Europe

La France et la Turquie, des relations vieilles de cinq cents ans

A l’occasion de la visite officielle du président turc Recep Erdoğan, le Président français, tout en notant les « désaccords sur la vision […] des libertés individuelles », a mis en avant la bonne santé de la coopération bilatérale. Recep Erdoğan a quant à lui rappelé que cette coopération est vieille de 500 ans[1], que 700 000 Turcs vivent en France et que les échanges commerciaux pourraient atteindre vingt milliards d’euros.

Si Emmanuel Macron a souligné l’exemplarité de cette coopération dans le champ de la lutte contre le terrorisme, citant les actions que la France mène sur son sol contre le Parti des travailleurs du Kurdistan (Partiya Karkerên Kurdistan – PKK), le Président turc a insisté sur les liens existants entre le PKK et le Parti de l’Union Démocratique (Partiya Yekîtiya Demokrat – PYD) et sa branche armée des Unités de Protection du Peuple (Yekîneyên Parastina Gel – YPG), fer de lance des Forces démocratiques syriennes, bras armé de la Coalition dans sa lutte contre l’Etat islamique en Irak et au Levant en Syrie. En retour, Emmanuel Macron a dénoncé les processus d’Astana et de Sotchi, qui « ne construiront pas […] la paix parce qu’ils sont biaisés sur le plan politique ».

Sur le Proche-Orient, Emmanuel Macron a confirmé la convergence de vue entre la France et la Turquie, rappelant sa volonté « d’œuvrer pour une paix qui ne peut se construire qu’entre Israéliens et Palestiniens sur la base de la reconnaissance de deux États vivant en paix, ayant l’un et l’autre Jérusalem pour capitale ». Recep Erdoğan avait convoqué sur ce sujet le 13 décembre 2017 une session extraordinaire de l’’Organisation de la Conférence islamique, qui avait appelé « à l’internationalisation de la protection de la paix, à l’imposition de restrictions politiques et économiques en réponse à la décision américaine ».

A propos de la relation avec l’Union européenne, Emmanuel Macron a souhaité « sortir de l’hypocrisie »[2]. Recep Erdoğan a rappelé que la Turquie frappait à la porte de l’Union européenne depuis 54 ans et que cette attente vaine pourrait conduire la Turquie à « prendre des décisions ». La Turquie avait pourtant obtenu le statut de pays candidat à la suite de la réunion du Conseil européen tenue à Helsinki en décembre 1999, la réunion des 16 et 17 décembre 2004 du même Conseil décidant que « la Turquie remplissait suffisamment les critères pour que soient ouvertes des négociations d’adhésion ».

La visite de Recep Erdoğan a été l’occasion pour la Turquie de parapher l’accord portant sur un projet de défense antimissile porté par le consortium franco-italien Eurosam. Ce consortium développe entre autres la famille de missiles Aster 15 et 30 équipant les deux frégates de défense aérienne de la Marine nationale et les frégates européennes multi missions françaises et italiennes. Il équipe également les escadrons de défense sol-air de l’armée de l’air en systèmes sol-air moyenne portée terrestre (SAMP/T). Emmanuel Macron a également rappelé dans ce cadre des relations commerciales stratégiques « l’importance du projet de centrale nucléaire de Sinop, en partenariat avec le Japon ». Ce projet vient en « concurrence » de celui de la centrale d’Akkuyu, confié à la société russe ROSATOM.

Déclaration du Président de la république sur le site de l’Elysée =>

Compte-rendu de la conférence de presse sur le site de la Présidence turque (en anglais) =>

[1] Le traité d’alliance entre François Ier et Soliman le Magnifique a été conclu en février 1536.

[2] « il est clair que les évolutions récentes et les choix ne permettent aucune avancée du processus engagé »

Le traité FNI – un frein à la course aux armements remis en cause

La porte-parole du ministère des affaires étrangères russe a regretté lors de sa conférence de presse du 28 décembre 2017 la décision du gouvernement japonais de déployer sur son territoire le système de défense anti-missiles « Aegis Ashore », développé par Lockeed Martin à partir du système embarqué sur les croiseurs et destroyers de l’US Navy. Rappelant que les lanceurs universels pouvaient tirer des missiles de croisière, Maria Zakharova a dénoncé une nouvelle violation du traité sur l’élimination des forces nucléaires à portée intermédiaire (« traité FNI »).

Le traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire

Le traité entre les Etats-Unis d’Amérique et l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques portant sur « l’élimination de leurs missiles à portée intermédiaire et à portée inférieure » a été signé le 8 décembre 1987 par le président Ronald Reagan et le Secrétaire général du parti communiste Mikhail Gorbatchev. Entré en vigueur le 1er juin 1988, il a permis l’élimination de tous les missiles lancés depuis le sol d’une portée comprise entre 500 et 5 500 km, ainsi que de tous les lanceurs associés. Cette décision courageuse avait permis de mettre définitivement fin à la crise dite des « Pershing », missiles balistiques américains stationnés en Europe pour répondre au déploiement en 1977 par les Soviétiques de missiles SS-20, vecteurs mobiles équipés d’ogives nucléaires capables de frapper l’ensemble du territoire de l’Europe occidentale.

Les accusations américaines

Le 8 décembre 2017, à l’occasion du 30ème anniversaire de la signature du traité, la porte-parole du Department of States avait publié un communiqué intitulé « Trump Administration INF Treaty Integrated Strategy ». Rappelant que les Etats-Unis dénoncent depuis 2014 la violation du traité par la Russie, ce communiqué confirme que Washington reste attaché au respect d’un traité qui a largement contribué à la sécurité du continent européen et à la limitation de la course aux armements. Toutefois, et « afin de forcer la Russie à se conformer au traité », le communiqué officialise le lancement de travaux exploratoires pour le développement de systèmes de missiles à charge conventionnelle et portés intermédiaires lancés depuis le sol.

En parallèle, le Department of Commerce américain a ajouté le 19 décembre 2017 Novator et Titan-Barrikady, deux entreprises du complexe militaro-industriel russes, à la liste des entreprises visées par des sanctions. Ces deux entreprises sont accusés de produire « un missile de croisière tiré depuis le sol et son système de transport et de lancement associé, d’une portée interdite par le traité FNI ». Sergey Ryabkov, ministre russe des affaires étrangères délégué, a réagi le jour même, notant l’absence de preuves étayant ces affirmations[1] et accusant les Etats-Unis d’eux-mêmes violer le traité.

La position russe

Le discours de dénonciation russe a été largement repris par Vladimir Poutine lors de son intervention du 22 décembre 2017. Evoquant la nouvelle stratégie « offensive » de l’OTAN et des Etats-Unis, le président russe a évoqué les « violations » du traité FNI par les Etats-Unis, citant les lanceurs de missiles polyvalents déployés en Roumanie[2] et en Pologne, au titre de la défense anti-missile de l’Alliance. Selon Vladimir Poutine, ces équipements peuvent mettre en œuvre les missiles Tomahawk embarqués, d’une portée de 2 500 km. Poursuivant un argumentaire bien rodé, il a également cité les cibles téléguidées utilisées pour tester les systèmes anti-missiles balistiques, identiques à l’exception de la charge militaire à des missiles lancés depuis le sol. Il a conclu en invoquant le droit souverain à répondre à cette menace et en demandant à son auditoire de préparer la réponse adaptée.

VA(2S) Alain Christienne, directeur de la stratégie de l’Institut FMES

Le traité sur le site du Department of States (en anglais) =>

[1] La commission spéciale de vérification mise en place par le traité FNI s’est réunie à Genève du 12 au 14 décembre 2017. Des délégations des Etats-Unis, de la Russie et de trois anciennes républiques soviétiques (Bélarussie, Kazakhstan, Ukraine) y ont confirmé, dans un texte commun la contribution importante du traité pour « la sécurité internationale, le désarmement nucléaire et la non-prolifération » et leur volonté de le respecter et de le renforcer. Aucune mention d’une violation du traité par une partie n’a été mentionnée.

[2] Le site roumain a été déclaré opérationnel le 12 mai 2016. Lors de son discours, le secrétaire général de l’OTAN avait rappelé que cette installation n’était et ne pouvait être dirigée contre la Russie et, visant sans le cité l’Iran, était dédiée à la lutte contre les missiles balistiques à courte et moyenne portée situés hors de la zone Euro-Atlantique.

Ukraine : un échange de prisonniers sans précédent

Le ministre des affaires étrangères autrichien, président en exercice de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), s’est félicité de l’échange de près de 400 prisonniers et détenus survenu le 27 décembre 2017 sur la ligne de contact entre les forces gouvernementales ukrainiennes et les milices séparatistes du Donbass. Cette action prévue par les « accords de Minsk » apporte une faible lueur d’espoir dans la résolution d’un conflit dont l’issue reste très incertaine.

Historique du conflit

En février 2014, invoquant des menaces sur les populations russophones de Crimée et la remise en cause de la loi votée en juillet 2010 conférant des facilités particulières à l’utilisation de la langue russe en Ukraine, la Russie avait mené une opération militaire de grande ampleur, lui permettant, de s’emparer en trois semaines de ce territoire. L’annexion de la Crimée fut suivie d’importantes manifestations dans les régions russophones de l’Est du pays, conduisant le 11 mai 2014 à la proclamation de l’indépendance des « républiques » de Donetsk et Louhansk. L’offensive menée en réaction par Kiev conduisit la Russie à apporter son soutien militaire aux séparatistes. La ligne de contact entre forces ukrainiennes et séparatistes n’a pas évolué depuis plus de deux ans, et la Crimée, totalement isolée de l’Ukraine, confirme son attachement à la Russie.

Les accords de Minsk

Un Protocole, qui prévoyait un cessez-le-feu et 11 autres points pour une sortie de crise, avait été signé à Minsk le 5 septembre 2014 par la Russie, l’Ukraine, des représentants des séparatistes et la présidence suisse de l’OSCE. Suite à l’engagement personnel des deux dirigeants français et allemand, le groupe de contact trilatéral et les séparatistes ont signé en février 2015 un « paquet de mesures pour la mise en œuvre des accords de Minsk ». Le volet diplomatique de ces mesures couvre toutefois des aspects qui ne sont pas acceptés par le courant ultranationaliste ukrainien. Il était en effet attendu dans ce volet diplomatique la « mise en œuvre d’une réforme constitutionnelle en Ukraine avec entrée en vigueur d’ici à la fin de 2015 d’une nouvelle Constitution prévoyant comme élément clef une décentralisation compte tenu des spécificités de certains arrondissements des régions de Donetsk et de Louhansk » dont le droit à l’autodétermination linguistique.

L’action de l’OSCE

Afin de « contribuer à réduire les tensions », l’OSCE est présente en Ukraine depuis mars 2013, au travers d’une mission spéciale d’observation, mission civile non armée déployée en réponse à une demande du gouvernement ukrainien, et d’une mission d’observation aux postes de contrôle russes de Goukovo et de Donetsk, déployée en réponse à une demande du gouvernement russe. Les membres de la mission spéciale d’observation sont régulièrement la cible de tentatives d’intimidation par les belligérants, séparatistes comme membres paramilitaires ultranationalistes évoluant au côté des forces armées ukrainiennes. Les comptes-rendus quotidiens de cette mission illustrent la permanence des violations du cessez-le-feu par les deux parties et confirment la présence de matériels militaires dans les zones tampons.

De même, le dernier rapport de la mission de surveillance des droits de l’homme en Ukraine souligne que les violations quotidiennes du cessez-le-feu, conjuguées à la baisse des températures, ont davantage aggravé une situation humanitaire et des droits de l’homme désastreuse des deux côtés de la ligne de contact. La Mission a enregistré 15 civils tués et 72 blessés du 16 août au 15 novembre 2017.  Le rapport fournit des détails sur 20 cas de meurtres, de privations de liberté, de disparitions forcées, de tortures et de violences sexuelles liées aux conflits commis des deux côtés de la ligne de contact.

Les positions internationales

Les Etats-Unis ont pris partie pour les forces gouvernementales, allant jusqu’à nier l’identité ukrainienne des milices séparatistes, ce qu’illustre l’intitulé du communiqué publié à l’occasion de l’échange de prisonniers : « Detainee Exchange Between Ukraine and Russia-Led Forces ». Au contraire, la Russie maintient être étrangère au conflit et dénonce très régulièrement l’attitude belliciste du gouvernement ukrainien, comme le 21 décembre, lorsque Alexander Lukashevich, représentant permanent de la Russie auprès de l’OSCE, dressa un bilan de « l’opération punitive » ukrainienne et des nombreuses pertes civiles occasionnées par celle-ci. La porte-parole du ministère des affaires étrangères s’est également prononcée le 14 décembre contre la fourniture d’armes létales par les Etats-Unis et le Canada, accusant les deux pays de pousser ainsi Kiev à la surenchère militaire.

Emmanuel Macron et Angela Merkel, tout en réaffirmant leur soutien au plein respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de l’Ukraine, restent très mesurés dans leurs propos et rappellent régulièrement le gouvernement ukrainien à ses responsabilités. Dans un communiqué commun, les deux dirigeant ont souligné le 23 décembre la nécessité d’accélérer « le travail sur le paquet de mesures d’ordre politique contenues dans les accords de Minsk, y compris l’amnistie, le statut spécial, les élections locales et les amendements à la constitution ».

Alors que le Secretary of States américain rappelle dans un éditorial publié dans le New York Times que les relations ne pourront pas redevenir normales avec la Russie tant que Moscou n’adhérera pas aux accords de Minsk, le Conseil européen a quant à lui prorogé jusqu’au 31 juillet 2018 les sanctions économiques visant des secteurs spécifiques de l’économie russe. Ces mesures restrictives ont été progressivement imposées à l’encontre de la Russie « en réponse à l’annexion illégale de la Crimée et à la déstabilisation délibérée de l’Ukraine ».

VA(2S) Alain Christienne, directeur de la stratégie de l’Institut FMES

Les sanctions financières sur le site du ministère de l’économie et des finances =>

Intensification de la coopération européenne en matière de Défense

Par Ludivine Svabek, auditrice de la 28ème session méditerranéenne des hautes études stratégiques.

I – La Coopération Structurée Permanente (CSP)

Le 13 novembre 2017 : Signature par les ministres de 23 États membres d’une notification conjointe sur la coopération structurée permanente dénommée CSP.

Le 7 décembre 2017 : notification de la décision de participer à la CSP par l’Irlande et le Portugal.

Le 11 décembre 2017 : Adoption par le Conseil d’une décision établissant la CSP, comptant 25 états membres.

Introduite par le traité de Lisbonne, la CSP est un renforcement de la coopération dans le domaine de la sécurité et de la défense et permettra aux États membres, qui le souhaitent et qui le peuvent :

  • de développer conjointement des capacités de défense,
  • d’investir dans des projets communs,
  • de renforcer l’état de préparation opérationnelle et la contribution de leurs forces armées.

Le Conseil a dressé notamment :

  • la liste des engagements communs ambitieux et plus contraignants pris par les États membres participants, y compris « l’augmentation régulière, en valeur réelle, des budgets de la défense afin d’atteindre les objectifs convenus »,
  • la gouvernance de la CSP, ainsi que des gouvernances spécifiques,
  • une liste initiale de 17 projets devant être entrepris au titre de la CSP en matière de formation, développement des capacités et d’état de préparation opérationnelle en matière de défense (seront adoptés par le Conseil début 2018).

L’évolution de ces projets et les conditions générales de participation d’Etats tiers feront l’objet de décisions et recommandations adoptées par le Conseil, à l’unanimité des représentants des États participant à la CSP.

II – Le Programme Européen de Développement Industriel dans le Domaine de la Défense (EDIDP)

12 décembre 2017 : Adoption par le Conseil Européen d’une orientation générale sur la proposition de règlement du Parlement européen et du Conseil établissant le programme européen de développement industriel dans le domaine de la défense (EDIDP).

  • Intensifier la coopération en matière de défense entre les États membres de l’UE,
  • Soutenir la compétitivité et la capacité d’innovation de l’industrie de la défense de l’Union (budget alloué période 2019-2020 : 500 millions d’euros),
  • Encourager la participation transfrontière des PME et des sociétés à moyenne capitalisation au programme proposé.

Début 2018 : début des négociations avec le Parlement européen pour un financement de projets en 2019.

Pour rappel : dans le cadre de la politique de Sécurité et de Défense communes, l’Union Européenne est présente aujourd’hui sur 3 continents au travers de missions de gestion des crises :

Liens utiles :

Lancement du Fonds européen de la défense

Défense européenne: le Conseil arrête sa position sur la proposition de règlement établissant le programme européen de développement industriel dans le domaine de la défense (EDIDP)

Coopération en matière de défense: le Conseil établit une coopération structurée permanente (CSP), avec 25 États membres participants

Coopération structurée permanente - CSP - Factsheet

Yamal LNG, un pion essentiel sur l’échiquier du secteur russe de l’énergie

Le Président russe Vladimir Poutine a assisté le 8 décembre 2017 au premier chargement de gaz liquéfié depuis le site de Yamal situé en Sibérie occidentale à proximité des gisements de gaz exploités par Novatek, premier producteur privé russe de gaz naturel. Le méthanier choisi pour recevoir ce premier chargement de LNG (liquefied naturel gas) porte le nom emblématique de Christophe de Margerie, ancien Président-directeur général de Total, décédé accidentellement le 20 octobre 2014 alors qu’il quittait Moscou. Total est partenaire à hauteur de 20 % dans le projet « Yamal LNG ».

Un Président russe, premier ambassadeur du secteur russe de l’énergie.

Le même 8 décembre 2017, Vladimir Poutine a présidé une réunion de travail consacrée au développement des capacités de production de LNG. Le Président russe est très actif dans ce domaine de l’énergie, et avait déjà marqué de sa présence la session plénière de la semaine de l’énergie organisée à Moscou au début du mois d’octobre 2017 en présence du secrétaire général de l’OPEC.

La route du Nord.

Au-delà du symbole représenté par ce premier chargement, le discours de Vladimir Poutine consacre l’importance donnée par la Russie au développement des nouvelles routes de l’Arctique et des mers septentrionales. De nouveaux brise-glaces à propulsion nucléaire[1] d’une puissance de 60 MWe[2] permettront ainsi aux entreprises localisées dans le grand Nord de livrer leur production tout au long de l’année. Aujourd’hui, l’accès à l’Océan Pacifique est garanti six à sept mois de l’année, l’accès à l’Océan Atlantique l’étant en permanence. Profitant de la période estivale, le « Christophe de Margerie » a déjà procédé à une première livraison de LNG, chargeant sa cargaison en Norvège pour une livraison quinze jours plus tard au terminal sud-coréen de Boryeong, soit un gain de quinze jours par rapport à une traversée « classique » par le canal de Suez et le détroit de Malacca.

Une réponse aux sanctions économiques.

Vladimir Poutine a souligné que la quatrième phase de développement des capacités de liquéfaction de l’usine de Yamal, permettant d’atteindre 16,5 millions de tonnes par an, mettrait exclusivement en œuvre des technologies russes. Cette remarque répond directement aux mesures restrictives mises en place par l’Union européenne ayant pour effet « de restreindre l’accès de la Russie à certains services et technologies sensibles pouvant être utilisés pour la production et l’exploration pétrolières ». Et le Président russe n’a pas manqué, pour clore son discours, de remercier sans les citer » « les amis et les partenaires étrangers d’Europe et d’Asie sans l’aide et la confiance desquels le projet n’aurait pas vu le jour ».

VA(2S) Alain Christienne, directeur de la stratégie de l’Institut FMES

Le discours de Vladimir Poutine (en anglais) =>

Yamal LNG, sur le site de Total =>

LNG, sur le site de Novatek (en anglais) =>

[1] La flotte de brise-glaces russes est mise en œuvre par Rosatomflot, une filiale de Rosatom.

[2] l’EPR développera 1 600 MWe.

« Renforcer l’alliance occidentale » : Rex Tillerson au Wilson Center

Le Secrétaire d’Etat américain Rex W. Tillerson est intervenu le 28 novembre 2017 au Wilson Center, important think-tank américain. Il y a décrit la vision de l’administration Trump de l’avenir des relations avec l’Europe, soulignant les convergences de vue sur de nombreux dossiers, de la Corée du nord à l’Afghanistan et au Sahel. Son discours a surtout été marqué par une charge appuyée contre la Russie, accusée de menacer ouvertement l’Europe. Rex Tillerson a mis à profit son discours pour adresser un message à la Turquie, lui rappelant que le peuple turc n’avait aucun bénéfice à tirer de relations avec l’Iran ou la Russie.

Un éloge de l’interventionnisme

Rex W. Tillerson a commencé par dresser un portrait élogieux de Théodore Roosevelt, vingt-sixième président des Etats-Unis, en poste de 1901 à 1909, soulignant sa volonté d’interventionnisme dans les affaires européennes, au contraire de Woodrow Wilson, qu’il qualifie de « farouchement isolationniste ». Citant Théodore Roosevelt : « un grand peuple libre se doit à lui-même et à toute l’humanité de ne pas sombrer dans l’impuissance devant les puissances du mal », il a rappelé que les nations européennes partageaient avec les Etats-Unis des valeurs communes de liberté, d’égalité et de dignité.

La Russie, une menace pour l’Europe

Le Secrétaire d’Etat a insisté sur la nécessité pour les nations européennes de mieux contribuer à leur sécurité, rappelant le seuil des 2% de P.I.B. à consacrer au budget de la Défense, alors que les Etats-Unis regardent à nouveau vers l’Europe, confrontée à l’émergence de la menace russe. Pour illustrer le refus de Moscou de répondre favorablement aux avances occidentales des dernières années, il a cité les « invasions » de la Géorgie en 2008 et de l’Ukraine en 2014, ainsi que les tentatives de la Russie d’interférer dans les élections nationales.

Signe du regain d’intérêt des Etats-Unis pour l’Europe, la nouvelle administration a prévu un budget de 4,8 Mds de dollars en 2018 pour son initiative de dissuasion européenne (European Deterrence Initiative). Optant pour un raccourci sans nuance, le Secrétaire d’Etat a évoqué l’exercice russe Zapad 2017 pour expliquer la nécessité de pouvoir répondre sans délai à une attaque à l’encontre des Alliés. Rex Tillerson a également précisé que 150 M$ seront consacrés au soutien des forces ukrainiennes, insistant sur le fait que les sanctions contre la Russie ne seront pas levées tant que les conditions exigées par les accords de Minsk n’auront pas été remplies.

Répondant à une question sur un rapprochement possible avec la Russie, le Secrétaire d’Etat a confirmé que des zones de convergence et de coopération existaient, en particulier dans la lutte contre le terrorisme et l’Etat islamique en Irak et au Levant, rappelant la déclaration commune Donald Trump et Vladimir Poutine au sommet de la conférence économique Asie-Pacifique.

L’arme de l’énergie

Citant Donald Trump lors de son intervention le 6 juillet 2017 au sommet de « l’Initiative des trois mers », Rex Tillerson a affirmé que les Etats-Unis étaient prêts à « offrir » l’accès au gaz liquéfié et au pétrole américain aux nations européennes pour leur éviter toute dépendance énergétique envers une nation extérieure à l’Europe. Tout en évitant de citer directement la Russie, le Secrétaire d’Etat s’est fermement prononcé contre le Nord Stream 2 et le Turkish Stream, deux projets qualifiés d’imprudents car renforçant la domination d’un unique fournisseur étranger à l’Europe.

La Turquie

Si Rex Tillerson n’a consacré que trois lignes de son discours à la Turquie et omis de répondre à une question sur ce sujet, il a reproché à Ankara sa proximité avec l’Iran et avec la Russie, déjà évoqué par la dénonciation du Turkish Stream. Ces reproches répondent indirectement aux déclarations du Président turc Tayyip Erdoğan le 13 novembre 2017 à Sotchi, où il se félicitait de l’accroissement de la bonne santé des relations économiques avec la Russie, en particulier sur les deux projets du Turkish Stream et de la centrale nucléaire d’Akkuyu.

VA(2S) Alain Christienne, directeur de la stratégie de l’Institut FMES

La conférence du Secrétaire d’Etat (en anglais) =>

Le site du Wilson Center =>

Une deuxième chance pour la communauté européenne de défense

Confirmant les conclusions du Conseil européen du 22 juin 2017, les ministres de 23 États membres de l’Union européenne ont signé le 13 novembre 2017 une notification conjointe sur la coopération structurée permanente, mieux connue sous le sigle anglo-saxon PESCO (permanent structured cooperation). Ce signal fort est une nouvelle étape vers une vraie politique européenne de défense et de sécurité, assortie de « projets capacitaires décidés en commun ».

Les trois priorités stratégiques de cette politique avaient été confirmées par le Conseil européen
du 15 décembre 2016 :

  • réaction aux crises et conflits extérieurs ;
  • renforcement des capacités des partenaires ;
  • protection de l’Union européenne et de ses citoyens.

Le Conseil a également mis en place une nouvelle approche stratégique au bénéfice de l’action extérieure de l’Union européenne, privilégiant une vision à long terme des défis mondiaux plutôt que les actions d’endiguement des crises, comme l’Union les pratiquait lors du conflit en ex-Yougoslavie, et telles que se déroulent aujourd’hui la petite vingtaine de missions civiles et militaires de l’Union européenne[1].

Les 23 États signataires établiront ainsi une liste commune d’engagements « contraignants », assortie d’un calendrier précis et de mécanismes d’évaluation spécifiques, afin de leur permettre de notifier leur intention de participer sans délai aux opérations de l’Union européenne.

L’Union européenne participe à ce jour au financement de six opérations militaires, via le mécanisme « Athéna » : deux opérations maritimes, en Méditerranée (EUNAFOR MED) et au large de la Corne de l’Afrique (EUNAVFOR ATALANTA), une opération de stabilisation en Bosnie-Herzégovine (EUFOR ALTHEA) et trois actions de formation en Somalie, au Mali et en République Centrafricaine.

Parallèlement, l’Union européenne supervise plusieurs missions civiles, toujours dans le cadre unique de la politique de sécurité et de défense commune. La dernière en date concerne l’Irak, où la mission civile dirigée par Markus Ritter sera chargée d’assister les autorités irakiennes « dans la mise en œuvre des aspects civils de la stratégie nationale de sécurité de l’Iraq ».

VA(2S) Alain Christienne, directeur de la stratégie de l’Institut FMES

Le communiqué de presse =>

[1] Pour illustration, le mandat de Lars-Gunnar Wigemark, représentant spécial de l’Union européenne en Bosnie-Herzégovine, est fondé sur les objectifs généraux de l’Union à l’égard de la Bosnie-Herzégovine :

  • faire avancer le processus de stabilisation et d’association ;
  • parvenir à une Bosnie-Herzégovine stable, viable, pacifique, multiethnique et unie qui coopère pacifiquement avec ses voisins ;
  • faire en sorte que la Bosnie-Herzégovine s’engage de manière irréversible sur la voie de l’adhésion à l’Union.

Le gardien des Lieux saints au Kremlin, nouvelle illustration du multilatéralisme.

La visite inédite en Russie de Salman bin Abdelaziz al-Saoud, fidèle allié de Washington, illustre la montée du multilatéralisme appelé de ses vœux par le président français Emmanuel Macron à la tribune de l’Assemblée générale des Nations Unies. Elle marque un rapprochement inattendu entre les deux plus grands producteurs de pétrole brut de la planète.

A l’occasion du déplacement du dirigeant saoudien, des investissements de plus de deux milliards de dollars ont été confirmés dans de nombreux domaines, dont le secteur de l’énergie, y compris nucléaire et celui de l’exploration spatiale. Adel al-Jubeir, ministre des affaires étrangères saoudien, a confirmé que, tout en maintenant une relation privilégiée avec les États-Unis, l’Arabie saoudite souhaite améliorer ses liens avec la Russie parce que « nous pensons que si nous avons de bonnes relations avec la Russie et de bonnes relations avec les Etats-Unis et de bonnes relations avec la Chine, c’est très bon pour nous et très bon pour la région et très bon pour le monde ».

Répondant à l’objectif du Royaume d’internaliser plus de 50 % de son industrie de défense, un des nombreux contrats signés porte sur la production sous licence de fusils mitrailleurs AK103 Kalashnikov et des munitions associées. Mais parmi les nombreux accords signés, l’acquisition de systèmes de défense aérienne S-400 Triumph aura sans doute été un des plus surprenants, alors que l’agence américaine de défense et de coopération (Defense Security Cooperation Agency) annonçait le 6 octobre un projet d’acquisition par l’Arabie saoudite de quarante-quatre lanceurs THAAD (« Terminal High Altitude Area Defense ») pour un montant estimé de 15 milliards de dollars. Le système russe équipe déjà l’Iran et sera bientôt déployé au sein des forces armées turques.

Concernant la Syrie, le dirigeant saoudien a apporté son soutien aux négociations menées selon le format dit d’Astana sous l’égide de la Russie, de l’Iran et de la Turquie. Vladimir Poutine s’est quant à lui félicité de la volonté de l’Arabie saoudite d’unir l’opposition syrienne en vue des négociations attendues avec le gouvernement syrien.

Coïncidence des calendriers (?), un forum baptisé « Russian Energy Week » s’est déroulé du 3 au 7 octobre à Moscou et Saint-Pétersbourg, en présence de Mohammed Sanusi Barkindou, secrétaire général de l’OPEC. Il a donné l’occasion à Vladimir Poutine d’annoncer que la part des énergies propres en Russie approchera des 90 % vers 2035. Le président russe a profité de cette tribune pour dénoncer les sanctions imposées contre son pays, tout en se félicitant des conséquences bénéfiques pour le développement des liens économiques avec les pays du Moyen-Orient.

VA(2S) Alain Christienne, directeur de la stratégie de l’Institut FMES

Séance d’ouverture des discussions russo-saoudiennes ⇒

Compte-rendu de la session plénière du « Russian Energy Week » ⇒

La France parle au nom des citoyens du monde

Sans surprise, le discours du Président de la République devant la 72ème session de l’Assemblée générale, dans son ton et dans sa forme, a été en totale opposition avec celui tenu par Donald Trump quelques minutes plus tôt. Alors que le Président américain débutait par un satisfecit de son action personnelle (« fortunately, the United States has done very well since Election Day last November 8th »), Emmanuel Macron a rappelé que « le devoir de la France est de parler pour ceux qu’on n’entend pas », Bana, citoyenne d’Alep, Ousmane, Kouamé, jeté sur les routes du désespoir et Jules, son compatriote vivant sur l’île de Saint-Martin. La couverture de la journée par les Nations Unies souligne cette opposition.

Si la lutte contre le terrorisme est une priorité partagée par les deux Présidents, les moyens à y consacrer diffèrent notablement. Emmanuel Macron a insisté sur l’importance d’une véritable politique de développement et a donné rendez-vous en février 2018 à Dakar pour la reconstitution du partenariat mondial pour l’éducation que la France coprésidera avec le Sénégal, « parce que c’est par l’éducation que nous gagnerons cette bataille contre l’obscurantisme ». Donald Trump a lui rappelé que son gouvernement allait dépenser quelques 700 milliards de dollars dans le budget de la Défense.

L’évocation des zones de crise a également donné l’occasion d’opposer deux visions. Donald Trump a dressé un long réquisitoire très agressif envers la Corée du nord (« depraved regime », « band of criminals », « we will have no choice but to totally destroy North Korea »), l’Iran (« a corrupt dictatorship », « economically depleted rogue state »), et le Venezuela (« socialist dictatorship », « corrupt regime »). Prônant une solution « politique, et non militaire » pour la Syrie, Emmanuel Macron a refusé « toute escalade » en Corée du nord, qui doit être « ramenée par la fermeté à la table des négociations ». Il a également défendu l’accord nucléaire du 14 juillet 2015 avec l’Iran, qualifié de « solide, robuste et vérifiable ». Répondant indirectement aux menaces du Président américain (« that deal is an embarrassment to the United States, and I don’t think you’ve heard the last of it — believe me »), le Président a qualifié de « lourde erreur » une éventuelle dénonciation.

Sur l’Accord de Paris, enfin, l’intervention du Président français est sans équivoque : « cet accord ne sera pas renégocié, il nous lie, il nous rassemble, le détricoter serait détruire un pacte qui n’est pas seulement entre les Etats mais aussi entre les générations. »

Emmanuel Macron : « et oui, lorsque je vous parle de Bana, d’Ousmane, de Kouamé ou de Jules je parle de mes concitoyens, je parle de vos concitoyens et de chacun d’entre eux car nos intérêts, notre sécurité ce sont aussi les leurs ! »

Donald Trump : « as President of the United States, I will always put America first, just like you, as the leaders of your countries will always, and should always, put your countries first. I will defend America’s interests above all else. »

VA(2S) Alain Christienne, directeur de la Stratégie.

Le discours du Secrétaire général des Nations Unies ⇒

Le discours d’Emmanuel Macron ⇒

Le discours de Donald Trump ⇒

L’Union européenne, l’attrait du large et de la (re)conquête ?

Le discours sur l’état de l’Union 2017, prononcé par Jean-Claude Junker, Président de la commission européenne, est marqué par son dynamisme et son optimisme et fait référence à un vocabulaire maritime qui raisonne agréablement à l’oreille d’un marin, du « vent en poupe » à « tenir le cap » en passant par « hissons les voiles » et « larguons les amarres ». Fait remarquable, Jean-Claude Junker reprend en partie la devise de notre République, « liberté », « égalité », la fraternité étant malheureusement pour notre ego remplacée par la « force du droit ».

Les indicateurs économiques nourrissent l’optimisme du Président de la commission, qui évoque un taux de croissance de 2,2 % pour la zone euro et la création de 8 millions d’emplois. Il souligne également le poids du plan d’investissement de l’Union, s’élevant à 225 milliards d’euros, ce qui a permis d’accorder des prêts « à plus de 445 000 petites entreprises et à plus de 270 projets d’infrastructure européen ». Il rappelle toutefois que la fenêtre favorable est étroite et que l’Union doit en profiter « maintenant qu’il fait beau, et tant qu’il fait encore beau ».

Jean-Claude Junker a placé en première proposition sa volonté de renforcer le programme commercial européen en insistant sur les notions essentielles de réciprocité et de transparence, peu usitées jusqu’à maintenant. Les termes employés sont forts : « nous ne sommes pas des partisans naïfs du libre-échange » et « fini le manque de transparence, finis les rumeurs et les procès d’intention ».

La sécurité collective de l’Union est mise en avant, avec un renforcement de l’examen préalable des investissements publics étrangers (au sens « extra-européens ») dans les grands domaines régaliens que Jean-Claude Junker restreint avec justesse aux infrastructures portuaires, qui contrôlent une majeure partie des échanges commerciaux, aux infrastructures énergétiques et bien évidemment aux sociétés du complexe militaro-industriel européen.

Dans le domaine des nouvelles technologies de l’information et de la communication, le Président de la commission propose la création d’une Agence européenne de sécurité, destinée à « mieux protéger les Européens à l’ère du numérique ». Se référant sans le dire à la guerre « hybride » mise en œuvre par la Russie sur ses marches occidentales, il rappelle que « les cyberattaques peuvent être plus dangereuses pour la stabilité des démocraties et des économies que les fusils et les chars ».

Le passage sur la migration sera certainement celui qui engendrera le plus de polémiques, Jean-Claude Junker cautionnant la « migration légale » en opposant sans doute imprudemment l’Afrique, « continent noble et jeune » et l’Europe « un continent qui vieillit ». Le constat s’appuie sur des faits et des chiffres, mais déplaira à certains.

Le discours se prolonge par quelques orientations très fortes : rentrée immédiate de la Bulgarie et de la Roumanie dans l’espace Schengen, droit et obligation des 25 Etats (hors Danemark et Suède ?) à rallier la zone euro et refus de « l’adhésion de la Turquie à l’UE dans un avenir proche », ponctué d’un appel aux autorités turques « libérez les journalistes, et pas seulement nos journalistes. Arrêtez d’insulter nos Etats membres et nos chefs d’état et de gouvernement en les traitant de fascistes ou de nazis ».

Un marin ne reniera pas la conclusion : « larguons les amarres, mettons les voiles et profitons des vents favorables ».

VA(2S) Alain Christienne, directeur de la stratégie

Le discours de Jean-Claude Junker ⇒