Moyen-Orient

L’influence des Frères musulmans sur la politique régionale de la Turquie – par Ana POUVREAU

Ana Pouvreau – Spécialiste des mondes russe et turc, chercheur en sciences politiques, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques. Elle est auditrice de l’IHEDN et éditorialiste à l’institut FMES.

Le président de la République de Turquie, Recep Tayyip Erdogan et l’Émir du Qatar, Cheikh Tamim Ben Hamed al-Thani. Ankara. Janvier 2018.
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Fondée en 1928 en Egypte, par Hassan el-Banna[1], en réaction à la présence coloniale britannique dans la région, la Société des Frères musulmans appelle à la régénération de l’islam. Elle a promu, dès son origine, la réislamisation de la société égyptienne et l’instauration d’un Etat fondé sur la Charia[2]. Opposée à la laïcisation des sociétés du Moyen-Orient – à savoir, la sécularisation des institutions – et au nationalisme arabe, cette idéologie à vocation universelle, poursuit – tout comme le salafisme – un double objectif : celui du rétablissement du Califat aboli par Atatürk en 1924 et l’avènement de « l’Oumma (communauté des croyants) islamique transfrontalière »[3] à l’échelle planétaire. Progressivement, le « frérisme » est devenu un des mouvements islamistes sunnites contemporains les plus militants et les plus puissants au monde, en dépit des persécutions massives dont il a fait l’objet dans plusieurs pays depuis sa création.

L’évolution récente du mouvement depuis 2011 a fait de la Turquie, un pôle de rayonnement pour les Frères musulmans et un refuge pour ses sympathisants. L’actuel président Recep Tayyip Erdogan, a rejoint dès les années 1970, la mouvance islamiste de Necmettin Erbakan[4], fondateur du Milli Görus (« Vision nationale »), proche des Frères musulmans. Il a apporté son soutien, dès le début, à Mohamed Morsi, également issu du courant frériste et qui avait été élu président lors des élections présidentielles égyptiennes en juin 2012. Ce dernier a institué une véritable « frérisation » de l’Etat égyptien, selon l’expression de Gilles Kepel[5], dès juillet 2012. En réaction, le mouvement de protestation Tamarrod (« Rébellion »), hostile aux Frères musulmans, a provoqué, par le biais de « méga-manifestations », sa destitution[6]. Lors d’un coup d’Etat, le 3 juillet 2013, Mohamed Morsi a été renversé par l’armée égyptienne avec le soutien de l’Arabie saoudite, puis incarcéré par le nouveau pouvoir incarné par Abdel Fattah al-Sissi. Une répression implacable s’est abattue sur ses partisans, parmi lesquels plus d’un millier d’entre eux ont été tués lors des massacres de Rabaa et Nahda[7], tandis qu’une minorité a trouvé refuge en Turquie (notamment à Yenibosna, une banlieue d’Istanbul) et au Qatar[8] (à l’instar du prédicateur d’origine égyptienne et leader incontesté des Frères musulmans, Youssef alQaradawi, réfugié dans l’émirat pendant des décennies). Dans un tel contexte, la pérennité du mouvement est actuellement assurée grâce à l’action conjointe de la Turquie et du Qatar, où il est soutenu par le cheikh Tamim ben Hamad Al Thani. Cependant, depuis 2014, la pression exercée sur le Qatar par l’Arabie saoudite et d’autres États du Golfe ont conduit le gouvernement de Doha à demander à plusieurs Frères musulmans de quitter le pays. La Turquie s’est déclarée prête à les accueillir. Ce soutien turc au mouvement aura indubitablement pour effet de modeler le paysage politique et géostratégique de l’ensemble de la région.

  • La lutte des Frères musulmans pour la suprématie face au salafisme

L’influence de la confrérie dans la région a été manifeste à la suite des « printemps arabes » survenus en 2011, avec l’arrivée au pouvoir de candidats issus de partis puisant leurs racines dans l’idéologie du mouvement, tels que Ennahdha (Mouvement de la Renaissance) en Tunisie, le Parti de la liberté et de la justice en Egypte ou le Parti de la justice et du développement (PJD) au Maroc. Depuis plusieurs années, les Frères musulmans jouent également un rôle important au sein de groupes rebelles armés libyens, yéménites et syriens[9].

 

Cependant, à la suite de leur renversement en Egypte, ils se trouvent « dans la situation la plus compliquée de leur histoire », selon Stéphane Lacroix, spécialiste du monde arabe. « La maison mère, en Egypte, est en lambeaux », écrit-il. Le leadership se partagerait donc entre la Turquie et le Qatar. Dans ces deux pays, il estime qu’ « il s’est créé là-bas une sorte d’internationale frériste, avec des Egyptiens, des Turcs, des Syriens, des Libyens, etc. Ce sont les seules capitales de la région où les Frères musulmans peuvent s’exposer et tenter de s’organiser politiquement »[10].

 

Une intensification de la lutte sans merci, qui oppose les Frères musulmans à leurs adversaires soutenus de par le monde par l’Arabie Saoudite, s’annonce, « chacune œuvrant pour prendre la main sur l’Islam dans le monde arabe »[11]. Après la mort de Mohamed Morsi, le 17 juin 2019, cette évolution se confirme. Elle avait déjà été aggravée fin 2018, à la suite de l’assassinat effroyable au consulat d’Arabie saoudite à Istanbul, du journaliste saoudien, Jamal Khashoggi – qui, dans le passé, fut membre des Frères musulmans[12]– par un commando présumé de 15 agents saoudiens commandités par Riyad,

 

En soutenant le mouvement frériste, la Turquie réactive son influence non seulement dans son ancienne zone de domination ottomane, mais également dans la diaspora turque à l’étranger étant donné l’activisme de la confrérie. De plus, ce positionnement nourrit son ambition de devenir la principale force avec laquelle il faut compter au Moyen-Orient et dans le monde musulman. Les motivations du Qatar sont différentes : d’une part, ce dernier a besoin de la Turquie pour protéger sa souveraineté ; d’autre part, l’engagement du Qatar en faveur du mouvement constitue « une police d’assurance contre l’opposition politique d’inspiration religieuse dans le petit État où les Frères musulmans se sont dissous volontairement en 1999 »[13].

 

  • L’alliance turco-qatarie et la défense des Frères musulmans

Depuis 2011, la Turquie et le Qatar partagent de nombreux objectifs communs en matière de politique étrangère, qu’il s’agisse des évolutions en l’Egypte, en Libye, en Syrie et également en ce qui concerne le Hamas, issu des Frères musulmans, que les deux pays soutiennent et refusent de qualifier d’organisation terroriste. Concernant la Syrie, le journaliste turc Fehim Tastekin rappelle que les deux pays ont conjointement contribué à la formation de la branche civile de l’opposition syrienne, le Conseil national syrien (CNS), et de sa branche militaire, l’Armée syrienne libre (ASL). Lorsque cette approche s’est écartée de l’approche américano-saoudienne comme en témoigne la rivalité qui s’est développée lors du reformatage de l’opposition en coalition nationale syrienne et de l’ASL en Conseil militaire supérieur, les deux pays ont continué à se soutenir mutuellement[14].

La Turquie protège l’existence du Qatar, régulièrement menacée par l’Arabie saoudite depuis les années 1920. Pour rappel, cette dernière a rompu ses relations diplomatiques et fermé sa frontière avec l’émirat qatari en juin 2017. Depuis 2012, la Turquie et le Qatar sont liés par un accord de coopération militaire et de ventes d’armement. En 2014, cette coopération s’est étendue à l’entraînement des forces et à la possibilité de déploiements mutuels comme en a témoigné l’arrivée du premier contingent turc en octobre 2015 à Doha et la mise en place d’un commandement de forces interarmées entre le Qatar et la Turquie (Qatar-Turkey Combined Joint Force Command, QTCJFC)[15]. En 2016, était annoncée la construction d’une base militaire turque permanente au Qatar, devant permettre à la Turquie de disposer à terme d’une présence militaire d’environ 3 000 soldats dans le Golfe. En mars 2018, un accord a été signé concernant l’établissement d’une base navale turque au Qatar[16], tandis que des ventes de drones, de véhicules blindés turcs et de bâtiments de surface étaient annoncées[17].

Réciproquement, le Qatar a apporté son soutien financier à la Turquie lors de la grave crise financière qui secoua le pays en 2018.

 

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Ces développements illustrent la rivalité manifeste entre la Turquie et l’Arabie saoudite pour la prééminence au sein du monde sunnite. Et inévitablement, cette division ne peut que contribuer à exacerber les tensions dans un environnement déjà déstabilisé par l’antagonisme entre Sunnites et Chiites.

[1] Hassan el-Banna est le grand-père de l’islamologue helvético-égyptien, Tariq Ramadan.
[2] Anne-Lucie Chaigne-Oudin : « Frères musulmans », Les Clés du Moyen-Orient, 9 mars 2010. [https://www.lesclesdumoyenorient.com/Freres-musulmans.html]
[3] Alexandre del Valle, « Du mythe du Califat au totalitarisme islamiste », Atlantico, 13 juin 2016. [https://www.atlantico.fr/rdv/2729098/du-mythe-du-califat-au-totalitarisme-islamiste-alexandre-del-valle]
[4] Necmettin Erbakan (1926-2011) fut Premier ministre de juin 1996 à juin 1997, avant d’être poussé à démissionner sous la pression de l’armée.
[5] Ghada Hamrouche: “Gilles Kepel : “Tout le monde est aujourd’hui dans le “c’est de ta faute que Daech a été créé” », HuffPost Algérie, 9 novembre 2014.
[6] Benjamin Barthe : « Egypte : les apprentis sorciers de Tamarrod », Le Monde, 17 juillet 2013. [https://www.lemonde.fr/a-la-une/article/2013/07/17/egypte-les-apprentis-sorciers-de-tamarrod_3448677_3208.html]
[7] “All According to Plan -The Rab’a Massacre and Mass Killings of Protesters in Egypt”, Human Rights Watch, 12 août 2014. [https://www.hrw.org/report/2014/08/12/all-according-plan/raba-massacre-and-mass-killings-protesters-egypt]. Voir également: Nadéra Bouazza: « Égypte : la répression des «Frères» dénoncée dans un rapport accablant », Le Figaro, 13 août 2014. [http://premium.lefigaro.fr/international/2014/08/13/01003-20140813ARTFIG00289-egypte-la-repression-des-freres-denoncee-dans-un-rapport-accablant.php]
[8] En Egypte, les Frères musulmans ont été déclarés organisation terroriste fin 2013. Le parti de Mohamed Morsi, le Parti de la liberté et de la justice, a été dissout en août 2014. La confrérie est également considérée comme une organisation terroriste notamment par l’Arabie saoudite, Barhein, les Emirats arabes unis, la Russie et la Syrie.
[9] Alexandre del Valle : « Après la mort de Mohamed Morsi, quel avenir pour les Frères musulmans? », Figarovox, 20 juin 2019. [http://premium.lefigaro.fr/vox/monde/apres-la-mort-de-mohamed-morsi-quel-avenir-pour-les-freres-musulmans-20190620]
[10] Luc Mathieu, Entretien avec Stéphane Lacroix : « Les Frères musulmans sont dans la situation la plus compliquée de leur histoire », Libération, 18 juin 2019. [https://www.liberation.fr/planete/2019/06/18/les-freres-musulmans-sont-dans-la-situation-la-plus-compliquee-de-leur-histoire_1734582]
[11] Emmanuel Razavi : « Comment le Qatar est devenu le trésor de guerre de l’offensive turque pour s’imposer en nouvelle championne du monde musulman », Atlantico, 27 mars 2019. [https://www.atlantico.fr/decryptage/3569153/comment-le-qatar-est-devenu-le-tresor-de-guerre-de-l-offensive-turque-pour-s-imposer-en-nouvelle-championne-du-monde-musulman-emmanuel-razavi]
[12] Tamara Cofman Wittes: On Jamal Khashoggi, the Muslim Brotherhood, and Saudi Arabia”, Brookings Institution, 19 octobre 2019. [https://www.brookings.edu/blog/order-from-chaos/2018/10/19/on-jamal-khashoggi-the-muslim-brotherhood-and-saudi-arabia/]
[13] Bahauddin Foizee, “Shared regional agendas are stimulating the rapid rise of Turkey-Qatar cooperation”, Middle East Monitor, 1er avril 2017. [https://www.middleeastmonitor.com/20170401-shared-regional-agendas-are-stimulating-the-rapid-rise-of-turkey-qatar-cooperation/]
[14] Fehim Tastekin: “Turkey, Qatar strengthen economic ties”, Al-Monitor, 9 mai 2014. [https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2014/05/turkey-qatar-economic-ties-strengthen.html]
[15] Yunus Paksoy:  “Turkish Military in Qatar: Bonds of Mutual Trust”, Daily Sabah, 12 juin 2018. [https://www.dailysabah.com/feature/2018/06/13/turkish-military-in-qatar-bonds-of-mutual-trust]
[16] “Qatar signs Turkey naval military base agreement”, Middle East Monitor, 14 mars 2018.
[https://www.middleeastmonitor.com/20180314-qatar-signs-turkey-naval-military-base-agreement/]
[17] “Turkish defense companies clinch key deals in Qatar”, Hurriyet Daily News, 14 mars 2018. [http://www.hurriyetdailynews.com/turkey-to-build-two-training-warships-for-qatar-navy-128714]

 

 

Approbation du gazoduc Chypre-Egypte : escalade des tensions en méditerranée orientale

Le 04 juillet 2019, la construction d’un gazoduc sous-marin reliant l’île de Chypre à l’Egypte a été approuvé par le président égyptien, Abdel Fattah Al-Sissi ; la décision a été publiée au journal officiel égyptien. Cela fait suite à l’accord d’origine signé le 19 septembre 2018 entre l’Egypte et Chypre dans le but de développer les exportations chypriotes. Ce pipeline acheminera le gaz chypriote depuis le gisement baptisé Aphrodite vers l’Egypte où il sera liquéfié puis réexporté vers l’Europe.

Les gisements d’hydrocarbures en méditerranée orientale sont un enjeu stratégique complexe. Ces hydrocarbures étant répartis entre Chypre, le Liban, Israël et l’Egypte, la question de l’exploitation se pose. Le tracé de la frontière entre Israël et le Liban pose en effet problème. Mais la question chypriote et la présence turque à Chypre restent le principal facteur de tensions en méditerranée orientale.

Le Liban et Israël se disputent une zone de 850 km2 riche en ressources gazières : Israël n’étant pas membre de la convention de Montego Bay (1982), le pays ne reconnait pas les zones économiques exclusives (ZEE) établies par le traité. Un accord doit donc être trouver pour délimiter les ZEE des deux pays. Cette zone pourrait présenter un risque d’escalade entre les deux Etats car le Hezbollah libanais s’est déclaré prêt à recourir à la violence dans le but d’empêcher Israël de siphonner les ressources avant qu’un accord soit conclu.

De son côté la Turquie ne reconnaît pas la République de Chypre : pour Ankara la ZEE chypriote n’a donc pas lieu d’être et le gouvernement ne peut pas en exploiter les ressources, qui appartiendrait donc au nord de l’île, la République turque de Chypre du Nord (RTCN) – reconnue uniquement par la Turquie. Puisqu’Ankara ne reconnait pas la République de Chypre, elle ne reconnait pas non plus les accords passés par la République de Chypre avec des compagnies pétrolières dans le but d’exploiter les gisements. La Turquie interdit à Nicosie toute prospection tant que la question chypriote n’est pas résolue.

Ankara a commencé à explorer les fonds marins à l’ouest de Chypre. Cette zone, qui fait partie de la ZEE chypriote, est revendiqué par la Turquie comme faisant partie du plateau continental turque, lui permettant donc d’exploiter les ressources. Ces opérations sont considérées comme illégales au regard du droit de la mer : l’Union Européenne et les Etats-Unis ont opposé leurs protestations.

La construction du gazoduc Chypre-Egypte est également un enjeu stratégique pour cette dernière. L’Egypte qui doit importer son gaz depuis 2015 est redevenu énergétiquement indépendant depuis la découverte du gisement Zohr, et le pipeline chypriote lui permettra de redevenir un exportateur de gaz. Les ressources israéliennes permettront également à l’Etat hébreu de se positionner comme un pays exportateur, et Israël se rapproche du Caire afin de pouvoir exporter ses ressources par l’Egypte qui a les installations nécessaires pour liquéfier le gaz. Ce gaz sera exporté en priorité vers l’Europe, permettant à cette dernière de diversifier son approvisionnement gazier afin d’atténuer sa dépendance énergétique envers la Russie.

Deux jours après l’approbation du gazoduc, le ministre de l’énergie turc a annoncé qu’un second navire d’exploration débutera des opérations d’explorations dans les eaux chypriotes dès la semaine prochaine.

La construction de ce gazoduc et la multiplication des explorations risquent donc d’envenimer davantage les relations entre la Turquie et l’Egypte, déjà mises à mal par la chute de la confrérie des Frères musulmans en 2013, soutenue par la Turquie.

La question du partage des hydrocarbures de méditerranée orientale divise une région fragilisée par les conflits. Cet enjeu a déjà été source d’incidents, notamment début 2018 lorsque la marine turque a refusé à un pétrolier italien l’accès aux gisements chypriotes. Bien que ces manœuvres d’intimidation aient violé le droit international, aucun affrontement n’a été à déploré pour l’instant. Si l’escalade de violence ne semble pas être le scénario le plus probable à ce stade, les hydrocarbures sont un facteur de bouleversement dans les relations entre Etats de méditerranée orientale. C’est pour cette raison que l’institut FMES a fait des recompositions géopolitiques liées à ces hydrocarbures et leurs possibles évolutions le sujet de la 29ème session méditerranéenne des hautes études stratégiques (SMHES).

 

Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi. Tous droits réservés.

 

Dépassement de la limite prévue d’uranium enrichi : l’accord sur le nucléaire iranien en péril

En 2015, la Chine, les Etats-Unis, la Russie, la France, le Royaume-Uni et l’Allemagne (groupe du « 3+3 ») ont signé avec l’Iran un accord sur le nucléaire (Joint Comprehensive Plan of Action, JCPoA). En échange d’une levée des sanctions qui fragilisaient grandement son économie, l’Iran s’est engagé à ne pas chercher à acquérir la bombe atomique et à réduire de manière drastique son programme nucléaire. Ces mesures sous-entendaient alors la limitation du stock d’uranium enrichi à 300 kg, le but étant que le pays n’atteigne jamais la quantité d’uranium enrichi nécessaire lui donnant accès à la bombe nucléaire.

Dans sa politique de rupture avec celle de son prédécesseur, Donald Trump a décidé le retrait américain de l’accord de Vienne. Cette stratégie s’inscrit dans une forme de réassurance de l’Etat d’Israël, principale cible de l’Iran, et dans un soutien réaffirmé de l’Arabie saoudite. L’Iran se retrouve isolé, notamment par la reconduite des sanctions économiques afférentes à ce retrait. Téhéran a menacé de violer certaines dispositions de l’accord si ses partenaires – encore parties à l’accord et ayant affiché la volonté de le maintenir – ne l’aidaient pas à sauver l’accord de Vienne. Le levier iranien se concentre sur l’augmentation des réserves d’uranium enrichi de la République islamique. Le mercredi 3 juillet, le Président de la République islamique Hassan Rohani a confirmé l’intention de l’Iran de produire, à compter du 7 juillet prochain, de l’uranium enrichi à un degré supérieur au seuil fixé dans l’accord actuellement de 3.67. L’Iran questionne également l’INSTEX – outil créé par les Etats européens afin de contourner les menaces américaines en cas de commerce avec l’Iran – n’a pas donné de résultat à ce stade, marquant l’impuissance de l’UE face au rapport de force commercial américain

Selon Téhéran, il ne s’agit pas d’une violation de l’accord mais d’une réponse au retrait américain et au rétablissement des sanctions. L’accord stipule en effet que si l’un des signataires de l’accord ne respecte pas ses engagements, les autres partenaires peuvent en faire de même.

En réaction, les ministres des affaires étrangères de la France, de l’Allemagne et du Royaume-Uni ainsi que la Haute représentante de l’Union européenne, dans un communiqué conjoint, se sont dits « extrêmement préoccupés par l’annonce de l’Iran ». Ils considèrent que la décision iranienne « remet en question un instrument essentiel de la lutte contre la prolifération nucléaire ». Appelant l’Iran à « revenir sur cette décision et à s’abstenir de toute mesure supplémentaire », ils sont rejoints par le chef de la diplomatie russe qui prie le pays de ne « pas céder aux émotions et de respecter les dispositions essentielles de l’accord ». Quant à la Chine, elle « déplore » la décision iranienne mais souligne, dans un contexte tendu des relations sino-américaines, la « pression américaine » qui représente une « source des tensions actuelles ». De leur côté, les Etats-Unis par la voix de son secrétaire d’Etat considère que l’Iran, le « plus grand pays parrain du terrorisme dans le monde » continue à enrichir son programme nucléaire « pour extorquer la communauté internationale et menacer la sécurité de la région ». Et Mike Pompeo de poursuivre : « Les États-Unis sont déterminés à négocier un nouvel accord global avec le régime iranien afin de résoudre les menaces qui pèsent sur lui pour la paix et la sécurité internationales. » Quant au Président américain Donald Trump, il estime que l’Iran « joue avec le feu ».

La logique du Président américain est de faire plier le pays et de le forcer à se rasseoir à la table des négociations afin d’obtenir un nouvel accord plus ambitieux que celui de 2015. Par le biais des sanctions, l’administration Trump pense être en mesure de créer un changement de régime. Pour l’instant les décisions américaines accroissent le ressentiment iranien à l’égard des Etats-Unis et renforce la ligne dure à Téhéran. Pour autant, les conséquences d’une arme nucléaire iranienne conduiraient naturellement à une recrudescence des tensions dans une région déjà tendue du fait des déchirements entre Téhéran et ses voisins saoudien et israélien, alliés des Etats-Unis. Dans un tel scénario le pays concrétiserait les dénonciations de ses adversaires et deviendrait véritablement la menace principale au Moyen-Orient.

Hassan Rohani, président de la République Islamique d’Iran.
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Erdogan échoue à Istanbul – par Mustapha Benchenane

Recep Tayyip Erdogan et Ekrem Imamoglu.
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Le Parti de la Justice et du Développement (AKP) est arrivé au pouvoir en Turquie en novembre 2002. Depuis cette date, il a remporté toutes les élections. Or, le candidat de l’opposition – Ekrem Imamoglu – est sorti vainqueur des urnes et devient maire d’Istanbul, ville qui a servi de tremplin à Erdogan dans sa stratégie de conquête du pouvoir en Turquie.

Cette défaite marque-t-elle le début d’un processus irréversible menant à une alternance au niveau national ?

UNE DÉFAITE ÉLECTORALE SIGNIFICATIVE

Erdogan l’avait lui-même dit en 2017 : « Si nous calons à Istanbul, nous trébucherons en Turquie.  Mais si nous tenons fermement Istanbul, aucune force ne pourra nous détruire, ni en Turquie, ni dans le monde ». Pourquoi Istanbul est-elle un enjeu majeur dans la lutte pour le pouvoir en Turquie ?

C’est une ville de 16 millions d’habitants. Elle concentre un tiers de la richesse nationale. Son budget est de 60 milliards de livres turques, soit 9,1 milliards d’euros. Qui tient cette ville peut se servir de moyens financiers considérables pour se constituer une « clientèle » importante par la distribution de subventions à des associations, à des fondations etc. Ces moyens sont dorénavant entre d’autres mains, celle de l’opposition. C’est aussi une ville symbole, une ville « vitrine ». Avant l’arrivée de l’AKP au pouvoir, la droite kémaliste en avait fait sa porte d’entrée dans l’Union européenne ou du moins un vecteur de sa candidature : la Turquie moderne, ouverte sur le monde, occidentalisée… À l’époque, les Occidentaux y ont cru sans se rendre compte que cette Turquie-là ne correspondait pas à la Turquie profonde, celle de l’Anatolie.À tous égards cette consultation électorale était importante.

À l’issue du premier scrutin qui s’est déroulé le 13 juin, le candidat de l’opposition l’avait emporté avec 13000 voix d’avance sur son adversaire Binali Yildirim, ancien Premier ministre d’Erdogan. Le pouvoir a exercé des pressions sur la « Haute commission électorale » et a obtenu l’annulation de ce premier scrutin. Le deuxième scrutin s’est déroulé le 23 juin et a vu la confirmation de la victoire de Ekrem Imamoglu avec 54% des suffrages exprimés, soit cette fois-ci, plus de 800000 voix d’écart en sa faveur.

Il a remporté cette victoire en menant une campagne intelligente : il s’est allié avec les nationalistes du Bon parti (IYI), et il a obtenu l’appui du Parti Démocratique du Peuple (HDP), pro kurdes. De sa prison, le leader kurde Selahattin Demirtas a appelé ses partisans à voter pour le candidat de l’opposition. Il faut savoir que près de 3 millions de Kurdes vivent à Istanbul. Bien qu’étant favorable à la laïcité, E.Imamoglu a cité « Allah » dans ses discours et il n’a pas hésité à réciter un passage du Coran. Il a donc compris que l’on ne pouvait pas, en Turquie, ignorer la dimension religieuse de l’identité turque. En revanche, la campagne électorale de son adversaire n’a reculé devant aucun stratagème de la propagande : il a été accusé son adversaire d’être grec, donc du « parti de l’étranger », de soutenir le « terrorisme » et sa victoire au premier scrutin a été présentée comme le résultat d’« un complot ourdi depuis l’étranger ».

Mais cette victoire de l’opposition s’explique avant tout par une situation économique nettement dégradée depuis quelques années. En effet, Erdogan a pratiqué une politique redistributive en faveur des populations défavorisées aussi longtemps que la croissance économique lui en donnait les moyens. Mais depuis quelques années, la tendance s’est inversée et la Turquie traverse une période difficile.

La livre turque a perdu 40% de sa valeur par rapport au dollar en 2018 et 2019. L’inflation était de 20% il y a un mois, et de 30% pour les produits alimentaires. Cela pèse lourdement sur les budgets des familles modestes. Le taux de chômage est de 14,7% de la population active et on compte 5 millions de chômeurs. Quant à la ville d’Istanbul, son endettement s’élève à 3,3milliards d’euros.

Cela explique en grande partie le résultat des élections et la perte d’Istanbul par l’AKP dont on estime à 4% ses partisans qui, au dernier scrutin, ont voté pour le candidat de l’opposition. Le volet économique a donc été décisif à Istanbul, comme il le sera pour les prochaines élections présidentielles en 2023.  On constate que plus le pouvoir est en difficulté, plus il se crispe et devient autoritaire au dedans et imprévisible au dehors.

UN POUVOIR AUTORITAIRE AU DEDANS ET IMPRÉVISIBLE AU DEHORS

En 2013, le pouvoir a décidé de transformer un parc à Istanbul en complexe immobilier. Cela a provoqué des manifestations massives d’une partie de la population. C’est ce que l’on a appelé les manifestations de Gezi du nom de la place où elles se déroulaient. Ces mécontents ont été accusés de fomenter une opération visant « au renversement du gouvernement Turc » et ils furent durement réprimés.

En 2016, les partisans de Gülen, un ancien allié de Erdogan, ont été accusés d’avoir tenté de prendre le pouvoir par un coup d’Etat militaire. Cet épisode a été l’occasion pour Erdogan de lancer une vaste opération de contrôle de l’armée et de la fonction publique. Cela s’est traduit par des milliers d’arrestations et de révocations de fonctionnaires dans tous les secteurs et toutes hiérarchies confondues.

Afin de donner à son penchant autocratique une base « légale », Erdogan a fait réviser la constitution pour établir un régime « présidentiel » lui permettant de réunir entre ses mains quasiment tous les pouvoirs. Quant à sa politique étrangère, on peut l’analyser en tenant compte de deux facteurs : l’un relève de la politique intérieure et concerne les Kurdes. En cette matière, il y a un consensus entre les nationalistes Kémalistes et les islamistes de l’AKP : toute revendication autonomiste de la part des Kurdes de Turquie doit être combattue par tous les moyens. Le pouvoir en place est donc attentif à tout ce qui concerne cette question partout où, dans la région, il y a des Kurdes : en Irak, en Syrie, en Iran. D’où l’intervention militaire de la Turquie dans le Kurdistan syrien. Pour Ankara, les Kurdes de ce pays et leur organisation ne sont que l’annexe du PKK, parti des Kurdes de Turquie, considéré comme une organisation terroriste.

Le second facteur tient à la prise de conscience de l’ensemble de la classe politique turque des obstacles insurmontables pour l’adhésion de leur pays à l’Union européenne. Ils pensent avoir compris que les Européens ne veulent pas de la Turquie, pays musulman, dans un ensemble culturellement différent.

C’est ce qui explique, du moins en grande partie, le redéploiement de la politique étrangère de Erdogan vers « l’espace ottoman » et principalement dans l’environnement moyen oriental de la Turquie.

Cette nouvelle orientation se traduit par des initiatives et des actions parfois confuses. Par exemple, les ingérences de Ankara dans la guerre civile syrienne. Au minimum, il est indéniable qu’il y a eu complaisance à l’égard des « djihadistes ». Les autorités les ont laissé transiter par la Turquie pour aller se battre contre le régime de Bachar El Assad. En Égypte, Erdogan a condamné le coup d’Etat du Maréchal El Sissi qui a renversé le président Morsi élu au suffrage universel. De même, bien qu’étant membre de l’OTAN, la Turquie a décidé d’acheter à la Russie son système de défense antiaérienne S400. Dans ce domaine, Erdogan veut faire comprendre que son pays doit retrouver une pleine et entière liberté d’action en fonction de l’analyse qu’il fait des intérêts vitaux et stratégiques de celui-ci.

 

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Erdogan mène au dedans comme au dehors un politique qui incommode de plus en plus d’acteurs. Au plan intérieur, la conjonction de la crise économique et de la répression exacerbe les contradictions dans tous les domaines. Pour ce qui relève de la politique extérieure, la Turquie compte aujourd’hui plus de pays qui s’inquiètent de ses initiatives que de pays « amis ». C’est ainsi que ses actions contrarient celles de la Russie, de l’Iran, d’Israël, de l’Egypte, des Etats-Unis.Ce sont là autant d’indicateurs de l’affaiblissement du régime.

Election municipale à Istanbul : la défaite du parti d’Erdogan

Ekrem Imamoglu dimanche 23 juin.
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Après le premier scrutin du 31 mars dernier annulé par la Haute commission électorale, les Stambouliotes se sont de nouveau rendus aux urnes dimanche 23 juin pour élire le nouveau maire d’Istanbul. Invoquant des fraudes, le parti de la justice et du développement (AKP), d’obédience islamo-conservatrice, avait en effet convaincu la commission d’invalider un résultat qui donnait le candidat de l’opposition gagnant.

Ekrem Imamoglu, candidat du Parti républicain du peuple (CHP) – plus vieux parti politique turc – a remporté l’élection municipale avec 54% des suffrages, devançant de 800 000 voix Binali Yildirim, ancien ministre issu de l’AKP soutenu par le président Recep Tayyip Erdogan. Les résultats du 31 mars donnaient une petite marge au CHP mais la victoire s’est renforcée le 23 juin.

A l’origine maire d’arrondissement, Ekrem Imamoglu a su s’imposer et rassembler l’opposition turque. Laïc, libéral et issu du centre-gauche, il a également recueilli les voix de la minorité kurde de la capitale économique. Le nouveau maire d’Istanbul a déclaré après l’annonce des résultats : « Ce n’est pas seulement un candidat, ni un parti, mais toute la Turquie qui a remporté les élections ». Il s’est par la même engagé à gouverner la ville avec « justice et amour au lieu de l’arrogance et de l’aliénation ».

Dès le résultat connu, les scènes de liesse se sont multipliées à travers les différents quartiers de la ville, la rue célébrant « le retour de la démocratie ». Cette victoire fait ainsi renaitre l’espoir chez les opposants d’Erdogan.

Après la conquête d’Ankara et de plusieurs villes importantes, cette nouvelle victoire de l’opposition dans la ville la plus riche et la plus peuplée du pays est significative alors que l’AKP régnait sur Istanbul depuis plus de 17 ans. Il s’agit aussi d’un véritable camouflet pour le chef de l’Etat turc – qui a débuté sa carrière à Istanbul en devenant maire de la ville en 1994 – qui vit là sa plus grande défaite électorale. Il avait déjà prévenu ses partisans en août 2017 sur l’importance des élections dans la capitale économique et culturelle du pays : « Si nous calons à Istanbul, nous trébucherons en Turquie. Mais si nous tenons fermement Istanbul, alors aucune force ne pourra nous détruire, ni en Turquie, ni dans le monde ». »  En somme, si « remporter Istanbul, c’est remporter la Turquie » selon lui, des questions sur le futur du président et son parti émergent.

A l’issue des résultats, le candidat de l’AKP, Binali Yildirim, a reconnu sa défaite : « Je félicite mon adversaire. Il est en tête ». Le président de la République a à son tour félicité Ekrem Imamoglu par écrit. Pour la première fois, Recep Tayyip Erdogan ne s’exprime pas en direct après une élection. Toutefois, deux jours après les résultats, Recep Tayyip Erdogan a constaté son échec : « Il est hors de question d’en vouloir à la nation ou de rejeter la faute sur elle. Nous allons examiner les raisons pour lesquelles le 31 mars et le 23 juin, nous n’avons pas réussi à convaincre notre nation. » Il a cependant rappelé que l’AKP détenait la majorité au conseil municipal d’Istanbul.

La défaite du parti présidentiel annonce une nouvelle phase de la politique turque. En gagnant la mairie d’Istanbul, Ekrem Imamoglu incarne le futur candidat de l’opposition lors des élections présidentielles de 2023. Il consacre aussi l’émergence d’une nouvelle génération d’hommes politiques se démarquant de l’AKP qui pâtit du virage autoritaire et nationaliste de son président.

Affaibli, Recep Tayyip Erdogan maintient néanmoins le cap autoritaire. Lundi 24 juin s’est ouvert le procès des 16 manifestants de Gezi de 2013. Accusés d’avoir tenté de « renverser le gouvernement » lors d’un mouvement de contestation, ils risquent la prison à perpétuité. Le procès, qui a suscité des commentaires de la part de l’Union européenne, continue de questionner la Turquie sur le respect des droits de l’homme.

Le processus de réforme des services de renseignement en Turquie – par Ana Pouvreau

Ana Pouvreau – Spécialiste des mondes russe et turc, chercheur en sciences politiques, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques. Elle est auditrice de l’IHEDN et éditorialiste à l’institut FMES.

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Engagés aux côtés des Etats-Unis pendant la Guerre froide afin de contrer l’ingérence soviétique, les services de renseignement turcs, alors sous la houlette des sécularistes, se recentrèrent, après la chute de l’empire soviétique, sur trois ennemis intérieurs principaux : les islamistes, les séparatistes kurdes et l’extrême-gauche.

A l’arrivée au pouvoir, en novembre 2002, du Parti de la justice et du développement (Adalet ve Kalkınma Partisi, AKP), un vaste processus de transformation et  notamment de « civilianisation » de l’appareil d’Etat a été amorcé.

Avec le déclenchement des vagues d’arrestations menées dans le cadre de l’affaire « Ergenekon » à compter de 2007, l’AKP s’est engagé dans une lutte contre « l’Etat profond » (Derin devlet), sorte d’ « Etat dans l’Etat » animant en sous-main « une nébuleuse ultranationaliste »[1] prête à mener des actions subversives et à renverser le pouvoir en place.

En 2014, le gouvernement a fait voter une loi controversée visant à accroître considérablement les pouvoirs de surveillance de l’Organisation nationale du renseignement (MIT, Milli İstihbarat Teşkilatı) et à renforcer simultanément les sanctions pénales à l’encontre des medias révélant des failles ou des abus de la part des services de renseignement.

La tentative de putsch du 15 juillet 2016 a contribué à accélérer les changements. En août 2017, une réforme inédite des services de renseignement a permis, entre autres, le rattachement du MIT au président de la République, alors que depuis 1965, celui-ci était placé sous l’autorité du Premier ministre[2]. Toute entrave au contrôle exercé par le président est ainsi éliminée. Ce dernier peut poursuivre comme il l’entend une lutte multidirectionnelle sans merci à la fois contre les éléments agissant au profit de « l’Etat profond », contre les partisans de l’imam Gülen, accusés d’avoir fomenté le coup d’Etat de 2016[3], tout en continuant à combattre les séparatistes kurdes du PKK, les combattants kurdes des Unités de protection du peuple (YPG) en Syrie[4], ainsi que l’Etat islamique (EI) et enfin les groupuscules d’extrême-gauche tel que le Parti/Front révolutionnaire de libération du peuple (DHKP-C)[5].

  • La transformation du MIT

Afin d’en faire un instrument efficace sous le contrôle de la présidence, Recep Tayyip Erdogan s’est appuyé sur de fidèles collaborateurs nommés à des postes-clés au sein des services de renseignement, tel que Hakan Fidan à la tête du MIT depuis 2010. A l’instar d’autres institutions, le MIT aurait vu ses effectifs militaires chuter au fil des années, passant de 35% en 1990 à 4,5% en 2007[6]. A partir de 2014, l’agence monte en puissance grâce au passage d’une législation qui lui est très favorable.

En avril 2014, la loi N°6532[7] portant modification de la loi de 1983 sur les services de renseignement de l’État et l’Agence nationale du renseignement a été votée. Cette loi a été très critiquée par les ONG, qui ont dénoncé une dérive, une atteinte grave aux libertés civiles et un abus de pouvoir manifeste[8]. Elles attirent l’attention sur le fait que cette loi permet tout d’abord d’exempter de toute poursuite judiciaire les membres du personnel du MIT en cas de graves violations des droits de l’homme telles que la torture, dans l’exercice de leurs fonctions. Elle donne également à l’agence de renseignement un accès sans entrave aux données privées des citoyens, notamment par le biais d’interceptions des communications sans ordonnance d’un tribunal. Par ailleurs, elle prévoit des peines de prison allant de deux à cinq ans si le MIT considère qu’il est entravé par certains individus dans l’exercice de ses fonctions et de son autorité. Ainsi, le fait de ne pas fournir les données privées demandées par l’agence peut être interprété comme une obstruction et être par conséquent puni d’une peine de prison. Par ailleurs, les journalistes, les rédacteurs en chef ou les lanceurs d’alerte, qui publient des informations confidentielles sont passibles d’une peine d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à neuf ans. A noter que cette loi a été votée à la suite de l’affaire d’Etat provoquée par les révélations de journalistes, au mois de janvier 2014, concernant des convois de camions transportant des armes destinées à des groupes islamistes en Syrie et escortés par des équipes du MIT[9].

Après le coup d’Etat du 15 juillet 2016, on constate qu’à la différence des forces armées, le MIT a été peu impacté par les purges massives. Les analystes Metin Gürcan et Megan Gisclon considèrent, pour leur part, que paradoxalement, peu de changements sont intervenus au sein du MIT en réponse directe aux défaillances du renseignement qui ont précédé le déclenchement du putsch. Hakan Fidan a été maintenu dans ses fonctions. En octobre 2016, le MİT limogea seulement 87 personnes (sur 3000 employés) en raison de leurs liens avec les « gülenistes ». En février 2017, ce nombre est monté à quelque 300 personnes.[10] En novembre 2016, des réformes structurelles du MIT sont annoncées. Une réforme post-coup se profile. Le MİT est notamment réorganisé en six départements, une expansion notable.

  • La réforme post-coup d’Etat

Dans le contexte de l’état d’urgence qui suivit les événements du 15 juillet 2016 et dans le sillage du référendum sur la réforme constitutionnelle du 16 avril 2017[11], qui a ouvert la voie à une présidentialisation du régime, le président Erdogan a progressivement concentré les pouvoirs au niveau de la présidence de la République et transformé les chaînes de commandement. A la suite des élections générales (législatives et présidentielle) de juin 2018, le président devient chef du gouvernement.

En août 2017, le décret-loi N°694 introduit des changements majeurs dans l’organisation des pouvoirs. Le MIT, qui était placé sous l’égide du Premier ministre, est désormais rattaché au président de la République[12]. Le chef du MIT ne peut être interrogé qu’avec l’autorisation du président. De plus, ce dernier présidera également le Conseil national de coordination du renseignement (MIIK), qui était auparavant présidé par le chef du renseignement. Alors que, par le passé, le MIT n’était pas autorisé à enquêter sur le personnel du ministère de la Défense et des forces armées (TSK), il dispose désormais du pouvoir sans précédent d’enquêter à tout moment sur tout militaire ou sur toute unité militaire, dont il peut limoger les personnels avec un préavis de deux semaines[13]. En vertu de ce même décret-loi, la Direction des opérations spéciales (placée en 1993 sous l’égide du ministère de la lutte contre le terrorisme) se retrouve désormais sous l’autorité directe du président de la République[14].

 

Autre élément important : une séparation entre le renseignement extérieur (MIT) et le renseignement intérieur (police et gendarmerie) se profile[15].

Cette loi aura un impact considérable sur le fonctionnement des services de renseignement et sur celui des forces armées et de sécurité, car elle confère au MIT une influence sans précédent au cœur de l’appareil d’Etat[16]. Cette législation, qui concerne l’amendement de 12 lois déjà existantes, touche également la justice, les académies militaires et la police (avec le recrutement de 32 000 nouveaux policiers). Elle rend possible, à la demande du ministre des Affaires étrangères et avec l’approbation du président, l’extradition et l’échange avec d’autres pays de ressortissants étrangers condamnés en Turquie).

*****

Fort de ces changements drastiques, le président Erdogan, qui nourrit l’ambition de faire de la Turquie une puissance globale, se trouve désormais en mesure de renforcer et d’étendre l’action de ses services de renseignement à l’étranger.

 

[1] La journaliste Ariane Bonzon, auteure de Turquie, L’heure de vérité, Paris, Empreinte, 2019, évoque « une nébuleuse ultranationaliste composée de membres des services secrets, de militaires putschistes, d’activistes d’extrême droite et de mafieux ».
[2] Et ce en vertu de la Loi No.644 [https://www.mit.gov.tr/english/tarihce.html].
[3] La Turquie demande l’extradition de l’imam Fethullah Gülen en exil aux Etats-Unis. Avant d’être poursuivi, ce prédicateur charismatique a joué un rôle primordial pour faciliter l’accession au pouvoir de Recep Tayyip Erdogan en 2002, par le biais du mouvement Hizmet (« Service »), qui se présente comme un mouvement progressiste mettant l’accent sur l’importance du progrès scientifique et sur la nécessité de construire des passerelles entre l’islam et les autres confessions. Gülen a créé des centaines d’établissements scolaires et un réseau d’entreprises prospères dans différents secteurs en Turquie et à l’étranger.
[4] Les YPG constituent la branche armée du Parti de l’Union Démocratique (PYD).
[5] “DHKP-C’s end in Turkey near, experts say”, Daily Sabah, 2 mars 2019.
[https://www.dailysabah.com/war-on-terror/2019/03/02/dhkp-cs-end-in-turkey-near-experts-say]
[6] Ferhat ÜNLÜ : “MİT’te iç çekişme entrikaya yol açtı”, Sabah, 19 juillet 2007.
[7] Cette loi du 26 avril 2014, qui modifie la loi de 1983 (N°2937) définissant les activités du MİT.
[8] “Turkey: Spy Agency Law Opens Door to Abuse”, Human Rights Watch, 29 avril 2014.
[https://www.hrw.org/news/2014/04/29/turkey-spy-agency-law-opens-door-abuse]
[9] Hélène SALLON : « L’étrange soutien de la Turquie aux réseaux djihadistes de Syrie », Le Monde, 24 janvier 2014. [https://www.lemonde.fr/europe/article/2014/01/24/le-soutien-de-la-turquie-aux-reseaux-djihadistes-en-syrie-fait-polemique_4351164_3214.html]
[10] Metin GÜRCAN et Megan GISCLON: “Turkey’s security sector after July 15: democratizing security or securizing the State?, Turkish Policy Quarterly, hiver 2017.
[11] 18 amendements à la Constitution de 1982 ont été proposés par l’AKP et le parti nationaliste MHP en vue de substituer un régime présidentiel au régime parlementaire existant notamment en supprimant le poste de Premier ministre.
[12] Turkish intelligence agency to report to president”, Anadolu Agency, 25 août 2017.
[https://www.aa.com.tr/en/turkey/turkish-intelligence-agency-to-report-to-president-/893542]
[13] Op.cit. Al-monitor. En ce qui concerne les promotions militaires, les colonels et les généraux pourront être promus sans respecter la durée de service précédemment requise dans leurs rangs actuels, ce qui revient à politiser les promotions en permettant au Parti de la justice et du développement (AKP) au pouvoir de faire avancer les officiers qu’il privilégie par rapport aux officiers supérieurs en attente de promotions
[14] Elise BOZ-ACQUIN : « la réforme des institutions militaires en Turquie », Observatoire de la Turquie et de son environnement géopolitique, septembre 2018, p.16.
[15] Ibid. p.16.
[16] Metin GÜRCAN:  Erdogan hastens executive presidency with new decree (Decree n°694) », Al-monitor, 30 août 2017.
[https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2017/08/turkey-emergency-decree-redesigns-vital-intstitutions.html]

Le Soudan suspendu de l’Union africaine alors que la situation se détériore

Une situation explosive au Soudan.
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Jeudi 6 juin, conformément à ses textes en cas de coup d’Etat, le Conseil de paix et de sécurité de l’UA a suspendu avec effet immédiat le Soudan des activités de l’organisation jusqu’à la mise en place d’une transition. : « Nous décidons, en tant que Conseil, de suspendre à compter de ce jour la participation de la République du Soudan à toutes les activités de l’Union africaine jusqu’à la mise en place effective d’une autorité civile de transition, qui est la seule voie pour sortir de la crise actuelle. » Au nom de l’UA, l’ambassadeur du Sierra Leone et président du Conseil de paix et de sécurité Patrick Kapuwa a déclaré : « Le Conseil imposera automatiquement des mesures punitives sur les individus et les entités qui ont empêché l’établissement d’une autorité civile »

Le 30 avril dernier à Tunis, l’organisation panafricaine avait fixé une période de 60 jours au Conseil militaire soudanais afin de remettre le pouvoir aux civils, faute de quoi le pays serait soumis à des sanctions – des interdictions de visas ou des mesures commerciales en particulier. La suspension fait suite à la quatrième réclamation d’une transition de l’UA depuis le 15 avril – quatre jours après le renversement du président Omar el-Béchir par les militaires à l’issue d’un mouvement de contestation.

Née en décembre 2018 autour du prix de pain, la contestation a pris de l’ampleur, détériorant l’état du pays. La décision de l’UA intervient quelques jours après une vague de répression inédite. En trois jours, au moins 108 personnes ont perdu la vie et plus de 500 ont été blessées selon un comité de médecins proches de la contestation. Ces attaques, perpétrées à l’issue d’un sit-in devant le siège de l’armée lundi 3 juin dans la capitale, sont attribuées à des « milices » appartenant au Conseil militaire. Toutefois, ce dernier a justifié « une opération de nettoyage » et a minimisé le nombre de morts.

Le dossier soudanais suscite l’intérêt de la communauté internationale. L’Arabie saoudite, les Emirats arabes unis et l’Egypte ont appelé au dialogue entre les deux parties du pays – armée et contestataires. En tant que soutiens de taille du Conseil militaire, ces derniers n’ont pas condamné la répression. Le soutien politique et financier du camp mené par l’Arabie saoudite s’explique par ailleurs par des motifs religieux. En effet, le Conseil militaire entend préserver la charia, en vigueur depuis le coup d’Etat du président déchu Omar el-Béchir en 1989. Toutefois, le reste de la communauté internationale a unanimement dénoncé ce « massacre », à l’exception  de la Chine et de la Russie. En effet, vendredi 7 juin, l’ONU et l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ont dénoncé les attaques ,qui ont notamment visé « les personnes dans le besoin, les agents de santé et les installations médicales ». La veille, Washington avait dénoncé ces attaques auprès des autorités saoudiennes en réaffirmant l’engagement des Etats-Unis en faveur d’une solution pacifique pour le pays. Le ministère des Affaires étrangères français se dit quant à lui également « préoccupé par l’évolution de la situation au Soudan » et condamne les violences commises.

En dépit des répressions, le mouvement de contestation appelle à poursuivre la mobilisation. Dénonçant des crimes contre l’humanité commis par les milices et face à la violence du régime en place, les manifestants menés par l’Association des professionnels soudanais (APS) – fer de lance de la révolution – soutiennent la voie de la grève et de la désobéissance civile « jusqu’au renversement du régime ».

L’absence de dialogue entre l’institution militaire et la population civile plonge davantage le pays dans l’instabilité et rend la situation d’autant plus explosive.

Le processus d’élargissement de l’UE : les pourparlers avec la Turquie au « point mort »

Recep Tayyip Erdogan et Jean-Claude Juncker.
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La Commission européenne a adopté le 29 mai 2019 son évaluation annuelle sur la mise en œuvre des réformes institutionnelles, politiques, économiques et sociales de la Turquie, ainsi que des recommandations sur les prochaines étapes que doit franchir ce pays afin d’intégrer l’Union européenne (UE).

La Turquie est candidate à l’adhésion à l’UE depuis 1987 et les pourparlers ont débuté en 2005. Les négociations et recommandations sont entreprises chapitre par chapitre, afin que le pays réponde aux nombreux critères d’adhésion européens, tels que l’Etat de droit, la lutte contre la corruption, le respect des droits fondamentaux et des droits de l’Homme, le fonctionnement démocratique des institutions, etc… Ces réformes sont complexes et ne peuvent être atteintes que sur le long terme. Cependant, les négociations s’enlisent comme le démontre le rapport émis par la Commission : « le pays continue de s’éloigner toujours plus de l’UE, avec un sérieux recul dans les domaines de l’Etat de droit et des droits fondamentaux et un affaiblissement des contre-pouvoirs au sein du système politique résultant de l’entrée en vigueur de la réforme constitutionnelle ». Cette dernière a renforcé les pouvoirs présidentiels, faisant de Recep Tayyip Erdogan l’homme fort du pays.

La première préoccupation soulignée par le rapport pointe les mesures prises en réaction à la tentative de coup d’Etat perpétré à l’encontre du pouvoir le 15 juillet 2016. Tandis que l’UE condamne le putsch, la hausse d’arrestations et de détentions suscite de vives préoccupations. En effet, une loi a normalisé l’état d’urgence en vigueur depuis le coup d’état manqué et censé prendre fin le 18 juillet 2018. Plusieurs mesures ont été transposées dans le droit commun pour une durée de trois ans. Le rapport précise : « cette loi limite certains droits fondamentaux, permettant de licencier des fonctionnaires publics, de prolonger les détentions, de restreindre les libertés de circulation et de rassemblement public, et enfin d’étendre les pouvoirs des gouverneurs provinciaux nommés par le gouvernement ».

D’autres points du rapport insistent sur le recul démocratique concernant le système judiciaire turc et son manque d’indépendance : « les juges et les procureurs continuent de faire l’objet de pressions politiques ». Il déplore par la même l’absence de liberté d’expression ou d’association.

Du côté d’Ankara, le rapport de la Commission est mal perçu. Le vice-ministre des Affaires étrangères Faruk Kaymakci a déclaré : « il nous est impossible d’accepter les critiques injustes et disproportionnées ». Prônant l’idée d’une « pleine adhésion » à l’UE, Faruk Kaymakci précise que la « Turquie doit pouvoir être membre quand elle aura rempli les conditions d’adhésion ». Ce dernier juge qu’il n’y a aucun doute : « La Turquie garde sa position. Elle fait partie de l’Europe. La Turquie est l’Europe ». Quant au Président Erdogan, il confirme l’« attachement au processus d’adhésion à l’UE » et insiste sur l’importance « pour la Turquie comme pour l’Europe que le processus d’adhésion à l’UE, engagé en 2005, soit terminé dans les plus brefs délais ».

Pourtant, le Conseil européen constate à l’unanimité que les négociations d’adhésion avec la Turquie sont au « point mort » et que ni l’ouverture, ni la clôture d’aucun autre des 35 chapitres n’étaient envisageables. Le vice-ministre turc des Affaires étrangères dénonce « l’incohérence » et « les propos erronés » du rapport. Ankara considère que le document émis par la Commission « reflète la crise existentielle que vit l’UE ».

La possibilité d’une adhésion de la Turquie à l’UE se voit donc réduite et continue d’éloigner davantage la Turquie de l’UE, dans un contexte de tensions croissantes avec Chypre autour des questions d’hydrocarbures.

Méditerranée : Le partenariat nord-sud entre velléité et volonté – par Mustapha Benchenane

Un article de Mustapha BENCHENANE, docteur d’Etat en science politique, conférencier au Collège de l’OTAN et éditorialiste à l’institut FMES.

Drapeaux des pays membres de l’Union pour la Méditerranée au Parlement européen.
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Pourquoi faire semblant, ou vouloir vraiment un partenariat entre les deux rives de la Méditerranée ? Après tout, les pays de la rive nord auraient pu penser, à propos du Sud : « C’est leur problème, tenons-nous éloignés de cette complexité »… Mais c’est justement la nature même des difficultés auxquelles se heurtent l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient qui imposent aux États européens de porter une attention particulière à des événements qui se produisent à une heure d’avion de Marseille, à 147 kilomètres de la Sicile, à 14 kilomètres de Gibraltar…. En effet, l’onde de choc de ce qu’il se passe si près se propage partout en déroulant ses effets négatifs de diverses manières. Certains pays d’Europe ont pris conscience de cette réalité, en particulier la France et parfois l’Espagne, l’Italie, la Grèce. Ces États, dans le cadre de la construction européenne, ont pris plusieurs initiatives. Il est arrivé qu’ils soient soupçonnés d’arrière-pensées, entre autres, de vouloir gagner du temps. Qu’en est-il ? Pourquoi tant d’initiatives, et pourquoi autant d’échecs ?

Une prise de conscience ?

Pour comprendre pourquoi et comment les pays du Nord sont passés d’un « ordre » mondial qu’ils ont édifié à des propositions de dialogue, il faut avoir à l’esprit l’« électrochoc » qu’a été la guerre israélo-arabe d’octobre 1973. Déclenché par l’Égypte et la Syrie pour récupérer le Sinaï et le Golan occupés par l’armée israélienne depuis la « Guerre des six jours » en 1967, ce conflit a suscité une solidarité exceptionnelle dans le « Monde arabe », y compris de la part de l’Arabie saoudite et des Émirats producteurs de pétrole et pourtant alliés des États-Unis… Ces pays ont décidé de réduire leurs exportations d’hydrocarbures en direction des pays occidentaux et du Japon, tant que ces mêmes pays ne feraient pas le nécessaire pour imposer à Israël le respect du Droit international. Cette décision a frappé au cœur l’économie des pays développés et a provoqué des pénuries d’essence. Le prix des carburants étant depuis toujours bas, cela avait contribué aux « Trente glorieuses », donc à l’élévation du niveau de vie tant en Europe qu’en Amérique du Nord et en partie en Asie.

Brutalement, l’Occident a pris conscience de sa dépendance énergétique et de sa vulnérabilité. C’est donc cet événement – la guerre de 1973 – qui va provoquer ce que l’on appellera désormais le « premier choc pétrolier » qui s’est traduit immédiatement par un quadruplement du prix de cette matière première, vitale pour toute la planète.

Le « Nord » va organiser dans l’urgence à Paris, une conférence dite « Nord-Sud » qui va durer une année et qui sera suivie par d’autres rencontres, notamment la réunion de Cancun, pour passer d’un ordre mondial défavorable au « Sud », à une situation nouvelle qui ressemblerait à une révolution pacifique. Si cette ambition affichée avait abouti, on aurait assisté, probablement pour la première fois dans l’Histoire, à un réajustement pacifique des relations internationales à l’échelle mondiale. En effet, les discussions ont porté sur tous les sujets, en particulier, la hausse des prix de toutes les matières premières et pas seulement le pétrole et le gaz. Le « Groupe des 77 » représentant le « Sud » (en réalité, ils étaient beaucoup plus nombreux) exigeait une refonte radicale du système financier, en ciblant prioritairement le FMI et la Banque mondiale, dominés par les États-Unis et leur dollar… Plus tard, les revendications ont concerné également les relations culturelles, et l’UNESCO a pris en charge des débats sur un « Nouvel ordre de l’information ».

Malheureusement, aucune promesse n’a été tenue, et le « Nouvel ordre mondial » s’est essoufflé avant d’être définitivement abandonné.

Que s’est-il passé ? En premier lieu, la solidarité arabe n’a duré que quelques semaines. Les intérêts de chaque État ont fini par prévaloir, sachant que certains d’entre eux dépendaient de Washington pour leur sécurité. Quant aux autres pays du « Tiers monde », ils ont été dans l’incapacité de parler durablement d’une seule voix. Les Occidentaux, de leur côté, leur frayeur étant passée, ont repris les habitudes, c’est-à-dire des relations fondées sur la vérité des rapports de force.

Dans le même contexte – premier choc pétrolier – à partir d’une idée émise par le président tunisien Habib Bourguiba, la France a proposé le « Dialogue euro-arabe » dont Michel Jobert, ministre français des Affaires étrangères disait : « c’est une sincérité et non une habileté ». Cette initiative impliquait deux parties : l’Europe représentée par ses instances bruxelloises et la Ligue des États Arabes. Ce « Dialogue » était de la même nature que le « Dialogue Nord-Sud » mais, à la différence de ce dernier, il ne concernait que l’Europe et le monde arabe. Cette fois-ci encore, ce fut un échec parce que ses initiateurs français – le Président Georges Pompidou et son ministre des affaires étrangères Michel Jobert – n’étaient plus là à partir de 1974 (décès de G. Pompidou et élection de V. Giscard d’Estaing). François Mitterrand, élu en 1981, n’y croyait pas.

D’autres causes ont concouru à cet échec : les divisions de la partie arabe et l’opposition des États-Unis.

  • La Ligue des États arabes n’est pas une organisation supranationale. Elle est le reflet fidèle de la fragmentation du « Monde arabe ». La discorde a très vite prévalu et cette partie arabe s’est trouvée dans l’incapacité d’articuler ne serait-ce qu’un intérêt commun.
  • Il y a eu aussi l’hostilité des États-Unis qui ne voulaient pas la réussite de cette tentative de rapprochement des deux rives. Michel Jobert rapporte dans son livre L’Autre Regard les propos du chef de la diplomatie américaine Henry Kissinger : « Il me disait qu’il se mettrait en travers de cette tentative et qu’il la ferait échouer». H. Kissinger et le Président Nixon pouvaient compter sur la Grande-Bretagne et sur l’Arabie saoudite pour être les relais de cette politique négative. Washington a obtenu que ne soient pas abordés ni les questions relatives à l’énergie ni le conflit israélo-arabe qui étaient pourtant au centre des préoccupations des parties au « Dialogue ».
  • L’Europe et le monde arabe ont ainsi démontré qu’ils n’avaient pas d’existence autonome, victimes d’eux-mêmes, parce que divisés et dépourvus d’une volonté politique.

C’est là l’essentiel de ce qui différencie velléité et volonté.

D’autres initiatives ont été prises, toujours par l’Europe, en direction du « Sud ».

Sont-elles de nature différente des précédentes ? Ont-elles tiré les leçons de l’expérience ? Ont-elles tenu compte du conseil d’André Malraux qui disait à propos de la vie en général : « Il faut transformer l’expérience la plus large possible en conscience » ?

Le partenariat, une défaillance de la méthode et de la volonté

L’Europe a proposé lors de la Conférence de Barcelone en novembre 1995, le partenariat euro-méditerranéen.

Il s’agissait d’une approche structurée, globale et s’inscrivant dans la durée. Elle comprenait trois corbeilles (ou domaines) : la politique et la sécurité, l’économie et la culture. Le but était de créer un vaste espace de libre-échange, une zone de « prospérité partagée ».

Un autre intérêt de cette initiative réside dans l’implication des sociétés civiles, parties au partenariat au même titre que les États. Mais on a négligé le lien pourtant évident entre sécurité et développement. Il a fallu attendre le Sommet de Malte en 1997 pour que les pays du Sud fassent admettre cette relation aux pays européens.

Dix années après le lancement de ce projet, une Conférence s’est tenue en 2005 à Barcelone pour cet anniversaire. La plupart des chefs d’État du Sud ne s’y sont pas rendus. Ils entendaient ainsi exprimer leur déception. Ils reprochaient à l’Europe d’être intéressée uniquement par les problèmes d’immigration et de sécurité et de négliger l’aide au développement et la question israélo-palestinienne. S’agissant de l’aide au développement, lorsque l’Europe consacrait 10 dollars au profit de l’Europe centrale et orientale, elle investissait 1 dollar en faveur du partenariat de Barcelone. S’agissant de la question palestinienne, il convient d’avoir à l’esprit que Barcelone n’a été possible que dans le contexte des accords israélo-palestiniens signés à Oslo en 1993, porteurs – du moins le croyait on – d’espoir de règlement équitable et définitif de ce conflit. Mais le Premier ministre I. Rabin a été assassiné par un extrémiste israélien et la droite représentée par B. Netanyahou et les partis religieux se sont opposés avec véhémence et virulence aux accords d’Oslo. Du côté palestinien, la déception est devenue désespoir, ce qui a relancé le recours au terrorisme en même temps que Tel Aviv poursuivait sa politique de colonisation de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est, occupées militairement par Israël depuis 1967. Entre 1993 – accords d’Oslo – et la première « Intifadah » en 2000, le nombre de colons et de colonies a doublé dans les territoires occupés sans que la communauté internationale ne réagisse.

Finalement, le partenariat euro-méditerranéen a été abandonné après l’élection de Nicolas Sarkozy en 2007. Son conseiller Henri Guaino l’a convaincu qu’il fallait proposer autre chose : « l’Union méditerranéenne ».

Cette proposition, dès le départ, a souffert d’un manque de discernement et de maladresses : les pays européens non riverains de la Méditerranée n’ont pas été invités à en faire partie. Cela les a fortement contrariés , en particulier l’Allemagne qui a soupçonné la France de vouloir l’exclure afin de se constituer une zone d’influence en Méditerranée. L’initiative française s’est faite sans concertation avec les pays du Sud à qui l’on proposait ce projet, sans expliquer ce qu’il adviendrait du processus de Barcelone. L’UM devait concerner la dépollution de la Méditerranée, l’accès à l’eau, le développement de l’énergie solaire, la sécurité maritime. C’étaient de grands axes, sans détermination de projets concrets qui devaient être identifiés plus tard. Or, quelle était l’urgence au Sud ? Elle était de rétablir la confiance dans un lendemain meilleur. Pour ce faire, il aurait fallu proposer un projet conçu après concertation, avec la certitude de résultats concrets à court terme, puis à moyen terme, et enfin à long terme.

Afin de corriger certaines de ces erreurs, N. Sarkozy modifia une partie de son approche : les pays européens non riverains de la Méditerranée furent intégrés dans la démarche, et l’Union Méditerranéenne devint l’« Union pour la Méditerranée » (UpM), avec un secrétariat permanent situé à Barcelone afin de contenter l’Espagne.

Si l’on dresse le bilan de cette initiative démarrée en 2008, on ne peut que faire un constat : elle a échoué et plus personne ne se réfère à l’UpM…

De tous les projets lancés par l’Europe, un seul donne satisfaction à ceux qui y participent : le « 5+5 », initiative française lancée en 2003 pour pallier les insuffisances du volet politique et sécurité du Partenariat de Barcelone. Y participent la Tunisie, l’Algérie, le Maroc, la Mauritanie, la Libye, le Portugal, l’Espagne, la France, l’Italie et Malte. Cela ne couvre que le bassin occidental de la Méditerranée, afin de s’éloigner du Moyen-Orient et de ses complexités. Les domaines de coopération sont entre autres la surveillance maritime, la protection civile et la sécurité aérienne.

La plupart des initiatives, démarches, projets, ont échoué parce qu’il n’y a eu ni concertation, ni étude de faisabilité. La méthodologie de conduite de projet a été ignorée. Elle consiste, en particulier, à identifier la nature des problèmes, à fixer des objectifs à atteindre, mais des objectifs réalistes, stimulants, suscitant l’adhésion. A cet égard, il convient d’avoir à l’esprit la phrase de Sénèque : « Celui qui ne sait pas vers quel port il se dirige, ne trouve pas de vent favorable »…

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Le dernier mot reviendrait-il à l’amiral Américain A. Mahan qui affirmait : « La Méditerranée appartiendra à un seul maître, tombera sous l’hégémonie d’une puissance dominante qui poussera ses avantages dans toutes les directions ou sera le théâtre d’un combat permanent »…

Il n’y a pas de fatalité en la matière si les pays qui en sont les riverains prennent conscience de l’existence d’intérêts vitaux communs et s’ils traduisent cette prise de conscience par des actions concertées et solidaires.

Réunion des membres de l’OPEP, à l’exception de l’Iran : la République islamique au cœur des débats

 

Réunion des principaux membres de l’OPEP, sans l’Iran, le tout sur fond de tensions dans le Golfe persique. Tous droits réservés.

Dimanche 19 mai, une réunion des ministres de l’Energie des principaux membres de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) s’est tenue dans la ville de Djeddah. Cette réunion a permis aux pays de l’OPEP de se coordonner afin de stabiliser le marché mondial du pétrole. En effet, les crises iranienne et vénézuélienne ont entrainé une baisse dans la production quotidienne de barils et une chute des exportations. Toutefois, les stocks de brut continuent d’augmenter selon le ministre de l’Energie saoudien, Khaled al-Faleh, malgré les tensions croissantes entre les Etats-Unis et l’Iran – grande absente de cette rencontre.

Le 19 mai, le Président des Etats-Unis a mis en garde sur Twitter la République islamique :« si l’Iran veut se battre, ce sera la fin officielle de l’Iran ». Il prévient la théocratie : « Ne menacez plus jamais les Etats-Unis ! ». Le lendemain, le ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif a répondu : « les Iraniens sont restés debout pendant des millénaires alors que leurs agresseurs [sont] tous partis ». Il ajoute : « Le terrorisme économique et les railleries génocidaires ne mettront pas fin à l’Iran ».

Ces attaques verbales font suite aux sanctions américaines prises à l’encontre de Téhéran avec une volonté de « porter à zéro les exportations » iraniennes dans le secteur pétrolier. L’Iran étant le 4ème exportateur mondial de pétrole en 2018, ces sanctions fragilisent le marché de l’or noir, qui craint des hausses des stocks mondiaux. Toutefois, les pays de l’OPEP sont « unanimes dans leur volonté de continuer à travailler pour arriver à la stabilité entre l’offre et la demande » a indiqué le ministre de l’Energie saoudien.. Riyad et Abou Dhabi assurent qu’ils « seront flexibles » et qu’il faut rester prudents. « Produire davantage ferait enfler les stocks et conduirait à une chute des cours du baril » selon les mots de Khaled al-Faleh.

La menace iranienne – brandie à plusieurs reprises par la République islamique en cas de conflit aggravé avec Washington – de fermer le détroit d’Ormuz aggrave davantage la situation. Ce couloir, hautement stratégique, est « le point de passage le plus important au monde » selon l’administration américaine. Cependant, l’Iran, auquel les Etats-Unis ont également imposé des sanctions dans le secteur bancaire, et sur les exportations de fer, d’acier, d’aluminium et de cuivre, est au bord de l’implosion économique et ne veut probablement pas envenimer la situation.

La réunion des membres de l’OPEP était également l’occasion de revenir sur les actes de « sabotage » déplorés contre quatre navires au large des côtes orientales des Emirats et l’attaque contre un oléoduc saoudien revendiquée par des rebelles yéménites, soutenus par Téhéran. Néanmoins, le ministre saoudien de l’Energie a voulu se montrer rassurant déclarant que « les actions destructives qui ont été commises la semaine dernière, ne produisent aucun effet à l’encontre de la distribution pétrolière ». Il ajoute concernant le marché pétrolier : « Je ne suis pas sûr qu’il y ait une pénurie de l’offre, mais nous regarderons l’analyse du marché. Nous serons sans aucun doute réactifs et le marché sera fourni ».

Riyad a demandé la convocation de sommets extraordinaires du Conseil de coopération du Golfe ainsi que la Ligue arabe, à La Mecque le 30 mai prochain afin de « discuter des agressions et de leurs conséquences sur la région » selon l’agence de presse officielle saoudienne. Il s’agit également de débattre sur « tous les sujets susceptibles de renforcer la sécurité et la stabilité dans la région ».