Mondes méditerranéens

Séminaire toulonnais de la 31ème Session méditerranéenne des hautes études stratégiques (SMHES) – la défense commence au large !

Il fallait absolument se retrouver ! Évidemment, les solutions digitales sont une réponse acceptable à la poursuite des travaux de la 31ème session méditerranéenne des hautes études stratégiques. Le séminaire du mois de novembre l’a bien démontré. Mais nous avons fait le choix de nous réunir pour ce séminaire consacré au fait maritime au bord de la Méditerranée.  Le ciel, lui-même, semblait manifester sa colère face aux remous permanents de cette crise sanitaire. Ce fut malgré tout le bon choix. Les auditeurs étaient ravis de se retrouver ensemble d’une part pour vivre un rendez-vous plus dynamique et en format de comité d’autre part pour conduire leurs travaux. Et ces travaux avancent ! Vous seriez même peut-être surpris par la rigueur et la discipline avec lesquelles les choses ont été prises en main. La volonté affichée n’est pas de décliner de façon exhaustive tous les paramètres environnementaux qui conditionneront directement ou indirectement les évolutions géopolitiques du bassin méditerranéen mais bien de proposer des scenarii. Chaque scénario sera décliné sous le prisme géopolitique dans une temporalité prenant en compte les effets d’influence sur les rapports entre les États en Méditerranée. Car ces effets ne sont pas immédiats. Et il faut parfois du temps, beaucoup de temps.  Les intervenants sollicités au cours des deux premiers séminaires ont rappelé quelques fondamentaux associés à l’environnement.  Un constat s’est immédiatement imposé, le domaine est vaste et ce thème d’étude est difficile si l’on veut éviter le risque d’une approche vulgarisée comme c’est souvent le cas lorsque l’on parle d’environnement. Les auditeurs s’attellent donc à construire une analyse fouillée en prenant en l’état les paramètres actuels, en mesurant leurs incidences éventuelles dans le temps sur le fonctionnement des États et les éventuelles frictions induites entre les États du pourtour méditerranéen et en proposant une analyse plus prospective sur le moyen et long-terme.

 

Mais ce séminaire était avant tout consacré au fait maritime. Il était donc légitime d’aller à la rencontre des acteurs dont le rôle au sein de la filière est stratégique. Au regard du contexte, au lieu de nous rendre sur les sites varois fermés au public, nous avons fait venir à nous deux intervenants de Naval Group. Il était en effet très important que nos auditeurs puissent apprécier les défis que s’apprête à relever un groupe industriel majeur pour notre outil de défense et en particulier pour notre marine nationale. La présentation de monsieur Nicolas Ciaravola, directeur des axes fédérateurs de recherche et développement et des expérimentations, a souligné l’importance des enjeux. Il a permis d’appréhender les différentes facettes préparant les grands programmes d’armement. Dans un monde très évolutif, il faut naturellement s’assurer de pouvoir intégrer les évolutions technologiques tout au long du cycle de vie d’un équipement. L’équipement dont nous parlons est sur les tables de bureaux d’études aujourd’hui. Il sera en service opérationnel en 2035. Nous devons donc imaginer les meilleures technologies à cet horizon et faire en sorte que cet équipement puisse en recevoir de nouvelles que nous ne connaissons pas encore ! Car il sera toujours en service trente ans plus tard ! Il faudra aussi prendre en compte les nouveaux champs d’actions dans l’espace électromagnétique et numérique. Il faudra enfin définir précisément le rôle et la place de l’homme dans la mise en œuvre de systèmes de plus en plus « autonomes » et donc repenser l’interaction homme-machine. L’accélération du développement des nouvelles technologies, notamment numériques, nous rend aussi plus vulnérable. L’occasion était donc donnée à monsieur Pascal Mercier, responsable du CERT de Naval Group, de nous présenter les risques pesant sur les équipements militaires et notamment leurs systèmes numériques. A partir de cas concrets, il a montré toute l’importance de se protéger face à la multiplication des attaques cybernétiques. Cette matinée du jeudi 10 décembre a permis aux auditeurs de découvrir ou d’approfondir leurs connaissances sur un pilier stratégique de notre défense et de notre sécurité.

En ce début d’après-midi du jeudi 10 décembre, le rendez-vous était pris avec madame Anne-France Mattlet, administrateur des affaires maritimes venue présenter aux auditeurs de la 31ème SMHES les principales missions du centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage en Méditerranée (CROSS). C’est une première approche de l’action de l’État en mer dans sa dimension de surveillance et de sauvetage. Chacun aura pu mesurer l’implication des différents services dans la réalisation des missions du CROSS. La dimension interministérielle prévaut et démontre que sur la base d’une solide organisation, les opérations se déroulent plutôt bien avec des ressources parfois tendues. Les auditeurs ont été séduit par cette présentation très dynamique où le vécu illustrait parfaitement les missions réalisées par cet organisme.

Au terme de cette présentation, monsieur Didier Leandri de  l’université de Toulon est intervenu au profit des auditeurs sur les objectifs de la session sous l’angle universitaire. Ce lien avec l’université de Toulon est très précieux car, avec l’institut des hautes études de la défense nationale, il donne à nos sessions méditerranéennes une empreinte de notre territoire et de notre région à un parcours académique largement reconnu à l’extérieur aujourd’hui. D’autres rendez-vous seront programmés tout au long de la session pour accompagner les auditeurs dans la conduite de leurs travaux.  

En fin de journée, ce fut au tour de monsieur Nicolas Mazzucchi, docteur en géographie économique, chargé de recherche à la Fondation pour la Recherche Stratégique, d’intervenir sur les différentes approches de la transition énergétique dans le bassin méditerranéen. C’est un axe particulièrement intéressant car si certaines tendances lourdes se dégagent en Méditerranée pour la production énergétique, il faut à l’évidence mesurer leurs incidences géopolitiques dans le bassin méditerranéen. Une tension perceptible en Méditerranée orientale souligne d’ailleurs que la course à l’énergie mobilise les puissances parmi les plus importantes mais aussi parmi celles qui entendent tenir leur place au niveau régional. L’énergie et l’environnement sont liés ! Les auditeurs sauront intégrer les éléments nécessaires à leurs travaux. Ils ont été séduits par l’enthousiasme de leur conférencier. Cette conférence très attendue était d’ailleurs ouverte à tous ceux qui étaient inscrits en ligne sur le site de l’institut FMES. Les participants n’ont pas regretté ce moment d’échange avec un spécialiste des questions énergétiques que nous avons le plaisir d’avoir régulièrement à nos côtés.

Le vendredi 11 décembre a scellé notre retour sur les questions maritimes. C’était donc au tour de la Marine nationale d’accueillir une nouvelle fois les auditeurs de la 31ème SMHES. Il faut ici saluer l’organisation de cette visite dans le contexte difficile que nous ne cessons de rappeler. Ce fut un rendez-vous remarquable. Certes, une déclinaison un peu dégradée par rapport à nos sessions antérieures mais une séquence remarquable tout de même. La défense commence au large ! C’est le slogan retenu. Notre auditeur, le capitaine de vaisseau Max Blanchard, a réalisé une très belle prestation en présentant la marine nationale. L’interaction avec les auditeurs de la session a été facilitée dans un échange libre en énonçant les enjeux et les défis à relever. Il a parfaitement mis en exergue la diversité des engagements opérationnels, l’étendue des capacités mises en œuvre et l’importance qu’il fallait concéder au recrutement, la formation et la fidélisation d’une ressource humaine au cœur de la performance de notre marine nationale. Cette séquence a été suivie d’une présentation très complète de l’action de l’État en mer, réalisée par l’administrateur en chef de 1ère classe Dominique Dubois. C’est ici le fait maritime au quotidien ! Les questions sont celles de l’environnement, de la sécurité de la navigation, du respect de la souveraineté des États et de toutes les questions intéressant la gouvernance d’un domaine maritime qui place la France au deuxième rang mondial. Une affaire considérable en somme où le personnel de la marine nationale tient historiquement toute sa place.

Les visites qui ont suivi, à quai, du chasseur de mines l’Orion et de la frégate « Surcouf » de la classe La Fayette ont une nouvelle fois confirmé l’enthousiasme des commandants de bâtiment fiers de montrer leur outil et de commenter leurs expériences à leurs visiteurs. Ils peuvent être rassurés car leurs messages seront subtilement distillés à l’extérieur.

A l’issue de ces deux journées particulièrement riches, les auditeurs ont consacré leur samedi matin à la réflexion partagée sur leur thème d’étude. Ils se retrouveront donc en 2021. Nous formons le vœu d’être confrontés à un environnement moins hostile aux visites dynamiques et aux rencontres. Car nous ressentons tous le besoin d’être au contact après une année marquée par la distanciation sous toutes ses formes.  En tout cas, l’état d’avancement de la 31ème SMHES augure de très belles choses à venir. Pour l’heure, nous souhaitons de très joyeuses fêtes de fin d’année à nos auditeurs et ceux qui les accompagnent. Cette séquence maritime nous invite bien sûr à penser à ceux qui ont choisi de nous défendre au large…

 

Russie-Algérie : un partenariat flexible et pragmatique – par Adlene Mohammedi

Adlene Mohammedi, chargé de recherches stratégiques pour le cabinet AESMA et auteur d’une thèse sur la politique arabe de la Russie postsoviétique.

Le 29 septembre 2020, quelques jours avant la visite du secrétaire américain à la Défense de l’époque, Mark Esper, le directeur du service fédéral russe de la coopération technico-militaire s’est rendu à Alger. Dimitri Chougaev a été reçu par le chef d’état-major de l’armée algérienne, Saïd Chengriha, et les deux hommes ont évoqué l’état de la coopération militaire entre les deux pays. Si la coopération militaire est au cœur des relations entre Moscou et Alger, tandis que les relations économiques se développent assez discrètement, les deux pays partagent des priorités et des représentations communes.

Vladimir Poutine a un peu tardé à s’intéresser au Moyen-Orient et à l’Afrique du Nord après son élection à la tête de la Fédération de Russie en 2000. Son premier mandat (2000-2004) est davantage tourné vers les États-Unis et l’Europe et il ne commence son offensive diplomatique dans le monde arabe que dans le cadre de son deuxième mandat (2004-2008). Il se rend à Alger en mars 2006, et ce sera au tour de son éphémère successeur, Dmitri Medvedev, de visiter la capitale algérienne en octobre 2010. Avant même les efforts diplomatiques russes en direction du monde arabe à partir de la deuxième moitié de la décennie 2000, Abdelaziz Bouteflika – alors nouveau président algérien – est allé signer à Moscou une déclaration de partenariat stratégique et un accord entre les deux ministères de la Défense en 2001.

La visite de Vladimir Poutine à Alger en 2006 est d’autant plus significative qu’elle a lieu une trentaine d’années après la dernière visite d’un dirigeant soviétique[1]. Les origines des relations russo-algériennes remontent à l’époque soviétique, même si l’Union soviétique fait d’abord preuve de prudence au lendemain de l’indépendance algérienne en 1962. Nikita Khrouchtchev aurait déclaré au premier président de l’Algérie indépendante Ahmed Ben Bella : « Nous ne pourrons pas supporter deux Cuba ; vous avez un bon partenaire, le général de Gaulle, gardez-le ! »[2] Une décennie plus tard, le président Houari Boumediene (qui succède à Ben Bella à la suite du coup d’État de 1965) accueille à Alger le 4e sommet de la conférence des pays non-alignés (5 septembre 1973), tout en conservant de bonnes relations avec Moscou.

Ces bonnes relations se traduisent notamment par la livraison à l’Algérie de matériel militaire russe dans un contexte de tensions entre Alger et Rabat. À la fin des années 1970, 90 % du matériel militaire algérien est d’origine russe[3]. Les relations algéro-soviétiques vont au-delà des livraisons d’armements. Moscou contribue au développement du secteur minier en Algérie et ouvre ses centres de formation et ses universités aux jeunes diplômés algériens – entre autres diplômés africains et arabes. De nombreux cadres, ingénieurs et officiers de la jeune république algérienne bénéficient d’une formation soviétique, ce qui s’accompagne de connexions matrimoniales (mariages mixtes) et culturelles (apprentissage de la langue).

Aujourd’hui, et alors que l’ouverture des universités soviétiques aux étudiants arabes et africains a perduré jusqu’à la chute de l’URSS, les traces de cette influence – concurrencée par l’influence française et l’influence anglo-saxonne – se font de plus en plus rares. D’ailleurs, les cadres formés en Union soviétique sont rarement les mieux lotis. Si on prend l’exemple du secteur énergétique, et plus précisément du géant pétrolier Sonatrach fondé en 1963, sa présidence est régulièrement confiée à des ingénieurs formés aux États-Unis (Chakib Khelil, notamment). Les cadres formés en URSS sont, en revanche, bien représentés dans l’état-major de l’armée. L’actuel chef d’état-major, Saïd Chengriha, a été formé à l’académie russe de Vorochilov pendant les années 1970. Son prédécesseur, Ahmed Gaïd Salah (décédé à la fin de l’année 2019), l’homme fort du pouvoir algérien après les premiers mois du soulèvement populaire (Hirak) et artisan de l’éviction d’Abdelaziz Bouteflika, a aussi été formé en Union soviétique. Parmi tous les centres du pouvoir algérien, l’armée – qui reste le premier d’entre eux – apparaît comme celui où l’influence russe perdure le plus. La jeune génération de généraux est cependant moins russophile que les précédentes.

Afin de saisir les relations russo-algériennes dans leur globalité et leur complexité, au-delà des mythes sur une alliance indéfectible, il convient de s’intéresser à trois secteurs (énergétique, économique et commercial, transferts d’armements) et à deux thématiques : les représentations géopolitiques communes et la position russe face au soulèvement populaire algérien (Hirak).

Concurrence, tensions et coopération dans le secteur énergétique

Dès lors qu’il est question de pétrole, les relations entre la Russie et l’Algérie sont d’abord les relations entre le Kremlin et l’OPEP. Sur ce point, deux représentations contradictoires cohabitent : d’un côté, un bras de fer permanent, alimenté par un rôle attribué à l’OPEP dans la chute de l’URSS (une forte production dans les années 1980 ayant favorisé une baisse des prix) ; de l’autre, le spectre de l’adhésion de la Russie à cette organisation. Moscou participe aux discussions de l’OPEP depuis 1993 tout en affirmant son indépendance ; mais la confiance nécessaire à un véritable partenariat n’est pas toujours au rendez-vous. En 2001, les divergences étaient déjà perceptibles. D’abord, l’OPEP était confrontée à un secteur pétrolier russe en expansion, avec des investissements importants. L’augmentation de la production et de l’exportation affaiblissant les prix, l’OPEP a durci le ton avec les pays producteurs non-membres. La Russie a néanmoins fini par accepter de baisser symboliquement sa production. Avec la hausse du prix du pétrole, la nécessité d’une coopération s’est atténuée entre 2003 et 2007. Fin 2008, l’idée d’une possible adhésion de la Russie a surgi, à un moment où le prix du baril a baissé. Même si le discours a pu paraître ambigu, l’idée de se faire imposer des quotas a toujours posé un sérieux problème à Moscou. En face, l’OPEP considère que les baisses de production de la Russie sont symboliques et que l’organisation porte seule le fardeau de la stabilisation des prix. En 2009, face à des problèmes budgétaires importants, la Russie a annoncé une baisse de sa production, justifiée par la situation de son industrie pétrolière plutôt que par une coordination avec l’OPEP. Pour la Russie, tant que les prix sont jugés « normaux » (supérieurs à 80 dollars le baril), un dialogue et un échange d’informations suffisent. Aujourd’hui, tandis que la demande mondiale est comprimée par la crise sanitaire, le prix du baril est inférieur à 50 dollars et les termes des tensions entre la Russie et l’OPEP demeurent les mêmes : l’OPEP réclame la collaboration de Moscou pour stabiliser les prix. Actuellement sous présidence algérienne, l’OPEP poursuit ses négociations avec la Russie en vue d’une nouvelle baisse de la production destinée à stabiliser les prix[4].

Pour ce qui est du gaz, là encore, les relations sont ambiguës. Intuitivement, l’hypothèse de la concurrence entre Alger et Moscou s’impose : dans une volonté d’échapper à une trop forte dépendance à l’égard de la Russie, les clients européens sont tentés d’encourager une hausse des importations d’Algérie. Mais le secteur des hydrocarbures en Algérie ne se porte pas très bien, comme en témoigne la valse des présidents de Sonatrach (quatre en trois ans). Au-delà du contexte actuel, entre une demande intérieure qui augmente et une production qui demeure limitée, l’Algérie semble tentée par le gaz de schiste, y compris dans le cadre de partenariats avec des entreprises américaines. Mais avec un contexte sociopolitique déjà marqué par la défiance de la population algérienne, l’exploitation du gaz de schiste pourrait exacerber la crise actuelle. Soucieux de multiplier les explorations et d’exploiter de nouveaux gisements, le pouvoir algérien a assoupli sa législation afin d’attirer des investisseurs étrangers[5], un moyen pour lui de clientéliser des acteurs européens, américains, mais aussi russes. Par exemple, le 5 mai 2020, l’entreprise nationale algérienne Sonatrach a signé un protocole d’accord avec l’entreprise russe Lukoil[6]. Rien de précis n’a pour l’instant été prévu.

Enfin, dans le domaine du nucléaire civil, les relations sont moins ambiguës. La Russie ne cache pas son intention d’exporter son expertise en la matière partout dans le monde arabe. En 2014, un accord algéro-russe a été signé. Il prévoit l’assistance de l’agence russe Rosatom au ministère algérien de l’Énergie dans le développement d’une industrie nucléaire civile en Algérie. En 2016, Rosatom et le Commissariat à l’Énergie atomique (COMENA) algérien ont signé une déclaration d’intention prévoyant la construction de centrales nucléaires de conception russe en Algérie. Cette coopération bilatérale, amenée à se développer, est aussi évoquée lors du Forum international de l’Énergie nucléaire à Sotchi, en 2018. La construction de ces centrales est prévue à l’horizon 2025-2030.

Une balance commerciale largement favorable à la Russie

Afin d’encourager le développement des échanges commerciaux entre la Russie et le monde arabe, un accord en 2002 entre la Chambre de commerce et d’industrie russe – présidée alors par Evgueni Primakov[7] dont le rôle est ici central – et l’Union générale des Chambres arabes donne naissance au Conseil d’affaires russo-arabe. Depuis 2003, ce Conseil multiplie les initiatives (sessions, forums, voyages d’affaires) dans l’ensemble du monde arabe (de la Mauritanie jusqu’à Oman), et l’Algérie fait partie des destinations privilégiées.

A l’occasion des 15 ans de ce Conseil (2018), le ministre des Affaires étrangères russe Sergueï Lavrov a rappelé son rôle dans le développement des échanges commerciaux (22 milliards de dollars en 2018), ainsi que les principaux partenaires commerciaux de la Russie dans le monde arabe : l’Égypte, l’Algérie, le Maroc et les Émirats arabes unis. Certes, ces chiffres sont tout à fait modestes en comparaison avec d’autres partenaires commerciaux de la Russie (les échanges avec l’Union européenne sont plus de dix fois supérieurs), mais loin d’être négligeables en comparaison avec la décennie 1990. Au moment de l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, les échanges commerciaux entre la Russie et le monde arabe n’atteignaient pas le milliard (tandis qu’ils pouvaient atteindre les 10 milliards de dollars avant la chute de l’Union soviétique). Du point de vue de la Russie, les résultats sont donc plutôt satisfaisants, d’autant que les balances commerciales sont souvent largement favorables à Moscou.

Dans le cas de l’Algérie – qui reste un très gros importateur d’armement russe –, les échanges commerciaux avec la Russie sont particulièrement déséquilibrés. En rassemblant quelques données de l’UN Comtrade (telles que rapportées par les autorités russes pour chaque cas), nous constatons l’étendue de ce déséquilibre en comparant la situation de l’Algérie avec celle de ses deux voisins marocain et tunisien. Au-delà des échanges avec la Russie, ces chiffres sont révélateurs de la faiblesse de l’économie algérienne et de son extrême dépendance aux hydrocarbures.

En 2018, les exportations russes en Algérie ont été plus de 450 fois supérieures aux importations de produits algériens par la Russie. Ce nombre est autrement plus impressionnant que pour la Tunisie (à peu près 5 fois plus d’exportations russes) et le Maroc (moins de deux fois). Par ailleurs, toujours en 2018, les exportations tunisiennes vers la Russie ont été 13 fois supérieures aux exportations algériennes et les exportations marocaines plus de 50 fois supérieures. Non seulement la Tunisie et le Maroc réussissent à exporter beaucoup plus de produits issus de l’agriculture (notamment des fruits) que l’Algérie, mais ils exportent aussi quelques produits industriels. Pour la Russie, l’Algérie est avant tout un client. Il s’agit d’un client très gourmand en matériel militaire, mais pas seulement. L’Algérie se prépare désormais à importer de plus en plus de blé russe au détriment du blé français[8].

Les échanges commerciaux russo-maghrébins depuis l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine

Données de l’UN Comtrade Database rapportées par le gouvernement russe
En millions de dollars ($)

L’Algérie : un gros client sur le marché de l’armement

En observant les données de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI), quelques remarques s’imposent :

  • Le marché mondial des armes demeure dominé par Washington et Moscou – qui exportent 57% des armes –, malgré la percée française pour la période 2015-2019.
  • Avec les Émirats arabes unis (18ème exportateur mondial), le monde arabe dispose d’une industrie militaire balbutiante. Cette industrie est avant tout tournée vers le monde arabe : l’Égypte (41% des exportations émiriennes) et l’Algérie (13%) sont les principaux clients d’Abu Dhabi.
  • Le monde arabe est surreprésenté parmi les pays importateurs. Sur les dix principaux pays importateurs d’armements, six sont arabes, au premier rang desquels l’Arabie saoudite (12% de l’ensemble des importations dans le monde, contre 5,6% pour la période 2010-2014).

L’Algérie est le sixième importateur mondial. Elle importe 4,2% des armes sur le marché mondial (contre 2,6% pour la période 2010-2014). Si la hausse des importations saoudiennes s’explique par la guerre au Yémen et les relations privilégiées avec l’administration Trump (les Saoudiens ont absorbé un quart des exportations américaines dans la période 2015-2019), celle des importations algériennes s’explique par une volonté exprimée de moderniser l’armée algérienne dans un contexte de tensions régionales.

Comme nous l’avons indiqué plus haut, l’Algérie est un client précieux de l’industrie militaire russe. Après l’Inde (25% des exportations russes) et la Chine (16%), l’Algérie est le troisième client de Moscou (14%). A elle seule, l’Algérie achète environ la moitié des armes russes exportées vers le continent africain. Avec 67% des importations algériennes, la Russie est de loin le principal fournisseur de l’Algérie.

Si Alger est un client historique de Moscou, et ce depuis la période soviétique, la visite de Vladimir Poutine à Alger en 2006 marque un tournant. A cette occasion, le président russe annonce l’effacement de la dette algérienne, soit 4,7 milliards de dollars. Dans la foulée, l’Algérie s’engage à dépenser 7,5 milliards de dollars en armes russes[9]. Selon des médias russes spécialisés, entre 2006 et 2018, l’Algérie aurait dépensé plus de 13,5 milliards de dollars en armement russe. Entre 2000 et 2019, l’Algérie a acheté environ 200 aéronefs[10] (des hélicoptères aux avions de chasse, notamment des MiG-29), 500 tanks, ainsi que des systèmes de défense antiaérienne (des Pantsir aux S-300). A cela s’ajoute une modernisation du matériel livré, à l’instar de celle d’avions Su-24 traités en Russie en avril 2020.

Les principaux exportateurs d’armements et leurs principaux clients pour la période 2015-2019

Données de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI)
EAU : Émirats arabes unis

Les principaux importateurs d’armements et leurs principaux fournisseurs pour la période 2015-2019

Données de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI)
EAU : Émirats arabes unis

Malgré cette relation privilégiée, il est difficile de parler d’alliance entre Alger et Moscou. Nous pouvons tout au plus identifier des priorités et des réflexes communs. Il est possible d’affirmer que la Russie et l’Algérie partagent la même attitude face aux recompositions géopolitiques au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.

Des représentations communes

Face aux trois axes géopolitiques qui ont émergé au Moyen-Orient (à savoir l’axe contre-révolutionnaire mené par Abu Dhabi, l’axe islamo-réformateur mené par Ankara et l’axe de la résistance mené par Téhéran), la Russie et l’Algérie partagent la même flexibilité. La Russie, qui assume dans sa doctrine de politique étrangère le refus des alliances et des logiques de blocs, a su tirer profit de ses succès militaires en Syrie. Après une exacerbation des tensions avec les principaux adversaires de Damas dans les premières années du conflit syrien (l’Arabie saoudite, la Turquie, le Qatar), qui lui reprochaient justement son soutien décisif au pouvoir syrien, la Russie a fini par apparaître comme un partenaire incontournable.

Elle entretient d’excellentes relations avec les Émirats arabes unis (l’un des principaux partenaires économiques de la Russie dans le monde arabe), tout en maintenant un dialogue devenu presque systématique avec la Turquie (en Syrie, en Libye, dans le Haut-Karabakh[11]) et tout en poursuivant la coopération avec Téhéran et Damas. La Russie entend multiplier les médiations[12] et entretenir de bonnes relations avec l’ensemble des acteurs tout en veillant à ce qu’aucune relation ne soit menacée par une autre : coopérer avec l’Iran[13] tout en préservant les liens avec Israël ; dialoguer avec la Turquie tout en sauvegardant les liens avec les Émirats.

A son échelle, l’Algérie suit l’exemple russe et tente de maintenir de bonnes relations avec à peu près tout le monde. Au-delà de la propagande anti-impérialiste (soigneusement entretenue par une grande partie des médias algériens), le pouvoir algérien a besoin de compenser son illégitimité intérieure (la population algérienne a massivement boycotté les deux derniers scrutins, à savoir l’élection présidentielle de décembre 2019 et le référendum sur la révision constitutionnelle de novembre 2020) par une relative stabilité dans ses relations extérieures. Là où la Russie considère que la flexibilité dans la politique étrangère (la capacité à dialoguer avec tous les acteurs) est un instrument de puissance et un vecteur d’opportunités économiques, le pouvoir algérien y voit simplement un mécanisme de protection.

Malgré des tensions ponctuelles largement exagérées, le pouvoir algérien entretient de bonnes relations avec Abu Dhabi. D’un point de vue idéologique, les dirigeants algériens représentent tout ce que les Émirats soutiennent dans le monde arabe (notamment en Égypte) : un pouvoir militaire contre l’instabilité dont la démocratie serait porteuse et contre la menace terroriste[14]. Sur ce point précis, Alger, Moscou et Abu Dhabi semblent sur la même longueur d’onde. Par ailleurs, l’Algérie est le deuxième client de l’industrie militaire émirienne en recherche permanente de marchés.

En Libye, l’Algérie a opté pour une position équilibrée entre le gouvernement d’union nationale et l’armée de Khalifa Haftar. En février 2020, ce dernier a accueilli à Benghazi le chef de la diplomatie algérienne[15]. Quatre mois plus tard, le président Fayez al-Sarraj était reçu à Alger[16]. Avec son principal parrain, la Turquie, le pouvoir algérien entretient des relations analogues aux relations russo-turques : il voit en elle un partenaire incontournable sans forcément soutenir son aventurisme et ses opérations militaires.

Enfin, l’Algérie entretient de très bonnes relations avec l’Iran depuis 2000. Comme la Russie, elle soutient l’axe Téhéran-Damas (en promouvant, par exemple, un retour de la Syrie dans la Ligue arabe) avec une certaine prudence, car il n’est pas question pour elle de sacrifier les bonnes relations bilatérales avec l’Arabie saoudite.

En définitive, la Russie et l’Algérie partagent bien des représentations et des partis pris communs : une mise en avant de la sacro-sainte stabilité (notamment à travers l’importance accordée à la lutte antiterroriste), une préférence pour la flexibilité dans les relations diplomatiques et une volonté de contribuer – par la médiation – à la résolution des conflits. D’ailleurs, malgré son soutien traditionnel au Front Polisario et ses relations houleuses avec Rabat, le pouvoir algérien privilégie la prudence et la retenue dans son traitement des tensions actuelles au Sahara occidental[17].

La Russie face au Hirak algérien : un soutien modéré au pouvoir

Pour conclure cette synthèse sur les relations russo-algériennes, quelques mots s’imposent sur la position de Moscou face au soulèvement populaire algérien. Depuis février 2019, le pouvoir algérien fait face à un mouvement de contestation (Hirak) inédit. Au nom d’une vision court-termiste de la stabilité (les excès du pouvoir algérien sont forcément porteurs d’instabilité), aucune puissance extérieure n’a tourné le dos au régime cryptocratique (une vitrine civile et un pouvoir militaire insaisissable) qui contrôle l’Algérie. Contrairement à ce qu’on a pu constater ailleurs, aucun adversaire du régime algérien ne s’est manifesté pour appeler à sa chute. Au contraire, il semble avoir bénéficié de soutiens multiples et la notion d’ingérence a surtout été invoquée par les manifestants. Ceux-ci ont reproché à Paris sa bienveillance à l’égard du pouvoir algérien et les récentes déclarations d’Emmanuel Macron (de soutien au président algérien Abdelmadjid Tebboune) n’arrangent pas les choses[18].

Le soutien apporté par la Russie aux dirigeants algériens a aussi été critiqué par les manifestants du Hirak. Dès les premiers mois du soulèvement, le ministre des Affaires étrangères algérien de l’époque, Ramtane Lamamra, a effectué une tournée diplomatique destinée à rassurer les partenaires européens, ainsi que la Russie[19]. Quelques mois plus tard, c’était au tour d’Abdelkader Bensalah, président par intérim, de se rendre à Moscou. Son discours laborieux face à Vladimir Poutine a été perçu comme une humiliation par une partie des Algériens, le dirigeant algérien ayant donné l’impression de rendre des comptes au président russe[20].

En réalité, les dirigeants russes se sont contentés d’un soutien minimal. En suggérant la réélection d’un homme sans vie (Abdelaziz Bouteflika), le pouvoir algérien n’a pas facilité la tâche à ses partenaires. Les dirigeants russes – comme les autres – pouvaient difficilement faire l’apologie d’un homme incapable de prononcer le moindre discours depuis plusieurs années. Et même après l’éviction de Bouteflika, les Russes n’ont apporté qu’un soutien discret et modéré au pouvoir algérien. Certaines déclarations du président français et du chef de la diplomatie française semblent autrement plus bienveillantes à l’égard du régime algérien que celles de leurs homologues russes. La chaîne de télévision officielle russe RT est d’ailleurs l’un des médias étrangers qui ont le plus couvert les manifestations en Algérie. Elle n’y a pas été invitée par le Kremlin, mais rien n’a été fait pour l’en dissuader.

Pour Moscou, les surenchères en faveur du régime algérien étaient donc inutiles. Deux raisons expliquent ce soutien limité, bien qu’incontestable. D’abord, parce que les Russes sont suffisamment bien renseignés pour savoir que le Hirak algérien n’est activement soutenu par aucune puissance extérieure. Ensuite, parce qu’ils sont certains de la dépendance de la structure militaire – elle-même prépondérante – à leur égard. Une dépendance que les chefs de l’armée algérienne tentent d’atténuer en conservant toujours de très bonnes relations avec Washington et l’Alliance atlantique, ce qui explique les visites à Alger du chef du Pentagone et du chef du Commandement des États-Unis pour l’Afrique pendant l’automne 2020.


[1] Mansouria  Mokhefi, « Alger-Moscou : évolution et limites d’une relation privilégiée », Politique étrangère, vol. automne, no. 3, 2015, pp. 57-70.

[2] Mohammed Harbi, L’Algérie et son destin : croyants ou citoyens, Paris, Arcantère, 1992, p. 188.

[3] Nicole Grimaud, La politique extérieure de l’Algérie (1962-1978), Paris, Karthala, 1984, p. 133.

[4] “OPEC and Russia study deeper oil cuts – two sources”, Reuters, 3 novembre 2020. URL : https://www.reuters.com/article/opec-algeria-idUSKBN27J27X.

[5] « En Algérie, adoption d’un projet de loi controversé sur les hydrocarbures », Le Monde, 14 novembre 2019. URL : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2019/11/14/en-algerie-adoption-d-un-projet-de-loi-controverse-sur-les-hydrocarbures_6019170_3212.html.

[6] “Algeria’s Sonatrach signed a MoU with Russia’s Lukoil”, Neftegaz, 5 mai 2020. URL : https://neftegaz.ru/en/news/companies/547017-algeria-s-sonatrach-signed-a-mou-with-russia-s-lukoil/.

[7] Cet ancien ministre des Affaires étrangères (1996-1998) et Premier ministre (1998-1999) était un orientaliste arabisant qui connaissait bien le monde arabe et quelques-uns de ses dirigeants. Il a largement contribué, après l’élection de Vladimir Poutine, au développement des relations russo-arabes. Il a été l’un des plus importants conseillers du président russe tout en présidant la Chambre de commerce et d’industrie (2001-2011).

[8] « L’Algérie se prépare à importer du blé russe », RFI, 18 septembre 2020. URL : https://www.rfi.fr/fr/podcasts/20200918-lalg%C3%A9rie-pr%C3%A9pare-%C3%A0-importer-bl%C3%A9-russe.

[9] Tatiana Kondratenko, “Russian arms exports to Africa: Moscow’s long-term strategy”, Deutsche Welle (DW), 29 mai 2020. URL : https://www.dw.com/en/russian-arms-exports-to-africa-moscows-long-term-strategy/a-53596471.

[10] Ibid.

[11] Olivier Roy, « L’Arménie a cru au mythe de la Russie chrétienne », Le Monde, 18 novembre 2020. URL : https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/11/18/olivier-roy-l-armenie-a-cru-au-mythe-de-la-russie-chretienne_6060140_3232.html.

[12] Adlene Mohammedi, « La stratégie russe en Libye : entre biais inavoués et perspectives de médiation », Fondation méditerranéenne d’Etudes stratégiques (FMES), 17 juillet 2020. URL : https://fmes-france.org/la-strategie-russe-en-libye-entre-biais-inavoues-et-perspectives-de-mediation-par-adlene-mohammedi/.

[13] Adlene Mohammedi, « Russie-Iran : cette rupture qui ne vient pas », Middle East Eye, 4 juin 2020. URL : https://www.middleeasteye.net/fr/decryptages/russie-iran-diplomatie-guerre-syrie-turquie.

[14] Adlene Mohammedi, « Les Émirats, parrains du parti de l’ordre dans le monde arabe », Middle East Eye, 24 avril 2019. URL : https://www.middleeasteye.net/fr/opinion-fr/les-emirats-parrains-du-parti-de-lordre-dans-le-monde-arabe.

[15] « Libye: le chef de la diplomatie algérienne rencontre le maréchal Haftar à Benghazi », Le Figaro, 5 février 2020. URL : https://www.lefigaro.fr/international/libye-le-chef-de-la-diplomatie-algerienne-rencontre-le-marechal-haftar-a-benghazi-20200205.

[16] « Crise libyenne : Fayez Al Sarraj à Alger », El Watan, 21 juin 2020. URL : https://www.elwatan.com/edition/actualite/crise-libyenne-fayez-al-sarraj-a-alger-21-06-2020.

[17] « Sahara occidental : Alger appelle à la retenue après l’annonce de la fin du cessez-le-feu de 1991 », Sud Ouest, 13 novembre 2020. URL : https://www.sudouest.fr/2020/11/13/sahara-occidental-alger-appelle-a-la-retenue-apres-l-annonce-de-la-fin-du-cessez-le-feu-de-1991-8074862-4803.php.

[18] Adlene Meddi, « Algérie : l’opposition critique les déclarations de Macron sur Tebboune », Le Point, 23 novembre 2020. URL : https://www.lepoint.fr/afrique/algerie-l-opposition-critique-les-declarations-de-macron-sur-tebboune-22-11-2020-2402152_3826.php#.

[19] « Algérie : Ramtane Lamamra mardi en Russie pour informer Moscou “de source directe” », Jeune Afrique, 15 mars 2019. URL : https://www.jeuneafrique.com/749943/politique/algerie-ramtane-lamamra-mardi-en-russie-pour-informer-moscou-de-source-directe/.

[20] « Bensalah : la boulette russe », Liberté, 26 octobre 2019. URL : https://www.liberte-algerie.com/actualite/bensalah-la-boulette-russe-326728.

Que penser de la découverte turque d’hydrocarbures en mer Noire ? – par Nicolas Mazzucchi

Dr. Nicolas MAZZUCCHI, Fondation pour la Recherche Stratégique

La récente découverte d’un potentiel grand champ gazier en mer Noire par une entreprise publique turque ouvre, pour Ankara, de nouvelles possibilités dans le domaine énergétique. Dans le même temps, l’enjeu du contrôle des ressources en Méditerranée orientale est devenu le cœur d’un bras-de-fer international entre France, Grèce, Chypre, Italie et Turquie. Cette très opportune découverte s’insère dans un ensemble complexe d’interrelations énergétiques pour la Turquie, tiraillée entre ses ambitions de puissance régionale et sa dépendance criante à l’égard de fournisseurs étrangers. Le gaz qui ne cesse de prendre de l’importance dans la géoéconomie turque – pour des raisons à la fois internes et externes – tendait à devenir ces dernières années un enjeu majeur des relations régionales, en particulier depuis la découverte en 2011 du champ d’Aphrodite dans la partie sud de la ZEE chypriote. La montée des tensions inhérentes aux revendications turques sur l’exploitation des ressources méditerranéenne, y compris entre alliés de l’OTAN, a atteint ces derniers mois un paroxysme, forçant l’Alliance à mettre en place le 1er octobre 2020 un mécanisme de déconfliction entre Ankara et Athènes[1].

Au-delà de la seule question des ressources gazières, il appartient de comprendre en quoi le gaz est un élément central de la stratégie turque de passerelle entre l’Europe et l’Asie mineure, avec en toile de fond une nouvelle géopolitique des tubes qui, du point de vue turc, constitue un nouvel axe d’influence stratégique.

La mer Noire, espace complexe

L’annonce début septembre 2020 de la découverte par le navire de forage Fatih d’un champ gazier de grande ampleur en mer Noire occidentale – baptisé Tuna-1 – a été un évènement majeur, grandement relayé dans les médias turcs et la presse spécialisée. Les ressources du champ en question sont en effet estimées à plus de 300 milliards de m3, ce qui met Tuna-1 au niveau des grands champs de Méditerranée orientale comme Léviathan et Aphrodite, respectivement en Israël et à Chypre. Une fois mis en exploitation, ce gisement ne devrait pas être relié à la Turquie, mais exploité via un stockage flottant de type FPSO[2]. Une autre option pourrait être de le relier au continent par un mini gazoduc.

Un certain nombre d’observateurs sont néanmoins dubitatifs sur la découverte puisque la mer Noire ne s’était jusqu’ici révélé qu’un territoire très secondaire en termes de ressources. La Turquie était d’ailleurs considérée comme un pays quasiment sans ressources (environ 9 milliards de m3 de réserves gazières pour une consommation de plus de 45 milliards de m3 annuels), avec une production anecdotique. L’entreprise pétro-gazière nationale TPAO qui appartient au fond souverain turc, est certes active en mer Noire depuis les années 1960, avec la découverte et la mise en production de quelques champs, mais ceux-ci n’ont jamais permis d’atteindre une taille critique nécessaire pour que la région soit considérée comme un territoire attrayant. Cette situation explique d’ailleurs en partie les explorations subséquentes conduites par TPAO en mer de Marmara depuis les années 1970, puis en Méditerranée, ici aussi avec des résultats mitigés. Il faut attendre 2004 et le champ d’Ayazlı-1 pour que TPAO fasse une découverte offshore intéressante en mer Noire. En 2019, selon le rapport annuel de l’entreprise, les découvertes offshores ont représenté un volume de 30 millions équivalents barils de pétrole, soit à peu près la consommation annuelle d’un pays comme l’Azerbaïdjan ou le Sri Lanka[3].

En réalité, ce sont les côtes Ouest (Roumanie) et Nord (Crimée) de la mer Noire qui avaient jusqu’ici été des territoires d’exploitation d’hydrocarbures véritablement actifs. L’annexion de la péninsule de Crimée par la Russie avait privé l’Ukraine d’un certain nombre de ressources gazières, avec un certain nombre de champs offshore potentiels des deux côtés de la péninsule[4]. Toutefois, à l’exception de la Roumanie qui exploite fortement ses champs de mer Noire – à la fois dans le pétrole et dans le gaz, lui permettant de couvrir environ la moitié de ses besoins – les autres pays riverains n’ont pas mis en place de système de production massif. Pour la Russie, la région reste très secondaire en termes de ressources, par rapport à d’autres territoires plus prometteurs, y compris en termes de coût d’exploitation.

De fait, la Turquie a longtemps fait le choix de miser massivement sur le charbon – seule réelle ressource du pays – pour sa production électrique, même si le gaz prend toujours plus d’importance dans le projet national turc.

Les ressources gazières dans le projet énergétique turc

Les ressources gazières sont une donnée majeure de l’équation énergétique et stratégique de la Turquie. Le pays est pour l’instant obligé de se reposer sur des fournisseurs extérieurs proches, avec lesquels les relations sont plus ou moins apaisées. Historiquement, la Turquie s’est reposée sur des approvisionnements très majoritaires par gazoduc en provenance de Russie, d’Iran et d’Azerbaïdjan. Le taux d’indépendance énergétique de la Turquie a ainsi tendu ces dernières années vers une forte diminution, passant d’environ 50% en 1990 à moins de 30% en 2017. Une partie de l’explication repose ici sur la volonté mise en œuvre depuis le début du XXIe siècle de diminuer la part du charbon dans le mix énergétique national, lequel était la seule source d’hydrocarbures réellement abondante du pays. En 2019, le charbon reste toujours la deuxième source d’énergie (26 %) du pays, derrière le pétrole (31 %). La transition énergétique, certes limitée, a obligé le pays à modifier son secteur électrique, afin de diminuer les émissions de gaz à effet de serre[5]. L’enjeu économique sous-jacent à cette évolution explique en grande partie le choix historique de se reposer vers des fournisseurs proches, au travers d’un système de gazoducs terrestres et marins (Bluestream en 2005 ; Turkstream en 2020), notamment de Russie pour les deux gazoducs marins.

Toutefois, la Turquie a depuis quelques années fait le choix de se reposer davantage sur le gaz naturel liquéfié, lui permettant une diversification plus importante de ses fournisseurs. La mise en service de quatre terminaux de regazéification, dont deux flottants, a permis d’ouvrir de nouvelles possibilités de marché auprès d’exportateurs relativement proches comme l’Algérie et, surtout, le Qatar. Doha et Ankara entretiennent en effet une relation stratégique forte dont l’énergie n’est que l’une des composantes, étant alignés sur nombre de sujets et coopérant étroitement sur le plan militaire. Le développement des importations de gaz en provenance du Qatar est spectaculaire, au rythme de l’inauguration récente des terminaux GNL turcs, dont celui de Dörtyol, proche de la frontière syrienne, qui dispose d’importantes capacités de stockage. Même les Etats-Unis sont devenus des fournisseurs – certes minoritaires – de gaz pour la Turquie, profitant des capacités d’exportation du Golfe du Mexique[6]. Il ne s’agit là que de volumes limités, achetés pour la majeure partie sur le marché spot, mais qui envoient un signal fort aux fournisseurs historiques tels que l’Iran et la Russie.

Néanmoins, il importe de considérer la différence de prix entre le gaz par pipeline et le gaz sous forme liquéfiée, le second étant environ 2,5 fois plus cher que le premier. Cette question du prix doit être corrélée avec celle de la durée des contrats d’approvisionnement, maintient nolens volens Moscou comme premier fournisseur d’Ankara, surtout depuis l’inauguration de Turkstream au début 2020. La dépendance de la Turquie au gaz russe, si elle demeure réelle, est toutefois plus faible qu’elle n’a pu être une décennie en arrière lorsque Moscou représentait près des deux tiers des importations turques. La Turquie connait une hausse quasi-continue de sa consommation gazière (3% annuels sur la dernière décennie) qui a fait du pays un consommateur d’importance, avec un niveau à peu près égal à la France. La faiblesse de la production nationale (0,3 milliard de m3) rend de facto la situation de dépendance de plus en critique au niveau stratégique.

Les ressources – offshores en l’espèce – ne sont qu’une brique d’un ensemble plus complexe destiné à faire de la Turquie le nouveau hub gazier pour le Sud-est européen. Le but affiché d’Ankara est de devenir la nouvelle plaque de centralisation du gaz provenant à la fois de Russie, de fournisseurs alternatifs par tubes – à commencer par l’Azerbaïdjan – mais aussi de fournisseurs de GNL, avant une redistribution vers les marchés des Balkans orientaux (via le gazoduc TransBalkan), des Balkans occidentaux et des marchés du Sud européen (au travers du gazoduc Trans Adriatic Pipeline [TAP] qui arrivera en Italie du Sud). Pour ce faire, la Turquie joue depuis la fin des années 2000 à la fois sur sa proximité économique avec la Russie – gazoduc Turkstream inauguré en janvier 2020 – mais aussi sur son association avec l’Union européenne, justement pour contourner la Russie par le Sud (gazoduc Trans Anatolian Pipeline [TANAP] inauguré en 2018). Le double système TANAP-TAP est tout ce qui subsiste du Corridor Gazier Sud lancé par la Commission européenne en 2008 – au cœur des « guerres gazières » russo-ukrainienne – pour diversifier les approvisionnements gaziers européens en contournant la Russie. La Turquie a ainsi réussi à s’imposer comme un acteur incontournable auprès de ces deux partenaires. En outre, les [PR1] capacités turques de regazéification de GNL lui permettent également d’agir comme passerelle entre les fournisseurs du Golfe, à commencer par le Qatar, et le réseau de gazoducs européen, limitant de facto le prix final du gaz[7]. A ce système gazoducs/terminaux GNL il faut également ajouter d’importantes infrastructures souterraines de stockage de gaz en cours de construction ou d’agrandissement (plus de 10 milliards de m3 au total) qui sont destinées à permettre une certaine régulation des volumes sur le marché. Grâce à l’ensemble de cette infrastructure multidimensionnelle (transport, stockage), la Turquie pourrait acquérir une importance stratégique dans le domaine des approvisionnements européens. A ce titre la sécurisation de ressources nationales apparaît comme un phénomène lui-même majeur, offrant une marge de manœuvre stratégique bien plus importante à Ankara que dans le cas d’une simple plaque de transit.

Une aubaine pour une sortie de crise en Méditerranée orientale ?

Cette découverte, après des années d’errements et de forages exploratoires peu fructueux, tombe idéalement pour Ankara. En effet, si les prévisions en termes de ressources et de délai de mise en exploitation se révèlent exacts, c’est une manne inespérée qui entrera dans les caisses de la Turquie. Il s’agit donc pour Ankara de mettre en œuvre son projet de « passerelle » Est-Ouest tout en limitant son exposition aux pressions des fournisseurs. Dans un contexte stratégiquement tendu, dans lequel la Turquie ne cesse de mettre en avant ses ambitions régionales, un lien de dépendance économique aussi important peut rapidement devenir un handicap, comme l’a montré l’extrême dépendance énergétique de la Turquie envers la Russie sur le dossier syrien. Alors que les vues d’Ankara et de Moscou ne cessent de s’éloigner sur de nombreux enjeux (Syrie, Libye, Chypre, Caucase), la moindre dépendance énergétique vis-à-vis du Kremlin devient une nécessité stratégique pour le président turc.

Il est possible de se demander si cette très opportune découverte ne cache pas également une porte de sortie potentielle pour R. T. Erdogan dans une crise méditerranéenne qui apparaît sans issue. Alors que le Président turc n’a cessé de clamer son droit à profiter des ressources de la mer – ainsi que le besoin de répartir celles-ci plus « justement » entre les communautés de l’île de Chypre – l’opportunité d’exploiter des ressources offshores sur un territoire ne souffrant pas de contestation, est bienvenue. Grâce à cette découverte, la Turquie pourrait ainsi arguer d’une priorité accordée au développement des ressources de mer Noire pour opérer un recul stratégique en Méditerranée. Celui-ci serait d’autant plus facile à effectuer sans perdre la face que les capacités de l’entreprise pétro-gazière nationale TPAO ne lui permettraient sans doute pas de s’engager pleinement sur deux projets d’exploration-production complexes en même temps. En outre, le développement de ce champ de Tuna-1 serait facilité par la structure du consortium d’exploitation puisque TPAO détient 100% des droits sur le champ.

Il est important de noter que TPAO était jusqu’ici une entreprise dont les activités dans l’exploration production s’opéraient très majoritairement à l’étranger, en Azerbaïdjan (champs d’Azeri-Chirag et de Shah Deniz) mais aussi en Irak (champs de Badra, Mansouriah, Siban). La stratégie de l’entreprise nationale demeure claire – et affichée sur le site de celle-ci – : découvrir des ressources en hydrocarbures dans les territoires maritimes de la Turquie[8] pour diminuer la dépendance aux approvisionnements extérieurs. En ce sens, la mission portée par TPAO s’apparente bien plus à un objectif politique qu’à une vision économique. Les entreprises énergétiques nationales – TPAO mais aussi Botaş pour les gazoducs – sont tout aussi importantes dans la stratégie de R. T. Erdogan que les forces militaires. A ce titre, il est fort probable que le financement de l’exploitation de Tuna-1 passe exclusivement par des fonds publics, grevant le budget national dans l’espoir d’un retour sur investissement au moins autant géoéconomique que financier.

2023 : année charnière pour Ankara, y compris dans le domaine énergétique

Aucune découverte ne pouvait être plus opportune que celle du champ de Tuna-1. Alors que les capacités de forage de TPAO sont extrêmement récentes[9], une telle découverte apparaît presque inespérée après tant d’années de recherches peu fructueuses. Que le champ de Tuna-1 – quelles que soient les ressources exploitables qu’il recèle – ait une valeur politique, personne ne peut en douter. Si la question subsistait encore, l’annonce par les autorités turques d’une entrée en production commerciale en 2023, date hautement symbolique puisque centième anniversaire de la fondation de la République par M. Kemal, vient sceller cette imbrication des questions énergétiques et politiques.

La question qui demeure ouverte reste celle des appétits internationaux de R. T. Erdogan vis-à-vis de la Méditerranée orientale. La question du besoin de ressources gazières étant a priori évacuée, subsistent principalement les justifications quant à « l’équité » de traitement entre les deux communautés chypriotes, mais aussi entre la Turquie et ses voisins méditerranéens pour le découpage des zones maritimes. Ankara étant l’un des rares pays non-signataires de la Convention de Montego Bay (1982), cet enjeu de la territorialisation de la mer se fait pour elle en contestation du principal cadre juridique international en la matière, rapprochant ainsi la Turquie de la Chine qui se fait fort de saper le droit international maritime.

Cette découverte d’importance en mer Noire pourrait-elle conduire la Turquie à se repositionner exclusivement vers celle-ci ? Cette solution permettrait finalement à l’ensemble des acteurs concernés de sortir de la crise « par le haut » en offrant à la République de Chypre un répit sur l’exploitation des hydrocarbures de sa ZEE, sans donner l’impression que la Turquie se retire vaincue d’une zone où les tensions n’ont cessé de croître ces dernières années. Alors que le conflit du Nagorno-Karabakh repart dans le Caucase, la Turquie qui soutient fermement l’Azerbaïdjan y compris pour des raisons énergétiques, ne peut sans doute se permettre un engagement fort sur deux fronts. A ce titre la mer Noire est certainement la zone qui offre, pour le moment, le moins de friction.


[1] https://www.nato.int/cps/en/natohq/news_178523.htm

[2]https://fr.wikipedia.org/wiki/Unit%C3%A9_flottante_de_production,_de_stockage_et_de_d%C3%A9chargement

[3] Source : BP Statistical 2020.

[4] N. Mazzucchi, « Les enjeux énergétiques de l’annexion de la Crimée », Les champs de mars n°29, 2017/1, pp. 205-213.

[5] Avec des résultats très mitigés, le pays ayant doublé ses émissions par tête entre 1990 et aujourd’hui, en partie à cause d’une importante industrialisation.

[6] https://www.eia.gov/dnav/ng/NG_MOVE_POE2_DCU_NUS-NTU_A.htm ; 866 millions de m3 en 2019.

[7] Moins il y a de trajet maritime, moins le coût final est élevé.

[8] Le terme exact sur la page en turc est « mavi vatan » (http://www.tpao.gov.tr/deniz) qui renvoie directement à une vision étendue de la souveraineté maritime turque, en totale contradiction avec les conventions internationales dont celle de Montego Bay que la Turquie n’a d’ailleurs pas signée.

[9] Le premier navire, le Fatih qui a permis la découverte de Tuna-1, n’est entré dans l’inventaire de TPAO qu’en 2017, l’entreprise devant passer jusque là par des acteurs tiers.

Nagorno-Karabakh : nouveau front turc face à la Russie ? – par Pierre Razoux

Pierre Razoux est directeur académique et de la recherche

Résumé :
En encourageant le président azéri Ilham Aliyev dans sa tentative de reconquête du Nagorno-Karabakh, le président Erdogan a ouvert un nouveau front face au Kremlin pour se targuer d’un succès symbolique auprès de sa population et pour contraindre Vladimir Poutine à accepter un compromis sur les autres fronts syrien, libyen, méditerranéen et énergétique.  Cette stratégie n’est pas sans risque car le conflit pourrait s’étendre aux républiques sécessionistes d’Ossétie du Sud et d’Abkhazie en Géorgie voisine. Elle pourrait surtout provoquer une escalade de tensions avec l’Iran.
Le rapport de forces relativement équilibré entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan ne permet à aucun des deux belligérants de conduire une guerre éclair victorieuse contre le territoire de l’autre, a fortiori au Nagorno-Karabakh très montagneux. Tout affrontement aboutira structurellement à une guerre d’attrition, laissant du temps aux présidents turc et russe pour négocier. Forçant sa chance, Recep Tayyip Erdogan pourrait être tenté d’annexer prochainement la partie nord de Chypre, échangeant son désengagement du Sud-Caucase contre le silence du Kremlin.

En encourageant le président azéri Ilham Aliyev dans sa tentative de reconquête de la province sécessionniste du Nagorno-Karabakh défendue par l’Arménie (lancée le 27 septembre 2020), le président Recep Tayyip Erdogan a-t-il volontairement ouvert un nouveau front face au Kremlin pour contraindre Vladimir Poutine à trouver un compromis sur les autres fronts syrien, libyen, méditerranéen et énergétique ? Force est de constater que la contre-offensive de Fayez el-Sarraj en Libye soutenue par le président turc piétine devant Syrte[1], que la bataille d’Idlib ne tourne pas à l’avantage des forces pro-turques en Syrie – même si l’estocade du régime syrien soutenu par Moscou tarde à venir – et que la Turquie a dû rétropédaler en Méditerranée orientale sous la triple pression des Etats-Unis, de l’OTAN[2] et des Européens[3]. Il était donc temps pour le président turc de susciter une diversion – ou de l’encourager – de manière à se targuer d’un succès symbolique auprès de sa population et lui faire oublier les difficultés économiques. Quoi de mieux pour lui que d’agiter l’épouvantail arménien, dossier le plus à même de fédérer toutes les strates d’une société turque toujours hostile à l’Arménie chrétienne ? Il a privilégié cette fois l’approche indirecte en ciblant le Nagorno-Karabakh, par proxy interposé, sans prendre le risque d’une attaque directe du territoire arménien qui aurait entraîné sans aucun doute la riposte directe de la Russie.

Nouvelle pirouette du président Erdogan

Le président turc profite indubitablement de la guerre entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie pour raffermir son pouvoir, sur fond de nationalisme exacerbé et d’ambition expansionniste, comme en témoignent les correspondants de presse présents sur place[4]. Ses tweets sans nuance vont dans le même sens, tout particulièrement lorsqu’il déclare, moins d’une heure après le déclenchement des hostilités : « La nation turque soutient ses frères azerbaïdjanais avec tous ses moyens, comme toujours » ; puis lorsqu’il renchérit quelques jours plus tard  en affirmant « Nous soutenons nos frères azerbaïdjanais dans leur lutte pour sauver leurs terres occupées et protéger leur patrie » et « Chaque crime impuni (l’annexion du Nagorno-Karabakh) rend son auteur plus insatiable ; toute infraction non comptabilisée invite à une nouvelle persécution »[5].

La présence d’une poignée de chasseurs turcs F-16 prépositionnés en Azerbaïdjan pendant l’été 2020 dans le cadre d’exercices bilatéraux entre Ankara et Bakou, puis déployés sur la base aérienne de Ganja quelques jours avant le déclenchement de l’offensive azerbaïdjanaise[6], laisse peu de doute sur la préméditation du président turc. Cette présence désormais avérée donne davantage de crédibilité aux propos du porte-parole du ministère arménien de la Défense indiquant que l’un de ses avions d’attaque au sol Su-25 avait été abattu par un F-16 turc le jour suivant le déclenchement des hostilités. Peut-être est-ce également l’une des raisons qui a poussé l’armée du Nagorno-Karabagh à tirer quelques vénérables missiles SCUD sur la ville de Ganja voisine de la base aérienne où étaient apparemment basés les F-16 turcs.

La présence de combattants syriens sur le champ de bataille, à proximité de la frontière iranienne, constitue le second élément tangible en faveur de la thèse de la préméditation. Le 1er octobre 2020, lors du sommet européen de Bruxelles, le président Emmanuel Macron a pointé du doigt la responsabilité de la Turquie en affirmant que 300 combattants islamistes originaires de Syrie avaient transité par la ville turque de Gazantiep, non loin du front d’Idlib en Syrie[7]. Ses propos n’ont pas été démentis, mais renforcés par ceux du président iranien Hassan Rohani qui s’est ému de la présence de ces combattants à proximité du territoire iranien, à l’extrême sud de la ligne de front[8]. Faut-il voir là un message supplémentaire du président turc à ses homologues russes et iraniens, ses deux partenaires du processus d’Astana[9], sur le mode « j’ai une capacité de nuisance contre vous deux si l’on ne s’entend pas » ? Son pari risqué illustre en tous cas le fait que le processus d’Astana n’est pas la panacée dont Moscou, Téhéran et Ankara veulent nous convaincre.

Cette stratégie du boutefeu n’est pas sans risque car le conflit pourrait s’étendre aux républiques sécessionistes d’Ossétie du Sud et d’Abkhazie en Géorgie voisine, au risque d’entraîner une nouvelle intervention militaire russe dans le Caucase. Elle pourrait surtout provoquer une escalade de tensions avec l’Iran, si les tirs de mortiers qui ont visé le territoire iranien lors de la première semaine de combats venaient à s’intensifier. Téhéran n’a pas hésité à proférer des menaces à peine voilées en direction de Bakou et d’Ankara. Lors d’une conversation téléphonique avec Ilham Aliyev, le président Hassan Rohani a insisté sur « l’importance du respect de l’intégrité territoriale de la RII, ainsi que de la vie des citoyens iraniens des régions frontalières avec le Haut-Karabakh… La République islamique d’Iran ne tolèrera pas de voir ses citoyens visés »[10]. La veille, le conseiller diplomatique du Guide suprême avait déclaré : «Nous conseillons à nos amis turcs d’arrêter d’attiser le conflit et de se joindre à nous pour aider à trouver une solution négociée »[11]. Pour donner davantage de poids à leurs propos, les Iraniens ont massé de l’infanterie, de l’artillerie et des drones à leur frontière avec l’Azerbaïdjan. Dans le contexte très incertain qui précède l’élection présidentielle américaine, le gouvernement iranien cherche néanmoins à calmer le jeu dans la région pour pouvoir engager le dialogue avec une nouvelle administration américaine, alors même que Washington envisage de fermer son ambassade à Bagdad après les harcèlements répétés des milices chiites inféodées à Téhéran. Le régime iranien est d’autant plus gêné qu’il est stratégiquement proche de l’Arménie[12], pourtant chrétienne orthodoxe, et qu’il se méfie de l’Azerbaïdjan turcophone, pourtant majoritairement chiite. Il est vrai que l’Azerbaïdjan n’a jamais abandonné ses ambitions de reforger la « Grande Azerbaïdjan » et que la population azérie est nombreuse au sein de la mosaïque ethnique iranienne. Certains Iraniens estiment que la reconquête du Nagorno-Karabakh pourrait n’être qu’une première étape dans l’agenda de la famille Aliyev. Tous se méfient de l’instrumentalisation du facteur ethnique, à l’instar de nombreux universitaires[13]. L’Iran se méfie également de la coopération militaire étroite entre l’Azerbaïdjan et Israël.

Une chose parait certaine : compte-tenu de l’hostilité ambiante et du poids de l’histoire, Recep Tayyip Erdogan n’a pas eu besoin de déployer beaucoup d’efforts pour convaincre le président Aliyev de se lancer à l’assaut du Nagorno-Karabagh. Celui-ci ne cessait en effet de répéter à son peuple que le temps était venu de reconquérir les territoires perdus en 1994. Les escarmouches de 2016, puis de juillet 2020 n’avaient fait qu’attiser la détermination du président azerbaïdjanais, d’autant qu’il avait besoin d’un succès – même symbolique – pour justifier ses dépenses d’armement (lorsque le prix du baril de pétrole était élevé), redorer son blason et effacer le souvenir de la guerre d’indépendance (1988-1994) qui avait fait près de 20 000 morts azerbaïdjanais.

Une guerre d’attrition

Sans revenir sur les causes historiques du conflit du Nagorno-Karabakh – il y a pléthore d’articles résumant bien les positions des deux camps – analysons le champ de bataille, le rapport des forces en présence, ce que l’on sait des combats et les conséquences de tout cela sur la suite probable des opérations si le cessez-le-feu provisoire entré en vigueur le 10 octobre 2020 venait à voler en éclats.

Le Nagorno-Karabakh est une zone montagneuse de hauts plateaux rocailleux auxquels conduisent quelques vallées encaissées. Il s’agit donc d’un terrain compartimenté très facile à défendre, d’autant que depuis la guerre de 1988-1994, les milices arméniennes, qui dominent physiquement les déboulés par lesquels pourraient surgir l’assaillant, se sont retranchées dans des bunkers éparpillés tout le long de la ligne de front. L’essentiel de la population est concentrée autour de la « capitale » Stepanakert, elle-même protégée par un cirque de collines fortifiées. Le corridor de Latchine qui relie le Nagorno-Karabakh à l’Arménie voisine constitue la zone la mieux défendue par les milices arméniennes, car c’est par ce cordon ombilical que transite toute l’assistance militaire et économique en provenance d’Arménie. Situé très en arrière du front, il n’a pas fait l’objet d’attaque azerbaïdjanaise pour l’instant.

Seule la façade orientale du Nagorno-Karabakh, constituée de plaines et de vallons conquis par les milices arméniennes à la fin de la guerre civile, est vulnérable à des attaques massives de l’armée azerbaïdjanaise. De fait, c’est le long de cette façade que cette dernière a lancé ses assauts les plus déterminés qui lui ont permis de reconquérir quelques bourgades au nord-est (Tartar, Talysh et Madagiz), au centre à proximité d’Aghdam et de Martuni, mais surtout au sud-est où les Azerbaïdjanais ont réussi à s’emparer de Fuzuli, puis à pousser leur avantage en direction de Djabrayl. C’est dans ce dernier secteur de plaine proche de la frontière iranienne qu’ont été engagés les combattants syriens, en tête d’une vaste offensive mécanisée appuyée par l’artillerie mobile et les drones armés.

Carte des opérations militaires au Nagorno-Karabakh (27 septembre-12 octobre 2020)

A aucun moment la ville de Stepanakert n’a subi la menace d’une capture directe, d’autant plus que l’armée azerbaïdjanaise, constituée majoritairement de conscrits, ne dispose que d’un nombre restreint de commandos et de moyens aéromobiles pour les héliporter. En revanche, Stepanakert a été la cible régulière de tirs d’artillerie et de bombardements destinés à affaiblir le moral de ses habitants, forçant la moitié d’entre eux à se réfugier dans la partie occidentale de la province, voire en Arménie. Il s’agit là d’un grand classique de l’histoire militaire récente : quand l’agresseur ne parvient pas à percer le champ de bataille et à menacer le centre de gravité de son adversaire, et que le front devient largement statique, il s’en prend à la population pour tenter d’affaiblir son moral et sa combativité. Comme à chaque fois, l’autre partie riposte en visant à son tour les villes ennemies, ce que les milices arméniennes ont fait en ciblant la grande ville de Gandja située non loin du front. Et comme toujours, les belligérants ont recours à la propagande et à la guerre psychologique pour propager de fausses nouvelles et tenter d’influencer le déroulement des combats[14]

Malgré la reconquête de plusieurs bourgades frontalières et de quelques secteurs de plaine par l’armée azerbaïdjanaise, le front est resté très largement statique, chaque camp tentant d’écraser les positions retranchées de l’autre sous un déluge d’obus. Dans cette guerre d’attrition, les milices arméniennes qui surplombent le champ de bataille et sont bien équipées en missiles antichars, ont pu multiplier les coups au but sur les blindés azerbaïdjanais. Ces derniers auraient subi de lourdes pertes[15]. En revanche, les batteries arméniennes d’artillerie et de missiles sol-air ont été étrillées par les drones armés d’origine israélienne et turque équipant les troupes de Bakou. Les conseillers turcs (ou israéliens, ce qui expliquerait le renvoi de l’ambassadeur d’Israël posté en Arménie) auraient fait merveille en précipitant leurs drones « kamikazes » israéliens de type Harop contre des cibles arméniennes de haute valeur technologique (certains experts turcs évoquent la destruction de plusieurs batteries de missiles sol-air S-200 et S-300)[16].

Pour l’instant, il ne semble pas qu’il y ait eu de combats massifs le long de la frontière entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Les observateurs locaux ont rapporté le bombardement ponctuel des points de passage entre l’Arménie et la république autonome du Nakhitchevan (rattaché à l’Azerbaïdjan), de même que des escarmouches au nord du lac Sevan. Il ne s’agit donc pas encore d’une guerre directe entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, même si cette dernière alimente les milices du Nagorno-Karabakh en armes, munitions, conseillers et probablement en combattants.

De toute façon, le rapport de forces relativement équilibré entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, illustré par le tableau ci-dessous, ne permettrait à aucun des deux belligérants de conduire une guerre éclair victorieuse contre le territoire de l’autre. Ni l’Arménie, ni l’Azerbaïdjan n’est capable d’aligner un rapport de forces terrestres suffisant pour percer un front très montagneux, encore plus compartimenté que celui du Nagorno-Karabakh, de manière à menacer sa capitale. Erevan est protégé par une ligne de hautes montagnes, mais aussi par la présence de troupes russes déployées dans le cadre de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) à laquelle l’Arménie est liée. L’Azerbaïdjan, pour sa part, ne fait formellement partie d’aucune alliance défensive, même si elle entretient un partenariat avec l’OTAN et une coopération militaire étroite avec la Russie, la Turquie, Israël et les Etats-Unis. Mais Bakou, situé dans un isthme de la mer Caspienne, est loin du front et facilement défendable par un réseau de cours d’eau et de terres marécageuses aisément inondables.

Rapport de forces entre les belligérants

En termes de combattants, l’Azerbaïdjan dispose au mieux d’un rapport de forces de 1,5 contre 1 face à l’Arménie, ce qui est très insuffisant pour percer le front, même si l’armée azerbaïdjanaise peut atteindre localement des rapports de forces de 3 ou 4 contre 1 lui permettant de conquérir quelques gains symboliques. Même si celle-ci dispose d’un avantage réel en nombre de chars et de blindés, ces derniers ne lui sont que de peu d’utilité en zone montagneuse. Les deux camps possèdent un arsenal important d’artillerie classique qui leur permette de harceler l’adversaire et de freiner toute percée grâce aux tirs de saturation de leurs lance-roquettes multiples très mobiles.

Sur le plan aérien, l’Azerbaïdjan dispose de l’avantage numérique, tant en termes d’avions et d’hélicoptères de combat que de drones armés et de surveillance. A cet égard, la livraison récente de drones turcs et israéliens lui a conféré un réel avantage tactique, puisqu’elle peut repérer et attaquer des cibles qu’il lui aurait été plus difficile d’engager auparavant. L’Arménie jouit toutefois d’un triple avantage qualitatif : 1) ses chasseurs bombardiers Su-30 très supérieurs aux vénérables MiG et Sukhoï azerbaïdjanais ; 2) ses batteries de missiles sol-air S-300 modernisés et intégrées dans le réseau de défense aérienne de l’OTSC ; 3) la présence d’un groupe aérien russe constitué de 18 MiG-29 modernisés basés à Erebuni.

En cas de montée aux extrêmes, les deux belligérants ne pourraient compter que sur leurs lanceurs de missiles balistiques conventionnels pour tenter de frapper la capitale ou les principales villes adverses.

Au bilan, ces facteurs se conjuguent pour transformer structurellement tout affrontement entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie en une guerre d’usure condamnée à s’enliser. Ce constat n’est sans doute pas pour déplaire au président turc et au maître du Kremlin qui savent disposer ainsi du temps nécessaire pour d’éventuelles négociations qu’ils peuvent avoir intérêt à faire durer.

La Russie en position d’arbitre partial

Le dégel du conflit du Nagorno-Karabakh place le Kremlin dans une posture délicate, d’autant qu’il a toujours considéré le Sud-Caucase comme son arrière-cour stratégique. D’un côté, la Russie est l’alliée historique de l’Arménie qui est membre fondateur de l’OTSC (1992). C’est la raison qui explique la présence de la 102e base russe à Gyumri (Arménie), au nord-ouest du Mont Arara. Cette base était initialement destinée à protéger Erevan de la Turquie membre de l’OTAN. Depuis la fin de la guerre civile, elle a vocation également à dissuader Bakou d’envahir le territoire arménien. De fait, les dirigeants russes auraient du mal à ne pas intervenir militairement si l’Azerbaïdjan envahissait ou bombardait directement l’Arménie. La garnison russe de Gyumri regroupe aujourd’hui 3 300 militaires (l’équivalent d’une brigade mécanisée renforcée) équipée de 74 chars T-72 & T-80 modernisés, de 160 véhicules blindés BMP-1/2, de 24 automoteurs d’artillerie, de 12 lance-roquettes multiples, de 12 hélicoptères de combat Mi-24 et d’une batterie de missiles balistiques Iskander, le tout protégé par des batteries de missiles sol-air S-300 et par l’escadron de chasse déployé à Erebuni. Ces moyens conséquents ne sont pas de nature à changer fondamentalement l’équilibre des forces, mais leur engagement ponctuel pourrait provoquer la défaite d’une offensive azerbaïdjanaise sur un objectif symbolique. En s’interposant entre les belligérants, les militaires russes peuvent surtout les questionner sur leur volonté d’affronter Moscou, jouant ainsi un rôle de bouclier dissuasif très précieux pour éviter une escalade incontrôlable.

Le Kremlin est en même temps agacé par la ligne libérale du Premier ministre arménien Nikol Pachinian qui conduit depuis 2018 une politique s’écartant de la ligne pro-russe. Cet ancien chef de l’opposition arménienne a emprisonné des oligarques corrompus très liés à Moscou. Peut-être est-ce l’une des raisons qui explique le retard de livraison à l’Arménie des 8 derniers chasseurs Su-30 promis par la Russie.  

D’un autre côté, Vladimir Poutine sait qu’il peut difficilement entrer en choc frontal avec l’Azerbaïdjan s’il veut préserver ses intérêts énergétiques dans la région du Caucase. Faire durer le conflit pour montrer aux deux camps qu’ils ont besoin de la Russie, tout en exerçant une menace potentielle sur l’approvisionnement énergétique de la Turquie[17], peut être un pis-aller intéressant pour le Kremlin. Mais pour le président russe, il est clair qu’à la fin de la partie, ce devra être lui l’arbitre du conflit. Ce n’est pas un hasard si Sergueï Lavrov, son illustre ministre des Affaires étrangères, s’est impliqué personnellement pour négocier d’arrache-pied un premier accord de cessez-le-feu dans la nuit du 9 au 10 octobre 2020, après deux semaines de combats peu concluants. Recep Tayyip Erdogan le sait et il attend très certainement le bon moment pour mettre son engagement auprès de l’Azerbaïdjan dans la balance.

L’annexion de Chypre du Nord comme prochaine étape ?

De l’avis des observateurs et des journalistes qui tentent de le décrypter, le président turc n’a plus qu’une idée en tête : assurer sa survie politique en enchaînant les foucades et les coups de force lui permettant de flatter la fibre nationaliste de sa population[18]. Et quoi de plus fort et de plus symbolique que d’annexer la partie nord de Chypre ? Ce pourrait être doublement gagnant pour lui si Bruxelles ne réagissait pas, démontrant par là-même la faiblesse d’une Europe qui pourrait éclater sur cette crise symbolique, un peu comme les démocraties européennes n’ont su ni anticiper, ni faire face à la crise des Sudètes dans les années 1930.

Imaginons le scénario suivant : début novembre 2020, le résultat de l’élection présidentielle américaine est incertain et contesté par les deux partis en lice. La tension monte et le Pentagone étudie les scénarios d’engagement de l’armée fédérale sur le territoire américain (il laisse déjà fuiter des bruits en ce sens). Le pays, au bord de la guerre civile, se fracture un peu plus. Les alliés traditionnels des Etats-Unis paniquent et tentent d’obtenir des garanties auprès de la Maison Blanche et du Congrès, sans succès. Profitant du vide régional et des tensions consécutives au scrutin « présidentiel » de la République turque autoproclamée de Chypre du Nord, qu’elles ont attisées par des provocations visant les populations locales[19], les autorités turques annexent la partie nord de Chypre manu-militari, puis organisent un référendum d’autodétermination qui conclue quelques jours plus tard au rattachement formel de ce territoire à la Turquie. Le scénario de la Crimée en somme. L’annexion ne pose techniquement aucune difficulté à Ankara puisque des troupes turques sont présentes sur place depuis 1974 et contrôlent l’ensemble des points stratégiques. Leur dispositif, y compris naval et aérien (sous forme de drones et d’hélicoptères), a été renforcé depuis un an. Il suffit donc aux officiers turcs de hisser leur drapeau, sans même provoquer de conflit armé avec la République de Chypre (du Sud). 

Qui réagira ? Les Etats-Unis auront d’autres sujets de préoccupation plus cruciaux ; peut-être en profiteront-ils pour rapatrier à Chypre leur base turque d’Incirlik ? Les Chinois seront d’autant plus discrets qu’ils auront peut-être profité de ce vide stratégique pour prendre des gages en mer de Chine méridionale, voire même face à Taïwan en occupant de vive force les îles fortifiées Quemoy et Matsu, à proximité de leur littoral ; les Britanniques ont certes un imposant dispositif militaire le long de la ligne de démarcation, mais ils savent avoir plusieurs dizaines de milliers de retraités – potentiellement otages – vivant dans la partie nord de Chypre[20] ; l’Union européenne protestera vigoureusement à l’unisson de la France et de la Grèce, mais elle risque de faire étalage de ses divisions, comme lors du récent sommet européen de Bruxelles lorsque la chancelière allemande a refusé de s’associer aux sanctions proposées contre la Turquie ; seule la Russie pourrait réagir vigoureusement, d’autant qu’elle a des intérêts financiers et navals à défendre à Chypre et qu’elle est bien décidée à tenir la dragée haute au président turc sur tous les autres fronts. Dans ce cas, celui-ci pourrait être tenté d’échanger son désengagement au Caucase contre le silence russe à Chypre, faisant valoir à Vladimir Poutine le précédent de la Crimée. Le président Macron pourrait dès lors se retrouver bien seul.

Le pire n’est toutefois jamais certain. Ce qui paraît en revanche probable, c’est qu’à force de pousser sa chance, Recep Tayyip Erdogan, aveuglé par son ego et sa cour, pourrait commettre une erreur de calcul entraînant une escalade militaire incontrôlable. C’est bien ce que craignent les dirigeants européens, beaucoup plus que ses rodomontades. Pour reprendre l’antique adage romain, quand Jupiter veut perdre les puissants, il les rend fous, donc imprudents.


[1] Ahmed Eleiba, « Ankara islosing hand in Libya », Egyptian Center for Security Studies, 3 octobre 2020. Constat confirmé par plusieurs observateurs institutionnels contactés par l’auteur.

[2] Le gouvernement turc a accepté le 1er octobre 2020 un mécanisme de médiation avec le gouvernement grec sous l’égide de Jens Stoltenberg, Secrétaire général de l’OTAN.

[3] Didier Billion, « Pourquoi la Grèce et la Turquie ont finalement opté pour le dialogue », France 24, 24 septembre 2020.

[4] Gabriel Détrie, Le Point, 8 octobre 2020 :https://www.lepoint.fr/monde/haut-karabakh-la-nouvelle-guerre-d-erdogan-08-10-2020-2395511_24.php

[5] Compte Twitter du président Erdogan, les 27 septembre, 1er et 2 octobre 2020.

[6] Laurent Lagneau, « L’imagerie satellitaire confirme que des F-16 turcs sont basés en Azerbaïdjan », OPEX 360, 8 octobre 2020 : http://www.opex360.com/2020/10/08/limagerie-satellitaire-confirme-que-des-f-16-turcs-sont-bases-en-azerbaidjan-a-80-km-du-haut-karabakh/

[7] Même s’il n’a pas précisé par où précisément ces combattants étaient entrés en Azerbaïdjan.

[8] Lors d’un conseil des ministres ; agence FARS, 7 octobre 2020.

[9] Le processus d’Astana, mis en place le 4 mai 2017 entre la Russie, l’Iran et la Turquie vise à résoudre les frictions et faire respecter les zones de cessez-le-feu en Syrie mais aussi le respect des zones d’influences revendiquées par ces trois pays.

[10] Agence FARS, 6 octobre 2020.

[11]Ali Akbar Velayati, conseiller diplomatique du Guide suprême, Kayhan, 5 octobre 2020.

[12] Une campagne de fake news (sur les réseaux sociaux) démentie par Téhéran le 30 septembre 2020 affirmait que l’Iran avait laissé transiter sur son territoire des armes russes à destination de l’Arménie dans les premiers jours de la guerre ; ce qui paraît d’autant plus étonnant que la Russie dispose d’une base militaire importante en Arménie !

[13]Elaheh Koolaee & Fahimeh Khansari Fard, « The impact of historical narratives on ethnic conflicts in Nagorno-Karabakh, Abkhazia and South Ossetia », International Studies Journal (Téhéran) vol. 17, issue 1, n° 65, été 2020, pp. 137-168.

[14] Comme en témoignent les courriels envoyés à la communauté des chercheurs et experts français (dont l’auteur de cet article) par l’ambassade d’Azerbaïdjan en France, accusant la partie arménienne de violer systématiquement le cessez-le-feu et de cibler spécifiquement les civils.

[15] Sébastien Roblin, « Tanks ablaze as Azerbaijani forces attack Armenian troops in disputed Nagorno-Karabakh », Forbes.com, 27 septembre 2020, réactualisé le 9 octobre 2020.

[16] EDAM, 1er octobre 2020 : https://edam.org.tr/en/the-hunt-for-armenias-s-300-assessing-azerbaijans-most-sensational-sam-system-hit-in-the-ongoing-war/

[17] L’Azerbaïdjan assure 20 % du ravitaillement en gaz de la Turquie et lui garantit des revenus substantiels grâce aux royalties payées pour le transit sur son territoire des hydrocarbures extraits d’Azerbaïdjan et de mer Caspienne – notamment via le fameux oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan (eurasianet.org via Le Guetteur, bulletin de veille du CDEM, n° 2020-13, 30 septembre 2020).

[18] Delphine Minoui, « la dangereuse surenchère d’Erdogan », Le Figaro, 11 octobre 2020.

[19] Telle que la réouverture de la cité fantôme balnéaire grecque de Varosha qui était zone interdite depuis 1974 ; confer Alexis Kefalas, « La Turquie avance ses pions dans la partie nord de Chypre », Le Figaro, 11 octobre 2020.

[20] Pierre Razoux, « Le Brexit aura des conséquences en Méditerranée », FMES, 5 février 2020 : http://fmes-france.org/le-brexit-aura-des-consequences-en-mediterranee/

Les accords Abraham, véritable rupture géopolitique au Moyen-Orient ? – par Arnaud Peyronnet

Le 15 septembre 2020, lors d’une cérémonie historique à la Maison Blanche,  le Premier Ministre israélien a officiellement signé des accords de paix spécifiques et bilatéraux avec les Emirats Arabes Unis (EAU) et Bahreïn, représentés à cette occasion à Washington par leurs ministres  des affaires étrangères respectifs. Ces accords (un « traité de paix » entre Israël et les EAU mais une simple « déclaration de paix » entre Bahreïn et l’État hébreu) ont été ensuite confirmés dans un document commun signé par les trois pays et paraphé par les États-Unis, l’ensemble constituant ce qu’il convient désormais d’appeler « les accords Abraham ». L’officialisation publique de ces accords de paix suit ainsi les annonces en ce sens de la Maison Blanche du 13 août (pour l’accord Israël/EAU) et du 11 septembre dernier (pour la déclaration Israël/Bahreïn).

Ces accords, fruits de longues négociations tripartites, représentent en soi une rupture géopolitique d’importance au Moyen-Orient puisque les Émirats arabes unis et Bahreïn deviennent ainsi le troisième et quatrième pays arabes à normaliser leurs relations diplomatiques[1] avec l’État hébreu, suivant ainsi l’Égypte (avec les accords de Camp David en 1978) et la Jordanie (en 1994). Cet accord a d’ailleurs été salué comme le début d’une « nouvelle ère » par le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, et de « victoire » par Abu Dhabi.

Ces accords, négociés en grande partie sous l’égide de l’administration américaine, permettent en effet à l’État hébreu d’alléger son isolement diplomatique régional lié à la question palestinienne et de s’ouvrir des perspectives économiques importantes dans le golfe arabo-persique. Pour les EAU, cet accord leur permet de se réaffirmer au centre de l’échiquier géopolitique régional, notamment vis à vis de l’Iran et de l’Arabie Saoudite. Quant à Bahreïn, qui n’a pu signer une telle déclaration qu’avec l’aval de l’Arabie Saoudite, son ralliement aux accords Abraham doit certainement être compris comme un « signal » donné par Riyad aux États-Unis quant à la « faisabilité » d’une normalisation ultérieure entre le royaume et l’État hébreu.

C’est enfin une victoire diplomatique significative pour l’administration américaine, ces accords étant à la fois « un pas significatif pour la paix au Moyen-Orient » (pour Mike Pompéo, secrétaire d’Etat aux affaires étrangères) et un « cauchemar pour l’Iran » (selon Brian Hook, envoyé spécial pour le Moyen-Orient). Ils ont par contre attisé la colère tant des Palestiniens, que de l’Iran ou de la Turquie qui estiment qu’un axe politique leur étant défavorable se mettait désormais en place dans la région.

Quelles sont donc les conséquences géopolitiques de ces accords ? S’agit-il réellement d’un nouvel « alignement » régional pour endiguer l’Iran ou signifie-t-il un simple retour à la realpolitik ? Quelles sont donc les possibles faces « cachées » de cette normalisation et quel pourrait être l’avenir de la question palestinienne ?

Un contexte de rapprochement déjà ancien et appelé à s’étendre.

Depuis une dizaine d’années, plusieurs monarchies du Golfe (EAU et Bahreïn essentiellement) ont discrètement développé leur coopération avec Israël, y compris dans le domaine sécuritaire[2]. Cette politique a été particulièrement dynamisée ces dernières années par le Premier ministre israélien qui a toujours estimé qu’une alliance avec les États du Golfe serait la meilleure défense contre l’Iran et que ces pays constituaient également de formidables débouchés pour l’industrie de haute-technologie israélienne. Pour l’État hébreu, une alliance avec les pays du Golfe est également un formidable moyen de faire oublier la question palestinienne auprès des différentes nations arabes… Preuves de ce réchauffement diplomatique, deux ministres israéliens (ministre des télécommunications et ministre de la culture) ont fait un déplacement à Abu Dhabi fin 2018. En mai 2020, c’est deux aéronefs de la compagnie émirienne Etihad qui ont effectué un premier vol direct entre les EAU et Israël dans le cadre des aides médicales liées à la pandémie de COVID-19. Dans le même contexte, des laboratoires israéliens se sont associés à des laboratoires émiriens pour tenter de trouver des solutions techniques à l’amélioration de la rapidité des dépistages des cas de COVID-19.

Côté émirien, ses dirigeants sont progressivement venus à considérer que les sujets de discorde avec Israël (sur la question palestinienne notamment) étaient dépassés au regard de la menace commune que faisait désormais peser le régime iranien sur la région. Cette perception s’est d’ailleurs largement accélérée avec l’administration Trump qui a fait de l’endiguement de l’Iran une priorité de sa politique étrangère et qui a œuvré pour la constitution d’un nouvel alignement régional rompant le statu quo historique vis à vis d’Israël. De fait, cette normalisation actualise une relation déjà « officieuse » qui devrait sans doute être suivie dans les prochains mois par d’autres accords du même type avec d’autres pays de la région, notamment le sultanat d’Oman[3].

La consécration d’un certain « réalisme politique » régional.

Les accords Abraham marquent d’abord le retour frappant du réalisme dans les relations des puissances régionales du Moyen-Orient, tant les EAU qu’Israël annonçant que ces accords avaient été d’abord conclus pour satisfaire des « intérêts purement nationaux ».

Pour Israël, ces accords sont ainsi plus importants stratégiquement que l’annexion de pans entiers de la Cisjordanie (pourtant question essentielle sur la scène politique intérieure israélienne), donnant ainsi des gages aux tenants du « réalisme politique » en Israël. La suspension estivale de cette annexion pourtant prévue et annoncée aurait d’ailleurs été imposée par l’administration américaine qui a sans doute, en échange, fait miroiter à Israël la possibilité imminente d’accords de normalisation avec certains pays du Golfe[4]… Les accords Abraham permettent en effet à Israël de normaliser ses relations avec les EAU, poids lourd économique et sécuritaire du Moyen-Orient, ce qui ne peut que bénéficier à son économie et à ses exportations tant dans le domaine de la défense que des nouvelles technologies. Elle permet également à Israël de renforcer l’axe régional anti-iranien, colonne vertébrale de sa stratégie au Moyen-Orient. Enfin, ces nouveaux accords avec des États arabes lui permet d’affaiblir le camp palestinien en repoussant une nouvelle fois à plus tard le règlement définitif de la question palestinienne. Il consacre in fine le fait accompli de la colonisation et de l’occupation militaire israélienne en Cisjordanie, prolongeant ainsi indéfiniment une situation qui dure déjà depuis plus de cinquante ans…

En ce qui concerne les EAU, cet accord leur permet de se replacer au centre de l’échiquier géopolitique moyen-oriental et de s’annoncer comme un allié « indéfectible » des États-Unis. Les EAU deviennent dès lors des interlocuteurs essentiels de Washington pour toutes les questions liées au Moyen-Orient (y compris palestiniennes[5]), la question de leurs relations normalisées avec Israël se rajoutant (entre autres[6]) à celles de leurs interventions au Yémen et en Libye. Ils s’inscrivent dans ce cadre comme des concurrents directs de l’Arabie Saoudite qui ne peut, en l’état, avoir un tel accord avec l’État hébreu[7] et qui a des relations parfois tumultueuses avec les cercles politiques américains (affaire Kashoggi, intervention saoudienne au Yémen). Les accords Abraham prennent ainsi à revers l’initiative de paix saoudienne de 2002 (proposée par le roi Abdallah ben Abdelaziz Al Saoud) qui prévoyait une normalisation des relations des pays arabes avec Israël mais seulement en échange d’un retrait complet des territoires conquis par Tsahal en 1967 ainsi que la création d’un État palestinien sur les territoires de Cisjordanie et de la bande de Gaza, avec Jérusalem-Est pour capitale… L’Arabie Saoudite a d’ailleurs parfaitement compris le risque de sa possible marginalisation par rapport au rôle croissant des EAU, ses dirigeants souhaitant renouer, sur de nouvelles bases, avec l’administration américaine. De fait, Abu Dhabi ne devait ainsi pas être la seule capitale arabe à « détenir les clés de la Maison Blanche », imposant la nécessité pour Riyad de trouver une solution, finalement réalisée via la signature des accords Abraham par Bahreïn, comprise comme un signal donné par l’Arabie saoudite aux États-Unis quant à la faisabilité d’une normalisation ultérieure entre le royaume et l’État hébreu[8]

Ce réalisme géopolitique se voit également au travers de l’absence de condamnation de cet accord par les autres pays arabes, de façon individuelle ou via la Ligue Arabe, chacun voyant en fait dans la normalisation de relations avec Israël la clé de relations privilégiées et apaisées avec Washington… Le Soudan a ainsi déclaré qu’il souhaitait lui aussi aboutir à un accord de paix avec Jérusalem, afin de ne plus être dans la liste américaine des « États soutenant le terrorisme ». De fait, ce réalisme géopolitique a finalement pour conséquence le découplage du conflit israélo-palestinien des relations Israël/Etats arabes, ce qui est en soi une révolution dans la région.

Pour les États-Unis, des accords pouvant finalement esquisser une volonté de « sous-traitance » de la question iranienne…

Pour les États-Unis, ces accords entre ses plus importants alliés locaux[9] permettent officiellement de renforcer l’axe régional anti-iranien, le régime des Mollahs étant toujours vu, à Washington, comme la principale cause de déstabilisation du Moyen-Orient. Dans ce cadre, les États-Unis devraient lancer, avec les EAU et Israël, un nouvel « agenda stratégique pour le Moyen-Orient » fondé sur les questions sécuritaires et diplomatiques, qui sera sans doute étroitement lié aux questions iraniennes. Toutefois, la conclusion de tels accords entre des puissances régionales alliées des États-Unis cache certains paradoxes qui illustrent de profondes différences de perceptions entre les signataires.

En effet, ces accords sont vus par certaines parties (Israël, EAU mais également Bahreïn et l’Arabie Saoudite) comme un moyen de réengager définitivement la puissance américaine à leurs côtés, notamment en échange de possibles contrats majeurs pour l’industrie de défense américaine (F-35, munitions modernes)…Fébriles face aux capacités asymétriques, balistiques et potentiellement un jour nucléaires des iraniens, ces États souhaitent ainsi pérenniser le « parapluie » militaire américain et donc réengager Washington dans la région. Les frappes présumées iraniennes par drones et missiles de croisière sur des sites d’Aramco en Arabie Saoudite en septembre 2019 ont été vécues comme un traumatisme majeur par les États de la région. Ceux-ci ont finalement découvert à cette occasion leur grande vulnérabilité, précipitant leur volonté commune de réengager les États-Unis au Moyen-Orient, même s’il fallait pour cela signer des accords de paix avec Israël… La peur de l’Iran et sans doute encore plus la hantise d’un départ des États-Unis de la région et de ses « guerres sans fin » pourraient ainsi avoir précipité la conclusion des accords Abraham par Israël et les pays du golfe.

Or, il est loin d’être sûr que l’administration américaine partage cet objectif, le scénario du retrait progressif des forces américaines du Moyen-Orient restant plutôt bipartisan et très populaire aux États-Unis[10]. De plus, la diplomatie américaine continue d’œuvrer inlassablement pour la constitution d’un « bloc » israélo-arabe solide qui ferait efficacement contrepoids aux manœuvres iraniennes dans la région, et serait finalement une garantie d’équilibre géopolitique régional. Les États-Unis pressent ainsi désormais plus ardemment l’Arabie Saoudite, les EAU, Bahreïn et l’Égypte pour qu’ils trouvent enfin une solution à leur querelle avec le Qatar[11]. De fait, la constitution d’un grand bloc géopolitique arabo-israélien, via les accords Abraham, permettrait de garantir un certain équilibre dissuasif vis à vis de l’Iran, tout en limitant l’implication américaine à des déploiements de force ponctuels contrôlés par quelques bases pérennes (Qatar, EAU notamment). Dans cet esprit, la masse des forces devant dissuader l’Iran serait alors essentiellement constituée des armées de ses alliés du Golfe et d’Israël (les espaces aériens des pays du Golfe devant être alors forcément ouverts aux appareils israéliens), toutes d’ailleurs bonnes clientes des entreprises américaines, ce qui constitue aussi un gage d’interopérabilité minimale…D’ailleurs, les États-Unis auraient levé leur veto sur la vente d’armes modernes (type F-35) aux EAU en échange de la signature des accords Abraham par Abu Dhabi, ce qui pourrait renforcer à terme l’interopérabilité entre les trois pays[12]….

De fait, les accords Abraham pourraient finalement accélérer une possible « sous-traitance » de la question iranienne aux alliés les plus efficaces des États-Unis, permettant alors à Washington de se concentrer plus résolument sur d’autres acteurs mondiaux, de maintenir son influence dans la région à moindre coût, tout en satisfaisant les appétits géopolitiques de ses deux alliés régionaux.

L’abandon résolu de la question palestinienne et le risque de sa récupération par l’Islam politique.

Les accords Abraham ont pu être officialisés grâce à la garantie israélo-américaine de « mettre fin à toute annexion supplémentaire de territoires palestiniens » donnant ainsi aux émiriens le sentiment d’avoir arraché une énorme concession aux Israéliens (une « victoire » selon le Ministre des Affaires Étrangères émirien[13])… Toutefois, les termes et les communiqués relatifs à cette question sont très ambigus. Ainsi, si le communiqué commun mentionne effectivement une « suspension » de l’annexion de territoires palestiniens, le leader émirati évoque de son côté un « arrêt » de l’annexion. Côté israélien, le Premier ministre a quant à lui annoncé le même jour qu’il s’estimait toujours « lié à sa promesse d’annexer des parties de la Cisjordanie » et que « cette suspension était seulement temporaire »[14]… De fait, il semble que les deux parties aient fait le choix délibéré de comprendre des choses différentes pour évacuer définitivement ce point d’achoppement des négociations bilatérales. Le principe de réalisme semble ainsi avoir gagné de nouveau, la normalisation des relations entre les pays arabes et l’État hébreu n’étant donc plus conditionnée au retrait d’Israël des territoires occupés, Israël devant seulement s’abstenir (et encore de façon temporaire) d’annexer de nouvelles parties de la Cisjordanie, ce qui quelque part n’est finalement que la traduction d’une certaine réalité sur le terrain…

L’Autorité Palestinienne a bien évidemment convoqué une réunion d’urgence de la direction palestinienne, à l’issue de laquelle elle a dénoncé la « trahison de Jérusalem, d’Al Aqsa et de la cause palestinienne » par les EAU et les autres pays arabes du fait du découplage résolu de la question israélo-palestinienne de la question des relations Israël/Etats arabes. Cet « abandon » de la question palestinienne pourrait finalement précipiter la récupération de celle-ci par les deux autres puissances musulmanes non arabes de la région, l’Iran et la Turquie. L’Iran a ainsi qualifié les accords Abraham de « stupidité stratégique » qui « renforcera l’axe de la Résistance » dans la région, la normalisation des relations avec l’État d’Israël ne pouvant être « pardonnée ». Pour la Turquie, les EAU « trahissent la cause palestinienne pour leurs propres intérêts », ce qui est une « hypocrisie impardonnable ». Les réactions des deux puissances représentatives (sunnite et chiite) de l’Islam politique sont donc très proches, celles-ci apparaissant désormais comme les derniers soutiens régionaux à la cause palestinienne… Cette dernière pourrait dès lors devenir une nouvelle ligne de fracture dans la lutte géopolitique que se mènent entre-elles les puissances musulmanes régionales et favoriser une radicalisation, voire un alignement de la résistance palestinienne sur les positions politiques défendues depuis longtemps par les tenants de l’Islam politique[15].

Les accords Abraham entre Israël et les EAU semblent donc bien représenter une rupture du statu quo diplomatique et stratégique existant. Ils confortent d’abord un certain réalisme politique des pays arabes qui ont choisi de découpler, pour leurs propres intérêts, le conflit israélo-palestinien des relations entre l’État hébreu et ses voisins régionaux. Ils consacrent également la constitution d’un axe politique à la fois anti-iranien et anti-turc qui « lie » les pays alliés des États-Unis les plus militarisés de la région et sans doute considérés à Washington comme les meilleurs remparts contre « l’impérialisme » iranien et turc. Ces accords pourraient donc à terme renforcer la volonté américaine de sous-traitance des questions régionales à ses alliés les plus fidèles, ce qui, paradoxalement, va sans doute à l’encontre de l’objectif final recherché par Israël et les EAU… Enfin, l’abandon de la question palestinienne par les pays arabes pourrait faire basculer celle-ci dans le radicalisme représenté par les deux puissances non arabes de l’Islam politique, ce qui n’est sans doute là encore pas l’objectif recherché par les signataires des accords Abraham… Cette normalisation israélo-arabe n’a donc probablement pas livré tous ses secrets et de plus amples sursauts géopolitiques sont certainement à attendre dans son sillage….


[1]              L’accord prévoit ainsi l’établissement de relations diplomatiques officielles entre les deux pays, la mise en place de lignes aériennes directes et une coopération officielle tant économique que scientifique et « sécuritaire ». 

[2]              Les Émirats arabes unis utiliseraient ainsi le logiciel espion Pegasus, développé par l’entreprise israélienne NSO Group et les forces militaires des deux pays se sont déjà entraînées ensemble, en Grèce (édition 2018 de l’exercice aérien Iniohos).

[3]              Bahreïn et Oman avaient déjà été particulièrement favorables au projet américain de « deal du siècle » présenté en janvier dernier. Le Koweït, le Maroc et le Soudan pourraient suivre cette tendance à terme.

[4]              La normalisation avec les Emirats arabes unis aurait ainsi permis d’éviter une annexion unilatérale prévue initialement le 1er juillet selon le chef de la diplomatie israélienne Gabi Ashkenazi.

[5]              Ces accords permettront ainsi de parvenir à “une solution à deux Etats” « pour le peuple palestinien, et marquent ainsi une « victoire » vis à vis des projets d’annexion israélien, selon le ministre émirien aux Affaires étrangères, Anwar Gargash.

[6]              Avec moins de 10 millions d’habitants, les EAU sont la deuxième économie du monde arabe et exercent une influence croissante, tant commerciale que militaire, dans le golfe  arabo-persique et au-delà, avec un accent mis sur la lutte contre l’influence de l’Iran et celle des groupes islamistes radicaux.

[7]              En raison de son statut de « gardien des Lieux Saints » et du caractère très conservateur d’une majeure partie de la population qui ne pourrait sans doute accepter l’officialisation d’un tel accord.

[8]              Le prince héritier Mohammed Ben Salman serait ainsi particulièrement favorable à cette normalisation, le reste de la cour étant plus partagée sur cette question. L’aval donné à Bahreïn pourrait être ainsi un moyen de donner des gages à Washington et de faire patienter l’État hébreu.

[9]              Israël et les EAU étant les deux États les plus « capables » militairement parlant dans la région, tandis que Bahreïn abrite la 5ème flotte américaine.

[10]              Comme en témoignent les récentes déclarations électoralistes du Président Trump sur le retrait prochain d’un nombre significatif de troupes américaines présentes en Irak et en Afghanistan…Les États-Unis continuent de vouloir quitter progressivement la région (fin des Long Wars d’Irak et Afghanistan) pour se consacrer à la lutte contre les véritables puissantes concurrentes au niveau mondial, la Chine et la Russie.

[11]            Ces pays avaient rompu leurs relations diplomatiques avec le Qatar en juin 2017, l’accusant de « soutenir le terrorisme », condamnant en fait essentiellement ses liens avec le mouvement des Frères Musulmans et ses échanges diffus avec l’Iran, notamment au plan gazier.

[12]            Cette question reste toutefois très problématique pour Israël qui continue de s’opposer à la vente de telles armes aux autres pays de la région afin de maintenir ses « avantages qualitatifs » donc sa suprématie militaire.

[13]            Cet accord serait également selon lui une “étape audacieuse” qui permettra de parvenir à “une solution à deux Etats”. Pour le numéro deux de la diplomatie émirienne, cet accord constitue un progrès considérable au vu de l’absence d’alternative tenable, démontrant que les EAU étaient capables de secouer une situation figée et fatiguée ».

[14]            Un journal israélien, le Times of Israel, a d’ailleurs révélé le 13 septembre 2020 que les États-Unis avaient donné aux EAU leur assurance qu’ils ne reconnaîtraient aucune « annexion israélienne » jusqu’en 2024…ouvrant donc a contrario la possibilité d’une suspension d’annexion uniquement temporaire.

[15]    Via notamment le Hamas et ses relais tant en Iran qu’en Turquie…

Décryptage de la position turque en Méditerranée orientale – par Jean Marcou

Professeur des universités, titulaire de la Chaire Méditerranée-Moyen-Orient à Sciences Po Grenoble (Université Grenoble Alpes)

L’offensive turque en Méditerranée orientale des derniers mois a souvent été décrite comme le dernier avatar de l’autoritarisme de Recep Tayyip Erdoğan. Si ce dernier n’a certes pas manqué d’inscrire ce conflit dans l’agenda politique dense qui doit le conduire aux prochaines échéances électorales de 2023, on aurait pourtant tort de réduire l’affaire au seul réveil de vieux démons islamo-nationalistes du président turc.

Pour s’en convaincre il suffit d’observer les réactions récentes du CHP (le parti kémaliste) aux positions européennes. Ayant d’abord courtoisement fait observer aux membres de l’UE qu’ils avaient tendance à privilégier le point de vue grec dans la crise, les dirigeants de la principale formation d’opposition n’ont pas mâché leurs mots, lorsqu’au sommet Med-7, en Corse, le 10 septembre, le président Macron a déclaré : “Nous devons être durs avec le gouvernement turc et non avec le peuple turc, qui mérite plus que le gouvernement Erdoğan.” Prenant la défense de la présidence de la République de Turquie plus que de son président, les leaders du groupe kémaliste au parlement ont expliqué qu’aucun chef d’État au monde ne pouvait se permettre de parler ainsi à un dirigeant turc, avant de rappeler que la Méditerranée orientale était “une cause nationale” à laquelle ils adhéraient[1]. Cet incident montre bien que le peuple turc, qu’il mérite ou non Erdoğan, n’adhère pas pour autant aux positions des Occidentaux dans le conflit qui oppose son pays à la Grèce et à Chypre aujourd’hui.

Cette crise, en outre, n’est pas la première du genre dans cette aire, car le différend gréco-turc est ancien et n’est pas apparu avec Erdoğan et l’AKP. Pour comprendre ce qui se passe, il convient de prendre en compte les fondamentaux de la politique étrangère turque, influents quel que soit le gouvernement en place et quel que soit le contexte. Voilà donc quelques éléments de décryptage des lignes forces de la position turque dans le grand jeu gazier actuel de la Méditerranée orientale…

Pomme rouge ou patrie bleue… devenir une puissance maritime qui rayonne sur les mers voisines

Tandis qu’il décidait de la reconversion de Sainte-Sophie en mosquée au moment où ses navires (portant le nom de sultans célèbres, Yavuz, Fatih Kanuni) partaient prospecter sur des espaces maritimes disputés, le président turc, il est vrai, n’a pas hésité à solliciter l’imaginaire collectif turco-ottoman, à l’appui de sa politique de la canonnière en Méditerranée orientale. Célébrant un peu plus tard, le 25 août 2020, l’anniversaire de la bataille de Manzikert, qui a ouvert l’Anatolie aux Seldjoukides face aux Byzantins, en 1071, sans hésiter au passage de faire un parallèle appuyé avec le différend en cours qui l’oppose à la Grèce, Recep Tayyip Erdoğan a même osé une référence à la mythique “pomme rouge” (kizil elma)[2], un symbole de l’expansionnisme turc vers l’Europe et du Djihad contre la chrétienté à l’époque ottomane, utilisé entre autres par les fameux janissaires, afin de motiver leur ardeur au combat.

Pourtant, lorsqu’il le faut, le président turc sait aussi utiliser des images beaucoup plus séculières, contemporaines et prosaïques, comme celle de la “patrie bleue” (mavi vatan), un concept né en 2006 au sein de l’armée, que l’on attribue au contre-amiral Cem Güldeniz, qui fut imaginé pour justifier le développement des forces navales de la Turquie et faire d’elle une puissance apte à intervenir sur des théâtres d’opérations Outre-mer. Dans la rhétorique d’Erdoğan, cependant, la “patrie bleue” renvoie surtout au droit qu’ont les Turcs d’accéder et de rayonner sur les mers qui les entourent (mer Noire, mer Égée, mer Méditerranée)[3]. Elle croise en fait un sentiment d’injustice souvent ressenti à l’issue du premier conflit mondial, en dépit de la victoire de Mustafa Kemal, lorsqu’après avoir conservé l’Anatolie, ils ont dû accepter de voir les Grecs demeurer sur la plupart des îles de la mer Égée. Cette configuration est devenue inquiétante pour la Turque, après la Deuxième Guerre mondiale, lorsque le traité de Paris de 1947 a permis à la Grèce d’étendre sa souveraineté sur le Dodécanèse et lorsque l’élaboration du droit de la mer à ouvert à Athènes, au large de ses innombrables îles, des perspectives maritimes immenses.

Erdoğan ne cesse de pointer du doigt cette situation particulière, quand il rappelle que la Turquie a le littoral continental le plus important de la Méditerranée et que l’île de Kastellorizo, à l’extrême sud-est du Dodécanèse, se trouve à 2 kilomètres des côtes turques, alors qu’elle est située à plusieurs centaines de kilomètres des côtes grecques continentales[4]. L’ensemble de l’opinion publique turque ne suit donc probablement pas Erdoğan dans sa rhétorique mythologique exaltée, mais elle n’en est pas moins troublée par le sort maritime que l’histoire a pu faire à son pays. Et ce d’autant plus que l’évolution la plus récente de la Méditerranée orientale semble conforter cette situation. Les découvertes gazières y ont en effet provoqué un phénomène d’appropriation des espaces maritimes, avec la délimitation des zones économiques exclusives (ZEE) à laquelle se livrent les États riverains producteurs. Dès lors, pour les Turcs, qui ne sont pas conviés à ce grand jeu énergétique et maritime, c’est un peu le scénario de la mise à l’écart et de l’enclavement de la mer Égée qui se reproduit, en exacerbant un sentiment de frustration déjà ancien[5].

Réduire la dépendance gazière et devenir un hub énergétique

Les préoccupations énergétiques sont aussi présentes dans les motivations qui font agir la Turquie en Méditerranée orientale. Mais il faut bien les identifier. Le nouveau conflit gréco-turc est souvent défini comme un conflit gazier, mais ni l’un ni l’autre de ces protagonistes n’est un producteur majeur en Méditerranée, tout au plus espèrent-ils le devenir en prospectant et en s’appropriant des espaces maritimes.

Puissance émergente, la Turquie est en quête permanente d’énergie depuis les crises pétrolières des années 1970. Là encore, une croyance populaire tenace laisse entendre que si ce pays n’est pas, à la différence de ses voisins moyen-orientaux, un producteur d’hydrocarbures, c’est parce qu’un complot ourdi par les grandes puissances empêcherait la révélation de ressources existantes[6]… Plus sérieusement, depuis la fin des années 1980, Ankara est devenue un important acheteur de gaz russe[7]. Mais, échaudée par l’épopée de la dette ottomane et de l’interminable déclin de l’Empire, ce pays se méfie des situations de dépendance. Mesut Yılmaz, le premier ministre, qui dans les années 1990 a négocié les premiers grands contrats gaziers avec la Russie, en sait quelque chose, lui qui a significativement été menacé par certains de ses collègues au parlement d’un procès pour haute trahison. Quoi qu’il en soit, Ankara s’emploie, depuis plusieurs années, à diversifier ses sources d’approvisionnement ; ce qui explique en partie ses bonnes relations avec des pays comme l’Azerbaïdjan, le Qatar ou l’Iran. Ainsi on comprend que la récente découverte par le navire de prospection Fatih (qui avait foré antérieurement en Méditerranée) d’un gisement de gaz en mer Noire, qui serait le plus important jamais localisé par la Turquie[8], ait été annoncée en grandes pompes par Recep Tayyip Erdoğan. Tout en réduisant les importations gazières, il permettra sans doute de les négocier à un meilleur prix[9]. Mais cette “grande nouvelle” aiguise aussi les appétits d’Ankara…

Cette préoccupation énergétique s’est aussi exprimée dans l’objectif régulièrement affiché par la Turquie d’être le hub des grands couloirs d’approvisionnement gazier et pétrolier de la région. Impliquée, dès le début du millénaire, dans les projets malheureux de gazoducs concurrents russe (SouthStream) et européen (Nabucco), Ankara vient de devenir un maillon clef du corridor méridional gazier vers l’Europe, avec la mise en service des gazoducs TANAP (2018) et TurkStream. (2020)[10]. Or, l’actuel jeu gazier de la Méditerranée orientale tend à remettre en cause cette position chèrement acquise. En janvier 2020, au moment même de l’inauguration du TurkStream, la Grèce et Chypre ont lancé avec Israël le projet de gazoduc EastMed qui prétend réduire la dépendance de l’Europe à l’égard du gaz russe. Mais l’Égypte qui liquéfie son propre gaz et celui de son voisin israélien aux fins d’exportation vers l’Europe, se verrait bien devenir également un hub concurrent de la Turquie[11] avec laquelle elle entretient les plus mauvaises relations. Ce projet pourrait être renforcé par la construction d’un gazoduc reliant les gisements chypriotes aux usines égyptiennes de liquéfaction[12].

Conjurer un nouvel isolement

Pendant la guerre froide, la Turquie, tout en entretenant une relation privilégiée avec les Occidentaux, était largement coupée de son environnement régional et entretenait des relatons difficiles avec la plupart de ses voisins. Après la fin du monde bipolaire, elle a cru pouvoir surmonter ce handicap en renouant avec son voisinage et en tempérant sa relation avec l’Occident. Cette démarche a culminé lorsque l’ex-ministre des affaires étrangères de Recep Tayyip Ergoğan, Ahmet Davutoğlu, s’est mis à promouvoir sa fameuse “politique du zéro problème avec nos voisins”, qui a paru triompher au moment des printemps arabes, avec l’engouement pour le “modèle turc”, au sein du monde musulman. Cette politique a cependant rapidement échoué, au lendemain des révoltes arabes, et notamment à l’occasion du conflit syrien. Dès lors, Ankara a vu sa relation se dégrader avec nombre de ses voisins, en particulier ses voisins arabes, sans pour autant restaurer sa relation avec les Occidentaux. Dès lors, la Turquie a été amenée à nouer avec la Russie ou l’Iran de nouvelles amitiés, qui ne sont pas pour autant de véritables alliances.

Les tensions qui enflent en Méditerranée orientale depuis 2017 reflètent cruellement ce nouvel isolement turc. Elles ravivent, d’abord, les vieux conflits (querelle du plateau continental de la mer Égée, impossibilité de réunifier Chypre…) avec Athènes et Nicosie, qui avaient déjà empêché le succès de la politique de bon voisinage qu’Ismail Cem et Giorgios Panpandréou avait lancée au tournant du millénaire. Elle conforte, ensuite, la dégradation des liens avec l’Égypte, ébranlés par la chute de la présidence Morsi et l’arrivée au pouvoir du général Sissi que Recep Tayyip Erdoğan n’a cessé depuis de traiter de “putschiste”. Elle confirme, enfin, la fragilité des relations avec Israël dont on avait pensé pourtant qu’elles pourraient bénéficier de la manne gazière[13].

Le nouveau Forum gazier, créé au Caire en 2019, et chargé de veiller au respect du droit international dans la gestion des ressources énergétiques de la zone, est devenu une organisation intergouvernementale en 2020. Mais plus qu’une réelle alliance, il permet surtout un rapprochement des principaux adversaires de la Turquie en Méditerranée orientale (notamment l’Égypte, Israël, la Grèce et Chypre)[14]. Certes, les Territoires palestiniens, qui en sont également membres (mais qui n’y ont qu’un strapontin), ne sont pas un acteur hostile à Ankara, mais on remarque que Recep Tayyip Erdoğan soigne à nouveau surtout sa relation avec le Hamas, qui ne peut exploiter les ressources gazières de Gaza. Enfin, si l’Italie dont la compagnie Eni a découvert le gisement Zohr, en fait partie, on observe que la France, dont la compagnie Total a obtenu des concessions chypriotes et dont les relations se sont spectaculairement dégradées avec la Turquie à l’occasion de cette crise, a demandé à entrer dans ce Forum, en janvier 2020.

Dans cette nouvelle configuration régionale, les amis de la Turquie ne sont pas légions. Le Liban, qui n’a pas de relations officielles avec Israël et conteste ses gisements, est absent du Forum gazier et pourrait constituer un allié potentiel, mais de peu de poids, eu égard à sa situation actuelle. Pour le reste, les partenaires de la Turquie sont des acteurs lointains et peu ou pas concernés par la crise, comme l’Azerbaïdjan, le Kurdistan irakien, une partie des pays balkaniques (Macédoine du nord, Albanie, Kosovo, Bosnie, Serbie) et bien sûr le Qatar. Dans un tel contexte, on comprend mieux l’importance que revêt l’intervention turque en Libye. La convergence avec le gouvernement de Fayez al-Sarraj (reconnu officiellement par l’ONU) a permis à Ankara d’ébranler une structuration d’alliances qui lui était particulièrement défavorable. En premier lieu, par une délimitation mutuelle des ZEE, elle a ouvert un corridor maritime qui isole la Grèce des champs gaziers de la Méditerranée et qui compromet la réalisation du gazoduc EastMed. Le gouvernement grec a certes riposté en s’empressant de délimiter sa ZEE avec l’Égypte sur les mêmes espaces, mais il a commis l’erreur de le faire en adhérant aux arguments juridiques (quant à la délimitation du plateau continental) que le Turquie lui oppose en mer Égée[15], ce qu’Ankara n’a pas manqué de faire valoir immédiatement. En second lieu, l’intervention turque en Libye a conforté la position d’acteur régional incontournable que revendique Ankara, en prouvant une capacité à projeter ses forces sur un théâtre lointain d’opérations et à modifier le cours d’un conflit en cours (aide au gouvernement de Tripoli, qui a permis à ce dernier de mener avec succès une contre-offensive contre les forces du général Haftar).

Inscrire le grand jeu gazier dans un jeu stratégique plus large

Plus généralement, la gestion de ce foyer de tensions s’insère pour la Turquie dans une géopolitique nouvelle qui concerne non seulement l’Europe et la Méditerranée orientale, mais aussi le Proche-Orient et l’Est africain.

Alors même que Chypre et la Grèce sont concernées au premier chef par cette crise, la Turquie se retrouve confrontée au soutien que l’UE apporte à ses deux États-membres. Mais cette solidarité européenne n’est pas uniforme. Quand la France, qui a pris fait et cause pour la Grèce, incite Bruxelles à recourir à des sanctions contre Ankara, la plupart des autres pays européens affichent une attitude plus nuancée. L’Allemagne, qui exerce la présidence tournante de l’UE au second semestre 2020, ne souhaite pas entrer en conflit avec son importante communauté turque et s’emploie surtout à préserver le pacte migratoire que l’Europe a conclu avec Ankara, en avril 2016. Bien que le sommet Med-7, qui s’est tenu en Corse les 10 et 11 septembre 2020, ait évoqué “l’établissement d’une liste de mesures restrictives supplémentaires”[16] par le prochain Conseil européen, une partie significative (Espagne, Portugal, Italie, Malte) des sept États européens méridionaux participant à ce sommet s’est montrée plus conciliante, dans les débats ayant précédé la déclaration finale de la conférence. Face à l’UE, la position turque a évolué. Ankara a d’abord tenté d’exploiter les divisions existantes, en mettant l’UE au défi d’arbitrer la crise de façon équitable, et en louant la position allemande, mais lorsque les 27 se sont montrés plus fermes et plus unis, le gouvernement turc n’a pas hésité à les mettre en garde, en annonçant pareillement de possibles mesures de rétorsion (en matière de migration notamment) et en évoquant un bloc lui étant hostile dans son ensemble où la France ne fait que jouer le rôle du “bad cop”.

Quoi qu’il en soit, il faut bien convenir que dans cette confrontation turco-européenne, un match dans le match se joue entre la Turquie et la France et peut-être entre les présidents Erdoğan et Macron. Ankara poursuit sur mer une rivalité avec Paris qui s’est maintes fois exprimée au cours des derniers mois, en d’autres lieux. Dans le nord de la Syrie, le soutien français aux milices kurdes YPG et la réception à l’Élysée de certains de leurs représentants ont provoqué l’ire de la Turquie. En Libye, l’appui de la France au général Haftar s’est heurté aux efforts déployés par le gouvernement turc pour restaurer la position du gouvernement d’union nationale. Au Liban, à l’issue de l’explosion du 4 août 2020, et alors même que le président Macron se rendait deux fois à Beyrouth, la Turquie n’a pas hésité à proposer ostensiblement un appui conséquent pour aider à la reconstruction du port et des quartiers alentours. Plus récemment, alors même que le président français avait rencontré à Bagdad Nechirvan Barzani, le président du gouvernement régional kurde (GRK), sans se rendre à Erbil, Recep Tayyip Erdoğan a invité, le lendemain, ce dernier et l’a reçu comme un chef d’État à Ankara[17], dévoilant par là-même le positionnement ambigu du GRK, écartelé entre sa relation historique avec la France et un rapport très prosaïque à la Turquie dont le soutien est vital pour l’économie du Kurdistan irakien. Enfin, certains évoquent même l’existence une rivalité franco-turque au Mali, depuis le coup d’État qui a renversé le président Keita[18].

Le différend gréco-turc de Méditerranée orientale concerne aussi l’OTAN qui, comme l’UE, n’affiche pas une parfaite unité sur ce dossier[19]. Alors que son image a été dégradée par ses multiples convergences avec Moscou et ses achats d’armements russes sensibles (missiles de défense S-400), la Turquie rappelle l’importance de sa position sur le flanc sud de l’Alliance et les moyens qu’elle peut y mobiliser. Les États-Unis, pour leur part, essayent de ménager leurs relations avec les deux protagonistes. Ils ont ainsi décerné un satisfecit à la Turquie pour son intervention en Libye, qui a porté un coup d’arrêt à l’offensive du général Haftar, qui était aussi le vecteur d’une poussée russe en Afrique du nord, et ils ont critiqué l’envoi par la France de moyens militaires[20] à Chypre.

La position de l’OTAN dans le conflit est en outre complexifiée par la concurrence qui s’est engagée entre plusieurs Etats membres pour la fourniture d’armes à la Grèce. La France semble avoir pris une longueur d’avance dans ce domaine, puisqu’Athènes a annoncé, le 13 septembre 2020, qu’elle allait acquérir 18 Rafale[21]. Quant aux États-Unis, qui n’apprécient guère ces achats de Rafale par la Grèce, ils ont levé partiellement un embargo sur la fourniture d’armes à Chypre, qui remontait à l’intervention turque de 1974, et signé un accord-cadre prévoyant l’établissement d’une base navale américaine sur l’île, au grand dam de la Turquie[22]. Dans ce contexte incertain, la Turquie a là aussi demandé l’arbitrage de l’OTAN, en tentant d’obtenir l’organisation de réunions techniques avec la Grèce, mais celle-ci en a reporté la tenue, estimant qu’Ankara devait d’abord cesser ses prospections dans des zones disputées. À cet égard, le premier ministre grec Kiriakos Mitsotakis a salué le retour du navire de prospection turc Oruç Reis au port d’Antalya, le 13 septembre, mais les observateurs s’interrogent encore pour savoir s’il s’agit bien d’un véritable geste de désescalade[23].

En guise de conclusion…

Au bout du compte, en Méditerranée orientale, la position de la Turquie rencontre les axes forts de sa politique étrangère. En premier lieu, dans cette crise, la relation difficile d’Ankara avec ses alliés occidentaux se confirme. Même si ces derniers n’ont pas une approche similaire de la crise, on peut penser qu’Ankara aura du mal à fissurer le bloc européen et qu’un accord sera trouvé pour apporter un soutien à la Grèce et à Chypre, assorti, le cas échéant, de mesures dissuasives prises contre la Turquie. Si celle-ci a  espéré un temps pouvoir réduire la portée des décisions européennes, en parvenant à faire intervenir les États-Unis dans la crise, parce que l’opinion de ces derniers ne semblait pas définitivement forgée et que Donald Trump, très hostile à l’Union européenne ces derniers mois, entretient une relation personnelle avec Recep Tayyip Erdoğan, la dernière convergence américano-chypriote semble compromettre ce scénario. En deuxième lieu, les tensions survenues en Méditerranée orientale ont confirmé les liens dégradés de la Turquie avec le monde arabe. En dehors de la rivalité particulière, qui oppose la Turquie et l’Égypte sur le plan énergétique, on a vu les Émirats, autres adversaires notables d’Ankara, apporter ostensiblement leur soutien à la Grèce et à Chypre. On peut ainsi observer que ce conflit méditerranéen prolonge un antagonisme qui s’est manifesté avec acuité dans l’Est de l’Afrique, notamment en Somalie, au Soudan et désormais en Libye entre les pays arabes sunnites conservateurs (Arabie saoudite, Émirats, Égypte…) et la Turquie qui soutient l’Islam politique des Frères musulmans, dont le Qatar finance souvent les projets africains. En dernier lieu, on peut se demander si Ankara peut contrer cette hostilité multiple, en se tournant vers ses nouveaux amis russes, comme elle a pu le faire dans le conflit syrien avec le processus d’Astana. Toutefois, même si ce scénario a été esquissé en Libye et même si Serguei Lavrov a récemment proposé d’arbitrer la crise en Méditerranée orientale[24], la Russie risque de n’être pas la mieux placée pour jouer un rôle de médiateur en l’occurrence, car elle entretient une relation historique et culturelle forte avec la Grèce et Chypre et a apporté un soutien constant au général Sissi, depuis son arrivée au pouvoir en 2013.

L’isolement d’Ankara, qui découle du constat que nous venons de dresser, a souvent été souligné avec pertinence, ces dernières semaines, mais on aurait tort d’en tirer des conclusions définitives. Et ce pour plusieurs raisons. D’abord, la Turquie qui a un long passé impérial, a montré qu’elle était capable d’assumer seule des situations difficiles. La poursuite de l’accroissement des tensions permet, en outre, à Recep Tayyip Erdoğan de brandir le spectre de la menace extérieure et d’espérer pouvoir rassembler une unité nationale qui ne lui était pas acquise au début de la crise. Par ailleurs, la situation de la Méditerranée orientale comporte encore des incertitudes et la position des États-Unis, démarquée par rapport à celle des Européens, reste malgré tout imprévisible. Or, la Turquie a montré au cours de la dernière décennie, qu’elle était une bonne tacticienne, prête à conclure des alliances de circonstances pour jouer une puissance contre une autre, lorsqu’il fallait redresser des situations compliquées, pour ne pas dire désespérées. Il reste que les États-Unis et la Russie ne semblent pas disposés à s’engager en faveur d’Ankara. Ils pourraient même être tentés de lui faire payer son double-jeu et ses grands écarts répétés des dernières années. Enfin, quoi qu’il advienne, il ne faut pas perdre de vue que les Occidentaux, et en particulier les Européens, auront encore besoin de la Turquie après la crise. Raison de plus pour qu’ils réfléchissent à cette occasion à la place et au statut qui doivent être ceux de ce pays important sur le flanc sud de l’OTAN et de l’UE.


[1]Main opposition CHP reacts against Macron over insults toward Turkish presidency“, Hürriyet daily news, September 11, 2020

[2] Voir notamment le tweet assorti d’un clip évocateur envoyé par Recep Tayyip Erdoğan, le 25 août 2020, à l’occasion du 949e anniversaire de la bataille de Manzikert.

[3] Pour avoir une vision officielle du concept, cf. KASAPOĞLU Can, “Turkey’s ‘Blue homeland’ drills: a new geopolitical concept in the making“, Yeni Safak, February 27, 2019

[4] Sur l’île en question dans le contexte de la crise, cf. OURDAN Rémy, “L’île grecque de Kastellorizo, en première ligne face aux menaces de la Turquie“, Le Monde, 13 septembre 2020

[5] MARCOU Jean, “La Turquie en Méditerranée orientale : des revendications énergétiques aux ambitions stratégiques”, Diplomatie, N°105, p. 53-57

[6] Voir à cet égard la fiction de KIRIKKANAK Mine, La malédiction de Constantin, Paris, Métailié, 2006

[7] ÇELIKIPALA Mitat et MARCOU Jean, “Regards sur les relations turco-russes“, Istanbul, Les dossiers de l’IFEA, coll. La Turquie d’aujourd’hui N°27, avril 2020

[8]Turkey discovers 320 billion cubic meters natural gas reserve in Black Sea“, Hürriyet daily news, August 21, 2020

[9]Turkey expects big drop in gas imports after Black Sea find: Minister Hürriyet daily news, August 21, 2020

[10]President Erdoğan benefits ot TANAP pipelineHürriyet daily news, May 1, 2020

[11] MOURAD Hicham, “L’Égypte, nouveau hub économique régional”, Diplomatie, N°105, p. 61 à 65

[12] SAIED Mohamed, “Egypt, Cyprus focus on natural gas pipeline amid tensions in eastern Mediterranean“, Al Monitor, September 13, 2020

[13] La normalisation des relations turco-israéliennes s’était appuyé sur une perspective d’une contribution de la la Turquie à l’évacuation du gaz israélien vers l’Europe.

[14] SAIED Mohamed, “Is new energy league an alliance against Ankara?“, Al Monitor, January 24, 2019

[15] DEMIRTAŞ Serkan, “How does Greek-Egypt deal endorse Turkey’s thesis in the Mediterranean“, Hürriyet Daily News, August 12,2020

[16] Déclaration d’Ajaccio à l’issue du 7e sommet des pays du sud de l’Union européenne (MED7), L’opinion internationale, 11 septembre 2020

[17]President Erdogan meets KRG President Barzani“, Hürriyet Daily News, September 4, 2020

[18] TASTEKIN Fehim, “Does France failure in Mali spell a victory for Turkey?“, Al Monitor, September 14, 2020

[19] GURCAN Metin, “NATO in unprecedented bid at in-house deconfliction between Turkey, Greece”, Al Monitor, September 14, 2020

[20] Deux Rafale, le porte-hélicoptères Tonnerre et la frégate Lafayette. Cf. “Tensions entre la Grèce et la Turquie : la France envoie deux Rafale et deux bâtiments de la marine nationale“, Le Monde, 13 août 2020

[21] SMOLAR Piotr & CHAPERON Isabelle, “La Grèce, premier pays européen à acheter le Rafale“, Le Monde 13 septembre

[22]Turkey slams deal between US, Greek CypriotsHürriyet Daily News, September 14, 2020

[23] ZAMAN Amberin, “Can EU sanctions threat cool Turkey’s moves in eastern Mediterranean? “, Al Monitor, September 14, 2020

[24]Russia ready to mediate in Eastern Mediterranean crisis: Lavrov“, Al Jazeera, September 8, 2020

Décryptage de l’accord de normalisation entre Israël et les Emirats arabes unis – par Pierre Razoux

Images Pixabay

Résumé:
L’accord provisoire du 13 août 2020 de normalisation des relations entre Israël et les Emirats Arabes Unis est un pari risqué qui est une bonne nouvelle pour ses signataires, pour la Maison Blanche, l’Europe et la Chine. Il n’est pas sûr toutefois qu’il suffise à assurer la réélection de Donald Trump. C’est en revanche une mauvaise nouvelle pour les Palestiniens, le monde arabe qui apparaît plus divisé et fragmenté que jamais, l’Iran, la Turquie et dans une moindre mesure la Russie. S’il est formalisé dans les semaines qui viennent, il aura des conséquences sur les équilibres géopolitiques au Moyen-Orient. Cet accord, qui accroît les frustrations régionales et nourrit le nationalisme ambiant, n’est pas de nature à contribuer à la démocratisation de la région.

 

Le 13 août 2020, quelques semaines avant les échéances du 18 octobre (fin probable de l’embargo de l’ONU sur les ventes d’armes conventionnelles à l’Iran[1]) et du 3 novembre (élection présidentielle américaine), la Maison blanche a créé la surprise en annonçant la conclusion d’un accord formel de normalisation des relations entre Israël et les Emirats arabes unis (EAU). Succès diplomatique tombant à point nommé pour les uns, provocation manifeste et décision hasardeuse pour les autres, cet accord – qui ne constitue pas encore un traité de paix formelle – suscite d’emblée bien des interrogations[2].

 

Pari risqué, gains élevés

Rappelons tout d’abord qu’il s’agit d’un accord fragile conclu sous la pression de Donald Trump et de son gendre Jared Kushner, tous deux aux abois au regard de sondages défavorables. Cet accord provisoire reste soumis à la conclusion d’un accord formel entre les deux capitales dans les semaines qui viennent. Dans l’intervalle, l’imprévu peut toujours survenir[3].

En franchissant le Rubicon et en devenant le troisième chef d’Etat arabe à normaliser ses relations avec Israël (après l’Egypte en 1979 et la Jordanie en 1994), le prince héritier d’Abou Dhabi a pris un risque réel sur la scène internationale. Nul doute qu’en grillant la politesse à d’autres dirigeants arabes dont l’ombrageux Saoudien Mohammed Ben Salman, Mohammed Ben Zayed a suscité des frustrations, ravivé des jalousies et jeté de l’huile sur le feu d’une rue arabe toujours prompte à s’enflammer. Peu lui importe apparemment d’être ostracisé par certains de ses pairs, car il se perçoit à l’abri sur la scène intérieure et sait qu’il dispose de puissants appuis sur la scène internationale. Les critiques à l’encontre de son initiative sont d’autant plus acerbes que les EAU semblent n’avoir posé que trois conditions à cette normalisation : qu’Israël cesse toute annexion supplémentaire de territoires palestiniens, ne rejette pas la création à terme d’un Etat palestinien et que sa propre ambassade ne soit pas située à Jérusalem. Le dirigeant émirati n’a donc imposé aucune concession réelle au gouvernement israélien, se contentant de faire perdurer le statu quo. C’est sans doute le signe qu’il était conscient de la fragilité des EAU sur la scène régionale, après l’effondrement des prix pétroliers, la crise sanitaire et ses conséquences économiques inquiétantes, la fuite des capitaux et des expatriés, mais surtout le retour en force de l’Iran sur la scène régionale, au point que les EAU n’avaient eu d’autre choix que de renouer le dialogue avec Téhéran.

Pour prix de cette normalisation, les EAU reçoivent la promesse d’investissements et d’échanges commerciaux[4] et touristiques importants, de transferts de haute-technologie, mais surtout d’une coopération sécuritaire et militaire y compris, très probablement, dans les domaines sensibles du spatial[5] et des industries d’armement. Nul doute qu’Israël a obtenu des garanties – un droit de visite ? – quant au programme nucléaire civil émirati, puisque Abou Dhabi est devenu le premier Etat arabe à mettre en service une centrale nucléaire (de technologie sud-coréenne) à Barakah, le 1er août 2020. Ce n’est sans doute pas un hasard si c’est Yossi Cohen, le chef du Mossad, qui s’est rendu à Abou Dhabi les 17 et 18 août pour négocier directement les termes du futur accord de paix[6]. A ce stade, l’accord prévoit l’établissement immédiat de liaisons aériennes régulières, la mise en place de mesures consulaires, ainsi que l’ouverture réciproque de deux ambassades, sans doute dès le début de l’automne 2020.

Pour Israël, le risque est exclusivement lié à sa politique intérieure. En acceptant de stopper toute annexion supplémentaire de territoires palestiniens contrairement à ce qu’il avait promis à sa base électorale, Benjamin Netanyahou se retrouve en porte-à-faux avec ses ultras. Ceux-ci lèvent l’étendard de la révolte à la Knesset et promettent de torpiller l’accord. La tension est telle que l’actuel Premier ministre imaginerait une énième dissolution du Parlement[7]. L’accord avec les EAU est pourtant très symbolique, puisqu’il brise un tabou implicite renforcé par l’effondrement des accords d’Oslo et le regain de colonisation des territoires occupés. Les dirigeants israéliens espèrent que cet accord montrera l’exemple à d’autres monarchies du Golfe. Les deux candidats les plus crédibles sont à ce jour le petit royaume de Bahreïn et le stratégique sultanat d’Oman, gardien officiel du détroit d’Ormuz. Contrairement à ce que laisse entendre Donald Trump sur Twitter, il est peu probable que l’Arabie saoudite se laisse pour sa part convaincre de rejoindre l’accord, d’autant que le roi et son fils ne semblent pas sur la même ligne (voir infra) et qu’Israël se méfie tout autant du programme nucléaire saoudien que du caractère imprévisible du prince héritier[8]. Au sein de l’establishment sécuritaire israélien, nombreux sont ceux qui pensent qu’Israël n’a rien à attendre de décisif d’un partenariat avec l’Arabie saoudite dont le leadership actuel est jugé peu fiable[9].

En misant sur Abou Dhabi, Israël renforce bien évidemment son jeu face à l’Iran en posant un pion près du détroit d’Ormuz de manière à contrer – ou menacer – le jeu iranien à son encontre, notamment en Syrie et au Liban. Le but est évident : faire diversion et contraindre l’Iran à des choix douloureux, voire même le pousser à la faute en espérant que les Gardiens de la révolution s’en prendront directement aux EAU. Au-delà de cette partie d’échecs, la normalisation avec les EAU permet à Israël de renforcer ses liens de coopérations stratégiques, industrielles et technologiques avec des Etats autoritaires et technologiquement avancés, à l’instar de son étroite coopération avec Singapour, de manière à renforcer davantage encore son image de Start Up Nation.

Pour la Maison blanche, l’accord prend des allures de pari de la dernière chance. Après les camouflets subis en politique étrangère, Donald Trump espère montrer qu’il est capable d’obtenir un deal à sa mesure à dix semaines de l’élection présidentielle. C’est oublier que les coups d’éclat sur la scène internationale n’ont jamais été déterminants pour la réélection d’un président américain : Jimmy Carter n’a pas été réélu en 1980 alors qu’il pouvait se prévaloir de l’accord de paix de Camp David entre Israéliens et Egyptiens (1979) ; George Bush ne l’a pas été davantage en 1992 après avoir bouté Saddam Hussein hors du Koweït. Si Bill Clinton a été réélu en 1996, ce n’est pas pour avoir été à la manœuvre dans le traité de paix entre Israël et la Jordanie (1994), mais bien parce qu’il avait remis l’économie américaine sur les rails avec succès.

Soulignons enfin que cet accord de normalisation apparait comme une très bonne nouvelle pour l’Union européenne et la communauté internationale puisqu’elle fige le dossier israélo-palestinien, ménage la solution à deux Etats et évite des provocations qui auraient pu conduire à une troisième Intifada. Les Européens évitent de se retrouver dans une situation incommode où il leur aurait fallu réagir à de nouvelles annexions israéliennes, sans pour cela rompre les liens commerciaux avec Israël.

Il s’agit enfin d’une bonne nouvelle pour la Chine à double-titre. D’une part, cet accord renforce l’emprise de Pékin sur Téhéran qui se sent plus isolé que jamais. D’autre part, il devrait créer des opportunités et de développement économique susceptibles de contribuer à la stabilisation du Moyen-Orient, facilitant ainsi les investissements chinois et l’extension en direction du bassin méditerranéen des Nouvelles routes de la soie dans le cadre du projet OBOR (One Belt, One Road). Bien conscients de l’impact de ce projet, les EAU investissent massivement dans les infrastructures portuaires pour se positionner comme des interlocuteurs incontournables des Chinois avec lesquels ils ont déjà développé des partenariats dans le domaine de l’armement, notamment dans le domaine des drones.

 

Ceux que l’accord affaiblit ou isole davantage

Les plus grands perdants sont bien évidemment les Palestiniens, même si l’accord préserve le statu quo et les apparences d’une solution à deux Etats. Son officialisation sans que celle-ci n’entraîne de déchaînement de critiques de la part du monde arabe montre que l’Autorité palestinienne et ses soutiens ne sont plus en mesure d’exercer de véto effectif sur la politique étrangère des autres pays arabes, notamment ceux qui considèrent que la menace iranienne, supposée ou réelle, est plus déterminante que la question palestinienne. A cet égard, la stratégie palestinienne qui conditionnait tout accord de paix avec Israël au règlement global de la question palestinienne paraît désormais caduque. En fin de compte, ce qui vient de se passer démontre que le temps ne joue plus en faveur des Palestiniens, mais bien contre eux. On peut s’en désoler ou pas, mais c’est un fait qu’il est difficile de nier. Bien évidemment, cet abandon apparent de la cause palestinienne est une aubaine pour les régimes idéologues qui vont pouvoir réaffirmer leur soutien à la cause à grands renforts de déclarations tonitruantes dont les Palestiniens attendent de voir les effets concrets sur leur vie quotidienne. Car en ces temps de prix pétroliers très bas et de chute d’activité économique liée à la crise sanitaire, Téhéran, Ankara et Doha auront bien du mal à renflouer les caisses des diverses organisations palestiniennes rivales.

Le monde arabe, tout particulièrement la Ligue arabe, sort largement affaibli de cet accord qui le divise et le fragmente un peu plus, soulignant les postures contradictoires et l’hypocrisie de certains dirigeants incapables de tenir un discours de vérité à leurs peuples et leurs voisins. Au sein du monde arabe, nul doute que les dirigeants saoudiens ont mal vécu de s’être fait damer le pion par leur voisin émirati, alors que Riyad est depuis trente ans aux avant-postes des négociations avec Israël ; formellement, le plan de paix saoudien (normalisation générale en échange d’un accord israélo-palestinien définitif sur la base des lignes de cessez-le-feu « aménagées » de juin 1967), formulé en 2002 par le roi Abdallah, est toujours sur la table. De fait, les rois d’Arabie, Gardiens des Deux Saintes Mosquées, ont toujours considéré que ce serait à l’un d’entre eux d’endosser la normalisation avec Israël. Le fait que l’émir Mohammed Ben Zayed ait pris de court le roi Salman et le prince héritier Mohammed Ben Salman illustre les postures divergentes du père, très attaché à la cause palestinienne, par rapport à celle de son fils plus enclin à transiger avec Israël et les Etats-Unis pour faire triompher son propre agenda.

Le Koweït, piégé par son soutien historique à la cause palestinienne et désireux de ménager ses puissants voisins (Irak, Iran, Arabie saoudite), a déclaré qu’il serait le dernier Etat arabe à normaliser ses relations avec Israël. Le Qatar, englué dans sa rhétorique de soutien idéologique à l’islam politique et aux Frères musulmans, se voit un peu plus rejeté dans le camp irano-turc.

De prime abord, la normalisation israélo-émiratie devrait être une bonne nouvelle pour l’Egypte, puisqu’il renforce l’axe MBZ-Sissi destiné à contrer l’activisme de la Turquie, du Qatar et des Frères musulmans dans la région. Mais en réalité, le président égyptien vient de perdre à la fois son statut d’interlocuteur arabe jusque-là privilégié par Israël, tout en se retrouvant à gérer en première ligne les relations explosives avec le Hamas retranché dans la bande de Gaza. Il commence sans doute à comprendre que la stratégie israélienne pourrait consister à rétrocéder à l’Egypte la gestion du chaos de Gaza, en cas de partition de fait et d’annexion étendue de la Palestine.

Autres perdants, les dirigeants arabes qui souhaitaient normaliser les relations avec Israël, ne serait-ce que pour capter un flot important d’investissements, mais qui savent que leur population ne tolèrera pas une telle ouverture. C’est tout particulièrement le cas du roi du Maroc qui appelle de ses vœux une telle normalisation depuis longtemps, mais qui est conscient qu’un tel accord risquerait de mettre le feu aux poudres, au moment où la situation politique et socio-économique en son royaume, aggravée par les conséquences de la crise sanitaire, paraît extrêmement tendue et incertaine. Plus à l’Est, l’Algérie, la Tunisie et la Libye, engoncées dans leurs certitudes idéologiques et leurs postures historiques de dénonciation d’Israël et de soutien à la cause palestinienne, ont critiqué l’accord israélo-émirati. Nul doute que les chefs d’entreprise, les commerçants et les responsables des secteurs économiques porteurs sont conscients de rater une occasion de se raccrocher au train du développement économique, à la plus grande satisfaction des investisseurs chinois qui pourront accroître leur emprise dans ces pays.

L’autre grand perdant régional, c’est bien sûr l’Iran qui semble de prime abord plus isolé que jamais par cette normalisation qui survient peu de temps après la reprise du dialogue entre Téhéran et Abou Dhabi. Les réactions épidermiques de la classe politique et militaire et les menaces à peine voilées lancées aux EAU en témoignent[10]. Ce mouvement sur l’échiquier régional survient au moment-même où l’Iran fait face à un regain d’attaques israéliennes en Syrie et doit gérer les conséquences désastreuses de l’explosion du port de Beyrouth survenue le 4 août 2020, questionnant par là-même la stratégie du Hezbollah en Syrie et au Liban. Tout cela rejette un peu plus l’Iran dans le camp de la Russie et de la Chine. A fortiori au moment où Téhéran négocie depuis fin juin 2020 avec Moscou et Pékin (en les mettant en concurrence) de nouveaux partenariats stratégiques mêlant énergie, investissements, ventes d’armes et soutiens diplomatiques. Si le contexte ne s’apaise pas, Téhéran aura bien du mal à vendre à ses voisins du Golfe son projet HOPE (pour HOrmuz PEace) en les convainquant qu’un accord de stabilité régionale ne peut reposer que sur les seuls Etats riverains. En attendant, Iraniens et Emiratis savent qu’ils sont interdépendants, Dubaï restant très lié économiquement à l’Iran. Avertis de ce qu’ils risqueraient s’ils ouvraient trop grande la porte aux Israéliens, les Emiratis sont pragmatiques et ne franchiront probablement aucune des lignes rouges iraniennes, tout particulièrement au moment où ils accueillent l’exposition universelle 2020-2021 sur leur territoire.

La Turquie se retrouve plus que jamais écartelée entre ses intérêts et ses postures contradictoires dans un contexte de fortes tensions au Levant et en Méditerranée orientale, comme en témoigne la collision (volontaire ?) d’une frégate turque avec une frégate grecque le 13 août 2020. Les déclarations très dures du président Erdogan en témoignent. Celui-ci va devoir évaluer l’évolution des rapports de force et en tirer les conclusions qui s’imposent.

La Russie n’est pas ravie de cet accord dans lequel elle n’a pas été consultée, d’autant qu’il est perçu comme un succès américain qui éloigne Israël un peu plus du Kremlin ; il faut y voir la patte de Benny Gantz et de Gabi Ashkenazi qui savent que leur rival Benjamin Netanyahou entretient une relation de grande proximité avec Vladimir Poutine. Mais les dirigeants russes savent aussi que ce faisant, ils renforcent leur mainmise sur l’Iran, ce qui représente en soi une contrepartie appréciable.

 

Conséquences prévisibles

A très court terme, la normalisation entre Israël et les EAU accroît l’antagonisme entre l’Iran et ses soutiens russe et chinois d’un côté, Israël, Washington, Abou Dhabi et Riyad de l’autre, dans le contexte particulièrement délicat de la levée (ou non) de l’embargo sur les armes conventionnelles qui doit théoriquement survenir le 18 octobre 2020, mais aussi de l’élection présidentielle américaine du 3 novembre prochain.

Tout dépendra ensuite de l’issue de ces deux échéances. Si Donald Trump était réélu, qu’il soit ou non parvenu à prolonger l’embargo sur les armes et à imposer de nouvelles sanctions contre l’Iran, il y a peu de chances que cet antagonisme s’apaise. L’étape d’après serait alors l’élection présidentielle iranienne (printemps 2021) qui verra très certainement l’élection d’un candidat conservateur. Paradoxalement, celui-ci pourrait d’autant plus facilement engager une négociation discrète avec Washington qu’étant soutenu par la faction dure du régime, personne ne saurait lui reprocher de brader les intérêts de la République islamique. A l’inverse, si Donald Trump était battu et qu’émerge une nouvelle administration soucieuse de replacer les Etats-Unis au centre du jeu diplomatique, par exemple en réintégrant d’une manière ou d’une autre le JCPOA, tout porte à croire que cet antagonisme pourrait progressivement s’apaiser, a fortiori si la Russie et la Chine étaient parvenues à obtenir entre temps la levée effective de l’embargo sur les ventes d’armes à l’Iran. Car la priorité de Téhéran consiste à moderniser son arsenal conventionnel datant du Chah, désormais totalement obsolète (hormis les drones et les missiles). Cet apaisement pourrait convaincre plusieurs Etats arabes ou musulmans d’emboîter le pas des EAU en normalisant à leur tour leurs relations avec Israël, tout en reprenant le dialogue avec l’Iran. L’actuel vice-Premier ministre israélien Benny Gantz et son compère Gabi Ashkenazi, ministre des Affaires étrangères, deux anciens chefs d’état-major pragmatiques, en sont bien conscients. Ils savent qu’il ne faut pas insulter l’avenir et qu’il convient de préparer tous les scénarios. C’est la raison pour laquelle ils ont entamé un rapprochement discret avec la Turquie[11], mais aussi avec certains dirigeants européens, tout en courtisant la communauté juive américaine favorable à la mouvance démocrate. Ces deux responsables politiques savent aussi que Benjamin Netanyahou, affaibli par les affaires judiciaires et fortement contesté au sein même du Likoud, ne sera pas éternel. Sachant qu’il est imprudent de mettre comme lui tous ses œufs dans le même panier américain, ils sont conscients qu’en ayant désormais des actions aux EAU, ils se placent en situation de discuter discrètement avec les Iraniens, les Chinois et d’autres délégations arabes quand les circonstances l’imposeront.

En attendant, la normalisation israélo-émiratie accentue la faille tectonique qui divise le Moyen-Orient en deux plaques géopolitiques distinctes. Au Nord, celle qui englobe l’Iran, l’Irak, la Syrie, le Liban et le Qatar sous la houlette de la Russie et de la Chine. Au Sud, celle qui s’étend de l’Egypte aux EAU en passant par Israël, la Jordanie et l’Arabie saoudite, sous la houlette des Etats-Unis. La stabilité de cette plaque méridionale est menacée tout autant par les ambitions de l’Iran qui continue d’instrumentaliser le conflit yéménite, que par les foucades du prince héritier saoudien et les déséquilibres socio-économiques qui fragilisent les Etats arabes et nourrissent l’agenda des Frères musulmans tout comme celui de Daech. Entre ces deux plaques Nord et Sud, la Turquie du président Erdogan peine à se positionner. Les uns et les autres espèrent la faire basculer dans leur camp.

A plus long terme, cette normalisation permet à Israël et aux EAU de gagner du temps face à la nouvelle guerre froide globale qui oppose les Etats-Unis à la Chine, y compris au Moyen-Orient. Il ne s’agit plus d’un conflit idéologique comme au temps de la première guerre froide entre les Etats-Unis et l’Union soviétique, mais d’une lutte de puissance entre un hégémon confortablement installé hésitant entre ses intérêts asiatiques et moyen-orientaux, et son challenger chinois tentant d’occuper l’espace – tout particulièrement économique et politique – laissé vacant dans cette région. Pourtant, à Washington comme à Pékin, les analyses divergent. Une partie des élites américaines refuse de considérer la Chine comme un adversaire, estimant que les deux seuls véritables ennemis des Etats-Unis au Moyen-Orient restent la Russie et l’Iran. De son côté, une partie de l’establishment chinois estime qu’il est trop tôt pour défier Washington dans son pré carré, même si elle reconnaît qu’il est vital de sécuriser durablement l’approvisionnement énergétique en provenance du golfe Persique et de la mer Rouge. Cette cacophonie jette le trouble parmi les alliés traditionnels des Etats-Unis au Moyen-Orient, qui ne savent plus à quel saint se vouer, tout en encourageant un regain de tensions et de rivalités entre Russes, Turcs, Iraniens et Européens. Comme le souligne Harvey Jaskel, Israël et les monarchies du Golfe devront faire face à des choix cornéliens[12]. En normalisant leurs relations, Israël et les EAU donnent des gages aux uns et aux autres. D’une part, ils offrent un cadeau royal à Donald Trump dans l’hypothèse où celui-ci serait réélu, tout en sachant que ce même cadeau fera le jeu de Joe Biden si ce-dernier venait à être élu. D’autre part, ils favorisent la stratégie de long terme de la Chine, sans franchir les lignes rouges définies par la Maison Blanche.

 

Au bilan, l’accord de normalisation entre Israël et les EAU apparaît comme une bonne nouvelle, même si celui-ci accroît les frustrations de nombreux acteurs régionaux, contribue à renforcer les discours ultranationalistes et populistes de certains d’entre eux, au risque de faire éclater de nouveaux conflits de voisinage. Une chose paraît sûre, il ne contribuera pas à la démocratisation de la zone Afrique du Nord & Moyen-Orient car le message est clair : dans cette région, seul un pouvoir autocratique peut prendre le risque de normaliser avec Israël.

 

[1] Même si les Etats-Unis se démènent au Conseil de sécurité de l’ONU pour prolonger cet embargo via la clause de snapback qui permet aux signataires du JCPOA (Accord nucléaire iranien du 14 juillet 2015) de réinstaurer des sanctions à l’encontre de Téhéran si le Conseil de sécurité estimait que l’Iran avait violé ses obligations. Pour l’instant, les manœuvres diplomatiques de Washington semblent avoir échoué.

[2] Voir notamment Jonathan Fulton & Roie Yellinek, « Implications of the Israel-UAE Peace Deal », BESA Perspectives Paper n° 1698, August 18, 2020 ; la meilleure analyse de fond demeure celle d’Elisabeth Marteu : « Israël et les pays du Golfe : Les enjeux d’un rapprochement stratégique », Etude de l’IFRI, janvier 2018.

[3] L’Iran vient d’annoncer qu’il détenait un navire émirati impliqué dans une fusillade ayant tué deux marins iraniens ; il vient également de dévoiler un nouveau missile balistique sol-sol ainsi qu’un nouveau type de missile de croisière basé près de Bandar Abbas, face aux EAU (I24News, 20 août 2020).

[4] Israël et les EAU avaient déjà établi des représentations commerciales au milieu des années 1990, après la conclusion des accords d’Oslo.

[5] Voir Sarah Sriri et Florian Putaud, « Missions martiennes – la conquête de l’espace, un enjeu géopolitique », FMES, 4 août 2020.

[6] I24News & WAM, 18 août 2020.

[7] « Le président israélien Rivlin mène des discussions en vue d’empêcher de nouvelles élections », I24News, 20 août 2020.

[8] « Nucléaire : Israël fait part de ses inquiétudes aux Etats-Unis concernant le programme saoudien », I24News & Reuters, 19 août 2020.

[9] Interviews conduites à Tel-Aviv et Jérusalem par l’auteur en juillet 2019.

[10] Le président Rouhani a déclaré (Etemad, 15 août 2020) : « Malheureusement, les Emiratis ont commis une erreur énorme. Nous espérons qu’ils feront marche arrière. Nous les mettons en garde contre l’établissement au profit d’Israël d’un accès dans la région, auquel cas nous leur réserverons un traitement très différent ». Le général Baqeri, chef d’état-major interarmées, a surrenchéri (Sharq, 17 août 2020) : « Nous appelons les Emiratis à revoir leur décision avant qu’il ne soit trop tard. Si une atteinte est portée à la sécurité nationale de la République islamique dans le Golfe Persique, nous reconnaîtrons les EAU comme coupables et ne tolèreront pas cette culpabilité qui nous contraindra à agir ».

[11] George Tzogopoulos « Can Israel, Greece and Turkey cooperate?», BESA Perspective Paper n° 1690,  August 13, 2020.

[12] Harvey Jaskel, « Israel’s Dilemma in the New Cold War », BESA, Perspectives Paper n° 1693, August 16, 2020.

Vers une politique turque de délimitation maritime encore plus agressive en Méditerranée ? – par Arnaud Peyronnet

Après avoir signé en novembre 2019 un accord de délimitation maritime avec le Gouvernement d’Accord National (GNA) libyen, la Turquie a décidé de lancer rapidement un programme exploratoire de forage dans sa ZEE nouvellement délimitée, ignorant au passage les prétentions grecques et égyptiennes sur ces mêmes zones. Depuis, Ankara a multiplié les « signes d’ouverture » tant vers Israël que l’Autorité Palestinienne pour tenter de négocier le même type d’accords, ce qui aurait pour avantage, vu de Turquie, de fissurer l’entente des pays producteurs de gaz offshore de la région, de mettre en difficulté les droits chypriotes sur sa ZEE et surtout d’assurer une domination turque sur de gigantesques espaces maritimes méditerranéens.

La stratégie géopolitique turque vise en effet à faire de son territoire un véritable hub énergétique régional, ce qui lui impose de maîtriser certains sites de production (Libye et Méditerranée centrale) et de priver les autres puissances (Égypte, Chypre et Israël) d’itinéraires de transit alternatifs aux siens. La Méditerranée orientale représente ainsi un triple rôle pour la Turquie : elle lui permet de se positionner comme un territoire « clef », d’être le précurseur d’un « nouvel ordre régional » pro-turc, et d’assurer sa sécurité énergétique par le développement d’infrastructures régionales sous son contrôle. De fait, loin de se limiter à ses seules prétentions maritimes au large de la Grèce et de Chypre, la Turquie se projette résolument vers la Libye voire même vers Israël afin d’asseoir sa propre perception de son rôle maritime régional.

Quels sont donc les arguments turcs en la matière et quelle est la méthode envisagée ? Quelles sont les réactions des autres puissances de la région face à l’attitude « décomplexée » de la Turquie ?

Une politique turque « agressive » en termes de revendications maritimes

En novembre 2019, la Turquie a signé avec le Gouvernement d’Accord National (GNA) libyen un accord de délimitation maritime ignorant les prétentions grecques (notamment liées à l’île de Crète) et égyptiennes sur de vastes portions maritimes. Ces deux pays ont d’ailleurs dénoncé cet accord, le déclarant « illégal ». Cet accord, dérogatoire aux règles habituelles, semble toutefois cohérent avec la position turque qui n’a pas ratifié la convention de Montego Bay de 1982 pour justement ne pas se voir imposer une limitation internationale de sa ZEE en raison de la proximité naturelle des territoires turc, grec et chypriote… De fait, cet « unilatéralisme turc » était depuis longtemps en gestation et ne s’est réveillé que face aux immenses découvertes de gaz offshore en Méditerranée orientale. En effet, la Turquie étant fortement dépendante de ses importations en hydrocarbures, l’occasion de s’approprier de vastes étendues marines potentiellement riches devenait forcément tentante.

Cet « opportunisme géopolitique » turc a été également motivé par la conclusion de plusieurs accords de délimitation bilatéraux (Chypre et Égypte en 2003, Chypre et Liban en 2007, Chypre et Israël en 2010) dont la Turquie a été exclue[1]. Enfin, la coopération naissante dans le domaine énergétique offshore entre Israël, l’Égypte la Grèce et Chypre (Forum du gaz de la Méditerranée Orientale) est perçue à Ankara comme une volonté régionale d’isoler la Turquie de sa sphère d’influence « naturelle (selon la doctrine turque de la « Patrie Bleue »). La conclusion d’un accord avec le GNA est donc une sorte de « revanche » et ce alors que le seul accord de délimitation conclu jusqu’alors par la Turquie était avec la République de Chypre Nord, évidemment pro-turque, en 2011. En effet, un tel accord avec le GNA permettrait à terme à la Turquie de « couper » le futur gazoduc EASTMED entre l’Europe et la Méditerranée orientale, le passage pouvant dès lors soumis à son veto. Cet accord avec le gouvernement libyen apparaît donc comme un moyen pour la Turquie de se désenclaver et de créer une ZEE d’importance entre la mer Égée d’un côté et de l’autre côté, les délimitations de zones exclusives de Chypre, du Liban, de l’Égypte et d’Israël. De plus, et pour donner plus de réalité à cet accord, la Turquie a annoncé en mai 2020 un programme de forage dans sa nouvelle ZEE autoproclamée, en particulier à proximité des îles grecques de Rhodes et de Crète pour lesquelles Ankara dénie toute continuité au niveau du plateau continental[2]

Le signal turc se voulait alors assez clair : la Turquie ne pouvait être ignorée en Méditerranée orientale, l’UE ne pouvait avoir accès à des eaux que la Turquie considérait comme siennes, Israël et l’Égypte ne pouvaient prendre l’ascendant sur la Turquie tant que celle-ci resterait un importateur et un pays de transit d’hydrocarbures étrangers…

De nouveaux champs de “négociations” ?

La Turquie pourrait dès lors être tentée de poursuivre cette stratégie de délimitation maritime au travers d’autres accords bilatéraux, cette fois-ci avec Israël et les Territoires Palestiniens, ce qui fragmenterait alors encore plus le bloc EASTMED et isolerait davantage tant Chypre que la Grèce.

L’envoyé palestinien à Ankara a ainsi déclaré dans un quotidien turc que l’Autorité Palestinienne pourrait signer avec la Turquie un accord de délimitation de la ZEE palestinienne au large de Gaza[3], profitant ainsi de l’incertitude créée par l’absence d’accord officiel sur le sujet entre l’Égypte et Israël. Le Ministère des Affaires Étrangères palestinien a toutefois démenti ces informations, disant qu’aucune négociation n’était en cours et que les propos de son envoyé à Ankara avaient été « sortis de leur contexte ». De plus, à l’heure actuelle, aucun accord ne pourrait concrètement se faire sans l’aval des autorités israéliennes qui contrôlent de facto les espaces maritimes au large de Gaza. Ce « ballon d’essai » turc quant à la ZEE palestinienne reste toutefois intéressant. Il réactualise la problématique des revendications maritimes palestiniennes (une ZEE de 200 milles nautiques à partir des côtes de Gaza, conformément à la convention de Montego Bay), met forcément en difficulté les revendications négociées d’Israël, de Chypre ou de l’Égypte sur cette même zone, tout en mettant en exergue la volonté turque d’extension de sa propre ZEE au sud de Chypre…

L’amiral turc à l’origine de la doctrine Mavi Vatan et qui a supervisé l’accord turco-libyen de novembre 2019 a également envisagé que le même type d’accord pouvait être signé avec Israël. Pour la Turquie, un tel accord ne serait en effet pas impossible vu que les deux pays n’ont pas ratifié la convention de Montego Bay et que la Turquie propose, via l’utilisation de son réseau, une solution alternative et moins onéreuse que le projet EASTMED[4] pour l’exportation du gaz israélien. De plus, et même si la problématique palestinienne reste un profond irritant dans la relation des deux pays, Ankara tente de jouer la carte iranienne présentée en Israël comme l’adversaire régional commun, pour inciter à un rapprochement géopolitique, comme dans le passé. La Turquie semble ainsi avoir mené en ce sens des opérations offensives de communication, plusieurs utilisateurs de réseaux sociaux en Turquie ayant relayé au printemps une information non vérifiée selon laquelle Israël aurait proposé de signer un accord de délimitation en Méditerranéenne avec la Turquie, similaire à celui convenu avec la Libye l’année dernière… De nombreux observateurs turcs ont également fait remarquer qu’Israël était absent d’une déclaration signée par ses alliés régionaux condamnant la Turquie pour ses « activités illégales » de forage gazier et son « expansionnisme » en Méditerranée orientale…..de nombreux autres démontrant également toute la richesse des relations économiques[5] des deux pays (à défaut de relations politiques apaisées, essentiellement en raison de la question palestinienne). Ces rumeurs ont dans tous les cas été fortement démenties par des représentants des affaires étrangères israéliens et ce alors que des tensions étaient apparues à l’automne 2019 entre navires turcs et israéliens dans la ZEE chypriote[6]. De fait, il semble clair que la Turquie cherche à faire évoluer la position israélienne au sujet de la ZEE chypriote, mais sans succès à ce stade.

Réactions pour le moment fermes des pays du bassin est-méditerranéen

Pour l’Égypte, l’accord de délimitation maritime turco-libyen est d’abord illégal du point de vue de la Convention de Montego Bay. Il est également vu comme une intervention inacceptable de la Turquie dans les affaires internes « arabes », point de vue soutenu tant par l’Arabie Saoudite que les Émirats Arabes Unis ou Bahreïn. Cet accord est également aussi perçu comme une menace existentielle pour le projet EASTMED et le partenariat greco-chyprio-égyptien. L’Égypte a donc tout naturellement l’ambition de s’opposer aux prétentions turques, éventuellement via la conclusion d’un accord de délimitation maritime bilatéral…mais avec la Grèce.

Pour l’État hébreu, la Méditerranée orientale, véritable « profondeur stratégique » du pays, se doit d’être stable et exempt de tensions internationales. C’est d’ailleurs dans cet esprit que se place l’approfondissement des relations stratégiques avec la Grèce et Chypre, centrées sur la thématique du gaz offshore, formidable vecteur de stabilité économique et politique de la région. Dans ce contexte, les autorités israéliennes ont toujours soutenu les positions chypriotes, notamment dans l’affaire des prospections turques dans sa ZEE, ou les positions grecques dans l’affaire de l’accord de délimitation turco-libyen. Enfin, l’accord tripartite sur le gazoduc EASTMED signé en janvier 2020 par les trois gouvernements a été ratifié en juillet par Israël, preuve une nouvelle fois de la constance de la stratégie de Jérusalem sur ce sujet. Les relations égypto-israéliennes sur ces sujets restent également tout à fait cordiales et dynamiques, malgré l’absence d’accord « officiel » sur une délimitation maritime entre les deux pays. L’Egypte a ainsi commencé à importer du gaz offshore israélien en janvier 2020 dans le cadre d’un accord sur 15 ans (plus de 85 milliards de m3 de gaz).

La Turquie continue résolument son offensive diplomatique pour obtenir des accords de délimitation maritime conformes à ses intérêts avec certains de ses voisins. L’objectif pour Ankara est de dominer les espaces maritimes est-méditerranéens et de faire de la Turquie le seul hub énergétique régional. Cette ambition passe à la fois par la captation de ressources énergétiques (croissant pétrolier libyen et extension de la ZEE) tout en déniant à certaines autres puissances (Grèce et Egypte notamment) la possibilité d’établir des voies alternatives. La fragmentation puis l’isolement individuel des pays participant à l’EMGF (Eastern Mediterranean Gas Forum) est ainsi particulièrement recherché par Ankara. Toutefois, et depuis le « coup de poker » libyen (accord de délimitation signé avec le GAN en 2019), les pays de la région restent très vigilants vis-à-vis des intentions turques et ont jusqu’à présent maintenu leur cohésion. Il semble donc assez probable que la Turquie ait finalement déjà atteint son «extension maximale » en Méditerranée sauf à vouloir déclencher une crise majeure tant avec l’Égypte qu’Israël, ce qui ne serait dans l’intérêt d’aucun des acteurs.

[1] Ankara continue de marquer son désaccord vis-à-vis de ces accords bilatéraux conclus par Chypre en envoyant ses propres navires de forage dans la ZEE chypriote…

[2] Fin juillet, 18 bâtiments turcs ont d’ailleurs appareillé pour escorter un navire de prospection offshore qui avait l’intention d’opérer au large de l’île grecque de Kastellorizo, mettant en alerte l’ensemble de la marine grecque...

[3] Un champ de gaz offshore a été découvert en 1999 à 15 nautiques au large des côtes de Gaza, mais les prospections restent à ce stade gelées par Israël.

[4] 7 à 9 milliards de dollars pour 1900 km de gazoduc reliant la Méditerranée orientale à Chypre puis la Grèce et l’Italie.

[5] La Turquie est la première destination des touristes israéliens. Les échanges commerciaux se sont en outre intensifiés ces des dernières années.

[6] La marine turque avait contraint un navire océanographique israélien à se dérouter alors qu’il menait une campagne de recherches dans la ZEE chypriote avec l’accord des autorités locales.

Vers un regain des tensions israélo-iraniennes au Moyen-Orient ? – par Arnaud Peyronnet

 

Entre fin juin et mi-juillet, plusieurs séries d’incidents ont frappé des infrastructures iraniennes liées de près ou de loin à son programme nucléaire. Ainsi, le 26 juin, une explosion a été rapportée au sein du complexe militaire de Parchin, près de Téhéran, site lié au programme balistique iranien. Le 2 juillet, un incendie, dû à une explosion sur le complexe nucléaire de Natanz, a ravagé des infrastructures liées au programme iranien de fabrication de nouvelles centrifugeuses, retardant selon certains experts le programme nucléaire iranien de plusieurs mois, voire plusieurs années. En outre, plusieurs incendies aux origines indéterminées ont ravagé plusieurs sites industriels et énergétiques iraniens durant la même période.

Selon plusieurs médias, une implication israélienne dans ces incidents serait «hautement probable », ce que les autorités israéliennes n’ont évidemment ni démenti ni confirmé, conformément à leurs habitudes. Le jour de « l’incident » de Natanz, l’agence officielle iranienne Irna avait d’ailleurs publié une dépêche mettant en garde Israël et les Etats-Unis contre toute atteinte à la « sécurité » et aux « intérêts » de l’Iran…. Ces actions potentiellement israéliennes, liées à des actes de sabotage, des attaques cyber ou des frappes extrêmement ciblées, illustrent  toutefois avec acuité la nouvelle « guerre secrète » que se mènent les deux pays au plan régional et autour du programme nucléaire iranien. Une stratégie de « pression maximale » voulue par Israël et les Etats-Unis s’oppose, de façon désormais accélérée, à la « patience stratégique » iranienne.

Quelles sont donc les stratégies mises en œuvre par l’Iran et Israël dans leur affrontement régional et comment celles-ci pourraient elle évoluer ?

 

Un contexte d’affrontements accrus.

Un an après le retrait brutal des Etats-Unis du JCPOA[1] en mai 2018, l’Iran s’est finalement estimé affranchi de certaines des dispositions de ce traité et cherche depuis à reprendre son programme nucléaire. Or, les Etats-Unis et Israël, dans le cadre de leur stratégie de « pression maximale », cherchent dans le même temps à affaiblir l’Iran pour que celui-ci abandonne tant son programme nucléaire que ses ambitions régionales, notamment en Irak, en Syrie et au Liban.

De fait, le régime iranien a été récemment qualifié de « plus grande menace sur le Moyen-Orient » par les autorités israéliennes qui semblent vouloir profiter de la faiblesse présumée de ce pays (difficultés économiques liées à la stratégie de « pression maximale », crise sanitaire) pour lui asséner discrètement des coups sévères afin d’obtenir un reflux de ses ambitions. Face à cette stratégie, l’Iran a réagi par l’annonce d’une « résistance maximale » visant à dissuader une action militaire américaine à son encontre (en faisant le pari que l’administration américaine ne voudra pas d’une nouvelle guerre au Moyen-Orient). Celle-ci passe tant par la modernisation de son arsenal balistique, que par la relance de son programme nucléaire ou par la mobilisation de ses proxies au Moyen-Orient (Yémen, Irak, Syrie, Liban). De fait, un conflit « discret et indirect » se met en place entre le couple Etats-Unis/Israël et l’Iran, fait d’éliminations ciblées (cas de Qassem Soleymani en janvier dernier), d’attaques cyber[2], de « démonstrations de force » (tirs sur des emprises militaires américaines en Irak, tirs sur des infrastructures pétrolières saoudiennes), d’actes de sabotage et de frappes non revendiquées, et celui-ci agite de plus en plus le Moyen-Orient…

 

Qui s’inscrit dans la doctrine israélienne de la « Campaign between Wars » (CBW).

La doctrine israélienne de la CBW se caractérise par la conduite d’actions militaires préventives, discrètes, ciblées et non revendiquées qui empêchent par nature l’ennemi de riposter et donc de déclencher une escalade incontrôlée pouvant conduire à un conflit « ouvert ». Ces actions discrètes permettent ainsi à l’adversaire de nier la réalité des faits et de l’étendue des dommages causés, de façon à l’empêcher de riposter par le seul jeu de sa « pression politique intérieure  ». Cette doctrine permet dès lors de repousser indéfiniment le conflit avec l’adversaire, de le dissuader militairement par une lente érosion de ses capacités, tout en l’empêchant de riposter par peur de conduire à une escalade incontrôlée dans laquelle il serait forcément perdant…

Cette CBW a été essentiellement conduite par Israël sur le sol syrien, l’Etat hébreu voulant d’abord dissuader l’Iran de tout enracinement militaire avant finalement de choisir l’option du « roll back » iranien de l’ensemble de la Syrie. Des centaines de frappes ont donc été effectuées contre les forces iraniennes ou leurs affidés en Syrie et en Irak ces dernières années, Israël accusant Téhéran de vouloir constituer à ses dépens un véritable « couloir logistique de la terreur » reliant Téhéran à Beyrouth via Bagdad et Damas.

Cette doctrine est d’ailleurs vue en Israël comme la raison essentielle du maintien d’un « calme apparent » à ses frontières Nord. Elle a toutefois évolué ces derniers mois avec l’apport de modes d’action offensifs dans le cyberespace qui pourraient désormais permettre à l’Etat hébreu d’agir dans un espace géographique moins contraint et de cibler directement son adversaire désigné, l’Iran. Ces actions cyber offensives restent toujours «préventives » (le programme nucléaire iranien étant la cible privilégiée), « non revendiquées », « discrètes » (c’est le propre du cyber) et « ciblées » (grâce au travail de  renseignement à fin d’action). Ce mode d’action cyber réduit également encore plus les risques d’escalade militaire incontrôlée en confinant tous les acteurs dans un théâtre « virtuel », même d’importance. Le mode d’action cyber a donc par nature toute sa place dans la doctrine CBW.

De fait, cette doctrine, en intégrant désormais de nouveaux modes d’action, prolonge l’action de l’Etat hébreu sur l’ensemble du Moyen-Orient et non plus seulement à ses frontières. Elle est finalement devenue un outil de la « suprématie » militaire israélienne face à l’Iran, en installant dans la durée une campagne militaire aux limites acceptables du conflit ouvert.

 

Une « patience stratégique » iranienne mise cependant à rude épreuve.

La “patience stratégique” iranienne lui a permis ces dernières années d’absorber sans problème des « coûts humains et militaires » parfois importants tant en Syrie qu’en Irak. Le régime des mollahs privilégie en effet le temps long et donc l’enracinement géopolitique pérenne de l’Iran du Golfe à la Méditerranée, faisant ainsi le pari de l’inéluctable « fatigue » de ses adversaires[3].

Toutefois, les récents incidents du mois de juillet sur le territoire iranien, potentiellement causés par des actions offensives cyber, changent le paradigme en portant le conflit sur le territoire même de la république islamique. Ces incidents s’inscrivent également dans le contexte d’un pays affaibli par les pressions américaines, la crise économique et la crise sanitaire. Les failles sécuritaires affichées par ces incidents sur différents sites iraniens fragilisent d’autant plus un régime qui se découvre « vulnérable » aux yeux du monde et surtout, de sa population. Ces incidents mettent ainsi la patience iranienne à rude épreuve alors même que le régime était à quelques mois de réussir son pari, à savoir la poursuite de son programme nucléaire et de son agenda régional tout en attendant une ouverture internationale quasi-inéluctable…La question est donc de savoir si l’Iran va pouvoir garder sa posture les semaines et mois qui viennent et ce alors que ses adversaires vont certainement tout faire pour pousser ce pays à une riposte et donc à la faute (ce qui pourrait alors avoir pour effet de prolonger l’embargo sur les armes au-delà de 2020)…

 

La recherche iranienne d’appuis étrangers…

Isolé et soumis à la stratégie de « pression maximale » des Etats-Unis et d’Israël, le régime iranien tente désormais d’approfondir sa politique régionale avec ses « alliés » tout en cherchant de nouvelles marges de manœuvre avec la Chine, l’autre grand adversaire des Etats-Unis.

L’Iran et la Syrie ont ainsi signé en juillet un accord bilatéral visant à intensifier leur coopération militaire et technologique, nouvelle étape dans des relations sécuritaires déjà intenses. Ce nouvel accord et la promesse iranienne d’aider la Syrie à densifier son architecture de défense sol-air, notamment face aux actions israéliennes, permet d’abord au régime des mollahs de démontrer à ses adversaires qu’il continuera de s’impliquer, et pour longtemps, dans la survie du régime syrien. Cet accord s’inscrit dès lors complètement dans la stratégie de « patience stratégique » voulue par Téhéran, signifiant à Israël que sa doctrine de CBW est vouée finalement, sur le long terme, à l’échec. Il permet également d’affaiblir quelque peu l’influence du Kremlin en Syrie, les forces armées russes étant plus que réticentes à employer leurs systèmes de défense aérienne contre les appareils israéliens. De fait, l’Iran réaffirme ainsi pleinement sa volonté d’agir comme une véritable puissance régionale, le centre de gravité de « l’axe de la résistance »[4] à l’Etat hébreu malgré les défis auxquels le pays fait face et surtout malgré la probable future attrition de ces systèmes sol-air iraniens par l’action des forces armées israéliennes en Syrie….Le geste est donc avant tout diplomatique et symbolique, plus que militaire.

Le projet de « partenariat stratégique » sino-iranien, s’il venait à se confirmer, marque par contre une profonde rupture géopolitique à l’isolement traditionnel iranien. Les appétits chinois pour l’Iran, dans le contexte des « nouvelles routes de la soie » et de l’affrontement mondial sino-américain, sont effectivement perceptibles depuis 2016. Le projet de « partenariat » pourrait ainsi être signé en 2021 et prévoirait 400 milliards de dollars d’investissements chinois en Iran pour les prochaines 25 années, dans les domaines des infrastructures, des télécommunications, des transports et des hydrocarbures. Il prévoirait également une coopération « militaire » encore assez floue dans ses contours….mais il est probable que la levée de l’embargo sur les armes fin 2020 pourrait être une énorme occasion d’exportation pour les industriels chinois de l’armement… Dans tous les cas, « l’axe de la Résistance » a déjà modifié son discours et appelle à voir dans la Chine la seule alternative possible à l’Occident, instrumentalisant sans doute à plein l’affrontement géopolitique du siècle entre la Chine et les Etats-Unis.

 

L’Iran fait face à une stratégie de « pression maximale » à son encontre voulue par les administrations américaine et israélienne, et mis d’ailleurs militairement en œuvre au travers d’une accélération perceptible de la CBW israélienne, que ce soit via des actions cinétiques ou possiblement des modes d’action cyber. Face à ces pressions, le régime iranien a développé une sorte de « patience stratégique » de long terme, faisant le pari que le temps était son allié. De fait, l’Iran compte à la fois sur les prochaines échéances (levée de l’embargo sur les armes, élections américaines) pour s’accommoder des actions israélo-américaines tout en les dissuadant de tout conflit ouvert et tout en poursuivant son programme d’enracinement régional. Le possible futur partenariat sino-iranien permettrait en outre d’ancrer l’Iran dans un « bloc géopolitique » d’opposition pérenne et dissuasif vis-à-vis des Etats-Unis. Toutefois, et le « pari » iranien étant finalement en phase de réussir, une intensification des actions offensives israélo-américaines semble soit en cours soit du moins fortement possible à très court terme, afin de pousser Téhéran à la faute…

[1] Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA), signé en 2015 par l’Iran, les pays du P5, l’Allemagne et l’UE.

[2] En avril 2020, une attaque cyber iranienne a été constatée sur des réseaux de distribution d’eau en Israël. En riposte, l’Etat hébreu a conduit une attaque cyber sur le port commercial de Bandar Abbas, paralysant ce port pendant plusieurs jours.

[3] L’Iran attendant ainsi patiemment fin 2020 et un éventuel changement de climat politique aux Etats-Unis ainsi que la levée de l’embargo de l’ONU… La non réponse américaine à la destruction de son drone RQ-4 en juin 2019 par un missile iranien a par ailleurs « validé » cette hypothèse de la fatigue américaine pour les conflits du Moyen-Orient.

[4] Déjà constaté au Liban via le Hezbollah, au Yémen via les houthis et l’Irak au travers de plusieurs milices chiites dont surtout le Kataeb Hezbollah.

Sainte-Sophie otage des ambitions historiographiques d’Erdogan – par Béatrice Veyrat-Masson

Joyau stambouliote à la croisée des cultures et des religions, la reconversion de Sainte-Sophie en mosquée suscite de vives émotions. Universalistes convaincus, défenseurs kémalistes de la laïcité, orthodoxes viscéralement attachés à leur berceau, chrétiens et Occidentaux inquiets face à la montée de l’islam politique : nombreux sont ceux qui regrettent cette décision. Face à eux, le grand gagnant semble être le président Erdogan, lequel renforce son projet historiographique néo-ottoman et rallie à lui les milieux conservateurs et nationalistes. Cette alliance renforcée, le président en a grandement besoin alors qu’il dépend du parti d’action nationaliste (MHP) pour faire passer ses lois et qu’il ne peut compter sur son modeste bilan économique fragilisé par la pandémie du Covid-19.

 

Rappels historiques

L’emplacement choisi en 330 par l’empereur Constantin – fraîchement converti au christianisme – pour la construction de la basilique dédiée à la nativité du Christ et nommée Hagia Sophia (« sagesse divine », sans référence à Sainte Sophie) se situe sur les ruines d’un ancien temple d’Apollon et domine la ville de Byzance, rebaptisée Constantinople, ainsi que le Bosphore. Après plus d’un millénaire de reconstructions impériales, d’agrandissements audacieux et d’entreprises de décorations fastueuses, le conquérant Mehmed II est touché par la beauté de la basilique et décide de l’épargner en 1453. Il y fera ériger un minaret, en fera une mosquée et prescrira que tout lieu de culte coranique de son empire devra dès lors s’inspirer de celle qu’il nommera Ayasofya. Durant l’époque ottomane, le bâtiment connaîtra des modifications conformes à son statut de mosquée : Soliman dit le Magnifique ramena deux imposants chandeliers de bronze de sa conquête de Hongrie pour orner le mihrab, indiquant à la fois la direction de la kaaba à La Mecque et son écrasante victoire sur le rempart réputé inexpugnable de la chrétienté contre l’islam ; Selim II ordonna la construction de nouveaux minarets et y fit construire la loge du sultan ainsi que son mausolée ; Mahmoud Ier fit quant à lui ajouter une école coranique, une bibliothèque, une fontaine d’ablutions et une soupe populaire. La succession des califats ottomans et les altérations que ces derniers ont réalisé à Ayasofya en ont fait un emblème – culturel et cultuel – de victoire de l’islam sur la chrétienté. L’histoire de l’édifice prend un tout autre tournant avec la décision du fondateur et premier président de la République turque Mustafa Kemal Atatürk en 1934 de désaffecter Ayasofya comme lieu de culte coranique pour en faire un musée et ainsi « l’offrir à l’humanité ». Cinquante années plus tard, l’UNESCO classera le site, reconnaissant ainsi le chef d’œuvre architectural d’Ayasofya, l’universalité de son héritage mais aussi le puissant symbole de dialogue que lui confère sa nouvelle vocation.

« La Turquie s’est débarrassée d’une honte »

Si la communauté internationale avait favorablement accueilli la transformation de l’édifice en musée, il en est tout autrement de la branche conservatrice et ultranationaliste turque qui déplorait la perte d’un symbole identitaire et souverain majeur. Dès lors, un désir de reconquête s’est installé dans les esprits d’une frange de la population et une société civile conservatrice s’est organisée pour œuvrer à « la veille idéologique, l’agitation médiatique et l’action judiciaire relatives à ce combat ».[1] C’est d’ailleurs une requête associative qui a permis au Conseil d’Etat de révoquer la décision gouvernementale de 1934 conférant à Sainte-Sophie son statut de musée.

Faisant suite à la révision constitutionnelle de 2017 offrant les pleins pouvoirs au président, il est fort à parier qu’Erdogan n’est pas étranger au décret du plus haut tribunal de Turquie rendu le 10 juillet 2020.[2] Son annonce télévisée enflammée précipitant la mise en application du décret pour la tenue de la prière du vendredi 24 juillet en sa présence témoigne non seulement son implication sur ce dossier, mais aussi la récupération idéologique qu’il a en tête. En effet, le 24 juillet 1923 a été signé le traité de Lausanne. Si les kémalistes y voient une victoire diplomatique effaçant l’humiliation du traité de Sèvres et permettant la reconnaissance de la Turquie au regard du droit international, Erdogan y voit un traité imposé par les puissances occidentales et une réduction drastique du territoire turc. Quant au droit international, ce dernier priverait la Turquie des îles sur lesquelles elle devrait historiquement exercer sa souveraineté.[3] L’affirmation de l’identité turco-musulmane à travers la requalification d’Ayasofya sonne ainsi comme une revanche sur la soumission de la Turquie à l’Occident, comme une prise en main de l’histoire nationale qui parle à l’écosystème islamique de droite.

Erdogan, le calife à la place du président

Une fois les éléments kémalistes indésirables effacés du roman national, Erdogan souhaite reprendre de plus belle le fil ottoman de l’histoire dont il veut être un protagoniste aux côtés de Mehmed II. Pour cela, le président souhaite ressusciter puis incarner le califat et la grandeur qui y était associée, notamment à travers la rhétorique « pseudo-guerrière de l’unité contre les ennemis de la nation »[4].  Le cinéma fait partie intégrante de cette feuille de route : ainsi, Feith 1453, une superproduction islamo-nationaliste turque de 2012 sur la conquête de Constantinople a attiré plus de spectateurs que les blockbusters américains, symbole-même de l’idéologie occidentale, pour devenir le plus gros succès cinématographique enregistré en Turquie (plus de 6,5 millions d’entrées). L’imaginaire visuel ottoman est également mis à contribution de l’entreprise du président lorsque ce dernier accueille des chefs d’Etat étrangers entouré d’une garde d’honneur vêtue de tenues militaires traditionnelles de l’époque de l’empire Ottoman. Il montre ainsi l’exemple à ses concitoyens en « regard[ant] vers le futur à travers [leur] glorieuse histoire ». Rares sont ceux qui élèvent la voix contre cette mascarade historiographique, permettant au président de lisser les rugosités les unes après les autres et de construire une « nation turco-musulmane homogène ».[5]

La nouvelle Turquie, phare de l’islam dans le monde

Le projet historiographique d’Erdogan ne comprend pas seulement la Turquie, mais aussi l’ensemble du monde musulman. En effet, le président turc se voit comme le phare de l’islam politique et religieux dans le monde[6], défenseur des musulmans dont les droits sont bafoués aux quatre coins du monde, jouant tant sur la corde frères musulmans, tant sur la corde panislamique lorsque cela lui permet d’utiliser leurs réseaux établis afin de renforcer sa stature régionale et internationale.[7] Ainsi, le pays musulman dans lequel la construction de mosquées a le plus explosé depuis 15 ans[8] avait-il amorcé la restitution d’églises devenues musées au culte coranique comme Sainte-Sophie de Nicée en 2011 et Sainte-Sophie de Trébizonde en 2013. Sainte-Sophie de Constantinople était donc la suite logique du processus entamé, tout en revêtant un symbole historique fort pour le monde occidental et chrétien, ainsi que pour les minorités turques. Erdogan en a profité pour marquer les esprits du monde musulman en annonçant dans son communiqué en arabe que la mosquée Ayasofya était annonciatrice de la prochaine « libération de la mosquée Al-Aqsa » de Jérusalem sous contrôle israélien. Il est intéressant de noter que cette phrase ne figure pas dans la version anglophone du communiqué, plus consensuelle, démontrant ainsi que le message adressé aux locuteurs de la langue de la révélation faite à Mohammed est fondamentalement différent de celui adressé au monde occidental. Cependant, la requalification de Sainte-Sophie doit davantage être analysée comme une instrumentalisation de la religion à des fins nationalistes et expansionnistes plutôt qu’au service de l’islam en tant que tel.

Erdogan à la conquête de la Méditerranée orientale

Si les dirigeants politiques et religieux du monde entier ont réagi à l’annonce de la requalification d’Ayasofya, leur prise de parole est souvent restée superficielle, basée sur des sentiments ou bien sur la légalité et la légitimité de la décision. Et pour cause, l’événement ne doit pas être analysé en tant que tel, sorti du contexte géopolitique dressé par Erdogan ces derniers mois. La lutte historiographique décrite plus haut va de pair avec le positionnement militaire néo-ottoman agressif engagé en Méditerranée orientale, d’un côté vis-à-vis de la Grèce et Chypre dont bon nombre d’îles et d’eaux territoriales sont revendiquées par la Turquie faisant suite à l’accord de Sèvres, et de l’autre côté vis-à-vis du monde occidental par lequel elle se sent muselée et plus particulièrement de la France, pays sur le territoire duquel a été signé le traité du déshonneur.

Ainsi, la situation en Syrie et en Libye, le positionnement favorable de la Turquie sur le dossier des migrants vis-à-vis de l’Union européenne, les violations répétées des souverainetés grecque et chypriote et les provocations militaires crescendo envers la France contribuent à la réalisation de la promesse du président turc de rétablir l’empire ottoman en 2024, non seulement dans l’imaginaire collectif, mais aussi en termes de territoire. Pour les plus dubitatifs d’entre nous, l’historien Olivier Bouquet nous relate une série d’événements datant de mai dernier : « Lors de la commémoration de la prise de Constantinople […], la 48ème sourate du Coran (« La conquête ») a été lue à Sainte-Sophie. Le même jour, des forages ont été annoncés dans l’espace maritime grec. L’un des navires chargés de l’opération a pour nom Fatih (« le conquérant »). Dans un jeu de bascule à l’attention de l’opposition kémaliste et au-delà, les quatre zones de forage se nomment « Ne » « Mutlu » « Türküm » « Diyene » : « heureux celui qui peut se dire turc ». »[9]

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Ce qui a de quoi faire pâlir, ce n’est donc pas le symbole que constitue Sainte-Sophie, mais bien l’ambition néo-ottomane expansionniste d’Erdogan. Ce dernier teste les limites du monde occidental. Excepté le président français Emmanuel Macron et quelques rares dirigeants européens, il n’a pour le moment pas rencontré de résistance, ce qui le conforte dans sa vision de l’avenir. La question n’est donc pas jusqu’où Erdogan est prêt à aller, fort de son budget de la Défense en hausse de 16% cette année, mais bien jusqu’où les pays occidentaux vont se laisser marcher sur les pieds.

[1] J.-F. Pérousse (2020). Turquie. Le mauvais film de la « reconquête » de Sainte-Sophie ; Orientxxi.info ; 23 juillet 2020.

[2] V. Toranian (2020). Quand Erdogan convertit de force Sainte-Sophie à l’islam ; Revue des deux mondes ; 15 juillet 2020.

[3] O. Bouquet (2020). En Méditerranée, Recep Tayyip Erdogan cherche une revanche néo-ottomane ; Le Monde ; 3 juillet 2020.

[4] J.-F. Pérousse (2020).

[5] A. Bonzon dans P. Sugy (2020). La réislamisation de la basilique Sainte-Sophie supposera de recouvrir les fresques et le mosaïques ; Le Figaro ; 16 juillet 2020.

[6] V. Toranian (2020).

[7] J.-P. Filiu (2020). Jusqu’où ira l’islamo-nationalisme d’Erdogan ?; Le Monde ; 19 juillet 2020.

[8] A. del Valle (2020). Réislamisation de Sainte-Sophie : Erdogan avance son projet de renaissance de l’empire ottoman ; Valeurs actuelles ; 28 juillet 2020.

[9] O. Bouquet (2020).