Moyen-Orient

Le bilan stratégique de l’engagement russe en Syrie à l’heure du retrait américain – par Ana Pouvreau

Un article d’Ana POUVREAU, spécialiste des mondes russe et turc, chercheur en sciences politiques, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de la Boston University en relations internationales et études stratégiques. Elle est auditrice de l’IHEDN et éditorialiste à l’institut FMES.

Vladimir POUTINE et Donald TRUMP.
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Dans le champ de ruines syrien, plus de 560 000 personnes seraient mortes depuis le début du conflit en 2011[1], tandis que, selon les Nations unies, sur une population d’avant-guerre de 22 millions d’habitants, 6 millions seraient devenus, dès 2016, des personnes déplacées et 5 millions auraient fui le pays[2]. Le 19 décembre 2018, le président Trump, considérant que l’Etat islamique était vaincu, a annoncé le retrait des Etats-Unis du théâtre syrien. Cette décision conduit à s’interroger sur le bilan de l’approche stratégique adoptée par la Russie depuis 2015, année-charnière marquant le début de son intervention militaire (30 septembre) pour soutenir le régime syrien.

L’annonce du retrait américain intervient dans un contexte déjà marqué par la substitution progressive, depuis 2017, du processus de paix d’Astana au processus de Genève[3] et dans le renforcement manifeste de l’influence de la Russie en Syrie, mais aussi dans l’ensemble de la région, tant aux plans militaire que diplomatique. Le départ des troupes américaines (2000 hommes) et le retrait de leurs armements du Nord de la Syrie vont conforter la Russie dans son rôle d’acteur militaire majeur sur ce théâtre d’opérations. Dès le mois d’août 2017, la Russie déclarait avoir permis au régime syrien de quadrupler la superficie des territoires sous son contrôle[4]. Un an plus tard, le ministère de la Défense russe déclarait avoir éliminé 86 000 « militants anti-Assad » et 830 chefs de groupes djihadistes en Syrie[5].

Dans ces conditions, l’annonce d’un retrait américain va créer un environnement favorable aux forces russes dans leurs efforts de consolidation de leur implantation sur le territoire syrien. Cela va également permettre au pouvoir russe de justifier, auprès de l’opinion publique, les sacrifices consentis en Syrie : jugé meurtrier et coûteux en termes de moyens, cet engagement demeure controversé sur la scène internationale et en Russie-même.

I. Un engagement massif et controversé

  1. Le bilan humain

Plus de 63 000 militaires russes[6] – dont 25 738 officiers et 434 officiers généraux[7] –   auraient participé au conflit en Syrie depuis septembre 2015.  Officiellement, seuls 112 militaires auraient été tués au 1er octobre 2018. En réalité, plusieurs centaines de combattants acheminés depuis la Russie sur le théâtre syrien auraient été tués – notamment lors de frappes américaines – dont une grande partie travaillant pour des sociétés militaires privées, telles que le « groupe Wagner » qui aurait, selon l’Atlantic Council basé à Washington, envoyé 1500 hommes en Syrie[8]. En dépit de ces lourdes pertes, la Russie y aurait maintenu quelque 4000 hommes[9].

Au vu de l’ampleur de son engagement militaire, la Russie s’est vu confrontée à des difficultés en termes d’effectifs. Afin de pallier ce problème, le gouvernement russe a dû initier un changement de législation permettant aux forces armées russes de faire signer des contrats de courte durée (entre 6 mois et un an) aux conscrits, aux réservistes, voire à des personnes apatrides ou non-ressortissantes de la Fédération de Russie, afin d’aller combattre notamment en Syrie[10]. Les services de sociétés militaires privées, dont l’existence est souvent niée par les autorités russes et dont le rôle est très controversé, ont été largement sollicitées. Celles-ci auraient recruté, au profit de la Russie, des milliers de combattants et de conseillers militaires, à travers les anciennes républiques soviétiques, notamment celles d’Asie centrale[11]. Par ailleurs, des organisations de défense des droits de l’homme en Ukraine, ont dénoncé l’extension par la Russie de la conscription (service militaire obligatoire de 12 mois pour les hommes âgés de 18 à 27 ans) aux jeunes ukrainiens résidant sur le territoire de la Crimée, péninsule annexée par la Russie en mars 2014, dans le but de les envoyer combattre en Syrie.  Et ce, en dépit de la Convention de Genève relative à la protection des personnes civiles en temps de guerre (1949), qui interdit cette pratique dans des territoires sous occupation[12].

A la fin août 2018, l’aviation russe totalisait 39 000 sorties aériennes en Syrie. Selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), une organisation humanitaire basée au Royaume-Uni, fin avril 2017, les frappes russes auraient fait 12 000 morts – dont 5170 victimes civiles – en 19 mois de campagne aérienne[13]. Fin août 2018, les estimations de l’OSDH faisaient état de 7,928 civils et de 10,069 combattants[14]. Human Rights Watch et Amnesty International ont, quant à elles, accusé, à plusieurs reprises, la Russie de crimes de guerre et de bombardements délibérés des populations civiles.

2. L’ampleur des moyens déployés

L’analyste russe Pavel Felgenhauer[15], spécialiste des questions militaires, soulignait en décembre 2016, que la Russie avait déjà livré en Syrie, à cette date, près de 700 000 tonnes d’armes, munitions et équipements militaires, soit une moyenne de 2000 tonnes par jour, par le biais de ce qui fut appelé le « Syrian Express »[16], à savoir une voie navale d’acheminement des matériels depuis le port militaire russe de Sébastopol en Crimée, via les détroits turcs du Bosphore et des Dardanelles.

La Russie va tirer les leçons d’une expérience opérationnelle qui lui manquait cruellement depuis la guerre d’Afghanistan (1979-1989). Ses campagnes aériennes les plus récentes dataient de la deuxième guerre de Tchétchénie, terminée en 2000, puis de la guerre avec la Géorgie, qui ne dura que 5 jours, en 2008, et ne nécessita pas plus de 200 sorties aériennes. Depuis le conflit russo-géorgien, les forces russes se seraient vu dotées de près de 1 000 avions et hélicoptères soit neufs, soit modernisés, qu’elles n’avaient pas eu l’occasion de tester. Dans le conflit syrien, l’armée russe teste ses nouvelles capacités et ses avancées technologiques, telles que son chasseur de cinquième génération, l’avion de chasse polyvalent dernier cri Su-30SM. Sur ce théâtre, les forces russes auraient testé 231 types de matériels, dont des avions, des missiles de croisière et des systèmes sol-air. Il en est de même pour les nouveautés technologiques telles que le SVP-24 Gefest (Hephaestus), « dispositif de ciblage, qui sera désormais intégré dans tous les modèles d’avions Su-30SM, leur permettant de fonctionner dans des conditions météorologiques incroyablement difficiles, de jour comme de nuit »[17].

Anton Lavrov, analyste de la Fédération de Russie détaché au Center for Strategic and International Studies (CSIS) à Washington, rappelle, dans un rapport sur la campagne aérienne russe en Syrie[18], qu’à compter de la signature, à Damas, d’un accord secret, fin août 2015, entre la Russie et la Syrie concernant le déploiement d’un groupe aérien sur la base aérienne syrienne de Hmeimim, les forces spatiales russes (Vozdoujno-Kosmitcheskie Sili, VKS)[19] sont entrées dans la guerre en Syrie avec de nouveaux équipements, mais sans véritable expérience opérationnelle de ces matériels. « Grâce à la rotation rapide du personnel », écrit-il, « 80% des équipages de l’aviation tactique, ainsi que 95% des effectifs des équipages d’hélicoptères de l’armée de terre ont effectué 100 à 120 sorties de combat. Au cours du conflit, les forces russes ont démontré leur capacité à s’adapter et à apprendre de leur expérience. Grâce à cela, l’efficacité au combat d’un petit contingent s’est améliorée et a permis aux forces gouvernementales syriennes de remporter des victoires au sol. L’expérience acquise dans le conflit syrien sera indubitablement mise à profit dans l’organisation future des forces spatiales russes »[20].

II. L’engagement russe en Syrie : un tremplin pour une remontée en puissance de la Russie dans la région

Au vu de cet investissement considérable, Pavel Felgenhauer en déduisait, en décembre 2016, que la Russie entendrait désormais maintenir coûte que coûte sa présence en Syrie, ce qui lui permettrait d’étendre son influence dans l’ensemble de la région. Dans cette optique, son installation navale à Tartous – protégée par le nouveau système russe de missiles sol-air S-300 – pourrait être transformée en une véritable base navale, qui pérenniserait sa présence en Syrie. De la même manière, des efforts seraient déployés afin de conserver et d’agrandir la base aérienne de Lattaquié[21].

En effet, en octobre 2016, le président Poutine avait ratifié l’accord d’août 2015 avec Damas concernant le déploiement d’un groupe aérien pour une période indéfinie par la Russie sur la base aérienne de Hmeimim et l’octroi d’un statut diplomatique pour les personnels déployés sur cette base[22]. Un autre accord, signé le 18 janvier 2017 (ratifié en décembre 2017), confirme bien l’établissement d’une présence navale russe permanente à Tartous. La base navale de Tartous, utilisée depuis l’époque soviétique, s’avérant trop petite pour accueillir les plus grands navires de guerre, sera agrandie. L’accord signé pour une durée de 49 ans et renouvelable pour 25 ans supplémentaires, permet à la Russie de maintenir en Syrie 11 navires de guerre, y compris des bâtiments à propulsion nucléaire, renforçant ainsi sa capacité opérationnelle dans la région[23]. On peut en déduire que cette évolution semble confirmer l’ambition de la Russie d’implanter désormais des bases militaires à l’étranger et pas seulement dans des ex-républiques soviétiques.

Par ailleurs, Pavel Felgenhauer attirait l’attention sur le fait que la puissance russe entendait montrer aux puissances de la région, « qu’il vaut mieux miser sur la Russie que sur les États-Unis, que ceux qui comptent sur les États-Unis vont perdre, mais que ceux qui s’appuient sur la Russie l’emporteront » [24]. Sur la base de ces victoires, il prévoyait que la Russie pourrait tenter de former une grande coalition à sa main au Moyen-Orient, où elle pourrait prétendre jouer le rôle de médiateur incontournable capable d’arbitrer les antagonismes entre des pays aux intérêts divergents voire rivaux, tels que l’Égypte et la Turquie, voire entre l’Iran et Israël. Le fait que les Kurdes de Syrie envisagent désormais, à la suite de l’annonce du retrait américain, de se tourner vers Moscou pour garantir leur sécurité face à la Turquie, confirme les prévisions de cet analyste. Dans ces conditions, il faut espérer que l’Occident saura anticiper les surprises stratégiques que nous réserve encore l’approche choisie par la Russie en Syrie.

[1] “560,000 Killed in Syria’s War According to Updated Death Toll”, Haaretz, 10 décembre 2018. [https://www.haaretz.com/middle-east-news/syria/560-000-killed-in-syria-s-war-according-to-updated-death-toll-1.6700244]
[2]United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs.  [https://www.unocha.org/Syria]
[3] Lancées par la Russie, l’Iran et la Turquie en janvier 2017, les négociations d’Astana devaient permettre de trouver une issue au conflit syrien. Le processus de Genève, conduit sous l’égide des Nations unies, fut amorcé en 2012. cf. « Syria: the Astana peace process », France 24, 5 septembre 2018. [https://www.france24.com/en/20180905-syria-astana-peace-process]
[4] “Syria Expands Territorial Control Fourfold in Two Years With Russian Help”, Sputnik News, 25 août 2017.
[https://sputniknews.com/middleeast/201708251056779496-syria-terrirory-control-russian-help/]
[5] “Russia’s MoD reveals number of troops involved in Syrian war”, Belsat, 23 août 2018.
[https://belsat.eu/en/news/russia-s-mod-reveals-number-of-troops-involved-in-syrian-war/]
[6] “Russia says 63,000 troops have seen combat in Syria”, BBC Online, 23 août 2018. [https://www.bbc.com/news/world-middle-east-45284121]
[7] Op.cit. Belsat, 23 août 2018.
[8] “Russia’s Desperation for More Soldiers Is Taking It to Dark Places”, Atlantic Council, 24 avril 2017.
[https://www.atlanticcouncil.org/blogs/ukrainealert/russia-s-desperation-for-more-soldiers-is-taking-it-to-dark-places]
[9] Joseph DAHER: “Three Years Later: The Evolution of Russia’s Military Intervention in Syria”, Atlantic Council, 27 septembre 2018. [https://www.atlanticcouncil.org/blogs/syriasource/three-years-later-the-evolution-of-russia-s-military-intervention-in-syria]
[10] Op.cit, Atlantic Council, 24 avril 2017.
[11] Op.cit, Atlantic Council, 24 avril 2017.
[12] Halya COYNASH: “Russia sends Ukrainians from occupied Crimea to fight in Syria”, Kharkiv Human Rights Protection Group (KHPG), 31 octobre 2018. [http://khpg.org/en/index.php?id=1540847178]
[13] Russian Airforce has killed about 12000 persons including about 5170 civilian Syrian casualties in 19 months of airstrikes in Syria”, Syrian Observatory for Human Rights, 30 avril 2017.
[14] Rapport du SOHR du 30 août 2018. A titre de comparaison, à la même date, selon Airwars, une organisation non-gouvernementale basée à Londres,  les quelque 30 000 frappes de la coalition dirigée par les Etats-Unis contre l’Etat islamique, auraient fait entre 6500 et 10 000 victimes civiles sur le théâtre irako-syrien. [https://airwars.org/news-and-investigations/]
[15] “Inside Story – What are President Putin’s plans for Syria?, Al-Jazeera, 17 décembre 2016. [https://www.youtube.com/watch?v=5c2U7xkl-WQ]
[16] “Despite tensions, Russia’s ‘Syria Express’ sails by Istanbul”, Al-Monitor, 10 avril 2018.
[https://www.al-monitor.com/pulse/sites/almonitor/contents/afp/2016/01/syria-conflict-turkey-russia-navy.html]
[17] Nikolaï LITOVKINE : « Le chasseur russe Su-30SM, toujours plus high-tech », Russia Beyond, 12 mars 2018. [https://fr.rbth.com/tech/80271-avion-chasse-su-30sm-russie].
[18] Anton LAVROV: “The Russian Air Campaign in Syria – A Preliminary Analysis”, CAN Corporation, juin 2018. [https://www.cna.org/CNA_files/PDF/COP-2018-U-017903-Final.pdf]
[19] Depuis le 1er août 2015, la force aérienne russe (Voienno-vozduchnyie sily, VVS) et les forces de défense spatiales russes (Kosmitcheskie Voiska Rossii, VKO), ont fusionné pour former les forces spatiales russes.
[20] Opcit. Rapport d’Anton LAVROV, juin 2018.
[21] Op.cit, Al-Jazeera, 17 décembre 2016.
[22] “Putin Ratifies Deal On ‘Indefinite’ Air Force Deployment In Syria”, Radio Free Europe/Radio Liberty, 14 octobre 2016.
[https://www.rferl.org/a/syria-russia-putin-signs-air-deployment-deal/28052862.html]
[23] “New Russia-Syria accord allows up to 11 warships in Tartus port simultaneously”, DW, 20 janvier 2017.
[https://www.dw.com/en/new-russia-syria-accord-allows-up-to-11-warships-in-tartus-port-simultaneously/a-37212976]
[24] Ibid. Al-Jazeera, 17 décembre 2016

Alliance stratégique au Moyen-Orient : vers un OTAN arabe

Le Président Donald TRUMP et le prince Mohamed BIN SALMAN.
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Mardi 8 janvier 2019 a débuté la tournée diplomatique au Moyen-Orient du Secrétaire d’Etat américain. En une semaine, Mike POMPEO s’est successivement rendu dans 7 pays de la région : Jordanie, Egypte et cinq des six pays du Conseil de coopération des Etats arabes du Golfe : Arabie Saoudite, Oman, Bahreïn, Emirats arabes unis et Qatar. Ces visites permettent de rassurer les alliés régionaux sur la stratégie de Washington au Moyen-Orient, ébranlée par l’annonce présidentielle du retrait des troupes américaines du nord de la Syrie en décembre dernier. Ce déplacement de Mike POMPEO permet aussi de promouvoir les intérêts américains en vue d’une Alliance stratégique au Moyen-Orient (Middle East Strategic Alliance). Surnommée « l’OTAN arabe », cette alliance concrétiserait la mise en place d’un axe contre Téhéran, considéré par Washington comme la menace la plus importante dans la région. Au Caire, dans un discours prononcé près de dix ans après celui de l’ancien Président Barack OBAMA, le secrétaire d’Etat a annoncé un « vrai nouveau départ » américain dans la région où la lutte contre le régime de la République islamique d’Iran constitue l’un des enjeux principaux. Le lendemain, il a annoncé la tenue d’une conférence ministérielle pour promouvoir la paix et la sécurité au Moyen-Orient, les 13 et 14 février prochain à Varsovie, dont l’un des objectifs est de combattre l’influence iranienne dans la région.

En escale à Abu Dhabi, Mike POMPEO s’est entretenu avec la journaliste Najwa KASSEM pour Al Arabiya, chaine saoudienne. Le chef de la diplomatie américaine a exposé la politique étrangère de Washington dans la région qui repose sur trois piliers : la stabilité du Moyen-Orient, l’achèvement de la destruction de l’Etat islamique et la lutte contre l’Iran « le plus grand pays parrain du terrorisme ». Interrogé à propos du sommet en Pologne où « l’accent sera mis sur l’Iran », Mike POMPEO précise que la rencontre ne concernera pas seulement les pays de l’Alliance stratégique mais réunira un spectre plus large avec des pays asiatiques, africains et sud-américains. Toutefois, Mike POMPEO précise que les actions américaines ne sont pas dirigées contre le peuple iranien : « je veux que le peuple iranien sache que nous voulons une vie meilleure pour lui (…). Nous voulons une vraie démocratie en République islamique d’Iran ». Il considère cette potentielle démocratie incompatible avec les milices chiites en Irak ou encore les Houthis, soutenus par Téhéran.

S’il espère une résolution du conflit syrien conforme à la résolution 2254 du Conseil de sécurité, Mike POMPEO précise que l’alliance stratégique ne concernera pas uniquement la situation en Syrie mais fera l’objet d’une « tentative de constituer une coalition de forces du Moyen-Orient capable de réagir à de nombreuses menaces pour la région ».

L’idée d’un OTAN arabe a émergé le 22 mai 2017, lors du premier voyage présidentiel de Donald TRUMP à Riyad. L’Arabie saoudite et l’Egypte, en dépit des accusations de répression des droits de l’homme dont ils font l’objet, restent des partenaires privilégiés de Washington dans sa lutte contre l’Iran et seront les pierres angulaires du partenariat.

Téhéran ne reste pas impassible face aux mesures prises. Le ministère des Affaires étrangères a convoqué le plus haut diplomate polonais basé dans le pays afin de protester contre la décision d’organiser un sommet jugé « anti-iranien ».

Les Etats-Unis au Moyen-Orient, une « force pour le bien »

 

Le secrétaire d’Etat américain Mike POMPEO à la conférence de presse au Caire jeudi 10 janvier.
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En tournée au Moyen-Orient, le secrétaire d’Etat américain Mike POMPEO s’est rendu au Caire le jeudi 10 janvier 2019. Depuis l’annonce du président Donald TRUMP de retirer ses troupes de Syrie ayant fait l’effet d’une bombe, plusieurs hommes politiques du pays en visite dans la région, espèrent rectifier le tir et rassurer les pays alliés. Dans l’université américaine de la capitale égyptienne et environ 10 ans après le célèbre discours de Barack OBAMA dans la même ville, le secrétaire d’Etat américain annonce « un réel nouveau départ » des Etats-Unis avec ses alliés au Moyen-Orient.

Le 4 juin 2009, dans un contexte post-attentats du 11 septembre ayant donné lieu à la présence américaine en Afghanistan et en Irak, Barack OBAMA s’est adressé au monde musulman afin de dissiper la méfiance de la région envers Washington. Ses paroles avait alors suscité un grand engouement. Pourtant, la paix escomptée n’avait pas eu lieu et la timidité de l’administration OBAMA a souvent été reprochée, notamment lors des printemps arabes. Mike POMPEO déplore que les Etats-Unis « ami de longue date » de l’Egypte étaient absents durant cette période, par la faute de « dirigeants qui ont mal interprété notre histoire et le moment historique pour l’Egypte (…) Les résultats de ces erreurs de jugement ont été désastreux ». Parmi les conséquences, se trouvent entre autres « la ténacité et la méchanceté de l’islamisme radical ». Sans jamais citer l’ancien président américain, son allocution est l’occasion pour le chef de la diplomatie américaine de fustiger l’administration OBAMA au profit de la nouvelle doctrine du président américain Donald TRUMP.

Mike POMPEO appelle à une union rassemblant Israël et les principaux pays sunnites de la région face à la République islamique d’Iran qu’il considère coupable d’étendre « son influence cancéreuse au Yémen, en Irak, en Syrie et plus loin encore, au Liban ». L’administration TRUMP, après s’être retirée de l’accord de Vienne en rétablissant les sanctions à l’encontre de l’Iran, fait de la lutte contre ce pays une véritable priorité et entend « contrecarrer son agenda révolutionnaire » qui, selon Mike POMPEO, s’étend au-delà des frontières moyen-orientales. Il condamne l’ancienne politique de Barak OBAMA qui s’était adressé aux peuples plutôt qu’aux nations et qui a conduit le pays à conclure avec Téhéran un accord, alors même qu’il représente un ennemi commun pour les Etats-Unis et l’Egypte. Mike POMPEO affirme : « La bonne nouvelle, c’est que l’ère de l’auto-flagellation américaine est terminée, tout comme ces politiques qui ont engendré tant de souffrances inutiles. Maintenant vient le vrai nouveau départ. En moins de 24 mois, les Etats-Unis, sous le président TRUMP ont réaffirmé leur traditionnel rôle de force du bien dans la région. » Face aux accusations de désintérêt américain, il rappelle le rôle de « force libératrice » inégalable incarné par Washington au cours de l’histoire dans les domaines économiques et militaires : « Est-ce que les Russes ou les Chinois viendraient à votre secours de la même manière que nous l’avons fait ? ».

Le secrétaire d’Etat américain n’a pas fait des droits de l’homme le cœur de son discours. A contrario, il a rendu hommage au président égyptien Abdel Fatah AL-SISSI pour ses « efforts pour promouvoir la liberté religieuse », l’érigeant en « exemple pour tous les dirigeants et tous les peuples du Moyen-Orient », en dépit des accusations de répression dont il fait l’objet. Et, face aux doutes autour des conséquences du retrait des troupes américaines de Syrie, Mike POMPEO se veut rassurant : « Soyons clairs : les Etats-Unis ne se retireront pas avant la fin de la lutte contre le terrorisme ».

Le virage de politique étrangère assumé de l’administration TRUMP par la voix de Mike POMPEO suscite de nombreuses critiques. Sans surprise Javad ZARIF, ministre des Affaire étrangères iranien s’est exprimé sur Twitter : « Chaque fois que les Etats-Unis s’immiscent, le chaos, la répression et le ressentiment suivent (…). Il vaut mieux pour les Etats-Unis qu’ils surmontent la perte de l’Iran ». Quant à Martin INDYK, ancien ambassadeur des Etats-Unis en Israël et Envoyé spécial d’OBAMA au Moyen-Orient, il estime le discours de POMPEO comme « une attaque sans vergogne d’un secrétaire d’Etat en exercice contre un ancien président américain devant un public étranger », révélateur d’un « fossé lamentable entre les promesses de TRUMP et les moyens qu’il utilise pour les réaliser ». Selon lui, TRUMP réalise la même erreur que son prédécesseur il y a 10 ans dans son discours du Caire.

Dossier syrien : ERDOGAN tance BOLTON

Le porte-parole du gouvernement turc, Ibrahim KALIN s’entretenant avec John BOLTON, le conseiller à la Sécurité américain le 8 janvier 2019 à Ankara.
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Alors qu’il devait s’entretenir avec le président turc Recep Tayyip ERDOGAN mardi 8 janvier 2019, le conseiller américain à la Sécurité John BOLTON a quitté Ankara sans pouvoir le rencontrer.

Au début du mois de janvier, John BOLTON s’est rendu successivement en Israël et en Turquie pour discuter des conditions de retrait des Etats-Unis en Syrie. Le président américain Donald TRUMP a annoncé le 19 décembre dernier cette décision, qui bien que conforme à ses arguments de campagne, a fait l’effet d’une bombe.  Provoquant le départ de Jim MATTIS, Secrétaire d’Etat à la Défense souvent présenté comme un pôle de stabilité de l’administration TRUMP, ce retrait  pose trois questions  : comment garantir la lutte contre l’Etat islamique sans Washington ?, comment gérer l’avenir des combattants kurdes ? et quel sera l’impact du vide créé par le retrait américain du Proche-Orient ? en tout état de cause, cette décision est une bonne nouvelle pour Ankara et pour Moscou qui pourraient profiter du retrait américain pour avancer leurs pions.

Etats-Unis et Turquie divergent sur la question kurde. Alliés de Washington dans la lutte contre l’Etat islamique, les Unités de protection du peuple (Yekîneyên Parastina Gel – YPG) sont considérées comme des terroristes par Ankara.

En visite diplomatique en Israël et Ankara, John BOLTON a tenté de rectifier le tir et de rassurer sur les conditions de retrait des troupes américaines en conditionnant leur départ à des garanties de sécurité pour leurs alliés kurdes.

Rassurants pour le président israélien Benjamin NETANYAHU, ces propos ont sans surprise suscité la colère du président ERDOGAN qu’il considère « inacceptables et impossibles à digérer ». Lors d’une réunion du groupe parlementaire de son parti l’AKP (Parti de la justice et du développement) Recep Tayyip ERDOGAN s’est exprimé à propos du PKK et PYD (le Parti des travailleurs du Kurdistan et le Parti de l’union démocratique, son équivalent syrien) : « La prétendue lutte du PKK / PYD contre l’Etat Islamique n’est rien de plus qu’un mensonge (…).». Il continue : « La Turquie cible ces deux organisations en même temps, non à cause de son animosité ethnique ou religieuse, mais à cause de sa politique antiterroriste ».  En se félicitant du rôle de la Turquie « seul pays à avoir véritablement combattu et obtenu des succès contre les organisations en Syrie », le président turc souligne que « Les Etats-Unis commettent une très grave erreur s’ils considèrent que ces terroristes sont identiques à nos frères et sœurs kurdes ». Annulant la rencontre prévue avec John BOLTON, le président ERDOGAN a laissé sa place à Ibrahim KALIN, conseiller spécial du président et porte-parole du gouvernement. Ce dernier a démenti l’engagement du président turc à garantir la sécurité des milices kurdes, énoncé par le secrétaire d’Etat américain, Mike POMPEO.

Ainsi, accompagné par le général Joseph DUNFORD, chef d’état-major américain et de James JEFFREY, Représentant spécial de Washington pour l’engagement en faveur de la Syrie, John BOLTON a rencontré des officiels turcs de rang moins élevé qu’annoncé et n’a pas donné la conférence de presse programmée.

La situation en Syrie et la lutte contre l’Etat islamique cristallise des enjeux cruciaux. Le retrait américain aura des conséquences sur la probable résurgence de l’Etat islamique, l’avenir de l’entité kurde face à la Turquie et laisse la place à la Russie pour occuper le rôle d’acteur incontournable dans la région.

Chine – Pakistan : une alliance économique solide

Le Premier ministre pakistanais, Imran KHAN, et son homologue chinois, Li KEQIANG, signant des accords au palais du Peuple à Pékin, le 3 novembre 2018.
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Au début du mois de janvier 2019, la presse chinoise a annoncé la construction de la première des quatre frégates commandées par le Pakistan. Les frégates, de type 054AP (dérivé du type O54A, Jiangkai II) seront livrables à partir de l’année prochaine. Ce programme représente un contrat majeur pour l’industrie navale chinoise et favorise sa politique de développement à l’échelle internationale.

A la même période, le Pakistan annonce avoir commandé 600 chars de combat modernes, 360 à la Russie et 240 à la Chine. Le char chinois vendu, de type VT4, rencontre depuis sa présentation officielle en 2017 un succès commercial. Vendu à environ 6 millions de dollars, il présente un rapport qualité-prix difficilement contestable du fait de ses performances.

Ces commandes importantes permettent au Pakistan de rénover son industrie militaire sur terre et sur mer et de conserver les liens existants avec Pékin. Chine et Pakistan sont en effet des partenaires solides. En matière d’armement, le Pakistan a commandé huit sous-marins d’attaque de type Yuan (77 mètres et 2 700 tonnes en surface) à la Chine, livrables à partir de 2022 et dont la moitié seront réalisés à Karachi. Déjà, en 2009, la Chine a construit au profit du Pakistan quatre frégates de 123 mètres, livrées entre 2009 et 2013 et réalisées en transfert de technologie.

Selon le New York Times, les deux pays auraient conclu un « accord secret » au mois de décembre 2018 dans le dessein de créer des liens entre leurs deux armées. Cet accord intervient dans le cadre de la China’s Belt and Road Initiative qui fait référence à un programme de grands chantiers d’infrastructures lancé en 2013 et financé par Pékin auprès de 70 pays. En effet, la Chine de Xi JINPING s’est lancée dans ces nouvelles routes de la soie et le Pakistan en est un site phare puisque l’Etat bénéficie d’un accès privilégié à la mer d’Arabie et par conséquent au détroit d’Ormuz où transite un nombre important des ressources de pétrole. De plus, Chine et Pakistan ont mis en place la China-Pakistan Economic Corridor (CPEC) qui représente un programme d’investissements d’infrastructures à hauteur de 54 millions de dollars. Si les initiatives entreprises dans le cadre de cette politique ne cessent d’être annoncées comme « purement économiques » par les autorités chinoises, les ambitions militaires de Pékin sont perceptibles et préoccupantes pour certains Etats.

La Chine est une alliée traditionnelle du Pakistan où elle investit massivement. La proximité entre les deux se renforce tandis que le Pakistan est en conflit historique avec l’Inde. De plus, depuis l’arrivée de Donald TRUMP au pouvoir, Washington et Islamabad connaissent un froid diplomatique, ce qui est un avantage pour le gouvernement chinois.

Retrait des troupes américaines en Syrie : un choix politique loin de faire consensus

 

Soldats américains en Syrie.
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« Nous avons vaincu le groupe Etat Islamique (…) et maintenant il est temps pour nos troupes de rentrer à la maison » a déclaré le président américain Donald TRUMP le mercredi 19 décembre. Le président américain félicite « les grands héros du monde » et les « victoires historiques contre l’Etat islamique ».

Le chef de l’Etat avait déjà affirmé sa volonté de quitter la Syrie et avait fait campagne sur cet argument. Toutefois, il s’était laissé convaincre par son entourage du maintien nécessaire des troupes. John BOLTON, conseiller à la sécurité nationale des Etats-Unis, avait déclaré fin septembre qu’il n’était pas envisageable de quitter le pays « tant que les Iraniens n’en auraient pas fait autant ». Dorénavant, le président américain affirme que les Etats-Unis n’ont pas vocation à endosser le rôle de « gendarmes au Moyen-Orient ». Au sein même de son camp, cette décision suscite des critiques. Après plusieurs mises en garde contre le retrait des troupes, Jim MATTIS, secrétaire d’Etat à la Défense, a présenté jeudi 20 décembre sa lettre de démission, qui ne prendra effet qu’en février prochain. Alors que l’ex-général des Marines ne mentionne pas explicitement le dossier syrien dans sa lettre, il alerte sur la nécessité pour Washington de « traiter les alliés avec respect ». Son départ engendre de l’inquiétude tant il incarnait une forme de stabilité à la Maison Blanche. Lindsey GRAHAM, sénateur républicain proche du président estime que « l’EI n’a été vaincu ni en Syrie, ni en Irak, ni en Afghanistan. Et retirer les forces américaines serait une erreur monumentale à la Obama ». Et Donald TRUMP de répondre : « il est temps de se concentrer sur notre pays ».

La diplomatie onusienne n’est pas non plus restée insensible à cette annonce. Pour son dernier briefing au Conseil de sécurité des Nations unies le 20 décembre 2018, Staffan de MISTURA, l’Envoyé spécial de l’ONU en Syrie a admis son échec à réunir un Comité constitutionnel syrien à Genève pour la fin du mois de décembre. Quant au Représentant de la France pour l’ONU François DELATTRE, il conteste lui aussi la fin de Daesh avancée par Washington : « Notre évaluation est que Daesh continue d’être une menace au Levant et que l’organisation terroriste peut continuer de s’y appuyer sur un territoire réduit ». En contrepoint, le ministère russe des Affaires étrangères a estimé que l’initiative américaine « ouvrait des perspectives en vue d’un règlement politique du conflit ».

Aujourd’hui, les troupes américaines ont pour mission première d’encadrer les forces démocratiques syriennes, articulées autour des Unités de protection du peuple (Yekîneyên Parastina Gel – YPG), branche armée du Parti de l’union démocratique (Partiya Yekîtiya Demokrat – PYD) afin de reconquérir les territoires perdus au profit de l’EI. La présence américaine permet du même fait d’endiguer l’influence iranienne en bloquant une partie du corridor iranien reliant Téhéran à Beyrouth. Les forces kurdes vivent ce retrait américain comme une véritable trahison. Selon elles, l’EI est encore présent et « lourdement armé ». La Turquie, également présente dans le nord-ouest de la Syrie, menace les Kurdes de l’YPG et du PYD, qu’elle associe au Parti des travailleurs du Kurdistan (Partiya Karkerên Kurdistan -PKK), identifié également par l’Union européenne comme groupe impliqué dans des actes de terrorisme. Plus globalement, l’axe dit « prorégime » en faveur de Bachar al-ASSAD sera gagnant, avec en première ligne l’Iran.

Une nouvelle fois, la politique menée par Donald TRUMP répond à ses préoccupations de politique intérieure. Si les acteurs concurrents des Etats-Unis (Iran, Syrie, Russie, Turquie) peuvent s’en réjouir, leurs alliés sur ce théâtre (Kurdes, France, Israël, Arabie saoudite notamment) s’en inquiètent.

Les enjeux énergétiques au cœur de nombreux conflits méditerranéens

Par le capitaine de vaisseau Eric LAVAULT, auditeur de la 29ème Session méditerranéenne des hautes études stratégiques.

Compte rendu de la conférence éponyme prononcée par Jacques PERCEBOIS, le 13 décembre 2018. Les analyses décrites ci-dessous représentent les seules opinions du conférencier et n’engagent pas l’institut FMES.

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L’institut FMES a eu le plaisir de recevoir Jacques PERCEBOIS, Professeur émérite à l’Université de Montpellier, Doyen honoraire de la Faculté d’économie et directeur du CREDEN (Centre de Recherche en Economie et Droit de l’Energie).

Pendant plus d’une heure et à travers des exemples chiffrés et illustrés, Jacques PERCEBOIS s’est adressé aux vingt auditeurs de la 29ème Session Méditerranéenne des Hautes Etudes Stratégiques et aux adhérents de l’Institut FMES.

Les éléments de crises internationales liés à l’accès aux énergies sont nombreux à l’orée de ce siècle. Dans la continuité du précédent, l’accès au pétrole et au gaz reste un facteur de tensions au Proche-Orient. A contrario, le pétrole saoudien n’aura plus la même importance dans l’équation énergétique des Etats-Unis. L’approvisionnement en gaz de l’Europe est en revanche au cœur des tensions entre Russie et Etats-Unis. L’énergie nucléaire est par ailleurs une source de friction entre Européens et de tensions avec l’Iran. Enfin, l’Europe comme l’Afrique doivent être vigilants à l’égard des investissements chinois dans leurs infrastructures énergétiques.

Le vice-amiral d’escadre (2) et directeur des opérations de l’Institut FMES, Pascal AUSSEUR introduisant la présentation de Jacques PERCEBOIS.
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  • L’énergie comme fondement des conflits

Première caractéristique, l’énergie est une arme. L’Histoire est jalonnée d’exemples illustrant le lien de causalité entre énergies et conflits pour tenter de se les approprier. Derrière les fondements politique, culturel, religieux ou idéologique d’une guerre, le spectateur avisé trouvera souvent un enjeu de contrôle énergétique.

Pétrole et gaz sont invariablement des sources de tensions et de crises politiques au Moyen-Orient. Au retour de la conférence de Yalta en février 1945, le président ROOSEVELT fait une halte en Arabie Saoudite afin de sceller avec le roi Ibn Séoud le pacte énergétique du Quincy, qui a lié jusqu’à ce jour les Etats-Unis d’Amérique au pétrole du royaume wahhabiste.

La guerre du Kippour de 1973 et la première guerre du Golfe en 1990 ont le pétrole pour arrière pensée. L’obsession du président TRUMP à l’égard de l’Iran chiite trouve d’abord sa cause dans la compétition avec le royaume saoudien sunnite pour l’exportation de l’or noir.

L’approvisionnement du gaz de Russie vers l’Europe génère inquiétudes et débats au sein d’une Union européenne qui recherche systématiquement une diversification de ses sources d’approvisionnement.

Les enjeux de l’exploitation du gaz du Levant en Méditerranée orientale suscitent tensions et convoitises et font l’objet de l’étude de la 29ème session de la FMES.

Enfin, la maîtrise de l’énergie nucléaire est stratégique et constitue un enjeu majeur de souveraineté pour de nombreux états.

  • Les tendances de fond du siècle à venir.

Seconde caractéristique, les évolutions dans l’usage des énergies comportent de très fortes inerties, en raison des équipements et des infrastructures qu’elles imposent pour leur exploitation. Certaines tendances se dessinent néanmoins pour le siècle à venir.

A l’horizon de 2035-2040, nous devrions ainsi assister à l’explosion de la consommation de l’Inde et de la Chine, dans une moindre mesure de l’Afrique. Cette explosion est lourde de menaces au plan environnemental, avec une augmentation exponentielle des rejets de CO2 par ces pays ou continent.

L’Europe, et dans une moindre mesure, les Etats-Unis comme le Japon, devraient entrer dans une ère de sobriété relative au plan énergétique.

Sans être grand clerc, le baril pourrait se stabiliser autour de 70 à 80 dollars.

Les Etats-Unis deviendront vraisemblablement indépendants du Moyen-Orient sur le plan pétrolier. Ils sont d’ores et déjà quasi auto-suffisants, grâce au pétrole non conventionnel. Cette « indépendance » énergétique pourrait dès lors conduire à un nouvel isolement diplomatique des Etats-Unis, à l’exception de tout ce qui aura trait à Israël et sa protection.

A contrario, Chine et Inde vont devenir de gros importateurs en pétrole.

  • L’énergie, source de synergies économiques

Source de tensions, l’énergie peut également être à l’origine de coopérations économiques en contradiction avec les postures diplomatiques. La coopération énergétique n’est pas nécessairement en phase avec la coopération politique.

La relation énergétique liant l’Iran et l’Irak est un bon exemple.

Autre exemple, l’Iran pourrait être un compétiteur sérieux pour l’approvisonnement de gaz de l’Union européenne.

Un projet de gazoduc relierait également le Qatar (qui vient de quitter l’OPEP) à la Turquie. Il passerait pourtant par l’Arabie Saoudite.

Enfin, malgré les déclarations hostiles de part et d’autre du continent eurasiatique, la Russie reste le premier partenaire en gaz, charbon et pétrole de l’UE qui importe 53% de son énergie.

 

  • Panorama des énergies.

Le charbon, cause majeure du réchauffement climatique, est moins stratégique que le pétrole, dans la mesure où sa distribution est plus uniforme sur la planète. Il a été détrôné aux Etats-Unis par le gaz. On assiste au processus inverse en Europe où le charbon russe pourrait détrôner le gaz. Les réserves américaines, pays continent béni des dieux au plan énergétique, sont énormes. L’évaluation de celles de la Chine est en revanche incertaine. Ainsi, pour des raisons économiques, les émissions de CO2 ont diminué aux USA.

En matière de production gazière, on assiste à une guerre des gazoducs. L’objectif des Russes est de contourner l’Ukraine. Ainsi, le gazoduc Northstream approvionnant l’Europe est sur le point d’être doublé. Le projet Turkstream, inauguré par les présidents POUTINE et ERDOGAN, vise à irriguer les pays de l’est de l’Europe. Enfin, les pays avoisinants la mer Caspienne s’en arrachent les ressources gazières en multipliant les pipelines. La Chine cherche à obtenir sa part du gateau, au détriment de l’Europe notamment, en développant ses projets vers l’est asiatique.

Dans le domaine nucléaire, la puissance installée est stable, avec 58 réacteurs en construction (notamment à Abu Dhabi, en Iran, en Arabie Saoudite ou en Egypte) dont 18 en Chine pour elle seule. A cet égard, les réacteurs de taille réduite (SMR pour small regular reactor) présentent d’intéressantes perspectives. L’Iran, très dépendant du gaz, souhaite se diversifier avec le nucléaire. L’UE est le principal producteur d’énergie nucléaire. L’EPR de troisième génération devra céder la place à la quatrième génération des surgénérateurs de type Superphénix.

Les principales réserves d’uranium se trouvent en Australie, Afrique du Sud, Brésil et au Kazakhstan, premier fournisseur de la France. Australie et Brésil sont des partenaires stratégiques de la France, notamment en matière de coopération militaire.

  • Le péril du dumping chinois sur l’électricité, énergie décarbonée

Au-delà des sources énergétiques, les infrastrutures et technologies afférentes sont des enjeux majeurs.

Les Chinois, conscients de cet enjeu, ont massivement investi dans les technologies du solaire. Pratiquant ici comme ailleurs un dumping agressif, ils ont réduit à néant les industries européennes dans le domaine photovoltaïque.

 

La Chine porte désormais ses efforts dans cette même logique de compétition économique sur la production européenne de batteries et les infrastructures électriques du Vieux Continent. Elle a ainsi pris le contrôle du réseau portugais et lorgne désormais sur les pays de l’est européen. Il convient pour les Européens d’être vigilants ; en amont des réseaux électriques se trouvent notamment la technologie nucléaire et en aval, le numérique, enjeu des rivalités technologiques du futur.

L’électricité est une énergie décarbonée permettant à la Chine, loin des préoccupations environnementales de réduction des émissions de CO2, de faire face à une pollution de plus en plus préoccupante.

L’électricité est au cœur des stratégies technologiques de ce siècle et du projet mondial chinois. Elle est le vecteur des applications numériques.

En France, l’électricité est totalement décarbonée. Elle a connu une hausse d’imposition de 500% ces dernières années, permettant la subvention des énergies renouvelables, actuellement non rentables par rapport aux autres sources d’énergie.

Derrière cette énergie et ses équipements se trouvent les métaux et terres rares, dont le lithium, essentiel pour la fabrication des batteries. Les Chinois en contrôlent actuellement une grande partie des ressources connues.

Il est aujourd’hui nécessaire que l’Europe se dote d’une politique commune en ce domaine, face à la menace chinoise de sa « route de la soie électrique ». Le manque de vigilance de la part de l’Europe est inquiétant face aux menaces de dumping industriel et de dépendance à l’égard des Chinois.

Tensions Turquie-Irak autour de la lutte contre le PKK

 

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Les 14 et 15 décembre 2018, la Turquie a procédé à des frappes contre le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) dans les régions de Zap, Hakurk et Gara, au nord de l’Irak. Ces actions ont engendré des pertes humaines et matérielles. En l’espace de deux jours, la Turquie affirme avoir neutralisé 28 terroristes.

Le PKK, né en 1978, est classé organisation terroriste par la Turquie et une grande partie de la communauté internationale dont l’Union européenne. Il mène depuis 1984 une rébellion sur le sol turc. Proclamant à son origine l’indépendance des territoires kurdes, l’organisation revendique désormais l’autonomie du Kurdistan turc. Son état-major étant réfugié dans le nord de l’Irak, la Turquie y mène des incursions et des frappes aériennes.

Vendredi 14 décembre, par le biais d’un communiqué, le ministère des Affaires étrangères irakien « dénonce les actions d’aéronefs turcs qui violent l’espace aérien irakien ». Fatih YILDIZ, l’ambassadeur de Turquie à Bagdad, a été convoqué par le ministère des Affaires étrangères irakien qui lui a remis une lettre de protestation concernant les « violations répétées de la loi aérienne » de la part d’Ankara. Selon lui, « de tels actes violent la souveraineté et la sécurité des citoyens irakiens et sont inacceptables à tous les niveaux et contraires aux principes de bon voisinage qui réunissent les deux pays ». Bagdad refuse qu’Ankara use de son territoire pour ses actions de rétorsion.

Hami AKSOY, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères turc a réagi le 15 décembre 2018 : « les activités du PKK sur les territoires irakien et syrien sont une préoccupation primordiale pour la sécurité nationale en Turquie ». Le porte-parole appelle le gouvernement irakien à « assumer ses responsabilités » en citant l’article 7 de la Constitution irakienne qui « oblige le gouvernement à refuser l’utilisation du territoire irakien comme base de rassemblement pour les attaques contre des pays voisins par des groupes hostiles ». Hami AKSOY estime que la Turquie assume ses responsabilités en matière de lutte antiterroriste en Irak et invite l’Irak à lui apporter le même soutien. Il invoque l’article 51 de la Charte des Nations unies, justifiant le droit de la Turquie à la légitime défense. On peut cependant noter que cet article stipule que les mesures prises doivent être « immédiatement portées à la connaissance du Conseil de sécurité ». En dépit des demandes irakienne, la Turquie entend poursuivre ses opérations « tant que le PKK sera présent sur le sol irakien ».

Dans un discours le 16 décembre au siège du chef d’état-major turc à Ankara, Hulusi AKAR, le ministre turc de la Défense, déclare : « dans les prochains jours, nous entamerons une étape au cours de laquelle l’organisation terroriste sera totalement neutralisée ». Il ajoute que le pays « continuera à défendre ses eaux territoriales et à protéger ses droits et intérêts, en particulier en mer Egée et en Méditerranée orientale ». Ces dernières semaines, la Turquie multiplie les déclarations bellicistes, envers les entités kurdes en Syrie et en Irak mais également à l’encontre de son allié grec au sein de l’Alliance atlantique, de la République de Chypre, toujours non reconnue par Ankara, et des diverses entreprises pétrolières occidentales tentant de prospecter dans les eaux chypriotes.

L’Iran poursuit son programme balistique

Centrale nucléaire de Bouchehr. Tous droits réservés.

Samedi 1er décembre, le secrétaire d’Etat américain Mike POMPEO condamne l’essai d’un missile balistique iranien à moyenne portée. Mike POMPEO considère que « ce test viole la résolution 2231 du Conseil de sécurité des Nations Unies », considérant ce missile comme capable de « frapper une partie de l’Europe et le Moyen-Orient ».

Adoptée en 2015, la résolution 2231 a pour objectif de garantir le Plan d’action global commun, ou Accord de Vienne, conclu entre l’Iran, les Etats-membres du Conseil de sécurité des Nations unies et l’Union européenne à propos du nucléaire iranien. Dans le cadre de cet accord, Téhéran s’engage à limiter son programme de recherche nucléaire. L’ONU invitait l’Iran à s’abstenir de poursuivre le développement de missiles balistiques susceptibles d’être armés d’ogives nucléaires pendant une période pouvant aller jusqu’à huit ans. En contrepartie, les sanctions contre l’Iran sont levées. En 2018, le président américain Donald TRUMP a annoncé, de manière unilatérale, le retrait de son pays du Plan d’action global commun et le rétablissement des sanctions envers l’Iran.

Par le biais de son ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, la France se dit « préoccupée » par le tir de ce missile balistique et « condamne cette action provocatrice et déstabilisante ». Le ministre français et le chef de la diplomatie américaine appellent l’Iran « à cesser immédiatement toute activité liée aux missiles balistiques conçus pour pouvoir emporter des armes nucléaires ».

A la demande de la France et de la Grande-Bretagne, le Conseil de sécurité s’est réuni mardi 4 décembre afin de discuter de cet essai balistique iranien. Washington, Paris et Londres accusent Téhéran d’avoir violé la résolution de l’ONU concernant son programme balistique. L’ambassadrice américaine à l’ONU, Nikki HALEY, a réclamé une « condamnation unanime ». Toutefois, la session du Conseil de sécurité n’a donné lieu à la publication d’aucune déclaration commune.

En réponse, le général Abolfazl SHEKARCHI a confirmé la poursuite des essais iraniens : « les essais de missiles sont menés pour la défense de notre pays et pour la dissuasion et nous allons les poursuivre ». Le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, Bahram QASSEMI a rejeté ce qu’il considère comme des préoccupations « sans fondements ». Il affirme que le programme iranien est « totalement dissuasif », cet essai faisant partie des « programmes de défense imparables du pays ». Au regard de la communauté internationale, il poursuit : « nous ne considérons pas que notre programme de missiles contrevienne à une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies ». Sur son compte Twitter, Mohamed Javad ZARIF, le ministre des Affaires étrangères iranien fustige les Etats-Unis et répond à Mike POMPEO. Il accuse à son tour les Etats Unis de violer la résolution 2231 en se retirant de l’Accord de Vienne et affirme que Washington « menace même de punir ceux qui ne veulent pas le violer en respectant les sanctions américaines illégales ».

Depuis le retrait américain, les autres pays signataires espèrent sauver ce cadre légal de contrôle de la politique nucléaire iranienne.

EDEX 2018 : Premier salon de l’armement en Egypte

 

Le président égyptien Abdel Fattah AL-SISSI au salon EDEX 2018, le 3 décembre 2018.
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Le président égyptien Abdel Fattah AL-SISSI a inauguré, lundi 3 décembre 2018, au Caire, EDEX 2018, le premier salon de l’armement organisé en Egypte. D’une durée de 3 jours, cet événement de grande ampleur a pour dessein de participer au rayonnement de l’Egypte sur la scène internationale. Le ministre égyptien de la Production militaire, Mohamed AL-ASSAR a déclaré aux journalistes que « ce salon renvoie à la force du pays » et qu’une telle démonstration est destinée aux « partenaires occidentaux pour les inciter à produire du matériel militaire en Egypte ».

L’Egypte est la première puissance militaire d’Afrique et l’une des premières puissances militaires de la région moyen-orientale. Les Etats-Unis comptent le plus grand nombre d’entreprises étrangères représentées. Près de 40 délégations et plus de 400 entreprises participent à ce salon.

Florence PARLY, ministre française des Armées, était aux côtés du président égyptien AL-SISSI lors de l’inauguration, lundi 3 décembre. Parmi les entreprises françaises présentes, se trouvent les grands groupes français tels que Dassault Aviation, Airbus, Naval Group ou encore MBDA. De plus petites entreprises étaient également présentes, à l’instar de Sterela, entreprise toulousaine spécialisée dans la fabrication de cibles pour les entrainements à tirs réels.

L’Egypte représente un marché important pour la France. La coopération militaire entre Le Caire et Paris s’est renforcée depuis l’arrivée au pouvoir du président Abdel Fattah AL-SISSI en juin 2014. Les ventes françaises ont permis à l’armée égyptienne de moderniser son arsenal, l’Egypte étant un partenaire de la France dans la lutte antiterroriste. Près de 6 milliards d’euros de contrat d’armement ont été conclus depuis 2015. De nombreuses unités de construction française (Naval Group) ont renforcé l’ordre de bataille naval égyptien. Outre les deux bâtiments de projection de type Mistral Gamal Abdel Nasser et Anouar el-Sadate acquis par Le Caire en 2016, la marine égyptienne compte dans ses rangs la frégate de type FREMM Tahya Misr, livrée le 23 juin 2015 et la corvette de type Gowind El Fateh. Les trois autres corvettes du programme seront construites en Egypte, répondant aux vœux de Mohamed AL-ASSAR. Selon un rapport publié par le ministère des Armées, la région du Moyen-Orient a représenté plus de 60% des exportations de systèmes d’armements français pour l’année 2017 (3,9 milliards d’euros).

Une étude de l’institut de recherche suédois Sipri a démontré que les ventes d’armes au Moyen-Orient ont doublé ces dix dernières années. Durant la période 2013-2017, la région représente environ 32% des importations mondiales. Le marché est dominé par les Etats-Unis, suivis de la Russie et de la France.

La présence française au salon EDEX 2018 a alerté les organisations des droits de l’homme internationales qui accusent le régime du président SISSI d’utiliser ces armements contre des civils pour réprimer les opposants et les activistes politiques. Paris est régulièrement interpellé par des ONG telles qu’Amnesty International ou la Fondation Internationale de la Ligue des droits de l’homme sur ses ventes d’armes à l’Egypte. L’Egypte et la France réfutent ces accusations. Pour Jean-Jacques BRIDEY, président de la commission de la défense à l’Assemblée nationale et présent au Caire, « l’Egypte est un partenaire stratégique pour la France » et ces matériels ne sont pas « des matériels de répression contre la population civile ».