitrage de l’OTAN, en tentant d’obtenir l’organisation de réunions techniques avec la Grèce, mais celle-ci en a reporté la tenue, estimant qu’Ankara devait d’abord cesser ses prospections dans des zones disputées. À cet égard, le premier ministre grec Kiriakos Mitsotakis a salué le retour du navire de prospection turc Oruç Reis au port d’Antalya, le 13 septembre, mais les observateurs s’interrogent encore pour savoir s’il s’agit bien d’un véritable geste de désescalade[23].

En guise de conclusion…

Au bout du compte, en Méditerranée orientale, la position de la Turquie rencontre les axes forts de sa politique étrangère. En premier lieu, dans cette crise, la relation difficile d’Ankara avec ses alliés occidentaux se confirme. Même si ces derniers n’ont pas une approche similaire de la crise, on peut penser qu’Ankara aura du mal à fissurer le bloc européen et qu’un accord sera trouvé pour apporter un soutien à la Grèce et à Chypre, assorti, le cas échéant, de mesures dissuasives prises contre la Turquie. Si celle-ci a  espéré un temps pouvoir réduire la portée des décisions européennes, en parvenant à faire intervenir les États-Unis dans la crise, parce que l’opinion de ces derniers ne semblait pas définitivement forgée et que Donald Trump, très hostile à l’Union européenne ces derniers mois, entretient une relation personnelle avec Recep Tayyip Erdoğan, la dernière convergence américano-chypriote semble compromettre ce scénario. En deuxième lieu, les tensions survenues en Méditerranée orientale ont confirmé les liens dégradés de la Turquie avec le monde arabe. En dehors de la rivalité particulière, qui oppose la Turquie et l’Égypte sur le plan énergétique, on a vu les Émirats, autres adversaires notables d’Ankara, apporter ostensiblement leur soutien à la Grèce et à Chypre. On peut ainsi observer que ce conflit méditerranéen prolonge un antagonisme qui s’est manifesté avec acuité dans l’Est de l’Afrique, notamment en Somalie, au Soudan et désormais en Libye entre les pays arabes sunnites conservateurs (Arabie saoudite, Émirats, Égypte…) et la Turquie qui soutient l’Islam politique des Frères musulmans, dont le Qatar finance souvent les projets africains. En dernier lieu, on peut se demander si Ankara peut contrer cette hostilité multiple, en se tournant vers ses nouveaux amis russes, comme elle a pu le faire dans le conflit syrien avec le processus d’Astana. Toutefois, même si ce scénario a été esquissé en Libye et même si Serguei Lavrov a récemment proposé d’arbitrer la crise en Méditerranée orientale[24], la Russie risque de n’être pas la mieux placée pour jouer un rôle de médiateur en l’occurrence, car elle entretient une relation historique et culturelle forte avec la Grèce et Chypre et a apporté un soutien constant au général Sissi, depuis son arrivée au pouvoir en 2013.

L’isolement d’Ankara, qui découle du constat que nous venons de dresser, a souvent été souligné avec pertinence, ces dernières semaines, mais on aurait tort d’en tirer des conclusions définitives. Et ce pour plusieurs raisons. D’abord, la Turquie qui a un long passé impérial, a montré qu’elle était capable d’assumer seule des situations difficiles. La poursuite de l’accroissement des tensions permet, en outre, à Recep Tayyip Erdoğan de brandir le spectre de la menace extérieure et d’espérer pouvoir rassembler une unité nationale qui ne lui était pas acquise au début de la crise. Par ailleurs, la situation de la Méditerranée orientale comporte encore des incertitudes et la position des États-Unis, démarquée par rapport à celle des Européens, reste malgré tout imprévisible. Or, la Turquie a montré au cours de la dernière décennie, qu’elle était une bonne tacticienne, prête à conclure des alliances de circonstances pour jouer une puissance contre une autre, lorsqu’il fallait redresser des situations compliquées, pour ne pas dire désespérées. Il reste que les États-Unis et la Russie ne semblent pas disposés à s’engager en faveur d’Ankara. Ils pourraient même être tentés de lui faire payer son double-jeu et ses grands écarts répétés des dernières années. Enfin, quoi qu’il advienne, il ne faut pas perdre de vue que les Occidentaux, et en particulier les Européens, auront encore besoin de la Turquie après la crise. Raison de plus pour qu’ils réfléchissent à cette occasion à la place et au statut qui doivent être ceux de ce pays important sur le flanc sud de l’OTAN et de l’UE.


[1]Main opposition CHP reacts against Macron over insults toward Turkish presidency“, Hürriyet daily news, September 11, 2020

[2] Voir notamment le tweet assorti d’un clip évocateur envoyé par Recep Tayyip Erdoğan, le 25 août 2020, à l’occasion du 949e anniversaire de la bataille de Manzikert.

[3] Pour avoir une vision officielle du concept, cf. KASAPOĞLU Can, “Turkey’s ‘Blue homeland’ drills: a new geopolitical concept in the making“, Yeni Safak, February 27, 2019

[4] Sur l’île en question dans le contexte de la crise, cf. OURDAN Rémy, “L’île grecque de Kastellorizo, en première ligne face aux menaces de la Turquie“, Le Monde, 13 septembre 2020

[5] MARCOU Jean, “La Turquie en Méditerranée orientale : des revendications énergétiques aux ambitions stratégiques”, Diplomatie, N°105, p. 53-57

[6] Voir à cet égard la fiction de KIRIKKANAK Mine, La malédiction de Constantin, Paris, Métailié, 2006

[7] ÇELIKIPALA Mitat et MARCOU Jean, “Regards sur les relations turco-russes“, Istanbul, Les dossiers de l’IFEA, coll. La Turquie d’aujourd’hui N°27, avril 2020

[8]Turkey discovers 320 billion cubic meters natural gas reserve in Black Sea“, Hürriyet daily news, August 21, 2020

[9]Turkey expects big drop in gas imports after Black Sea find: Minister Hürriyet daily news, August 21, 2020

[10]President Erdoğan benefits ot TANAP pipelineHürriyet daily news, May 1, 2020

[11] MOURAD Hicham, “L’Égypte, nouveau hub économique régional”, Diplomatie, N°105, p. 61 à 65

[12] SAIED Mohamed, “Egypt, Cyprus focus on natural gas pipeline amid tensions in eastern Mediterranean“, Al Monitor, September 13, 2020

[13] La normalisation des relations turco-israéliennes s’était appuyé sur une perspective d’une contribution de la la Turquie à l’évacuation du gaz israélien vers l’Europe.

[14] SAIED Mohamed, “Is new energy league an alliance against Ankara?“, Al Monitor, January 24, 2019

[15] DEMIRTAŞ Serkan, “How does Greek-Egypt deal endorse Turkey’s thesis in the Mediterranean“, Hürriyet Daily News, August 12,2020

[16] Déclaration d’Ajaccio à l’issue du 7e sommet des pays du sud de l’Union européenne (MED7), L’opinion internationale, 11 septembre 2020

[17]President Erdogan meets KRG President Barzani“, Hürriyet Daily News, September 4, 2020

[18] TASTEKIN Fehim, “Does France failure in Mali spell a victory for Turkey?“, Al Monitor, September 14, 2020

[19] GURCAN Metin, “NATO in unprecedented bid at in-house deconfliction between Turkey, Greece”, Al Monitor, September 14, 2020

[20] Deux Rafale, le porte-hélicoptères Tonnerre et la frégate Lafayette. Cf. “Tensions entre la Grèce et la Turquie : la France envoie deux Rafale et deux bâtiments de la marine nationale“, Le Monde, 13 août 2020

[21] SMOLAR Piotr & CHAPERON Isabelle, “La Grèce, premier pays européen à acheter le Rafale“, Le Monde 13 septembre

[22]Turkey slams deal between US, Greek CypriotsHürriyet Daily News, September 14, 2020

[23] ZAMAN Amberin, “Can EU sanctions threat cool Turkey’s moves in eastern Mediterranean? “, Al Monitor, September 14, 2020

[24]Russia ready to mediate in Eastern Mediterranean crisis: Lavrov“, Al Jazeera, September 8, 2020

Décryptage de l’accord de normalisation entre Israël et les Emirats arabes unis – par Pierre Razoux

Images Pixabay

Résumé:
L’accord provisoire du 13 août 2020 de normalisation des relations entre Israël et les Emirats Arabes Unis est un pari risqué qui est une bonne nouvelle pour ses signataires, pour la Maison Blanche, l’Europe et la Chine. Il n’est pas sûr toutefois qu’il suffise à assurer la réélection de Donald Trump. C’est en revanche une mauvaise nouvelle pour les Palestiniens, le monde arabe qui apparaît plus divisé et fragmenté que jamais, l’Iran, la Turquie et dans une moindre mesure la Russie. S’il est formalisé dans les semaines qui viennent, il aura des conséquences sur les équilibres géopolitiques au Moyen-Orient. Cet accord, qui accroît les frustrations régionales et nourrit le nationalisme ambiant, n’est pas de nature à contribuer à la démocratisation de la région.

 

Le 13 août 2020, quelques semaines avant les échéances du 18 octobre (fin probable de l’embargo de l’ONU sur les ventes d’armes conventionnelles à l’Iran[1]) et du 3 novembre (élection présidentielle américaine), la Maison blanche a créé la surprise en annonçant la conclusion d’un accord formel de normalisation des relations entre Israël et les Emirats arabes unis (EAU). Succès diplomatique tombant à point nommé pour les uns, provocation manifeste et décision hasardeuse pour les autres, cet accord – qui ne constitue pas encore un traité de paix formelle – suscite d’emblée bien des interrogations[2].

 

Pari risqué, gains élevés

Rappelons tout d’abord qu’il s’agit d’un accord fragile conclu sous la pression de Donald Trump et de son gendre Jared Kushner, tous deux aux abois au regard de sondages défavorables. Cet accord provisoire reste soumis à la conclusion d’un accord formel entre les deux capitales dans les semaines qui viennent. Dans l’intervalle, l’imprévu peut toujours survenir[3].

En franchissant le Rubicon et en devenant le troisième chef d’Etat arabe à normaliser ses relations avec Israël (après l’Egypte en 1979 et la Jordanie en 1994), le prince héritier d’Abou Dhabi a pris un risque réel sur la scène internationale. Nul doute qu’en grillant la politesse à d’autres dirigeants arabes dont l’ombrageux Saoudien Mohammed Ben Salman, Mohammed Ben Zayed a suscité des frustrations, ravivé des jalousies et jeté de l’huile sur le feu d’une rue arabe toujours prompte à s’enflammer. Peu lui importe apparemment d’être ostracisé par certains de ses pairs, car il se perçoit à l’abri sur la scène intérieure et sait qu’il dispose de puissants appuis sur la scène internationale. Les critiques à l’encontre de son initiative sont d’autant plus acerbes que les EAU semblent n’avoir posé que trois conditions à cette normalisation : qu’Israël cesse toute annexion supplémentaire de territoires palestiniens, ne rejette pas la création à terme d’un Etat palestinien et que sa propre ambassade ne soit pas située à Jérusalem. Le dirigeant émirati n’a donc imposé aucune concession réelle au gouvernement israélien, se contentant de faire perdurer le statu quo. C’est sans doute le signe qu’il était conscient de la fragilité des EAU sur la scène régionale, après l’effondrement des prix pétroliers, la crise sanitaire et ses conséquences économiques inquiétantes, la fuite des capitaux et des expatriés, mais surtout le retour en force de l’Iran sur la scène régionale, au point que les EAU n’avaient eu d’autre choix que de renouer le dialogue avec Téhéran.

Pour prix de cette normalisation, les EAU reçoivent la promesse d’investissements et d’échanges commerciaux[4] et touristiques importants, de transferts de haute-technologie, mais surtout d’une coopération sécuritaire et militaire y compris, très probablement, dans les domaines sensibles du spatial[5] et des industries d’armement. Nul doute qu’Israël a obtenu des garanties – un droit de visite ? – quant au programme nucléaire civil émirati, puisque Abou Dhabi est devenu le premier Etat arabe à mettre en service une centrale nucléaire (de technologie sud-coréenne) à Barakah, le 1er août 2020. Ce n’est sans doute pas un hasard si c’est Yossi Cohen, le chef du Mossad, qui s’est rendu à Abou Dhabi les 17 et 18 août pour négocier directement les termes du futur accord de paix[6]. A ce stade, l’accord prévoit l’établissement immédiat de liaisons aériennes régulières, la mise en place de mesures consulaires, ainsi que l’ouverture réciproque de deux ambassades, sans doute dès le début de l’automne 2020.

Pour Israël, le risque est exclusivement lié à sa politique intérieure. En acceptant de stopper toute annexion supplémentaire de territoires palestiniens contrairement à ce qu’il avait promis à sa base électorale, Benjamin Netanyahou se retrouve en porte-à-faux avec ses ultras. Ceux-ci lèvent l’étendard de la révolte à la Knesset et promettent de torpiller l’accord. La tension est telle que l’actuel Premier ministre imaginerait une énième dissolution du Parlement[7]. L’accord avec les EAU est pourtant très symbolique, puisqu’il brise un tabou implicite renforcé par l’effondrement des accords d’Oslo et le regain de colonisation des territoires occupés. Les dirigeants israéliens espèrent que cet accord montrera l’exemple à d’autres monarchies du Golfe. Les deux candidats les plus crédibles sont à ce jour le petit royaume de Bahreïn et le stratégique sultanat d’Oman, gardien officiel du détroit d’Ormuz. Contrairement à ce que laisse entendre Donald Trump sur Twitter, il est peu probable que l’Arabie saoudite se laisse pour sa part convaincre de rejoindre l’accord, d’autant que le roi et son fils ne semblent pas sur la même ligne (voir infra) et qu’Israël se méfie tout autant du programme nucléaire saoudien que du caractère imprévisible du prince héritier[8]. Au sein de l’establishment sécuritaire israélien, nombreux sont ceux qui pensent qu’Israël n’a rien à attendre de décisif d’un partenariat avec l’Arabie saoudite dont le leadership actuel est jugé peu fiable[9].

En misant sur Abou Dhabi, Israël renforce bien évidemment son jeu face à l’Iran en posant un pion près du détroit d’Ormuz de manière à contrer – ou menacer – le jeu iranien à son encontre, notamment en Syrie et au Liban. Le but est évident : faire diversion et contraindre l’Iran à des choix douloureux, voire même le pousser à la faute en espérant que les Gardiens de la révolution s’en prendront directement aux EAU. Au-delà de cette partie d’échecs, la normalisation avec les EAU permet à Israël de renforcer ses liens de coopérations stratégiques, industrielles et technologiques avec des Etats autoritaires et technologiquement avancés, à l’instar de son étroite coopération avec Singapour, de manière à renforcer davantage encore son image de Start Up Nation.

Pour la Maison blanche, l’accord prend des allures de pari de la dernière chance. Après les camouflets subis en politique étrangère, Donald Trump espère montrer qu’il est capable d’obtenir un deal à sa mesure à dix semaines de l’élection présidentielle. C’est oublier que les coups d’éclat sur la scène internationale n’ont jamais été déterminants pour la réélection d’un président américain : Jimmy Carter n’a pas été réélu en 1980 alors qu’il pouvait se prévaloir de l’accord de paix de Camp David entre Israéliens et Egyptiens (1979) ; George Bush ne l’a pas été davantage en 1992 après avoir bouté Saddam Hussein hors du Koweït. Si Bill Clinton a été réélu en 1996, ce n’est pas pour avoir été à la manœuvre dans le traité de paix entre Israël et la Jordanie (1994), mais bien parce qu’il avait remis l’économie américaine sur les rails avec succès.

Soulignons enfin que cet accord de normalisation apparait comme une très bonne nouvelle pour l’Union européenne et la communauté internationale puisqu’elle fige le dossier israélo-palestinien, ménage la solution à deux Etats et évite des provocations qui auraient pu conduire à une troisième Intifada. Les Européens évitent de se retrouver dans une situation incommode où il leur aurait fallu réagir à de nouvelles annexions israéliennes, sans pour cela rompre les liens commerciaux avec Israël.

Il s’agit enfin d’une bonne nouvelle pour la Chine à double-titre. D’une part, cet accord renforce l’emprise de Pékin sur Téhéran qui se sent plus isolé que jamais. D’autre part, il devrait créer des opportunités et de développement économique susceptibles de contribuer à la stabilisation du Moyen-Orient, facilitant ainsi les investissements chinois et l’extension en direction du bassin méditerranéen des Nouvelles routes de la soie dans le cadre du projet OBOR (One Belt, One Road). Bien conscients de l’impact de ce projet, les EAU investissent massivement dans les infrastructures portuaires pour se positionner comme des interlocuteurs incontournables des Chinois avec lesquels ils ont déjà développé des partenariats dans le domaine de l’armement, notamment dans le domaine des drones.

 

Ceux que l’accord affaiblit ou isole davantage

Les plus grands perdants sont bien évidemment les Palestiniens, même si l’accord préserve le statu quo et les apparences d’une solution à deux Etats. Son officialisation sans que celle-ci n’entraîne de déchaînement de critiques de la part du monde arabe montre que l’Autorité palestinienne et ses soutiens ne sont plus en mesure d’exercer de véto effectif sur la politique étrangère des autres pays arabes, notamment ceux qui considèrent que la menace iranienne, supposée ou réelle, est plus déterminante que la question palestinienne. A cet égard, la stratégie palestinienne qui conditionnait tout accord de paix avec Israël au règlement global de la question palestinienne paraît désormais caduque. En fin de compte, ce qui vient de se passer démontre que le temps ne joue plus en faveur des Palestiniens, mais bien contre eux. On peut s’en désoler ou pas, mais c’est un fait qu’il est difficile de nier. Bien évidemment, cet abandon apparent de la cause palestinienne est une aubaine pour les régimes idéologues qui vont pouvoir réaffirmer leur soutien à la cause à grands renforts de déclarations tonitruantes dont les Palestiniens attendent de voir les effets concrets sur leur vie quotidienne. Car en ces temps de prix pétroliers très bas et de chute d’activité économique liée à la crise sanitaire, Téhéran, Ankara et Doha auront bien du mal à renflouer les caisses des diverses organisations palestiniennes rivales.

Le monde arabe, tout particulièrement la Ligue arabe, sort largement affaibli de cet accord qui le divise et le fragmente un peu plus, soulignant les postures contradictoires et l’hypocrisie de certains dirigeants incapables de tenir un discours de vérité à leurs peuples et leurs voisins. Au sein du monde arabe, nul doute que les dirigeants saoudiens ont mal vécu de s’être fait damer le pion par leur voisin émirati, alors que Riyad est depuis trente ans aux avant-postes des négociations avec Israël ; formellement, le plan de paix saoudien (normalisation générale en échange d’un accord israélo-palestinien définitif sur la base des lignes de cessez-le-feu « aménagées » de juin 1967), formulé en 2002 par le roi Abdallah, est toujours sur la table. De fait, les rois d’Arabie, Gardiens des Deux Saintes Mosquées, ont toujours considéré que ce serait à l’un d’entre eux d’endosser la normalisation avec Israël. Le fait que l’émir Mohammed Ben Zayed ait pris de court le roi Salman et le prince héritier Mohammed Ben Salman illustre les postures divergentes du père, très attaché à la cause palestinienne, par rapport à celle de son fils plus enclin à transiger avec Israël et les Etats-Unis pour faire triompher son propre agenda.

Le Koweït, piégé par son soutien historique à la cause palestinienne et désireux de ménager ses puissants voisins (Irak, Iran, Arabie saoudite), a déclaré qu’il serait le dernier Etat arabe à normaliser ses relations avec Israël. Le Qatar, englué dans sa rhétorique de soutien idéologique à l’islam politique et aux Frères musulmans, se voit un peu plus rejeté dans le camp irano-turc.

De prime abord, la normalisation israélo-émiratie devrait être une bonne nouvelle pour l’Egypte, puisqu’il renforce l’axe MBZ-Sissi destiné à contrer l’activisme de la Turquie, du Qatar et des Frères musulmans dans la région. Mais en réalité, le président égyptien vient de perdre à la fois son statut d’interlocuteur arabe jusque-là privilégié par Israël, tout en se retrouvant à gérer en première ligne les relations explosives avec le Hamas retranché dans la bande de Gaza. Il commence sans doute à comprendre que la stratégie israélienne pourrait consister à rétrocéder à l’Egypte la gestion du chaos de Gaza, en cas de partition de fait et d’annexion étendue de la Palestine.

Autres perdants, les dirigeants arabes qui souhaitaient normaliser les relations avec Israël, ne serait-ce que pour capter un flot important d’investissements, mais qui savent que leur population ne tolèrera pas une telle ouverture. C’est tout particulièrement le cas du roi du Maroc qui appelle de ses vœux une telle normalisation depuis longtemps, mais qui est conscient qu’un tel accord risquerait de mettre le feu aux poudres, au moment où la situation politique et socio-économique en son royaume, aggravée par les conséquences de la crise sanitaire, paraît extrêmement tendue et incertaine. Plus à l’Est, l’Algérie, la Tunisie et la Libye, engoncées dans leurs certitudes idéologiques et leurs postures historiques de dénonciation d’Israël et de soutien à la cause palestinienne, ont critiqué l’accord israélo-émirati. Nul doute que les chefs d’entreprise, les commerçants et les responsables des secteurs économiques porteurs sont conscients de rater une occasion de se raccrocher au train du développement économique, à la plus grande satisfaction des investisseurs chinois qui pourront accroître leur emprise dans ces pays.

L’autre grand perdant régional, c’est bien sûr l’Iran qui semble de prime abord plus isolé que jamais par cette normalisation qui survient peu de temps après la reprise du dialogue entre Téhéran et Abou Dhabi. Les réactions épidermiques de la classe politique et militaire et les menaces à peine voilées lancées aux EAU en témoignent[10]. Ce mouvement sur l’échiquier régional survient au moment-même où l’Iran fait face à un regain d’attaques israéliennes en Syrie et doit gérer les conséquences désastreuses de l’explosion du port de Beyrouth survenue le 4 août 2020, questionnant par là-même la stratégie du Hezbollah en Syrie et au Liban. Tout cela rejette un peu plus l’Iran dans le camp de la Russie et de la Chine. A fortiori au moment où Téhéran négocie depuis fin juin 2020 avec Moscou et Pékin (en les mettant en concurrence) de nouveaux partenariats stratégiques mêlant énergie, investissements, ventes d’armes et soutiens diplomatiques. Si le contexte ne s’apaise pas, Téhéran aura bien du mal à vendre à ses voisins du Golfe son projet HOPE (pour HOrmuz PEace) en les convainquant qu’un accord de stabilité régionale ne peut reposer que sur les seuls Etats riverains. En attendant, Iraniens et Emiratis savent qu’ils sont interdépendants, Dubaï restant très lié économiquement à l’Iran. Avertis de ce qu’ils risqueraient s’ils ouvraient trop grande la porte aux Israéliens, les Emiratis sont pragmatiques et ne franchiront probablement aucune des lignes rouges iraniennes, tout particulièrement au moment où ils accueillent l’exposition universelle 2020-2021 sur leur territoire.

La Turquie se retrouve plus que jamais écartelée entre ses intérêts et ses postures contradictoires dans un contexte de fortes tensions au Levant et en Méditerranée orientale, comme en témoigne la collision (volontaire ?) d’une frégate turque avec une frégate grecque le 13 août 2020. Les déclarations très dures du président Erdogan en témoignent. Celui-ci va devoir évaluer l’évolution des rapports de force et en tirer les conclusions qui s’imposent.

La Russie n’est pas ravie de cet accord dans lequel elle n’a pas été consultée, d’autant qu’il est perçu comme un succès américain qui éloigne Israël un peu plus du Kremlin ; il faut y voir la patte de Benny Gantz et de Gabi Ashkenazi qui savent que leur rival Benjamin Netanyahou entretient une relation de grande proximité avec Vladimir Poutine. Mais les dirigeants russes savent aussi que ce faisant, ils renforcent leur mainmise sur l’Iran, ce qui représente en soi une contrepartie appréciable.

 

Conséquences prévisibles

A très court terme, la normalisation entre Israël et les EAU accroît l’antagonisme entre l’Iran et ses soutiens russe et chinois d’un côté, Israël, Washington, Abou Dhabi et Riyad de l’autre, dans le contexte particulièrement délicat de la levée (ou non) de l’embargo sur les armes conventionnelles qui doit théoriquement survenir le 18 octobre 2020, mais aussi de l’élection présidentielle américaine du 3 novembre prochain.

Tout dépendra ensuite de l’issue de ces deux échéances. Si Donald Trump était réélu, qu’il soit ou non parvenu à prolonger l’embargo sur les armes et à imposer de nouvelles sanctions contre l’Iran, il y a peu de chances que cet antagonisme s’apaise. L’étape d’après serait alors l’élection présidentielle iranienne (printemps 2021) qui verra très certainement l’élection d’un candidat conservateur. Paradoxalement, celui-ci pourrait d’autant plus facilement engager une négociation discrète avec Washington qu’étant soutenu par la faction dure du régime, personne ne saurait lui reprocher de brader les intérêts de la République islamique. A l’inverse, si Donald Trump était battu et qu’émerge une nouvelle administration soucieuse de replacer les Etats-Unis au centre du jeu diplomatique, par exemple en réintégrant d’une manière ou d’une autre le JCPOA, tout porte à croire que cet antagonisme pourrait progressivement s’apaiser, a fortiori si la Russie et la Chine étaient parvenues à obtenir entre temps la levée effective de l’embargo sur les ventes d’armes à l’Iran. Car la priorité de Téhéran consiste à moderniser son arsenal conventionnel datant du Chah, désormais totalement obsolète (hormis les drones et les missiles). Cet apaisement pourrait convaincre plusieurs Etats arabes ou musulmans d’emboîter le pas des EAU en normalisant à leur tour leurs relations avec Israël, tout en reprenant le dialogue avec l’Iran. L’actuel vice-Premier ministre israélien Benny Gantz et son compère Gabi Ashkenazi, ministre des Affaires étrangères, deux anciens chefs d’état-major pragmatiques, en sont bien conscients. Ils savent qu’il ne faut pas insulter l’avenir et qu’il convient de préparer tous les scénarios. C’est la raison pour laquelle ils ont entamé un rapprochement discret avec la Turquie[11], mais aussi avec certains dirigeants européens, tout en courtisant la communauté juive américaine favorable à la mouvance démocrate. Ces deux responsables politiques savent aussi que Benjamin Netanyahou, affaibli par les affaires judiciaires et fortement contesté au sein même du Likoud, ne sera pas éternel. Sachant qu’il est imprudent de mettre comme lui tous ses œufs dans le même panier américain, ils sont conscients qu’en ayant désormais des actions aux EAU, ils se placent en situation de discuter discrètement avec les Iraniens, les Chinois et d’autres délégations arabes quand les circonstances l’imposeront.

En attendant, la normalisation israélo-émiratie accentue la faille tectonique qui divise le Moyen-Orient en deux plaques géopolitiques distinctes. Au Nord, celle qui englobe l’Iran, l’Irak, la Syrie, le Liban et le Qatar sous la houlette de la Russie et de la Chine. Au Sud, celle qui s’étend de l’Egypte aux EAU en passant par Israël, la Jordanie et l’Arabie saoudite, sous la houlette des Etats-Unis. La stabilité de cette plaque méridionale est menacée tout autant par les ambitions de l’Iran qui continue d’instrumentaliser le conflit yéménite, que par les foucades du prince héritier saoudien et les déséquilibres socio-économiques qui fragilisent les Etats arabes et nourrissent l’agenda des Frères musulmans tout comme celui de Daech. Entre ces deux plaques Nord et Sud, la Turquie du président Erdogan peine à se positionner. Les uns et les autres espèrent la faire basculer dans leur camp.

A plus long terme, cette normalisation permet à Israël et aux EAU de gagner du temps face à la nouvelle guerre froide globale qui oppose les Etats-Unis à la Chine, y compris au Moyen-Orient. Il ne s’agit plus d’un conflit idéologique comme au temps de la première guerre froide entre les Etats-Unis et l’Union soviétique, mais d’une lutte de puissance entre un hégémon confortablement installé hésitant entre ses intérêts asiatiques et moyen-orientaux, et son challenger chinois tentant d’occuper l’espace – tout particulièrement économique et politique – laissé vacant dans cette région. Pourtant, à Washington comme à Pékin, les analyses divergent. Une partie des élites américaines refuse de considérer la Chine comme un adversaire, estimant que les deux seuls véritables ennemis des Etats-Unis au Moyen-Orient restent la Russie et l’Iran. De son côté, une partie de l’establishment chinois estime qu’il est trop tôt pour défier Washington dans son pré carré, même si elle reconnaît qu’il est vital de sécuriser durablement l’approvisionnement énergétique en provenance du golfe Persique et de la mer Rouge. Cette cacophonie jette le trouble parmi les alliés traditionnels des Etats-Unis au Moyen-Orient, qui ne savent plus à quel saint se vouer, tout en encourageant un regain de tensions et de rivalités entre Russes, Turcs, Iraniens et Européens. Comme le souligne Harvey Jaskel, Israël et les monarchies du Golfe devront faire face à des choix cornéliens[12]. En normalisant leurs relations, Israël et les EAU donnent des gages aux uns et aux autres. D’une part, ils offrent un cadeau royal à Donald Trump dans l’hypothèse où celui-ci serait réélu, tout en sachant que ce même cadeau fera le jeu de Joe Biden si ce-dernier venait à être élu. D’autre part, ils favorisent la stratégie de long terme de la Chine, sans franchir les lignes rouges définies par la Maison Blanche.

 

Au bilan, l’accord de normalisation entre Israël et les EAU apparaît comme une bonne nouvelle, même si celui-ci accroît les frustrations de nombreux acteurs régionaux, contribue à renforcer les discours ultranationalistes et populistes de certains d’entre eux, au risque de faire éclater de nouveaux conflits de voisinage. Une chose paraît sûre, il ne contribuera pas à la démocratisation de la zone Afrique du Nord & Moyen-Orient car le message est clair : dans cette région, seul un pouvoir autocratique peut prendre le risque de normaliser avec Israël.

 

[1] Même si les Etats-Unis se démènent au Conseil de sécurité de l’ONU pour prolonger cet embargo via la clause de snapback qui permet aux signataires du JCPOA (Accord nucléaire iranien du 14 juillet 2015) de réinstaurer des sanctions à l’encontre de Téhéran si le Conseil de sécurité estimait que l’Iran avait violé ses obligations. Pour l’instant, les manœuvres diplomatiques de Washington semblent avoir échoué.

[2] Voir notamment Jonathan Fulton & Roie Yellinek, « Implications of the Israel-UAE Peace Deal », BESA Perspectives Paper n° 1698, August 18, 2020 ; la meilleure analyse de fond demeure celle d’Elisabeth Marteu : « Israël et les pays du Golfe : Les enjeux d’un rapprochement stratégique », Etude de l’IFRI, janvier 2018.

[3] L’Iran vient d’annoncer qu’il détenait un navire émirati impliqué dans une fusillade ayant tué deux marins iraniens ; il vient également de dévoiler un nouveau missile balistique sol-sol ainsi qu’un nouveau type de missile de croisière basé près de Bandar Abbas, face aux EAU (I24News, 20 août 2020).

[4] Israël et les EAU avaient déjà établi des représentations commerciales au milieu des années 1990, après la conclusion des accords d’Oslo.

[5] Voir Sarah Sriri et Florian Putaud, « Missions martiennes – la conquête de l’espace, un enjeu géopolitique », FMES, 4 août 2020.

[6] I24News & WAM, 18 août 2020.

[7] « Le président israélien Rivlin mène des discussions en vue d’empêcher de nouvelles élections », I24News, 20 août 2020.

[8] « Nucléaire : Israël fait part de ses inquiétudes aux Etats-Unis concernant le programme saoudien », I24News & Reuters, 19 août 2020.

[9] Interviews conduites à Tel-Aviv et Jérusalem par l’auteur en juillet 2019.

[10] Le président Rouhani a déclaré (Etemad, 15 août 2020) : « Malheureusement, les Emiratis ont commis une erreur énorme. Nous espérons qu’ils feront marche arrière. Nous les mettons en garde contre l’établissement au profit d’Israël d’un accès dans la région, auquel cas nous leur réserverons un traitement très différent ». Le général Baqeri, chef d’état-major interarmées, a surrenchéri (Sharq, 17 août 2020) : « Nous appelons les Emiratis à revoir leur décision avant qu’il ne soit trop tard. Si une atteinte est portée à la sécurité nationale de la République islamique dans le Golfe Persique, nous reconnaîtrons les EAU comme coupables et ne tolèreront pas cette culpabilité qui nous contraindra à agir ».

[11] George Tzogopoulos « Can Israel, Greece and Turkey cooperate?», BESA Perspective Paper n° 1690,  August 13, 2020.

[12] Harvey Jaskel, « Israel’s Dilemma in the New Cold War », BESA, Perspectives Paper n° 1693, August 16, 2020.

Vers une politique turque de délimitation maritime encore plus agressive en Méditerranée ? – par Arnaud Peyronnet

Après avoir signé en novembre 2019 un accord de délimitation maritime avec le Gouvernement d’Accord National (GNA) libyen, la Turquie a décidé de lancer rapidement un programme exploratoire de forage dans sa ZEE nouvellement délimitée, ignorant au passage les prétentions grecques et égyptiennes sur ces mêmes zones. Depuis, Ankara a multiplié les « signes d’ouverture » tant vers Israël que l’Autorité Palestinienne pour tenter de négocier le même type d’accords, ce qui aurait pour avantage, vu de Turquie, de fissurer l’entente des pays producteurs de gaz offshore de la région, de mettre en difficulté les droits chypriotes sur sa ZEE et surtout d’assurer une domination turque sur de gigantesques espaces maritimes méditerranéens.

La stratégie géopolitique turque vise en effet à faire de son territoire un véritable hub énergétique régional, ce qui lui impose de maîtriser certains sites de production (Libye et Méditerranée centrale) et de priver les autres puissances (Egypte, Chypre et Israël) d’itinéraires de transit alternatifs aux siens. La Méditerranée orientale représente ainsi un triple rôle pour la Turquie : elle lui permet de se positionner comme un territoire « clef », d’être le précurseur d’un « nouvel ordre régional » pro-turc, et d’assurer sa sécurité énergétique par le développement d’infrastructures régionales sous son contrôle. De fait, loin de se limiter à ses seules prétentions maritimes au large de la Grèce et de Chypre, la Turquie se projette résolument vers la Libye voire même vers Israël afin d’asseoir sa propre perception de son rôle maritime régional.

Quels sont donc les arguments turcs en la matière et quelle est la méthode envisagée ? Quelles sont les réactions des autres puissances de la région face à l’attitude « décomplexée » de la Turquie ?

 

Une politique turque « agressive » en termes de revendications maritimes

En novembre 2019, la Turquie a signé avec le Gouvernement d’Accord National (GNA) libyen un accord de délimitation maritime ignorant les prétentions grecques (notamment liées à l’île de Crète) et égyptiennes sur de vastes portions maritimes. Ces deux pays ont d’ailleurs dénoncé cet accord, le déclarant « illégal ». Cet accord, dérogatoire aux règles habituelles, semble toutefois cohérent avec la position turque qui n’a pas ratifié la convention de Montego Bay de 1982 pour justement ne pas se voir imposer une limitation internationale de sa ZEE en raison de la proximité naturelle des territoires turc, grec et chypriote… De fait, cet « unilatéralisme turc » était depuis longtemps en gestation et ne s’est réveillé que face aux immenses découvertes de gaz offshore en Méditerranée orientale. En effet, la Turquie étant fortement dépendante de ses importations en hydrocarbures, l’occasion de s’approprier de vastes étendues marines potentiellement riches devenait forcément tentante.

Cet « opportunisme géopolitique » turc a été également motivé par la conclusion de plusieurs accords de délimitation bilatéraux (Chypre et Egypte en 2003, Chypre et Liban en 2007, Chypre et Israël en 2010) dont la Turquie a été exclue[1]. Enfin, la coopération naissante dans le domaine énergétique offshore entre Israël, l’Egypte la Grèce et Chypre (Forum du gaz de la Méditerranée Orientale) est perçue à Ankara comme une volonté régionale d’isoler la Turquie de sa sphère d’influence « naturelle (selon la doctrine turque de la « Patrie Bleue »). La conclusion d’un accord avec le GNA est donc une sorte de « revanche » et ce alors que le seul accord de délimitation conclu jusqu’alors par la Turquie était avec la République de Chypre Nord, évidemment pro-turque, en 2011. En effet, un tel accord avec le GNA permettrait à terme à la Turquie de « couper » le futur gazoduc EASTMED entre l’Europe et la Méditerranée orientale, le passage pouvant dès lors soumis à son veto. Cet accord avec le gouvernement libyen apparaît donc comme un moyen pour la Turquie de se désenclaver et de créer une ZEE d’importance entre la mer Égée d’un côté et de l’autre côté, les délimitations de zones exclusives de Chypre, du Liban, de l’Égypte et d’Israël. De plus, et pour donner plus de réalité à cet accord, la Turquie a annoncé en mai 2020 un programme de forage dans sa nouvelle ZEE autoproclamée, en particulier à proximité des îles grecques de Rhodes et de Crète pour lesquelles Ankara dénie toute continuité au niveau du plateau continental[2]

Le signal turc se voulait alors assez clair : la Turquie ne pouvait être ignorée en Méditerranée orientale, l’UE ne pouvait avoir accès à des eaux que la Turquie considérait comme siennes, Israël et l’Egypte ne pouvaient prendre l’ascendant sur la Turquie tant que celle-ci resterait un importateur et un pays de transit d’hydrocarbures étrangers…

 

De nouveaux champs de “négociations” ?

La Turquie pourrait dès lors être tentée de poursuivre cette stratégie de délimitation maritime au travers d’autres accords bilatéraux, cette fois-ci avec Israël et les Territoires Palestiniens, ce qui fragmenterait alors encore plus le bloc EASTMED et isolerait davantage tant Chypre que la Grèce.

L’envoyé palestinien à Ankara a ainsi déclaré dans un quotidien turc que l’Autorité Palestinienne pourrait signer avec la Turquie un accord de délimitation de la ZEE palestinienne au large de Gaza[3], profitant ainsi de l’incertitude créée par l’absence d’accord officiel sur le sujet entre l’Egypte et Israël. Le Ministère des Affaires Etrangères palestinien a toutefois démenti ces informations, disant qu’aucune négociation n’était en cours et que les propos de son envoyé à Ankara avaient été « sortis de leur contexte ». De plus, à l’heure actuelle, aucun accord ne pourrait concrètement se faire sans l’aval des autorités israéliennes qui contrôlent de facto les espaces maritimes au large de Gaza. Ce « ballon d’essai » turc quant à la ZEE palestinienne reste toutefois intéressant. Il réactualise la problématique des revendications maritimes palestiniennes (une ZEE de 200 milles nautiques à partir des côtes de Gaza, conformément à la convention de Montego Bay), met forcément en difficulté les revendications négociées d’Israël, de Chypre ou de l’Egypte sur cette même zone, tout en mettant en exergue la volonté turque d’extension de sa propre ZEE au sud de Chypre…

L’amiral turc à l’origine de la doctrine Mavi Vatan et qui a supervisé l’accord turco-libyen de novembre 2019 a également envisagé que le même type d’accord pouvait être signé avec Israël. Pour la Turquie, un tel accord ne serait en effet pas impossible vu que les deux pays n’ont pas ratifié la convention de Montego Bay et que la Turquie propose, via l’utilisation de son réseau, une solution alternative et moins onéreuse que le projet EASTMED[4] pour l’exportation du gaz israélien. De plus, et même si la problématique palestinienne reste un profond irritant dans la relation des deux pays, Ankara tente de jouer la carte iranienne présentée en Israël comme l’adversaire régional commun, pour inciter à un rapprochement géopolitique, comme dans le passé. La Turquie semble ainsi avoir mené en ce sens des opérations offensives de communication, plusieurs utilisateurs de réseaux sociaux en Turquie ayant relayé au printemps une information non vérifiée selon laquelle Israël aurait proposé de signer un accord de délimitation en Méditerranéenne avec la Turquie, similaire à celui convenu avec la Libye l’année dernière… De nombreux observateurs turcs ont également fait remarquer qu’Israël était absent d’une déclaration signée par ses alliés régionaux condamnant la Turquie pour ses « activités illégales » de forage gazier et son « expansionnisme » en Méditerranée orientale…..de nombreux autres démontrant également toute la richesse des relations économiques[5] des deux pays (à défaut de relations politiques apaisées, essentiellement en raison de la question palestinienne). Ces rumeurs ont dans tous les cas été fortement démenties par des représentants des affaires étrangères israéliens et ce alors que des tensions étaient apparues à l’automne 2019 entre navires turcs et israéliens dans la ZEE chypriote[6]. De fait, il semble clair que la Turquie cherche à faire évoluer la position israélienne au sujet de la ZEE chypriote, mais sans succès à ce stade.

 

Réactions pour le moment fermes des pays du bassin est-méditerranéen

Pour l’Egypte, l’accord de délimitation maritime turco-libyen est d’abord illégal du point de vue de la Convention de Montego Bay. Il est également vu comme une intervention inacceptable de la Turquie dans les affaires internes « arabes », point de vue soutenu tant par l’Arabie Saoudite que les Emirats Arabes Unis ou Bahreïn. Cet accord est également aussi perçu comme une menace existentielle pour le projet EASTMED et le partenariat greco-chyprio-égyptien. L’Egypte a donc tout naturellement l’ambition de s’opposer aux prétentions turques, éventuellement via la conclusion d’un accord de délimitation maritime bilatéral…mais avec la Grèce.

Pour l’Etat hébreu, la Méditerranée orientale, véritable « profondeur stratégique » du pays, se doit d’être stable et exempt de tensions internationales. C’est d’ailleurs dans cet esprit que se place l’approfondissement des relations stratégiques avec la Grèce et Chypre, centrées sur la thématique du gaz offshore, formidable vecteur de stabilité économique et politique de la région. Dans ce contexte, les autorités israéliennes ont toujours soutenu les positions chypriotes, notamment dans l’affaire des prospections turques dans sa ZEE, ou les positions grecques dans l’affaire de l’accord de délimitation turco-libyen. Enfin, l’accord tripartite sur le gazoduc EASTMED signé en janvier 2020 par les trois gouvernements a été ratifié en juillet par Israël, preuve une nouvelle fois de la constance de la stratégie de Jérusalem sur ce sujet. Les relations égypto-israéliennes sur ces sujets restent également tout à fait cordiales et dynamiques, malgré l’absence d’accord « officiel » sur une délimitation maritime entre les deux pays. L’Egypte a ainsi commencé à importer du gaz offshore israélien en janvier 2020 dans le cadre d’un accord sur 15 ans (plus de 85 milliards de m3 de gaz).

 

La Turquie continue résolument son offensive diplomatique pour obtenir des accords de délimitation maritime conformes à ses intérêts avec certains de ses voisins. L’objectif pour Ankara est de dominer les espaces maritimes est-méditerranéens et de faire de la Turquie le seul hub énergétique régional. Cette ambition passe à la fois par la captation de ressources énergétiques (croissant pétrolier libyen et extension de la ZEE) tout en déniant à certaines autres puissances (Grèce et Egypte notamment) la possibilité d’établir des voies alternatives. La fragmentation puis l’isolement individuel des pays participant à l’EMGF (Eastern Mediterranean Gas Forum) est ainsi particulièrement recherché par Ankara. Toutefois, et depuis le « coup de poker » libyen (accord de délimitation signé avec le GAN en 2019), les pays de la région restent très vigilants vis-à-vis des intentions turques et ont jusqu’à présent maintenu leur cohésion. Il semble donc assez probable que la Turquie ait finalement déjà atteint son «extension maximale » en Méditerranée sauf à vouloir déclencher une crise majeure tant avec l’Egypte qu’Israël, ce qui ne serait dans l’intérêt d’aucun des acteurs.

 

[1] Ankara continue de marquer son désaccord vis-à-vis de ces accords bilatéraux conclus par Chypre en envoyant ses propres navires de forage dans la ZEE chypriote…

[2] Fin juillet, 18 bâtiments turcs ont d’ailleurs appareillé pour escorter un navire de prospection offshore qui avait l’intention d’opérer au large de l’île grecque de Kastellorizo, mettant en alerte l’ensemble de la marine grecque...

[3] Un champ de gaz offshore a été découvert en 1999 à 15 nautiques au large des côtes de Gaza, mais les prospections restent à ce stade gelées par Israël.

[4] 7 à 9 milliards de dollars pour 1900 km de gazoduc reliant la Méditerranée orientale à Chypre puis la Grèce et l’Italie.

[5] La Turquie est la première destination des touristes israéliens. Les échanges commerciaux se sont en outre intensifiés ces des dernières années.

[6] La marine turque avait contraint un navire océanographique israélien à se dérouter alors qu’il menait une campagne de recherches dans la ZEE chypriote avec l’accord des autorités locales.

Vers un regain des tensions israélo-iraniennes au Moyen-Orient ? – par Arnaud Peyronnet

 

Entre fin juin et mi-juillet, plusieurs séries d’incidents ont frappé des infrastructures iraniennes liées de près ou de loin à son programme nucléaire. Ainsi, le 26 juin, une explosion a été rapportée au sein du complexe militaire de Parchin, près de Téhéran, site lié au programme balistique iranien. Le 2 juillet, un incendie, dû à une explosion sur le complexe nucléaire de Natanz, a ravagé des infrastructures liées au programme iranien de fabrication de nouvelles centrifugeuses, retardant selon certains experts le programme nucléaire iranien de plusieurs mois, voire plusieurs années. En outre, plusieurs incendies aux origines indéterminées ont ravagé plusieurs sites industriels et énergétiques iraniens durant la même période.

Selon plusieurs médias, une implication israélienne dans ces incidents serait «hautement probable », ce que les autorités israéliennes n’ont évidemment ni démenti ni confirmé, conformément à leurs habitudes. Le jour de « l’incident » de Natanz, l’agence officielle iranienne Irna avait d’ailleurs publié une dépêche mettant en garde Israël et les Etats-Unis contre toute atteinte à la « sécurité » et aux « intérêts » de l’Iran…. Ces actions potentiellement israéliennes, liées à des actes de sabotage, des attaques cyber ou des frappes extrêmement ciblées, illustrent  toutefois avec acuité la nouvelle « guerre secrète » que se mènent les deux pays au plan régional et autour du programme nucléaire iranien. Une stratégie de « pression maximale » voulue par Israël et les Etats-Unis s’oppose, de façon désormais accélérée, à la « patience stratégique » iranienne.

Quelles sont donc les stratégies mises en œuvre par l’Iran et Israël dans leur affrontement régional et comment celles-ci pourraient elle évoluer ?

 

Un contexte d’affrontements accrus.

Un an après le retrait brutal des Etats-Unis du JCPOA[1] en mai 2018, l’Iran s’est finalement estimé affranchi de certaines des dispositions de ce traité et cherche depuis à reprendre son programme nucléaire. Or, les Etats-Unis et Israël, dans le cadre de leur stratégie de « pression maximale », cherchent dans le même temps à affaiblir l’Iran pour que celui-ci abandonne tant son programme nucléaire que ses ambitions régionales, notamment en Irak, en Syrie et au Liban.

De fait, le régime iranien a été récemment qualifié de « plus grande menace sur le Moyen-Orient » par les autorités israéliennes qui semblent vouloir profiter de la faiblesse présumée de ce pays (difficultés économiques liées à la stratégie de « pression maximale », crise sanitaire) pour lui asséner discrètement des coups sévères afin d’obtenir un reflux de ses ambitions. Face à cette stratégie, l’Iran a réagi par l’annonce d’une « résistance maximale » visant à dissuader une action militaire américaine à son encontre (en faisant le pari que l’administration américaine ne voudra pas d’une nouvelle guerre au Moyen-Orient). Celle-ci passe tant par la modernisation de son arsenal balistique, que par la relance de son programme nucléaire ou par la mobilisation de ses proxies au Moyen-Orient (Yémen, Irak, Syrie, Liban). De fait, un conflit « discret et indirect » se met en place entre le couple Etats-Unis/Israël et l’Iran, fait d’éliminations ciblées (cas de Qassem Soleymani en janvier dernier), d’attaques cyber[2], de « démonstrations de force » (tirs sur des emprises militaires américaines en Irak, tirs sur des infrastructures pétrolières saoudiennes), d’actes de sabotage et de frappes non revendiquées, et celui-ci agite de plus en plus le Moyen-Orient…

 

Qui s’inscrit dans la doctrine israélienne de la « Campaign between Wars » (CBW).

La doctrine israélienne de la CBW se caractérise par la conduite d’actions militaires préventives, discrètes, ciblées et non revendiquées qui empêchent par nature l’ennemi de riposter et donc de déclencher une escalade incontrôlée pouvant conduire à un conflit « ouvert ». Ces actions discrètes permettent ainsi à l’adversaire de nier la réalité des faits et de l’étendue des dommages causés, de façon à l’empêcher de riposter par le seul jeu de sa « pression politique intérieure  ». Cette doctrine permet dès lors de repousser indéfiniment le conflit avec l’adversaire, de le dissuader militairement par une lente érosion de ses capacités, tout en l’empêchant de riposter par peur de conduire à une escalade incontrôlée dans laquelle il serait forcément perdant…

Cette CBW a été essentiellement conduite par Israël sur le sol syrien, l’Etat hébreu voulant d’abord dissuader l’Iran de tout enracinement militaire avant finalement de choisir l’option du « roll back » iranien de l’ensemble de la Syrie. Des centaines de frappes ont donc été effectuées contre les forces iraniennes ou leurs affidés en Syrie et en Irak ces dernières années, Israël accusant Téhéran de vouloir constituer à ses dépens un véritable « couloir logistique de la terreur » reliant Téhéran à Beyrouth via Bagdad et Damas.

Cette doctrine est d’ailleurs vue en Israël comme la raison essentielle du maintien d’un « calme apparent » à ses frontières Nord. Elle a toutefois évolué ces derniers mois avec l’apport de modes d’action offensifs dans le cyberespace qui pourraient désormais permettre à l’Etat hébreu d’agir dans un espace géographique moins contraint et de cibler directement son adversaire désigné, l’Iran. Ces actions cyber offensives restent toujours «préventives » (le programme nucléaire iranien étant la cible privilégiée), « non revendiquées », « discrètes » (c’est le propre du cyber) et « ciblées » (grâce au travail de  renseignement à fin d’action). Ce mode d’action cyber réduit également encore plus les risques d’escalade militaire incontrôlée en confinant tous les acteurs dans un théâtre « virtuel », même d’importance. Le mode d’action cyber a donc par nature toute sa place dans la doctrine CBW.

De fait, cette doctrine, en intégrant désormais de nouveaux modes d’action, prolonge l’action de l’Etat hébreu sur l’ensemble du Moyen-Orient et non plus seulement à ses frontières. Elle est finalement devenue un outil de la « suprématie » militaire israélienne face à l’Iran, en installant dans la durée une campagne militaire aux limites acceptables du conflit ouvert.

 

Une « patience stratégique » iranienne mise cependant à rude épreuve.

La “patience stratégique” iranienne lui a permis ces dernières années d’absorber sans problème des « coûts humains et militaires » parfois importants tant en Syrie qu’en Irak. Le régime des mollahs privilégie en effet le temps long et donc l’enracinement géopolitique pérenne de l’Iran du Golfe à la Méditerranée, faisant ainsi le pari de l’inéluctable « fatigue » de ses adversaires[3].

Toutefois, les récents incidents du mois de juillet sur le territoire iranien, potentiellement causés par des actions offensives cyber, changent le paradigme en portant le conflit sur le territoire même de la république islamique. Ces incidents s’inscrivent également dans le contexte d’un pays affaibli par les pressions américaines, la crise économique et la crise sanitaire. Les failles sécuritaires affichées par ces incidents sur différents sites iraniens fragilisent d’autant plus un régime qui se découvre « vulnérable » aux yeux du monde et surtout, de sa population. Ces incidents mettent ainsi la patience iranienne à rude épreuve alors même que le régime était à quelques mois de réussir son pari, à savoir la poursuite de son programme nucléaire et de son agenda régional tout en attendant une ouverture internationale quasi-inéluctable…La question est donc de savoir si l’Iran va pouvoir garder sa posture les semaines et mois qui viennent et ce alors que ses adversaires vont certainement tout faire pour pousser ce pays à une riposte et donc à la faute (ce qui pourrait alors avoir pour effet de prolonger l’embargo sur les armes au-delà de 2020)…

 

La recherche iranienne d’appuis étrangers…

Isolé et soumis à la stratégie de « pression maximale » des Etats-Unis et d’Israël, le régime iranien tente désormais d’approfondir sa politique régionale avec ses « alliés » tout en cherchant de nouvelles marges de manœuvre avec la Chine, l’autre grand adversaire des Etats-Unis.

L’Iran et la Syrie ont ainsi signé en juillet un accord bilatéral visant à intensifier leur coopération militaire et technologique, nouvelle étape dans des relations sécuritaires déjà intenses. Ce nouvel accord et la promesse iranienne d’aider la Syrie à densifier son architecture de défense sol-air, notamment face aux actions israéliennes, permet d’abord au régime des mollahs de démontrer à ses adversaires qu’il continuera de s’impliquer, et pour longtemps, dans la survie du régime syrien. Cet accord s’inscrit dès lors complètement dans la stratégie de « patience stratégique » voulue par Téhéran, signifiant à Israël que sa doctrine de CBW est vouée finalement, sur le long terme, à l’échec. Il permet également d’affaiblir quelque peu l’influence du Kremlin en Syrie, les forces armées russes étant plus que réticentes à employer leurs systèmes de défense aérienne contre les appareils israéliens. De fait, l’Iran réaffirme ainsi pleinement sa volonté d’agir comme une véritable puissance régionale, le centre de gravité de « l’axe de la résistance »[4] à l’Etat hébreu malgré les défis auxquels le pays fait face et surtout malgré la probable future attrition de ces systèmes sol-air iraniens par l’action des forces armées israéliennes en Syrie….Le geste est donc avant tout diplomatique et symbolique, plus que militaire.

Le projet de « partenariat stratégique » sino-iranien, s’il venait à se confirmer, marque par contre une profonde rupture géopolitique à l’isolement traditionnel iranien. Les appétits chinois pour l’Iran, dans le contexte des « nouvelles routes de la soie » et de l’affrontement mondial sino-américain, sont effectivement perceptibles depuis 2016. Le projet de « partenariat » pourrait ainsi être signé en 2021 et prévoirait 400 milliards de dollars d’investissements chinois en Iran pour les prochaines 25 années, dans les domaines des infrastructures, des télécommunications, des transports et des hydrocarbures. Il prévoirait également une coopération « militaire » encore assez floue dans ses contours….mais il est probable que la levée de l’embargo sur les armes fin 2020 pourrait être une énorme occasion d’exportation pour les industriels chinois de l’armement… Dans tous les cas, « l’axe de la Résistance » a déjà modifié son discours et appelle à voir dans la Chine la seule alternative possible à l’Occident, instrumentalisant sans doute à plein l’affrontement géopolitique du siècle entre la Chine et les Etats-Unis.

 

L’Iran fait face à une stratégie de « pression maximale » à son encontre voulue par les administrations américaine et israélienne, et mis d’ailleurs militairement en œuvre au travers d’une accélération perceptible de la CBW israélienne, que ce soit via des actions cinétiques ou possiblement des modes d’action cyber. Face à ces pressions, le régime iranien a développé une sorte de « patience stratégique » de long terme, faisant le pari que le temps était son allié. De fait, l’Iran compte à la fois sur les prochaines échéances (levée de l’embargo sur les armes, élections américaines) pour s’accommoder des actions israélo-américaines tout en les dissuadant de tout conflit ouvert et tout en poursuivant son programme d’enracinement régional. Le possible futur partenariat sino-iranien permettrait en outre d’ancrer l’Iran dans un « bloc géopolitique » d’opposition pérenne et dissuasif vis-à-vis des Etats-Unis. Toutefois, et le « pari » iranien étant finalement en phase de réussir, une intensification des actions offensives israélo-américaines semble soit en cours soit du moins fortement possible à très court terme, afin de pousser Téhéran à la faute…

[1] Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA), signé en 2015 par l’Iran, les pays du P5, l’Allemagne et l’UE.

[2] En avril 2020, une attaque cyber iranienne a été constatée sur des réseaux de distribution d’eau en Israël. En riposte, l’Etat hébreu a conduit une attaque cyber sur le port commercial de Bandar Abbas, paralysant ce port pendant plusieurs jours.

[3] L’Iran attendant ainsi patiemment fin 2020 et un éventuel changement de climat politique aux Etats-Unis ainsi que la levée de l’embargo de l’ONU… La non réponse américaine à la destruction de son drone RQ-4 en juin 2019 par un missile iranien a par ailleurs « validé » cette hypothèse de la fatigue américaine pour les conflits du Moyen-Orient.

[4] Déjà constaté au Liban via le Hezbollah, au Yémen via les houthis et l’Irak au travers de plusieurs milices chiites dont surtout le Kataeb Hezbollah.

Sainte-Sophie otage des ambitions historiographiques d’Erdogan – par Béatrice Veyrat-Masson

Joyau stambouliote à la croisée des cultures et des religions, la reconversion de Sainte-Sophie en mosquée suscite de vives émotions. Universalistes convaincus, défenseurs kémalistes de la laïcité, orthodoxes viscéralement attachés à leur berceau, chrétiens et Occidentaux inquiets face à la montée de l’islam politique : nombreux sont ceux qui regrettent cette décision. Face à eux, le grand gagnant semble être le président Erdogan, lequel renforce son projet historiographique néo-ottoman et rallie à lui les milieux conservateurs et nationalistes. Cette alliance renforcée, le président en a grandement besoin alors qu’il dépend du parti d’action nationaliste (MHP) pour faire passer ses lois et qu’il ne peut compter sur son modeste bilan économique fragilisé par la pandémie du Covid-19.

 

Rappels historiques

L’emplacement choisi en 330 par l’empereur Constantin – fraîchement converti au christianisme – pour la construction de la basilique dédiée à la nativité du Christ et nommée Hagia Sophia (« sagesse divine », sans référence à Sainte Sophie) se situe sur les ruines d’un ancien temple d’Apollon et domine la ville de Byzance, rebaptisée Constantinople, ainsi que le Bosphore. Après plus d’un millénaire de reconstructions impériales, d’agrandissements audacieux et d’entreprises de décorations fastueuses, le conquérant Mehmed II est touché par la beauté de la basilique et décide de l’épargner en 1453. Il y fera ériger un minaret, en fera une mosquée et prescrira que tout lieu de culte coranique de son empire devra dès lors s’inspirer de celle qu’il nommera Ayasofya. Durant l’époque ottomane, le bâtiment connaîtra des modifications conformes à son statut de mosquée : Soliman dit le Magnifique ramena deux imposants chandeliers de bronze de sa conquête de Hongrie pour orner le mihrab, indiquant à la fois la direction de la kaaba à La Mecque et son écrasante victoire sur le rempart réputé inexpugnable de la chrétienté contre l’islam ; Selim II ordonna la construction de nouveaux minarets et y fit construire la loge du sultan ainsi que son mausolée ; Mahmoud Ier fit quant à lui ajouter une école coranique, une bibliothèque, une fontaine d’ablutions et une soupe populaire. La succession des califats ottomans et les altérations que ces derniers ont réalisé à Ayasofya en ont fait un emblème – culturel et cultuel – de victoire de l’islam sur la chrétienté. L’histoire de l’édifice prend un tout autre tournant avec la décision du fondateur et premier président de la République turque Mustafa Kemal Atatürk en 1934 de désaffecter Ayasofya comme lieu de culte coranique pour en faire un musée et ainsi « l’offrir à l’humanité ». Cinquante années plus tard, l’UNESCO classera le site, reconnaissant ainsi le chef d’œuvre architectural d’Ayasofya, l’universalité de son héritage mais aussi le puissant symbole de dialogue que lui confère sa nouvelle vocation.

 

« La Turquie s’est débarrassée d’une honte »

Si la communauté internationale avait favorablement accueilli la transformation de l’édifice en musée, il en est tout autrement de la branche conservatrice et ultranationaliste turque qui déplorait la perte d’un symbole identitaire et souverain majeur. Dès lors, un désir de reconquête s’est installé dans les esprits d’une frange de la population et une société civile conservatrice s’est organisée pour œuvrer à « la veille idéologique, l’agitation médiatique et l’action judiciaire relatives à ce combat ».[1] C’est d’ailleurs une requête associative qui a permis au Conseil d’Etat de révoquer la décision gouvernementale de 1934 conférant à Sainte-Sophie son statut de musée.

Faisant suite à la révision constitutionnelle de 2017 offrant les pleins pouvoirs au président, il est fort à parier qu’Erdogan n’est pas étranger au décret du plus haut tribunal de Turquie rendu le 10 juillet 2020.[2] Son annonce télévisée enflammée précipitant la mise en application du décret pour la tenue de la prière du vendredi 24 juillet en sa présence témoigne non seulement son implication sur ce dossier, mais aussi la récupération idéologique qu’il a en tête. En effet, le 24 juillet 1923 a été signé le traité de Lausanne. Si les kémalistes y voient une victoire diplomatique effaçant l’humiliation du traité de Sèvres et permettant la reconnaissance de la Turquie au regard du droit international, Erdogan y voit un traité imposé par les puissances occidentales et une réduction drastique du territoire turc. Quant au droit international, ce dernier priverait la Turquie des îles sur lesquelles elle devrait historiquement exercer sa souveraineté.[3] L’affirmation de l’identité turco-musulmane à travers la requalification d’Ayasofya sonne ainsi comme une revanche sur la soumission de la Turquie à l’Occident, comme une prise en main de l’histoire nationale qui parle à l’écosystème islamique de droite.

 

Erdogan, le calife à la place du président

Une fois les éléments kémalistes indésirables effacés du roman national, Erdogan souhaite reprendre de plus belle le fil ottoman de l’histoire dont il veut être un protagoniste aux côtés de Mehmed II. Pour cela, le président souhaite ressusciter puis incarner le califat et la grandeur qui y était associée, notamment à travers la rhétorique « pseudo-guerrière de l’unité contre les ennemis de la nation »[4].  Le cinéma fait partie intégrante de cette feuille de route : ainsi, Feith 1453, une superproduction islamo-nationaliste turque de 2012 sur la conquête de Constantinople a attiré plus de spectateurs que les blockbusters américains, symbole-même de l’idéologie occidentale, pour devenir le plus gros succès cinématographique enregistré en Turquie (plus de 6,5 millions d’entrées). L’imaginaire visuel ottoman est également mis à contribution de l’entreprise du président lorsque ce dernier accueille des chefs d’Etat étrangers entouré d’une garde d’honneur vêtue de tenues militaires traditionnelles de l’époque de l’empire Ottoman. Il montre ainsi l’exemple à ses concitoyens en « regard[ant] vers le futur à travers [leur] glorieuse histoire ». Rares sont ceux qui élèvent la voix contre cette mascarade historiographique, permettant au président de lisser les rugosités les unes après les autres et de construire une « nation turco-musulmane homogène ».[5]

 

La nouvelle Turquie, phare de l’islam dans le monde

Le projet historiographique d’Erdogan ne comprend pas seulement la Turquie, mais aussi l’ensemble du monde musulman. En effet, le président turc se voit comme le phare de l’islam politique et religieux dans le monde[6], défenseur des musulmans dont les droits sont bafoués aux quatre coins du monde, jouant tant sur la corde frères musulmans, tant sur la corde panislamique lorsque cela lui permet d’utiliser leurs réseaux établis afin de renforcer sa stature régionale et internationale.[7] Ainsi, le pays musulman dans lequel la construction de mosquées a le plus explosé depuis 15 ans[8] avait-il amorcé la restitution d’églises devenues musées au culte coranique comme Sainte-Sophie de Nicée en 2011 et Sainte-Sophie de Trébizonde en 2013. Sainte-Sophie de Constantinople était donc la suite logique du processus entamé, tout en revêtant un symbole historique fort pour le monde occidental et chrétien, ainsi que pour les minorités turques. Erdogan en a profité pour marquer les esprits du monde musulman en annonçant dans son communiqué en arabe que la mosquée Ayasofya était annonciatrice de la prochaine « libération de la mosquée Al-Aqsa » de Jérusalem sous contrôle israélien. Il est intéressant de noter que cette phrase ne figure pas dans la version anglophone du communiqué, plus consensuelle, démontrant ainsi que le message adressé aux locuteurs de la langue de la révélation faite à Mahomet est fondamentalement différent de celui adressé au monde occidental. Cependant, la requalification de Sainte-Sophie doit davantage être analysée comme une instrumentalisation de la religion à des fins nationalistes et expansionnistes plutôt qu’au service de l’islam en tant que tel.

 

Erdogan à la conquête de la Méditerranée orientale

Si les dirigeants politiques et religieux du monde entier ont réagi à l’annonce de la requalification d’Ayasofya, leur prise de parole est souvent restée superficielle, basée sur des sentiments ou bien sur la légalité et la légitimité de la décision. Et pour cause, l’événement ne doit pas être analysé en tant que tel, sorti du contexte géopolitique dressé par Erdogan ces derniers mois. La lutte historiographique décrite plus haut va de pair avec le positionnement militaire néo-ottoman agressif engagé en Méditerranée orientale, d’un côté vis-à-vis de la Grèce et Chypre dont bon nombre d’îles et d’eaux territoriales sont revendiquées par la Turquie faisant suite à l’accord de Sèvres, et de l’autre côté vis-à-vis du monde occidental par lequel elle se sent muselée et plus particulièrement de la France, pays sur le territoire duquel a été signé le traité du déshonneur.

Ainsi, la situation en Syrie et en Libye, le positionnement favorable de la Turquie sur le dossier des migrants vis-à-vis de l’Union européenne, les violations répétées des souverainetés grecque et chypriote et les provocations militaires crescendo envers la France contribuent à la réalisation de la promesse du président turc de rétablir l’empire ottoman en 2024, non seulement dans l’imaginaire collectif, mais aussi en termes de territoire. Pour les plus dubitatifs d’entre nous, l’historien Olivier Bouquet nous relate une série d’événements datant de mai dernier : « Lors de la commémoration de la prise de Constantinople […], la 48ème sourate du Coran (« La conquête ») a été lue à Sainte-Sophie. Le même jour, des forages ont été annoncés dans l’espace maritime grec. L’un des navires chargés de l’opération a pour nom Fatih (« le conquérant »). Dans un jeu de bascule à l’attention de l’opposition kémaliste et au-delà, les quatre zones de forage se nomment « Ne » « Mutlu » « Türküm » « Diyene » : « heureux celui qui peut se dire turc ». »[9]

***

Ce qui a de quoi faire pâlir, ce n’est donc pas le symbole que constitue Sainte-Sophie, mais bien l’ambition néo-ottomane expansionniste d’Erdogan. Ce dernier teste les limites du monde occidental. Excepté le président français Emmanuel Macron et quelques rares dirigeants européens, il n’a pour le moment pas rencontré de résistance, ce qui le conforte dans sa vision de l’avenir. La question n’est donc pas jusqu’où Erdogan est prêt à aller, fort de son budget de la Défense en hausse de 16% cette année, mais bien jusqu’où les pays occidentaux vont se laisser marcher sur les pieds.

 

[1] J.-F. Pérousse (2020). Turquie. Le mauvais film de la « reconquête » de Sainte-Sophie ; Orientxxi.info ; 23 juillet 2020.

[2] V. Toranian (2020). Quand Erdogan convertit de force Sainte-Sophie à l’islam ; Revue des deux mondes ; 15 juillet 2020.

[3] O. Bouquet (2020). En Méditerranée, Recep Tayyip Erdogan cherche une revanche néo-ottomane ; Le Monde ; 3 juillet 2020.

[4] J.-F. Pérousse (2020).

[5] A. Bonzon dans P. Sugy (2020). La réislamisation de la basilique Sainte-Sophie supposera de recouvrir les fresques et le mosaïques ; Le Figaro ; 16 juillet 2020.

[6] V. Toranian (2020).

[7] J.-P. Filiu (2020). Jusqu’où ira l’islamo-nationalisme d’Erdogan ?; Le Monde ; 19 juillet 2020.

[8] A. del Valle (2020). Réislamisation de Sainte-Sophie : Erdogan avance son projet de renaissance de l’empire ottoman ; Valeurs actuelles ; 28 juillet 2020.

[9] O. Bouquet (2020).

Missions martiennes – la conquête de l’espace, un enjeu géopolitique – par Sarah Sriri et Florian Putaud

Programme chargé pour la planète rouge. En l’espace de 15 jours, trois sondes ont été lancées en direction de Mars. Le 20 juillet, les Emirats arabes unis ont lancé Al-Amal (Espoir) tandis que trois jours plus tard, c’est la Chine qui a envoyé Tianwen-1 (Questions au ciel-1). Le 30 juillet, les Etats-Unis ont lancé Perseverance.

Si ces trois missions distinctes se font tour à tour, la période choisie n’est pas un hasard. Ces rendez-vous sur Mars se font durant « l’opposition », c’est-à-dire le moment où le Soleil, la Terre et Mars sont alignés et lorsque la distance entre Mars et la Terre est la plus courte. Cette période intervient tous les 26 mois. La planète rouge attise les convoitises des puissances spatiales mondiales. Parmi elles, l’Union européenne et la Russie avec ExoMars qui, ayant manqué le rendez-vous de juillet 2020, prévoient pour 2022 l’envoi d’un rover (véhicule d’exploration spatiale) sur la surface de Mars.

Les découvertes sur l’espace permettront par ailleurs de comprendre davantage la Terre et d’anticiper son évolution. Mars, qui est la planète la plus proche géographiquement de la Terre, présentait il y a des milliards d’années des similitudes avec la planète bleue. Parmi elles, figure la présence de rivières et d’océans. Sa découverte représente donc « une sorte de Graal de l’exploration spatiale » selon Jean-Yves Le Gall, président de l’agence spatiale du CNES.

 

Des objectifs scientifiques

La découverte de l’espace, entreprise dès le milieu des années 1950, répond à des missions politiques, économiques ou encore militaires et fait l’objet de coopération internationale. Cette dernière permet aux Etats des avancées considérables en mettant en commun leur savoir-faire.

La mission américaine Perseverance est le fruit d’une telle coopération. La Supercam, principal instrument dont le rover est équipé, a été en grande partie développée par l’agence spatiale française, le CNES. L’un des capteurs sonores qui permettra d’enregistrer les sons sur Mars est également le fruit d’une réalisation française, par ISAE-SUPAERO. La place de la France dans cette coopération internationale témoigne du savoir-faire spatial français reconnu à travers le monde.

Les aptitudes de Persévérance sont donc remarquables. Les Etats-Unis entendent ramener des échantillons de la planète Mars sur Terre grâce à leur robot sophistiqué Perseverance qui est le plus gros et le plus lourd engin jamais envoyé sur la planète rouge par la Nasa (3 mètres de long, 1 tonne et équipé de 19 caméras). En cela, c’est une prouesse technique et une exclusivité américaine. Curiosity, lancé en 2012, a permis de démontrer que Mars avait été habitable il y a environ 3,5 milliards d’années, c’est-à-dire que les conditions dites « propices » à l’apparition de la vie étaient réunies (carbone, eau, climat favorable). Les analyses permises par Perseverance pourront quant à elles déterminer si la planète a été réellement habitée.

Pour les Etats-Unis, cette mission présente des avancées significatives au plan technique et traduit une véritable supériorité technologique vis-à-vis de ses concurrents. Elle traduit également une démultiplication des sources de financement dont certaines sont privées, d’autres publiques et des sources étrangères au titre de la coopération engagée avec certains organismes dont l’agence spatiale européenne.

A l’inverse, la mission Tianwen-1 est une mission complètement indépendante. Après l’échec de sa mission conjointe avec la Russie, la Chine a fait le choix de mener ses missions majoritairement seule. Yinghuo-1, la sonde chinoise prévue afin d’orbiter la planète rouge était accolée à la sonde russe Phobos-Grunt qui a connu un problème de moteur, l’empêchant de quitter l’orbite. En réaction, la République populaire de Chine a redoublé d’efforts durant plusieurs années afin d’être en mesure d’explorer la planète Mars.

Avec cette mission, la première interplanétaire de la Chine – Pékin poursuit deux objectifs : poser un rover  et mettre une sonde en orbite autour de Mars. Le rover, équipé de 13 instruments scientifiques, se focalisera sur l’analyse des sols avec notamment la recherche d’eau. En outre, une analyse des sous-sols sera effectuée afin de comprendre le passé de Mars. Quant à la sonde en orbite, elle s’intéressera à l’étude de l’atmosphère martienne et à l’analyse des gaz présents.

L’engin spatial, de près de 5 tonnes et comportant 13 instruments scientifiques, figure parmi les sondes les plus lourdes lancées en direction de la planète rouge. Par rapport aux Etats-Unis, la technologie est moins développée. En effet, cette mission permettra à Pékin de prévoir une prochaine mission dans le but de récupérer des échantillons de la planète Mars. En outre, la véritable avancée chinoise se traduit par sa capacité à rallier la planète Mars. Cette première étape et donc la manifestation de la concurrence qu’elle entend développer avec les Etats-Unis. Mais le frein à son développement, notamment commercial, est lié aux règles ITAR (International Traffic in Arms Regulations) qui interdit au lanceur chinois de placer sur orbite des satellites ou objets comportant des composants américains.

A contrario des missions américaine et chinoise, la mission émiratie Al-Amal (Espoir), qui a décollé du Japon, aura un rôle particulier. En effet, cette sonde de 1 350 kg – soit le poids d’un 4×4 – ne se posera pas sur Mars mais se placera en orbite autour de la planète rouge afin d’étudier la dynamique de l’atmosphère et du climat martien durant une année martienne (687 jour terrestres). Il faudra 7 mois à la sonde pour rejoindre la planète rouge et fournir un panorama de l’atmosphère martienne. Pour cette mission, les équipes scientifiques ont choisi une orbite inédite qui permettra une observation constante de l’atmosphère et son évolution heure par heure dans l’objectif de fournir une image complète de la dynamique du temps dans l’atmosphère de cette planète. Le satellite embarque trois instruments scientifiques qui étudieront principalement l’atmosphère martienne. La sonde pourra par ailleurs observer un lieu unique. Cela va permettre de suivre les changements climatiques de Mars et comprendre la formation et l’évolution de ses nombreuses tempêtes.

En définitive, si cette mission confère à Abou Dhabi le statut de puissance spatiale, il est clair que les EAU ne se positionnent pas au niveau des Etats-Unis et de la Chine en termes de technologies et de capacités, notamment parce qu’il ne possède pas la maîtrise des lanceurs. Toutefois, les informations collectées, mises à disposition de la communauté scientifique internationale, participeront à la compréhension de l’environnement martien.

 

Des objectifs technologiques

Les avancées liées à la conquête de l’espace sont nombreuses et ont permis des améliorations technologiques dans les domaines de l’informatique, des télécommunications, de la navigation mais également de la médecine.

La conquête spatiale focalise donc l’attention des Etats. Actuellement, la concurrence interétatique dans l’espace se fait autour de trois domaines : les lanceurs, les satellites et la data. L’objectif des pays présents dans la conquête spatiale est d’atteindre une certaine indépendance technologique vis-à-vis des autres pays. Si pour l’instant les Etats-Unis s’en approchent le plus, la Chine par le biais de sa stratégie de transfert de technologies avec des pays « partenaires » lui permet une nouvelle fois de se proposer comme un outsider grandissant dans la conquête spatiale.

La première prouesse technologique pour un Etat est sa capacité à lancer des charges utiles dans l’espace, ce qui signifie être en mesure de pourvoir lancer des missiles. Autour du bassin méditerranéen, plusieurs Etats font office de puissances spatiales. Parmi eux, la France, l’Italie, Israël, l’Iran et plus récemment les Emirats arabes unis. Malgré un nombre d’acteurs grandissant, le secteur spatial reste extrêmement élitiste et le développement de programme spatiaux s’avère très coûteux.

En effet, la conquête de l’espace doit se hisser parmi les priorités d’un Etat. Si elle permet des avancées indéniables, elle reste très onéreuse. A titre d’exemple, Perseverance, qui représente la neuvième mission américaine en direction de Mars, a un coût de 2,4 milliards de dollars. Dans une moindre mesure – et notamment parce que les portées technologiques sont plus modestes – Al-Amal coûte aux Emirats 200 millions de dollars.

 

Des visées géopolitiques

Alors que Terre et Mer ont longtemps dominé la géopolitique, le domaine aérien est apparu au XXème siècle et avec lui sa prolongation exo-atmosphérique soit l’espace. Très fortement associé aux capacités nucléaires, l’espace a incarné durant la Guerre froide un enjeu de puissance entre les deux Géants qu’étaient les Etats-Unis et l’Union soviétique. Aujourd’hui, il continue de rimer avec puissance pour des raisons plus diverses. En plus de mêler acteurs étatiques et privés, il représente un véritable terrain où se joue la géopolitique.

Dans ce théâtre relativement nouveau de jeux des puissances, les Etats prennent une place prépondérante et se préparent à d’éventuels affrontements. En effet, les capacités de nuisance d’un Etat sur Terre peuvent se répercuter dans l’espace. A titre d’exemple, en 2017, le satellite-espion russe Louch-Olympe a tenté de s’approcher du satellite franco-italien Athena-Fidus.

Les puissances spatiales n’omettent donc pas la probabilité de conflit dans l’espace. Par ailleurs, la France, qui a commencé l’exploration de l’espace assez tôt (le CNES ayant été créé en 1961 à l’initiative du générale Charles de Gaulle), continue d’accorder une importance primordiale à ce domaine notamment au niveau étatique et donc géopolitique. A ce titre, la ministre des Armées Florence Parly a déclaré le vendredi 24 juillet 2020 que l’armée de l’air est désormais « une armée de l’air et de l’espace ». Son poste de commandement sera basé à Toulouse, historiquement « terre d’envol » et cette nouvelle appellation sera officielle au début de l’année 2021 après un vote. Toutefois, Florence Parly promet que le pays reste attaché à un usage pacifique de l’espace en dépit des luttes entre puissances qui s’y jouent.

Ces missions martiennes poursuivent donc un dessein géopolitique. Les Etats-Unis continuent d’incarner la première puissance dans ce domaine. Perseverance entend donc permettre aux Etats-Unis de conserver leur leadership. Dans le pays, les agences privées prennent une place grandissante et travaillent en collaboration avec la NASA, la plus célèbre étant Space X. Si les Etats-Unis continuent d’incarner la première puissance dans ce domaine – et dont la mission Perseverance entend consolider le leadership, la Chine a pris la place de deuxième maillon fort.

Pour la Chine qui poursuit entend également incarner l’hégémon à l’échelle mondiale et notamment avec ses nouvelles routes de la Soie, cette conquête spatiale illustre son désir de puissance. Avec sa mission ambitieuse, la Chine entend faire en une mission martienne tout ce que les Etats-Unis sont parvenus à réaliser en plusieurs fois depuis les années 1960. Après un gros retard technologique au départ, Pékin incarne aujourd’hui la deuxième puissance spatiale mondiale et a pour ambition de devenir la première puissance mondiale en 2049, à l’occasion du centenaire du régime. Pour ce faire, la gestion spatiale est devenue plus indépendante (contrairement aux collaborations passées avec la Russie) et s’est ouverte aux entreprises privées. Depuis 2015, une soixantaine d’entreprises privées ont émergé dont One Space, le principal concurrent de Space X. La Chine, qui se spécialise dans les microsatellites, investit massivement dans les entreprises privées américaines afin de pouvoir bénéficier de transferts de technologies. Cette stratégie pourrait toutefois mener à des tensions entre les deux puissances et rencontrer de nombreux freins d’ordre juridique.

Les Emirats arabes unis frappent un grand coup géopolitique avec Al-Amal, première mission spatiale arabe vers Mars. Outre les avancées technologiques et scientifiques qu’elle permettra, l’arrivée de la sonde Al-Amal en février 2021 sur Mars célèbrera le 40ème anniversaire de la création des Emirats arabes unis, formés en 1971 après l’association de 7 principautés. Les Emirats arabes unis qui ont les moyens de leurs ambitions grâce à leurs importantes capacités financières, entendent accroître leur puissance notamment par la colonisation de Mars à l’horizon 2117 – volonté inscrite dans la feuille de route spatiale émiratie. Il y a là clairement l’affichage d’une ambition. A travers cette mission martienne, Abou Dhabi espère démontrer que la civilisation arabe contribue au progrès des connaissances de l’humanité. En septembre 2019, le pays avait déjà envoyé pour la première fois un astronaute vers la station spatiale internationale. S’il n’est resté que 8 jours à bord de la station, Hazza al Mansouri devient un symbole politique et représente le troisième homme de l’histoire du monde arabe à avoir séjourné dans l’espace, après le Saoudien Sultan Ben Salman Ben Abdelaziz en 1985 et le Syrien Mohamed Farès en 1987.

Pour certains, la puissance spatiale émiratie dépasserait les frontières. On prête à Abou Dhabi l’ambition de créer une agence spatiale arabe qui lui conférerait une véritable autonomie stratégique. Pour autant, les désaccords et les conflits entre les différents pays arabes rendent très improbable une capacité spatiale pan-arabe. Qui plus est, la capacité de développer des lanceurs restent un élément clé de la suprématie aérospatiale. Elle n’est pour l’heure pas acquise et est loin de l’être.

Pour autant, la conquête spatiale est un vecteur de fierté nationale et participe au prestige d’un Etat sur la scène internationale. Pour le responsable du projet émirati, Omar Charaf, « les Emirats voulaient envoyer un message fort à la jeunesse arabe, lui rappeler le passé, où monde arabe n’était pas en reste sur la promotion du savoir notamment spatial ».

 

Des questions juridiques en suspens

Comme pour les autres « espaces communs » (mer, air, cyber), bénéficier d’un point de vue global sur la planète Terre par le biais des satellites est un vecteur de puissance. Ces espaces isotropes devront faire l’objet d’une approche pluridisciplinaire mêlant les domaines technologiques, scientifiques et juridiques. La Mer, en sa qualité de plus ancien espace commun, en est l’illustration.

L’avènement d’entreprises privées sur le marché au cours des dernières décennies a permis d’accélérer considérablement les innovations mais cette multiplication d’acteurs a entraîné l’augmentation de nombreux risques mettant en lumière les limites de la législation spatiale actuelle. Dès les prémices de la conquête spatiale, la nécessité d’un droit de l’espace s’est imposée. En 1967, porté par l’Organisation des Nations unies, le traité de l’espace est signé par une centaine d’Etats, dont l’ensemble des puissances spatiales : Etats-Unis, Union soviétique, Chine, France et Japon. Le traité prévoit la liberté d’accéder à l’espace exo-atmosphérique sans qu’une appropriation par un quelconque Etat ne soit rendue possible. Les Etats signataires se sont donc engagés à une utilisation pacifique de l’espace. Ce traité à l’époque avait pour principal objectif de réguler la guerre entre les Soviétiques et les Américains dans la course à la Lune. Désormais de nouveaux problèmes subsistent, le principal étant la gestion des flux de satellites et la quantité croissante de ces derniers (et les déchets qui en découlent) qui provoque un risque important. Le « silence de la loi » du fait d’une rédaction des textes ambigus ont poussé les Etats à interpréter le droit de l’espace de manière subjective. En effet, le texte n’interdit pas formellement l’envoi de satellites visant à la défense d’un Etat.

En 1979, un traité international sur la Lune et les autres corps célestes est venu compléter le premier traité sur l’espace. En tant que « patrimoine commun de l’humanité », la Lune et les corps célestes ne peuvent devenir la propriété d’Etats, d’organisations internationales ou de personnes physiques. Aussi, les Etats signataires s’engagent à une répartition équitable entre les Etats parties des avantages potentiellement découverts. Cette condition « collectiviste » n’a pas trouvé écho auprès des Etats. A l’heure actuelle, seuls 18 Etats ont ratifié cet accord. Parmi eux, aucune puissance spatiale.

Or, au vu des transformations et des évolutions croissantes qu’a connu cet endroit et compte tenu de l’apparition d’acteurs toujours plus nombreux et notamment privés, il apparaît primordial de réglementer l’espace. Pour autant, sur Terre comme dans l’espace, il est évident que le multilatéralisme traverse une crise profonde accentuée par l’arrivée de dirigeants (Etats-Unis, Russie, Chine, etc.) adepte de l’unilatéralisme. De fait, la discussion et la diplomatie n’incarnent plus le lieu naturel de règlement des différends. La volonté d’appropriation de l’espace par les Etats – notamment les Etats-Unis avec le Space Act de 2015 viennent contrecarrer les ambitions de l’Organisation des Nations unies qui ne parvient pas à dépasser les blocages. La paralysie du droit de l’espace laisse donc le champ libre aux Etats pour poursuivre leurs ambitions nationales.

Vers le durcissement accéléré des relations turco-égyptiennes en Méditerranée ? – par Arnaud Peyronnet

Le Président égyptien a officiellement déclaré en juin 2020 que toute nouvelle offensive des forces libyennes pro-turques du Gouvernement d’Accord National (GAN) constituerait une « ligne rouge », pouvant déclencher l’intervention armée des forces égyptiennes en Libye, par simple « légitime défense ». Cette escalade verbale représente dès lors une nouvelle phase dans des relations turco-égyptiennes déjà passablement compliquées. En effet, et outre une histoire commune parfois tumultueuse, le régime égyptien voit dans l’Islam politique incarné aujourd’hui par la Turquie une menace consubstantielle à sa sécurité. Les velléités géopolitiques turques en Méditerranée comme au Moyen-Orient ont également suscité l’ire de la capitale égyptienne qui y voit tant des atteintes insoutenables aux « nations arabes » qu’une remise en cause de sa prétendue « centralité » moyen-orientale. De fait, une sérieuse compétition géopolitique turco-égyptienne se met désormais en place dans l’Est méditerranéen, illustrée par le conflit libyen. Cette concurrence attise toutefois aussi les intérêts des nouvelles puissances « décomplexées » du Moyen-Orient (Russie et Emirats Arabes Unis) qui semblent vouloir profiter de cette instabilité actuelle pour progresser davantage dans cette région.

Quels sont donc les fondements de cette compétition géopolitique turco-égyptienne et quels sont les possibilités de réaction de l’Egypte ? La Russie et les EAU pourraient-ils être finalement les grands gagnants de cette concurrence régionale débridée ?

 

Des relations turco-égyptiennes traditionnellement compliquées.

L’Égypte a été intégrée à l’Empire ottoman en 1517, après la prise du Caire et la Bataille de Ridaniya. L’Égypte est restée alors sous influence ottomane pendant plus de trois siècles. En 1805, Méhémet Ali s’installe au pouvoir avec l’aval des Ottomans et réforme en profondeur le pays. Mais il le dote également d’une large autonomie, entraînant finalement une guerre contre l’Empire ottoman en 1831, qu’il remporta, avant de passer peu à peu sous influence britannique. Cette première séquence compliquée dans les relations entre les deux pays se poursuit, l’Égypte devenant la base arrière des affrontements entre les armées britanniques et ottomanes au cours de la 1ère guerre mondiale. L’entre-deux guerres ayant été plus apaisé, la guerre froide ravive les tensions, en fonction des différentes « allégeances » effectuées par les deux pays (la Turquie, membre de l’OTAN étant proche des Etats-Unis et l’Egypte de Nasser puis Sadate optant pour le camp soviétique). Le rapprochement égyptien vis-à-vis du camp occidental en 1979 conduit un temps à un réchauffement des relations turco-égyptiennes avec notamment la conclusion de plusieurs accords dans le domaine énergétique à la fin des années 90. En 2012, un représentant des Frères Musulmans, Mohammed Morsi, est élu à la tête de l’Egypte….ce qui ne manque pas d’être vécu par l’armée égyptienne et une partie « laïque » du pays comme un véritable traumatisme. Le renversement de Mohammed Morsi en 2013 par l’armée égyptienne, ennemi jurée des Frères Musulmans, et l’arrivée au pouvoir d’Abdel Fatah Al Sissi provoque dès lors de fortes divergences entre les deux pays qui s’opposent depuis dans la plupart des conflits régionaux.

 

Des ambitions turques démesurées en Libye ?     

Le GAN pro-turc souhaite le retrait de ses adversaires de l’ANL (Armée Nationale Libyenne du maréchal Haftar) des localités de Sirte et d’Al-Juffa ainsi que du Fezzan conformément à des accords conclus en décembre 2015, ce que l’ANL refuse obstinément. Or, appuyé indirectement par l’aide militaire turque, le GAN a gagné au printemps 2020 des espaces de manœuvre vers l’Est et semble persister à vouloir continuer son offensive, malgré les menaces égyptiennes. Ce « pari » turc pour la poursuite d’une offensive du GAN vers l’Est est essentiellement mû par les intérêts d’Ankara qui voit tout le potentiel du croissant pétrolier libyen pour ses besoins domestiques et pour sa politique régionale. La conquête du littoral libyen vers l’Est permettrait en outre d’étendre aussi géographiquement l’accord de délimitation maritime conclu en 2019 entre la Turquie et le GAN, augmentant de facto vers l’Est les espaces maritimes pouvant être soumis à des activités de prospection offshore exclusivement turques. L’ensemble du croissant pétrolier libyen et la majeure partie de la Méditerranée centrale tomberaient alors dans l’escarcelle turque.

Cependant, les groupes pro-turcs n’ont pas la supériorité aérienne suffisante pour mener une offensive d’ampleur, surtout vu les moyens actuellement déployés en réaction par Moscou à Al-Juffa, en soutien à l’ANL. De fait, seule une opération aérienne turque à partir d’une base projetée (potentiellement à Al-Watiya) permettrait de rééquilibrer les choses et d’appuyer efficacement les actions des troupes au sol, ce qui signifierait alors une nouvelle escalade dans le conflit. D’ailleurs, les frappes « anonymes » de début juillet sur du matériel sol-air turc stationné sur cette même base d’Al-Watiya ont été sans doute conduites pour démontrer aux forces pro-turques leur grande vulnérabilité et pour donner un « ultime avertissement » à Ankara.  Il est donc possible que le GAN et la Turquie cherchent à combler cette faiblesse opérationnelle via le déploiement de chasseurs en Libye ou, plus probablement, via la création d’une No Flight Zone sur le littoral et l’Ouest libyen, qui seraient alors les étapes préalables à une offensive terrestre d’ampleur. La création d’une telle zone permettrait également in fine à la Turquie de parachever à moindre coût sa stratégie de déni d’accès au large de la Libye

 

Une volonté égyptienne d’endiguement du pan-ottomanisme turc.

La volonté de domination régionale turque est mal vue au Caire qui doit déjà faire avec les conséquences de l’implication turque tant en Syrie que dans la bande de Gaza (soutien turc au Hamas, lié aux Frères Musulmans) et qui observe sa « centralité traditionnelle régionale » (positionnement géographique particulier entre Méditerranée et Mer rouge, siège de la Ligue Arabe) être remise en cause par l’activisme d’Erdogan. La crise libyenne a dès lors ravivé les craintes égyptiennes quant à une « contagion de l’Islam politique » à sa frontière et le Caire a donc logiquement soutenu depuis 2015 l’ANL du Maréchal Haftar[1]. Cette situation s’est aggravée au cours du printemps 2020, suite aux victoires militaires du camp pro-turc, la région libyenne de Sirte et la base d’Al-Juffa devenant des « lignes rouges » pour l’Egypte qui a menacé d’intervenir militairement si jamais les forces du GAN libyen décidaient de passer à l’offensive dans ces secteurs. Sirte est en effet névralgique tant pour ses terminaux pétroliers et que pour  son rôle de point de passage obligé sur la côte libyenne entre Tripoli et Benghazi. La base d’Al-Juffra pourrait quant à elle permettre une domination aérienne des cieux libyens et reste un plot logistique indispensable entre le Sud isolé et le littoral[2].

Cette éventuelle « intervention » pour protéger « les frontières occidentales »[3] de l’Egypte ne pourrait toutefois s’effectuer que si l’ANL demandait formellement de l’aide[4]. Les régions tenues par l’ANL sont ainsi essentiellement vues par le Caire comme des « zones tampon »  permettant d’écarter durablement l’Islam radical et l’Islam politique pro-turc des frontières égyptiennes. Dans ce contexte, l’Egypte semble vouloir prendre appui sur les tribus locales de l’Est libyen pour que celles-ci constituent « le » rempart armé contre les velléités pro-turques du GAN. D’ailleurs, un des conseils tribaux a annoncé dès le 20 juin son soutien plein et entier au plan égyptien. La « solution tribale » permettrait à l’Egypte d’obtenir le soutien local à ses actions, de bénéficier de troupes aguerries connaissant le terrain et également d’éviter à avoir intervenir directement dans la crise libyenne…La proxysation du conflit libyen se poursuivrait donc de plus belle, à l’instar du modèle syrien. En effet, l’Egypte faisant déjà face à d’importantes difficultés (crise économique et sanitaire, tensions avec l’Ethiopie, persistance de la menace terroriste intérieure), ce choix du conflit indirect et asymétrique serait le plus logique, le Caire cherchant d’ailleurs parallèlement le soutien accru du camp arabe[5] voire russe à sa cause.

 

Un rapprochement égyptien délibéré avec les autres puissances régionales.

L’accession au pouvoir d’Abdel Fatah Al Sissi avait déjà amorcé un nouveau rapprochement entre l’Egypte et la Russie, tous deux isolés sur la scène internationale (l’Égypte à cause de la répression exercée contre l’opposition, la Russie depuis l’annexion de la Crimée), et ce alors que la relation égypto-américaine s’était tendue (l’aide militaire américaine à l’Égypte avait été en partie suspendue en 2013, en réaction à la répression exercée contre les partisans de l’ex-président Mohamed Morsi, les tensions revenant ensuite en 2017/2018, toujours en raison de questions sur les droits de l’homme). De nombreux contrats d’armement ont été conclus entre les deux pays en 2015 (pour 3,5 milliards de dollars dont un système anti-accès de type Bastion et des S-300, des appareils de type Su-30 et Mig-29) et, tout comme en 2017 un accord pour la construction par la Russie d’une centrale nucléaire en Égypte. Cette « proximité » avec la Russie ne s’est pas démentie même si celle-ci reste discrète. En 2018, un contrat sur l’acquisition d’une vingtaine d’avions de type Su-35 aurait été conclu avec la Russie, malgré les menaces américaines. En 2020, c’est un accord pour la production de 500 chars de combat de type T-90MS qui a été signé. De fait, la Russie s’est de nouveau placée, grâce à la crise libyenne, comme un interlocuteur d’importance pour l’Egypte, les deux pays ayant finalement des intérêts stratégiques quasi-alignés.

Les Emirats Arabes Unis se sont aussi particulièrement engagés (frappes aériennes non revendiquées, livraisons de matériels) depuis 2014 auprès de l’ANL, voyant en elle le meilleur rempart à l’influence des Frères musulmans et de leurs parrains régionaux, la Turquie et, derrière elle, le Qatar. De fait, l’Egypte et les EAU partagent les mêmes intérêts et devraient intensifier leur partenariat au prétexte de la crise libyenne, sans doute au travers d’un renforcement du soutien logistique et militaire à l’ANL et aux groupes tribaux de l’Est libyen. Cette « intervention » prolongée d’un Etat du golfe arabo-persique sur la rive Sud de la Méditerranée, pourtant déjà constatée en 2011 lors du renversement de Muammar Khadafi, reste une rupture géopolitique inédite, illustrant l’extension à l’ouest d’un « arc arabe sunnite traditionnel » qui a pour principal objectif de lutter contre les puissances non arabes de la région (dont la Turquie et l’Iran en premier lieu). Cet axe, conforté par la crise libyenne et les velléités pan-ottomanes turques, permet également à l’Egypte d’être replacée par son camp dans sa propre « centralité » orientale. Il est donc hautement probable, géopolitiquement parlant, que Le Caire cherche à accentuer et prolonger l’implication émirienne à ses côtés dans la crise libyenne.

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La crise libyenne et l’interventionnisme turc sur le territoire nord-africain ont ravivé les tensions opposant l’Egypte et la Turquie. Celles-ci, déjà sous-jacentes compte-tenu des frictions politiques liées aux actions régionales des Frères Musulmans et des ambitions maritimes turques en Méditerranée, incitent l’Egypte à durcir le ton afin de ne pas être marginalisée sur la scène régionale. En effet, Le Caire se perçoit toujours géographiquement et diplomatiquement comme un centre de gravité au Moyen-Orient et peine à accepter l’entrisme turc sur la scène régionale, parfois vu comme une sorte d’impérialisme néo-ottoman contraire aux intérêts arabes. L’Egypte cherche alors à asseoir une position de fermeté vis-à-vis de la Turquie tout en privilégiant l’affrontement indirect, par proxies interposés. Le Caire souhaite également bénéficier de l’appui, parfois très intéressé, d’autres puissances régionales (Russie et EAU) qui pénètrent finalement durablement cette région, tirant complètement profit du vide sécuritaire laissé sciemment ou pas par les occidentaux.

 

[1]Voulant maintenir la stabilité à ses frontières, l’Égypte avait naturellement soutenu le maréchal Haftar lors de l’opération « Dignité » contre les groupes djihadistes installés dans l’est de la Libye.

[2]La base d’Al-Juffra est par ailleurs, et ce n’est pas un hasard, l’épicentre de la présence russe en Libye (groupe Wagner, aéronefs Mig-29 et Su-24, systèmes de défense aérienne) et un centre d’entraînement/équipement des forces pro-Haftar.

[3]L’accord du Parlement égyptien pour une potentielle opération militaire égyptienne en Libye ayant en outre été obtenu le 20 juillet.

[4]Une première étape étant déjà franchie puisque mi-juillet le Parlement de Tobrouk a donné son accord pour « permettre aux forces armées égyptiennes d’intervenir pour protéger la sécurité nationale libyenne et égyptienne, si elles voient une menace imminente pour la sécurité des deux pays ».

[5] Les Émirats arabes unis ont affirmé se tenir « au côté de l’Égypte pour toutes les mesures qu’elle prend pour assurer la sécurité et la stabilité » face au conflit en Libye. » L’Arabie Saoudite a affiché son « soutien à l’Egypte quant à son droit à défendre ses frontières et son peuple contre l’extrémisme, les milices terroristes et leurs soutiens dans la région ».

Turquie et Qatar : une alliance durable ? – par Ana Pouvreau

Ana Pouvreau – Spécialiste des mondes russe et turc, chercheur en sciences politiques, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques. Elle est auditrice de l’IHEDN et éditorialiste à l’institut FMES.

Les deux alliés tentent de modeler l’avenir de la région en soutenant la confrérie des Frères musulmans[2], ce qui les a conduits à partager de nombreux objectifs communs en matière de politique étrangère et à développer une active coopération militaire. Le président Recep Tayyip Erdoǧan a rejoint dès les années 1970 la mouvance islamiste de Necmettin Erbakan[3], fondateur du Milli Görüş (« Vision nationale »), proche des Frères musulmans. Le Qatar, pour sa part, a tout d’abord apporté sa protection, dès 1961, au théologien d’origine égyptienne Yusuf al-Qaradawi, guide spirituel des Frères musulmans. Selon Pierre Razoux, spécialiste du Moyen-Orient, le soutien du Qatar aux Frères musulmans s’explique avant tout par les conditions dans lesquelles l’émir du Qatar, le Cheikh Hamad Ben Khalifa Al Thani a détrôné son père, le Cheikh Khalifa Ben Hamad Al Thani. Ce faisant, l’émir fut marginalisé par l’Arabie saoudite et les EAU, choqués par cette succession brutale, à l’encontre des règles de succession tribale selon lesquelles le trône passe en priorité aux frères et non au fils[4]. Dès 2015, le nouvel émir, le Cheikh Tamim Ben Hamad Al Thani, a poursuivi ce soutien aux Frères musulmans, dans une approche diamétralement opposée à celle de ses voisins et rivaux saoudiens et émiriens.

 

 I.          Une alliance stratégique vitale pour les régimes turc et qatarien 

Selon Intelligence Online, le chef de l’Organisation nationale turque du renseignement  (Milli Istihbarat Teşkilatı  – MIT) aurait effectué plusieurs voyages à Doha, en décembre 2015, dans le but de consolider un accord secret entre les deux pays. Selon ce pacte, Ankara se serait engagée à protéger le Qatar contre des menaces militaires extérieures. En contrepartie, Doha aiderait à améliorer les relations tendues entre Ankara et Moscou après la destruction par la Turquie d’un avion russe à la frontière turco-syrienne en novembre 2015. Le Qatar se serait également engagé à consolider l’économie turque grevée par l’absence de touristes russes à la suite de cet incident, soit une perte estimée à environ 3 milliards de dollars. Le Qatar se serait engagé, en outre, à fournir du gaz à la Turquie, au cas où Moscou interromprait ses livraisons d’hydrocarbures[5].

Après la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016 en Turquie, le Cheikh Tamim bin Hamad Al Thani a été le premier chef d’Etat à témoigner sa solidarité au président Erdoǧan. Une unité d’élite composée de 150 membres des forces spéciales qatariennes a été envoyée en Turquie, à la demande du président turc, le 19 juillet 2016, afin d’assurer sa protection rapprochée et éviter ainsi toute tentative d’assassinat[6]. Pour sa part, le Qatar a besoin du soutien de la Turquie pour protéger sa souveraineté. Le 5 juin 2017, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, l’Égypte et Bahreïn[7] ont rompu leurs relations diplomatiques avec l’émirat qatarien, l’accusant de soutenir divers groupes terroristes et sectaires visant à déstabiliser la région. Les demandes émanant de ces quatre pays comprenaient notamment l’interruption des relations diplomatiques entre le Qatar et l’Iran, la fin du soutien qatarien à la Confrérie des Frères musulmans et au Hamas, l’arrêt de la coopération militaire avec la Turquie, le retrait des forces turques du pays et la fermeture de la chaîne qatarienne Al Jazeera. Ces exigences furent rejetées par le Qatar[8]. Les EAU ont expulsé tous les ressortissants qatariens vivant aux Émirats et interdit à leurs citoyens de se rendre au Qatar. L’Arabie saoudite a fermé son espace aérien, ses eaux territoriales et ses frontières terrestres avec le Qatar et suspendu la participation du Qatar à l’opération militaire de la coalition menée sous son égide au Yémen. Le président turc a dénoncé « le caractère inhumain » de cet isolement et l’a  qualifié de « contraire aux valeurs de l’islam » et semblable à une “condamnation à mort”[9]. Face à la perspective d’une pénurie alimentaire lors de cette crise, la Turquie (à l’instar de l’Iran) a réagi en établissant un pont aérien et une liaison maritime entre le port turc d’Izmir et Hamad au Qatar afin de maintenir un flux constant de marchandises, dont plusieurs tonnes de produits frais et de médicaments, renforçant ainsi les liens commerciaux entre les deux pays. A cet égard,  la Turquie exporte vers le Qatar des navires civils, des produits de la métallurgie et du matériel électrique, tandis que les exportations en provenance du Qatar sont principalement constituées d’hydrocarbures, de dérivés d’hydrocarbures et d’aluminium[10]. L’ambassadeur du Qatar en Turquie, Salem bin Mubarak Al Shafi, a exprimé sa reconnaissance à la Turquie en saluant son positionnement historique lors du blocus. Pour Can Kasapoǧlu, spécialiste des questions de défense au sein du think tank stambouliote Edam, au fil des années, la coopération militaire turco-israélienne a cédé la place au partenariat de défense entre la Turquie et le Qatar, en raison du remplacement de l’élite militaire « ultra-séculariste » qui était au pouvoir jusqu’en 2002, par les islamo-conservateurs du Parti de la justice et du développement (AKP)[11], ce qui explique le soutien apporté par la Turquie aux flottilles d’aide à Gaza en 2010 provoquant la tension des relations entre la Turquie et Israël.

Dès 2007, Ankara et Doha se sont engagés sur la voie de la coopération dans le domaine des ventes d’armements. Ce rapprochement a été complété en juillet 2012 par un accord de coopération militaire[12]. Depuis 2014, celle-ci s’est étendue à l’entraînement des forces et à la possibilité de déploiements mutuels comme en a témoigné l’arrivée du premier contingent turc en octobre 2015 à Doha et la mise en place d’un commandement de forces interarmées entre le Qatar et la Turquie (Qatar-Turkey Combined Joint Force Command, QTCJFC)[13]. L’essentiel des travaux de casernement d’une base militaire turque permanente au Qatar serait depuis terminé. Cette base doit permettre à la Turquie de disposer à terme d’une présence militaire permanente d’environ 3 000 soldats dans le Golfe. En mars 2018, un accord a été signé concernant l’établissement d’une base navale turque au nord du Qatar[14]. Celle-ci comprendra un centre de formation au profit des missions de surveillance maritime.

Ces développements s’inscrivent, selon Can Kasapoǧlu, dans une volonté turque d’installer des bases opérationnelles avancées et témoignent d’un nouvel activisme militaire de la part de la Turquie. En effet, cette tendance est manifeste dans le Golfe, en mer Rouge et en Méditerranée, comme en témoigne l’établissement de bases au Soudan et peut-être en Libye. Cela n’est toutefois pas sans risque, car la Turquie pourrait être confrontée à des guerres hybrides ou par procuration se révélant très coûteuses.   Dans le domaine des ventes d’armements, la Turquie a annoncé des ventes de drones, de véhicules blindés turcs et de bâtiments de surface au Qatar[15]. Le Qatar a acheté 49,9% des parts de la firme turque de véhicules blindés BMC[16].

 

II.         Une alliance pour modeler l’avenir du bassin méditerranéen et du Moyen-Orient 

L’alliance turco-qatarienne est fondée sur la promotion du rôle politique de l’Islam, ce qui se traduit par un soutien à la confrérie des Frères musulmans. Par ce biais, la Turquie a saisi l’occasion d’étendre son influence dans son ancienne zone de domination ottomane. Ce positionnement lui permet de poursuivre son ambition de redevenir une puissance incontournable dans la région et au sein du monde musulman. Par ailleurs, pour l’analyste géostratégique Bahauddin Foizee, l’engagement du Qatar en faveur de la Confrérie constitue « une police d’assurance contre l’opposition politique d’inspiration religieuse dans le petit État où les Frères musulmans se sont dissous volontairement en 1999 »[17]. Les deux pays partagent, de ce fait, de nombreux objectifs communs en Tunisie, en Egypte, en Syrie, en Libye, ou au Soudan[18].

Egypte

En Égypte, la Turquie et le Qatar ont apporté conjointement leur soutien à la fois politique et financier (plusieurs milliards de dollars versés entre 2012 et 2013) à Mohamed Morsi, issu du courant frériste, qui avait été élu président lors des élections égyptiennes de juin 2012. En mars 2013, l’émir du Qatar, le cheikh Hamad bin Khalifa Al Thani a appelé les Etats membres de la Ligue arabe à soutenir l’Egypte en raison des sacrifices consentis par ce pays en faveur de la cause arabe[19].  Après le coup de force mené par l’armée en juillet 2013, qui a porté le maréchal Abdel Fattah al-Sissi au pouvoir avec le soutien de l’Arabie saoudite et des Emirats arabes unis, les Frères musulmans se sont trouvés, selon Stéphane Lacroix, spécialiste du monde arabe, « dans la situation la plus compliquée de leur histoire ». « La maison mère, en Egypte, est en lambeaux », écrit-il. Le leadership se partagerait donc entre la Turquie et le Qatar. Dans ces deux pays, seuls endroits de la région où les Frères musulmans peuvent s’exposer et tenter de s’organiser politiquement, il estime qu’ « il s’est créé là-bas une sorte d’internationale frériste, avec des Egyptiens, des Turcs, des Syriens, des Libyens, etc.»[20].   

Tunisie

Le 1er juillet 2020, la Tunisie – où l’influence ottomane s’est exercée pendant plus de 300 ans à partir du 16ème siècle – a annoncé qu’elle allait élever sa coopération bilatérale mise en place en 2012 avec la Turquie, au rang de partenariat stratégique[21]. La Turquie a apporté son aide à la « révolution de jasmin » (décembre 2010 – janvier 2011). En décembre 2012, les deux pays ont mis en place un Conseil de coopération stratégique de haut niveau. De la même manière, les relations entre la Tunisie et le Qatar se sont resserrées lors de la révolution, la chaîne qatarienne Al-Jazeera ayant pris position contre le président Ben Ali. La coopération entre les deux pays a prospéré entre 2011 et 2013, dans le cadre de la coalition dirigée par le parti Ennahda, issu de la mouvance des Frères musulmans. A compter de 2012, les forces armées tunisiennes ont participé à des exercices militaires au Qatar tandis que Doha fournissait une aide en véhicules militaires[22]. Le Qatar fournit une aide économique à la Tunisie et a investi massivement dans le pays.

Syrie  

En 2011, en Syrie, où l’opposition au régime de Bachar el-Assad était dominée par les Frères musulmans persécutés depuis les années 1970, la Turquie et le Qatar ont conjointement contribué à la formation de la branche civile de l’opposition syrienne (le Conseil national syrien – CNS) et de sa branche militaire (l’Armée syrienne libre – ASL). A la suite du reformatage de l’opposition en coalition nationale syrienne et de l’ASL en Conseil militaire supérieur, les deux pays ont continué à se soutenir mutuellement[23]. Au sein de la nouvelle coalition nationale syrienne, l’influence des Frères musulmans diminua, mais cela n’empêcha pas l’existence en son sein d’un bloc loyal au Qatar qui reste la principale source de financement de la coalition. D’après le Financial Times, dès le début de l’année 2012, le Qatar a acheté des armes légères en Libye et en Europe de l’Est pour les acheminer vers la Turquie, où des membres des services de renseignement les auraient livrés en Syrie. Le Qatar aurait utilisé à cette occasion les services de renseignement turcs ainsi que des médiateurs libanais[24]. Par ailleurs, en octobre 2019, le Qatar a soutenu la Turquie dès le début de son opération « Source de paix » en Syrie, alors que l’Arabie saoudite, les EAU et le Koweït la condamnaient au sein du Conseil de coopération du Golfe (CCG). Cette intervention militaire turque visait à expulser les milices kurdes soutenues par les États-Unis de la frontière turco-syrienne et à faciliter le rapatriement des réfugiés vers la zone conquise. Le Qatar a également exprimé des réserves sur la position de la Ligue arabe condamnant  «l’invasion» de la Syrie par la Turquie[25].

Libye

Lors de la révolution libyenne de février 2011, le Qatar et les EAU ont apporté une aide conjointe à l’est de la Libye, notamment dans la région de Benghazi libérée du joug de Kadhafi, avant de prendre des orientations diamétralement opposées à partir d’août 2011. Le Qatar se défend d’avoir fourni un soutien logistique et financier aux Brigades de défense de Benghazi (BDB), ainsi qu’à des groupes armés considérés par les Nations unies comme terroristes[26]. Le Qatar et la Turquie ont soutenu publiquement, à compter de 2015, le gouvernement d’union nationale (Government of National Accord, GNA) de Fayez al-Sarraj basé à Tripoli et reconnu par les Nations unies, dominé par les Frères musulmans[27]. Les EAU ont été, de leur côté, le principal soutien politique, financier, logistique et médiatique de la campagne militaire menée par le général Haftar depuis le mois de mai 2014 avec l’aide de l’Égypte et de la Jordanie.

Hamas 

La Turquie et le Qatar refusent de qualifier le Hamas, issu des Frères musulmans, d’organisation terroriste. Lors du blocus de Gaza par Israël en 2007, à la suite de la victoire électorale du Hamas en 2006, les deux pays ont choisi d’aider  les Palestiniens et d’atténuer les effets du blocus[29]. Israël a accusé la Turquie et le Qatar d’aider le Hamas via des organisations caritatives et les a soupçonnés d’utiliser celui-ci pour recueillir du renseignement sur Israël. En 2010, Israël a attaqué un ferry turc apportant de l’aide à Gaza et entraîné la mort de 10 citoyens turcs. En décembre 2019, Israël a exhorté le gouvernement turc à fermer le siège du Hamas à Istanbul en invoquant le fait que des membres de cette milice palestinienne auraient préparé des attaques depuis Istanbul[30]. En ce qui concerne le Qatar, celui-ci, en plus de fournir une aide financière au Hamas (surtout sous la forme d’une aide au profit de la population, en particulier en ce qui concerne le paiement des salaires), a contribué à lui donner un rôle régional, en lui apportant son soutien dans les forums régionaux et internationaux notamment à la suite d’une visite de l’émir du Qatar à Gaza en 2012.

Soudan 

Le Qatar a signé avec le gouvernement soudanais, en mars 2018, un accord de 4 milliards de dollars pour la réhabilitation du port de Suakin sur la mer Rouge[31]. De son côté, la Turquie envisageait de construire une nouvelle base militaire sur l’île de Suakin, louée au gouvernement soudanais pour 99 ans[32] . Ce faisant, elle s’est heurtée à l’opposition manifestée par l’Égypte, les EAU et l’Arabie saoudite. Avec la chute du président soudanais Omar el-Béchir en avril 2019, après 30 ans au pouvoir, ce projet a été ajourné. Cette île de 20 kilomètres carrés s’est trouvée sous contrôle des Turcs à partir du 16ème siècle. Une base navale permettait alors de protéger la province ottomane de Hijaz. L’île était un lieu de transit pour les musulmans africains voyageant vers la Mecque.

Somalie

Dans ce pays, dont l’importance stratégique est cruciale dans la Corne de l’Afrique, la Turquie a implantée en 2017 une nouvelle base militaire à  Mogadiscio. Celle-ci se trouve être la plus grande base turque à l’étranger. Elle occupe 400 hectares à proximité du port et de l’aéroport de la capitale. Elle permet de former 1 500 personnels somaliens[33]. Le gouvernement turc a indiqué que le principal objectif de cette mission était le renforcement des capacités militaires des forces armées somaliennes face à la menace représentée par al-Shabab. De son côté, le Qatar entretient des relations étroites et controversées avec le président somalien Mohamed Farmaajo. Il a investi massivement dans le pays, en construisant notamment une nouvelle ambassade à Mogadiscio et en projetant la construction d’un nouveau port à Hobyo, soulevant l’opposition de l’Arabie saoudite et des EAU. En 2019, le Qatar a fourni 68 véhicules blindés à la Somalie. A noter qu’en août 2019, il a permis au maire de Mogadiscio, Abdirahman Omar Osman, d’être transporté par avion à Doha pour y subir en vain un traitement médical d’urgence après une attaque par al-Shabab[34].

 

En conclusion, force est de constater qu’au fil des dernières années, le dynamisme des relations entre la Turquie et le Qatar a contribué à changer de manière significative les équilibres géostratégiques au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, notamment en Syrie et en Libye, avec des conséquences importantes dans le Golfe, notamment en ce qui concerne le dossier iranien. Tout indique que cette alliance perdurera tant que le président Erdoǧan restera au pouvoir en Turquie. Cette évolution, couplée à la montée des tensions au Moyen-Orient et en Libye, implique, pour les puissances occidentales, mais également pour Israël, l’Egypte et la Russie, de réévaluer au plus vite les enjeux dans la région.

 

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[1] Caǧan Koç: “Turkey Turns to Gulf Ally Again With $15 Billion Qatar Swap Line”, Bloomberg, 20 mai 2020. [https://www.bloomberg.com/news/articles/2020-05-20/turkey-qatar-triple-foreign-currency-swap-deal-to-15-billion]

[2] Ana Pouvreau : « L’influence des Frères musulmans sur la politique régionale de la Turquie », Institut FMES, 16 juillet 2019. [http://fmes-france.org/linfluence-des-freres-musulmans-sur-la-politique-regionale-de-la-turquie-par-ana-pouvreau/]

[3] Necmettin Erbakan (1926-2011) fut Premier ministre de juin 1996 à juin 1997, avant d’être poussé à démissionner sous la pression de l’armée.

[4] Note de Pierre Razoux, 2 juillet 2020. De fait, la Constitution de l’Etat du Qatar de 2005 stipule désormais que la règle est héréditaire dans la lignée des descendants masculins de la famille Al Thani.

[5] Cité par Paul Cochrane in “Revealed: Secret details of Turkey's new military pact with Qatar”, Middle East Eye, 29 janvier 2016. [https://www.middleeasteye.net/news/revealed-secret-details-turkeys-new-military-pact-qatar]

[6] "Qatar sent forces to protect Erdoǧan after coup attempt”, The Middle East Monitor, 2 février 2017. [https://www.middleeastmonitor.com/20170202-qatar-sent-forces-to-protect-Erdoǧan-after-coup-attempt/]. En 2018, l’émir du Qatar a fait cadeau d’un Boeing 747 au président turc. cf. "Qatar's emir 'gives $500m private jet to Turkey'", BBC, 17 septembre 2018.  [https://www.bbc.co.uk/news/world-middle-east-45550537]

[7] Le gouvernement yéménite d'Abdrabbo Mansour Hadi, le gouvernement libyen de Tobrouk, la Mauritanie, les Maldives, les Comores et l'île Maurice, firent de même.

[8] “Qatar blockade: Five things to know about the Gulf crisis”, Al Jazeera, 5 juin 2020.

[https://www.aljazeera.com/news/2019/06/qatar-blockade-gulf-crisis-190604220901644.html]

[9] Selin Girit: “Why is Turkey standing up for Qatar?, BBC News, 14 juin 2017. [https://www.bbc.co.uk/news/world-middle-east-40262713]

[10] Voir également: Burak Bekdil: “Turkey and Qatar: Love in Bloom”, Beghin Sadat Centre for Strategic Studies, 1er juillet 2020. [https://besacenter.org/perspectives-papers/turkey-qatar-alliance/]

[11] Can Kasapoglu:  “Turkey’s Growing Military Expeditionary Posture”, Terrorism Monitor, Volume: 18 Issue: 10, 15 mai 2020 [https://jamestown.org/program/turkeys-growing-military-expeditionary-posture/]

[12] Ana Pouvreau: “Les forces armées turques face aux nouveaux défis stratégiques », Revue Défense Nationale, 2020/4 (N° 829), p.88.

[13] Yunus Paksoy:  “Turkish Military in Qatar: Bonds of mutual trust”, Daily Sabah, 12 juin 2018. [https://www.dailysabah.com/feature/2018/06/13/turkish-military-in-qatar-bonds-of-mutual-trust]

[14] “Qatar signs Turkey naval military base agreement”, Middle East Monitor, 14 mars 2018.

[https://www.middleeastmonitor.com/20180314-qatar-signs-turkey-naval-military-base-agreement/]

[15] Selon des accords signés le en mars 2018, la Turquie devait livrer au Qatar, entre autres, 6 drones Bayraktar, 85 véhicules blindés, 2 navires-écoles et 17 navires de guerre. “Turkish defense companies clinch key deals in Qatar”, Hurriyet Daily News, 14 mars 2018. [http://www.hurriyetdailynews.com/turkey-to-build-two-training-warships-for-qatar-navy-128714]

[16] Zülfikar Doǧan: “Qatar wins big as Erdoğan privatises $20 billion tank factory”, Ahval News, 18 janvier 2019.

[17] Bahauddin Foizee, “Shared regional agendas are stimulating the rapid rise of Turkey-Qatar cooperation”, Middle East Monitor, 1er avril 2017. [https://www.middleeastmonitor.com/20170401-shared-regional-agendas-are-stimulating-the-rapid-rise-of-turkey-qatar-cooperation/]

[18] Alexandre del Valle : « Après la mort de Mohamed Morsi, quel avenir pour les Frères musulmans? », Figarovox, 20 juin 2019. [http://premium.lefigaro.fr/vox/monde/apres-la-mort-de-mohamed-morsi-quel-avenir-pour-les-freres-musulmans-20190620]

[19] Birol Başkan : Turkey and Qatar in the Tangled Geopolitics of the Middle East, New York,  Palgrave Macmillan, 2016.

[20] Luc Mathieu, Entretien avec Stéphane Lacroix : « Les Frères musulmans sont dans la situation la plus compliquée de leur histoire », Libération, 18 juin 2019. [https://www.liberation.fr/planete/2019/06/18/les-freres-musulmans-sont-dans-la-situation-la-plus-compliquee-de-leur-histoire_1734582]

[21] « La Turquie et la Tunisie œuvrent à renforcer davantage la coopération bilatérale », TRT, 2 juillet 2020. [https://www.trt.net.tr/francais/afrique-asie/2020/07/02/la-turquie-et-la-tunisie-oeuvrent-a-renforcer-davantage-la-cooperation-bilaterale-1447446]

[22] Youssef Cherif: “Tunisia’s Fledgling Gulf Relations”, Carnegie Endownment for International Peace, 17 janvier 2017. [https://carnegieendowment.org/sada/67703]

[23] Fehim Tastekin: “Turkey, Qatar strengthen economic ties”, Al-Monitor, 9 mai 2014. [https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2014/05/turkey-qatar-economic-ties-strengthen.html]

[24] Roula Khalaf and Abigail Fielding-Smith: “How Qatar seized control of the Syrian revolution”, Financial Times, 17 mai 2013. [https://www.ft.com/content/f2d9bbc8-bdbc-11e2-890a-00144feab7de]

[25] Samuel Ramani: “How Turkey’s Syria incursion could have big impact in the Gulf”, Al-Monitor, 22 octobre 2019. [https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2019/10/turkey-incursion-syria-gulf-impact-uae-saudi-arabia-qatar.html#ixzz6Qfm41cSF]

[26] Guma El-Gamaty: “Qatar, the UAE and the Libya connection”, Al-Jazeera, 12 juin 2017.

[https://www.aljazeera.com/indepth/opinion/2017/06/qatar-uae-libya-connection-170612080219306.html]

[27] Ana Pouvreau: “Les ressorts de l’engagement de la Turquie en Libye », Institut FMES, 13 février 2020.  [http://fmes-france.org/les-ressorts-de-lengagement-de-la-turquie-en-libye/]

[28] « La Turquie veut s'installer sur deux bases militaires en Libye », Le Figaro, 15 juin 2020. [https://www.lefigaro.fr/flash-actu/la-turquie-veut-s-installer-sur-deux-bases-militaires-en-libye-20200615]

[29] Adnan Abu Amer: “Hamas Ties to Qatar Have Cost”, Al-Monitor, 22 avril 2013. [https://www.al-monitor.com/pulse/fr/originals/2013/04/hamas-qatar-relationship-independence.html]

[30] Bel Trew: “Israel urges Turkey to cut ties with Hamas over allegations it uses country as base to launch attacks”, The Daily Telegraph, 18 décembre 2019. [https://www.independent.co.uk/news/world/middle-east/israel-hamas-turkey-palestinian-militants-attack-erdogan-a9252016.html]




[31] Behram Abdelmunim: Khartoum et Doha signent un accord de réhabilitation du port de "Suakin", Agence Anadolu, 26 mars 2018. [https://www.aa.com.tr/fr/politique/khartoum-et-doha-signent-un-accord-de-r%C3%A9habilitation-du-port-de-suakin-/1099668]

[32] Mohammed Amin : « Suakin: ‘Forgotten’ Sudanese island becomes focus for Red Sea rivalries », Middle East Eye,  19 mars 2018 [https://www.middleeasteye.net/news/suakin-forgotten-sudanese-island-becomes-focus-red-sea-rivalries].

[33] Selcan Hacaoǧlu : "Mapping the Turkish Military’s Expanding Footprint”, Bloomberg, 7 mars 2019 réactualisé le 2 janvier 2020. [https://www.bloomberg.com/news/articles/2019-03-07/mapping-the-turkish-military-s-expanding-footprint-quicktake]

[34] Matthew Weaver: “Mayor of Mogadishu dies as result of al-Shabaab attack”, The Guardian, 1er août 2019. [https://www.theguardian.com/world/2019/aug/01/mayor-of-mogadishu-dies-as-result-of-al-shabaab-attack-somalia]

 

Que peut-on encore apprendre de la guerre de 1870 ? – par le CBA Jean-Baptiste Blandenet

Le Chef de Bataillon Jean-Baptiste Blandenet est un officier de l’armée de Terre, issu de l’arme des Transmissions. Saint-Cyrien, il a servi sur plusieurs théâtres d’opérations extérieures, en Afrique et au Moyen-Orient. Il est actuellement stagiaire à la 27e promotion (P27) de l’École de Guerre.

Cet article a été publié dans la revue Conflits.

Véritable fracture pour la France du XIXe siècle, la guerre franco-prussienne de 1870 a aujourd’hui disparu de notre mémoire collective, et son enseignement a été éclipsé par celui de la Première, puis de la Seconde Guerre mondiale. Son évocation ramène à peine quelques vagues images issues de nos vieux cours d’Histoire : Napoléon III vaincu et humilié à Sedan, Gambetta qui quitte Paris en montgolfière, la naissance de l’Allemagne moderne dans la galerie des glaces à Versailles, l’insurrection et la répression de la Commune de Paris.

Sur le plan militaire, quelques spécialistes et historiens continuent à s’intéresser aux leçons de 1870, mais notre connaissance de ce conflit n’a plus rien de comparable avec la première moitié du XXe siècle, quand les cours sur la guerre franco-prussienne constituaient l’abécédaire de la formation à l’École Supérieure de Guerre[1].

Les similitudes entre 1870 et 2020

La guerre franco-prussienne pourrait pourtant faire l’objet d’une plus grande attention. D’une part, parce que la situation en 1870 présente d’étranges similitudes avec celles que nous connaissons en 2020 : la France est un pays en paix qui ne croit pas vraiment à une guerre conventionnelle et de haute intensité ; l’armée française est une armée au format réduit et tournée vers les théâtres d’opérations extérieures ; la rumeur, la désinformation et les théories complotistes circulent sans frein et sont omniprésentes dans l’opinion. D’autre part, parce que la manière dont s’y sont déroulées les opérations continue à nous interpeller par son actualité, que ce soit dans les défaillances de la logistique ou du commandement, ou encore dans la façon de vivre la violence ou d’utiliser la géographie.

Ainsi, la guerre de 1870 n’a tout simplement pas dit son dernier mot. Avec tout le recul historique que l’on peut maintenant se permettre, son étude invite nos armées modernes à l’introspection, et en tant qu’officier, spécialiste de la défense ou décideur du monde civil, à rester humble face aux évènements. Aussi, arrêtons-nous quelques instants sur ce conflit qui bouleversa les certitudes de l’armée française et voyons comment il pourrait être une source d’inspiration pour demain.

La brigade Lapasset brûle ses drapeaux (Metz, 26 octobre 1870) — Dujardin – Beaumetz

PREMIERE PARTIE : LE DEROULEMENT DE LA GUERRE

La France, puissance arrogante

La France de juillet 1870 est une très grande puissance et son armée jouit d’une excellente réputation. Certes, les différents régimes qui ont succédé à Napoléon Ier n’ont pas réussi à desserrer l’étau géopolitique mis en place par le Congrès de Vienne – d’autant que l’arrivée d’un nouveau Bonaparte au pouvoir a accru la méfiance des monarques européens – mais l’époque est à la prospérité économique et le Second Empire a obtenu plusieurs succès politiques et militaires emblématiques. Ainsi, la France a soutenu adroitement l’indépendance de l’Italie tout en garantissant l’intégrité du Pape ; elle a poursuivi avec succès son entreprise coloniale et a réussi à défaire les prétentions russes en Crimée. La campagne du Mexique est peut-être un échec, mais, de l’avis général de l’époque, cet échec est à mettre plutôt sur le compte de mauvais calculs politiques que sur les opérations militaires, qui ont été, on le dit, très bien conduites. Pourtant, cet état des lieux cache en réalité de profondes faiblesses : sur le plan politique, l’Empereur malade perd peu à peu le pouvoir au profit d’un régime parlementaire, « l’Empire libéral ». Sur le plan militaire, l’armée française est avant tout un grand corps expéditionnaire, structuré autour de troupes d’élite (troupes de marine, Légion étrangère) avec des effectifs réduits, mais un équipement moderne, dont les fameux fusils « chassepot ». Enfin, la France observe le monde avec l’arrogance de ses succès, et cette arrogance contribua à précipiter le désastre de 1870.

Une guerre improbable

En juillet, personne ne croit vraiment à la guerre, et à juste raison : la Prusse n’est certes pas un pays ami et le récent conflit avec l’Autriche comme ses visées expansionnistes inquiètent, mais elle n’est pas non plus un adversaire. Il faut qu’une querelle éclate à propos de la succession du trône d’Espagne pour que la tension augmente jusqu’à la crise et jusqu’au conflit armé, jugé alors inévitable. Sans revenir sur les causes lointaines et proches de la guerre[2], deux points méritent notre attention. Le premier est que du côté prussien, l’on suit un objectif parfaitement clair : l’unification des États allemands dans un nouvel Empire. Pour mener à bien ce projet, le Royaume de Prusse dispose d’une organisation du commandement cohérente : Moltke commande les opérations militaires, le chancelier Bismarck mène la manœuvre politique, et le roi Guillaume arbitre, c’est à dire choisi ce qui relève du politique et ce qui relève du militaire. Aux yeux des dirigeants prussiens, la guerre avec la France n’est que le point final d’une stratégie de long-terme qui vise à rassembler les États allemands dispersés, grâce à une épreuve commune face à un adversaire commun. Une guerre contre la France serait fédératrice et symbolique notamment parce que c’est l’Empire français qui a mis fin, en 1806, au Saint Empire Romain Germanique après Iéna. Mais pour bien faire, il faudrait que ce soit la France qui soit de nouveau dans la position de l’agresseur, ce qui permettrait de justifier une levée en armes de tous les États allemands. C’est là qu’intervient le deuxième point essentiel du départ du conflit : la rumeur. L’été 1870 est propice à la dissémination de toute sorte de ragots, de on-dit, de complots inventés, qui sont amplifiés par des médias de plus en plus nombreux et de plus en plus modernes. On parle, on ergote ; dans tous les bistros des deux côtés du Rhin, on donne son avis sur la crise, et bien souvent on fait le jeu de la montée aux extrêmes. « Ne nous laissons pas humilier ! » s’écrie-t-on côté français ; « Cette fois-ci, nous ne laisserons pas les Français saccager nos campagnes ! » acclame-t-on du côté allemand. Et c’est dans ce contexte périlleux que Bismarck réussit à instrumentaliser la querelle bien mineure de succession du trône d’Espagne, en se montrant ouvertement conciliateur avec la France, mais en attisant les tensions en sous-main, notamment en falsifiant la fameuse « dépêche d’Ems »[3]. En France, l’ensemble du corps politique joue la surenchère pour ne pas paraître lâche, et presse l’Empereur affaibli de déclencher la guerre. Ce sera une guerre rapide, dit-on, face à un Allemand que l’on a vaincu tant de fois par le passé, et l’armée est prête, il « ne manque pas un bouton de guêtre »[4]. Le 19 juillet 1870, la France déclare la guerre à la Prusse « d’un cœur léger »[5]. L’Europe est atterrée devant cette agression française et les États allemands (le royaume de Bavière, le royaume de Wurtemberg, le Grand-Duché de Bade et le Grand-Duché de Hesse-Darmstadt) s’allient immédiatement à la Prusse.

Les deux grandes phases de la guerre

La chronologie du conflit peut être divisée en deux grandes phases. De la déclaration de guerre du 19 juillet à la capitulation de Napoléon III à Sedan, le 2 septembre, les combats sont conventionnels. Les états-majors français envisagent de porter la guerre en Allemagne. En face, les états-majors prussiens ont planifié une invasion par l’Alsace puis de se diriger vers Paris, avec trois grandes armées qui se rassemblent sur le Rhin. Dès le 19 juillet, deux armées françaises se préparent à faire mouvement vers l’Est : l’armée d’Alsace (Mac Mahon) et l’armée de Lorraine (Bazaine). Mais la mobilisation tarde. L’opération amphibie qui fût un temps envisagée au nord de l’Allemagne est abandonnée, faute d’effectifs, de même que toute manœuvre navale d’envergure : quelques actions limitées mises à part[6], les navires de guerre français resteront à quai pendant toute la durée du conflit. Les structures ne sont pas prêtes, la logistique française n’est pas adaptée à une guerre contre ses voisins : les stocks sont disséminés un peu partout, le soutien des troupes n’est pas prévu, les quantités sont insuffisantes. Pour finir, les premières troupes françaises ont beau être présentes sur la frontière le 20 juillet, l’artillerie n’arrive que le 27. Toutes les unités se regroupent et se portent vers les régions de l’Est dans le plus grand chaos, à l’aide d’un chemin de fer qui démontre pour la première fois son usage militaire.

Carte des principales opérations de la guerre de 1870[7]

Le choix de la défensive

Finalement, le commandement français, devant l’état d’impréparation des troupes, et constatant également l’abandon de ses potentiels alliés européens (l’Italie et l’Autriche) modifie ses plans à la va-vite et privilégie la défensive. Les premiers combats se traduisent donc par une rencontre sur la frontière entre Français et Allemands et tournent rapidement à l’avantage de ces derniers. En effet, si individuellement le fantassin français semble mieux équipé et plus combattif, collectivement les Allemands disposent de meilleures pièces d’artillerie (le canon Krupp), sont plus disciplinés et mieux coordonnés. Surtout, les Français s’installent en défensive sur des positions qui n’ont pas été valorisées à l’avance face à un adversaire qui est déjà en supériorité numérique. De plus, les généraux prussiens savent bien mieux se servir du terrain pour concentrer leurs efforts, et ils obtiennent systématiquement des rapports de force locaux très favorables. Après la bataille de Woerth, le 6 août, l’Armée d’Alsace est bousculée au nord d’Haguenau et se replie en désordre sur le camp de Châlons pour se réarticuler, laissant aux Allemands les mains libres en Alsace et dans les Vosges.

Le même jour, à Spicheren (Forbach), l’Armée de Lorraine est bousculée de même et se retire dans la direction de Verdun, avec l’idée de protéger les accès de Paris. Mais les Français se font rattraper sur la Moselle, et après de très durs combats à Mars-la-Tour (le 16 août) puis à Saint-Privat (le 18), l’armée de Lorraine se retrouve enfermée dans Metz avec 180 000 hommes, et assiégée (le 20). La nouvelle armée de Châlons, reformée à partir de l’armée d’Alsace et toujours aux ordres de Mac Mahon, remonte alors vers le Nord-Est pour rejoindre Bazaine dont il ignore l’encerclement dans Metz comme sa position exacte. Mais Mac-Mahon, qui a été rejoint par l’Empereur, franchit la Meuse trop au Nord, entre Sedan et Mouzon, et se retrouve bientôt acculé sur la rive droite, coincée entre la frontière belge et deux armées allemandes qui le prennent en tenaille par le Sud et par le Nord. Le 2 septembre, Napoléon III, malade et profondément affaibli, capitule à Sedan.

La Ligne de feu, épisode de la bataille du 16 août 1870 à Rezonville — Pierre Georges Jeanniot

Une seconde phase « hybride »

La deuxième phase du conflit pourrait être aujourd’hui qualifiée « d’hybride », car elle se caractérise à la fois par une succession d’actions conventionnelles et non conventionnelles, sur fond d’effondrement politique et militaire français. Cette phase débute au lendemain de Sedan et ne se terminera qu’avec l’armistice, signé le 26 janvier 1871, puis avec le Traité de Francfort du 18 mai 1871 qui met fin à la guerre. Une fois les nouvelles de la défaite de Sedan – et l’humiliation de l’Empereur – connues à Paris, on proclame la République (le 4 septembre). Un « gouvernement de la Défense nationale » se met en place, avec la volonté de lever les masses populaires pour rejouer Valmy et les grandes heures de la Révolution française. Tandis que les Allemands arrivent à Paris le 20 septembre et encerclent la capitale qui refuse de se rendre, partout dans les provinces françaises, on lève des troupes et on essaye de former des unités conventionnelles. Gambetta, qui est à la tête de la délégation du gouvernement en province, tente depuis Tours puis Bordeaux de porter « l’union sacrée » des différentes factions patriotes, royalistes, orléanistes, communistes, républicaines qui forment à la hâte de nouvelles unités. Quatre armées sont formées : l’armée de la Loire, du Nord, de l’Est et des Vosges. Constituées de volontaires de toutes sortes, de gardes mobiles, de corps francs, de zouaves pontificaux (pour la Loire) ou des républicains italiens de Garibaldi (à l’Est), leur valeur comme leurs résultats seront inégaux. L’armée du Nord, aux ordres de Faidherbe, empêchera les départements du Nord et du Pas-de-Calais d’être envahis ; l’armée de la Loire rencontrera quelques succès avant d’être battue en janvier 1871 près du Mans ; l’armée de l’Est finira par se replier en Suisse. L’action de ces armées réussit certes à ralentir l’avancée prussienne, mais ne permit pas de briser le siège à Paris. Finalement, l’échec de ces armées de fortune et la capitulation, dans la honte, de Bazaine à Metz (le 19 octobre) finit d’annihiler le potentiel militaire français, ce qui mena directement à l’armistice du 26 janvier. Le traité de paix qui s’en suivit assura l’annexion de l’Alsace et la Moselle au nouvel Empire allemand, qui entre-temps, avait été déclaré à Versailles le 18 janvier 1871, ainsi qu’une période d’occupation de deux ans.

 

DEUXIEME PARTIE : LES GRANDES LEÇONS DE LA GUERRE DE 1870

L’oubli de ce qu’est la guerre 

Sur le plan politique, le monde de 1870 est un monde d’empires. De façon assez similaire à ce que nous connaissons aujourd’hui, puissance et richesse se partagent entre des empires « de référence », historiques et bien en place (la Grande-Bretagne, la France, la Russie), des empires sur le déclin (l’Empire ottoman, l’Espagne) et des « émergents » (les États-Unis d’Amérique). Des tensions existent entre ces empires, mais de manière générale, le monde est en paix depuis 1815. La France est stable et prospère, et le « concert des Nations » réussit tant bien que mal à juguler la montée des nationalismes, qui représente le grand défi de cette époque. Dans ce contexte, la guerre Franco-Prussienne est une surprise pour la population française, qui avait oublié depuis deux générations ce qu’était une guerre sur son territoire. On faisait confiance à la diplomatie et au « bon sens » pour pouvoir éviter un conflit armé entre voisins. Puis, une fois la guerre déclarée, sa durée comme sa violence étonnent. On pensait la guerre lointaine, on en cultivait une vision onirique : on ne s’imaginait certainement pas, en France, devoir endurer des mois de combat et le chaos politique, apercevoir des uhlans en reconnaissance dans les villages et des troupes allemandes stationnées dans les fermes de l’Est, du Nord ou de la Loire. Cependant, la population civile restera, toute chose égale par ailleurs, écartée des combats qui seront aussi intenses que brefs, et qui n’auront certainement pas l’ampleur de ceux de 1914. Ce sont surtout les armées des deux camps qui découvrent, en 1870, l’atrocité de la guerre moderne : à Mars-la-Tour, 30 000 morts et blessés jonchent le champ de bataille à l’issue d’une journée de combat. Au cours de la bataille de Saint-Privat, 15 000 Allemands tentent un assaut frontal : 6 000 seront mis hors de combat en moins d’une heure[8]. Le milieu du XIXe siècle est l’âge d’or de l’opéra et des grandes envolées lyriques – Aida de Verdi fait sa Première en décembre 1871, quelques mois après la fin de la guerre. Comment s’étonner dès lors que les officiers de 70 n’idéalisent pas la guerre, n’en fassent pas l’incarnation de la bravoure et du panache ? La guerre Franco-Prussienne est la concrétisation d’un mythe, mais aussi un dur retour à la réalité pour ces soldats d’élite qui étaient surtout habitués aux combats de la conquête coloniale. Lors de la bataille de Woerth, les unités françaises de cuirassiers à cheval montent à l’assaut et sont font décimer par les balles prussiennes, dans ce qui restera connu comme la grande charge de cavalerie de Reichshoffen ; à Sedan, le 1er septembre, les chasseurs d’Afrique de division Margueritte chargent également à cheval, et se font massacrer avec panache, ce qui arrachera cette exclamation au roi Guillaume, qui observe la bataille depuis le promontoire de Frénois : « Ah, les braves gens ! »[9].

La charge à Morsbronn – Tableau d’Édouard Detaille

 

La résurgence de conflits de haute intensité

À l’image de ces officiers pleins de bravoure, nous ne pouvons nous figurer aujourd’hui en Europe ce qu’est la guerre avec une majuscule. Comme ce fût le cas pour eux, deux générations s’interposent entre nous et le dernier conflit conventionnel de grande ampleur. De manière identique, nous cultivons tous, militaires et civils, des clichés sur ce que pourrait être la guerre, abreuvée d’une part par les récits historiques et de l’autre par la filmographie d’Hollywood. Certes, de nombreuses unités françaises, sans avoir vécu des engagements conventionnels, ont mené des actions de guerre, et nos observations des combats en Syrie ou en Ukraine nous donnent une idée assez précise de ce que pourrait être au XXIe siècle un conflit conventionnel. Mais il y a évidemment une différence majeure entre l’observation et la pratique. Le commandement français de 1870 avait parfaitement conscience de la nouveauté meurtrière des armées modernes comme de la violence d’un conflit de masse. Ils avaient, comme nous, pu en faire une expérience limitée lors de la campagne d’Italie ou à Sébastopol et avaient observé avec intérêt le déroulement de la guerre de Sécession. Mais cela ne les a pas empêchés de se faire bousculer par la violence des armes en août 1870, et de voir leur moral flancher devant la dureté des combats. Sommes-nous aujourd’hui dans une situation comparable à celle de 1870 la veille du conflit ? Nous pouvons légitimement nous le demander. Certes, nous vivons dans un monde en paix – comme l’était le monde en juillet 1870 – mais de plus en plus polarisé autour de grandes puissances engagées dans une mécanique de rivalité voire de confrontation.

Dans ce contexte, la résurgence d’un conflit conventionnel, de haute intensité, dans lequel la France serait engagée, seule ou avec ses partenaires ferait à coup sûr voler en éclats toutes nos certitudes. Le Chef d’Etat-Major des Armées (CEMA), le Général Lecointre, déclarait lui-même récemment devant la commission de défense de l’Assemblée nationale : « il faut être prêt à s’engager pour un ‘conflit de survie’, seul ou en coalition, rapidement et dans la durée ». Mais comment se prépare-t-on à un tel engagement ? Peut-être faut-il avant tout avoir l’humilité d’accepter de ne pas être prêt complètement. Il ne saurait avoir de conflit de grande envergure, surtout s’il advient par surprise, où « il ne manque pas un bouton de guêtre ». Nous irons même jusqu’à avancer que cette humilité s’organise : par la préparation de plans, par la mise au point de mécanismes réactifs (financiers et organisationnels) qui permettent de faire face à l’imprévu. La deuxième réponse pourrait être de garder en mémoire qu’une guerre totale est toujours possible, un « conflit de survie » pour reprendre l’expression du CEMA. La France de 1870 l’avait oubliée en organisant principalement son armée et sa marine autour de tâches expéditionnaires et de corps d’élite. Aujourd’hui, nous avons la possibilité de prendre les devants pour préparer ce « conflit de survie », car nous avons le recul historique qui permet la hauteur de vue, et parce que nous avons des Alliés avec qui combattre (ce que la France de 1870 n’avait pas). Nous pouvons donc nous poser des questions nécessaires sur l’organisation du soutien, sur la préparation opérationnelle des forces à un conflit majeur, sur la mobilisation de la masse qui aujourd’hui nous manque, que ce soit à travers la société française ou en s’engageant toujours plus avec nos Alliés.

Armées et batailles en 1870

Les armées de 1870 sont des armées de conscription. En France, un tirage au sort permettait de renouveler annuellement une partie du contingent, mais le format limité associé à des faibles crédits et à un système de passe-droit, par rachat du numéro de tirage, en faisait une armée de taille réduite et très proche d’un corps professionnel. Au contingent s’ajoutait une garde nationale, mais uniquement présente en1870 sur le papier, car les crédits et les ressources pour équiper cette garde étaient absents. En Prusse, la conscription suivait un système beaucoup plus évolué, car la Landwehr, qui venait en complément de l’armée régulière, était parfaitement encadrée et entrainée – ce qui a pu être vérifié dès 1866 lors de sa mobilisation contre l’Autriche. En juillet 1870, après avoir retiré les différentes troupes qui restèrent de faction dans les colonies ou la gendarmerie, les historiens estiment que les armées françaises comptèrent 280 000 hommes contre 500 000 Allemands. Ces armées sont véhiculées à pied, à cheval ou par chemin de fer, et sont accompagnées d’une volumineuse logistique, qui va de l’intendance aux munitions des canons. Les effectifs, nous le voyons, sont beaucoup plus limités que ceux de la Première ou de la Seconde Guerre mondiale, et sont beaucoup plus proches des effectifs de nos armées modernes. En conséquence, il n’y a pas, en 1870, de front continu – les effectifs et les moyens sont bien trop réduits pour que les deux adversaires tombent en garde, face à face, comme en 1914.

Le théâtre des opérations est donc divisé par un front discontinu, ou plutôt par une succession de fronts discontinus. Il est dès lors impossible de dire, à un moment donné, qui contrôle telle ou telle portion de terrain, puisqu’en fait personne ne la contrôle vraiment. L’avantage revient plutôt alors à celui qui a la supériorité numérique, ou surtout à celui qui est capable de prendre des initiatives et de saisir des opportunités rapidement : dans les deux cas, en 1870, les Prussiens. Le général de Gaulle, alors lieutenant-colonel, dressera le constat dans son ouvrage Le fil de l’épée[10] en 1932, des leçons erronées de la guerre de 1870. En effet, les tacticiens de la fin du XIXe siècle estimèrent bien à tort que le combat moderne donnait désormais la priorité à l’offensive, et que c’était ce manquement à cette règle nouvelle qui avait valu la défaite aux armées françaises. Ils en tirèrent un nouveau dogme, celui de l’offensive à outrance, qui se révéla totalement inadapté quand les effectifs devinrent dix fois supérieurs et le front une simple ligne continue. Au lieu de générer de la mobilité, le dogme de l’offensive, en lançant des dizaines de milliers de combattants sur les mitrailleuses allemandes, mena au blocage tactique et aux hécatombes de l’été 1914.

C’est là un épisode bien connu de l’histoire de la pensée militaire française, mais qui ne cesse encore de nous questionner. Car nous comprenons maintenant aisément, forts de cette mémoire militaire, qu’il doit y avoir des doctrines, mais pas des dogmes, et que là où la paresse intellectuelle nous indique faussement des recettes prétendues parfaites, il n’y a que l’intelligence de situation qui triomphe sur le champ de bataille. Mais sommes-nous si certains, que voulant libérer la pensée de ses carcans, nous n’en bâtissons pas d’autres, encore plus rigides ? Cet épisode de la pensée militaire invite à une profonde introspection. Car n’est-ce pas la tendance naturelle de tout individu en société que de proposer à son chef ou à son supérieur, par coupable facilité ou par vulgaire ambition, les solutions qui plaisent plutôt que celles qui pourraient emporter la victoire ?

Le cimetière de Saint-Privat – Tableau d’Alphonse de Neuville

Planifier et conduire des opérations

Ces questions nous amènent directement à l’art de la planification et de la conduite des opérations. En 1870, les combats sont des combats de rencontre. À Woerth comme à Spicheren, les combats sont engagés par les éléments de têtes qui ne comprennent pas qu’ils ont à faire au gros de l’ennemi, et le moment et le lieu de la bataille s’imposent aux généraux des deux camps plutôt qu’ils ne l’imposent. Systématiquement, le chef militaire de 1870 se fait manœuvrer par les évènements, systématiquement il se place en réaction face à ceux-ci. Il y a là matière à réflexion. Certes, les armées de l’époque ne disposent de pratiquement aucun renseignement sur l’ennemi, hormis les éclaireurs de cavalerie légère. Le chef militaire est constamment plongé dans le brouillard de la guerre. Mais peut-on imaginer qu’aujourd’hui cela soit différent ? Nous avons beau disposer de puissants capteurs de renseignement, le tempo extrêmement rapide des opérations nous met constamment dans la difficulté de pouvoir analyser et exploiter les informations collectées dans les temps impartis. Dans le cas de 1870, il se passe moins de quinze jours entre la déclaration de guerre (le 19 juillet) et les premiers combats début août. Imagine-t-on aujourd’hui quelle pourrait être la rapidité du déclenchement des opérations dans le cas d’un conflit de haute intensité ? Même si celui-ci ne se déroule pas aux frontières de la France métropolitaine, la soudaineté du conflit risque de faire effondrer toutes nos certitudes, que celles-ci soient stratégiques ou tactiques, comme le fit du point de vue sanitaire la crise du coronavirus en mars 2020. Dès lors, on risque fort de se reposer inéluctablement sur le « flair » du chef, c’est-à-dire cette capacité à exploiter au mieux les bribes de renseignement dont il dispose, à exécuter et à amender un plan qui est clair et de pouvoir reprendre l’ascendant sur les évènements qui ne cessent de le bousculer.

France – Allemagne : la question de la planification

À l’automne 1870, la différence dans ce domaine va être particulièrement nette entre le commandement français et le commandement prussien. Clausewitzien convaincu, Moltke dispose d’un plan associé à une volonté tactique : rechercher la bataille décisive avec le gros des armées françaises, puis les neutraliser par une manœuvre d’encerclement. Son état-major envisage, au début de la guerre, que cette bataille décisive pourrait avoir lieu en Lorraine, quelque part à l’ouest des Vosges, peut-être entre Nancy et Lunéville. Il dispose alors ses trois armées en conséquence. Mais les événements viennent le bousculer : les combats s’engagent sur la frontière, à la fois en Moselle et en Alsace, et complètement malgré lui. Du côté français, l’état-major dispose d’un plan qui porterait les armées françaises en territoire allemand, mais les généraux français ne disposent pas vraiment de tactiques pour le mettre en œuvre. Fin juillet, les considérations politiques et l’état désastreux de la logistique générale forcent à abandonner les ambitions offensives et le commandement se contentera de porter les troupes sur la frontière. La suite est connue : Moltke ne respectera certainement pas son plan à la lettre, mais il réussira à encercler et à faire capituler les deux armées françaises, à Metz et à Sedan. Il en sera ainsi durant toute la durée du conflit : les Français ne cesseront d’être manœuvrés beaucoup plus par les évènements que par les Allemands.

Dans ses mémoires, le Général Trochu, gouverneur militaire de Paris pendant le siège en fera modestement l’aveu : « Je n’ai jamais eu d’idée stratégique ni tactique »[11]. La manœuvre de Moltke n’était probablement pas la meilleure, et les premiers travaux de la nouvelle École de Guerre, fondée à Paris en 1873 après la guerre, en ont montré les limites[12]. Mais Moltke a pu, grâce à son plan et à son idée de manœuvre, surmonter les événements et parvenir à les mettre à sa main. L’art de la guerre commence avec ce type de planification, dynamique. Les plans sont imparfaits, subjectifs, souvent limités. Mais mieux ils sont construits, mieux ils pourront être, le jour venu, amendés ou abandonnés. Aujourd’hui est enseignée dans les armées européennes la COPD[13], la méthode de planification de l’OTAN. Plus personne ne met sérieusement en doute la vertu de la planification même si l’observateur avisé notera que les méthodes de l’OTAN, rigides et formatées, ont encore du mal à être bien comprises et appliquées en France.

Surtout, dès qu’une crise survient, que ce soit en opération ou en exercice, le même observateur croisera encore de nombreux officiers adeptes de la « conduite pure » ou du « on s’adapte et on verra bien ».  Ce comportement, qui consiste à s’affranchir soudainement des plans existants pour gagner en réactivité, est aussi très présent dans les administrations civiles ou dans les grandes entreprises, où la culture de la planification est moins présente dans que les armées. Plus encore, cette attitude est aujourd’hui accentuée par les besoins court-termistes des échelons politiques ou par celui de faire le « buzz » sur les réseaux sociaux. Enfin, cet observateur notera que des grands chefs militaires, des grands patrons ou des décideurs politiques, face à l’immédiateté d’une situation de crise, préfèrent compter sur l’intuition et se réunir avec deux ou trois conseillers privilégiés ou visiteurs du soir pour remettre en cause les plans savamment élaborés par leurs officiers d’état-major ou leurs administrations. Le général de Gaulle notait déjà ce genre de comportement dans Le fil de l’épée et faisait le lien avec la guerre de 1870 : « les soldats, constatant par la pratique l’insuffisance du savoir, s’en remettent à la seule inspiration ou au gré du destin. L’armée française du Second Empire manifestait un tel état d’esprit : « On se débrouillera ! » disait-elle »[14]. Aussi, les leçons de septembre 1870 continuent à nous rappeler que l’association d’un plan, même moyen, et d’une volonté, même incertaine, vaut toujours mieux que de tomber brutalement en garde à la frontière, sans tactique et sans idées.

La mobilisation et la logistique

Le Lieutenant-colonel Rousset, dans son cours à l’École de Guerre en 1896[15], expliquait ainsi le fonctionnement de « l’intendance »[16] pendant la guerre de 1870 : « À cette époque, l’Intendance, investie à la fois de la direction, de l’exécution et du contrôle, jouissait d’une indépendance absolue que tempéraient seules quelques instructions ministérielles de principe. L’autorité des généraux était nulle, aussi bien en temps de guerre qu’en temps de paix, et ses membres, agissant en qualité de délégués directs du ministre, traitaient les affaires administratives complètement en dehors du commandement ». Comme le souligne Michel Goya[17], celui qui connaît un peu l’organigramme actuel des Armées remarquera la similitude avec l’organisation actuelle de notre soutien – une similitude uniquement vraie pour le fonctionnement organique, car la totalité du soutien en opération est aujourd’hui placée sous les ordres du commandement de théâtre. Si on s’accorde pour dire aujourd’hui, jusqu’au plus haut niveau des armées[18] françaises, que cette organisation, issue des réformes de 2008 et calquée sur le monde civil, est préjudiciable à la préparation opérationnelle des forces, ce n’est pas le seul enseignement que l’on peut tirer des problèmes de logistique de 1870.

En juillet, la mobilisation en France est un désastre complet. Alors que tout semblait bien préparé, les deux étapes de la mobilisation, la concentration et le mouvement des troupes s’entremêlent dans la plus grande confusion. Certaines unités se constituent vaille que vaille, directement dans les gares de l’Est. L’équipement, les munitions, l’habillement et surtout la santé ne suivent pas : en août, on ignore le volume exact de soldats français présents sur la frontière, et ceux-ci se nourrissent parfois, voire logent, grâce à l’habitant. À Saint-Privat, les soldats français n’ont pas d’eau à boire pour ce qui fût la plus terrible journée de combat de la guerre. Durant le siège de Metz, nous dit Rousset, il y a un seul médecin pour soigner, panser et opérer 400 à 500 blessés.

La guerre coloniale ne prépare pas à la guerre moderne

Si l’organisation défaillante du soutien est en partie responsable de cet état de fait, le commandement porte aussi sa responsabilité. En effet, le chef militaire français de 1870 est avant tout un colonial : sa carrière et son renom se font principalement dans des opérations lointaines, en Afrique ou en Extrême-Orient, où il commande de faibles effectifs et où il est soutenu par la population locale. Celui qui deviendra la figure de l’officier méhariste, qui commande des centaines de kilomètres carrés de désert avec quelques compagnons et une poignée d’unités indigènes ne se préoccupe pas du soutien : « l’intendance suivra »[19]. Si l’on rajoute le fait que ce soutien dépend d’une chaîne à part, il suffit dès lors au chef militaire de blâmer ces « messieurs de l’intendance », geste dont beaucoup ne se priveront pas lorsqu’il s’agira de régler des comptes à l’issue de la guerre. Peut-être touchons-nous ici à un trait sociologique particulièrement intéressant de l’officier français, qui n’aime pas trop s’intéresser aux affaires de logistique et de soutien, pourvu que celles-ci suivent. S’il s’agit du soutien de petites unités, disons du volume de la brigade, jusqu’à 5 000 hommes, c’est effectivement le cas : on peut partir à l’aventure l’esprit libre, et l’intendance suit, comme c’est généralement le cas pour les départs en opération extérieure – et cette agilité est assurément un atout considérable des armées françaises. Mais il en va autrement dès qu’on pense en « gros » volumes, c’est-à-dire 10, 20, 60 000 hommes. À ce niveau-là, la planification des opérations doit d’abord être une planification de la logistique, et c’est la manœuvre tactique qui vient ensuite s’adapter à ce que peut faire la logistique. La planification française s’avère brutalement inadéquate, fin juillet 1870, parce que l’échec de la mobilisation empêche de concrétiser les ambitions d’une offensive en Allemagne.

À l’inverse, le plan de l’état-major de Moltke est avant tout un plan logistique et ses officiers planifient en termes d’élongation des chaînes de soutien, de transport et de munitions. Après 1870, la France modifia complètement son organisation et sa conception du soutien, ce qui fit que les grands succès de l’été 1914 sont surtout des grands succès logistiques. Mais l’actualité militaire prouve que ce sujet est loin d’être clos, comme le montrent plusieurs exemples emblématiques : il n’y a toujours pas de mobilité militaire en Europe (en cas de crise à l’Est du continent, nos équipements devront répondre à autant de procédures de douanes que de frontières à traverser) ; nos capacités de transports stratégiques sont toujours très limitées ; le manque d’exercices en grandeur nature (LIVEX) de très grande ampleur, nous oblige trop souvent à simuler la logistique interalliée en exercice, et donc à prendre le risque de ne constater la défaillance de « l’intendance » que les premiers jours de la vraie crise.

Les places fortes et le retour de la géographie

La guerre de 1870 est peut-être le dernier grand conflit dans lequel les places fortes ou les forteresses jouèrent une importance vitale. Ces places fortes sont des ensembles de fortifications, qui sont construites bien souvent en prolongement des citadelles Vauban. Mais elles peuvent être aussi des structures très modernes, comme les forts qui entourent Paris (fort de l’Est, Vincennes, Kremlin-Bicêtre, etc.) qui datent de 1840 et qui défendirent la capitale durant le siège. Ces forts permettent de cantonner des troupes, d’interdire le franchissement d’un axe ou la saisie d’une ville : ils disposent de lourdes pièces d’artillerie qui s’appuient entre elles, ce qui rend la saisie des forts indispensable pour l’ennemi tout en lui demandant un effort conséquent. L’efficacité d’un réseau de places fortes dépend surtout de la géographie. Un réseau bien disposé de places fortes permet d’entraver grandement la progression de l’adversaire et même si elles sont contournées, elles continuent à représenter une menace majeure pour son train logistique et conservent une puissante symbolique. À l’automne 1870, les Allemands décident ainsi de s’avancer de l’Alsace vers le Sud, en direction de la vallée du Rhône. Pour réaliser ce mouvement, deux couloirs de mobilité sont possibles : à l’ouest des Vosges ou bien par l’Est, à travers la plaine d’Alsace puis en longeant le Jura et la frontière suisse. Or, deux places fortes françaises tiennent encore : Langres, qui bloque les accès ouest, et Belfort, qui ferme la plaine d’Alsace. Les Allemands perdent du temps à les assiéger, puis contournent Langres pour saisir Dijon. Au final, la résistance de ces deux places leur aura fait perdre de longs mois, surtout dans le cas de Belfort, qui grâce à la géographie, interdit complètement le couloir de mobilité Est. De plus, grâce une remarquable défense mise en œuvre sous les ordres du Colonel Denfert-Rochereau, Belfort ne sera jamais conquise et ses troupes se retireront à l’Armistice avec les honneurs militaires[20]. Mais après 1870, les places fortes perdent leur intérêt stratégique et tactique, quand l’aviation et l’artillerie longue portée permettront de s’affranchir de la géographie terrestre. L’échec de la ligne Maginot, en 1939, finit de décrédibiliser la place forte comme objet d’utilité militaire (même si les forts de la ligne Maginot n’ont pas failli en eux-mêmes, puisque c’est l’ensemble de l’ouvrage qui a été contourné) et elle devient une relique de l’histoire militaire.

L’actualité des places fortes

Mais n’aurait-on pas abandonné trop vite ce concept ? Deux éléments méritent là-dessus notre réflexion. Tout d’abord, il semblerait que l’on monte encore aujourd’hui des places fortes sans le savoir, mais qu’en le faisant justement sans le savoir, on prenne le risque de le faire mal. Lorsque nous érigeons des bastion walls autour de nos FOB, en Afghanistan, en Irak, pour pouvoir résister à des tirs de roquettes improvisées, et que celles-ci deviennent à leur tour un objectif symbolique pour l’adversaire, ne continuons-nous pas quelque part de bâtir des places fortes à l’ancienne ? Pourtant, le savoir-faire tactique ou stratégique de la place forte n’est plus enseigné dans nos écoles occidentales[21], de même que son corollaire, la poliorcétique, c’est-à-dire l’art du siège. C’est regrettable, car des dispositifs simples de tranchées et de piques, comme le maîtrisaient parfaitement les légions romaines, permettraient peut-être aux armées du Sahel de faire face aux nombreuses attaques des groupes armés terroristes contre leurs emprises isolées. Quant à la poliorcétique, les difficultés rencontrées par l’armée irakienne appuyée par la coalition internationale pour assiéger Mossoul en 2016 et 2017 montrent que cet art est toujours bien vivant.

Le deuxième élément de réflexion est celui du « retour de la géographie ». Face à la menace aérienne, les armées modernes se sont équipées de puissants moyens de défense sol-air, et dans l’éventualité d’un conflit contre un adversaire avec un format d’armée équivalent, il n’est pas certain aujourd’hui que les nations occidentales disposent de la supériorité aérienne totale. Plus encore, les conflits de demain pourront se tenir au milieu de grandes bulles A2/AD (déni d’accès et interdiction de zone), c’est-à-dire dans des zones pratiquement privées de moyens aériens. Dans ce contexte, les éléments de la géographie terrestre risquent fort de redevenir prépondérants dans la manœuvre. Enfin, avec l’émergence de la menace cyber et des villes connectées, peut-être que le concept de place forte devrait évoluer pour entrer dans l’ère du cyberespace. Nous pourrions ainsi imaginer demain un réseau de « places fortes 2.0 » qui comprendrait des moyens de défense physiques (barrières, murs, blindage), des moyens de défense 3D (défense sol-air) et des moyens de défense cyber (un Internet contraint dans un lieu donné par une succession de pare-feu et des outils de Lutte Informatique Défensive), et qui serait donc capable de contraindre la géographie cette fois-ci dans ses quatre dimensions. En résumé, les places fortes et forteresses ont dominé l’art militaire depuis les premières civilisations et nous avons peut-être fait une erreur d’abandonner leur concept si brutalement. Au contraire, les quelques hypothèses que nous pouvons avancer sur les potentiels conflits de demain nous invitent à ressortir la place forte des cartons poussiéreux et à réfléchir à ce que pourrait être, en 2020, la « place forte 2.0 ».

A gauche les fortifications de Belfort pendant le siège et à droite une FOB en Afghanistan. On remarque que les fortifications de Belfort épousent le paysage et suivent une géométrie oblique pour résister aux tirs d’artillerie.

 

TROISIEME PARTIE : LA QUESTION DU COMMANDEMENT

La Grandeur et les défaillances des chefs militaires

Les chefs militaires de 1870 ont été jugés après la guerre comme les grands responsables du désastre. On retrouve en 1871 les mêmes critiques qui seront adressées aux généraux de 1940, et l’opinion populaire considère largement que le soldat français s’est bien battu, mais qu’il a été mal commandé. Pourtant, le général de 1870 n’est pas celui de 1918 ni de 1940 ; il en même plutôt la figure opposée. Nous sommes bien loin, en 1870, du général Gamelin qui savoure le 19 mai 1940 un déjeuner copieux, « un véritable banquet de noces », alors que le front est percé[22]. Le chef de 1870, lui, est au centre de l’action : il bondit, il court, il montre l’exemple. Il se bat avec panache et fougue, habitué qu’il est des campagnes expéditionnaires, et sait que c’est de l’avant qu’un chef mène sa troupe. Bien souvent, il est blessé ou meurt à la tête de ses hommes. Le 4 août, le général Abel Douay tombe au-devant de sa division lors des tous premiers combats à Wissembourg. À Sedan, Mac Mahon est gravement blessé avant le début de la bataille – ce qui lui évitera de connaître un déshonneur comparable à celui de Bazaine et lui permettra de poursuivre la carrière politique que l’on connaît. En fait, le général et les officiers de 1870 mènent leurs hommes, mais ce faisant, ils ne commandent pas. Habitués des petites passes d’armes, ils oublient que l’art ou la science du commandement c’est d’abord celui d’ordonner des troupes[23], et qu’on ne dirige pas sous le feu dix mille hommes comme l’on en dirige cent ou deux cents.

« À Rezonville, nous dit le Général de Gaulle, le maréchal Bazaine ne prend, de la journée, aucune disposition d’ensemble, n’assigne pas de mission précise à des corps d’armée qui débouchent successivement sur le champ de bataille, mais parcourt sans cesse le terrain et, dédaigneux du danger, s’occupe ici de conduire un bataillon, là de placer une batterie »[24]. L’opinion ne s’y trompe pas, et restera cette phrase célèbre de Clemenceau à propos du suicide du général Boulanger, figure emblématique du soldat de 1870, de la Cochinchine et de la Tunisie : « Il est mort comme il a vécu, en sous-lieutenant ». Cette témérité, associée à un manque complet de hauteur de vue, est peut-être la caractéristique la plus prégnante de l’officier de l’époque, et probablement une cause centrale des échecs sur le champ de bataille. Peut-être ce comportement nous explique aussi bien mieux, a posteriori, celui des généraux de 1914 et de 1939, qui tirant là aussi les enseignements de 1870 avec excès, se tenaient souvent fort loin de la troupe.

Quelle place pour le chef ?

Aujourd’hui, les leçons de tous ces conflits ont eu le temps de mûrir, et la place du chef est devenue quand même bien plus équilibrée, d’autant que les armées occidentales disposent de moyens de transmissions tactiques qui bien entendu n’existaient pas à l’époque. Mais disons-le franchement, le spectre de 1870 et la tentation des officiers français de commander leurs troupes comme des « sous-lieutenants » guettent encore. L’officier de 2020 est du point de vue des campagnes qu’il mène, bien proche du colonial de 1870 : il commande de maigres effectifs, issus de troupes d’élite, face à un ennemi qu’il peut, somme toute, manœuvrer assez facilement. De plus, avec l’avènement du méta-système Scorpion, chaque échelon subordonné va gagner de plus en plus d’autonomie, et le commandement tactique va perdre sa verticalité pour devenir très horizontal. C’est bien pourquoi, tandis que les systèmes d’information et de communication se développent aujourd’hui de manière exponentielle, les questions sur la place du chef sur le champ de bataille, et sur l’art ou sur le style de commandement restent encore profondément ouvertes.

L’organisation du commandement en 1870

Cette question des systèmes d’information et de communications est à relier à un autre aspect de la guerre de 1870, qui est celui du C2[25], c’est à dire à celui de l’organisation du commandement. Le monde militaire de 1870 est dominé par quelques grands noms (Bazaine, Canrobert, Mac Mahon) et le C2 de l’armée française est articulé plutôt en fonction des querelles de clocher ou des attributions de ces maréchaux que des considérations tactiques. Au début de la guerre, la question se pose ainsi du remplacement de Mac Mahon comme gouverneur de l’Algérie, ce à quoi Napoléon III répond « Cette guerre sera pour le maréchal une petite distraction ; il continue à être gouverneur général »[26]. Le commandement militaire sous le Second Empire entretient aussi des liens ambigus avec le monde politique, accentués par le fait que le siège de ministre de la guerre est occupé la plupart du temps par un officier général. Il résulte de tout cela une organisation tortueuse du C2 qui se traduit par des maladresses et des déconvenues sur le champ de bataille : telle unité ne sait à tel moment qui la commande ; tel officier refuse de prendre des décisions parce qu’on ne lui a pas dit de les prendre, ou parce qu’il ne comprend pas quel est son périmètre : « On voit, le 16 août 1870, à Rezonville, le maréchal Canrobert, ayant engagé vers le bois de Tronville les unités qu’il a sous la main, discernant fort bien que la décision pourrait être obtenue à sa droite si l’on y portait quelque effort, mais en se gardant de le faire parce qu’on ne le lui a pas dit, bornant son action à observer le combat sans chercher à le diriger, fumant cigare après cigare à son poste de commandement de la voie Romaine et recevant les obus avec philosophie. »[27]

   Le commandement de 1870 : de gauche à droite, les maréchaux Bazaine, Mac Mahon et Canrobert

Ces déconvenues sont accentuées par les transmissions stratégiques qui sont encore balbutiantes avec le télégraphe. Le 22 août, Mac Mahon reçoit le dernier télégramme de Bazaine, qui date de trois jours plus tôt et qui lui dit « Je compte toujours prendre la direction du Nord et me rabattre sur Montmédy ». C’est ce télégramme qui décide Mac Mahon à faire mouvement vers le Nord depuis Châlons et de traverser la Meuse si haut, tandis qu’en réalité Bazaine est enfermé dans Metz avec son armée, sans télégraphe ni moyens de communication, et qu’il ne peut plus faire parvenir sa situation. Enfin, on observe une confusion totale entre ce qui relève du niveau stratégique et du niveau tactique. L’Empereur se trouve au côté des armées, mais à partir de fin août il ne commande plus ; il se contente d’errer, malade, entre les unités en lançant des discours en l’air. À l’inverse, le ministre de la guerre et le Président du conseil envoient des directives très précises de mouvements de troupes qui sont accueillies avec doute par les maréchaux, lorsqu’elles sont reçues. Enfin, durant la deuxième phase du conflit et le siège de Paris, la transmission des ordres entre le gouvernement et la délégation de Tours ne peut se faire que par des messages transportés par montgolfière, ce qui est extrêmement hasardeux : sur 65 ballons lancés de Paris, 47 arrivent à destination, et des ballons portés par le vent atterrissent un peu partout, y compris en Norvège !

La question de l’organisation du commandement aujourd’hui

Face à ces problématiques de transmissions et de C2, la prudence nous invite là encore à beaucoup d’humilité. Les chefs militaires de 1870 n’ont pas nécessairement conscience, avant le début de la guerre, de la mauvaise organisation du commandement, puisque cette organisation avait permis aux armées de remplir tous leurs objectifs. Gardons-nous donc d’un jugement trop radical a posteriori et imaginons-nous au contraire la réaction du chercheur ou du stagiaire de l’École de Guerre qui se penchera, dans cent ou deux cents ans, sur la cohérence de notre commandement aujourd’hui en opération. Il constatera probablement que les C2 de nos coalitions interalliées sont parfaitement illisibles pour le non-initié : entre les questions de soutien national, la délégation ou l’absence de délégation d’OPCOM, les bascules d’OPCON et de TACON, il faut assurément une grande expertise pour comprendre du premier coup d’œil qui commande qui en milieu multinational – et c’est sans compter les problématiques liées aux systèmes d’information et de communication qui viennent se greffer sur ces organigrammes. Or, c’est bien dans un cadre multinational que nous devrons agir dans le cas d’un conflit majeur, peut-être contre un adversaire avec un format d’armée équivalent, et dans ce cadre nos C2 risquent fort de ressembler à des « usines à gaz » qui plus que des ordres, serviront à générer des maladresses et des malentendus. Pour le dire clairement : nos C2 en coalition sont beaucoup trop politiques et pas assez militaires. Ils conviennent bien pour des opérations limitées ou lorsqu’il s’agit avant tout de montrer le drapeau, c’est-à-dire de montrer l’engagement d’une Nation dans une mission. Mais si une crise majeure vient à se déclencher avec un tempo extrêmement rapide, soit ces organigrammes démesurés précipitent les organes de décision dans le chaos par leur complexité, soit ils devront être reconstruits à la va-vite, le premier coup de feu venu, vers quelque chose de plus simple et de plus efficace.

En second lieu, le chercheur de 2120 s’interrogera également sur cette problématique d’écrasement des niveaux stratégiques, opératifs et tactiques, qui existait déjà en 1870, mais qui a eu tendance à s’accroître avec la modernisation des moyens de télécommunications. Certes, le risque de malentendu dû à la réception tardive d’un télégramme parisien s’est en grande partie évaporé ; mais le risque d’une décision tactique prise trop rapidement et au mauvais niveau, en réaction à un événement d’ordre politique ou d’un « buzz » devient peu à peu un invariant de la guerre moderne. Aussi, il n’y a pas d’organisation du commandement parfaite, conclura probablement notre chercheur du futur. Mais nous noterons avec lui qu’il n’y pas eu un seul conflit en France, depuis la fin des guerres napoléoniennes, où l’organisation du commandement n’ait pas été remise en cause après-guerre, que ce soit à cause de structures trop complexes ou des querelles de trop fortes personnalités. Espérons que les écueils de 1870 et des autres guerres passées puissent nous rappeler qu’en matière de commandement, le bon sens et la simplicité restent les deux leviers principaux pour éviter les maladresses et les malentendus.

Le procès de Bazaine en 1873, illustré par les journaux d’époque. Jugé coupable pour s’être laissé enfermer dans Metz et pour avoir capitulé de son propre chef (Bazaine n’avait pas reconnu la République du 4 septembre 1870), Bazaine est condamné à mort. Sa peine sera commuée à vingt ans de prison par Mac Mahon, alors Président de la République, ce qui inspirera à Victor Hugo ce commentaire : « Mac Mahon absout Bazaine, Sedan lave Metz. L’idiot protège le traitre. » 

« Le souvenir, c’est la science »

Le 15 août 1859, trois cents officiers sont réunis pour un banquet impérial aux Tuileries. Napoléon III lève alors un verre à la santé des victoires passées et des victoires à venir, et il proclame « Que le souvenir des imperfections signalées revienne à votre mémoire, car pour tout homme de guerre, le souvenir c’est la science même ! ». L’Empire français devient un Empire où le soleil ne se couche jamais, et l’armée française est victorieuse dans toutes ses aventures. Pourtant, dix ans plus tard, elle est écrasée par des armées allemandes supérieures, en moins de deux mois, et l’Empereur malade capitule dans la honte à Sedan. Et le souvenir des imperfections d’alors continue de revenir à notre mémoire, car si plus d’un siècle nous sépare de Sedan et de Metz, le monde, la France et les armées de 1870 ne sont finalement pas si éloignées du monde, de la France et des armées de 2020.

Peut-être que le plus grand enseignement que nous devrons garder de 1870, au-delà de toute considération guerrière, est surtout celui de l’humilité. Officiers, généraux, politiciens de 1870 percevaient le monde avec beaucoup de suffisance et beaucoup de certitudes : ces certitudes s’envolèrent rapidement avec la guerre, puis avec la défaite, et laissèrent leur place à l’amertume et aux règlements de compte. Mais sommes-nous si différents ? Du simple soldat jusqu’au décideur politique, nous avons tous confiance dans notre outil de défense, et c’est légitime et bienheureux. Mais de la confiance à la suffisance, il n’y a qu’un pas qui est parfois vite franchi : quel officier ou spécialiste du monde de la défense n’a pas entendu dire aujourd’hui – ou n’a pas dit soi-même – que « l’armée française est la seule armée d’Europe, Britanniques mis à part, qui soit encore opérationnelle et qui sache encore faire la guerre », ou d’autres poncifs comme « dans la vraie vie, tel ou tel évènement n’arrivera jamais » etc. Prenons donc le temps de nous arrêter et de nous regarder dans un miroir : car si la guerre de 1870 reste aujourd’hui tellement d’actualité, c’est probablement parce qu’elle rappelle à chacun la nécessité d’être profondément humble face aux évènements, et de ne cesser de remettre en doute ses certitudes.

Notes

[1] Il serait intéressant d’étudier, à ce propos, dans quelle proportion la guerre de 1870 constituait une « matrice de pensée » pour les décideurs militaires et politiques des deux guerres mondiales. Comme le souligne François Roth, on peut difficilement comprendre le 18 juin du Général de Gaulle si l’on n’a pas en mémoire le siège de Paris et le refus d’un armistice par Gambetta et par le Gouvernement de Défense nationale.

[2] Le lecteur pourra se tourner notamment vers François Roth : la guerre de 1870, Fayard, 1990

[3] Tandis que la Prusse s’était rangée officiellement aux positions françaises sur la succession du trône d’Espagne, la dépêche d’Ems, qui est un courrier du Roi Guillaume falsifié par Bismarck, laissait entendre que le Roi de Prusse avait ouvertement humilié l’Ambassadeur de France venu lui rendre visite – ce qui s’avéra complètement faux, mais qui radicalisa l’opinion française

[4] Déclaration du maréchal Le Bœuf, ministre de la guerre au Corps législatif en juillet 1870 « Nous sommes prêts et archiprêts. La guerre dut-elle durer deux ans, il ne manquerait pas un bouton de guêtre à nos soldats. »

[5] Discours d’Émile Ollivier, président du Conseil au Corps législatif, juillet 1870 « Nous déclarons la guerre d’un cœur léger. »

[6] En l’occurrence la bataille navale de La Havane du 9 novembre 1870 qui fut le seul véritable engagement naval de cette guerre.

[7] Alain Gouttman : la grande défaite 1870 – 1871, Editions Perrin, 2015

[8] François Roth, op. cit., empl.1352.

[9] « Ach, die tapferen Leute ! »

[10]  Charles de Gaulle : le fil de l’épée, Tempus Perrin, 1932.

[11] Cité par François Roth, op. cit., empl. 4889.

[12] Le Maréchal Foch, dans son cours à l’École de Guerre, écrivait que « Moltke n’était qu’un chef d’état-major ».

[13] Comprehensive Operational Planning Directive.

[14] Charles de Gaulle, op. cit., empl.465.

[15] Léonce Rousset : Histoire générale de la guerre franco-allemande (1870 – 1871), Jules Tallandier éditeur, 1896

[16] Appellation qui regroupait à l’époque l’ensemble de la logistique et du soutien.

[17] https://www.asafrance.fr/item/libre-opinion-du-colonel-er-michel-goya-2.html, « si tu veux la paye, ne prépare pas la guerre », décembre 2016, consulté le 30/03/2020.

[18] https://www.la-croix.com/France/Securite/armees-face-defi-leur-organisation-2018-09-07-1200967105, consulté le 30/03/2020

[19] Citation attribuée au Général de Gaulle.

[20] Acte de bravoure qui permettra à Belfort, ville alsacienne, de ne pas être annexée à l’Allemagne par le Traité de Francfort.

[21] Ce n’est en revanche pas le cas pour les savoir-faire techniques, qui continuent en partie à être enseignés à l’École du Génie.

[22] André Beaufre : Le drame de 1940, Plon, 1965.

[23] Charles de Gaulle, op. cit., empl.480 : « on demandait au maréchal Pétain ce qui lui paraissait, dans l’action, réclamer le plus grand effort : « c’est d’ordonner ! » répondit-il ».

[24] Charles de Gaulle, op. cit., empl. 511.

[25] Command and Control.

[26] François Roth, op. cit., empl.569.

[27] Charles de Gaulle, op. cit., empl.503.