Moyen-Orient

Turquie – Union européenne, un dialogue compliqué

Johannes Hahn, Mevlut Cavisoglu et Federica Mogherini, le 15 mars à Bruxelles. Tous droits réservés. 

Le 15 mars 2019 s’est tenue à Bruxelles la 54ème réunion du Conseil d’association Union européenne – Turquie, la première depuis la levée de l’état d’urgence en Turquie.

La réunion était coprésidée par la Haute-Représentante de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Federica Mogherini, et Johannes Hahn, commissaire européen chargé de la politique européenne de voisinage et de l’élargissement. Mevlut Cavisoglu, ministre turc des Affaires étrangères et négociateur en chef de la Turquie, a représenté Ankara.

Au cours de la réunion, l’UE a réaffirmé l’importance de ses relations avec la Turquie « pays candidat et partenaire clé » et a souligné la nécessité d’un « dialogue ouvert et franc ». Toutefois, les relations entre Bruxelles et Ankara se sont tendues à l’issue de la tentative manquée de putsch en juillet 2016. Cet événement a engendré la répression d’opposants et de journalistes en Turquie ainsi que le limogeage d’environ 4 000 magistrats. En dépit des forts liens économiques et des relations considérables entre les deux partenaires, l’Union européenne est préoccupée par la « régression persistante » de la Turquie et demande à Ankara de fournir davantage d’efforts tout en l’invitant à revenir aux valeurs démocratiques.

Cette rencontre permettant de faire le point sur les relations entre Bruxelles et Ankara intervient deux jours après la demande du Parlement européen de geler les négociations concernant l’adhésion de la Turquie. En effet, la Turquie est candidate à l’adhésion à l’Union européenne depuis 1987 et les négociations ont débuté en 2005. A ce titre, l’UE a rappelé les conclusions du Conseil européen du 26 juin 2018 dans lesquelles l’Union européenne notait l’éloignement de la Turquie de l’UE, conduisant de fait à un « arrêt » des négociations.

Toutefois, la Turquie souhaite poursuivre les négociations d’adhésion. Face aux « vives préoccupations » exprimées par Federica Mogherini concernant le respect de l’Etat de droit en Turquie, le chef de la diplomatie turque a tenté de balayer les critiques : « La Turquie possède un système judiciaire indépendant et le monde y a accès. Par ailleurs, la Turquie est membre de la Cour européenne des droits de l’homme ». Mevlut Cavusoglu rappelle également à l’Union européenne de remplir ses engagements inscrits dans les conclusions du Conseil européen de mars 2008, conformément au principe international de mise en œuvre des accords. De plus, le chef de la diplomatie réclame l’ouverture de 4 nouveaux chapitres de négociations. Pour l’heure, 16 chapitres sur 35 ont été ouverts s’agissant de la Turquie.

Le 17 mars, lors d’un meeting à Izmir, le président turc Recep Tayyip Erdogan a déclaré que le Parlement européen n’était pas en mesure de décider de l’arrêt des négociations en vue d’une adhésion. Le chef de l’Etat considère que le « Parlement européen attaque la Turquie pour des motifs s’appuyant sur des arguments du groupe terroriste et séparatiste PKK et de l’organisation terroriste guléniste FETO ».

Le dossier turc se rouvre dans un contexte de campagne pour les élections européennes. Si elle ne peut être tranchée que par la décision unanime des Etats membres, la question du gel des négociations vient s’ajouter à un climat tendu avec la Grèce et Chypre. La découverte de gisements d’hydrocarbures au large de Chypre empoisonne les relations d’Ankara avec Nicosie, Athènes et l’UE, la Turquie occupant depuis des décennies le nord de l’île de Chypre et contestant de facto la ZEE chypriote.

Aux Etats-Unis, le Sénat exige l’arrêt du soutien militaire américain au Yémen

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Le 13 mars 2019, le Sénat américain a voté pour l’arrêt de l’engagement militaire américain au Yémen. Sans participer activement au conflit, Washington est en effet engagé aux côtés de l’Arabie saoudite dans la guerre qu’elle mène contre les Houthis au Yémen depuis 2015.

La Chambre haute, où les Républicains sont pourtant majoritaires, a approuvé la décision par 54 voix contre 46. Elle interdit tout soutien américain à la coalition menée par Riyad au Yémen, sauf en cas « de déclaration de guerre ou d’autorisation formelle » du Congrès. Le vote prévoit le retrait des forces américaines sous 30 jours après l’adoption du texte mais la résolution exclut les opérations visant l’organisation Al-Qaïda.

Ce vote est considéré comme un camouflet à la politique étrangère menée par le Président américain. Alors même que le parti républicain possède 53 sièges sur 100 au Sénat, 7 membres des Républicains ont voté aux côtés des Démocrates. Bernie Sanders, sénateur du Vermont et fervent opposant du Président Donald Trump, a porté cette résolution – déjà approuvée par la Chambre haute en décembre 2018. Avant le vote, celui qui était en lice pour la campagne présidentielle pour le camp démocrate, a salué un vote « historique » et a déclaré : « La participation américaine à la guerre menée par l’Arabie saoudite au Yémen n’a pas été autorisée par le Congrès (…) Et elle contribue à la pire crise humanitaire du monde ». Les propos du sénateur font écho aux mises en garde de l’ONU qui s’inquiète des conséquences de ce conflit.

La mobilisation des sénateurs du camp républicain s’explique également par les circonstances de l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi en Turquie en octobre dernier. Cet événement a incontestablement ébranlé la politique étrangère du royaume wahhabite et a alerté la communauté internationale et l’opinion publique. Cependant, la « tiède » réaction du Président américain a suscité le désaveu d’une majorité des sénateurs. Certains, issus du parti républicain, ont ainsi fait front contre le soutien américain dans ce conflit.

Pour être entériné, l’accord doit être approuvé par la Chambre basse, en l’occurrence la Chambre des représentants. Les sièges étant majoritairement occupés par le camp démocrate, le vote ne devrait pas être entravé. D’ailleurs, la Chambre avait déjà adopté, le 13 février dernier, un texte similaire qui avait obtenu une large majorité (248 voix favorables contre 177). Pour autant, la Maison Blanche s’est dit « fermement opposée » à cette proposition « imparfaite » et il est certain que le Président américain fera valoir son droit de véto, pour la deuxième fois depuis son accession à la tête de l’Etat fédéral. En effet, le Président a mis son véto le 14 mars 2019 à l’issue d’une résolution émanant du parti démocrate réclamant l’arrêt de la construction du mur avec le Mexique. Toutefois, l’utilisation de ce véto illustre la fragilité du président dont la politique étrangère est désavouée au sein même de son camp.

 

Patrouilles conjointes russo-turques à Idlib


Un camp de réfugiés dans la région d’Idlib.
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Vendredi 8 mars 2019, le ministre turc de la Défense Hulusi Akar a annoncé des opérations conjointes entre la Turquie et la Russie à Idlib. L’agence de presse du gouvernement turc Anadolu a annoncé à la même date que l’armée turque avait achevé sa première patrouille de surveillance.

La province syrienne d’Idlib, au nord-ouest du pays, est le dernier bastion de l’opposition. Elle est contrôlée par l’organisation djihadiste Hay’et Tahrir al-Sham (HTS) héritière de la branche syrienne d’Al Qaïda. Cette province a fait l’objet, en septembre 2018, d’un accord entre le président turc Recep Tayyip Erdogan, soutient de la rébellion syrienne, et son homologue russe Vladimir POUTINE, allié indéfectible de Bachar al-Assad.

Les deux chefs d’Etats se sont accordés sur la mise en place d’une zone démilitarisée dite de « désescalade » sous leur contrôle, exigeant de fait le retrait des armes lourdes. Il s’agissait d’éviter la « pire catastrophe humanitaire du XXIème siècle », selon les mots de Marc LOWCOCK, secrétaire général adjoint de l’ONU. Le 14 février 2019 lors du sommet entre la Russie, la Turquie et l’Iran à Sotchi, les pays ont accepté de renforcer leur coopération dans le cadre du conflit syrien et de la situation à Idlib. Cette décision intervient alors que le cessez-le-feu entre opposition et forces du régime est fragile et n’a pas permis l’arrêt des combats. De surcroit, celui-ci a été mis à profit par les djihadistes du HTS pour étendre leur emprise sur le territoire au détriment d’insurgés plus modérés.

Dans cette région qui abrite plus de trois millions de personnes, souvent évacuées de poches insurgées conquises par le régime, l’intervention des forces russe et turque initié vendredi 8 mars entend ainsi empêcher le gouvernement syrien de Bachar al-Assad de lancer une nouvelle offensive. Hulusi Akar a ainsi déclaré : « notre coopération avec la Russie s’est améliorée. Nous considérons qu’il s’agit d’une étape importante pour la poursuite du cessez-le-feu et le maintien de la stabilité ». Conformément à l’accord conclu, les forces russes patrouillent au bord de la province tandis que l’armée turque se déploie dans la zone démilitarisée. Le ministre précise que les restrictions turques autour de l’espace aérien d’Idlib et d’Afrin ont été levées et qu’Ankara réclame de Moscou qu’elle fasse pression sur le gouvernement syrien afin de cesser ses attaques.

Moscou et Ankara occupent, avec Téhéran, le devant de la scène concernant la situation en Syrie, où ils y ont investi d’importantes ressources militaires. Si les deux Etats ne soutiennent pas le même camp, l’annonce du retrait des troupes américaines est une nouvelle occasion pour eux de renforcer leur position dans ce conflit.

Idlib étant une région abritant un nombre important de civils, la fin du cessez-le-feu pourrait engendrer une nouvelle vague migratoire en direction de la Turquie. Ankara, qui partage une frontière longue de 900 kilomètres avec Damas et qui accueille déjà un nombre important de réfugiés syriens, craint un nouvel afflux.

Depuis le début de l’année, Anadolu estime à au moins 111 le nombre de civils tués dans la région d’Idlib dans des attaques causées par le régime syrien. Selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme, 504 personnes sont décédées dans les régions d’Idlib, Alep et Hamas depuis avril 2018.

Echange d’ambassadeurs entre France et Iran : la fin d’une crise diplomatique

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Mercredi 6 mars 2019, la France et l’Iran ont respectivement nommé des ambassadeurs. Le Journal officiel a publié le décret de nomination du conseiller d’Etat et ancien ambassadeur au Pakistan, Philippe Thiébaud, en tant qu’« ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire de la République française auprès de la République islamique d’Iran ». De son côté, une source officielle iranienne a annoncé la désignation par Téhéran de Bahram Ghassemi, jusqu’à présent porte-parole du ministère des Affaires étrangères et ancien ambassadeur d’Iran en Espagne et en Italie.

Les deux hommes auront pour mission de travailler dans un contexte qui s’est récemment durci. Si elle présage un retour à la normalisation des relations entre les deux pays, cette double nomination intervient dans une atmosphère délicate et particulièrement tendue. En effet, en juin 2018, l’ambassadeur de France en Iran, François Sénémaud, avait été promu représentant personnel d’Emmanuel Macron pour la Syrie. Depuis lors, les deux postes d’ambassadeurs étaient vacants alors que de multiples événements attisent les tensions entre Téhéran et Paris. Le projet d’attentat déjoué contre un rassemblement de l’opposition iranienne, les Moudjahidines du peuple (MEK), survenu en juillet 2018 à Villepinte constitue l’une des raisons de ce froid diplomatique. La France avait accusé une branche du ministère des Renseignements iranien. En réponse, l’Iran a strictement démenti les accusations françaises et accuse la France d’héberger cette « secte terroriste d’hypocrites ». Toutefois, ni Paris ni Téhéran n’ont déclaré que cet événement était la cause directe de l’absence d’ambassadeurs.

La France exige également de l’Iran qu’il renonce à ses programmes de missiles balistiques et dénonce la prolifération d’armement exercée par la République islamique dans la région. Dans le même temps, la France est l’un des trois pays européens – avec l’Allemagne et le Royaume-Uni – à s’impliquer pour maintenir l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien, mis à mal par le retrait unilatéral de Washington en mai 2018. Ces trois Etats s’ont à l’origine d’un outil de troc permettant le maintien du commerce entre l’Union européenne et l’Iran malgré les menaces de sanctions de la part de Washington. Cependant, l’Iran juge ces efforts insuffisants.

Sur la scène régionale, Téhéran, allié de Moscou et d’Ankara, veut s’imposer en leader face à son grand rival, Riyad. La République islamique dénonce les actions du royaume wahhabite et son influence. Elle critique par ailleurs les ventes d’armes européennes aux puissances du Golfe, telles que l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis.

La nomination par Paris et Téhéran de ces deux ambassadeurs intervient alors que les Pays-Bas ont rappelé, le 4 mars 2019, leur ambassadeur en Iran pour consultations. Cette action fait suite à l’expulsion de deux diplomates néerlandais de Téhéran après que Amsterdam a accusé la République islamique d’avoir orchestré l’assassinat de deux Néerlandais d’origine iranienne entre 2015 et 2017 et d’avoir fomenté des projets d’attentats en Europe.

Yémen : une situation inquiétante malgré les efforts de l’ONU

 

Des Yéménites lors d’un rassemblement de soutien aux rebelles houthis près de Sanaa, le 21 février 2019.
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Après plus de quatre années de conflit, la situation reste préoccupante au Yémen. Depuis plusieurs mois, des ONG et l’Organisation des Nations Unies alertent sur le peu d’évolution d’une région qui, selon l’ONU, connaît « la pire crise humanitaire du monde ». Le pays est le théâtre d’affrontements violents depuis 2015 entre les Houthis, appuyés par l’Iran, et les forces loyales au président Hadi, soutenues par une coalition dirigée par l’Arabie saoudite.

Aux conséquences politiques et économiques qu’engendre le conflit s’ajoutent des conséquences humanitaires. La famine menace les Yéménites, en particulier les enfants. L’immense majorité de la population dépend donc de l’aide internationale. Environ 80% d’entre elle nécessite une assistance humanitaire et une protection, ce qui représente environ 24 millions de Yéménites. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), environ 10 000 personnes ont perdu la vie depuis 2015 et plus de 60 000 ont été blessés dans les combats. Pour la plupart, il s’agit de civils. A ces chiffres s’ajoutent le nombre d’enfants de moins de 5 ans morts de faim qui s’élève à plus de 80 000.

Le 26 février, l’ONU a organisé à Genève, avec la Suisse et la Suède, une conférence pour les opérations humanitaires dans le pays. Pour la troisième fois, la communauté internationale tente de mobiliser des donateurs pour aider la population yéménite. A l’issue de la réunion, le Secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres s’est félicité d’un « succès ». Sur les 4,2 milliards de dollars demandés, les promesses des 16 donateurs s’élèvent à plus de 2,6 milliards, ce qui représente une augmentation de 30% par rapport à l’année 2018. Parmi les pays donateurs ayant augmenté leur aide figurent le Royaume-Uni, l’Union européenne, l’Allemagne et le Canada mais surtout l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis.

Alors qu’ils sont les principaux belligérants dans ce conflit, Riyad et Abu Dhabi ont paradoxalement annoncé contribuer à hauteur d’un milliard de dollars, soit 500 millions chacun. Pourtant, selon le Haut Commissariat des droits de l’homme, la coalition anti-Houthistes menée par les deux pays est responsable de la mort des deux tiers des civils yéménites. Les actions des deux pays du Golfe s’inscrivent toutefois dans une logique de lutte hégémonique dans la région contre l’ennemi iranien et ils contribuent de fait massivement dans l’aide humanitaire. Face aux accusations de conflits d’intérêts, Antonio Guterres a rétorqué : « L’aide humanitaire sera distribuée de manière impartiale, neutre et indépendante. Cela veut dire qu’elle aura un impact à la fois pour les zones contrôlées par le gouvernement, mais aussi pour celles contrôlées par le mouvement Ansar Allah. Sans aucune discrimination ».

En 2018, la côte occidentale du Yémen autour du port d’Hodeida est devenue le principal front de guerre. Malgré une accalmie survenue en décembre après des pourparlers en Suède et l’entrée en vigueur d’un cessez-le-feu le 18 décembre 2018, les tensions sont montées dernièrement, les deux parties s’accusant tour à tour de violer la trêve. Mais, pour la première fois depuis septembre dernier, l’ONU est parvenue à accéder à des entrepôts de céréales. Hervé Verhoosel, porte-parole du Programme alimentaire mondial a déclaré que ces entrepôts « qui abritent 51.000 tonnes de céréales » représentent « une quantité suffisante pour nourrir plus de 3,7 millions de personnes pendant un mois ».

La fin de l’Etat islamique ?

Des combattants des FDS dans le village de Baghouz, le 17 février 2019.
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La bataille menée contre l’Etat islamique (EI) représente aujourd’hui le principal front de la guerre en Syrie, qui a fait plus de 360 000 morts et des millions de déplacés et réfugiés depuis 2011. Depuis la chute de Raqqa, « capitale » du califat autoproclamé, au second semestre de l’année 2017, les experts prédisaient la fin imminente de Daesh, ou du moins sa territorialisation.

Au fil des mois, les combattants kurdes et arabes des Forces démocratiques syriennes (FDS), appuyés par la coalition internationale, ont progressivement reconquis toutes les localités détenues par les djihadistes de l’Etat islamique. Le 9 février dernier, un porte-parole des FDS avait annoncé la victoire « dans les jours à venir ». Les djihadistes du groupe sont retranchés dans une petite poche du sud-est de la Syrie de moins d’un demi-kilomètre carré, dans le village de Baghouz. Cette zone n’a aucune valeur stratégique, mais est occupée depuis l’origine du mouvement par les forces de Daesh. Elle est d’ailleurs difficilement attaquable, minée et maillée de tunnels. Les derniers soldats islamistes se servent en outre de la population civile comme d’un bouclier humain. La reconquête de cette dernière poche, entamée en septembre 2018, aurait fait 700 morts dans les rangs des FDS et 1 300 parmi les troupes de Daesh, en plus des 400 civils. Les derniers survivants de l’État islamique sont, selon toute probabilité, au bord de l’épuisement, du manque de nourriture et de munitions. Toutefois, pour Nicholas Heras, expert du Center for a New American Security : « Il n’y a aucun moyen d’affronter ce qui reste de l’EI à Baghouz sans une opération directe, qui nécessiterait un soutien de l’aviation et de l’artillerie, qui finirait par tuer presque tout le monde ».

La fin annoncée de l’Etat islamique ne signifie pour autant ni la fin du groupe terroriste qui conserve des cellules clandestines en Syrie comme en Irak, ni la fin du conflit syrien, alors que le devenir des Kurdes inquiète, la milice kurde des Unités de protection du peuple (YPG) dénoncée comme organisation terroriste par la Turquie dominant l’alliance arabo-kurde des FDS. Face au retrait des troupes américaines et aux menaces d’intervention de la Turquie, la milice apparait fragilisée.

Dimanche 17 février, lors d’une réunion avec des chefs de conseils locaux à Damas, le Président syrien Bachar al-Assad a déclaré également que la guerre dans son pays n’était pas terminée. Il affirme que Damas est en proie actuellement à quatre types de guerres : militaire, économique, informatique et contre la corruption. Sans les nommer, il a prévenu les Kurdes que les Américains, après leur retrait de la région, ne les protègeront pas et que seul l’Etat syrien est en mesure de leur apporter paix et sécurité. Dans l’optique de se protéger, les Kurdes ont déjà amorcé un rapprochement avec le régime syrien afin de préserver leur semi-autonomie. Dans le même temps, ils exhortent les Européens à ne pas les abandonner, et en particulier la France, en tant que membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies.

Daesh prépare depuis quelques années son retour à la clandestinité, laissant place à un djihadisme diffus. De nombreux soldats d’Allah pourraient se fondre dans la masse des civils en optant pour des actions de guérilla plus discrètes ou des attentats-suicide pour maintenir un climat de terreur ou rejoindre d’autres théâtres de djihad comme le Yémen, la Libye ou le Sahel. De fait, la question du retour des djihadistes reste un dossier épineux pas encore tranché. Le président américain a réitéré sa demande aux pays occidentaux, le 17 février : « Les Etats-Unis demandent à la Grande-Bretagne, à la France, à l’Allemagne et aux autres alliés européens de reprendre plus de 800 combattants de l’EI que nous avons capturés en Syrie afin de les traduire en justice ».

La conférence de Munich sur la sécurité

Angela Merkel, à la conférence de Munich.
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La conférence de Munich sur la sécurité s’est déroulée du 15 au 17 février 2019, au lendemain de la très polémique « ministérielle pour promouvoir un futur de paix et de sécurité au Moyen-Orient » organisée à Varsovie par les Etats-Unis et la Pologne.

Trouvant son origine en novembre 1963 avec les premières Internationale Wehrkunde-Begegnung, la Munich Security Conference réunit tous les ans des responsables politiques et des experts autour d’un thème portant sur la sécurité du monde d’aujourd’hui et de demain. L’affrontement entre les Etats-Unis et ses plus anciens alliés, en phase avec l’intitulé de la conférence « le grand puzzle : qui va recoller les morceaux », a été illustré par les discours du vice-président américain Mike Pence et de la chancelière allemande Angela Merckel.

Annonçant que les Etats-Unis avaient « retrouvé la première place sur la scène internationale », le vice-président américain a vanté les investissements de l’administration Trump dans le budget de la défense, les plus importants depuis l’époque de Ronald Reagan, et la modernisation de l’arsenal nucléaire. A l’unisson de Donald Trump à la tribune des Nations unies, il s’est félicité des 5,3 millions d’emplois créés, du taux de chômage le plus bas depuis 50 ans et du regain d’exploitation du gaz et du pétrole qui font désormais des Etats-Unis le premier producteur mondial.
Reprenant la rhétorique de Donald Trump, Mike Pence a insisté sur la nécessité pour les nations de l’OTAN de respecter l’engagement des 2% de dépenses de défense réelles en part du PIB, rappelant que « beaucoup de nos alliés de l’OTAN doivent encore faire mieux ». Prétextant la lutte contre des tentatives de division basées sur l’arme de l’énergie, il a félicité les pays qui avaient pris position contre le projet de gazoduc Nord Stream 2, défendu par l’Allemagne, tout en rappelant que les Etats-Unis ne resteraient pas « les bras croisés » tandis que « des alliés achètent des armes à nos adversaires », faisant cette fois allusion à l’acquisition de missiles S-400 russes par la Turquie.
S’en prenant violemment à l’Iran, le vice-président a soutenu que ce pays, « la plus grande menace à la paix et à la sécurité au Moyen-Orient », était le principal soutien du terrorisme, armant le Hezbollah libanais et le Hamas palestinien, exportant des missiles, alimentant les conflits en Syrie et au Yémen, préparant des attaques terroristes en Europe et appelant « ouvertement » à la destruction d’Israël. Après avoir énoncé cette longue liste de griefs, Mike Pence a sommé ses partenaires européens « de cesser de saper les sanctions américaines contre ce régime révolutionnaire meurtrier » et « de se retirer de l’accord nucléaire iranien ».

Le même jour, la chancelière allemande a répondu point par point, sans jamais le citer, au discours de Mike Pence. Evoquant les relations avec la Russie, elle a tout d’abord rappelé que la sortie du traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire, signé par les Etats-Unis et l’URSS, impactait en premier lieu les Européens, « qui restent assis là ». La chancelière a martelé que la réponse ne pouvait être une course aveugle à l’armement, alors que Russes et Américains ont annoncé le développement de nouveaux systèmes couvrant les portées de 500 à 5000 km.
A propos du budget fédéral de la défense et « répondant aux critiques », Angela Merkel a confirmé que celui-ci atteindra 1,5 % du PIB en 2024, ce qui sera déjà un « énorme pas ». Questionnant sur « ce qu’il convenait de faire avec cet argent », elle a relativisé ce chiffre relativement modeste comparé à d’autres nations mais correspondant à des montants sans commune mesure (selon les statistiques officielles de l’OTAN. En 2017, l’Allemagne consacrait 1,22 % de son PIB à son budget de défense, contre 2,32 % pour la Grèce, au deuxième rang derrière les Etats-Unis et leurs 3,58 % ; mais ces 1,22 % génèrent 42,8 milliards de dollars, à comparer aux 4,5 milliards de dollars grecs).
La chancelière a également rappelé que l’Allemagne était présente en Afghanistan depuis 18 ans avec quelques 1 300 militaires engagés, que l’Allemagne assurait les fonctions de « nation cadre » en Lituanie, et que le pays était également présent au Mali, soulignant que ce type d’engagement n’était pas dans la culture allemande, « comme il peut l’être pour nos amis français ».
Sur l’Iran, Angela Merkel a regretté que ce sujet divise. Reconnaissant que la politique iranienne était préoccupante, elle s’est interrogée sur la pertinence de quitter le seul accord en place, la « seule petite ancre que nous ayons ». Enfin, évoquant les relations commerciales difficiles avec les Etats-Unis, elle s’est étonnée que les automobiles européennes puissent constituer une menace contre la sécurité nationale des Etats-Unis. Elle a rappelé que la principale usine BMW était implantée en Caroline du Sud, « pas en Bavière », et exportait des automobiles vers la Chine. Elle a conclu par ces termes : « Si ces voitures sont soudainement considérées comme une menace pour la sécurité nationale des États-Unis d’Amérique, nous sommes choqués ».
La veille, Heiko Maas, ministre des affaires étrangères allemand, avait déjà défendu le multilatéralisme et vanté le traité franco-allemand d’Aix-la-Chapelle. S’aventurant sur le domaine économique, il a dénoncé les droits de douane américains sur l’acier et l’aluminium, illustrant ce « scénario perdant-perdant » par le coût pour les Américains des 8 700 nouveaux emplois créés aux Etats-Unis, estimés à 650 000 $ par an et par emploi.

La vice-présidente du Conseil européen et haute représentante Federica Mogherini était intervenue dès le 15 février. Elle a défendu, comme la chancelière allemande, une approche duale à la résolution des conflits : « Aucune des défis sécuritaires auxquels le monde est confronté ne peut être traité par une approche purement militaire ». Si elle a convenu d’une augmentation des budgets de défense, elle a surtout rappelé que l’argent investi dans l’aide humanitaire, le développement durable, l’action pour le climat et la promotion et la défense des droits de l’homme participait tout autant à la sécurité et à la paix dans le monde.
Le ministre des affaires étrangères russe Sergey Lavrov s’est également exprimé le 16 février. Sans surprise, il s’est opposé à la description qui était faite de son pays, citant dès ses premiers mots Charles de Gaulle, qui prônait une grande Europe, « de l’Atlantique à l’Oural ». Revenant sur les années post-guerre froide, il a regretté l’approche « OTAN-centrée », les bombardements occidentaux en ex-Yougoslavie, la partition et la reconnaissance du Kosovo ou le soutien au « coup d’Etat » à Kiev. Il a surtout tendu la main aux Européens, rappelant que la porte était toujours ouverte et que l’extension de l’Union économique eurasienne conduirait à un grand espace commun de Lisbonne à Vladivostok.

Parmi les autres intervenants, le président égyptien al-Sissi s’est exprimé également en tant que président de l’Union africaine. Alors que le sujet avait à peine été évoqué à Varsovie, il a affirmé que « le non-règlement juste et définitif de la cause palestinienne constitue la principale source d’instabilité au Moyen-Orient » et défendu le « droit des Palestiniens à établir leur État sur les frontières du 4 juin 1967 avec Jérusalem-Est pour capitale ».

Enfin, le ministre de la défense britannique Gavin Williamson a prononcé un discours en total décalage, attaquant violemment la Russie, ignorant la menace représentée par le terrorisme, jamais évoqué. Il a par la même glorifié la profonde amitié anglo-allemande illustrée par la bataille de Minden, un épisode de la guerre de Sept ans où Anglais et Allemands combattaient côte à côte … contre les Français. La France n’est d’ailleurs jamais citée dans son discours, en dépit des accords de Lancaster House de 2010.

Enjeux géopolitiques de la situation au Moyen-Orient par Pierre Razoux

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Pierre Razoux est directeur de recherches à l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (IRSEM). Le 6 février dernier, il s’est entretenu devant la Commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat, pour une audition consacrée aux enjeux géopolitiques de la situation au Moyen-Orient.

Les événements au Moyen-Orient ont des répercussions sur la situation en Europe et en France, que ce soit les attentats de 2015 ou les mouvements migratoires générés par la crise syrienne. La zone, qui intéresse Paris, restera « une région cruciale pendant les quinze à vingt prochaines années » pour le directeur de recherches. En effet, le Moyen-Orient, situé dans une zone stratégique aux niveaux énergétique, maritime, politique, idéologique et économique, est un espace convoité. Les sénateurs ont interrogé Pierre Razoux sur la situation dans la région et le rôle des acteurs internationaux.

Au niveau géopolitique, deux fronts se font face. Au Nord, la Russie et l’Iran exercent une influence sur l’Irak et la Syrie tandis qu’au Sud, les Etats-Unis se sont alliés à l’Arabie saoudite, à Israël, à l’Egypte, à la Jordanie et aux Emirats arabes unis. Dans cette configuration, la Turquie jouit d’une position singulière, partagée entre les deux blocs.

Concernant les Etats-Unis et la décision du Président Donald Trump de retirer ses troupes de la région, Pierre Razoux n’y « croit pas du tout ». Il estime que Washington maintiendra sa présence « militairement, diplomatiquement et économiquement » pour y préserver ses intérêts tels que la liberté de navigation, la sécurité des citoyens (américains et alliés) et le contrôle des flux énergétiques. Selon lui, la stratégie américaine consiste en un repli sur quelques zones stratégiques de la région, notamment Oman, le Qatar, Djibouti ou le Koweït. Les Etats-Unis de Donald Trump se distinguent toutefois des administrations Obama et Clinton qui privilégiaient un dialogue avec Téhéran, Moscou ou Ankara. A contrario, le Président américain, dans la lignée des administrations Bush père et fils, prône la stratégie de l’endiguement, tout en s’appuyant sur les monarchies du Golfe. La sortie de l’accord sur le nucléaire iranien et le rétablissement des sanctions à l’égard de l’Iran en sont des illustrations. La présence américaine au Moyen-Orient permettrait alors à long terme de faire face aux Etats rivaux de demain, en l’occurrence Chine et Inde.

Moscou suit une posture défensive. L’objectif poursuivi par le pays est de contenir les djihadistes dans la région afin de leur interdire l’accès au Caucase. La Russie désire également promouvoir ses propres intérêts énergétiques et éviter la concurrence, le pays étant le premier fournisseur de gaz de l’Union européenne. Soutien indéfectible du régime de Bachar al-Assad en Syrie, la Russie entend prouver qu’elle est un partenaire fiable.

Etats-Unis et Russie n’ont pas intérêt à ce que la situation s’embrase. Le risque d’une prolifération militaire incontrôlée explique également leur investissement.
La Chine a également besoin d’un climat apaisé pour investir massivement, dans le cadre de ses nouvelles routes de la soie. Pierre Razoux considère tout de même que la Chine est « le seul Etat qui ait une vision stratégique à long terme » en maintenant à distance le Japon et les Etats-Unis tout en « étouffant progressivement, économique et stratégiquement l’Inde pour étendre son influence ».

Au niveau régional, les trois acteurs majeurs sont l’Iran, l’Arabie saoudite et Israël. Selon Pierre Razoux, ces derniers pourraient se montrer plus enclins à une escalade des tensions.
La Turquie, quant à elle, est une alliée historique des Etats-Unis et de l’Occident, membre de l’OTAN. Elle s’est néanmoins rapprochée, ces dernières années, de la Russie et de l’Iran. Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, espère se maintenir au pouvoir jusqu’en 2023, année célébrant le centième anniversaire de la République turque dans le dessein de s’ériger en homme fort du pays, à l’image de Mustafa Kemal. Toutefois, le pays doit gérer de multiples enjeux dans la région, dont le retrait des djihadistes de la région d’Idlib et de la région transfrontalière nord.

Finalement, aucune solution à la crise du Moyen-Orient ne surviendra, selon Pierre Razoux, sans une quadruple entente entre tous ces acteurs (Etats-Unis – Chine – Russie ; Russie – Iran –  Turquie (actuellement engagés dans le processus d’Astana) ; Israël – Russie – Iran et Iran – Arabie Saoudite). Cependant, si les deux premières conditions semblent remplies et la troisième relève de l’envisageable, la dernière n’est en rien acquise pour le directeur de recherches.

Si l’Europe n’est que peu évoquée durant l’audition, c’est parce qu’elle ne partage pas une vision commune concernant le Moyen-Orient. Les pays de l’arc latin suivent chacun leur propre stratégie tandis que l’Allemagne est davantage axée sur une logique commerciale. Pierre Razoux déplore le manque d’unité des pays de l’Union européenne s’agissant du devenir de la région.
Interrogé sur le lien entre la France et Djibouti, qu’il considère « vital », Pierre Razoux constate « l’érosion progressive » de la présence française alors que le pays bénéficie d’un emplacement stratégique de taille.

Oman est considéré comme le pays stabilisateur de la région. Mascate entretient en effet des relations cordiales avec Israël. Pour autant, le sultan Qabous est malade et l’avenir du pays est incertain. Quant à savoir si les Emirats arabes unis hériteront de ce rôle, rien n’est sûr compte tenu des tensions historiques entre Abu Dhabi et Mascate. Cependant, les Emirats arabes unis et l’Arabie saoudite resteront proches. Les deux Etats partagent des points communs notamment dans leurs relations épineuses avec les Frères musulmans. Pierre Razoux imagine alors davantage le Qatar prendre de l’importance dans la région. Le pays, qui subit un blocus de la part de l’Arabie saoudite et de ses alliés en raison de sa proximité avec le Hezbollah, se détache du Conseil de coopération du Golfe pour se rapprocher de Téhéran et Ankara.
Aussi, pour certains, la Jordanie incarne le « pôle de stabilité ». Le pays est soutenu « par tout le monde » et accueille un nombre important de réfugiés. Il bénéficie de fait d’une assistance financière de la part des Nations unies. Toutefois, sans cette aide, Amman se retrouverait dans une situation toute autre : il s’agit en réalité d’un pays pauvre aux ressources très limitées. A long terme, il est légitime de s’inquiéter pour la Jordanie, les indicateurs socio-économiques n’étant pas rassurants.

Pour la Syrie, le chercheur imagine des zones d’influence attribuées à la Russie, à l’Iran, aux Kurdes et une zone décernée au régime « d’unité ».
Interrogé sur le dossier palestinien, le directeur de recherches constate que « personne n’a ni intérêt ni la volonté de le porter sur le devant de la scène ». La situation est donc gelée.

La conférence de Varsovie divise

 

Photo officielle de la rencontre de Varsovie. Le 13 février 2019.
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Inaugurée dans la capitale polonaise mercredi 13 février 2019, la « conférence ministérielle pour la promotion de la paix et de la sécurité au Moyen-Orient » a réuni plus de 60 délégations. Annoncée au Caire par le secrétaire d’Etat américain Mike Pompeo, cette rencontre est co-organisée par la Pologne et les Etats-Unis.

Selon certains observateurs, ce sommet « anti-Iran » a pour objectif de créer les prémices d’une coalition internationale qui représenterait les intérêts de Washington au Moyen-Orient, après l’annonce du président américain Donald Trump de se retirer progressivement de la région. Washington a en effet fait de la lutte contre Téhéran l’un de ses trois piliers de politique étrangère au Moyen-Orient (avec la stabilité au Moyen-Orient et l’achèvement de l’Etat islamique).

L’Iran n’a, sans surprise, pas été convié à la conférence. La Russie et la Turquie, alliés de la République islamique, ont décliné l’invitation. Le ministre libanais des Affaires étrangères, Gebran Bassil, a annoncé qu’il ne participerait pas au sommet, à l’instar des responsables palestiniens. La cheffe de la diplomatie de l’Union européenne, Federica Mogherini a également fait part qu’elle n’y participerait pas, officiellement « pour des raisons d’emploi du temps ». En effet, depuis le retrait unilatéral américain de l’accord sur le nucléaire iranien, l’Union européenne avait œuvré en faveur d’un maintien de l’accord et du commerce avec Téhéran. La France, l’Allemagne et le Royaume-Uni ont réaffirmé leur détermination à préserver l’accord. Malgré leurs méfiances envers la République islamique, les principaux pays de l’UE n’envisagent pas l’isolement de l’Iran sur la scène internationale comme une solution pérenne. De fait, la plupart des Etats de l’UE, dont Paris et Berlin, n’ont envoyé que des diplomates de second rang – à l’exception du Royaume-Uni, représenté par son ministre des Affaires étrangères, présent notamment afin d’évoquer la crise humanitaire qui sévit au Yémen.

La décision de Varsovie d’organiser cette rencontre illustre les clivages des pays de l’Union européenne. Le pays s’est aligné à la position américaine contrairement au groupe E3.

Mike Pompeo a tenté de minimiser ces absences : « Nous ferons de réels progrès. Il y aura des dizaines de pays disposés à œuvrer à un Moyen-Orient plus stable, et j’espère qu’au moment de nous quitter jeudi nous aurons atteint ce but ».

Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a été le seul chef de gouvernement présent à cette réunion. La lutte Iran-Israël, qui connait actuellement un pic de tensions, profite à l’Etat hébreu dans le cadre de son rapprochement avec les pays arabes de la région, concurrents stratégiques de l’Iran.

L’ouverture du sommet de Varsovie intervient alors que l’armée iranienne a fait l’objet d’un attentat suicide en pleine période de célébration du quarantième anniversaire de la République islamique. Mercredi 13 février, 27 membres des gardiens de la révolution ont péri dans une attaque meurtrière. Le ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif considère que cet événement n’était pas « une coïncidence » et dénonce le « cirque de Varsovie ». Ce dernier a qualifié la rencontre de « nouvelle tentative des Etats-Unis de poursuivre leur obsession de l’Iran ».

40ème anniversaire de la République islamique d’Iran : la « révolution permanente »

Une Iranienne commémorant le 40ème anniversaire de la révolution iranienne, tenant une affiche à l’effigie de l’ayatollah Ali Khamenei, le 11 février 2019.
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Lundi 11 février, des milliers d’Iraniens se sont rassemblés à Téhéran afin de célébrer le 40ème anniversaire de la République islamique d’Iran. Correspondant au 22 bahman du calendrier iranien, cette journée fériée commémore le renversement du régime impérial du shah Mohammad Reza Pahlavi, le 11 février 1979, dix jours après le retour triomphal de son exil en France de l’ayatollah Khomeiny, père fondateur de la République islamique.

L’un des plus anciens empires du monde a alors laissé place à une théocratie. Ce bouleversement radical était le fruit d’un mécontentement politique, social et économique, ayant nourri l’opposition durant des décennies. L’ayatollah Khomeiny, opposant de longue date au régime du shah et figure religieuse emblématique, a été par surprise le catalyseur de la révolution. Perçu comme le seul capable d’unifier les dissidents, il réussit à rallier les opposants de tous bords, permettant aux religieux de s’emparer définitivement du pouvoir.

Près d’un demi-siècle après la révolution, l’opinion publique iranienne est partagée. Si les classes urbaines se montrent plus critiques vis-à-vis du régime islamique, la population rurale, historiquement plus conservatrice, le soutient davantage. La situation économique dégradée de Téhéran renforce encore ce clivage. Le FMI a annoncé pour l’année 2019 un taux de chômage à hauteur de 14% et la chute du PIB iranien de 3,6%. Des grèves et des manifestations se multiplient dans le pays, en même temps que les démonstrations de soutien. Lundi 11 février, dès 8h30, une très grande foule s’est réunie dans les rues de la capitale pour écouter le discours du Président iranien Hassan ROHANI. Ce dernier a déclaré : « La présence du peuple aujourd’hui dans les rues de toute la République islamique d’Iran (…) signifie que l’ennemi n’atteindra jamais ses objectifs démoniaques ». En affirmant que la nation iranienne s’était « affranchie de la dictature, du colonialisme et des dépendances », le Président a dénoncé le « complot » américain.

Les relations avec les Etats-Unis ont cristallisé depuis 40 ans les clivages politiques au sein de la société iranienne. L’annonce de Washington de se retirer unilatéralement de l’accord sur le nucléaire et de rétablir les sanctions à l’égard de l’Iran a renforcé ces tensions. Un vent de panique s’est répandu dans le pays, entrainant une dépression. Le rial, monnaie nationale, a été déprécié et une partie de la classe moyenne a plongé dans la pauvreté. L’hostilité des Etats-Unis envers la République islamique remonte à l’origine du régime théocratique et à la prise d’otages à l’ambassade de Téhéran. A l’occasion des 40 ans du régime, Donald Trump a réagi :  « Le régime iranien n’a offert que 40 années d’échec. Les Iraniens, qui souffrent depuis trop longtemps, méritent un avenir bien plus prometteur ». En réponse, le ministre iranien des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, a répliqué : « Après 40 ans de mauvais choix, il est temps pour Donald Trump de repenser la politique américaine qui a échoué ».

La lutte pour le leadership régional avec l’Arabie Saoudite participe de cette opposition qui se matérialise dans l’activation des réseaux chiites du Moyen-Orient (Irak, Bahreïn, Syrie, Hezbollah, Hamas, Houthis).

L’Iran est en effet une puissance incontournable au Moyen-Orient et la question des missiles balistiques iraniens empoisonne également les relations entre Téhéran et les Occidentaux. Cependant les puissances européennes sont conscientes du pouvoir d’influence de l’Iran et n’entendent pas isoler complètement le régime. Pour ce faire, l’Union européenne a imaginé un outil de troc afin de continuer à commercer avec l’Iran tout en contournant les sanctions américaines.

Pour l’économiste iranien Shaheen Fatemi, la longévité de la République islamique est liée au discours ambigu de la « révolution permanente ». Le régime iranien joue donc sur l’appellation de « révolution » depuis 40 ans pour justifier un processus inachevé et une situation précaire. Les divisions intestines liées à la succession de l’actuel Guide suprême, Ali Khamenei, âgé de 79 ans contribuent aux tensions internes à la société iranienne.