Mondes méditerranéens

La crise du Covid-19 : un “ensauvagement” du monde ? – par William Leday

Avec la crise systémique provoquée par la pandémie mondiale, l’ordre international est plus désordonné voire anarchique que jamais. La crise du Covid-19 signe-t-elle la fin du multilatéralisme, du libre-échange ou encore de l’Union Européenne ? Est-on à l’aube d’un nouvel ordre mondial ? William Leday, diplômé de la 29ème Session Méditerranéenne des Hautes Etudes Stratégiques de l’institut FMES et enseignant en relations internationales à Sciences Po, nous livre son analyse.

 

Donald Trump, Président des Etats-Unis (Crédits photo: Gage Skidmore/ Flickr)

 

Alors que plus de la moitié de l’humanité se trouve confinée, les Etats poursuivent leur compétition stratégique sur une scène internationale tourmentée. Sur celle-ci, la liste des victimes est longue, on y recense : le multilatéralisme, son pendant institutionnel qu’est l’ONU, le libre-échange et l’Union européenne dont le projet pourrait faire naufrage. En ce sens, le Covid-19 est bien plus qu’une crise sanitaire, elle provoque à l’échelle internationale, comme sur le plan sociétal, une crise existentielle, et l’on assiste à une accélération aussi rapide que brusque des tendances lourdes travaillant en profondeur les relations internationales. Si on ne prend garde, le jour d’après se caratérisera à court terme, pour paraphraser Thérèse Delpech, par un ensauvagement des rapports entre les Etats qui ne sera pas sans rappeler les années 30. Ces dernières avaient vu non seulement l’échec de la Société des Nations, mais aussi la fin d’un monde – celui que Stefan Zweig a magnifiquement raconté dans son essai autobiographique posthume, Le monde d’hier. Dans le monde de demain, la scène internationale ressemblera plus que jamais à un champ de bataille où s’exacerbera un affrontement dont l’enjeu est, ni plus ni moins, la capacité à lire et dire le monde.

Une désagrégation du système international.

De simple crise sanitaire, le covid-19 s’est mué, sur la scène internationale, en crise existentielle qui accélère au grand jour les changements en cours. Pour le plus grand bonheur des néo-réalistes et des partisans du hard power, nombreux aux responsabilités, cette scène tend à devenir plus hobbesienne et c’est sur le cadavre embaumé du multilatéralisme que ce regain de réalisme (re)fait son lit.

Ainsi, comme de nombreux observateurs le commentent depuis un mois, la crise du multilatéralisme connait un degré de gravité inédit. Cette crise peut être illustrée tant par la faillite morale que connait l’OMS que l’incapacité de l’ONU à émettre la moindre résolution sur un domaine qui avait fait l’unanimité au moment de la crise des virus Ebola, du SRAS ou du H1N1. Cette faillite du multilatéralisme se double de celle de la diplomatie des conférences, puisque le G7 dont la présidence incombe à Donald Trump, lequel a proposé sa préparation au président Macron, ne se réunira pas avant cet été. Sur ce même plan, l’initiative du président français visant à organiser un sommet du P5 (le P5 désignant les cinq puissances de l’ONU) ne rencontre pas plus d’échos. Ce projet sommet de la dernière chance pour sauver la face d’un multilatéralisme aux abois suscitera la réprobation de tout ce que le monde compte de puissances candidates à un siège de membre permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, à savoir l’Allemagne, le Japon, l’Inde, … Il y a donc loin de la coupe aux lèvres. Ces convulsions démontrent que la gouvernance mondiale héritée de la fin de Guerre froide a vécu.

En se jouant des cadres multilatéraux, là où la crise aurait dû les mettre en scène, les nations retournent à une forme d’état de nature où la prédation prend le pas sur le droit. En témoigne leur attitude sur le tarmac des aéroports chinois où s’est exercé très concrètement le primat des intérêts nationaux quand il s’est agit de se procurer des masques, parfois au mépris de contrats dument signés.

Comme l’analyse l’économiste Daniel Cohen, l’autre victime de cette crise pandémique est le libre-échange qui ne jouera plus de rôle moteur des relations internationales, et encore moins celui de vecteur de changements qu’il a été ces deux dernières décennies. On n’en mesure pas encore les conséquences si ce n’est qu’il favorise un retour de l’Etat, voire engendrerait un début de démondialisation.

Un monde plus géopolitique et un retour des idéologies ?

Parfois, les intérêts nationaux se conjuguent avec une idéologie et de cette union germent souvent mensonges et scandales : la Chine de Xi Xinping en est emblématique. La complicité de l’OMS avec Pékin sur cette crise démontre, si besoin était, l’investissement et l’activisme de la Chine dans les enceintes multilatérales et la nécessité de revisiter les modes de gouvernance internationales, mais c’est une autre histoire sur laquelle nous ne nous appesantirons pas.

Cette désagrégation de la dimension institutionnelle et économique à l’échelle internationale – ou comme diraient les marxistes, de l’infrastructure – est la traduction d’une intensification de l’affrontement idéologique que se livrent régimes autoritaires et démocraties libérales, entre la Chine et les Etats-Unis. Ce qui se joue chez les premiers est le leadership face à des sociétés démocratiques rongées par l’illibéralisme, phénomène de double affaiblissement de l’Etat de droit et des libertés publiques. Ce rapport de force se décline sur plusieurs plans. Il y a l’offensive de communication de Pékin sur le fondement d’un narratif en partie mensonger : sur l’origine du virus, sur la gestion de la crise au Wuhan, sur le nombre de morts, sur l’exemplarité des autorités chinoises …. Au-delà, et plus spécifiquement sur le plan idéologique, cette offensive chinoise vise à remettre en cause le modèle de société prédominant jusque-là, à savoir celui des démocraties libérales. Elle vise non seulement à ravir le leadership aux Etats-Unis qui a relevé le gant d’un point de vue géostratégique, mais également à une Europe affaiblie de l’intérieur par les divisions, l’absence de solidarité et de coordination entre Etats-membres et les régimes populistes.

Cet affrontement est également de nature géopolitique dans la mesure où il se décline à travers un rapport de force militaire (démonstration de force de part et d’autres à travers des manœuvres en Mer de Chine par exemple), politique avec le jeu des alliances (la Chine peut s’appuyer sur la Russie) et de l’ordre des représentations, puisqu’au-delà la compétition stratégique, on sent bien que la question du modèle de société est cœur.

Toute proportion gardée, cette phase n’est pas sans rappeler la rivalité qui avait prévalue, à la fin du Vème avant notre ère, dans la Grèce classique, entre les régimes oligarchiques (soutenus par Sparte et la ligue du Péloponnèse) et régimes démocratiques dont la cité d’Athènes était le modèle et où les démagogues avaient alors précédé les oligarques. Il s’ensuivit après une longue période de stagnation, un triomphe assez net et définitif des oligarques, puis la domination romaine… si l’histoire ne se répète pas, elle instruit, et la période actuelle est bien l’affrontement entre deux représentations du monde et du modèle de société qui doit présider à la destinée collective des humains.

L’illibéralisme qui travaille aujourd’hui les sociétés occidentales et dont la Chine, la Russie sont les plus puissants vecteurs, se déploie aujourd’hui sur le terrain du numérique et la question des applications visant à quadriller la population en est emblématique. Cette bataille est d’ores et déjà perdue pour les tenants des libertés publiques. L’individu face à un danger mortel ira là où la sécurité se trouve, dusse-il sacrifier ses libertés publiques, largement entamées avec l’intégration de l’état d’urgence dans le droit comme en France en 2018, ou comme le Patriot act aux Etats-Unis, consécutifs au terrorisme internationalisé qui a ensanglanté ces deux dernières décennies. Dès lors, le débat ne se situe plus dans le pour ou contre, mais sur le comment, comment disposer de garde-fous, et garantir ainsi la protection et l’anonymat des données ? Dans la lignée des RGPD, cette bataille peut et doit être menée à l’échelle du continent européen et au-delà, car cette question est liée au modèle de société que nous voulons faire prévaloir et la sauvegarder des libertés.

Le monde devient donc plus hobbesien, ce alors que cette crise nécessite au mieux une réponse intégrée ou coordonnée à l’échelle planétaire, au pire, une étroite coordination entre les Etats. Face à la crise sanitaire, la faiblesse est donc aujourd’hui double puisque l’inefficacité des Etats fait échos à l’absence de réponse internationale.

Bon nombre d’observateurs assument un parallèle avec la crise financière de 2008 qui n’a débouché que sur des changements mineurs. Les lendemains des deux guerres mondiales sont des points comparaison plus pertinents, car c’est l’échelle des valeurs et l’équilibre des puissances qui se trouvent aujourd’hui en jeu. Or si les lendemains de la Grande guerre ont été riches de désillusions, ceux de la Seconde guerre mondiale démontrent qu’il est possible de concrétiser et d’assumer un changement de paradigme, et de mettre en place des changements structurels. Au niveau des nations, cela c’était traduit par une généralisation de l’Etat providence, et au plan international, par la mise en place du système onusien et des institutions de Bretton Woods. La conjugaison de l’enjeu climatique qui est le nôtre, le séisme que représente cette crise pandémique, lourde de conséquences que nous ne mesurons ni ne maîtrisons encore, conjugué aux défis que nous imposent les inégalités sociales, un système économique qu’il faut réviser en profondeur peuvent faire office de catharsis à l’échelle de la planète.

Covid en Méditerranée : accélérateur de ruptures

 

Équipe de recherche de la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques.

Cet article sera publié dans le prochain numéro de la Revue de Défense Nationale (n° 831, mois de juin 2020)

 

Il est encore trop tôt pour savoir si la crise du Covid-19 va changer le monde, mais nous pouvons être certains qu’elle va accélérer les changements déjà à l’oeuvre. Elle joue en effet le rôle de catalyseur qui, parce qu’elle met en évidence les différences entre les sociétés et entre les États, parce qu’elle souligne les dysfonctionnements et parce qu’elle aggrave les déséquilibres et les tensions, provoque des points d’inflexion et des ruptures.

La Méditerranée qui concentre la plupart des défis de la mondialisation est, comme souvent, un excellent laboratoire de cette accélération de l’Histoire. Par sa situation particulière, la Méditerranée fait se côtoyer des espaces civilisationnels très divers sur lesquels l’impact de la pandémie, comme sa perception et ses conséquences, restent très différents. Pour actualiser le numéro d’été 2019 de la RDN consacré à la Méditerranée stratégique (1), l’équipe de recherche de la FMES analyse l’impact de la crise du Covid à ce stade autour de ce bassin pour en évaluer les conséquences stratégiques pour la sécurité de la France et de l’Europe.

 

État des lieux : un seul virus, des réponses différentes

Même si les mesures de lutte contre ce virus sont plus ou moins identiques dans tous les pays (confinement collectif et distanciation sociale), la réalité de leur application diffère notablement. L’analyse des réponses à une crise commune donne une image fidèle des sociétés et de leurs différences. Les conséquences prévisibles de cette crise, qu’elles soient sociales ou économiques, accentueront les divergences et les inégalités déjà à l’oeuvre dans cette région de frictions entre deux mondes. La perception par les populations de ces différences est également un point clé qui influera sur les représentations à venir, facteurs déterminants dans les frustrations et tensions qui en découlent.

 

L’Europe : transparence, hétérogénéité et fragilité des États latins

La première caractéristique du continent européen a été, conformément à sa culture, d’appliquer une transparence totale vis-à-vis de sa situation sanitaire souvent critique, ce qui l’a placé en fragilité dans la compétition mondiale du narratif
qui s’est instaurée à propos de la pandémie.

Si tous les États ont mis en place des quarantaines d’ampleur variable pour tenter d’éviter la propagation du virus, ces mesures se sont révélées insuffisantes dans les pays méditerranéens. L’état de préparation imparfait des systèmes de santé
s’est révélé un facteur aggravant. Le bilan de la gestion de la pandémie, contrasté, est donc plutôt négatif, surtout dans les pays latins où l’impact économique risque d’être considérable. Les mesures de confinement plus ou moins strictes se répercutent fortement sur la vie économique et ont imposé des mesures de dépenses publiques inédites. C’est notamment le cas de la France, de l’Italie et de l’Espagne qui ont fortement confiné alors que leur endettement public dépassait les 100 %.

La gestion du Coronavirus a ainsi renforcé le clivage déjà patent lors de la crise de la zone euro de 2010, en mettant en évidence les différences culturelles, politiques et économiques des pays du nord et du sud de l’Europe (2).

Si les mesures prises par l’Union européenne ont été jugées insuffisantes, fragilisant une image déjà écornée par la gestion de la crise migratoire de 2015 et le Brexit, elles sont pourtant en cohérence avec le fonctionnement de l’Europe de la santé qui relève de la compétence interne des États-membres. Malgré tout, l’Union européenne a pris une série de mesures de soutien financier dès la mi-mars (au plan de relance de 750 milliards d’euros baptisé Next Generation EU, “s’ajoutera […] un budget européen à long terme révisé de 1 100 milliards d’euros” selon la présidente de la commission Ursula von der Leyen), complétées par un paquet de mesures financières décidées par l’Eurogroupe du 9 avril 2020 à hauteur de 540 milliards d’euros (3) ; elle a annoncé investir plus de 138 millions d’euros dans la recherche sur le Covid-19, ciblant les projets de vaccins, de traitement et de diagnostics à travers le programme « Horizon 2020 ». Il est donc difficile de nier le rôle important de l’UE dans son secteur fétiche, l’aide économique.

Ainsi, malgré l’imperfection et le manque d’unité des réponses des pays de la rive nord, ceux-ci ont pu s’appuyer sur des systèmes sanitaires leur garantissant la disponibilité de compétences et de moyens opérationnels pour apporter une première
série de mesures conservatoires destinées à rendre supportable l’afflux de malades dans leur système de santé. Le pire, à savoir l’effondrement des systèmes hospitaliers, a pu être évité et, même si l’urgence reste de rigueur, l’UE peut se concentrer sur la recherche de solutions thérapeutiques (vaccins, traitement…) et la gestion de la crise économique et sociale de l’après Covid qui sera importante, surtout pour les pays sud-européens les plus touchés.

Cette situation est bien différente sur les deux autres rives de la Méditerranée.

 

L’autoritarisme et la relance de l’économie l’emportent sur la protection sanitaire au sud et à l’est

Du Maghreb au Levant, à l’exception d’Israël qui applique le même type de politique sanitaire que les pays d’Europe et dans une moindre mesure de la Turquie qui s’en rapproche, les données sur le Covid-19 sont lacunaires ou dissimulées.

Les situations de crise économique, sociale ou sécuritaire expliquent en grande partie ce manque d’informations fiables. Les gouvernements autoritaires (ou fragile comme en Tunisie) savent qu’ils seront en effet plus jugés sur l’absence
de troubles que sur le nombre de décès. Il est néanmoins possible de dégager les grandes lignes des politiques de gestion de cette crise dont le principal ressort est d’éviter l’effondrement total des systèmes en place par le maintien, autant que faire se peut, de l’activité économique.

Le premier paramètre commun aux pays de la rive sud concerne une moindre vulnérabilité à la pandémie qui est antithétique à la rive nord : une population moins fragile parce que plus jeune malgré une organisation sanitaire moins performante.

Le deuxième point à souligner reste le mimétisme des réactions. Les gouvernements ont tous pris des mesures de confinement plus ou moins strictes (à titre d’illustration, en Égypte les restaurants ou les cafés peuvent rester ouverts, en Turquie seul le week-end est confiné et de nombreux pays tolèrent leur secteur informel). Ces mesures autorisent, il faut le noter, un contrôle social accru (le Hirak algérien a ainsi été suspendu) et renforce l’effet de chape de plomb recherché par nombre de dirigeants.

L’organisation sociale plus traditionnelle, centrée autour de la cellule familiale, est propice à l’entraide et au soutien communautaire indispensables à la gestion de cette crise à la fois sanitaire et économique. Elle est certainement un amortisseur de tensions.

Finalement, il est probable que la crise économique qui commence aura un impact supérieur à la crise sanitaire dans les pays de la rive sud. La faiblesse de l’activité économique locale s’ajoute à la récession mondiale, à la baisse du tourisme et à l’effondrement du prix du pétrole pour créer une situation particulièrement difficile à gérer pour des gouvernements soumis à des tensions sociales et politiques pérennes, tout particulièrement en Algérie, très dépendante des revenus pétroliers et gaziers.

Enfin, dans une région travaillée par un antioccidentalisme chronique, l’impact psychologique lié à la fermeture des frontières avec le Nord pourrait, en supprimant la soupape que représente l’accès à la diaspora, à l’économie et aux soins en Europe, renforcer le ressentiment latent vis-à-vis des anciennes puissances coloniales.

Du niveau de tensions créées par ces frustrations dépendra la porosité des populations du sud et de l’est de la Méditerranée aux discours fédérateurs antioccidentaux ou islamistes, à moins que l’Europe ne mesure l’ampleur des enjeux et fasse du renforcement des liens avec sa rive sud une priorité.

 

Un défi sécuritaire renforcé

Le Covid-19, autant par les réactions qu’il suscite que par ses impacts sanitaires, est un facteur de déstabilisation sécuritaire majeur, dans une zone qui était déjà avant la crise l’une des régions les plus crisogènes du monde.
Le premier impact sécuritaire est lié aux conséquences de la pandémie dans les sociétés des pays de la rive sud, déjà fragilisés par un mal-être lié aux difficultés économiques, aux blocages politiques et la déstabilisation sociétale accélérée par l’accès à Internet. Le durcissement sécuritaire abrité derrière la gestion de l’épidémie, la crise économique engendrée par le Covid et le blocage des frontières de la rive nord vont renforcer les tensions internes qui seront, comme c’est l’usage, canalisées vers un ressentiment antieuropéen et antifrançais.

Il existe un impact d’une autre nature, lié aux mesures de protections mises en oeuvre par les forces armées engagées sur ce théâtre qui ont abouti au rapatriement ponctuel de moyens militaires, à commencer par les navires de guerre (même si la France a maintenu une présence permanente en Méditerranée orientale). Cette rétractation opérationnelle qui est à relier à la difficulté qu’ont nos sociétés à accepter des pertes considérées comme injustifiées au regard des enjeux, est partagée par la Russie qui semble avoir elle aussi réduit l’activité de ses forces déployées en Méditerranée et en Syrie. De son côté la Chine, moins présente en Méditerranée, ne semble pas procéder à de tels retraits opérationnels, comme en témoigne l’activité militaire qu’elle déploie en mer de Chine ou à proximité de sa base de Djibouti.

L’activité militaire globale se réduit donc en Méditerranée, avec un effet positif à Idlib où les combats ont cessé, même si à l’inverse les combats ont repris en Libye autour de Tripoli. La réduction de voilure des forces armées occidentales entraîne d’autres conséquences négatives lorsqu’elles participent aux opérations de stabilisation (Sahel) ou de préservation du droit international (immigration, souveraineté).

La pandémie favorise donc les entités les plus résilientes, celles qui ont le moins à perdre et qui sont en mesure de profiter du retrait, au moins temporaire, des puissances qui souhaitent se préserver en attendant la diminution de la létalité du virus. Le vide sécuritaire créé permet indubitablement aux acteurs qui considèrent que le rapport coût/efficacité est favorable de tenter leur chance. La Turquie ou le régime syrien pourraient ainsi profiter de l’effet d’opportunité pour prendre un gage en forme de fait accompli (forage en ZEE chypriote pour Erdogan, réduction de la poche d’Idlib pour Bachar). Les groupes terroristes et les organisations mafieuses peuvent de leur côté développer plus librement leurs actions et trafics (déstabilisation, armements, drogues, migrants).

Nous entrons donc dans une période où les puissances traditionnelles se replient, les sociétés sont sous tension et où les perturbateurs, qui ont moins à perdre, ont les coudées franches. Il est important que cette phase soit la plus brève possible.

 

Des conséquences géopolitiques durables

Ainsi, force est de constater le repli ponctuel des États européens, tétanisés par la gestion de la pandémie. Il ne s’agit pas seulement des navires civils et militaires qui sont rentrés à leur port d’attache, mais également du rapatriement massif d’expatriés et de la réduction des coopérations. Claquemurées, les autorités bruxelloises ont indiqué leur volonté d’accroître l’aide aux pays africains, mais sont restées prudentes vis-à-vis des pays de la rive sud, du Maroc à l’Égypte.

Ce repli laisse le champ libre aux acteurs globaux avides d’influence et adeptes de propagande, à commencer par la Chine qui apparaît, pour l’instant du moins, comme le principal bénéficiaire de cette crise alors même qu’elle en est à l’origine. Usant d’un soft power décomplexé et d’une diplomatie résolument agressive (4), les autorités chinoises ont marqué des points sur l’ensemble du pourtour méditerranéen (Italie, Grèce, Turquie, Égypte, Tunisie, Algérie) en livrant des lots d’équipements sanitaires, même si certains semblent de piètre qualité, en affirmant leur soutien sans faille aux régimes en place et en dénigrant ouvertement la posture des pays européens (5). Mais c’est dans un second temps que la Chine entend rafler la mise, lorsque ces pays affaiblis, menacés par un endettement excessif, seront à la recherche de liquidités et d’investissements pour relancer leur économie atone, sans devoir procéder aux pénibles réformes imposées par les traditionnels bailleurs de fonds institutionnels. Néanmoins, la partie n’est pas gagnée pour Pékin car l’attitude chinoise suscite également critiques et frustrations au cœur même des régimes qu’elle entend aider. Les débats très vifs qui ont opposé en Iran, pays de plus en plus dépendant de la Chine, la municipalité de Téhéran et le ministère de la Santé au ministère des Affaires étrangères en sont le meilleur exemple (6). Il n’est pas interdit de penser que des voix critiques à l’encontre de l’opportunisme chinois se fassent entendre en Europe comme en Afrique du Nord. En outre, rien ne dit que l’empire du milieu ne connaîtra pas quelques déboires internes pouvant limiter ses ambitions (7).

Tout comme la Chine, la Russie a profité de la pandémie pour apporter elle aussi une assistance sanitaire surmédiatisée à plusieurs pays méditerranéens (notamment l’Italie). Elle a laissé ouverte ses lignes aériennes, permettant ainsi de rapatrier de nombreux Européens, tout en tenant fermement ses positions. Le message subliminal est limpide : vous pouvez compter sur Moscou. Second message implicite, qui a perdu de sa vigueur après que la Russie a été touchée plus fortement : c’est grâce à son régime autoritaire que le Kremlin est parvenu à endiguer la pandémie tout en dégageant des ressources permettant de vous assister. Ces messages visent aussi bien à rassurer les régimes autocratiques qu’à diviser les pays européens. Reste à voir si le Kremlin sera en mesure de poursuivre sur le long terme l’effort consenti compte tenu des difficultés auxquelles il fait face en Russie (8).

Troisième bénéficiaire de cette crise, la Turquie qui profite – au moment où ses lignes sont écrites – du retrait des marines occidentales pour maintenir une présence navale autour de Chypre, afin d’appuyer ses revendications énergétiques offshore à l’intérieur de la zone économique exclusive chypriote, face à la mer Égée afin d’impressionner la Grèce et l’Union européenne menacées de vagues migratoires en provenance de Turquie, et à proximité du littoral libyen pour soutenir un point d’appui avancé lui permettant de diffuser l’idéologie des Frères musulmans en direction du Maghreb et du Sahel (9).

De leur côté, les États-Unis sont partagés entre d’une part leur volonté d’allégement de leur engagement dans la région, en réaction à leur surimplication des années 2000 et au poids croissant des enjeux asiatiques, et d’autre part l’importance de cet espace pour leurs lignes de communications stratégiques, pour continuer de peser sur le marché pétrolier mondial et pour contrer la Russie et la Chine. Il est donc probable que Donald Trump ou Joseph Biden continueront de s’impliquer, plus fortement qu’on le croit, en Méditerranée et au Moyen-Orient.

Plus grave pour le long terme, les réactions des uns et des autres soulignent la remise en cause du multilatéralisme (OMS largement démonétisée, Conseil de sécurité de l’ONU silencieux) et le manque de crédibilité de l’Union européenne. Elles exacerbent la logique de rapport de force tout comme la rivalité sino-américaine.

Mais le Covid-19 pourrait également apporter quelques bonnes nouvelles.

La relocalisation d’une partie de la chaîne de valeur à proximité de l’Europe est l’occasion d’initier un partenariat industriel renforcé avec la rive sud qui pourrait se substituer aux hydrocarbures, au tourisme et aux diasporas, domaines qui entretiennent des relations psychologiques complexes avec les pays anciens colonisateurs.

Avec un brin d’optimisme, il n’est pas interdit de penser qu’une fois les stocks de munitions épuisés, les effets induits de cette pandémie assécheront les camps rivaux en Libye, les poussant à s’entendre sur une sortie de conflit négociée. La plupart de leurs sponsors y semblent prêts. Reste à convaincre la Turquie d’un côté, les Émirats arabes unis de l’autre qui pour l’instant maintiennent leur flux d’armements.

Pour terminer ce tour d’horizon géopolitique, il est possible que cette pandémie contribue à faciliter la reprise de dialogue entre les trois acteurs régionaux les plus influents du Moyen-Orient : l’Iran, l’Arabie saoudite et Israël qui ont tous trois renforcé leur posture régionale et qui ont besoin de relancer leur économie après la triple peine de la pandémie, de l’arrêt de l’activité économique et de l’effondrement des prix pétroliers. C’est tout particulièrement vrai pour l’Iran et Israël qui ont intérêt à apaiser les tensions au Levant pour pouvoir exporter sereinement leurs hydrocarbures (offshore pour Israël) vers les pays du bassin méditerranéen, car ils savent disposer tous deux des moyens militaires leur permettant de stopper le flux d’hydrocarbures de l’autre.

 

Conséquences et propositions pour la France et l’Union européenne

Toutes ces évolutions imposent à la France et à l’Union européenne de ne pas sacrifier à l’urgence sanitaire et économique les enjeux géopolitiques de leur rive sud. Le boomerang reviendrait vite et violemment : terrorisme, migration, déstabilisation…

Dès lors, une question cruciale se pose : sur qui s’appuyer pour stabiliser un bassin méditerranéen très affaibli par la pandémie ?

Sur les États riverains ? Ce serait la réponse de bon sens, mais ceux-ci sont englués dans leurs rivalités contre-productives. Si rien n’est fait pour les atténuer, le Covid-19 aura fragmenté et compartimenté davantage encore l’espace méditerranéen.
Sur la Chine ? Cela aurait du sens, car contrairement aux États-Unis et à la Russie, la Chine, tout comme l’Union européenne, a un intérêt objectif à apaiser rapidement les tensions autour du bassin méditerranéen, même si c’est pour des raisons différentes. Il s’agit pour Pékin de profiter du flottement actuel pour poursuivre rapidement son expansion économique et géopolitique en direction de l’océan Atlantique. Car le projet OBOR (One Belt, One Road) de Xi Jinping s’inscrit dans une stratégie mondiale. À l’inverse, Moscou et Washington ont intérêt àmaintenir un certain niveau de tensions en Afrique du Nord et au Moyen-Orient pour justifier leur rôle de protecteur, de pourvoyeur d’armes et de parrain diplomatique. Mais en jouant la carte chinoise, l’Union européenne jouerait avec un concurrent redoutable, adepte de la prédation, et offrirait un avantage tendanciel considérable à Pékin dans son bras de fer avec la Maison-Blanche, ce que Washington ferait payer très cher à Bruxelles.

Sur la Russie alors ? Après tout, l’Europe et la Russie partagent de nombreux intérêts stratégiques communs en Méditerranée, y compris ceux de freiner la Chine et l’Iran, de faire entendre raison à la Turquie et de stabiliser la Syrie et la Libye. Mais le Kremlin est aujourd’hui prisonnier de sa spirale revancharde et sent le soufre : nombreux sont ceux qui ne veulent pas d’un rapprochement avec un pouvoir autocratique accusé de véhiculer virus informatiques et fake news.
Faudrait-il alors s’appuyer finalement sur les États-Unis ? Cette option, souhaitée par ceux que la Chine et la Russie effraient, reste inaudible à l’ère de Donald Trump. Elle ne saurait être ressuscitée qu’après le résultat de l’élection présidentielle de novembre 2020, si le magnat de l’immobilier new-yorkais venait à s’éclipser et si son successeur s’ouvrait à une coopération vraiment équilibrée. C’est donc à l’automne prochain que devrait se clarifier le paysage géopolitique puisque de nombreux signaux convergent à cette échéance.

En attendant, Paris et Bruxelles gagneraient à raviver les initiatives de coopération navale entre marines européennes pour réinvestir le plus vite possible la Méditerranée centrale et orientale, afin de montrer à l’ensemble des acteurs locaux et globaux qu’il s’agit là d’une zone maritime vitale pour l’Europe. Ils doivent surtout renforcer le processus d’intégration européenne, car cette crise aura prouvé qu’au bout du compte, l’Europe ne pouvait compter que sur elle-même et qu’elle se devait de projeter l’image d’un acteur crédible et responsable.

La France et l’Union européenne doivent également s’attaquer au champ des perceptions qui empoisonne depuis des décennies les relations entre les deux rives. La bataille du narratif liée à la gestion de la pandémie et de ses conséquences en est une illustration et une opportunité. Il est indispensable de communiquer activement, préventivement et sans détour pour contrer le discours biaisé et propagandiste des régimes autocratiques qui cherchent à discréditer les États européens, France en tête, et à les utiliser comme boucs émissaires pour camoufler leurs propres lacunes et leurs propres faiblesses structurelles. Cela implique de contrer chaque fake news en démontrant son inanité et l’intérêt qu’en tirent ceux qui les propagent. Cela impose également de forger un narratif alternatif basé sur le bon sens et les intérêts croisés des rives nord, est et sud de la Méditerranée. Les universités, les think tanks tout comme les responsables politiques concernés par l’avenir du bassin méditerranéen ont un rôle à jouer dans ce domaine.

Deux États méditerranéens sont en position de faiblesse et méritent le soutien des Européens par leur positionnement stratégique : Chypre, pointe orientale de l’Union européenne en Méditerranée en butte à la Turquie ; la Tunisie, État du Maghreb le plus ouvert vers l’Europe, cible des Frères musulmans désireux d’y promouvoir un islam politique combatif.

Mieux comprendre le monde arabo-musulman est essentiel. C’est pourquoi il paraît indispensable de renforcer la coopération avec les services de renseignement marocains, égyptiens et libanais, c’est-à-dire ceux qui comprennent le mieux les stratégies d’infiltration de la mouvance islamiste sur l’ensemble du pourtour méditerranéen, comme le suggère le professeur Pierre Vermeren dans une interview remarquée au site Diploweb (10).

Sans paraître alarmiste ni souhaiter que de tels scénarios se produisent, il serait prudent d’anticiper les conséquences de la résurgence de manifestations massives en Algérie et en Égypte, car ces deux pays très menacés par le Covid-19, bien qu’ils s’en défendent, pourraient démontrer très bientôt leur fragilité socio-économique et politique.

C’est sans doute vis-à-vis de la Turquie que la France et l’Union européenne doivent prioritairement agir. Il leur faut informer discrètement, mais fermement, le président Erdogan des mesures de rétorsion économique, politique et diplomatique que l’Union européenne prendrait s’il franchissait les lignes rouges des intérêts européens ; Washington, Moscou et Pékin n’ont pas hésité de leur côté à lui tracer leurs propres lignes rouges, en lui démontrant dans les faits les conséquences néfastes de leur franchissement. Le but n’est pas de lui faire perdre la face, mais de lui faire comprendre que l’Union européenne n’entend pas être l’idiot utile de l’Histoire, pour paraphraser Lénine, et qu’elle sait tout aussi bien manier le bâton que la carotte quand ses intérêts vitaux sont menacés.

Sur le plan infraétatique, il convient enfin d’intensifier le dialogue multilatéral entre les régions du sud de l’Europe et leurs équivalents des rives orientales et méridionales, en vivifiant les échanges académiques et les rencontres entre think tanks. C’est pourquoi la FMES se tient prête à analyser les conséquences de cette crise avec tous ceux de ses partenaires qui le souhaiteraient.

 

**

(1) Numéro spécial « La Méditerranée stratégique – Laboratoire de la mondialisation », RDN, n° 822, été 2019.

(2) Maxime Lefebvre : Thucyblog 33.

(3) Instrument SURE (Support to mitigate Unemployment Risks in an Emergency) proposé par la Commission pour financer les mesures de chômage partiel ; prêts de la Banque européenne d’investissement, garantis par les États, aux entreprises ; ligne de crédit du Mécanisme européen de stabilité, créé en 2012, pour aider les États à faire face aux dépenses liées à la crise du coronavirus ; Maxime Lefebvre : Thucyblog 33.

(4) « La Chine aurait fait pression sur l’UE pour édulcorer un rapport sur la désinformation relative au covid-19 », Reuters, 24 avril 2020.

(5) Benoît Delmas : « Maghreb : le hold-up sanitaire chinois », Le Point, 5 avril 2020.

(6) Anne-Bénédicte Hoffner : « Frappée par la pandémie, l’Iran ménage la Chine », La Croix, 7 avril 2020.

(7) Minxin Pei : « Competition the Coronavirus and the weakness of Xi Jinping », Foreign Affairs, mai-juin 2020.

(8) Emil Avdaliani : « Coronavirus is hitting Russia on more than the economy », BESA Center for Strategic Studies, Perspective Paper, n° 1534, 17 avril 2020.

(9) Irina Tsukerman : « Turkey is building a geopolitical alliance between Sunni and Shiite Islamists », BESA Center for Strategic Studies, Perspectives Paper, n° 1528, 14 avril 2020.

(10) Pierre Vermeren : « Quelle est l’histoire secrète des liaisons franco-arabes ? » – Entretien avec Pierre Verluise, Diploweb, 19 avril 2020.

L’affaire Makhlouf, un tournant pour le régime syrien ? – par Chloé Berger

Rami Makhlouf et Bachar el-Assad

Tous droits réservés.

Fin avril, le cousin maternel de Bachar al-Assad, Rami Makhlouf, a publié coup sur coup deux vidéos sur Facebook dénonçant les pressions « inhumaines » de l’appareil sécuritaire à l’égard de ses employés et de lui-même. Dans un régime où les médias sont très contrôlés et les apparitions des membres du clan Assad exceptionnelles et soigneusement chorégraphiées, ces vidéos montrant le fils du grand argentier du clan Assad confessant officiellement son rôle incontournable dans le financement de l’effort de guerre du régime ont de quoi surprendre. Montrant un Rami Makhlouf s’adressant tout d’abord au Président sur un ton plaintif et victimaire, puis accusateur et menaçant à l’égard des services de sécurité et de ceux qui les pilotes, ces vidéos ont mis en émoi la blogosphère syrienne. Les rumeurs vont bon train parmi les cercles loyalistes aussi bien que l’opposition sur les tensions qui agitent le pouvoir syrien au plus haut niveau et posent la question du devenir de l’empire économique et financier du clan Assad.

  1. Une simple dispute de famille ?

Le 30 avril, une première vidéo est publiée sur le compte Facebook de Rami Makhlouf[1], détenteur d’un formidable empire économique dont on trouve des ramifications dans l’ensemble des secteurs économiques syriens. Celui que l’on surnomme « Mr 5% » est devenu au fil des ans le verrou incontournable pour toute entrée sur le marché syrien. Dans cette vidéo, il demande publiquement au Président d’intercéder auprès du Ministère des Télécommunications qui lui réclame plus de 170 millions de dollars d’impayés au Trésor public au titre des bénéfices réalisés par Syriatel depuis 2015. Deux jours plus tard, une seconde vidéo est mise en ligne et cette fois-ci le ton victimaire a laissé place à une verve accusatrice. Pointant du doigt les exactions « inhumaines » des services de sécurité à l’égard de ses employés, il y met en garde le Président contre ceux qui tentent d’accaparer l’argent des « pauvres ». Makhlouf refuse de céder aux pressions arguant qu’il n’est en réalité que le dépositaire et le garant de richesses qui ne sont pas à lui, mais destinées aux « gens » de Bachar al Assad, tous ces loyalistes qui ont soutenu le régime au cours de ces dix dernières années de guerre.

En s’adressant au peuple loyal au régime – les familles de martyrs, les chabiha[2], les officiers subalternes de l’armée et des services de sécurité et plus généralement à tous ceux qui ont profité du soutien de la Jama’at al-Bustan[3].- Rami Makhlouf tente, sans trop y croire lui-même, de jouer la carte communautaire contre la coterie des grands hommes d’affaires du régime, en très grande majorité sunnites et dont certains sont proches d’Asma al Assad, l’épouse du président. L’Etat a d’ailleurs repris le contrôle de la Jama’at al-Bustan[4] ces derniers mois, principale concurrente du réseau caritatif Syrian Trust for Development  patronné par la Première Dame, privant ainsi Makhlouf d’un de ses principaux vecteurs de légitimité parmi le « peuple du régime ». Le Syrian Trust supervise d’ailleurs les associations distribuant les aides allouées par le régime dans le contexte de la crise COVID-19.

En dépit des encouragements de Rami Makhlouf à le soutenir sur les réseaux sociaux[5], son message fut reçu de manière très mitigée parmi les loyalistes et la communauté alaouite. Les aides distribuées au sein de la communauté par l’association al-Bustan ne suffisent pas à faire oublier le train de vie extravagant de Rami Makhlouf alors même que la communauté alaouite a payé au prix fort la défense du régime. Par ailleurs, le jour suivant, le Président Assad publiait une vidéo appelant les responsables du gouvernement à trouver des solutions pour atténuer la montée des prix et lutter contre la corruption.

La passe d’armes de ces derniers jours dévoile ainsi l’influence considérable gagnée par la Première Dame au sein du Palais depuis un an[6]. Celle-ci a ainsi profité de l’effacement de la présence du « Patriarche », Mohamad Makhlouf. Gravement malade, ce dernier, ultime représentant de la génération des « fondateurs » depuis la mort de sa sœur Anissa en 2016, n’est plus en mesure de peser sur le destin économique du régime. En dépit de sa discrétion, l’épouse d’Hafez al Assad jouait un rôle clé dans le maintien de la cohésion du clan Assad/Makhlouf au cours de ces dernières années. Entre Rami Makhlouf et la Première Dame, rien ne va plus et le président est sommé de trancher un conflit d’intérêt qui oppose les membres de sa propre famille.

  1. Une lutte contre les prédateurs économiques

Les pressions à l’encontre de Rami Makhlouf n’ont cessé de s’intensifier au cours des derniers mois à mesure que la situation socio-économique du pays se détériorait, faisant ressurgir çà et là dans les provinces contrôlées par le régime des manifestations populaires dénonçant la corruption des profiteurs de guerre dont Rami Makhlouf est le symbole le plus éminent. Mais c’est aussi que l’appétit de Rami Makhlouf ne connait plus de limites comme l’a révélée l’affaire Takamol[7]. Ce dernier aurait fait pression sur le Ministre du Commerce pour empêcher la société Takamol appartenant au cousin de l’épouse du président d’intégrer le marché des cartes électroniques donnant accès aux produits subventionnés. La prédation et le sentiment de toute puissance ont atteint un tel degré à la tête de l’empire Makhlouf ces derniers mois que lui-même et certains de ses proches collaborateurs n’hésitent plus à faire pression sur les ministres et à tenir tête à l’appareil sécuritaire. La découverte de stupéfiants en Egypte au milieu d’une cargaison de produits laitiers produits par l’entreprise MilkMan[8] lui appartenant souligne également les liens que les plus grandes fortunes syriennes entretiennent avec la criminalité organisée.

L’affaire Abar Petroleum[9] a levé le voile sur une partie des sommes amassées par Rami Makhlouf à son seul profit, trahissant le pacte politico-économique liant les familles Assad et Makhlouf, au cœur du système depuis plus de trente ans. Fin 2019, la Direction générale des douanes syriennes a saisi les avoirs de la société Abar Petroleum SAL liée à Rami Makhlouf et suspectée d’importer illégalement du pétrole en Syrie à partir du port de Banyas. Le pouvoir syrien semble prêt à saisir l’ensemble des biens de Rami Makhlouf en Syrie; les rênes de son empire économique pourraient ainsi être confiées à son frère cadet, Ihab Makhlouf, vice-Président de Syriatel[10]. Cependant, dans le contexte des nouvelles sanctions européennes et américaines, en particulier de l’entrée en vigueur en juin prochain de la loi Caesar[11], il sera bien plus difficile de récupérer les avoirs placés à l’étranger. En portant sur la place publique les pressions dont il fait l’objet Rami Makhlouf espère certainement pouvoir négocier sa sortie comme le frère d’Hafez al-Assad, Rifa’at, l’avait fait dans les années 1980. Cependant, il est peu probable qu’il obtienne les mêmes compensations de la part de ses cousins après les avoir publiquement défiés. Les autres « grandes affaires » qui ont marqué l’histoire du régime ont en général servies à éloigner du clan les éléments devenus gênants. En portant la dispute sur la place publique, Rami Makhlouf espère certainement échapper à la fin tragique réservée à Mahmoud al Zorbi, Ghazi Kanaan ou encore Assef Shawkat.

  1. Rami Makhlouf, une menace pour les intérêts russes ?

Le vote de la loi Caesar, la situation militaire à Idlib et la crise COVID-19[12] ont créé une situation d’urgence sans précédent pour le régime. L’Etat syrien est exsangue et cherche désespérément des fonds. Dès l’automne 2019, le lancement d’une campagne anti-corruption à grand renfort de médias permet au pouvoir syrien de « mettre à l’amende » les hommes d’affaires les plus riches du pays[13] en tentant d’apaiser le mécontentement populaire qui grandit. L’effondrement de la Livre syrienne a réduit à peau de chagrin les salaires et l’inflation galopante a multiplié par trois ou quatre le prix des produits de première nécessité. Mais la dégradation de la situation économique syrienne, la crise du secteur bancaire au Liban et les sanctions internationales, pèsent également sur les profits des élites économiques et leur capacité à renflouer les coffres du régime.

L’entêtement du régime vis-à-vis de la Turquie fragilise les efforts russes en direction d’un règlement politique soutenu par les Occidentaux et les monarchies du Golfe. Le Kremlin veut au plus vite se débarrasser du problème syrien, dont le coût militaire est devenu exorbitant, pour pouvoir se consacrer à d’autres dossiers. La frustration du Kremlin[14] à peine voilée transpire dans les médias russes qui dénoncent la faiblesse du Président syrien et mettent en doute sa capacité à réformer le pays[15]. La corruption des « profiteurs de guerre », partisans du statu quo, mine les espoirs russes, en particulier ceux des patrons des sociétés paramilitaires présentes en Syrie[16] qui espèrent récolter les bénéfices économiques de la reconstruction.

Fortement contraints par l’effondrement du cours des hydrocarbures et les conséquences du COVID-19, les oligarques russes semblent s’impatienter et demandent des garanties. Or, Rami Makhlouf qui possède la majeure partie de l’économie du pays est devenu un obstacle à l’implantation des investisseurs russes en Syrie. Téhéran de son côté, dont Maher al-Assad est réputé proche, a déjà obtenu l’accès à un certain nombre de ressources, en plus de l’influence économique que lui garantissent les hommes d’affaires libanais proches du Hezbollah qui ont déjà acquis les licences pour l’importation des matières premières nécessaires à la reconstruction des logements détruits. L’éviction de Rami Makhlouf pourrait permettre une recomposition, au moins partielle, de l’élite économique en Syrie avec la montée en puissance de nouveaux entrepreneurs bénéficiant du soutien d’oligarques russes. Si certains pensent que la chute de Rami Makhlouf n’est qu’une affaire de temps, pour l’instant celui-ci conserve le contrôle d’une grande partie de son empire. Les semaines à venir détermineront à quelles conditions se négociera le départ de Rami Makhlouf. Pour ce dernier, quitter la Syrie ne sera pas aisé

Pour conclure, la chute de Rami Makhlouf, que semble confirmer la démission en début de semaine du patron de l’entreprise MTN[17], ferait sauter le dernier verrou à la mise en œuvre d’une transition que le Kremlin appelle instamment de ses vœux. Or, celle-ci aura du mal à s’accommoder de la présence politico-militaire iranienne en Syrie, perçue d’un très mauvais œil par les monarchies du Golfe et Israël. A minima, Téhéran cherchera à rester dans l’ombre afin de préserver les opportunités dans certains secteurs économiques critiques tels que les matières premières (pétrole, gaz, phosphates) ou les infrastructures (télécommunications, transport aérien). Le régime iranien les considère comme de justes compensations au regard du soutien financier et militaire[18] considérable qu’il a apporté au régime syrien. Or, ces secteurs sont également convoités par les hommes d’affaires proches du Kremlin.

La crise du COVID-19 a provoqué un report des élections législatives syriennes et repoussé à une date inconnue les élections présidentielles. Les semaines à venir permettront donc de tester la volonté du pouvoir syrien à entreprendre les réformes attendues par les Russes[19]. Le cas échéant, le Kremlin pourrait bien être tenté de rechercher des solutions alternatives. Cependant, remplacer Bachar al Assad dans le contexte actuel s’avère remarquablement difficile, si ce n’est impossible. Qui dispose aujourd’hui sur la scène politique syrienne (en Syrie ou à l’étranger) de suffisamment de soutiens politiques pour garantir aux Russes le remboursement de la dette syrienne, estimée à plus de 3 milliards de dollars ? En attendant, le temps presse alors que les ressources financières du régime s’amenuisent drastiquement.

A Damas, certains aimeraient pouvoir obtenir un règlement politique avant les élections américaines, craignant l’arrivée au pouvoir d’un dirigeant plus proche de la politique de Barak Obama. Les perspectives économiques que promet la reconstruction syrienne attise les convoitises et à mesure que l’on se rapproche d’un compromis politique, il va devenir de plus en plus difficile pour Damas de concilier les intérêts contradictoires de ses principaux alliés ; d’autant plus que d’autres acteurs influents dans la région, à l’image des Emirats arabes unis ou de la Chine, entendent bien présider au futur économique de la Syrie.

 

**

[1] Pour une analyse des meilleurs passages des deux vidéos postées par Rami Makhlouf sur son compte Facebook (vidéo en arabe, url : https://m.facebook.com/RamiMakhloufSY/videos/2819609551407554/?refsrc=http%3A%2F%2Fwww.mei.edu%2Fpublications%2Frami-makhlouf-saga-poses-dangerous-challenge-assad&_rdr), voir Caroline Hayek, « Rami Makhlouf réitère ses attaques contre les services de sécurité », L’Orient le Jour, 03/05/2020, url : https://www.lorientlejour.com/article/1216673/rami-makhlouf-reitere-ses-attaques-contre-les-services-de-securite.html

[2] Les chabiha sont des groupes de paramilitaires ultra-loyalistes au président Assad. Rassemblés dans les Comités populaires (Lijan Sha’bieh) formés dès les premières manifestations au printemps 2011 pour participer à la répression des manifestations, intimider les opposants et conduire la propagande du régime, les chabiha sont devenus à partir de 2012 de véritables mouvements paramilitaires tels que les Forces de Défense Nationale (Qowat al Difa’ al Watani). Intégrées aux Forces armées syriennes, les FDN, majoritairement recrutées parmi les Alaouites et les chrétiens de la côte, représentent entre 50 000 et 60 000 hommes et servent de réserve opérationnelle. Le Parti Ba’th et ses partis satellites (PNSS, FPLP-CG, etc.) ainsi que certains hommes d’affaires syriens (dont Rami Makhlouf) ont également formé des milices qui servent de défense territoriale. Voir Aron Lund, « Who are the Pro-Assad Militias ? », Diwan, Carnegie Middle-East, 2 Mars 2015,url: https://carnegie-mec.org/diwan/59215

[3] Sur la liste des sanction américaines depuis 2017, l’Association al-Bustan est une association caritative censée financer des programmes d’aides humanitaires aux victimes de guerre et déplacés, elle permet en réalité de financer les salaires des chabiha ainsi que les aides données aux familles des martyrs. Liée la branche Air des Services de Sécurité, elle sert également de paravent au financement de forces paramilitaires (Liwa Dir al Watan – Bouclier de la Nation ; Fahud Homs – Léopards de Homs). Voir “Assassination attempt targets the head of “al-Bustan Association” which belongs to Rami Makhlouf near the Syrian Border with the Occupied Golan”, SOHR, 27/09/2019, url: https://www.syriahr.com/en/?p=142104

[4] Sur la reprise en main de l’Association Al-Bustan par le pouvoir syrien dans le contexte de la saisie de certains avoirs de Rami Makhlouf sur ordre du Président syrien à l’automne 2019, voir Trent Schoenborn, « The Syrian Regime Turns On Its Patrons: Rami Makhlouf’s Fall From Grace », International Review, 11/11/2019, url : https://international-review.org/the-syrian-regime-turns-on-its-patrons-rami-makhloufs-fall-from-grace/

[5] Plusieurs directeurs et sous-directeurs de l’entreprise Syriatel, joyau de l’empire économique de Rami Makhlouf, ont eu à subir les remontrances de l’appareil sécuritaire pour avoir fait pression sur leurs employés pour afficher sur les réseaux sociaux leur soutien à Rami Makhlouf.

[6] Firas Tlass, le fils de l’ancien Ministre de la Défense d’Hafez al Assad, a donné à RT en arabe une interview remarquée sur les tensions à l’intérieur du clan Assad/Makhlouf, dévoilant le système de commissions et prises de participation sur lequel Mohamad Makhlouf a bâti l’empire économique de la famille. Largement à charge contre la Première Dame, tous les liens vers l’interview ont été supprimés du Net. Voir « Il y a parlé de la corruption de la famille Makhlouf  … RT efface l’interview avec Firas Tlass », Enab Baladi (en arabe), 11/05/2020, url : https://www.enabbaladi.net/archives/383028

[7] Sur l’affaire Takamol qui a donné l’avantage à Rami Makhlouf sur un proche d’Asma al-Assad, voir Adnan Abdelrazak, « Rami Makhlouf and His Father Respond ‘With Two Scandals’ to Asmaa al-Assad », The Syrian Observer, 21/04/2020, url : https://syrianobserver.com/EN/news/57501/rami-makhlouf-and-his-father-respond-with-two-scandals-to-asmaa-al-assad.html

[8] Voir « Are Assad and Haftar mutually benefiting from the drug illicit trade?”, TRTWorld, 06/05/2020, url: https://www.trtworld.com/magazine/are-assad-and-haftar-mutually-benefiting-from-the-illicit-drug-trade-36080

[9] Voir Albin Skazola, “Rami Makhlouf Asset Freeze Points to Oil Smuggling Role”, Levant Networks, 26/12/2019, http://www.levantnetworks.com/2019/12/26/rami-makhlouf-asset-freeze-points-to-oil-smuggling-role/

[10] Principale société de Télécommunication mobile du pays, Syriatel appartient en très grande majorité à Rami Makhlouf. Une part du capital appartient à l’Etat et permet la surveillance des appels, notamment vers l’étranger. Sur l’empire économique des Makhlouf, voir le rapport « Assad Henchmen’s Russian Refuge », Global Witness, 11/11/2019, url : https://www.globalwitness.org/en/campaigns/corruption-and-money-laundering/assad-henchmens-russian-refuge/

[11] La Loi Caesar, nommée en référence à l’ancien officier des Renseignements militaires syriens ayant fui le pays avec plus de 50 000 photographies de personnes arrêtées, promulgue des sanctions additionnelles et restriction de voyage à l’encontre de toute personne soutenant le régime. Voir Press Statement Michael R. Pompeo, « Passage of the Caesar Syria Civilian Protection Act of 2019”, US Department of State, 20/12/2019, url: https://www.state.gov/passage-of-the-caesar-syria-civilian-protection-act-of-2019/

[12] Sur les conséquences socio-économiques de la crise COVID-19 en Syrie, voir Murad Abdul Jalil, « Syrian economy resumes activity… Poverty and bankruptcy outweigh coronavirus”, Enab Baladi, 10/05/2020, url: https://english.enabbaladi.net/archives/2020/05/syrian-economy-resumes-activity-poverty-and-bankruptcy-outweigh-coronavirus/

[13] Voir Paul Halabi, “Ces Huit hommes d’affaires qui se partagent le gâteau syrien », L’Orient le jour, 04/10/2019, url : https://www.lorientlejour.com/article/1189382/ces-huit-hommes-daffaires-qui-se-partagent-le-gateau-syrien.html

[14] Voir Henri Meyer et Ilya Akhripov, “Putin Has a Syria ‘Headache’ and the Kremlin’s Blaming Assad”, Bloomberg, 28/04/2020, url: https://www.bloomberg.com/news/articles/2020-04-28/putin-has-a-syria-headache-and-the-kremlin-s-blaming-assad;

[15] La principale charge à l’encontre du Président Assad fut menée par Yevgeny Pregozhin, connu pour ses liens avec le groupe Wagner et qui aurait permis l’obtention par les compagnies russes Mercury et Velada de deux contrats pétroliers en décembre 2019. Voir Amr Salahi, “Is Assad now a liability? The mysterious Russian media campaign against Syria’s dictator”, The New Arab, 01/05/2020, url: https://english.alaraby.co.uk/english/indepth/2020/5/1/is-syrias-assad-now-a-liability-to-russia

[16] Voir l’article à paraître d’Abdel Naser al Ayiad, « Où est le Colonel russe Zourin », al-Jisr (en arabe).

[17] MTN est l’autre entreprise de téléphonie mobile présente sur le marché syrien. Rami Makhlouf détient également une part de son capital.

[18] D’après Akbar Velayati, proche du Guide suprême iranien, Téhéran aurait apporté un soutien financier, économique et militaire d’une valeur de 8 milliards de dollars par an au régime syrien depuis le début de la guerre, sans compter les hommes tombés en Syrie. Parallèlement, l’engagement militaire russe depuis 2015 (soutien logistique et appui des forces aériennes russes) est estimé entre 2,5 et 4,5 milliards de dollars. Voir Sinan Hatahet, « Russia and Iran. Economic Influence in Syria”, Chatham House Research Paper, 8 mars 2019, url: https://reader.chathamhouse.org/russia-and-iran-economic-influence-syria?preview=1#introduction

[19] Dans le scénario transitionnel soutenu par Moscou, l’élection d’une nouvelle Chambre devrait permettre la constitution d’une Assemblée constituante chargée de rédiger un nouveau projet de Constitution et de fixer les étapes de la transition politique. Dans ce contexte, Bachar al-Assad, en tant que Président de la République, accompagnerait le processus jusqu’aux prochaines élections présidentielles.

Au-delà d’accords de partenariats – par Khalifa Chater

 

Tribune rédigée par Khalifa Chater, professeur émérite d’histoire contemporaine, Université de Tunis 1, doctorat d’Etat es-Lettres, Paris-Sorbonne IV (1981). ), Docteur Honoris causa de l’Université de Montpellier -Paul Valéry (France, 1996). Prix National des Lettres et Sciences Humaines (Tunisie, 1997), ancien président de l’Association des Etudes Internationales.

La discussion au sein du parlement des accords de la Tunisie avec la Turquie et Qatar, prévue le 29 et 30 avril 2020, a suscité un lever de bouclier de la part du parti destourien. On évoqua même des “accords de protectorat”. Qalb Tounes, partageant ces vues, a déjà annoncé qu’il voterait contre ces accords. Le parlement dut reporter la séance, sur proposition du gouvernement, semblait-il. Qu’en est-il au juste ? Lors de leurs annonces en 2017, ces accords ne suscitèrent pas de critiques. Le gouvernement Chahed n’aurait-il vu qu’une opportunité d’investissements ? Disons plutôt que son alliance avec Nahdha s’accommodait de ce partenariat privilégié avec des acteurs, soutenant l’islam politique. D’autres observateurs expliquaient cette occultation, par un déficit de vision politique, au-delà de l’immédiat ? Or, l’histoire contemporaine tunisienne rappelle la gravité des accords unilatéraux dans un contexte de dépendance. Les relations inégalitaires, la soumission du gouvernement de la régence aux puissances et l’endettement ont été à l’origine du protectorat. Citons, à ce propos, des travaux historiques sur la question :

Jean Ganiage, Les Origines du protectorat français en Tunisie (1861-1881), Paris, Tunis, Puf, 1959.

Khalifa Chater, Dépendance et mutations précoloniales: La régence de Tunis de 1815 à 1857, Publications de la Faculté des Sciences Humaines et Sociales, Tunis, 1984.

Transgressant les effets d’annonce, les contenus de ces accords, révélés par la conférence de presse d’Abir Moussi, le 26 avril 2020, semblent plutôt faire valoir les exigences de la Turquie et du Qatar. Ce qui les définit, par leurs graves contenus, comme des accords dictés, instituant des rapports d’asymétrie et de dépendance. Ils s’inscrivent volontiers dans la politique d’influence exercée par la Turquie, réactivant l’ottomanisme et Qatar, relai de puissances, plutôt que puissance régionale.

L’accord avec la Turquie : Le premier projet de loi concerne l’approbation de l’accord d’encouragement et de protection mutuelle des investissements entre la Tunisie et la Turquie. Outre sa confirmation des relations de libre-échange, qui a ruiné les industries textiles tunisiennes, il accorde le droit de propriété des terres agricoles aux Turcs. De ca point de vue, il rappelle le Pacte Fondamental promulgué par le Bey Mohammed le 9 septembre 1857. Ce pacte imposé à la Tunisie par la France et le Royaume Uni accorde “la liberté commerciale”, confirmant les stipulations du traité franco-tunisien du 8 aout 1830 suite à l’occupation d’Alger et accordant le droit de propriété aux étrangers dans ce contexte de mise en dépendance préparant le protectorat.

Cet accord s’inscrit dans les velléités expansionnistes du pouvoir turc. Ibrahim Karagül, le chantre du gouvernement, rédacteur en chef du quotidien Yeni Safak, affrme : “L’Empire ottoman était une grande famille répartie sur trois continents. Pendant la première guerre mondiale, cette famille a été brisée, partagée, capturée, asservie. (…) Erdogan l’a rassemblée, il a changé le cours de l’histoire”. Ne perdons pas de vue, les interventions en Libye, érigeant la Turquie en acteur sur la scène maghrébine.

L’accord avec Qatar : Cet accord conclu le 12 juin 2019, entre le gouvernement tunisien et le Qatar Fund for development, s’inscrit dans le cadre du renforcement de la coopération bilatérale entre la Tunisie et le Qatar pour la promotion de l’action de développement, à travers l’instauration des mécanismes de financement des projets de développement. La Tunisie est ainsi appelé à signer un accord de siège au fond souverain du Qatar (Qatar Investment Authority – QIA). D’après cet accord, ce fond qarari disposerait d’une liberté d’action totale en Tunisie, lui permettant d’investir, d’ouvrir des fonds à l’étranger dépendant du siège de Tunis, de sortir librement des devises. Elément étranger dans le pays, il ne permet aucun droit de regard aux autorités tunisiennes. Les acteurs hostiles à l’accord, le comparent volontiers à la commission financière internationale que le bey Mohammed Sadok a du accepter le 5 juillet 1869, suite à l’endettement du pays et à sa banqueroute. La comparaison de ce fond avec la commission financière est certes exagérée, mais ce fond, vu ses prérogatives, aliène la souveraineté nationale. Fait évident, les accords avec la Turquie et Qatar ne constituaient guère des urgences. Cependant le pouvoir a cru devoir les mettre à l’ordre du jour, vu que la classe politique est préoccupée par la prévention du coranavirus.

Conclusion : Ces accords tels qu’ils ont été conçus, ne risquaient pas d’être admis par la classe politique et l’opinion publique. La Tunisie qui a réalisé la nationalisation des terres coloniales et payé fort cher l’évacuation des troupes étrangères, ne pouvait accepter l’aliénation de sa souveraineté. Ainsi dévoilés, ils ne pouvaient être ratifiés par le Président de la République. Autrement, ils seraient remis en question par le tribunal administratif.

Ne perdons pas de vue que le contexte a changé, dans la conjoncture de la pandémie et l’effondrement du prix du pétrole, en conséquence. Privé de ses ressources, le Qatar redimensionne sa politique d’intervention et son jeu d’influence. Pour sa part, la Turquie n’a pas abandonné ses velléités de réactiver sa politique d’expansion ottomane. Le président turc, Recep Tayyip Erdoğan, est certes convaincu que la Turquie est appelée à jouer un rôle prépondérant dans le nouvel ordre mondial censé émerger après la pandémie. Mais se déboires en Syrie et la critique de sa politique en Libye par les acteurs maghrébins et arabes, condamnent, à plus ou moins bref délai, l’expansion turque, hors de ses territoires.

 

NB: cette tribune a été publiée sur le site de « l’économiste maghrébin »

Les stratégies de déni d’accès en Méditerranée, problème ou solution ? – par Arnaud Peyronnet

Tous droits réservés.

La crise prolongée en Syrie a conduit la Russie à y intervenir militairement en 2015, les composantes terrestres et navales étant accompagnées d’un volet naval de plus en plus conséquent. D’abord conçu pour escorter le pont naval logistique russe vers la Syrie, la projection de puissance russe s’est ainsi au fur et à mesure étoffée pour s’ancrer définitivement dans le paysage de la Méditerranée orientale et y constituer progressivement un déni d’accès crédible. Et cet exemple pourrait éventuellement se dupliquer vers d’autres pays de la Méditerranée. La politique turque privilégie quant à elle les actions en dehors de son territoire, dans une sorte de « néo-pan-ottomanisme » centrée sur le renouveau de l’influence turque au Moyen-Orient et en Méditerranée1.

Or pour ce faire, un certain contrôle de la Méditerranée est essentiel. Dans ce contexte, pour à la fois protéger son influence et empêcher ses adversaires de perturber ses actions, la Turquie développe progressivement une stratégie de déni d’accès en Méditerranée, notamment au large de Chypre. Or, ces dispositifs de déni d’accès mis en place ou en cours d’installation par la Russie et la Turquie en Méditerranée inquiètent les puissances maritimes occidentales, adeptes du principe de liberté de navigation et du sea control. Mais elles semblent encore hésiter sur les stratégies à suivre pour y faire face. L’exemple américain, qui commence à mettre en place un dispositif étendu de « déni d’accès offensif » en Asie du Sud-Est pourrait alors être, dans ce contexte, une piste à étudier. Assiste-on à la mise en place de stratégies de déni d’accès en Méditerranée ? Et quelles pourraient être les stratégies navales permettant de les contourner ?

Le déni d’accès russe en Méditerranée orientale…

Le théâtre syrien a d’abord été l’occasion pour la marine russe de démontrer, notamment vis à vis des États-Unis, son savoir-faire opérationnel et technique. La Syrie est ainsi devenue une véritable « zone d’essais » pour les capacités russes de frappes contre terre à partir de plateformes navales (tirs de missiles Kalibr notamment). Mais surtout, la Russie a mis progressivement en place une stratégie de déni d’accès au large de la Syrie : présence navale permanente au large des côtes, notamment via des sous-marins, déploiement en novembre 2016 d’un système de défense côtière Bastion-P doté de missiles de croisière anti surface (350 km de portée), mise en place de systèmes de défense aérienne de type S-400 (400 km de portée) et présence ponctuelle d’avions de patrouille maritime. En outre, les forces présentes sur place (essentiellement issues de la flotte de la Mer noire) sont systématiquement renforcées d’unités d’autres flottes2 dès que la présence américaine s’accroît. De plus, la Russie ferme, parfois pour plusieurs jours, des zones maritimes et aériennes au large de la Syrie, au prétexte d’exercices militaires, privant ainsi les autres pays d’accès libre et inconditionnel aux espaces au large de la Syrie3. Certaines de ces zones réservées se sont même parfois étendues jusqu’au Nord d’Israël pour les plus grands exercices, comme en septembre 2018 par exemple. Ces « zones fermées » créent ainsi une « barrière protectrice» pour la Syrie, forçant les aéronefs étrangers à voler à plus haute altitude (et donc à être plus facilement détectables) tout en obligeant les bâtiments étrangers à s’éloigner des côtes.

La présence navale russe en Syrie étant désormais pérenne4 et le déni d’accès établi, Moscou pourrait désormais chercher à étendre ce « modèle » à d’autres pays de la région, ce qui passe d’abord par des actions appuyées d’influence. Pour ce faire, la Russie semble d’abord privilégier son « retour » en Libye, ce qui s’observe au travers de son activisme vis à vis du LNA (Libyan National Army) du maréchal Haftar5, des mercenaires russes ayant même été aperçus auprès des forces du LNA en 2019. Obtenir de nouveau un point d’appui naval en Libye pourrait être l’objectif essentiel de Moscou qui pourrait alors y développer une stratégie de déni d’accès vis-à-vis de la Méditerranée centrale et du trafic maritime entre Gibraltar et Suez, en adaptant localement son « modèle syrien ». L’Algérie pourrait être également (mais dans un 2ème temps) un objectif de choix pour la Russie qui y est déjà très présente par ses livraisons d’armement. L’Algérie, par ses moyens de déni d’accès déjà conséquents (6 sous-marins de type Kilo, dont certains ont d’ailleurs effectué, avec l’appui technique russe, des tirs de missiles de croisière en 2019 ; systèmes antiaériens de typeS400) pourrait devenir un allié de Moscou s’il fallait, en temps de crise, effectuer des pressions non négligeables sur le trafic maritime proche du détroit de Gibraltar.

Les velléités turques de déni d’accès.

L’activisme naval turc s’observe d’abord par des démonstrations affirmées de puissance navale en Méditerranée. La marine turque a ainsi conduit en mars 2019, en mer Egée, en mer noire et en Méditerranée orientale, l’exercice national Mavi Vatan 2019, sa plus grosse séquence d’entraînement naval depuis la chute de l’Union Soviétique, mobilisant une centaine d’unité dont la quasi-totalité de ses bâtiments de 1er rang. Cet exercice a été doublé d’un second (Denizkurdu 2019) d’une ampleur équivalente (plus d’une centaine de navires de tous types concernés) en mai 2019, une nouvelle fois sur 3 zones distinctes (mer Noire, mer Egée et Méditerranée orientale). En novembre 2019, l’exercice Doğu Akdeniz 2019 a quant à lui regroupé une quarantaine de bâtiments en Méditerranée orientale. Ces démonstrations de force sont rendues possibles par une flotte nombreuse (1ère marine régionale par le tonnage avec 16 frégates et 10 corvettes) mais qui reste encore structurellement centrée sur des stratégies de déni d’accès (avec de nombreux sousmarins, patrouilleurs et frégates légères permettant le contrôle durable de zone).

Elle se voit également au travers des pressions et interférences effectuées sur les zones de forages de gaz offshore au large de Chypre. Ainsi, outre le fait de perturber les campagnes d’explorations étrangères6, la Turquie effectue, sous protection militaire constante, ses propres recherches sous-marines au sein même de la ZEE chypriote que la Turquie considère en partie comme sienne. Dans le même esprit, elle a conclu le 28 novembre 2019 un accord de délimitation maritime avec le gouvernement d’unité nationale libyen (sur le principe de l’équidistance) excluant de fait la Grèce, Chypre et l’Egypte des négociations7. Ces manœuvres se doublent d’une présence navale qui est devenue permanente à la fois dans la ZEE chypriote mais également depuis le début de l’année 2020 au large de la Libye8. De fait, certaines zones maritimes au large de la Libye et de Chypre sont en passe d’être soumises à un déni d’accès permanent, de par la simple présence militaire turque qui multiplie également les réservations de zones pour de prétendus « exercices ». En outre, la militarisation turque de Chypre Nord pourrait exacerber  cette tendance avec déjà le déploiement de drones de surveillance (à compétence maritime) et la future construction d’une base navale (zone de Gazimağusa probablement). Ces nouveaux moyens permettront ainsi d’appuyer les moyens navals déployés tout autour de l’île et compléter l’architecture de déni d’accès progressivement mise en place.

Quelles stratégies anti-déni d’accès en Méditerranée ?

Les dispositifs mis en place ou en cours d’installation par la Russie et la Turquie en Méditerranée inquiètent à la fois les États-Unis (surtout vis à vis de la Russie) et les pays européens riverains de la Méditerranée qui semblent encore hésiter sur les stratégies à suivre pour y faire face. Le cas américain dans l’Ouest du Pacifique, au travers de son « déni d’accès offensif » le long de la 1ère chaîne d’îles pourrait alors être un exemple d’inspiration. Ainsi, les États-Unis, s’ils prennent en compte le réel déni d’accès chinois dans les mers de Chine, tentent désormais d’enrayer la propagation de cette stratégie plus en avant via une défense archipélagique en profondeur, la dispersion d’unités sur une multitude d’îlots stratégiques et la constitution d’axes politiques régionaux.

Cette stratégie mise ainsi d’abord sur le maintien de FONOPS (Freedom of Navigation Operations) dans les zones soumises à du déni d’accès. Pour plus d’efficacité, ces opérations doivent être très régulières, dotées de moyens conséquents et se faire en coalition afin de perturber les « certitudes » adverses quant à l’efficacité de son fait accompli. Dans le cadre Méditerranéen, de telles opérations pourraient ainsi se concevoir sous couvert de l’OTAN vis à vis de la Russie (en Méditerranée orientale notamment) et sous couvert de l’UE vis à vis de la Turquie (avec des patrouilles ostensibles et communes dans la ZEE chypriote et au large de la Libye)9.

Le deuxième volet de cette stratégie est la mise en place de bases insulaires isolées permettant d’endiguer, si besoin, par des moyens offensifs accrus (batteries côtières de missiles antinavires et dispositifs anti-aériens notamment) les actions adverses. Ces bases, à vocation initialement dissuasives, devront être logiquement disposées sur des positions maritimes stratégiques, à proximité des points de passage principaux. Sur le théâtre méditerranéen, l’application d’une telle stratégie pourrait alors passer par le réarmement de Chypre et de la Grèce (notamment de la Crète, Rhodes, Karpathos et certaines îles de la mer Egée) en moyens antinavires et anti-aériens conséquents. Ces moyens établiraient alors une menace de déni d’accès pesant sur la libre circulation des forces adverses, notamment à destination de ses propres zones « fermées » d’opérations (large de la Syrie, de Chypre et de la Libye). Malte, les îles italiennes de Pantelleria et Lampedusa pourraient être également équipées, faisant poser cette fois-ci une menace sur les bascules d’effort russes (renforcements des Flottes de la Baltique ou de la Flotte du Nord au profit des unités de la mer noire) transitant au sud de l’Italie, voire même sur les tentatives de déni d’accès au large de la Libye. Un renforcement des capacités de lutte anti sous-marine des acteurs impliqués dans cette stratégie d’anti déni d’accès devrait également être mis en place pour compléter cette défense multicouches. Le troisième volet est le resserrement des liens avec les alliés régionaux. Dans ce cadre, la Grèce, à la fois membre de l’OTAN et de l’UE semble bénéficier d’un rôle pivot. La Grèce est en effet sur le passage des bâtiments russes transitant de la mer noire vers la Méditerranée et peut donc leur faire poser un déni d’accès potentiel. En outre, les épisodes de tensions avec la Turquie dans le domaine naval, bien réels (incursions turques répétées dans les eaux territoriales grecques, question épineuse de Chypre) ont déjà poussé la Grèce à vouloir moderniser ses forces navales, notamment dans le domaine de la lutte anti-sous-marine, tout en se rapprochant d’autres pays. Ainsi, tant la Grèce que Chypre cherchent à se rapprocher des principaux pays occidentaux, notamment des États-Unis10 et de la France pour faire face aux menaces constituées par l’activisme turc. Un axe régional antiturc semble également s’établir, associant la Grèce, Chypre, Israël et l’Égypte, en partie motivé par des intérêts gaziers offshore communs (développés au travers des projets EastMed et Eastern Mediterranean Gas Forum) que la politique « révisionniste » d’Ankara vis-à-vis de la ZEE chypriote menace régulièrement. Les marines égyptienne, grecque et chypriote effectuent d’ailleurs annuellement un exercice naval trilatéral (série des exercices Medusa), renforçant progressivement leur intégration régionale. Cette « intégration régionale » pourrait à terme inclure Israël et l’Egypte, ces deux pays pouvant éventuellement assurer, en lien avec les puissances occidentales, une protection du canal de Suez vis à vis de tout aventurisme turc ou russe dans cette zone. Ce rôle de « pôle de stabilité » est d’ailleurs déjà perceptible au travers des exercices réguliers conduits par les forces occidentales, notamment américaines, avec ces deux pays.

Une approche nécessairement graduelle et sectorielle.

La mise en place d’une stratégie d’anti déni d’accès en Méditerranée risque cependant d’être ralentie par les réticences politiques de certaines puissances occidentales. En effet, il est probable que l’OTAN et les États-Unis ne souhaitent pas davantage contraindre leur allié turc, déjà malmené par ses difficultés politiques intérieures, la crise syrienne et surtout l’influence russe, devenue omniprésente. En outre, des pays comme la Grèce et Chypre se sentent proches, sous certains aspects, de la Russie et dépendent également de celle-ci pour une partie de leur économie (tourisme essentiellement). Enfin, l’implication collective de l’UE dans la mise en œuvre de mesures fortes et contraignantes tant vis à vis de la Turquie que de la Russie reste sujette à caution. La route pour la mise en place d’une stratégie européenne d’anti déni d’accès apparaît donc délicate et compliquée.

Une solution pourrait toutefois résider dans une approche « différenciée » du problème en fonction des interlocuteurs. L’OTAN, et notamment les États-Unis secondés par la Turquie, pourrait ainsi se charger de contrer l’activisme russe en Méditerranée, ce qui ménagerait la Grèce et Chypre dans leurs relations avec la Russie et aurait pour avantage d’occuper massivement les moyens turcs à des opérations dans les objectifs et intérêts de l’Alliance. Une force navale permanente de l’OTAN en Méditerranée, composée essentiellement de moyens américains et turcs, et éventuellement sous commandement de ces derniers, pourrait alors être envisagée pour une stratégie d’anti déni d’accès vis à vis de la Russie. En contrepartie de ce « réengagement » et de cette confiance renouvelée du camp occidental en la Turquie, celle-ci pourrait s’engager à limiter ses activités tant au large de Chypre que de la Libye. La mise en œuvre d’une stratégie d’anti déni d’accès vis à vis des activités turques dans ces zones pourrait être ainsi facilitée et donnée à l’UE, notamment au couple franco-grec, éventuellement élargi à d’autres acteurs régionaux intéressés. Dans tous les cas, une synergie des stratégies devra être recherchée entre les puissances maritimes concernées (États-Unis, France et Grèce) pour faire face durablement à ces difficultés nouvelles d’entraves à la liberté de navigation en Méditerranée.

La Russie a déjà établi une zone de déni d’accès au large de la Syrie et la Turquie tente, plus progressivement, d’adopter cette même stratégie vis à vis de Chypre puis éventuellement de la Libye. En se fondant sur l’exemple américain en cours de mise en place en Asie du Sud-Est face à la Chine, une stratégie occidentale d’anti déni d’accès pourrait alors fragiliser les velléités régionales russes et turques en Méditerranée. En s’appuyant essentiellement sur la Grèce et Chypre (et dans une moindre mesure l’Italie), cette stratégie verrait alors la mise en place de FONOPS permanentes, la constitution d’axes régionaux et la militarisation de certaines îles situées sur des passages stratégiques. Une menace de déni d’accès serait alors posée sur ces mêmes forces navales adverses qui pourraient voir leurs mouvements et bascules de force entravés voire délégitimés. Une approche graduelle et sectorielle d’une telle stratégie pourrait être utilement recherchée par les puissances maritimes concernées par ces difficultés de déni d’accès en Méditerranée et notamment le trio composé par les États-Unis, la France et la Grèce.

 

**

 

1  Les ambitions régionales turques se font jour depuis 2011 quand le Président Erdogan avait proclamé que la Turquie se devait « de résider au plus proche du Canal de Suez, les mers adjacentes et se projeter en Océan Indien ».

2  Un exercice naval d’ampleur conduit en Méditerranée en septembre 2018 a d’ailleurs simultanément mobilisé 25 bâtiments russes.

3  Les zones étant publiquement annoncées comme fermées via des avis aux navigateurs maritimes et aériens.

4  Selon un accord gouvernemental syro-russe signé à la fin de l’année 2017, les bâtiments militaires russes bénéficieront d’un accès pour 49 ans au port de Tartous. Celui-ci devrait être modernisé pour accueillir à terme jusqu’à 11 bâtiments russes, y compris les porte-aéronefs ou les unités à propulsion nucléaire.

5  Ce dernier ayant été d’ailleurs accueilli à bord du porte-avions Kuznetsov, au large des côtes libyennes en janvier 2017.

6  En mars 2018, des bâtiments turcs ont empêché un navire de la société ENI de poursuivre ses forages dans l’Est de Chypre.

7  Accord qui permettrait à la Turquie d’étendre de 30% la superficie de son plateau continental, ce qui empêcherait Athènes, Nicosie et Le Caire de trouver une entente pour délimiter leurs zones maritimes respectives et qui menacerait les projets relatifs à l’exploitation de ces réserves de gaz.

8  Ce déploiement inédit marque ainsi, de par sa seule présence, son soutien au GNA (Government of National Accord) libyen, en complément de la protection des livraisons militaires par voie maritime.

9  Le lancement par l’UE, en mars 2020, d’une nouvelle opération maritime (dénommée « Irini ») en Méditerranée orientale afin de surveiller l’embargo sur les armes à destination de la Libye semble constituer un premier pas.

10  Renforcement capacitaire sur la base aérienne de Larissa voire de Souda Bay, augmentation du nombre d’escales de bâtiments américains, possibilité de livraisons de bâtiments multi missions.

 

La Russie face à la pandémie de coronavirus – par Ana Pouvreau

Ana Pouvreau – Spécialiste des mondes russe et turc, chercheur en sciences politiques, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques. Elle est auditrice de l’IHEDN et éditorialiste à l’institut FMES.

Le 19 avril 2020, la Russie (147 millions d’habitants) comptait officiellement 42 853 cas confirmés de coronavirus et 361 décès dus au virus[1]. A Moscou, épicentre de l’épidémie en Russie (deux tiers des cas), les quelque 12 millions d’habitants sont soumis, depuis le 30 mars 2020, à un strict confinement (karantin), qui devrait durer au moins jusqu’au 1er mai. Les mesures de confinement varient selon les régions de cet immense pays d’une superficie de 17 millions de km2, où de nombreux foyers de coronavirus se sont déclarés dans la partie occidentale[2].

Cette crise du coronavirus constitue une véritable surprise stratégique[3] pour le pouvoir russe, dont l’agenda se trouve bouleversé dans plusieurs domaines. Le vote populaire, prévu le 22 avril, afin d’approuver la réforme constitutionnelle adoptée par la Douma le 11 mars dernier, qui pourrait notamment permettre au président Poutine de se maintenir au pouvoir jusqu’en 2036, a dû être repoussé à une date ultérieure. Par ailleurs, les commémorations du 75ème anniversaire de la victoire de l’Union soviétique sur l’Allemagne nazie et le défilé militaire, prévus le 9 mai 2020, lors du Jour de la Victoire (Den’ Pobedy), et qui devaient se dérouler en présence du président français, ont été décalées.

Sur fond de crise pétrolière avec l’Arabie saoudite (en dépit d’un compromis obtenu le 12 avril 2020 pour réduire la production de brut), la situation demeure préoccupante pour l’économie du pays, déjà affaibli par les sanctions internationales mises en place en 2014, à la suite de l’annexion de la Crimée par la Russie. La pandémie de coronavirus pourrait en effet provoquer la faillite de 3 millions d’entreprises tandis que le chômage menace désormais 8 millions de personnes. La croissance de l’économie russe devrait chuter de 3 à 5 % en 2020 selon les estimations de la Chambre de commerce et d’industrie de la Fédération de Russie[4].

Cependant, en dépit de ces contretemps malencontreux au plan intérieur, la Russie s’est attachée dès le début de la pandémie, à saisir l’occasion d’exercer son influence sur la scène internationale en offrant notamment une aide médicale aux Etats-Unis, à l’Italie et à la Serbie.

 

I.          Le spectre de l’instauration d’un « cyber-goulag » sous prétexte de lutte contre le coronavirus en Russie 

Dans sa gestion de la crise du coronavirus, le gouvernement russe a fait le choix d’une posture de plus en plus autoritaire en s’appuyant sur une communication lénifiante. Force est de constater, à ce stade, que le pouvoir, sous prétexte de pandémie, poursuit le verrouillage de la société russe et réduit davantage les libertés fondamentales de la population en invoquant la nécessité d’agir dans le sens d’un intérêt général qui est celui du droit à la vie dans le cadre de l’urgence sanitaire. Cette évolution délétère a conduit certaines personnalités politiques telles que Daria Besedina et Maxim Katz, à évoquer une dérive vers « un cyber-goulag » et un “camp de concentration numérique”[5].

Un mois après l’annonce par les autorités chinoises de l’existence d’un cluster de pneumonie virale à Wuhan, province de Hubei, le 31 décembre 2019, la Russie a annoncé le 31 janvier 2020, la découverte de ses premiers cas de malades du coronavirus sur son territoire national[6]. Il s’agissait de deux ressortissants chinois. Entré en fonctions le 15 janvier 2020, le nouveau Premier ministre russe Mikhaïl Michoustine, a ordonné la fermeture, à compter du 31 janvier 2020, de la frontière extrême-orientale du pays. 16 des 25 points de passage le long de la frontière russo-chinoise longue de 4200 kilomètres ont été fermés[7]. L’évacuation de plus de 3000 Russes présents dans la province de Hubei, berceau de la pandémie et dans l’île de Hainan, a également été annoncée. La Russie a suspendu la délivrance de visas pour les Chinois travaillant sur le territoire russe, tandis que les liaisons aériennes avec la Chine ont été réduites au minimum. A noter que les hydrocarbures constituent près des deux tiers des exportations de la Russie vers la Chine, principalement du pétrole brut circulant dans les pipelines, qui ne devrait pas être affecté par la fermeture des frontières. Par ailleurs, si les liaisons ferroviaires vers la Chine (à l’exception de la liaison Moscou-Pékin) sont interrompues, ces mesures ne concernent pas le fret[8].

A la suite de la déclaration de l’OMS, le 11 mars, qualifiant l’épidémie de coronavirus de pandémie, la Russie a fermé ses frontières occidentales à compter de la deuxième semaine de mars, afin de bloquer l’entrée des étrangers. Elle a également fermé sa frontière avec le Belarus, au risque d’irriter le président biélorussien Alexandre Loukachenko, qui, niant l’ampleur de la pandémie, refuse toujours, à ce jour, d’imposer des mesures de distanciation sociale[9]. Il faudra attendre le 27 mars pour que l’ensemble des vols réguliers et vols charters entre la Russie et d’autres pays, à l’exception de ceux dédiés au retour des Russes à partir de l’étranger, soient suspendus[10].

En ce qui concerne les mesures appliquées à la population, le pouvoir a décidé d’adopter une approche autoritaire. Dans un discours du 28 mars, le président russe annonce la fermeture des écoles, des restaurants, des cafés et autres établissements non-essentiels, dans le cadre d’une période de « congés ». Dans la région de Moscou, les habitants ont été autorisés, dans un premier temps, à quitter leur domicile en cas d’urgence médicale, pour se rendre au travail ou aller acheter de la nourriture ou des médicaments. Ils étaient contraints d’évoluer dans un rayon de 100 m autour de leur domicile pour promener leur animal de compagnie. Les autorités ont tenté d’utiliser leur réseau de caméras de reconnaissance faciale, mais celui-ci, à la différence de la Chine, a des capacités encore limitées. A Moscou, les autorités s’appuient sur 170 000 caméras de surveillance pour surveiller la population.

Cependant, depuis le 15 avril, l’étau s’est resserré de manière drastique. Si les personnes se rendant à leur travail peuvent toutefois bénéficier d’un laissez-passer spécial illimité, désormais, toute personne âgée de plus de 14 ans et résidant dans Moscou et sa région doit, pour pouvoir se déplacer, utiliser un code barre spécifique (code QR), après avoir téléchargé une application sur son smartphone ou s’être inscrite sur un site web du gouvernement. Les citoyens doivent déclarer aux autorités un itinéraire et un motif de sortie à l’avance. Tout d’abord, appliquée aux personnes utilisant les transports en commun, la mesure sera peu à peu étendue à de courts trajets au sein même des quartiers d’habitation. Les forces de sécurité sont habilitées à scanner ces codes et à sanctionner les contrevenants avec des menaces de peines de prison pour les récalcitrants. Selon CNN, les résidents ne peuvent obtenir que deux laissez-passer par semaine, chacun valable pour une journée[11].

 

II.        La mise en exergue du rôle des forces armées russes dans la lutte contre le coronavirus  

La crise du coronavirus, constitue une occasion inespérée pour la Russie d’exercer son soft power à l’étranger tout en glorifiant l’action humanitaire de ses forces armées dans la lutte mondiale contre la pandémie.

Au plan intérieur, selon Krasnaja Zvesda (L’Etoile rouge), outil de communication du ministère de la Défense de la Fédération de Russie, la situation épidémiologique dans les forces armées demeurait stable et entièrement sous contrôle[12]. 11 000 militaires auraient été testés. L’ensemble des forces seraient soumises à des contrôles quotidiens de température grâce à l’installation de 5554 points de contrôle de température, tandis que des unités avaient été spécialement affectées à la désinfection des locaux et équipements. En cas de suspicion de maladie, les militaires seraient immédiatement envoyés dans des structures médicales pour y subir des tests avant d’être placés en confinement obligatoire, comme cela a été fait pour les équipages de deux sous-marins de la Flotte du Nord[13]. Dans son bulletin de veille épidémiologique du 4 avril 2020, le ministère de la Défense russe indiquait qu’aucun cas de coronavirus n’avait été détecté dans les forces armées[14]. 2782 respirateurs artificiels seraient disponibles. Par ailleurs, le 26 mars, le ministre de la Défense, le général Sergueï Choïgou, a indiqué que l’armée avait reçu un don d’un million de masques et de 200 000 tests de coronavirus de la part du milliardaire chinois Jack Ma[15]. Il a déclaré le 7 avril que l’armée était totalement préparée à faire face à la pandémie et qu’elle avait entamé une série d’exercices dans ce sens à la suite du discours présidentiel du 25 mars dernier[16]. Pour rappel, à son crédit, le général Choïgou a été ministre de l’EMERCOM, le ministère des situations d’urgence pendant près de deux décennies. Plus de 3 500 hommes sous la supervision de l’armée sont en train de construire 16 hôpitaux temporaires. L’ensemble de ces mesures coûteraient 9 milliards de roubles. Le Barents Observer, publication indépendante spécialisée dans la région Arctique, notait le 7 avril, que l’armée russe n’avait pas réduit ses activités, comme en témoignaient un exercice dans la péninsule de Kola, début avril, ou l’incorporation de 135 000 appelés du contingent dans le cadre de la conscription à partir du 1er avril[17]. Cependant, le ministère de la Défense a reconnu, la semaine dernière, que des dizaines de cadets et d’instructeurs de l’académie navale Nakhimov, avaient été testés positifs au coronavirus à Moscou[18]. Par ailleurs, ce même ministère a indiqué que quelque 15 000 soldats ayant participé aux répétitions du défilé du Jour de la Victoire, le 1er avril, allaient être confinés sur leurs bases, pendant deux semaines. Cette déclaration fait suite à la diffusion d’une vidéo clandestine montrant les répétitions du défilé à Moscou au mépris des mesures de distanciation sociale imposées au même moment dans la capitale[19].

Au plan de l’aide internationale, à partir du 22 mars, la Russie a acheminé vers le Nord de l’Italie, par voie aérienne militaire puis par camions, une aide médicale à savoir, 180 médecins, des infirmières ainsi que des respirateurs et des masques. Étiquetés «From Russia with Love», les avions et les camions ont célébré l’amitié entre les deux pays, mettant ainsi en scène une opération de communication en faveur de la Russie. Domenico Arcuri, le commissaire du gouvernement italien en charge de la gestion de la crise du Covid-19, a exprimé la gratitude du gouvernement italien vis-à-vis du gouvernement russe[20]. Des voix discordantes se sont élevées dans un reportage du journaliste Jacopo Iacoboni publié dans le journal La Stampa citant de hauts responsables italiens qualifiant l’aide russe d’«inutile». Par ailleurs, le même quotidien a révélé que les 122 officiers de l’unité de défense contre les armes radiologiques, chimiques et biologiques, présents sur le territoire italien étaient placés sous le commandement du général Sergueï Kikot, un personnage controversé en Occident depuis qu’il a affirmé qu’aucune arme chimique n’avait été utilisée par le régime de Bachar el-Assad[21]. Ces développements laissent supposer que les forces russes, particulièrement entraînées au combat NRBC, trouvent un intérêt à observer in situ les conséquences d’une épidémie virale dans un pays étranger.

Le 25 mars, au lendemain de la visite du ministre de la Défense russe à Damas, un cargo de la Marine russe Dvinitsa-50, a été observé dans le détroit de Bosphore. Le navire a acheminé des ambulances ainsi que des équipements médicaux destinés à combattre le coronavirus en Syrie. L’Iran a également bénéficié d’une aide médicale fournie par la Russie[22].

Le 2 avril, un avion de transport militaire russe An-124 transportant de l’aide médicale à destination des Etats-Unis, sous forme de masques et de respirateurs, a atterri à New York, métropole durement touchée par la pandémie. Le président Trump a exprimé sa gratitude vis-à-vis de la Russie, tandis que certains observateurs dénonçaient une opération de propagande[23]. 

Enfin, après un accord entre Vladimir Poutine et le président de la Serbie, Aleksandar Vučić, il a été convenu début avril que la Russie fournirait des équipes médicales composées de 87 médecins militaires et de spécialistes en virologie et en épidémiologie, équipés de matériels de diagnostic et de désinfection. 11 vols étaient prévus.

*****

En dépit du caractère tardif des mesures prises par le pouvoir russe pour endiguer la propagation du virus et du désastre sanitaire qui s’annonce sur l’ensemble du territoire de la Fédération, la Russie a su indubitablement instrumentaliser la crise afin d’accroître son influence à l’échelle globale. Il n’est pas certain cependant que le régime russe résiste à la crise économique grave qui couve sous les cendres de la pandémie, et ce malgré la volonté de Vladimir Poutine d’amortir le choc d’un effondrement par une série de mesures annoncées à la mi-avril en faveur des entreprises du pays. Le 26 mars dernier, il a lancé un appel au G7 en faveur d’une levée des sanctions internationales.

[1] “Coronavirus in Russia: The Latest News – April 19”, The Moscow Times, 19 avril 2020. [https://www.themoscowtimes.com/2020/04/19/coronavirus-in-russia-the-latest-news-april-19-a69117].

[2] Cf. Carte des cas de coronavirus sur le territoire russe sur le lien: https://www.themoscowtimes.com/2020/04/18/coronavirus-in-russia-the-latest-news-april-17-a69117

[3] Même s’il n’y a pas dans ce cas d’adversaire défini, la notion de surprise stratégique fait référence, selon le politologue Corentin Brustlein, à une « situation de choc ou de sidération, aux plans psychologique et organisationnel, résultant d’une action offensive adverse, révélant une impréparation relative de la victime et lui imposant d’ajuster les moyens, voire les objectifs, de sa posture stratégique » in Corentin Brustlein : « La surprise stratégique, de la notion aux implications », Institut français des relations internationales (IFRI), Paris, 2008.

[4] Jake Cordell and Stanislav Zakharkin: “Analysts Fear the Economic Impact of Russia’s April Coronavirus Shutdown Will Be Catastrophic”, The Moscow Times, 3 avril 2020. [https://www.themoscowtimes.com/2020/04/02/russia-economy-coronavirus-analysts-fear-economic-impact-russias-april-coronavirus-shutdown-catastrophic-a69851]

[5]JC Robles: “Moscow’s Digital Tracking ‘Cyber Gulag’ Helps Enforcing Lockdown by Tracking People”, Tech Times, 14 avril 2020. [https://www.techtimes.com/articles/248814/20200414/moscows-digital-tracking-cyber-gulag-helps-enforcing-lockdown-by-tracking-people.htm]

[6] ”Coronavirus: la Russie annonce deux premiers cas confirmés sur son territoire ”, Le Figaro, 31 janvier 2020. [https://www.lefigaro.fr/flash-eco/coronavirus-la-russie-annonce-deux-premiers-cas-confirmes-sur-son-territoire-20200131]

[7] Kirill Zykov : “Prime Minister Mishustin closed Russia’s border with China to prevent the spread of the deadly coronavirus”, The Moscow Times, 30 janvier 2020. [https://www.themoscowtimes.com/2020/01/30/russia-closes-far-east-border-over-coronavirus-a69100]

[8]Jake Rudnitsky; Evgenia Pismennaya: “Russia Closes Border With China to People, Not Goods”, Bloomberg, 30 janvier 2020. [https://www.bloomberg.com/news/articles/2020-01-30/russia-closing-border-with-china-to-affect-people-not-goods]

[9] Artyom Shraibman :”Coronavirus Inflames Russia-Belarus Quarrel”, Carnegie Moscow Center, 25 mars 2020. [https://carnegie.ru/commentary/81361]

[10] “Домодедово закрыл галерею международных рейсов”, Agence TASS, 3 avril 2020. [https://tass.ru/ekonomika/8156133]

[11] Mary Ilyushina : “Moscow rolls out digital tracking to enforce lockdown. Critics dub it a ‘cyber Gulag’”, CNN Online, 14 avril 2020. [https://edition.cnn.com/2020/04/14/world/moscow-cyber-tracking-qr-code-intl/index.html]

[12]“Ситуация стабильная и контролируемая”, Krasnja Zvesda, 15 avril 2020. [http://redstar.ru/situatsiya-stabilnaya-i-kontroliruemaya/]

[13] Igor Delanoë : “La marine russe touchée par le COVID-19 », L’Observatoire CCI France-Russie, 28 mars 2020. [https://www.obsfr.ru/fr/blogs-et-videos/evenement/article/covid-19-dobralsja-do-rossiiskogo-flota.html]

[14] Бюллетень по санитарно-эпидемиологической обстановке в ВС РФ на 4 апреля 2020, 4 avril 2020. [http://мультимедиа.минобороны.рф/multimedia/infographics/sanitaryconditions/gallery.htm?id=75202@cmsPhotoGallery]

[15] “Китайский предприниматель передал России более 1 млн масок и 200 тыс. тестов для выявления COVID-19”, Site Internet du ministère de la Défense de la Fédération de Russie, 26 mars 2020. [https://function.mil.ru/news_page/country/more.htm?id=12283950@egNews]

[16] Ian Bratskij: “Шойгу: ВС РФ продемонстрировали готовность к борьбе с коронавирусом в ходе внезапной проверки”, TV Zvesda, 7 avril 2020. [https://tvzvezda.ru/news/forces/content/2020471345-Tq9D8.html]

[17] Atle Staalesen :“Defense Minister Shoigu says Armed Forces are fully prepared for coronavirus”, Barents Monitor, 7 avril 2020. [https://thebarentsobserver.com/en/security/2020/04/defense-minister-shoigu-says-armed-forces-are-fully-prepared-coronavirus]

[18] “31 coronavirus confirmed in 31 pupils of Nakhimov naval school”, Corona24 News, 17 avril 2020. [https://www.corona24.news/c/2020/04/17/31-coronavirus-confirmed-in-31-pupils-of-nakhimov-naval-school-society.html]

[19] Andrew Roth: “Russia quarantines thousands of soldiers after parade rehearsals”, The Guardian, 20 avril 2020. [https://www.theguardian.com/world/2020/apr/20/russia-quarantines-thousand-of-soldiers-after-parade-rehearsals-coronavirus]

[20] Robin Emmott, Andrew Osborn :”Russian aid to Italy leaves EU exposed”, Reuters, 26 mars 2020. [https://uk.reuters.com/article/uk-health-coronavirus-russia-eu/russian-aid-to-italy-leaves-eu-exposed-idUKKBN21D28N]

[21] Natalia Antelava and Jacopo Iacoboni: The influence operation behind Russia’s coronavirus aid to Italy”, CodaStory, 2 avril 2020. [https://www.codastory.com/]

[22] Maxim A. Suchkov: “Intel: Why Moscow is dispatching its military to fight coronavirus in Syria, Italy”, Al-Monitor, 24 mars 2020. [https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2020/03/intel-moscow-military-fight-coronavirus-syria-italy.html]

[23] Anton Troianovski: “Turning the Tables, Russia Sends Virus Aid to U.S.”, The New York Times, 2 avril 2020. [https://www.nytimes.com/2020/04/02/world/europe/coronavirus-us-russia-aid.html]

 

 

 

Vers une sortie de crise en Tunisie ? – par Sarah Sriri

Elyes Fakhfakh, chef du gouvernement tunisien.

Tous droits réservés.

Par Sarah SRIRI, chef de projet analyse et stratégie à l’institut FMES.

Comme de nombreux pays, la Tunisie est elle aussi confrontée à la pandémie liée au virus Covid-19. Après des mois d’impasse politique, le pays, plongé dans une crise protéiforme, s’est enfin doté d’un gouvernement, mais à peine installé, celui-ci doit gérer en priorité cette crise sanitaire sans précédent. Dans ce contexte, l’espoir que placent les Tunisiens dans ce gouvernement est à la hauteur des défis structurels et conjoncturels auxquels celui-ci fait face.

UN PARLEMENT FRAGMENTE

A la mort du président Béji Caïd Essebsi le 25 juillet 2019, les Tunisiens ont été appelés à se rendre aux urnes pour des élections législatives qui se sont tenues en septembre 2019, puis présidentielles le mois suivant. Au terme de la campagne, Kaïs Saïed a été élu président avec près de 73% des voix au second tour le 23 octobre 2019. Expert en droit constitutionnel, cet homme de 62 ans qui n’est issu d’aucun parti politique, est devenu une figure médiatique après l’exil de l’ancien président Ben Ali en prenant position pour un processus de justice transitionnelle. Si sa position paraît peu claire sur le plandéologique, elle semble s’inscrire dans une logique populiste puisque le nouveau président tunisien a forgé sa campagne autour du slogan « le peuple veut », érigeant ce dernier au rang d’acteur politique de référence. Les deux autres éléments moteurs de sa campagne demeurent la lutte contre la corruption des élites et la promotion d’une indépendance économique de la Tunisie.

S’agissant des élections législatives et contrairement à celles de 2014, aucune coalition ne s’est dégagée, faisant du Parlement tunisien un organe émietté sans consensus évident. Les deux formations arrivées en tête, Ennahdha (parti d’obédience islamiste) et Qalb Tounes (parti du magnat Nabil Karoui, principal concurrent de Kaïs Saïed) n’ont obtenu respectivement que 54 et 38 sièges sur un total de 217 (soit respectivement 24 % et 17,5 %)[1]. Dans ce contexte, aucune de ces deux formations n’était en mesure a priori de former une coalition majoritaire stable, rappelant les affres de la IVe République en France. A contrario, cet émiettement a fait émerger une nouvelle classe politique dite « souverainiste » à l’agenda flou. En effet, l’affaiblissement de l’Etat depuis 2011, sa perte progressive de souveraineté, notamment en termes économiques (la Tunisie étant tenue de respecter ses engagements internationaux) mais aussi la querelle entre islamistes et anti-islamistes – les premiers s’étant rapprochés des pays du Golfe contre l’avis des seconds – ont nourri les revendications populaires et ont permis l’émergence d’une nouvelle frange de politiques moins idéologisés, mais davantage populistes. Pour l’ONG International Crisis Group, l’émergence de ces discours souverainistes a favorisé « l’installation d’un climat de surenchère populiste »[2] qui a accru les tensions politiques et fracturé la population.

Cette fracture tunisienne s’est ressentie jusqu’à l’Assemblée nationale. Comme le dispose l’article 89 de la Constitution tunisienne de 2014[3], il incombe au parti ayant remporté le plus grand nombre de sièges de former le gouvernement du pays. Toutefois, Ennahdha n’a pas pu, malgré sa position de force parlementaire dominante, garantir l’intronisation d’Habib Jemli, son candidat issu du parti d’inspiration islamiste. Dans ce contexte particulièrement crispé, il aura fallu plus de quatre mois à la Tunisie pour se doter d’un gouvernement et mettre fin à l’impasse politique. C’est Elyes Fakhfakh qui va être nommé nouveau chef du gouvernement tunisien. Ancien ministre du tourisme et des finances, il est issu du parti social-démocrate Ettakatol qui appartenait à la coalition formée par les partis Ennahdha (islamiste) et Congrès pour la république aux lendemains de la révolution tunisienne. Elyes Fakhfakh a fini par obtenir, après 18 heures de débat, la confiance de l’Assemblée tunisienne, le 26 février 2020 (par une majorité de 129 voix sur 217). Ancien candidat malheureux à l’élection présidentielle de 2019 – il n’avait recueilli que 0,34% des suffrages – le nouveau chef du gouvernement a finalement trouvé un consensus avec Ennahdha pour obtenir la confiance du Parlement autour d’une équipe largement composée de technocrates.

Ce dénouement, vécu comme un soulagement par les Tunisiens, invite toutefois à questionner la capacité réelle du pays à sortir de l’impasse, compte tenu d’une situation intérieure inquiétante aggravée par la crise du Covid-19. Selon Michaël Ayari, senior analyst chez International Crisis Group, « les causes de la crise sont toujours là » et « la nature du régime a changé mais pas l’Etat »[4].

UNE SITUATION INTERIEURE INQUIETANTE

La nomination d’un nouveau gouvernement, en sus de satisfaire le peuple, était espérée avec impatience d’un point de vue économique. Si d’importants progrès ont été réalisés en termes de transition démocratique, faisant de la Tunisie l’exception positive des pays ayant vécu la vague des printemps arabes, l’économie reste en berne et l’activité économique tourne au ralenti. Le Fonds monétaire international attendait la nomination d’un nouveau gouvernement pour négocier les modalités d’un nouvel accord de prêt. En 2016, 3 milliards de dollars avaient déjà été accordés à la Tunisie en échange de réformes importantes. Ces dernières ont engendré une augmentation sensible du prix des produits de première nécessité, réduisant drastiquement le pouvoir d’achat des Tunisiens. De plus, le déficit budgétaire ne cesse de se creuser : 2,4 milliards de dinars tunisiens pour le premier trimestre de 2019 (763 millions d’euros) contre 1,8 l’année précédente[5]. Toutefois, cette somme ne représente pour l’heure que 2% du PIB national.

Plus grave, le PIB ne cesse de chuter depuis 2014 pour tomber à moins de 40 milliards de dollars (contre 47 en 2014) en 2018[6]. Au premier semestre de l’année 2019, la croissance tunisienne a connu un léger rebond mais n’a atteint qu’un taux de 1,1%, tandis qu’elle avoisinait les 2,5% en 2018. Le nouveau gouvernement, qui tablait sur une remontée du taux de croissance aux alentours de 1,5% pour l’année 2020, a toutefois été obligé de revoir ses ambitions à la baisse car l’impact du coronavirus a frappé durement la Bourse de Tunis, déjà fragilisée, qui a perdu 7 points au mois de mars 2020.

L’effondrement des cours du pétrole[7], secteur prisé par l’économie tunisienne même s’il reste très loin du niveau de production de l’Algérie et de la Libye, tombe au plus mauvais moment alors que la Tunisie a considérablement accru ses investissements dans l’industrie pétrolière, ceux-ci étant passés de 72 millions de dollars en 2018 à 254 en 2019[8] ; or, elle doit désormais les rentabiliser.

Le phosphate, l’une des pierres angulaires de l’économie tunisienne, est exploité par la Compagnie des phosphates de Gafsa (CPG) et se trouve principalement au sud du pays. En 2009, la CPG figurait au 5ème rang mondial des producteurs de phosphates. Pour autant, la production est passée de 8 millions de tonnes en 2010 à moins de 4 millions en 2019. Le secteur se heurte à des mouvements importants de grèves réclament la régulation de leur situation professionnelle.

Quant au tourisme, vital pour l’économie du pays, celui-ci peinait à se rétablir depuis les attentats du Bardo de mars 2015, mais il va souffrir durement des conséquences de la pandémie.

A ces difficultés économiques s’ajoutent également des inégalités sociales et territoriales.. Les élites citadines sont considérées comme liées aux puissances extérieures occidentales, tandis que les ruraux et les montagnards y sont historiquement opposés (lutte contre la domination ottomane, puis française). Le chômage, estimé à 15%, concerne en particulier les jeunes diplômés (28,2%), les femmes (22,6%)[9] et les populations rurales. Il illustre les difficultés du pays et expose la Tunisie à un risque d’exode des populations.

De fait, cette situation économique dégradée nourrit les revendications populaires et donne du crédit aux nationalistes, aux ultra-religieux et aux thèses conspirationnistes visant les puissances étrangères. Omniprésentes dans le débat public, ces frustrations incarnent un véritable enjeu de pouvoir pour le gouvernement. Si le chef de l’exécutif a fait campagne sur ces thèmes, ceux-ci handicapent gravement la gestion quotidienne du pays.

Enfin, malgré les réformes institutionnelles permettant une démocratisation du pays, des sujets de frustrations subsistent : lois privatives de libertés, inégalités hommes-femmes en termes d’héritage ,clientélisme, corruption…

LE CORONAVIRUS, PREMIER DEFI DU GOUVERNEMENT

A l’instar des pays touchés par le covid-19, dont le voisin algérien, la Tunisie a dû prendre des mesures autoritaires pour limiter la propagation du coronavirus, telles que le confinement des personnes (sauf celles concourant aux activités économiques essentielles du pays), la fermeture des souks et de tout lieu de regroupement. Ces mesures, apparemment prises à temps, semblent avoir permis de ralentir la propagation du covid-19. Mais la suspension des liaisons internationales qu’elles impliquent handicapent gravement l’économie tunisienne. Game changer géopolitique, le covid-19 refaçonne les relations de la Tunisie avec le reste du monde. Cette crise sanitaire, inédite dans nos sociétés contemporaines, apparaît comme un test de vérité pour la jeune démocratie tunisienne, car elle met à l’épreuve l’ensemble de l’appareil étatique. Pour le journaliste Thierry Brésillon, « une mauvaise gestion favoriserait le retour d’une solution autoritaire[10] ». Elle aurait aussi pour conséquence d’accroître les contestations populaires, contraintes de subir un confinement, le gouvernement se heurtant à une frange de la population rechignant à respecter ces règles. Comme le soulignent certains experts, ces mesures indispensables et nécessairement restrictives de liberté pourraient faire le jeu, au bout du compte, de tous ceux qui appellent à la réémergence de pouvoirs autoritaires dans le monde arabo-musulman, à l’instar de ce que semble appeler de ses vœux l’émir Mohamed Ben Zayed des Emirats arabes unis[11].

LA CRISE LIBYENNE

L’évolution de la situation interne en Tunisie reste intrinsèquement liée à la situation de la Libye voisine. Deux hommes s’y disputent le pouvoir dans un pays en proie au chaos depuis 2011. D’un côté, Fayez al-Sarraj, président du gouvernement d’union nationale (GNA) qui siège à Tripoli, reconnu par l’ONU et soutenu par des pays tels que la Turquie, le Qatar et, dans une moindre mesure l’Italie. De l’autre, l’autoproclamé maréchal Khalifa Haftar, à la tête de l’armée nationale libyenne (ANL), qui contrôle l’essentiel de la Libye et qui est soutenu par l’Egypte, les Emirats arabes unis, l’Arabie saoudite et la Russie. Tunis surveille d’autant plus son voisin que la frontière entre les deux pays reste fermée, qu’un raid de djihadistes tuniso-libyens contre la bourgade tunisienne de Ben Gardane (février 2016) avait choqué la population tunisienne, et que la Tunisie accueille de très nombreux réfugiés libyens. En 2011 déjà, elle en avait accueilli près d’un million, mais nombre d’entre eux étaient ensuite retournés dans leur pays. S’il n’y a pour l’heure pas d’afflux massif de réfugiés, la situation pourrait devenir explosive en cas d’aggravation de la crise libyenne. Tunis craint toujours une montée du terrorisme en provenance de Libye sur son territoire, crainte renforcée par l’envoi en renfort du GNA de milices islamistes syriennes par le président turc.

L’intervention récente de la Turquie en Libye en appui au camp de Sarraj contre celui de Haftar est de fait suivie de près par les médias tunisiens. En effet, la Tunisie pourrait être l’un des premiers pays à subir les conséquences d’une escalade de la confrontation. Dans ce conflit, Tunis opte officiellement pour un principe de neutralité, n’octroyant son soutien à aucun des deux hommes, même s’il s’évertue à faciliter les négociations entre eux. En soignant dans ses hôpitaux des combattants issus des deux camps, le pays affiche sa neutralité. Pour la communauté internationale comme pour le gouvernement tunisien, la solution au conflit libyen doit être politique, permettant ainsi à la Tunisie de continuer à jouer un rôle de médiateur.

Toutefois, la visite du président turc Recep Tayyip Erdogan en Tunisie (décembre 2019) et sa connivence affichée avec son homologue tunisien réputé proche des milieux islamistes, ont semé le doute et ont fait l’objet de polémiques au sein de la classe politique tunisienne. Celle-ci a réclamé une position d’affirmation de la souveraineté tunisienne plus claire, demandant au président Saïed de se distancier de son homologue turc.

UNE DIPLOMATIE SINGULIERE A L’ECHELLE REGIONALE

L’élection de Kaïs Saïed visait aussi à défendre l’identité tunisienne en mettant au premier plan la dimension arabo-musulmane d’un pays qui serait, selon lui, menacé par de possibles interventions étrangères occidentales. C’est ce qui explique les déclarations à la tonalité très anticolonialiste et très pro-palestinienne du président tunisien, peu après son élection. Toutefois, la dépendance de la Tunisie aux aides internationales et la proximité traditionnelle de ce pays avec les pays occidentaux l’ont amené à mettre de l’eau dans son thé.

A l’échelle régionale, la Tunisie est éclipsée par son voisin algérien en termes de politique internationale. Pour autant, si l’Algérie espère incarner le leadership en Afrique du nord, ses relations avec la Tunisie restent cordiales. Les deux pays partagent des préoccupations communes, notamment sécuritaires au regard du voisin libyen, mais aussi la nécessité de sécuriser leurs frontières[12]. Toutefois, si les deux pays se targuent de partager d’excellents rapports, il n’en reste pas moins que les échanges économiques entre Tunis et Alger restent faibles au niveau inter-étatiques, même s’ils sont importants au niveau des populations, de nombreux Algériens venant faire leurs courses et passer leurs vacances en Tunisie. Les autorités tunisiennes craignent également un effondrement du pouvoir algérien qui provoquerait des vagues de migrations massives en direction de la Tunisie.

Comme leurs voisins, les Tunisiens constatent que le bassin méditerranéen est devenu un théâtre de rivalités entre puissances globales et qu’il leur faut interagir avec chacune d’entre elles. De fait, les relations avec la Chine se sont approfondies après la révolution avec la signature en juillet 2011 d’un mémorandum d’entente avec Pékin dans le cadre des nouvelles routes de la soie en Méditerranée. Cet accord permet à la Tunisie de bénéficier d’une coopération économique, commerciale et touristique plus approfondie, en échange de positions privilégiées concédées aux compagnies chinoises[13]. Il est intéressant de noter également la présence renforcée de touristes chinois, mais surtout d’étudiants et de cadres de l’industrie qui viennent apprendre sur place à la fois le français et l’arabe, afin de pouvoir être ensuite insérés pus facilement dans le tissu économique nord-africain[14].

L’Union européenne reste l’un des partenaires internationaux les plus importants de la Tunisie, même si elle est souvent pointée du doigt par les Tunisiens eu égard à la détérioration de leur niveau de vie qu’ils imputent aux fluctuations touristiques et économiques européennes. Dans le cadre de sa politique européenne de voisinage (PEV), l’UE fournit pourtant un important soutien financier à la Tunisie. La nomination d’un nouvel exécutif européen préoccupé par la gestion du Coronavirus questionne sur l’éventuelle redéfinition de cette aide, de même que sur les modalités de l’assistance technique et du dialogue politique. Cette aide pourrait se concentrer à l’avenir sur des projets plus modestes, davantage en adéquation avec les priorités de Bruxelles[15].

S’agissant de Washington, la Tunisie revendique une relation de plus de 200 ans avec les Etats-Unis. Toutefois, l’attaque terroriste du 6 mars 2020, qui s’est déroulée devant l’ambassade américaine à Tunis, a fait resurgir le spectre de celle qui avait déjà frappé cette ambassade en 2012. Bien qu’isolée, cette attaque est intervenue alors que le gouvernement d’Elyes Fakhfakh débutait son mandat, alimentant les tensions persistantes entre Tunis et Washington, même si celles-ci restent officiellement cordiales. En 2015, le président américain Barack Obama avait d’ailleurs qualifié la Tunisie d’allié majeur non-membre de l’OTAN des Etats-Unis[16]. Les militaires tunisiens, de leur côté, rappellent discrètement l’étroitesse de leur coopération avec les forces armées américaines qu’ils perçoivent comme l’ultime garantie de sécurité de leur pays en cas de déstabilisation extérieure de celui-ci[17].

La Russie accroît elle aussi son périmètre d’action en Méditerranée, même si elle semble se tenir pour l’instant à l’écart de la Tunisie avec laquelle elle entretient des relations cordiales depuis les années 1990.

C’est en fait avec les pays du Golfe que les relations de la Tunisie sont le plus ambiguës. Si elle a accueilli le 30ème sommet de la Ligue arabe en mars 2019, ce qui lui a permis de retrouver un rôle de premier plan au sein du monde arabe, les relations avec les monarchies du Golfe ont connu de fortes fluctuations. Pour le ministère des Affaires étrangères tunisien, les relations avec le Qatar, soutien des réseaux des frères musulmans, sont « un exemple de relations bilatérales réussies et développées au niveau arabe »[18]. Doha s’impose en effet comme le second investisseur en Tunisie. Depuis 2011, les deux pays se sont étroitement rapprochés, notamment lors de la période dominée par la coalition menée par Ennahdha, proche idéologiquement du régime qatari. A contrario, la révolution tunisienne a éloigné le pays des Emirats arabes unis, pourtant deuxième partenaire arabe de la Tunisie au début des années 2000. Après l’affaiblissement d’Ennahdha, les relations se sont quelque peu apaisées, mais la proximité de la Tunisie avec le rival qatari freine le rapprochement avec Abou Dhabi. Les relations paraissent en revanche meilleures avec l’Arabie saoudite. La Tunisie s’est en effet engagée, du moins sur le papier, dans la coalition saoudienne au Yémen, avant d’inscrire le Hezbollah dans sa liste d’organisations terroristes. Elle a en outre accueilli le prince héritier Mohammed ben Salman après l’assassinat de Jamal Khashoggi au consulat saoudien d’Istanbul, en octobre 2018. En retour, Tunis a bénéficié d’une enveloppe financière importante.

QUELQUES PISTES POUR SORTIR DE LA CRISE

Pour l’heure, le bilan post-révolutionnaire de la Tunisie reste modeste. Des réformes ont été accomplies, mais bien d’autres restent en chantier. Il appartient au nouveau gouvernement de les mener à bien en renonçant à toute approche idéologique, dans un pays où les syndicats restent forts (poids de l’UGTT – l’Union générale des travailleurs tunisiens) et le conservatisme religieux très présent. Ce gouvernement doit calmer les revendications populaires et faire face aux défis du covid-19, tandis que médias et partis politiques doivent faire preuve de réalisme. A défaut, la Tunisie pourrait basculer dans une nouvelle instabilité délétère. Au bout du compte, le défi principal consiste à redéfinir un modèle de développement adapté et acceptable par la population. Le pays doit définir une véritable stratégie nationale en vue de renégocier sa place au sein d’une économie mondialisée, mais aussi se doter d’une Cour constitutionnelle (dont la création était annoncée pour 2014) qui permettrait de légitimer les réformes engagées. Au niveau politique, il s’agirait de mettre en place des mécanismes de dialogue afin de favoriser le consensus de long terme, permettant ainsi de limiter les blocages entre factions politiques rivales.

Sur le plan international, l’Union européenne et le FMI pourraient soutenir les orientations prises par la Tunisie afin de participer à la consolidation de sa stabilité, alors même que ces deux acteurs sont pointés du doigts par les Tunisiens qui leur reprochent des mesures d’austérité lourdes à supporter et n’ayant pas permis la relance de l’économie. Quant aux Etats européens très attachés à la réussite de l’expérience démocratique tunisienne, France, Italie et Allemagne en tête, leur plus grande utilité consisterait non pas à chercher à influencer le modèle sociétal tunisien qui suit le processus d’éloignement du modèle occidental qui touche le monde arabo-musulman, mais bien au contraire à coordonner davantage leurs efforts pour dresser une « cage de Faraday » virtuelle autour de la Tunisie destinée à neutraliser les ondes négatives véhiculées par tous ceux qui rêvent de faire échouer cette expérience démocratique. Dans un bassin méditerranéen de plus en plus divisé, la Tunisie gagnerait enfin à retrouver sa place historique de médiateur du monde arabo-musulman en adoptant une posture plus nuancée sur les grands dossiers du moment, tout en réaffirmant sa volonté de discuter avec tous les acteurs de la scène régionale.

[1]https://www.crisisgroup.org/fr/middle-east-north-africa/north-africa/tunisia/b73-tunisie-eviter-les-surencheres-populistes

[2]https://www.crisisgroup.org/fr/middle-east-north-africa/north-africa/tunisia/b73-tunisie-eviter-les-surencheres-populistes

[3]http://www.legislation.tn/sites/default/files/news/constitution-b-a-t.pdf

[4]https://www.lepoint.fr/afrique/tunisie-les-causes-de-la-crise-sont-toujours-la-04-03-2020-2365799_3826.php

[5]https://www.banquemondiale.org/fr/country/tunisia/overview

[6]https://www.banquemondiale.org/fr/country/tunisia/overview

[7] Au 26 mars 2020, le prix du baril de pétrole Brent s’élevait à 23 dollars, contre 67 dollars au 7 janvier 2020 ; https://prixdubaril.com/

[8]https://www.jeuneafrique.com/mag/811776/economie/hydrocarbures-un-nouveau-souffle-pour-le-petrole-tunisien/

[9]https://www.banquemondiale.org/fr/country/tunisia/overview

[10]https://www.middleeasteye.net/fr/opinion-fr/la-gestion-de-la-pandemie-due-au-coronavirus-un-crash-test-pour-la-democratie-tunisienne

[11]« Mohammed bin Zayed’s Dark Vision of the Middle East’s Future », The New York Times Magazine, 9 janvier 2020.

[12]https://www.elwatan.com/edition/actualite/entre-lalgerie-et-la-tunisie-des-preoccupations-communes-02-02-2020

[13]https://www.jeuneafrique.com/594707/politique/la-tunisie-rejoint-a-son-tour-linitiative-chinoise-one-belt-one-road/

[14]Témoignage de Pierre Razoux lors d’une conversation privée le 31 mars 2020.

[15]https://www.crisisgroup.org/middle-east-north-africa/north-africa/tunisia/tunisia-looks-reset-west

[16]https://obamawhitehouse.archives.gov/the-press-office/2015/07/10/presidential-memorandum-designation-republic-tunisia-major-non-nato-ally

[17]Comme le rappelle Pierre Razoux, directeur de recherche associé à la FMES, qui interagit fréquemment avec l’Institut de défense tunisien (conversation privée le 31 mars 2020).

[18]https://www.diplomatie.gov.tn/mission/pays-daccreditation/relation-bilaterale/etranger/ambassade-de-tunisie-a-doha-qatar/

 

Après la crise – par le VAE (2s) Pascal Ausseur

Cas de Covid-19 confirmés cumulés – source: Johns Hopkins 

 

Par l’amiral (2s) Pascal Ausseur

Directeur général de l’Institut FMES.

Nous vivons une période très particulière. Sans être une peste noire ou une guerre mondiale, la pandémie du Covid-19 qui place plus du tiers de l’humanité en restriction de mouvement est une crise qui marquera une rupture supplémentaire dans un monde déjà en plein bouleversement. Cette crise peut être, si nous savons en tirer les enseignements, l’occasion de nous sortir de notre torpeur intellectuelle et d’identifier les pistes qui nous permettront d’affronter avec succès les défis de la France et de l’Europe.

 

  • Une crise de rupture

Le Covid-19 marquera une rupture, non pas seulement par ses conséquences sanitaires directes, mais parce qu’elle cristallise les limites et les fragilités, déjà perceptibles, d’un système qui s’est emballé depuis cinq décennies.

Le rapport à la technologie d’abord. Elle a été libératrice pour l’humanité depuis le fond des âges, en domestiquant la nature (agriculture, élevage, mobilité, …) et en nous protégeant de ses dangers (habitat, santé, …). Bien entendu, en renforçant l’homme, la technologie lui avait également permis de développer ses capacités destructrices, le désignant désormais comme la principale menace pour sa propre espèce. Mais au moins la nature, soumise par la technique, n’était-elle plus un danger existentiel. Le fait que nous devions nous référer à la grippe espagnole de 1918 pour comparer l’épidémie actuelle, montre que le terrible 20ème siècle ne l’a pas été à cause de la nature.
Nous observons aujourd’hui que la technologie livrée à elle-même, au lieu de nous protéger des dangers naturels peut au contraire les amplifier. Le réchauffement climatique en est une illustration, les manipulations du vivant une autre. La mobilité effrénée des humains dans un monde globalisé vient, en diffusant un virus à une vitesse inconnue jusqu’alors, confirmer l’idée que la technique, lorsqu’elle est hors de contrôle, constitue un facteur de risque et d’aliénation.

Le paradigme de la mondialisation fondée sur le marché ensuite. Le siècle passé et surtout les trente dernières années ont vu l’explosion des échanges économiques, portés par la technologie, qui ont permis de sortir de la pauvreté des centaines de millions d’êtres humains et qui ont pu laisser penser à la convergence de l’humanité dans une communauté de destin orientée vers la prospérité individuelle. Cette vision mondialisée du « doux commerce » chère à Montesquieu rendait improbables les conflits, inutiles les Etats, caduques les nations et considérait que l’efficience et la bonne gestion économique étaient la clé de la prospérité et donc du bonheur des individus.
La montée des inégalités, le retour des tensions interétatiques, la généralisation des aspirations religieuses, identitaires ou nationales étaient autant de signaux indiquant les limites de cette analyse post-historique. La crise du Covid-19 nous confirme que l’économie n’est pas l’alpha et l’oméga de l’action politique : en amont, les choix purement économiques favorisant les déplacements et réduisant les capacités d’urgence ont favorisé la pandémie. En aval, la mobilisation de milliards d’euros ou de dollars est impuissante à réellement contrôler son expansion.

Enfin cette crise révèle la fragilité de nos sociétés à la fois en paix, interdépendantes et morcelées. Elles perdent l’autonomie nécessaire à la gestion de leur destin et la cohésion essentielle à la solidarité en temps de tension. Dépossédées d’un sentiment d’appartenance et des outils qui leur permettent de maîtriser leur avenir, les populations européennes sont déstabilisées et inquiètes.
Là encore, les populismes, l’archipélisation de la société, la crise de la représentativité, la perception d’impuissance vis-à-vis des délocalisations ou de l’immigration étaient autant de signaux faibles qui entrent en résonance avec la crise actuelle qui démontre à la fois l’importance de l’Etat, de la cohésion nationale et de la réappropriation d’une forme d’autonomie.

 

  • L’Histoire continue

Cette crise nous place dans une posture de fragilité à un moment où le monde se transforme dangereusement. Alors qu’elle cristallise nos impasses, elle est également un accélérateur de la déstabilisation sécuritaire autour de la France et de l’Europe.

Ainsi, la désoccidentalisation du monde, en cours depuis une quinzaine d’année, pourrait s’accélérer. Le retrait américain de la gestion du monde, déjà patent sous Obama, se renforce sous Trump et devient évident dans la crise du Covid-19. De son côté, la Chine a montré son poids au sein de l’OMS et sa volonté d’exploiter la crise pour affermir son positionnement, notamment en Europe par une diplomatie humanitaire vigoureuse. De son côté, l’Union européenne a confirmé sa difficulté à peser, en Europe et dans le monde. La dégradation probable de son économie risque de fragiliser son seul point fort. Après la pandémie, le monde sera encore moins occidental et européen qu’avant.

Les tensions Nord/Sud risquent de leur coté de s’amplifier. Les inégalités perceptibles par tous, la remise en cause du modèle occidental et la diffusion d’un ressentiment, exacerbé par un islamisme radical, plaçaient déjà l’Europe et en particulier la France et ses voisins sud-européens dans une posture délicate. L’impact sociétal et politique d’une crise sanitaire mal gérée, s’ajoutant aux tensions et aux guerres de notre voisinage proche, pourrait déstabiliser encore plus l’est et le sud de la Méditerranée avec des conséquences dramatiques, pour la rive sud mais également pour la rive nord.

Enfin les puissances (ré-)émergentes pourraient profiter du désordre actuel pour accélérer leur politique d’expansion nationaliste et mettre ainsi la communauté internationale devant des faits accomplis : la Russie a ainsi contraint dans l’indifférence le gouvernement ukrainien à reconnaitre les entités séparatistes du Dombass. La pression sur les pays Baltes ou en Syrie pourrait s’accroitre. La Chine pourrait renforcer sa mainmise sur la mer de Chine du sud qu’elle s’approprie progressivement. La Turquie pourrait faire de même au large de Chypre pour y acquérir les ressources gazières… pendant que les occidentaux se concentrent sur leur crise sanitaire.

 

  • Une opportunité ?

Ce constat plutôt sombre pourrait occulter les aspects positifs de cette crise. En apportant une clarté nouvelle sur des enjeux que l’on refusait de voir et en nous obligeant à nous adapter brutalement pour survivre, elle est l’occasion d’imaginer des organisations et des modes de fonctionnement nouveaux qui seront davantage aptes à répondre aux défis futurs, au moins aussi perturbants, notamment ceux liés au réchauffement climatique.

Cette crise nous donne l’occasion d’adapter la mondialisation : la marche de l’Histoire ne se limite pas à l’économie et l’être humain n’est pas qu’un acteur productif ou consommateur. Les enjeux sociaux, sociétaux, écologiques et identitaires ont leur légitimité. La crise actuelle (milliers de morts, hôpitaux saturés, etc..) nous conduit à revoir la hiérarchie des enjeux et priorités qui orientaient les choix d’organisation de notre société. Nous devons réapprendre à sacrifier une efficience immédiate pour prendre en compte des risques que nous considérons comme humainement ou socialement inacceptables.

Cette crise sanitaire nous rappelle l’importance de la réflexion, de l’anticipation, de la science et de la raison dans un monde de plus en plus marqué par l’instantanéité, l’émotion, la crédulité et l’irrationalité. Le phénomène de rejet des vaccins qui s’est développé au sein des sociétés occidentales et en Afrique notamment en a été l’illustration récente. La remise en cause du modèle occidental, les courants de pensée relativistes de la déconstruction et le bouleversement lié aux technologies de l’information ont fragilisé ce qui a fait le succès de notre modèle : une aptitude à analyser les problèmes, à identifier les erreurs, à imaginer les solutions et à les mettre en œuvre. Cette pandémie doit être l’occasion de rappeler l’importance de la démarche scientifique et les premiers vaccins contre le Covid-19 en seront les marqueurs.

La science n’est pas le scientisme et cette réhabilitation doit s’accompagner d’une éthique de la modération vis-à-vis du progrès technologique. Face à une nouvelle capacité technique, nous devons apprendre à réfréner notre désir de profiter des gains en termes économique ou de bien-être et à nous préoccuper de l’impact social, sociétal ou humain de long terme. Jusqu’à présent les comités éthiques ont été impuissants, face aux pressions économiques ou sociétales, à remettre de la « conscience rabelaisienne » en regard de la science. Tout ce qui est techniquement faisable n’est pas souhaitable.

Cette crise, par un réflexe anthropologique face à l’adversité, nous impose également de repenser notre collectif. Dans un monde qui promeut l’individu au sein d’une humanité virtuelle et désincarnée, les communautés familiales, de proximités, nationales et européenne paraissent plus que jamais nécessaires et doivent être articulées pour répondre aux besoins d’attachement, d’enracinement et de solidarité. La crise du Coronavirus, par la solidarité qu’elle a suscitée, a montré l’importance de l’Etat-nation en tant que collectivité de destin partagé et dernier rempart protecteur et, en creux, le rôle essentiel que devrait jouer l’Union européenne.

Sur le plan économique, cette crise laissera des traces profondes en raison de l’arrêt presque total de l’activité du pays pendant de longues semaines. Les aides à la relance en cours d’élaboration ne permettront probablement pas un retour au statu quo ante. En revanche nous pouvons tirer les leçons en termes de protection, de résilience et d’autonomie de nos entreprises pour les rendre moins vulnérables à l’agression ou au pillage des données et aux ruptures d’approvisionnement.

Enfin d’une manière générale, une place nouvelle s’ouvre pour un retour du politique qui dépasse et transcende la simple gestion rigoureuse de « l’entreprise France » ou l’application de règles supposées apporter une réponse technique aux problèmes d’une communauté. Les tempêtes qui s’annoncent imposent à l’Etat de délaisser son rôle de gestionnaire économico-social pour s’impliquer plus dans son rôle régalien en charge de la sécurité des citoyens, qu’elle soit alimentaire, sanitaire, intérieure ou extérieure.

 

  • Une place pour la réflexion stratégique

Après la crise, il faudra rebondir. Il faudra reconstruire sur des bases différentes qui nous permettront d’affronter le monde tel qu’il est. D’autres pandémies, d’autres tensions, d’autres guerres se profilent que nous pourrons surmonter voire éviter si nous savons profiter de cette opportunité pour nous refonder. Pour cela, il faut rompre avec le divertissement au sens pascalien qui nous rive à l’instantané, à l’émotion et au superficiel … et accepter de prendre le temps de réfléchir et de débattre. Des think tanks comme l’institut FMES peuvent y contribuer.

Sur les enjeux des mondes méditerranéens d’abord, qui représentent un concentré des défis mondiaux actuels, à nos portes. Sur les enjeux maritimes ensuite, qui sont une des pistes de survie écologique et économique de l’humanité. Sur l’économie de défense et duale, en particulier en Région Sud, Provence-Alpes-Côte d’Azur enfin, tant elle est stratégique pour notre pays.

Le brassage des intelligences universitaires, militaires, économiques et administratives (avec l’observatoire stratégique des mondes méditerranéens ou les sessions méditerranéennes d’études stratégiques par exemple) et le croisement des perspectives régionales (Afrique sahélienne, mer Rouge, Proche et Moyen-Orient, océan Indien, Balkans …) sont au cœur de l’ADN de l’institut FMES qui cherche à mieux comprendre le monde et à identifier des options qui nous permettrons, collectivement, de rebondir. Après la crise.

Portrait d’Hosni Moubarak – par Anne Boulnois

Tous droits réservés

Par Anne BOULNOIS, chargée de mission Afrique du Nord Moyen-Orient à l’institut FMES

L’ancien président égyptien Hosni Moubarak est mort, à l’âge de 91 ans, le 25 février 2020 à l’hôpital militaire Galaa du Caire. Cet homme politique a dirigé l’Egypte pendant trois décennies de 1981 à 2011 date à laquelle il a été évincé par la vague des Printemps Arabes. L’annonce de son décès a été relayée par la presse locale égyptienne ainsi que par la présidence qui s’engage à organiser ses funérailles et a décrété trois jours de deuil national.

L’homme décrié lors du printemps arabe a reçu quelques hommages de la part des dirigeants de ce monde, à l’instar de Benjamin Netanyahou qui décrit un « ami personnel, un leader qui a conduit son peuple vers la paix et la sécurité ainsi qu’à l’apaisement avec Israël ». Néanmoins les rapports avec Israël restent particulièrement froids tout au long de son règne. Le président palestinien Mahmoud Abbas a salué son engagement en « faveur de la liberté et de l’indépendance du peuple palestinien ». Du côté des hommes politiques égyptiens, Mohamed el-Baradei, figure de proue de l’opposition libérale à l’ancien président, a présenté toutes ses condoléances à sa famille. Ayman Nour, ancien candidat à la présidentielle de 2012 et opposant en exil en Turquie a formulé ses condoléances et déclaré « pardonner personnellement » l’ex-président.

 

Retour sur le parcours d’Hosni Moubarak

Hosni Moubarak est né en 1928 à Kafr Al-Masilhah à Menoufia. Diplômé de l’Académie militaire égyptienne en 1948, puis de l’Académie égyptienne de défense aérienne en 1950, il était pilote de bombardier, avant d’être nommé chef d’état-major de l’armée de l’air égyptienne, puis de devenir vice-ministre de la défense pendant la guerre israélo-arabe d’octobre 1973.

En 1975, le président Anwar el-Sadate le choisit comme vice-président. Il prêtera serment en tant que président après l’assassinat de Sadate en octobre 1981 et signe dans la foulée les accords de paix avec Israël de Camp David, négociés par son prédécesseur.

Hosni Moubarak est élu président de l’Organisation de l’union africaine en 1989 et 1993. Sous sa mandature, l’Egypte fait son retour dans la Ligue arabe après en avoir été expulsée à la suite de la signature de l’accord de paix avec Israël. En 2005, il demande au Parlement égyptien de modifier l’article 76 de la Constitution pour procéder à l’élection du Président au scrutin direct. Il est toutefois accusé d’ouvrir la voie à son fils ainé Gamal qu’il imagine lui succéder. En réaction, plusieurs mouvements d’opposition, tels que Kefaya et le Mouvement des jeunes du 6 avril, se forment et deviennent actifs contre la politique du régime à la fin de son mandat. En prenant la décision de modifier la Constitution, le peuple égyptien lui a reproché d’être corrompu et de ne pas mener à bien les réformes nécessaires. Lors de sa destitution, il sera notamment jugé avec son fils pour corruption.

 

Le défi de la place de l’islamisme pendant sa présidence

Trois factions islamistes luttent pour le pouvoir religieux en Egypte : l’université Al Azhar qui représente l’islam sunnite traditionnel ayant fait alliance avec le pouvoir ; celle des Frères musulmans nés en Egypte dans les années 1920, qui prône un islam politique visant la mise en place d’une république islamique en opposition avec le pouvoir « militaire » ; et celle des salafistes, qui se décline en un mouvement quiétiste sans ambition politique, mais qui cherche à réislamiser la société et imposer la Chariah (alors que l’Egypte dispose d’un Code civil inspiré du code Napoléon) et en un mouvement salafiste dit djihadiste, tel la Jama’a al Islamiya qui a assassiné Sadate. La lutte de Hosni Moubarak contre ces organisations islamistes lui a permis de gagner le soutien de divers segments de la société égyptienne et donc de consolider son règne.

Au milieu des années 1990, son appareil sécuritaire parvient à éradiquer largement les organisations islamistes terroristes. La répartition du pouvoir entre les différentes agences de sécurité protège le clan de Moubarak. Celui-ci s’est appuyé alternativement sur les Services de Renseignements intérieurs, mais surtout sur les Services de Renseignements militaires dont étaient issus de nombreuses personnalités appartenant à « son premier cercle ».

Ce sont les militaires qui reprennent progressivement les choses en main après le décès de Sadate ; mais on assiste à des querelles de généraux instrumentalisées par Moubarak. Selon Pierre Razoux, « de l’avis de ses pairs aviateurs, Hosni Moubarak était un médiocre pilote et un piètre général qui s’est attaché à marginaliser tous ceux de ses anciens collègues militaires qui lui faisaient de l’ombre, en s’appuyant sur les services de renseignements militaires qu’il a longtemps protégés ». Certains, tels Saad el-Shazli, l’artisan du succès de la traversée du Canal de Suez en octobre 1973, sont envoyés en exil à l’étranger.

Les succès de Moubarak contre la menace interne des Frères musulmans n’ont cependant pas marqué la fin de son investissement contre l’islamisme radical. Au contraire, ils ont continué d’alimenter et d’exacerber les craintes locales et occidentales en nourrissant l’idée que toute opposition radicale à son régime – ou toute démocratisation – aboutirait à une prise de contrôle de l’Egypte par les islamistes. Dans cette équation, les Frères musulmans, perçus à l’extérieur comme une mouvance modérée finalement acceptable, se sont progressivement imposés comme les adversaires politiques les plus redoutables du clan Moubrak.

Agiter le spectre de la menace « frériste » sur la société égyptienne impliquait que ces derniers soient toujours présents sur la scène politique, même de manière discrète. C’est ce qui explique que cette mouvance politique, bien que théoriquement interdite, ait été tolérée dans les faits et qu’elle ait été autorisé, en sous-main, à s’engager dans la compétition politique. Cette stratégie a permis à Moubarak de diviser la mouvance islamiste, tout en achetant la paix sociale, car l’aide sociale et de nombreux services publics étaient tenus par les Frères musulmans, notamment à travers les syndicats professionnels et les unions étudiantes[1]. Ainsi, tout au long de son mandat, Moubarak a permis à la Fraternité de se présenter aux suffrages des syndicats étudiants, des conseils de syndicats professionnels et du Parlement, ce qui n’a pas empêché sa police d’orchestrer des vagues d’arrestations visant à l’affaiblir, mais sans jamais la démanteler. Partout, les stratégies de Moubarak ont empêché l’émergence d’alternative politique laïque ou religieuse à son régime.

En 2005, sous fortes pressions américaines et européennes, Moubarak a permis aux Frères musulmans de remporter une victoire électorale sans précédent. Leurs candidats ont remporté 88 des 444 sièges contestés et sont devenus le plus grand bloc d’opposition de l’Assemblée populaire, dominée par le parti démocratique national de Moubarak.

 

Une politique étrangère fondée sur des relations personnelles

Alarmée par les victoires électorales des islamistes en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, les pressions occidentales initiales visant à démocratiser le « Grand Moyen-Orient »[2] se sont progressivement tues, redonnant à Moubarak une marge de manœuvre pour réprimer ses islamistes. Fin 2006, sa police a arrêté trente-trois hauts dirigeants des Frères musulmans, dont Khairat al-Shater, et les a envoyés devant un tribunal militaire qui les a condamnés à de lourdes peines de prison.

L’utilisation par Moubarak de la menace islamiste pour justifier le maintien d’un État autoritaire et répressif lui a longtemps permis de conserver ses soutiens étrangers. D’après Pierre Razoux, « François Mitterrand, président de la France entre 1981 et 1995, était devenu l’ami de Hosni Moubarak[3] Ils se voyaient régulièrement que ce soit en France ou en Egypte où François Mitterrad se rendait souvent en déplacement privé. »

Lorsque Moubarak devient président, il hérite également d’une relation étroite avec les États-Unis et l’Occident, tout comme d’une paix froide avec Israël. Ces relations sont restées les mêmes tout au long de son règne grâce à d’excellents contacts personnels et à des intérêts mutuels. Au cours de sa présidence, les relations avec la Syrie restent tout aussi bonnes qu’à l’époque de Nasser qui avait vu la fondation d’une République Arabe Unie. Sans oublier que ces deux états ont toujours fait front commun contre Israël durant les guerres de 1948-49, la guerre des six jours (1967), puis celle du Kippour (1973). De par ses responsabilités militaires, Moubarak avait tissé des liens de proximité avec le clan Assad. En 2016, alors que la plupart des pays arabes rompent leurs relations diplomatiques avec la Syrie, l’Egypte continuera de soutenir Bachar Al Assad.

Les rapports entre l’Egypte et l’Irak sont fluctuants tout au long du mandat de Moubarak. Initialement unis dans les guerres contre Israël, les deux pays rompent leur alliance après la signature des accords de Camp David. Un rapprochement s’opère lors de la guerre Irak-Iran, mais qui ne durera pas. En 2013, l’Irak dominé par les Américains et l’Egypte s’unissent de nouveau face à un ennemi commun : le terrorisme islamiste.

Les relations de l’Egypte avec ses voisins africains sont également inégales. Le Soudan et l’Egypte connaissent des querelles récurrentes de nature frontalière, alors qu’avec l’Ethiopie les dissensions portent sur l’exploitation du Nil et la construction récente du fameux barrage de la Renaissance.

Selon le politologue Hassan Nafaa[4], l’Egypte et la Lybie partageaient des intérêts mutuels. Selon ce politologue, la Lybie et l’Egypte étaient deux régimes corrompus. Les proches de Mouammar Kadhafi investissaient dans des entreprises égyptiennes et bénéficiaient de la protection du pouvoir. Pour lui, « cette proximité se manifestait notamment par la venue fréquente d’officiels libyens au Caire ». La démission de Hosni Moubarak et la mort du guide libyen bouleversent des liens politiques et économiques tissés pendant trois décennies.

L’Egypte se rapproche des Etats-Unis à partir des années 70 et devient récipiendaire de l’aide financière américaine après la rupture du traité d’amitié avec l’URSS et la signature des accords de paix signé avec Israël. Selon le service de recherche du Congrès (CRS), depuis 1979 « l’Egypte est le plus gros bénéficiaire, après Israël, de l’aide bilatérale américaine ». Celle-ci est essentiellement militaire mais s’élèverait à 1.3 milliard de dollars annuels – le même montant depuis 1987 – pour 250 millions d’aide économique.[5] L’Egypte de Hosni Moubarak opère un bref rapprochement avec l’URSS dans la seconde partie des années 80, mais aucun chef d’Etat russe ne visitera l’Egypte jusqu’en 2005. Depuis, cette relation, mutuellement profitable avec le Kremlin permet à l’Egypte d’acheter des armes russes pour équilibrer ses approvisionnements militaires, permettant en contrepartie à Moscou de bénéficier du soutien égyptien dans sa démarche visant à rejoindre progressivement l’organisation mondiale du commerce.

Enfin, les rapports qu’entretient Moubarak avec la Turquie sont cordiaux, les deux pays restant proches des Etats-Unis et s’investissant mutuellement dans un rôle de médiateurs du conflit israélo-palestinien.

 

Une économie fragile qui n’a pas achevé sa mue libérale

Moubarak a hérité du système économique de Sadate qui avait entamé un processus d’infitah (ouverture) et de privatisations prudente – un héritage du socialisme arabe de Gamal Abdel Nasser – vers un modèle de marché libre. Moubarak a poursuivi ce programme, permettant au secteur privé de dominer l’économie égyptienne. Les chantiers entamaient par Moubarak on t un but précis privatiser bet diversifier l’économie. Les rentes traditionnelles de l’Egypte sont le Canal de Suez, le tourisme, le pétrole, Moubarak souhaite privatiser l’électricité et les télécommunications. Il a voulu faire également de son fer de lance le développement des entreprises informatiques.

L’adhésion sans réserve de Moubarak aux politiques économiques néolibérales occidentales est intervenue à la fin des années 1980, alors que la situation budgétaire de l’Égypte s’était affaiblie après la chute des prix du pétrole. À partir de 1986, Moubarak a signé des accords de prêt qui ont créé l’espace nécessaire pour l’investissement d’institutions extérieures, telles que le Fonds monétaire international, la Banque mondiale et l’USAID, créant par là-même une dépendance à leur égard.

Il convient de conserver en mémoire que si Sadate a fait la guerre à Israël en 1973, c’était pour in fine prendre des gages qui allaient lui permettre de ramener Israël à la table des négociations, dans le but de tourner le dos aux Soviétiques et de nouer une alliance avec les Américains, vitale pour le développement de l’économie égyptienne. Sadate pariait sur l’argent et les aides américaines, de même que sur les dividendes du tourisme et de l’exploitation du canal de Suez rendus possibles par la paix, pour redresser la situation économique égyptienne. Il avait compris que l’URSS déclinante ne serait jamais en mesure de sortir l’Egypte de son ornière financière.

Moubarak n’a toutefois pas su développer une économie de marché véritablement libre qui permette une croissance continue et équilibrée suffisante pour fournir suffisamment d’emplois à une population jeune et en croissance rapide ; environ 13.9% des jeunes âgés entre 15 et 24 ans sont au chômage, selon les chiffres de l’OIT[6] en 2000.

Le développement des inégalités économiques, le népotisme et la corruption ont accru l’opposition à Hosni Moubarak au début des années 2000. Cette opposition s’est transformée en un soulèvement de masse le 25 janvier 2011, qui a abouti à sa destitution par l’armée le 11 février 2011. Le bilan de Moubarak demeure donc controversé, tant sur le plan intérieur qu’extérieur.

* * *

Au bilan, que retenir de la présidence de Hosni Moubarak (1981-2011) ? Que celle-ci a été marquée par la logique des blocs à la fin de guerre froide, puis par les intérêts personnels de celui qui se percevait comme le Raïs une fois celle-ci finie. Ce parcours s’inscrit finalement dans une trajectoire commune à de nombreux dirigeants d’Afrique du nord et du Moyen-Orient, mêlant autoritarisme, corruption et volonté de s’accroche au pouvoir, comme l’ont montré ses contemporains : Saddam Hussein, Mouammar Kadhafi, le clan al-Assad.

Cela n’a pas empêché Hosni Moubarak d’œuvrer contre la menace islamiste en donnant de forts gages à l’Occident, tout en participant activement à la recherche d’une solution dans le conflit Israélo-palestinien. Au bout du compte, l’ancien Raïs égyptien n’a pas échappé au destin de ses coreligionnaires. Les frères Musulmans ont cru y voir une opportunité lors de sa destitution, suivie de l’élection de Mohammad Morsi, mais ses outrances et son agenda trop ouvertement islamiste ont favorisé le retour des généraux, rappelant à ceux qui l’avaient oublié le poids des militaires en Egypte, des pharaons aux Mamelouks.

 

 

[1]Sarah Ben Nefissa et Mahmoud Hamdy Abo EL Kassem appuyé des travaux de Hossam Tammam (2010)(https://www.cairn.info/revue-tiers-monde-2015-2-page-103.htm

[2]http://www.irenees.net/bdf_fiche-analyse-957_en.html

[3]Pierre Razoux, directeur de recherche à l’IRSEM, associé à l’institut FMES, conversation privée le 11-03-2020

[4]Hassan Nafa, Docteur en science politique, professeur de sciences-politiques à l’Université du Caire

[5]https://www.lapresse.ca/international/dossiers/crise-dans-le-monde-arabe/legypte-sous-tension/201308/15/01-4680203-laide-militaire-americaine-a-legypte-etat-des-lieux.php

[6]https://donnees.banquemondiale.org/indicateur/SL.UEM.1524.ZS

 

La réflexion stratégique est plus que jamais nécessaire – par le GCA (2s) Patrick Lefebvre

Cet article, rédigé par le général de corps aérien (2s) Patrick Lefebvre, directeur du centre méditerranéen d’études stratégiques de l’institut FMES, a été publié dans le numéro de mars 2020 de la Revue défense nationale.

La réflexion stratégique est plus que jamais nécessaire. S’y soumettre est un gage d’autonomie, la dénier conduirait à subir.

 

Tous droits réservés.

« L’avenir est quelque chose qui se surmonte. On ne suit pas l’avenir, on le fait ». Autant dire que cette affirmation de Georges Bernanos conserve toute sa pertinence en ce début de 21ème siècle. Le monde d’aujourd’hui entre, c’est le moins que l’on puisse dire, dans une mutation sans précédent. Inquiétante ou rassurante, telle est la question ? D’abord, il va plutôt mieux. Sans doute s’agit-il d’un effet de la mondialisation, n’en déplaise à ses détracteurs, mais en tout état de cause, nul ne peut contester qu’une amélioration sensible est enregistrée qu’il s’agisse de l’allongement de la durée de vie, de la baisse de la mortalité infantile, divisée par deux en moins d’un quart de siècle, ou de l’accès aux ressources vitales même si des inégalités existent encore dans certaines parties du monde. Ces inégalités induisent des tensions pour l’accès aux ressources indispensables. Elles concernent prioritairement les populations déplacées avec un accroissement substantiel du nombre de migrants d’origine économique ou menacés sur leur territoire. Le monde a changé aussi dans sa forme géopolitique. Ce changement est sans doute moins positif. L’après-guerre avait été marqué par une bipolarisation du monde. En cela, la chute du mur de Berlin à lui seul représente une véritable rupture stratégique en effaçant brutalement deux pôles en confrontation. Succès absolu des instances internationales avec des organisations qui ont su, au prix du dialogue, préserver la paix en Occident et ailleurs. Succès aussi de la dissuasion qui continue d’être un rempart à toute forme de guerre totale. Pour autant, il n’est pas sûr que nous en ayons tiré toutes les conséquences. Le monde est donc devenu multipolaire. Cette multipolarité n’a d’ailleurs pas simplifié les rapports de puissance. Le multilatéralisme, facteur clé du dialogue entre les nations, a cédé la place à des actions désormais unilatérales plaçant les uns et les autres devant le fait accompli. L’échiquier des acteurs internationaux rend le jeu plus complexe et les interactions entre eux plus difficiles.  Ces dix dernières années soulignent cette mutation. Elle est d’importance.

Cette mutation du monde impose donc qu’on y réfléchisse. Elle légitime sans conteste les laboratoires d’idées ou les observatoires qui peuvent y concentrer les efforts de recherche dont nous aurons besoin demain. Ces laboratoires sont nombreux et s’agrègent souvent autour des centres de décisions.  C’est un peu l’esprit jacobin qui ressort diront certains. Ces centres de réflexion sont pour autant indispensables et très utiles à la réflexion stratégique. En France, une nette croissance est relevée puisque nous sommes désormais au sixième rang mondial en nombre même si la concentration la plus forte est enregistrée aux Etats-Unis. Alors, par extension, il est légitime de les multiplier pour fertiliser cette réflexion. Il est légitime aussi d’encourager les dynamiques régionales.  A cet égard, la montée en puissance progressive de l’institut Fondation méditerranéenne (Fmes) des hautes études stratégiques mérite d’être soulignée.

D’abord parce qu’il constitue un laboratoire d’idées qui s’intéresse à cette mutation du monde. La vocation régionale de l’institut est un atout. C’est la raison pour laquelle, pour ce qui concerne la dimension géopolitique, l’horizon méditerranéen est privilégié. Ce fut aussi une raison suffisante pour créer en collaboration avec les universités de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur un observatoire stratégique des mondes méditerranéens. Les universités de Nice, Marseille, Toulon, et l’institut d’études politiques d’Aix en Provence ont rejoint cet observatoire, aux côtés d’officiers de nos trois armées. Cette démarche contribuera à générer un vivier de chercheurs se concentrant sur les grands enjeux méditerranéens. Voici donc une belle manière de ne pas subir en axant les recherches sur les déterminants géopolitiques de demain. Voici donc une belle manière d’apporter aux décideurs une réflexion de fond neutralisant ainsi les analyses bâclées résultant de la spirale de l’information continue et instantanée. Il faut parfois donner du temps au temps.

Au-delà de cet observatoire, l’institut Fmes dispense, depuis trente ans déjà, des formations centrées sur les questions méditerranéennes à des officiers et des cadres dirigeants de la société civile des secteurs publics ou privés. L’ambassadeur Francis Gutmann, alors président de l’institut, déclarait toute l’importance de renforcer la coopération des pays de la Méditerranée occidentale sur les plans culturel, économique et scientifique à un moment où l’histoire semblait hésiter entre l’Est et le Sud. Si l’histoire hésite, c’est à l’avenir que nous le devons. Et cet avenir, si nous n’avons pas à le prévoir, il nous faut le permettre comme l’écrivait Antoine de Saint-Exupéry. Quant à l’histoire, elle nous permet tout simplement de mieux voir et donc de mieux écrire notre avenir. Mais monsieur Francis Gutmann avait vu juste. Il faut réfléchir et les domaines de réflexion à couvrir en Méditerranée sont larges.

Il faut donc se réjouir de l’accroissement du nombre de ces laboratoires d’idées et consolider leur coopération. D’ailleurs, dans la continuité des propositions faites à l’occasion du « Sommet des deux rives » réalisé à Marseille au mois de juin dernier, il paraît opportun de favoriser le rapprochement de l’Institut FMES avec les instituts partenaires de l’espace méditerranéen dans l’esprit du dialogue dans le format des pays du 5+5. Finalement, cela répond au besoin de coopération régionale. L’implication de jeunes chercheurs contribuera à partager les analyses sur des sujets d’intérêt commun et ils sont nombreux.

C’est dans le même esprit que l’institut Fmes a projeté de réaliser, dès 2020, une session méditerranéenne des hautes études stratégiques destinée aux jeunes diplômés des écoles ou universités des pays du 5+5. C’est une façon d’ancrer plus profondément la coopération régionale, une façon de favoriser la compréhension mutuelle et de développer une perception commune des grands enjeux d’un espace partagé. Ces initiatives seront d’ailleurs prolongées par celle soutenue par les chefs d’état-major de la marine réunis en format 5+5 au mois de décembre dernier pour entreprendre une session réservée aux « Young Leaders » pour reprendre les termes de l’amiral Christophe Prazuck, chef d’état-major de notre marine nationale. Ce sont autant d’initiatives qu’il faut saluer car elles contribueront toutes à redonner une dimension multilatérale à nos échanges avec les pays du Sud. Cette dimension est d’autant plus indispensable qu’elle palliera ce défaut de dialogue sur l’axe Nord -Sud qui ouvre la voie à d’autres acteurs. Ainsi, la Chine qui lance sa « Belt and Road Initiative » à un moment opportun mesure bien la vulnérabilité de la région méditerranéenne qui délaisse les coopérations au profit d’intérêts nationaux de court terme. Son action illustre directement la vulnérabilité de l’Union européenne.

A ce laboratoire d’idées stratégique s’adosse celui se consacrant aux questions maritimes. La mutation sans précédent du monde affecte à tout le moins les espaces maritimes. Les rapports de puissance opèrent ici presque de façon pure faisant abstraction des contraintes que l’on peut rencontrer sur des territoires, ne seraient ce que les frontières physiques. L’adaptation ou l’interprétation des droits de la mer sont autant d’artifices pour faire faire face aux enjeux d’ordre économique, environnemental et ceux liés à l’accès aux ressources vitales nécessaires aux puissances émergentes ou ré-émergentes. Quelques situations critiques où les tensions s’exacerbent sur fond de contentieux anciens émergent. L’exploitation des gisements d’hydrocarbure en Méditerranée orientale nous le rappelle avec force les risques potentiels des protagonistes de ce dossier.

La session nationale sur les enjeux et stratégies maritimes réalisée à l’institut Fmes au profit de l’institut des hautes études de la défense nationale (Ihedn) souligne cette nécessité absolue de réfléchir aux perspectives, qu’elle qu’en soit la forme, des contributions de la mer et de leurs interactions avec le monde terrestre. Dans ce domaine, presque tout est à faire. De nombreux organismes s’intéressent aux questions maritimes. Ils le font avec détermination et portent des messages dont l’écho est parfois dilué alors qu’ils posent les questions fondamentales d’ordre économique ou écologique. Comme l’a souligné l’institut français de la mer (Ifm) au lendemain des assises de la mer à Montpellier le 3 décembre dernier, un engagement est pris marquant une évolution profonde de la perception de l’importance majeure dans la régulation des grands équilibres climatiques et écologiques de la planète. Une déclaration jugée fondatrice où le président de la République Emmanuel Macron annonce que « la vision maritime que la France doit développer est claire : l’océan est un bien commun de l’humanité … Un bien placé sous notre responsabilité collective et individuelle de la haute mer aux eaux territoriales ». D’autres organismes comme l’institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer) mettent en exergue ces questions fondamentales.

Pour le domaine maritime pris à son échelle mondiale, un laboratoire d’idées s’impose pour concrétiser la prise de conscience des enjeux maritimes intéressant notre pays. L’institut Fmes s’engagera sur cette voie en liaison avec des partenaires. La main est donc tendue vers les centres qui affirment la même ambition. La mise en œuvre d’un tel laboratoire s’inscrit désormais avec un réel degré d’urgence.  Pourquoi pas en 2020 ! Car en sa qualité de deuxième puissance maritime au sens des quelques 11 millions de kilomètres carrés de zone économique exclusive, cette ambition paraît non seulement utile mais indispensable au regard des intérêts de la France.

Un autre domaine s’inscrit clairement dans le périmètre des laboratoires d’idées, celui de la technologie. Si la mondialisation a changé la face du monde, elle le doit assurément à la croissance exponentielle des technologies. La dimension du monde a elle aussi changé ! Ne pas s’intéresser aux grandes mutations technologiques est aujourd’hui un risque évident. « We need men who dream about things that never were » ce que disait John Fitzgerald Kennedy dans son discours de Dublin le 28 juin 1963 pour faire « avancer » l’Amérique… reste évidemment d’actualité. Cette compression du monde, notamment dans sa dimension temporelle, où le temps réel s’impose désormais dans les communications et la circulation de l’information, affectera en profondeur la réflexion stratégique. Le Battle Rythm des chercheurs va donc radicalement changer. Les Think Tank doivent travailler plus vite et être en mesure d’analyser plus de données en temps contraint. Pour être au rendez-vous des décideurs, cette exigence est incontournable.

L’institut Fmes, par son ancrage régional, connaît bien le tissu industriel. Il concourt ainsi à l’élaboration d’une cartographie des entreprises de défense et celles traitant de technologies duales en étroite collaboration avec la direction générale de l’armement. Il contribue également à sécuriser ce tissu à partir d’une formation centrée sur la sécurité économique adressée aux entreprises sensibles de la Région.

Cette connaissance du tissu industriel conjuguée à une culture de défense et de sécurité dont l’institut se veut le promoteur dans les formations qu’il dispense l’amène naturellement à réfléchir aux grandes questions technologiques et industrielles. En l’occurrence, il ne peut faire l’économie d’une réflexion approfondie sur la transformation numérique. Cette transformation modifiera considérablement l’emploi des équipements, notamment pour ce qui concerne les équipements militaires. Nous risquons de faire face à une véritable rupture stratégique en la matière. Au moment où ressurgit les zones qualifiées de A2AD (anti access /aeria denial) interdisant l’engagement de capacités militaires au risque de les perdre, les confrontations militaires semblent déjà obéir à de nouvelles règles où la suprématie acquise d’emblée par un simple rapport de force ou des équipements plus performants ne suffisent plus. En conséquence, il faudra aller plus vite, traiter plus rapidement les informations, disposer de capteurs avec de très courts temps de réponse et d’armement de précision hypervéloce pour contrer ces dénis d’accès. Les étapes classiques d’acquisition de la supériorité aérospatiale, aéroterrestre ou aéromaritime seront par nature transformées. L’agilité s’imposera désormais et cette qualité prévaudra sur le rapport de force proprement dit. La stratégie elle-même sera conditionnée par la capacité à analyser un flux de données considérables en un minimum de temps. Car les données vont vites. Et lorsqu’elles circuleront optiquement en espace libre, elles iront encore plus vites altérant de façon substantielle les processus de décision. La DATA a donc un bel avenir devant elle. Les débats récents sur les groupes ayant misé sur la gestion de données massives montrent l’avantage qu’ils ont acquis dans leur processus de développement et la maîtrise d’informations industrielles et économiques stratégiques. La transposition de ces avantages dans les champs de la défense et de la sécurité s’applique et la maîtrise du numérique sera un atout indéniable dans l’acquisition d’une suprématie qu’elle qu’en soit la nature.

Il importe donc, au-delà du soutien qu’il faut apporter aux acteurs qui veulent accélérer cette transition numérique, de créer des cercles de réflexion associant des chercheurs aux compétences pluridisciplinaires pour développer des stratégies nouvelles au service des décideurs. Ici aussi, les laboratoires d’idées doivent prendre toute leur place. L’institut Fmes préconise cette nouvelle voie complémentaire des réflexions stratégiques menées par ailleurs pour d’autres domaines.

La capacité de gestion des données massives et de leur traitement participera à l’accélération des processus de décision. L’utilisation d’algorithmes contribuera à augmenter l’intelligence des systèmes et à prédéterminer certains choix stratégiques. C’est une forme de révolution dans la conduite des opérations militaires. Il faut malgré tout prendre garde car l’apport de l’intelligence artificielle (IA), si elle est un atout, ne reste qu’un apport humain modélisé. Tout ne se fera pas sans garantir avant tout une appréciation de situation contribuant à écrire mathématiquement ces algorithmes. Pour s’y préparer, le wargaming pourrait revenir à la mode. Comme le souligne l’institut de recherche stratégique de l’école militaire (Irsem) le wargame est « a warfare model or simulation that does not involve the operation of actual forces, and in which the flow of events shapes and is shaped by the decisions made by a human player or players ». Il s’agit tout simplement de placer les joueurs dans un environnement incertain mais suffisamment réaliste pour qu’ils puissent améliorer la qualité de leur prise de décisions. Ce jeu papier pourrait, à terme, être numérisé et il le sera sans doute. Il ne faut pas pour autant sous-estimer l’ampleur et le coût d’un système numérique se substituant au wargame traditionnel.

Si en l’état, le wargame paraît moins spectaculaire, il n’en demeure pas moins extraordinairement flexible et constitue un outil de formation très utile pour la planification et la conduite des opérations. L’institut Fmes souscrit à la démarche initiée par l’Isem de mettre en commun les expériences de wargaming et considère cet exercice comme un élément précieux de la réflexion stratégique. D’ailleurs, les exercices réalisés aujourd’hui seront très utiles à la construction de modèles qui seront transposés dans les outils de simulation par le biais d’algorithmes. Sans doute l’heure est-elle donc venue de mettre en synergie les acteurs français en y associant des experts militaires et des chercheurs universitaires. Ici aussi, le laboratoire d’idées tient toute sa place. Ici aussi la réflexion stratégique combinant les sciences humaines et les sciences pures en référence à la technologie prend tout son sens.

Au bilan, ces centres de réflexion, ces laboratoires d’idées ou Think Tank ont acquis au fil du temps une belle maturité. Loin de l’image désuète d’organisateurs de colloques en quête de subventions, ils sont devenus de véritables outils d’aide à la décision au service des décideurs qu’ils soient militaires, politiques ou plus largement de la société civile. C’est dans cette perspective que se place l’institut Fmes. Enfin, dans un environnement où la logique de performance est légitimement recherchée, les laboratoires d’idées ont un devoir de résultat. En conséquence, la qualité des travaux qu’ils conduisent ne peut être mise en défaut. C’est donc l’esprit d’innovation qui doit animer les acteurs qui ont fait le choix d’y servir. Ces laboratoires ne sont pas là pour rédiger des synthèses, des articles journalistiques, des revues techniques… Ils existent pour mettre des analyses en perspective. Ils existent pour déterminer des options déterminantes au plan stratégique. De ces options naîtra la décision.  C’est cette décision qui engage le décideur. Lorsqu’elle est prise au plan militaire, elle ne saurait être remise en cause. Lorsqu’elle est prise dans d’autres domaines, elle engage le décideur de la même manière. Il ne faut alors plus accepter de compromis. Ce n’est pas toujours facile mais la difficulté n’attire-t-elle pas l’homme de caractère ? Car c’est en l’étreignant qu’il se réalise lui-même… C’est ce que disait un « certain » Charles de Gaulle…