Europe

Perspectives navales : Les capacités de projection de puissance de la marine russe, mythe ou réalité ? – Par Arnaud Peyronnet

Le porte-avions russe, victime d’un incendie, en décembre 2019. Tous droits réservés.

L’incendie du mois de décembre 2019 à bord du porte-avions Kuznetsov, figure emblématique de la marine russe, fait suite à de précédents accidents du même type sur cette unité. Le vieillissement de ce bâtiment et les difficultés qu’à la marine russe pour l’entretenir font s’interroger quant à la pertinence d’une telle arme pour la stratégie de projection navale de la Russie. Apanage des grandes puissances, le pouvoir symbolique du porte-avions est réel et participe sans aucun doute à la volonté russe de retrouver sa place parmi les grandes puissances. Toutefois, la marine russe semble avoir développé ces dernières années des capacités de frappes inédites laissant augurer de la fin de ses forces expéditionnaires classiques, trop onéreuses à maintenir en l’état. Les nouvelles capacités de frappe de la marine russe sont ainsi régulièrement mises en exergue par Moscou pour asseoir sa position de puissance eurasiatique, mais également par certains membres de l’Alliance Atlantique qui craignent les effets de « rupture » de telles armes sur le statu quo géopolitique obtenu depuis les années 1990 en Europe. Ces nouvelles capacités vont-elles façonner la structure de la future marine russe et dans quelle mesure celles-ci peuvent-elles influencer les équilibres géopolitiques de l’Europe et du Moyen-Orient ?

 

Un abandon graduel des capacités aéronavales et amphibies russes.

 

Le dernier déploiement opérationnel du porte-avions russe Kuznetsov au large de la Syrie en 2016 a largement mis en évidence les fragilités de ce système d’armes ancien et très peu utilisé par le passé. Plusieurs crashs d’aéronefs ont été recensés, conduisant d’ailleurs à la décision d’utiliser ces appareils à terre plutôt qu’en mer… La Russie a alors décidé d’entamer au printemps 2017 une modernisation majeure de son seul porte-avions en service. Celle-ci devait s’achever à l’origine en 2021, permettant au porte-avions Kuznetsov de rester en service jusqu’en 2040. Toutefois, en octobre 2018, cet unique porte-avions de la marine russe fut endommagé par la chute d’une grue sur son pont, elle-même provoquée par le naufrage du dock flottant PD-50 auquel il était amarré. Or depuis la perte de ce dock flottant, le seul en Russie qui permettait d’accueillir ce porte-avions, sa modernisation a été logiquement ralentie… En outre, et alors que les travaux continuaient tant bien que mal, un incendie majeur s’est déclaré à bord en décembre 2019, relançant les spéculations quant à son retrait éventuel de la flotte russe. Cette question reste évidemment épineuse, ce seul porte-avions restant hautement symbolique. Le porte-avions reste en effet toujours l’apanage des grandes puissances, ce que la Russie veut évidemment rester. Dans tous les cas, si une telle décision était prise, il est probable que cela sonnerait le glas des capacités aéronavales russes, déjà largement en sursis[1]. La marine russe maintient toutefois un vague projet de construction d’un nouveau porte-avions (éventuellement nucléaire et d’un déplacement de 70 000 tonnes), successeur du Kuznetsov, à l’horizon post-2030, mais sans échéance précise. Sa réalisation reste largement hypothétique[2] compte-tenu des difficultés actuelles rencontrées par les chantiers navals russes[3]. Dans tous les cas, force est de constater que la détention d’un porte-avions correspond peu à la doctrine de la marine russe d’aujourd’hui, celle-ci étant de plus en plus défensive et à moindre coût. L’acquisition de bâtiments amphibies porte-hélicoptères ou dotés d’aéronefs à décollage vertical serait ainsi plus cohérent (comme l’épisode du contrat Mistral l’a montré) et permettrait alors à la Russie de projeter sa puissance dans sa périphérie immédiate. Toutefois, la marine russe ne prévoit pas dans l’immédiat l’acquisition de tels porte-hélicoptères et semble plutôt favoriser le développement de ponts d’envols élargis pour de nouveaux bâtiments amphibies afin que ces derniers soient en mesure d’accueillir quelques aéronefs à décollage vertical d’ici 10 ans. Mais le remplacement des bâtiments amphibies actuels (particulièrement vieillissants) reste difficile, les programmes de renouvellement n’étant encore pas réellement identifiés (malgré quelques projets de 5 nouveaux LST destinés à la flotte de la Baltique), ce qui laisse augurer sans doute de la disparition à terme de certaines capacités amphibies russes.

 

La « Kalibrisation » de la marine russe, moyen de développement de capacités de frappes régionales.

 

Ces dernières années, la marine russe a choisi de développer une flotte moderne mais légère, à l’opposé des ambitions navales soviétiques qui privilégiaient les unités de fort tonnage. Ce plan de modernisation comprend la construction de 5 frégates modernes de type Gorshkov, la construction de 3 frégates de type Grigorovitch (avec une option pour trois autres) mais surtout un effort majeur sur les corvettes avec près de cinquante unités de différents types livrées, en construction ou en projet[4]. Or ces frégates et corvettes multi missions sont notamment dotées de missiles de croisière à longue portée (missiles Kalibr[5] et Onyx). Ces unités vont ainsi devenir la véritable colonne vertébrale de la marine russe, certaines versions de ces bâtiments pouvant à terme emporter jusqu’à 48 missiles de type Kalibr puis embarquer les missiles hypersoniques de type Zircon, actuellement en développement et devant être livrés à partir de 2023. D’ailleurs, ces missiles hypersoniques ont vocation à équiper l’ensemble des bâtiments de 1er rang de la marine russe, la « zirconisation » remplaçant ainsi à terme la « kalibrisation » de la marine.  Cette transition globale de la marine russe vers des plateformes plus légères et disposant d’une polyvalence plus poussée entraîne une plus grande agilité des forces navales russes, même si celle-ci est limitée à leur « étranger proche »[6]. En faisant du missile de croisière l’épine dorsale de sa flotte, la Russie prend également le parti d’exploiter la protection qu’offrent ses zones bastion, eaux intérieures et zones littorales verrouillées par des « bulles » de déni d’accès, pour mettre en œuvre une dissuasion conventionnelle régionale.[7] Cette posture apporte ainsi une réponse à la menace des flottes de l’OTAN en zone Arctique, en Atlantique Nord, en Baltique et en mer Noire : la Russie pourrait ainsi être en mesure, en cas de crise et à partir de la mer de Norvège, d’imposer un déni d’accès aux flottes logistiques nord-américaines à destination du continent européen. Cette évolution confirme toutefois le phénomène de littoralisation de cette marine, rendue inéluctable par la combinaison du vieillissement des unités hauturières ex-soviétiques et la réduction des financements.

 

La Méditerranée, théâtre d’essais des nouveaux moyens de projection russes

La crise prolongée en Syrie a conduit la Russie à intervenir militairement en 2015, les composantes terrestres et navales étant accompagnées d’un volet naval de plus en plus conséquent. D’abord conçu pour escorter le pont naval logistique russe vers la Syrie, la projection de puissance russe s’est au fur et à mesure étoffée pour s’ancrer définitivement dans le paysage de la Méditerranée orientale. Ce théâtre a ainsi été d’abord l’occasion pour la marine russe de démontrer, notamment vis à vis des États-Unis, son savoir-faire opérationnel et technique. La Syrie est devenue une véritable « zone d’essais » pour les capacités russes de frappes contre terre à partir de plateformes navales (tirs de missiles Kalibr notamment). Des frégates, des corvettes et des sous-marins (notamment ceux basés en mer Noire) ont ainsi fait les premiers tests opérationnels de ces missiles en 2016, puis plus régulièrement dès 2017 en appui des opérations terrestres.  Enfin, la Russie a mis en place, comme ailleurs, une stratégie de déni d’accès en Syrie : présence permanente d’un groupe naval russe au large des côtes, déploiement en novembre 2016 d’un système de défense côtière Bastion-P en Syrie doté de missiles de croisière anti-surface (350 km de portée) mais également de capacité de frappes terrestres (450 km de portée), rénovation des systèmes syriens de détection avancée. En outre, les forces présentes sur place (essentiellement issues de la flotte de la Mer noire) sont systématiquement renforcées d’unités d’autres flottes dès que la présence américaine s’accroît. Un exercice naval d’ampleur conduit en Méditerranée en septembre 2018 a d’ailleurs simultanément mobilisé 25 bâtiments russes, démontrant ainsi une nouvelle fois les capacités russes en termes de projection navale dans ses zones d’intérêt.

Les forces expéditionnaires de la marine russe, trop onéreuses à maintenir en l’état, sont peu à peu abandonnées et remplacées par des moyens de projection régionaux fondés sur les plateformes équipées de missiles de croisière. Ces nouveaux moyens développés par la Russie ont été testés avec efficacité en Syrie et constituent une « rupture » particulièrement intéressante pour Moscou qui rentre ainsi dans le club des marines capables d’effectuer, à partir de la mer, des frappes de précision contre des objectifs terrestres. Ces capacités opérationnelles constituent une menace nouvelle pour l’ensemble du théâtre euroméditerranéen, les bases et convois logistiques des pays de l’OTAN n’étant ainsi plus à l’abri de premières frappes conventionnelles russes par voie de mer. Si ces nouvelles armes structurent la marine russe d’aujourd’hui et de demain, les plateformes plutôt légères employées pour les lancer semblent toutefois reléguer, et pour longtemps, les forces navales russes à un rôle exclusivement régional.

 

 

[1] La refonte du Kuznetsov envisageait déjà de le transformer essentiellement en « croiseur  lance-missiles » grâce à l’adjonction de silos de missiles Kalibr et Onik, au détriment de ses capacités d’emport d’un groupe aéronaval.
[2] Dénommé projet « Shtorm » (ou Projet 23000E), il a été rayé en 2017 des priorités du plan « Armement 2025 ».
[3] Les chantiers navals russes n’ont plus les compétences (notamment dans les moteurs) et les capacités de construire une flotte de bâtiments de surface de fort tonnage. De plus, si le gouvernement russe effectue beaucoup d’annonces de projets de constructions, très peu sont suivies d’effets pour des raisons financières, et les retards s’accumulent.
[4] 8 corvettes Gremyashchiy, équipées de missiles Kalibr, à destination notamment de la Flotte du Pacifique ; 10 corvettes Steregushchiy ; 12 corvettes Buyan dotées de missiles Kalibr ; 18 corvettes Karakurt.
[5] Une nouvelle version du missile Kalibr, de 2500 km de portée, est en essais et a pour vocation d’être embarquée sur toutes les unités modernes de la marine russe.
[6] La marine russe développe d’ailleurs depuis 2012, le concept de « « flottilles de projection » destinées à stationner et agir dans les points d’intérêt vitaux de la Russie. La première de cette « flottille de projection » a été celle de la Mer Noire en 2014.
[7] Des corvettes de la flotte de la mer Caspienne restant dans les eaux sous souveraineté russe ont ainsi tiré en 2017/2018 des missiles de type Kalibr sur des cibles en Syrie.

Perspectives navales: Global Britain, vers un retour de la puissance navale britannique ? – par Arnaud Peyronnet

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Faisant suite aux élections parlementaires britanniques du 12 décembre 2019, le Brexit est effectif depuis le 1er février 2020. Dans ce contexte, quelles en seront les conséquences pour la puissance navale britannique ? En effet, l’ex ministre britannique de la Défense, Gavin Williamson, avait très ouvertement indiqué le 30 décembre 2018 que le Royaume-Uni devait « devenir un véritable acteur mondial » après sa sortie de l’Union européenne, annonçant ensuite que le Royaume-Uni allait établir des « relations plus étroites » avec l’Australie, le Canada et la Nouvelle-Zélande. De fait, le Brexit va constituer effectivement un point d’inflexion stratégique pour le Royaume-Uni qui devrait revenir sur sa politique de « repli à l’ouest de Suez » mise en place depuis la fin des années 1960. La marine britannique s’inscrit pleinement et logiquement dans cette stratégie post-Brexit du « Global Britain » qui vise à faire retrouver au Royaume-Uni une position de 1er rang à l’échelon mondial, grâce au Commonwealth et aux alliances régionales déjà bâties. D’ailleurs, au cours de l’été 2019, les tensions liées à l’arraisonnement d’un navire britannique par l’Iran ont conduit la marine britannique à se projeter de nouveau, dans le golfe arabo persique, pour une opération navale de protection de son trafic commercial, en lien avec les Etats-Unis.

Les intentions visant à renouer avec le rôle « expéditionnaire » de la Royal Navy sont ainsi explicites mais constituent toutefois un pari ambitieux voire risqué, compte-tenu des difficultés structurelles majeures auxquelles fait face la marine britannique depuis plusieurs années. Dans ce cadre, le « Global Britain » post-Brexit signe t’il le renouveau de la puissance navale britannique ?

La création de partenariats approfondis à l’Est de Suez…

Pour le Royaume-Uni, il est devenu impératif, avec le Brexit, de maintenir des liens approfondis avec les économies d’Asie et d’y protéger la liberté de navigation. La marine britannique renoue ainsi avec « l’Est de Suez », ce qui constitue une rupture stratégique évidente par rapport à sa décision de « rapatrier » ses moyens vers l’Europe à la fin des années 60… Dans ce cadre, elle se rapproche davantage de certains Etats du Commonwealth (Australie et Nouvelle Zélande), ses partenaires du Five Power Defense Agreement (Malaisie et Singapour en sus des Etats déjà cités) et des Etats ouvertement « antichinois » (Inde, Japon1 et Vietnam), tout en accentuant sa présence dans le golfe arabo-persique.

Cette nouvelle stratégie impose toutefois des déploiements navals plus réguliers et l’implantation de bases dédiées. La marine britannique a donc consolidé ses partenariats avec Bahreïn (base officiellement ouverte en 2018 et au sein de laquelle une frégate de type 23 sera basée en permanence pour au moins 3 années à partir de 2019)2 et Singapour (où des frégates de type 31 pourraient être à terme basées), voire même Bruneï. Des facilités portuaires ont également été accordées par le sultanat d’Oman dans le port de Duqm où une future base navale logistique britannique sera construite3. Ce port sera plus particulièrement destiné à accueillir les porte-avions britanniques qui seront déployés en Océan Indien ou en Asie du sud-est.

En outre, les tensions de l’été 2019 liées à l’arraisonnement d’un navire britannique par l’Iran (en rétorsion de l’arraisonnement d’un pétrolier iranien à Gibraltar) ont conduit la marine britannique à déployer, probablement en permanence, une seconde unité dans le golfe arabo-persique afin d’y protéger le trafic maritime commercial britannique (opération Kipion). La marine britannique a aussi annoncé son intention de conduire des patrouilles régulières en mer de Chine méridionale pour y montrer son attachement à la liberté de navigation, les premiers déploiements en ce sens ayant été effectués au cours de l’été 2018. En outre, une frégate britannique a participé au contrôle de l’embargo des Nations-Unies vis à vis de la Corée du Nord. De fait, il est avéré que la marine britannique maintient depuis l’été 2018 une quasi permanence d’unités navales en Asie.

Redevenir le meilleur allié des Etats-Unis

La remontée en puissance de la composante aéronavale britannique se fait dans le cadre d’un partenariat privilégié avec les États-Unis. En effet, les porte-avions britanniques, tant pour des raisons politiques (ménager son allié) que capacitaires (manque d’aéronefs), embarqueront régulièrement des appareils américains. Ces groupes aéronavals deviendront donc de facto américano-britanniques. Les dirigeants de la marine britannique ont même indiqué au cours de l’automne 2019 que les porte-avions britanniques seront « interchangeables » avec les porte-avions américains, présentant ainsi une volonté d’interopérabilité

poussée. D’autre part, la dissuasion britannique devrait toujours rester étroitement dépendante des Etats-Unis. Le compartiment accueillant les missiles balistiques qui sera mis en place sur les futurs SNLE de type Dreadnought (en remplacement des 4 SNLE de type Vanguard) sera en effet identique à celui qui équipera les SNLE américains de type Columbia, augurant ainsi de l’utilisation des mêmes missiles. Enfin, les unités déployées depuis l’été 2019 dans le golfe arabo-persique dans le cadre de l’opération Kipion ont été intégrées à la « coalition maritime » voulue dans cette zone par les Etats-Unis pour faire face aux agissements iraniens.

Et retrouver un rôle majeur dans l’OTAN…

Le Brexit devrait favoriser un rapprochement du Royaume-Uni avec l’OTAN et surtout avec les positions américaines au sein de l’Alliance. Une plus grande implication de la marine britannique dans les missions navales de l’OTAN en mer noire, en mer Baltique ou en mer de Norvège est dorénavant escomptée. D’ailleurs, le Royaume-Uni a déployé au printemps 2019, en mer Baltique, une force amphibie de 2000 hommes pour la mission « Baltic Protector » Cette mission est la première utilisation à grande échelle de la Joint Expeditionary Force établie en 2015 avec le Danemark, la Finlande, la Suède, la Norvège, les Pays-Bas et les 3 pays baltes. De plus, le porte-avions Queen Elisabeth pourrait être directement mis à la disposition de l’OTAN à partir de 2021. Les sous-marins britanniques s’entraînent en outre déjà avec la marine américaine, y compris dans l’Arctique et une capacité commune de surveillance maritime autour de l’avion P-8 se met progressivement en place entre le Royaume-Uni, la Norvège et les États-Unis. A terme, le Royaume-Uni chercherait ainsi probablement à se voir octroyer le rôle de « protecteur du flanc Nord de l’OTAN ».

Le pari du Commonwealth

Le Royaume-Uni cherche résolument à renouer avec les Etats du Commonwealth riverains du Pacifique (Australie et Nouvelle Zélande) qui sont également ses partenaires du Five Power Defense Agreement en Asie du Sud-Est. Les escales de bâtiments britanniques dans ces pays ont nettement repris en 2019 après de longues années d’interruption. Enfin et surtout, le programme de frégate T-26 (choisi par le Royaume-Uni, le Canada et l’Australie, voire potentiellement un jour la Nouvelle-Zélande) pourrait être à terme un formidable vecteur d’interopérabilité entre ces différents partenaires.

Mais une réactivation de forces expéditionnaires qui s’avère difficile

La remontée de la puissance navale britannique s’amorce surtout autour des deux futurs groupes aéronavals que mettra en oeuvre la Royal Navy à l’horizon 2020-2030. Le premier déploiement opérationnel du porte-avions Queen Elizabeth, avec des F-35B britanniques et américains à bord, devrait d’ailleurs se concentrer en 2020 sur la Méditerranée, le Moyen-Orient et le Pacifique, illustrant les tendances lourdes de la géopolitique navale britannique. Cette remontée en puissance se fait toutefois dans le cadre d’un partenariat privilégié avec les États-Unis, ce qui réduira forcément à terme l’autonomie d’action du Royaume-Uni.

Le ministre de la défense britannique a également annoncé en février 2019 la mise sur pied, au profit des Royal Marines, et d’ici 2023, de deux « Littoral Strike Units »4, centrés autour de « Littoral Strike ships », dont l’un serait affecté dans la région Indopacifique et l’autre en Europe. Or cette déclaration a remis sur le devant de l’actualité la question délicate des moyens amphibies. En effet, si les capacités amphibies font logiquement partie d’une stratégie de projection de puissance (en Asie mais également en Europe du Nord face à la menace russe), l’existence des Royal Marines a été un temps menacée pour des raisons budgétaires. En outre, le renouvellement des moyens amphibies concurrence l’investissement nécessaire pour les 2 porte-avions, une flotte de surface moderne et le renouvellement de la dissuasion nucléaire par sous-marins… Les Royal Marines font donc actuellement face à une pénurie avérée de bâtiments (aggravée par la vente du LPH Ocean au Brésil en 2018), les unités disponibles étant anciennes tandis que le programme de nouvelles unités (navires logistiques multifonctions) a été réduit de 6 à 4 en 2010. Dans l’attente, le Royaume-Uni développe des partenariats avec la Norvège (entraînement en milieu arctique), les Pays-Bas (soutien logistique) et fait le pari de se transformer en « agrégateur de compétences » via la Joint Expeditionary Force, par essence multinationale. Les Royal Marines se transforment de fait progressivement en forces commandos légères déployées en permanence via les deux bâtiments qui leurs seront dédiés (concept de Littoral Strike). Ce manque de moyens, conjugué à l’allègement des forces de projection, semble ainsi compromettre durablement les velléités mondiales britanniques en matière de projection de puissance.

Une structure de flotte intrinsèquement fragile

Si les 7 sous-marins nucléaires d’attaque seront tous remplacés d’ici 2024 et les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins à partir de 2030, le renouvellement de la flotte de surface, colonne vertébrale de toute marine de haute-mer, est difficile, les problèmes budgétaires allant certainement limiter le rythme de remplacement de certaines unités. La Royal Navy cherche toutefois à dépasser le seuil « fatidique » des 19 bâtiments de 1er rang à l’échéance 2030. En effet, la marine britannique a prévu de construire au moins 5 frégates légères de type 31, en plus des 8 frégates multi-missions de type 26 (l’ensemble devra remplacer les 13 frégates de type 23 actuellement en service), ce qui permettrait, avec les destroyers de type 45, de rester au niveau minimal « fixé » de 19 bâtiments de 1er rang. Cependant, le programme de frégates légères de type 31 prend du retard et les destroyers de type 45 connaissent d’importants problèmes techniques limitant leur disponibilité. La première des frégates de type 26 ne devrait quant à elle n’être mis en service que vers 2027, en même temps que les frégates de type 31. Une solution intérimaire privilégié serait alors l’allongement de la durée de vie des frégates de type 23 pour combler certains vides capacitaires.

Or ce manque d’unités de surface devient un problème majeur tant pour la constitution de groupes aéronavals constitués que pour la protection simultanée des intérêts maritimes du Royaume-Uni dans un contexte d’activisme naval russe accru en Atlantique Nord. A cela se rajoute le fait que le Brexit devrait voir une intensification des missions de « surveillance et de protection des approches » maritimes britanniques, notamment pour lutter contre l’immigration illégale et pour la surveillance des zones de pêche. Ces nouvelles missions devraient donc étirer encore plus des forces navales britanniques déjà relativement chargées. Ce manque criant de moyens a d’ailleurs été particulièrement mis en exergue au cours de l’été 2019 lors de l’arraisonnement d’un pétrolier britannique par les Pasdarans iraniens dans le golfe arabo-persique. Plusieurs commentateurs d’outre-manche ont ainsi ouvertement critiqué l’option choisie d’investir dans des capacités moins nombreuses mais de haute-technologie (et donc interopérables avec la marine américaine), au détriment d’unités plus simples mais plus nombreuses et aptes à assurer une permanence à la mer… De fait, certaines projections montrent qu’en 2020 la marine britannique ne disposera d’unités que pour déployer un groupe aéronaval et assurer la dissuasion nucléaire, laissant seulement 2 autres bâtiments pouvant être déployés de façon indépendante. La Royal Navy pourrait donc faire l’objet d’un manque de « masse critique » évident dans les prochaines années, surtout par rapport aux ambitions affichées.

Le pari du Global Britain et du rôle donné dans ce cadre à la Royal Navy reste très ambitieux. Le succès de ce revirement géopolitique passera avant tout par la qualité des partenariats que le Royaume-Uni pourra nouer avec ses interlocuteurs, notamment les Etats-Unis. En effet, n’ayant plus une « masse critique » suffisante, la Royal Navy ne pourra certainement plus effectuer des déploiements simultanés d’importance à l’échelle mondiale. Elle devra alors forcément compter sur les forces américaines ou sur celles de ses alliés du Commonwealth les plus proches. Une vassalisation accrue de la puissance britannique par le partenaire américain pourrait alors s’esquisser à terme.

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1 Un rapprochement avec le Japon s’est opéré avec au moins 4 escales de bâtiments britanniques recensées entre le printemps 2018 et le printemps 2019.

2 La base de Bahreïn est déjà un point d’appui important, la marine britannique contribuant déjà en nombre à l’état-major de la CMF (Combined Maritime Forces).

3 Les mêmes facilités ont d’ailleurs été accordées aux Etats-Unis par le sultanat d’Oman.

4 Les deux Littoral Strike Units devraient être composés de 3 bâtiments amphibies capables de se déployer rapidement et pouvant agréger différentes unités, du porte-avions à de simples navires affrétés, en fonction des besoins.

[In English] BREXIT will have consequences in the Mediterranean

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Pierre Razoux, research director at the IRSEM (Strategic Research Institute of the French “École Militaire”), associated with the FMES institute, is the author of numerous works including “Which strategy(ies) for France in the Mediterranean?” (FMES institute, September 2019). Together with Pascal Ausseur, he co-directed the special issue of the Revue Défense Nationale devoted to the “Strategic Mediterranean, a laboratory of globalization” (summer 2019).

[Click here to read the article in French]

 

There is no point in hiding the fact that BREXIT, effective since 1 February 2020, will have harmful consequences in the Mediterranean. The three northern, Levantine and southern shores will be impacted, but probably not in the same way. It is advisable to prepare for this by anticipating the most predictable consequences so as to limit their negative impacts when they will arise. This will require dialogue, common sense, openness, but also firmness when necessary. The Research and Strategic Thinking Centres spread around the Mediterranean basin will have their role to play, starting with the FMES institute, which is in the front line from its outpost in Toulon.

 

The status of Gibraltar

A British Overseas Territory since 1704, the Rock of Gibraltar – ancient Hercules’ columns guarding the exit from the Mediterranean in antiquity – has been continuously claimed by Spain, to which it is physically attached. Since its accession to the European Union in 1986, the Spanish crown has been asking Brussels to support its request to recover this British enclave, considering it to be a colonial slag that no longer exists. Until now, the European authorities had always refused to take part in this dispute between two Member States, believing that the issue could only be resolved by the interested parties themselves. At the last consultation in October 2016, 96% of Gibraltar residents voted in favour of retaining the British Crown. During a courtesy visit the following summer (2017), King Philip VI of Spain confirmed the Spanish claims, but stressed that they would have to be met through diplomatic channels.

Now that the UK has left the EU, Spain is likely to come back to the fray and ask Brussels to support its position, putting the EU at odds between its principles of favouring member states and the many commercial interests that bind it to Britain. A fortiori if the Spanish government needs a unifying dossier to strengthen the sense of national unity and if trade negotiations between Brussels and London are lagging behind. In this hypothesis, there is no doubt that Madrid and London will ask the main European states to take sides, thereby increasing the risks of division within an already fragile EU. But France, for instance, needs to maintain excellent relations with both Madrid and London.

This issue could weaken Spain, which is in the grip of strong centrifugal tensions (Catalonia, Basque Country), especially as border workers who have hitherto been free to cross the boundaries of the Rock to work on either side could be stopped at the border crossing, as Gibraltar is no longer part of EU territory.

Digging up the Gibraltar dossier could have a knock-on effect on the Spanish enclaves of Ceuta and Melilla on Moroccan territory, themselves the sequelae of the Spanish colonial presence in Morocco, in a context of strong nationalist tensions affecting the entire southern shore of the Mediterranean basin. Tensions are strong enough between the Maghreb countries to add new ones.

 

Division and centrifugal forces

According to the most recent opinion polls in Scotland and Ireland, supported by demographic and religious changes in the local populations, it is possible – if not probable – that in the medium term we may see the peaceful unification of Ireland and the independence of Scotland (which voted overwhelmingly to remain in the EU) in the event of a deterioration of the British economy in a post-BREXIT context. This development could be accelerated in the event of a deterioration in the image of the Crown and a polarisation of British political life.

Such a development could only stimulate the desire for independence of Catalonia in Spain, of Corsica in France, of Sardinia in Italy, of Kabylia in Algeria, of minorities of the Western Balkans, or even of the self-proclaimed republic of Northern Cyprus.

There is also no doubt that future British governments will not miss any opportunity to divide the EU in order to create opportunities for economic and political rebound in the Mediterranean. Malta, an old British stronghold (including through language and culture), could suffer from this strategy in the sense that London could easily take advantage of the Maltese authorities’ perception of loneliness in the face of the EU’s delicate management of the migrant crisis to revive Commonwealth ties and further fragment Brussels’ Mediterranean policy.

On the southern shore, the United Kingdom could be tempted to stir up local rivalries, inter-European frictions and misunderstandings between the two shores of the Mediterranean basin to improve the positions of its energy and armaments industries. In this respect, the recent progress made by British Petroleum in Algeria, Libya, Egypt, the eastern Mediterranean (south of Cyprus) and even towards the Palestinian Authority with a perspective of future exploration of offshore gas fields off the Gaza Strip should be underlined. Playing on divisions would be all the easier for the British government as the Europeans show their divisions or lack of consensus on the most striking issues of the moment, whether it be their relations with Iran, Turkey, Israel and the so-called “White House Peace Plan of the Century to settle the Palestinian issue”, Egypt, Libya of course, but also Tunisia and Algeria.

Renewed tensions in Cyprus and the Eastern Mediterranean

However, it is in and around Cyprus that the evolution of the British post-BREXIT posture could have the most significant effects. Protectorate, then British colony from 1878 to 1960, the British armed forces have maintained a large garrison (currently 3 500 soldiers) on the island since Cyprus’s independence, at the two bases of Akrotiri (near Limassol) and Dhekelia (near Larnaca). This British contingent has been contributing since 1964 to the United Nations Peacekeeping Force in Cyprus (UNFICYP[1]) through Operation Tosca. Since 1971, Cyprus has been the British military stronghold turned towards the Middle East; it is from there that the British air forces involved in all the post-Cold War external operations departed, including towards Libya (2011), Iraq and the Levant (2014) in the framework of the operation against the Islamic State (Daech), and towards Syria during Operation Hamilton (14 April 2018) targeting chemical weapon production sites of the Bashar al-Assad regime.

Today, the Royal Air Force is deploying its 903rd Expeditionary Unit at the Akrotiri base, consisting of a dozen FGR4 Typhoon bomber-fighters, air-refueling tankers, an AWACS and electronic warfare aircraft; if necessary, it has declared its intention to deploy 5th generation F-35 fighter-bomber, which Turkey will not receive given its current favourable stance towards Russia, but above all because its relative mistrust of NATO. This posture, together with the occasional presence of a Royal Navy frigate or destroyer in the eastern Mediterranean, will undeniably help to stabilise Cyprus and dissuade Turkey from pushing its pawns further into the area. But what would happen if the British Ministry of Defence were to be forced to make drastic budget cuts if the Crown’s level of ambition were to be reduced, forcing it to reduce its military presence on the spot, or even to close its bases [2]? Or conversely, if the British government adopted a more favourable stance towards Turkey, as it used to do for twenty-five years in order to weaken EU cohesion?

Given the new Mediterranean ambitions claimed by Turkish President Recep Tayyip Erdogan (unilateral extension of the maritime economic zone under Turkish sovereignty towards Libya, demand for the withdrawal of military contingents stationed on the neighbouring Greek islands, recurrent violations of Greek territorial waters, shipments of arms and fighters to Libya), it is urgent for the EU to take a stand to contain the destabilising actions of the Turkish government. This is what Emmanuel Macron did on 29 January 2020 when he strongly denounced the provocations of Recep Tayyip Erdogan and announced the forthcoming conclusion of a strategic partnership with Greece and Cyprus, both members of the EU. In this increasingly tense context and after the line thrown by the President of the French Republic, London will have to take a stand.

 

British disengagement or more aggressive stance ?

Once the euphoria of the divorce is over and the sense of regained freedom has vanished, the British will have to face the shrinking of their market space and the attempts by the United States and China to dismember them economically and strategically. A fortiori if Her Majesty’s kingdom has meanwhile lost Scotland and Northern Ireland, and if Russia, like other ill-intentioned actors, has gone on a rampage through smear campaigns, propaganda and manipulation of public opinion to delegitimize the British political class and monarchy. For what ultimately makes the United Kingdom attractive to its partners as well as to its European neighbours is its liberal dimension in all fields: economic, political, societal and religious; the Muslim Brotherhood, which has massively invested in the City has understood this well. To isolate Britain, nothing is better than a brutal rise of populism and isolationism. The first signals are clearly perceptible, even against the Crown. Already, Americans and Chinese are well positioned to take control over key sectors of the economy, be it energy (including nuclear energy for China), communications infrastructure, defence industry, 5G and high technology.

Weakened and struggling to preserve their rank, the British will return to what they have been for centuries, a people of conquering sailors and privateers scouring the seas and oceans to win markets by any means possible, without the slightest prevention for their former European partners. The European rules that have hitherto limited the most questionable practices are no longer enforceable against them. As for the international regulatory bodies (UN, WTO, IMF…), they are increasingly weakened by the whims of Donald Trump, Chinese ambitions and the provocations of autocrats who seem to have the wind in their sails.

The problem for Europeans is that whatever the evolution of the British posture, its consequences are likely to be unfavourable to them: either the United Kingdom will weaken economically and strategically, and London will reduce its military presence and investment in development aid, thus reducing its stabilising presence in the Mediterranean; or it will become stronger and risks wanting to counter the stabilising actions of Europeans in order to win new markets and increase its own influence.

It is therefore crucial to maintain a close, frank and constructive dialogue with the United Kingdom – for the time being still united – in order to clearly express our expectations, our offers, but also the retaliatory measures that we might be led to take, which implies that the European Union and its most influential members in the Mediterranean should consult each other rapidly first, before discussing them with their partners on the southern and Levantine shores. This could be the priority agenda for a future Euro-Mediterranean summit.

It is equally crucial for the EU states bordering the Mediterranean basin to increase their defence effort, particularly in the aeromaritime field, in order to contribute more effectively, with or without the British, to securing the maritime axis linking the Atlantic Ocean to the Indian Ocean via the strait of Gibraltar, the Suez Canal and the straits of Bab el-Mandeb. The latter is more than ever a vital outpost for the defence of the Mediterranean.

Le BREXIT aura des conséquences en Méditerranée

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Pierre Razoux, directeur de recherche à l’IRSEM, associé à l’institut FMES, est l’auteur de nombreux ouvrages dont « Quelle(s) stratégie(s) pour la France en Méditerranée ? » (FMES, septembre 2019). Il a codirigé avec Pascal Ausseur le numéro spécial de la Revue Défense Nationale consacré à « La Méditerranée stratégique, laboratoire de la mondialisation » (été 2019).

[Cliquez ici pour lire l’article en anglais]

Inutile de se voiler la face, le BREXIT, effectif depuis le 1er février 2020, aura des conséquences néfastes en Méditerranée. Les trois rives septentrionale, levantine et méridionale seront impactées, mais probablement pas de la même manière. Il convient de s’y préparer en anticipant les conséquences les plus prévisibles de manière à limiter leurs impacts négatifs lorsque ceux-ci surgiront. Pour cela, il va falloir dialoguer, faire preuve de bon sens, d’esprit d’ouverture, mais aussi de fermeté lorsque cela s’avérera nécessaire. Les Centres de recherche et de réflexion stratégique répartis autour du bassin méditerranéen auront leur rôle à jouer, à commencer par l’institut FMES qui se trouve en première ligne depuis son avant-poste toulonnais.

 

Le statut de Gibraltar

Territoire britannique d’outre-mer depuis 1704, le rocher de Gibraltar – anciennes colonnes d’Hercule gardiennes de la sortie de la Méditerranée pendant l’Antiquité – n’a cessé d’être revendiqué par l’Espagne à laquelle ce rocher est physiquement rattaché. Depuis son adhésion à l’Union Européenne en 1986, la couronne espagnole demande à Bruxelles de soutenir sa requête visant à récupérer cette enclave britannique, estimant qu’il s’agit là d’une scorie coloniale qui n’a plus lieu d’être. Jusqu’à présent, les instances européennes avaient toujours refusé de prendre partie dans ce différend opposant deux Etats membres, estimant que cette question ne pourrait être résolue que par les intéressés eux-mêmes. Lors de la dernière consultation d’octobre 2016, 96% des résidents de Gibraltar ont voté en faveur du maintien à la couronne britannique. Lors d’une visite de courtoisie l’été suivant (2017), le roi Philippe VI d’Espagne a confirmé les prétentions espagnoles, mais a souligné qu’elles devraient être satisfaites par voie diplomatique.

Maintenant que le Royaume-Uni a quitté l’UE, il est probable que l’Espagne remonte à la charge et demande à Bruxelles de soutenir sa position, mettant l’UE en porte-à-faux entre ses principes visant à privilégier les Etats membres et les nombreux intérêts commerciaux qui la lient à la Grande-Bretagne. A fortiori si le gouvernement espagnol a besoin d’un dossier fédérateur pour renforcer le sentiment d’unité nationale et si les négociations commerciales entre Bruxelles et Londres patinent. Dans cette hypothèse, nul doute que Madrid et Londres demanderont aux principaux Etats européens de prendre partie, accroissant par là même les risques de division au sein d’une UE déjà bien fragilisée. Or, la France, pour ne parler que d’elle, a besoin d’entretenir d’excellentes relations avec Madrid comme avec Londres.

Ce dossier pourrait affaiblir un peu plus l’Espagne en proie à de fortes tensions centrifuges (Catalogne, Pays basque), d’autant que les frontaliers qui franchissaient jusqu’à présent librement les limites du Rocher pour travailler de part et d’autre pourraient se voir stoppés au passage de la frontière, Gibraltar ne faisant désormais plus partie du territoire de l’UE.

Déterrer le dossier de Gibraltar pourrait impacter par ricochet celui des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla en territoire marocain, elles-mêmes scories de la présence coloniale espagnole au Maroc, dans un contexte de fortes tensions nationalistes affectant l’ensemble de la rive Sud du bassin méditerranéen. Les tensions sont suffisamment fortes entre les pays maghrébins pour que l’on en rajoute de nouvelles.

 

Prime à la division et aux forces centrifuges

Si l’on en croit les sondages les plus récents effectués en Ecosse et en Irlande, appuyés par l’évolution démographique et religieuse des populations locales, il est possible – voire probable – que l’on assiste à moyen terme à l’unification pacifique de l’Irlande et à l’indépendance de l’Ecosse (qui a voté majoritairement pour son maintien dans l’UE) en cas de détérioration de l’économie britannique dans un contexte post-BREXIT. Cette évolution pourrait être accélérée en cas de dégradation de l’image de la couronne et de polarisation de la vie politique britannique.

Une telle évolution ne pourrait que stimuler les velléités indépendantistes de la Catalogne en Espagne, de la Corse en France, de la Sardaigne en Italie, de la Kabylie en Algérie, des minorités des Balkans occidentaux, ou bien encore de la république autoproclamée de Chypre du Nord.

Nul doute également que les futurs gouvernements britanniques ne manqueront aucune occasion de diviser l’UE pour se créer des occasions de rebonds économiques et politiques en Méditerranée. Malte, vieux bastion britannique (y compris par la langue et la culture), pourrait pâtir de cette stratégie dans le sens où Londres pourrait aisément profiter du sentiment de solitude des autorités maltaises face à la délicate gestion de la crise des migrants par l’UE pour raviver les liens du Commonwealth et fragmenter un peu plus la politique méditerranéenne de Bruxelles.

Sur la rive Sud, le Royaume-Uni pourrait être tenté d’attiser les rivalités locales, les frictions intereuropéennes et les incompréhensions entre les deux rives du bassin méditerranéen pour améliorer les positions de ses industriels de l’énergie et de l’armement. Il convient de souligner à cet égard les progrès récents réalisés par British Petroleum en Algérie, en Libye, en Egypte, en Méditerranée orientale (au sud de Chypre) et même envers l’Autorité palestinienne dans la perspective de l’exploration future des gisements gaziers offshores au large de la bande de Gaza. Jouer des divisions serait d’autant plus facile au gouvernement britannique que les Européens affichent leurs divisions ou leur absence de consensus sur les dossiers les plus marquants du moment, qu’il s’agisse de leurs relations à l’Iran, à la Turquie, à Israël et au soi-disant « Plan de Paix du siècle de la Maison Blanche pour régler le dossier palestinien », de l’Egypte, de la Libye bien sûr, mais aussi de la Tunisie et de l’Algérie.

 

Regain de tensions à Chypre et en Méditerranée orientale

C’est toutefois à Chypre et dans ses alentours que l’évolution de la posture britannique post-BREXIT pourrait entraîner les effets les plus significatifs. Protectorat, puis colonie britannique de 1878 à 1960, les forces armées britanniques entretiennent depuis l’indépendance de Chypre une importante garnison (actuellement 3 500 militaires) sur l’île, sur les deux bases d’Akrotiri (près de Limassol) et de Dhekelia (près de Larnaca). Ce contingent britannique contribue depuis 1964 à la Force de maintien de la paix des Nations unies à Chypre (UNFICYP[1]) à travers l’opération Tosca. Depuis 1971, Chypre représente le bastion militaire britannique tourné vers le Moyen-Orient ; c’est de là que sont parties les forces aériennes britanniques impliquées dans toutes les opérations extérieures post-guerre froide, y compris vers la Libye (2011), l’Irak et le Levant (2014) dans le cadre de l’opération de lutte contre l’Etat islamique (Daech), ou bien encore vers la Syrie lors de l’opération Hamilton (14 avril 2018) visant des sites de production d’armes chimiques du régime de Bachar el-Assad.

Aujourd’hui, la Royal Air Force déploie sur la base d’Akrotiri sa 903e Expeditionary Unit constituée d’une douzaine de chasseurs bombardiers Typhoon FGR4, de ravitailleurs en vol, d’un AWACS et d’avions de guerre électroniques ; en cas de besoin, elle a déclaré son intention d’y affecter des chasseurs bombardiers F-35 de 5e génération, ceux-là même que la Turquie ne recevra pas compte tenu de sa posture désormais favorable à la Russie, mais surtout de sa relative défiance vis-à-vis de l’OTAN. Ce dispositif, auquel s’ajoute la présence ponctuelle d’une frégate ou d’un destroyer de la Royal Navy en Méditerranée orientale, contribue indéniablement à stabiliser Chypre et à dissuader la Turquie de pousser davantage ses pions sur place. Mais qu’adviendrait-il si le ministère de la Défense britannique venait à se voir imposer des coupes budgétaires drastiques, en cas de réduction du niveau d’ambitions de la Couronne, lui imposant de réduire sa présence militaire sur place, voire même de fermer ses bases[2] ? Ou à l’inverse si le gouvernement britannique adoptait une posture plus favorable à la Turquie, comme il eut l’habitude de le faire pendant vingt-cinq ans pour fragiliser la cohésion de l’UE ?

Face aux nouvelles ambitions méditerranéennes revendiquées par le président turc Recep Tayyip Erdogan (extension unilatérale de la zone maritime économique sous souveraineté turque en direction de la Libye, demande de retrait de contingents militaires stationnés sur les îles grecques voisines, violations récurrentes des eaux territoriales grecques, envois d’armes et de combattants en Libye), il est urgent que l’UE prenne position pour contenir les actions déstabilisatrices du pouvoir turc. C’est ce qu’a fait Emmanuel Macron le 29 janvier 2020 en dénonçant très fermement les provocations de Recep Tayyip Erdogan et en annonçant la conclusion prochaine d’un partenariat stratégique avec la Grèce et Chypre, tous deux membres de l’UE. Dans ce contexte de plus en plus tendu et après la perche tendue par le président de la République français, Londres devra prendre position.

 

Désengagement britannique ou posture plus agressive ?

Une fois l’euphorie du divorce passé et le sentiment de liberté retrouvée évanoui, les Britanniques devront faire face à l’amoindrissement de leur espace marchand et aux tentatives des Etats-Unis et de la Chine de les dépecer économiquement et stratégiquement. A fortiori si le royaume de Sa Majesté a entre-temps perdu l’Ecosse et l’Irlande du Nord, et que la Russie, comme d’autres acteurs mal intentionnés, se sont déchaînés via des campagnes de dénigrements, de propagande et de manipulation des opinions publiques pour délégitimer la classe politique et la monarchie britanniques. Car ce qui rend au bout du compte le Royaume-Uni attractif pour ses partenaires comme pour ses voisins européens, c’est sa dimension libérale dans tous les domaines : économique, politique, sociétal et religieux ; les Frères musulmans qui ont massivement investi la City l’ont bien compris. Pour isoler la Grande-Bretagne, rien de mieux qu’une montée brutale du populisme et de l’isolationnisme. Les premiers signaux sont clairement perceptibles, y compris à l’encontre de la Couronne. Déjà, Américains et Chinois sont bien positionnés pour prendre le contrôle de secteurs clés de l’économie, qu’il s’agisse de l’énergie (y compris du nucléaire pour la Chine), des infrastructures de communication, de l’industrie de défense, de la 5G et de la haute technologie.

Affaiblis et luttant pour préserver leur rang, les Britanniques redeviendront ce qu’ils ont été pendant des siècles, un peuple de marins conquérants et de corsaires écumant mers et océans pour gagner des marchés par tous les moyens possibles, sans plus la moindre prévention pour leurs anciens partenaires européens. Les règles européennes qui limitaient jusqu’à présent les pratiques les plus contestables ne leur sont plus désormais opposables. Quant aux organes de régulation internationaux (ONU, OMC, FMI…), ceux-ci sont de plus en plus fragilisés par les foucades de Donald Trump, les ambitions chinoises et les provocations des autocrates qui semblent avoir le vent en poupe.

Le problème pour les Européens, c’est que quelle que soit l’évolution de la posture britannique, ses conséquences risquent de leur être défavorables : soit le Royaume-Uni s’affaiblit économiquement et stratégiquement, et Londres diminuera sa présence militaire et ses investissements dans l’aide au développement, réduisant ainsi sa présence stabilisatrice en Méditerranée ; soit il se renforce et risque de vouloir contrer les actions stabilisatrices des Européens pour gagner de nouveaux marchés et accroître sa propre influence.

Il est donc crucial de maintenir un dialogue étroit, franc et constructif avec le Royaume pour l’instant encore uni, afin de lui exprimer clairement nos attentes, nos offres, mais aussi les mesures de rétorsion que nous pourrions être amenés à prendre, ce qui implique pour l’Union européenne et ses membres les plus influents en Méditerranée de se concerter rapidement entre eux d’abord, avant d’en discuter avec leurs partenaires des rives méridionales et levantines. Ce pourrait être l’agenda prioritaire d’un futur sommet euro-méditerranéen.

Il est tout aussi crucial pour les Etats de l’UE riverains du bassin méditerranéen d’accroître leur effort de défense, notamment dans le domaine aéromaritime, pour contribuer plus efficacement, avec ou sans les Britanniques, à la sécurisation de l’axe maritime reliant l’océan Atlantique à l’océan Indien via le détroit de Gibraltar, le canal de Suez et le détroit de Bab el-Mandeb. Ce dernier s’impose plus que jamais comme un avant-poste vital pour la défense de la Méditerranée.

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[1] L’UNFICYP déploie depuis 1964 un millier de casques bleus le long d’une « Ligne verte » séparant les parties nord et sud de l’île. Leur présence, qui visait initialement à assurer la sécurité des deux communautés grecques et turcophones, consiste depuis l’invasion turque de 1974 à contrôler physiquement la ligne de partage séparant la République chypriote internationalement reconnue (et membre de l’UE), de la république autoproclamée de Chypre du Nord reconnue par la Turquie.

[2] La présence des bases britanniques à Chypre était jusqu’à présent plutôt bien acceptée des Chypriotes compte tenu du bassin d’emplois qu’elles représentent. Mais la sortie du Royaume-Uni de l’UE pourrait entraver sensiblement les mouvements quotidiens des travailleurs locaux qui pénètrent désormais dans un territoire situé de fait en dehors de celui de l’UE.

Turquie. Que cherche vraiment le président Erdogan ?

Par Sarah Sriri, chef de projet « Analyse et stratégie » à l’institut FMES.

Sur tous les fronts, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan suscite des interrogations. En effet, celui-ci a choisi la voie de l’escalade en multipliant les déclarations agressives et en refusant le jeu du multilatéralisme. Sarah Sriri met brillamment son jeu en perspective, d’abord sur le plan intérieur, puis sur la scène régionale, enfin à l’échelle internationale.

L’Institut FMES et le Diploweb.com co-publient ce document dans le cadre de La Fabrique Défense #FabriqueDéfense.

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Le Sommet de l’OTAN à Londres les 3 et 4 décembre 2019 a célébré le 70ème anniversaire de l’Alliance atlantique. Après les déclarations du président de la République française Emmanuel Macron, soulignant l’état de « mort cérébrale » de l’Alliance – critiquant l’inaction de l’Alliance atlantique à l’issue de l’opération turque en Syrie – le président turc Recep Tayyip Erdogan a répliqué en stigmatisant directement son homologue français. Cette rencontre otanienne entre chefs d’Etat s’est donc tenue dans un contexte particulièrement tendu. Evidemment, l’opération turque en Syrie marque une forme de rupture dans l’action militaire d’un membre de l’OTAN démontrant, qu’en matière de sécurité, l’engagement unilatéral prend le pas sur la concertation voulue par l’organisation transatlantique alors qu’il s’agit de l’un des fondements.

Sur tous les fronts, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan suscite ainsi l’intérêt et les interrogations. En effet, celui-ci a choisi la voie de l’escalade en multipliant les déclarations agressives et en refusant le jeu du multilatéralisme.

Mettons son jeu en perspective, d’abord sur le plan intérieur (I), puis sur la scène régionale (II), enfin à l’échelle internationale (III).

Sur le plan intérieur

La situation interne de la Turquie explique en partie la position du pays sur la scène internationale. Fragilisé sur le plan économique en dépit d’une croissance qui repart à la hausse en fin d’année 2019, le pays a vu son PIB chuter de plus de 950 milliards de dollars en 2013 à environ 743 milliards de dollars en 2019.  Le pays de plus de 82 millions d’habitants au taux de chômage avoisinant les 13% a subi en sus les conséquences des sanctions américaines depuis la dégringolade de la livre turque en 2017. L’inflation a augmenté de plus de 5 points entre 2017 et 2018, allant de 11,1% à 16,3%. Pour autant, Ankara reste l’une des économies les plus importantes de la région. Si l’on excepte l’Arabie saoudite, le pays est le plus riche en Afrique du Nord et Moyen-Orient. A titre d’exemples, en 2018, le PIB de l’Iran était d’environ 454 milliards de dollars, celui des Emirats arabes unis de 414 milliards tandis qu’Israël et le Qatar comptaient respectivement un PIB de 370 milliards et de 191 milliards. En Afrique du Nord, le PIB égyptien – qui est en chute libre depuis plusieurs années – est proche de 250 milliards alors celui de l’Algérie frôle les 174 milliards de dollars.

Sur le plan politique, force est de constater le virage autoritaire et islamique qu’a pris la Turquie durant les années Erdogan qui se veut le porte-voix du monde sunnite. Fervent défenseur des Frères musulmans, la Turquie, née à l’issue de la chute de l’empire ottoman, est passé d’un Etat laïc à un pays islamo-conservateur, sous l’impulsion d’un président au parti – l’AKP, le Parti de la justice et du développement – quasi omniprésent à l’échelle nationale. En 2023, la Turquie célébrera le centenaire de l’avènement de la République après l’effondrement de l’Empire ottoman. L’objectif d’Erdogan de se maintenir au pouvoir jusque-là enverra un signal fort puisqu’il pourra apparaître comme l’égal de Mustafa Kemal, la figure historique de la République turque. Aux dernières élections municipales, l’AKP a toutefois perdu des villes stratégiques dont la plus symbolique d’entre elles, Istanbul. Capitale économique et culturelle, elle était aux mains du parti depuis plus de vingt ans. Pour contrer cette tendance, le chef de l’Etat turc use de la propagande et de discours nationalistes dans le dessein de flatter l’égo d’une partie de la population et de fédérer la diaspora. Celui qui s’est érigé en homme fort de la Turquie a développé autour de sa personne un véritable culte de la personnalité et a progressivement opéré une vision de lui néo-ottomane.

La question migratoire fait office de dossier complexe à gérer pour le régime. Historiquement pays d’émigration, les bouleversements politiques et sociaux de la région ont fait de la Turquie l’un des principaux pays de transit et d’immigration. Ankara accueille, en effet, 4 millions de migrants. 3,6 millions sont des réfugiés syriens, soit deux tiers des ressortissants syriens ayant fui leur pays depuis le début de la guerre. Si le pays a mis en place un dispositif de gestion de migrants pour lequel il reçoit des compensations financières de Bruxelles, l’équilibre est fragile et la question migratoire reste brûlante.

Sur le plan intérieur, la Turquie est également minée par le dossier kurde. 15 millions de Kurdes vivent en Turquie. Ils représentent ainsi 24% de la population du pays et incarnent une véritable menace pour le régime. Le PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan, apparu en 1978, fédère une partie de la diaspora kurde et réclame l’autonomie. Considéré comme une organisation terroriste, il est fermement combattu par les autorités kurdes. Tenir sous le joug le PKK, le parti des travailleurs du Kurdistan est primordial pour les autorités turques qui craignent l’émergence d’une entité kurde indépendante dans une région où le peuple kurde, divisé en son sein, est partagé entre la Turquie, la Syrie, l’Irak et l’Iran.

Sur la scène régionale

La politique régionale de la Turquie est en cohérence avec sa politique intérieure, notamment pour la question kurde. Le régime turc mène une politique sans complexe à l’égard des Kurdes. En dépit des critiques, la Turquie vise régulièrement l’Irak où est présent le PKK et qui abrite des bases militaires turques. Depuis 2016, le pays a mené 3 offensives dans le nord de la Syrie contre les Kurdes syriens de l’YPG – Unités de protection du peuple, la branche armée du parti syrien Parti de l’union démocratique PYD – pourtant alliés de l’Occident dans la lutte contre l’Etat islamique. En effet, ces derniers ont joué un rôle prédominant dans les rangs des Forces démocratiques syriennes qui ont largement contribué à combattre Daesh. Toutefois, pour le chef d’Etat turc, le PYD est une émanation du PKK sur le territoire syrien et la Syrie devient la base arrière du PKK. Il craint en effet un territoire kurde autonome à sa frontière avec la Syrie. A l’issue de cette offensive, la Ligue arabe a appelé ses membres à ne plus coopérer avec la Turquie et à réduire les représentations diplomatiques dans le pays.

Depuis son accession au pouvoir, la Turquie a renforcé son rôle à l’échelle régionale. Le président Erdogan poursuit une stratégie claire, à la fois géopolitique et idéologique, faisant écho à l’empire ottoman. Pour ce faire, il s’oppose aux puissances concurrentes dans la région, ses principaux rivaux étant l’Egypte, l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis. Ainsi, il s’appuie sur tous les soutiens possibles. Parmi eux, la Russie – très influente dans la région –, l’Iran et le Qatar. En effet, il entend incarner le leader sunnite « républicain » contre le wahhabisme prôné par la monarchie absolue saoudienne. Se tenant à l’écart de « l’establishment » sunnite proche de Washington, la Turquie a été écartée en juin 2019 de la conférence de Manama, portant sur le volet économique du plan américain de relance du processus de paix israélo-palestinien. Apparaissant de fait comme un déstabilisateur de l’ordre établi, le pays était encore une fois absent de la capitale bahreïnienne en novembre 2019 à l’occasion du traditionnel sommet régional sur la sécurité.  A la même période, le chef d’Etat turc s’est rendu à la place à Doha à l’occasion de la 5ème réunion du haut comité stratégique turco-qatari. Le Qatar est en effet l’un des rares pays arabes – avec la Somalie – à ne pas avoir condamné l’offensive turque en Syrie et les deux pays partagent un rival commun : l’Arabie saoudite. Le rapprochement entre Doha et Ankara est tactique et sert les intérêts mutuels des deux Etats. Le Qatar, lui aussi écarté par les pays de la région, subit depuis 2017 un blocus de la part de l’Arabie Saoudite – avec qui il partage sa seule frontière terrestre –, des Emirats arabes unis, de l’Egypte et de Bahreïn. La présence d’Erdogan au Qatar entend certainement renforcer la coopération entre les deux Etats, d’autant plus que Doha abrite en son sein des bases militaires turques.

En Afrique et au Moyen-Orient, la présence et l’influence turques se sont intensifiées. En Somalie par exemple, la Turquie est l’un des rares investisseurs et le pays bénéficie d’un rôle de premier plan concernant les domaines militaire, religieux et humanitaire. A travers le libre-échange, les investissements turcs dans la région (permis notamment grâce à des fonds qataris) notamment pour la construction d’édifices religieux ou par le biais de ses séries télévisées qui ont inondé le monde arabe, la Turquie a accru son « soft power » pour séduire la région.

La stratégie idéologique d’Erdogan va de pair avec son objectif politique. En Tunisie, il soutient massivement le parti d’obédience frériste Ennahdha qui a d’ailleurs pris l’AKP pour modèle. Il a aussi été influent lors de l’élection du Frère musulman Mohammed Morsi, en 2012 en Egypte. En soutenant ouvertement les Frères musulmans – bête noire de l’Egypte actuelle et des pétromonarchies du Golfe – la Turquie se démarque et mène une stratégie idéologique. Comme à l’époque de l’empire ottoman, la religion devient un vecteur d’influence. Toutefois, ce soutien affiché et assumé aux Frères musulmans et le tournant autoritaire que subit la Turquie ne sont pas au goût de tous les régimes arabes de la région.

Concernant les autres acteurs forts de la région – l’Iran et Israël, la position d’Erdogan est utilitaire, tiraillée entre ses liens d’intérêts et ses positions historiques. Voulant s’affirmer face à ces deux Etats, la Turquie maintient tout de même des rapports et coopèrent avec eux dans divers domaines, notamment économiques. Géopolitiquement opposés, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan et l’État d’Israël de Benjamin Netanyahou ont vu leurs échanges commerciaux s’intensifier au cours des dernières années. En 2017, Israël figurait à la 9ème place des clients de la Turquie avec 3,4 milliards de dollars d’exportations. D’ailleurs, Israël, si l’on excepte l’Union européenne, est le premier pays, en 1996, à avoir signé un accord bilatéral de libre-échange avec la Turquie.

S’agissant de l’Iran, 11ème client de la Turquie en 2017 avec 3,3 milliards de dollars d’exportation, il s’agit de souligner la neutralité étonnante du régime turc après l’élimination par les Américains du général Soleimani (3 janvier 2020). La position d’Erdogan est pragmatique dans le but de ménager les Etats-Unis qui restent, en dépit des tensions, un partenaire essentiel. Les yeux du monde étant rivés sur l’escalade des tensions entre Téhéran et Washington, cela a permis aux soldats à Erdogan d’annoncer l’envoi de ses soldats …

La Libye représente un théâtre dans lequel Erdogan joue un rôle depuis les événements de 2011. Le 27 novembre 2019, le président Erdogan a conclu un accord avec Fayez al-Sarraj. Alors que deux hommes se disputent la gouvernance du pays – Fayez el-Sarraj, chef du gouvernement d’union nationale (GNA) et l’autoproclamé Khalifa Haftar, les puissances étrangères accordent leur soutien officiel ou officieux à l’un des deux. Le régime turc soutient le GNA. D’abord, parce que les milices de Misrata, fief des Frères musulmans sont loyales à Sarraj mais aussi parce que l’ennemi de Sarraj, Haftar, n’est autre que l’allié des rivaux d’Erdogan, en l’occurrence Riyad, Le Caire et Abou Dhabi. En sus de soutenir politiquement Sarraj, deux mémorandums ont été signés entre les deux hommes. Le premier concerne la reconnaissance mutuelle des zones économiques exclusives et le second la coopération sécuritaire et militaire entre les deux Etats, faisant fi des revendications de ses voisins, en particulier l’Egypte, la République de Chypre, l’Etat d’Israël et la Grèce. Pour la première fois, la Turquie trouve un allié concernant la question des hydrocarbures. Cet accord donne ainsi accès à Ankara à des zones économiques revendiquées par Nicosie et Athènes et internationalement reconnues. La Turquie, qui n’est pas signataire de la convention de Montego Bay sur le droit de la mer, conteste des zones maritimes sous couvert de revendications chypriotes turques. Ankara occupe en effet depuis 1974 le nord de l’île de Chypre de manière illégale avec la République turque de Chypre-nord, Etat fantoche, reconnu uniquement par la Turquie.

La découverte de gisements d’hydrocarbures en Méditerranée orientale et notamment autour de Chypre avec le gisement Aphrodite attise d’autant plus l’appétit des acteurs du bassin levantin. Ces champs gaziers représentent une manne financière importante, les réserves d’Aphrodite étant en effet estimées à 127,4 milliards de mètres cubes de gaz. Dans ce contexte, le président turc entend faire de la Turquie un véritable hub de transit énergétique et mène des activités de forage dans la région en violation du droit international. Il menace ainsi le projet de gazoduc EastMed. Impliquant Israël, Chypre, la Grèce et l’Italie, ce gazoduc entend acheminer le gaz méditerranéen vers l’Europe. Témoin isolé de cette alliance qui s’est mise en place – tous les pays de la région semblent s’être accordés sur le partage des Zones économiques exclusives (ZEE) à l’exception d’Ankara – le pays a décidé d’user de l’agression afin de bloquer tout forage décidé par Chypre et de mener de son côté ses propres activités, bien que condamnées par la communauté internationale.

En Libye toujours et en soutien à Fayez el-Sarraj, le président turc a décidé l’envoi de troupes dans le pays pour soutenir le chef d’Etat « légitime » du pays, face à Khalifa Haftar et sa volonté de prendre Tripoli. La Libye, en proie au chaos depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011 est un pays stratégique dans le bassin méditerranéen. Recouvrant d’importantes réserves pétrolières, il est aussi le point de passage de milliers de migrants souhaitant rejoindre les côtes européennes. Le choix d’Erdogan d’intervenir dans ce pays est cohérent. Le 25 décembre 2019, lors de sa visite « surprise » à son homologue tunisien Kais Saied dont le thème portait sur les échanges commerciaux entre les deux pays – liés par un accord de libre-échange depuis 2004 – le régime turc avait réitéré son soutien à Fayez el-Sarraj qui s’est d’ailleurs joint au rendez-vous. Pour le chef d’Etat turc, l’intervention se justifie par la situation explosive de la Libye pouvant « affecter ses voisins ». C’est dans ce contexte que le ministre turc des affaires étrangères Mevlüt Çavuşoğlu ainsi que Fayez el-Sarraj se sont rendus à Alger le 6 janvier 2020, l’intervention en Libye supposant de tenir compte des voisins régionaux. L’Algérie, qui partage une frontière terrestre de près de 1 000 kilomètres avec la Libye, redoute un débordement sur son territoire et plus globalement une déstabilisation de la région toute entière. Toujours dans une logique d’occuper le leadership régional, la présence d’Erdogan en Algérie, entend faire de lui un chef d’Etat capable de prendre en charge les dossiers géopolitiques de cette région qui s’embrase.

Cette décision turque, en désaccord avec les positions russes, vient complexifier les relations entre ces deux Etats étroitement liés.

A l’échelle internationale 

Sur la scène internationale, le double jeu d’Erdogan continue d’intriguer. Membre de l’OTAN, la Turquie s’est sensiblement rapprochée depuis 2017 de la Russie et s’est émancipée de Washington. L’acquisition des missiles sol-air russes S400 est une autre illustration de cette émancipation stratégique et représente presque un élément provocateur pour l’OTAN. Cette situation irrite naturellement les Etats-Unis dont le Président Donald Trump s’impatiente du volontarisme financier des membres de l’Alliance pour ce qu’il appelle le « Burden-Sharing ». En effet, la Turquie, membre de l’organisation depuis 1952, dispose d’un emplacement géographique stratégique et abrite sur son sol d’éminentes bases militaires, à l’instar de celle d’Incirlik au sud du pays. Pour faire céder la Turquie, l’administration Trump use de l’outil économique et menace le pays, déjà en récession et dont la situation économique se détériore, de sanctions, comme elle a pu le faire en Iran.

Naturellement, cette acquisition est concomitante d’un évident rapprochement fin 2019 de la Turquie avec la Russie : les présidents turc et russe ont multiplié les rapprochements ces derniers mois. Les deux chefs d’Etat, Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan, apparaissent d’ailleurs comme des challengers de l’ordre établi. Moscou et Ankara collaborent considérablement dans le domaine économique et notamment énergétique. En effet, la Turquie est le second client de la firme Gazprom, sa consommation de gaz ayant atteint 56,6 milliards de mètres cubes en 2017. Les deux pays partagent un projet commun : TurkStream. Gazoduc allant de la Russie à la Turquie, ce projet prévoit l’acheminement de gaz en direction de l’Europe et témoigne du rapprochement affiché entre Moscou et Ankara. Aussi, la part des échanges entre Ankara et Moscou a cru au cours des dernières années. Les accords commerciaux s’intensifient et l’étroite collaboration entre les deux Etats est incontestable. En 2018, la construction de la première centrale nucléaire en Turquie, construite par la Russie en est une ultime illustration.

Cependant, si l’accord de Sotchi (17 septembre 2018 dans le cadre des accords d’Astana) sur le nord-est syrien a d’ailleurs été qualifié d’historique, les interventions turques en Syrie et en Libye, faisant de ce dernier un nouveau théâtre de tensions entre puissances étrangères, complexifient les relations entre Moscou et Ankara. Indéniablement interdépendants sur le plan économique, il n’en reste pas moins que Moscou et Ankara s’opposent sur ce dossier géopolitique. En effet, alors que la Russie soutient le maréchal Haftar, la Turquie lui préfère Fayez el-Sarraj. Alors que l’armée d’Haftar multiplie les offensives en direction de la capitale, tenue par le GNA, Erdogan craint de voir l’influence russe en Méditerranée s’étendre. A cela s’ajoute les intérêts divergents des deux Etats et l’importante manne financière que représentent les enjeux autour du gaz et de l’or noir…  Cependant, nul doute que les deux Etats sauront gérer leurs différends géopolitiques.

Malgré sa proximité avec la Russie, Ankara reste un allié, bien qu’ambigu, de l’Occident avec qui elle maintient des liens de solidarité. Concernant le domaine économique, l’Union européenne est le premier partenaire commercial du pays. En 2018, la Turquie a importé environ 84 milliards de dollars de biens à destination de l’Union européenne, ce qui représente 50% des exportations turques. Ce chiffre est à la hausse par rapport aux années précédentes : 74 milliards de dollars en 2017.

Alliée économique notoire de l’UE, la position de la Turquie se montre plus floue dans la lutte contre l’organisation Etat islamique. Partenaire officiel des puissances occidentales dans la lutte contre Daesh, la réalité sur le terrain est discutable. A ce titre, le régime turc justifie son intervention menée récemment en Syrie au nom de la lutte contre le terrorisme. Or, il s’agit ici du terrorisme kurde et non pas du terrorisme islamiste perpétré par Daesh. Plus généralement et à l’instar de ses relations avec les Etats-Unis, les rapports entre la Turquie et l’UE se compliquent. Alors que sa candidature pour entrer dans l’Union européenne – le pays a exprimé officiellement sa volonté en 1987 – semble de plus en plus compromise voire impossible, la Turquie fait office à la fois de partenaire et de maître chanteur dans la gestion de la crise migratoire. Ayant conclu un pacte migratoire avec Bruxelles (18 mars 2016), la Turquie, qui reçoit des compensations financières, doit contenir les migrants afin qu’ils ne puissent rejoindre l’Union européenne.  Aussi, le pays contient en son sein des djihadistes. A la fin de l’année 2019 et à l’issue de menaces répétées, la Turquie a remis en question ce pacte migratoire, jugeant les compensations financières trop faibles en renvoyant dans leurs pays d’origine certains djihadistes ayant combattu dans les rangs de l’Etat islamique. Utilisant ces individus comme moyen de pression – le pays dispose de plus de 1 000 djihadistes sur son territoire – Erdogan profite de la faiblesse de l’Union européenne en matière de politique migratoire pour obtenir davantage de soutien financier.

Historiquement, les puissances mondiales sont impliquées en Méditerranée. Sans surprise, la Chine est de plus en plus présente. Depuis 2013 et l’annonce des nouvelles routes de la soie par le président Xi Jinping, Pékin entreprend de gigantesques projets dans le bassin méditerranéen, n’impliquant pas moins de 65 pays. La Turquie, qui occupe une position stratégique, bénéficie de l’intérêt chinois, deuxième plus grand pays investisseur derrière les Etats-Unis à l’échelle mondiale. Après la Russie et l’Allemagne, la Chine est devenue le troisième plus grand partenaire économique de la Turquie. Alors qu’en 2001, le volume des échanges ne représentait qu’1,1 milliard de dollars, il atteint en 2016 23,6 milliards de dollars. Toutefois, l’essentiel de ce montant comprend les importations turques à l’égard de la Chine, déséquilibrant la balance commerciale, Ankara n’exportant qu’environ 3 milliards de dollars. Dans cette lignée, les investissements chinois se multiplient dans le pays et le plus important d’entre eux concerne la construction d’une centrale thermique à Hunutlu, dans la province d’Adana. Plus grand investissement direct chinois dans le pays, cette centrale constitue un financement d’environ 1,7 milliard de dollars.

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En définitive, le président Erdogan peut être qualifié de « perturbateur pragmatique ». Faisant tantôt le jeu des Américains, Européens ou Russes, la Turquie se joue de ses alliances naturelles pour apparaître comme un acteur incontournable sur la scène internationale. Le pays se maintient ainsi à égale distance de Washington et Moscou. En se maintenant dans l’OTAN, la Turquie conserve une protection et le parapluie nucléaire que lui confère son adhésion à l’Alliance atlantique. En conservant ses liens avec l’Union européenne – dont elle est toujours officiellement candidate – Ankara bénéficie d’aides financières et de coopération. En se rapprochant de la Russie – avec qui elle partage la mer Noire – la Turquie jouit de contrats énergétiques qui lui sont favorables mais s’oppose sur les dossiers géopolitiques. Alors que la Maison Blanche et le Kremlin semblent avoir compris le logiciel pour négocier avec le président turc, mélange savant de pressions économiques et de dialogue géopolitique, Bruxelles peine à trouver un « bâton » efficace pour contraindre le président turc à un dialogue plus équilibré avec les Européens, l’argument financier ne suffisant manifestement plus.

A l’échelle régionale, la posture d’Erdogan poursuit l’objectif clair de s’imposer face aux autres géants au Moyen-Orient et de recouvrir peu ou prou un statut qui ferait écho à celui dont bénéficiait l’empire ottoman. De fait, il est véritablement présent sur tous les dossiers qui agitent cette région crisogène du monde. Conformément à la logique frériste, vecteur à la fois d’influence culturelle et politique, il entend fédérer autour de lui un axe opposé à celui mené par l’Arabie saoudite et occuper une position forte à l’échelle régionale. Cette position lui confère la capacité d’intervenir militairement comme il l’a démontré en Irak, en Syrie et en Libye. Il est donc fort probable que le « sultan » Erdogan garde en tête que ces territoires, avant la colonisation, faisaient partie de l’empire ottoman qu’il entend restaurer dans la manière dont il fait de la géopolitique…

 

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Crise gouvernementale sans précédent en Italie

Matteo Salvini et Giuseppe Conte, le 20 août devant le Sénat.
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« Ce gouvernement s’arrête ». En Italie, le président du Conseil Giuseppe Conte a démissionné. La coalition formée par deux partis populistes antisystème, le Mouvement 5 étoiles, plutôt à gauche, et la Ligue, à l’extrême droite, a explosé.

Ce gouvernement de coalition, né au printemps 2018 avait une configuration inédite.

Le 8 août dernier, le vice-président du Conseil, ministre de l’intérieur et chef de file de la Ligue annonçait déjà sa volonté de mettre un terme à la fébrile alliance gouvernementale. Pourtant, c’est Giuseppe Conte qui, lors de son discours devant la Chambre haute, a annoncé sa démission. Cette démission répondait à la motion de défiance déposée par Matteo Salvini. Giuseppe Conte a attaqué, par la même occasion son vice-président et ministre de l’intérieur, le qualifiant d’ « irresponsable » et d’ « opportuniste » et considérant par la même sa motion de défiance d’ « acte objectivement grave ».

Au Parlement, le mouvement 5 étoiles représente toujours le « premier parti », disposant d’une majorité relative mais Matteo Salvini, le ministre de l’intérieur est l’homme politique le plus populaire d’Italie. Dans un contexte de crise des migrants, le ministre a su capter le soutien des Italiens en faisant de la lutte contre l’immigration son fer de lance. Son objectif est de provoquer des élections anticipées le propulsant au pouvoir.

En effet, la démission de Giuseppe Conte suppose la formation d’un nouveau gouvernement. Il incombe au président de la République italienne, Sergio Mattarella de régler la situation de crise. Après plusieurs « consultations » auprès des différentes formations politiques du pays, il devra trancher. Parmi les scenarii envisageables, celui d’un scrutin anticipé en octobre prochain avait été évoquée. Toutefois, cette solution interviendrait au moment où Rome – troisième économie de l’Union européenne mais actuellement très endettée – doit présenter son budget 2020 à l’UE. La perspective la plus probable est donc celle de la formation d’une nouvelle majorité. Alors qu’il devait rendre sa décision vendredi 23 août, Sergio Mattarella a accordé jusqu’au mardi 27 août pour trouver une majorité capable de gouverner le pays.

La crise en Italie intervient alors que 87 migrants bloqués en mer depuis presque 20 jours à bord du navire Open Arms ont débarqué mardi 20 août sur l’île de Lampedusa. Compte tenu de la situation difficile à bord, la justice italienne, en l’occurrence le procureur d’Agrigente Luigi Patronaggio, a décidé de faire débarquer les migrants, en dépit de l’opposition du ministre de l’intérieur.

La fin du Traité FNI et l’accroissement des incertitudes stratégiques en Méditerranée orientale – par Ana Pouvreau

Ana Pouvreau – Spécialiste des mondes russe et turc, chercheur en sciences politiques, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques. Elle est auditrice de l’IHEDN et éditorialiste à l’institut FMES.

Le dirigeant soviétique Mikhaïl Gorbatchev et le président américain Ronald Reagan signent le Traité FNI à la Maison Blanche en 1987.
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Le 2 août 2019, les Etats-Unis se sont retirés du Traité sur les Forces nucléaires de portée intermédiaire (FNI), comme ils l’avaient annoncé le 2 février 2019[1]. Signé en 1987 par les Etats-Unis et l’Union soviétique, cet accord de désarmement visait l’élimination des missiles balistiques et de croisière sol-sol dont la portée est comprise entre 500 et 5 500 km, de même que celle des lanceurs et des structures associés[2].

Les Etats-Unis et l’OTAN ont imputé à la Russie des violations du Traité avec le développement, à compter des années 2000, d’une nouvelle famille de missiles de croisière sol-sol russes, dont la portée maximale dépasserait le plafond fixé[3]. Par ailleurs, la Russie a été également soupçonnée de violer cet accord dans le domaine balistique[4].

Avec la perspective d’une multiplication de missiles sol-sol en Europe, le Secrétaire général de l’OTAN a souligné, le 2 août 2019, le risque d’une nouvelle course aux armements[5], tandis que le ministère russe des Affaires étrangères confirmait le même jour que le Traité FNI était officiellement caduc[6]. En effet, avec la fin de ce traité disparaissent nombre de mesures de confiance contraignantes (visites et inspections à l’instar de mesures similaires dans le cadre du Traité sur les forces conventionnelles en Europe), qui freinaient indubitablement par le passé une éventuelle course aux armements.

Pour l’Alliance atlantique, la situation est actuellement complexifiée par le rapprochement entre la Russie et la Turquie, qui s’est matérialisé par la livraison, depuis le 12 juillet 2019, des premiers éléments du système de défense anti-aérienne russe S-400 et ce, en dépit de l’opposition des États-Unis[7]. Ces développements laissent ainsi se profiler, à plus long terme, un accroissement des incertitudes en ce qui concerne les équilibres géostratégiques en Méditerranée orientale.

 

LES MENACES POTENTIELLES POSEES PAR LA RUSSIE

 

Le 2 février 2019, le président russe Vladimir Poutine a annoncé que la Russie allait commencer à développer de nouveaux missiles à capacité nucléaire interdits par le Traité FNI, y compris une version sol-sol de son missile Kalibr, (missile déjà utilisé à partir de plateformes navales lors de frappes russes en Syrie), ainsi que des armes hypersoniques[8]. C’est ainsi que ressurgit le spectre d’une guerre nucléaire limitée sur le continent européen[9].

Par ailleurs, pour rappel, en décembre 2018, le chef d’état-major des armées russes a annoncé que le retrait des Etats-Unis du Traité FNI aurait un impact négatif tant sur la sécurité européenne que sur la stabilité stratégique mondiale[10] et que les pays hébergeant des systèmes de missiles américains deviendraient des cibles pour la Russie en cas de retrait américain du traité[11].

A cet égard, en mars 2019, la Russie a décidé de déployer des bombardiers stratégiques à capacité nucléaire Tu-22M3 sur la base aérienne de Gvardeyskoye en Crimée en réponse au déploiement de la défense antimissile américaine en Roumanie en arguant qu’il était nécessaire de renforcer le dispositif de défense de la péninsule[12]. Ces aéronefs seront modernisés pour pouvoir neutraliser les systèmes de défense antiaérienne et antimissile partout en Europe. De plus, le transfert potentiel d’une nouvelle version de ce bombardier – le Tu-22M3M – en Crimée pourrait permettre à la Russie, à compter de 2021, de mettre en œuvre une nouvelle stratégie de projection de puissance visant à contrer les groupes aéronavals américains opérant dans la sphère d’influence de la Russie[13], en mer Noire et par là-même en Méditerranée orientale.

 

UNE INSTABILITE LIEE AUX AMBITIONS STRATEGIQUES DE LA TURQUIE : LE CAS DE LA LIVRAISON DU SYSTEME S-400 PAR LA RUSSIE.

Dans ce contexte d’incertitudes stratégiques, le 12 août 2019, le ministre de la Défense turc, le général Hulusi Akar, a insisté sur le fait que la livraison du système S-400 Triumf russe à la Turquie, était une nécessité[14]. Mis en service en 2007, ce système de défense antiaérienne est conçu pour détruire des avions ainsi que des missiles de croisière et des missiles balistiques, y compris des missiles à portée intermédiaire. Il peut également être utilisé contre des objectifs au sol. Il peut détruire des cibles à une distance de 400 km et à une altitude de 35 km[15].

Depuis 2017, dans le cadre d’un rapprochement russo-turc, un contrat de 2,5 milliards de dollars portant sur la livraison du système S-400 Triumf russe à la Turquie a généré de vives tensions avec les Etats-Unis[16]. Ces derniers se sont fermement opposés à ce contrat, en faisant valoir que le S-400 n’était pas compatible avec les dispositifs de l’Otan et ont suspendu la vente du nouvel avion furtif américain F-35 le 17 juillet 2019. Un contrat avait été signé pour la livraison de 100 F-35. Des pilotes turcs ont été formés à cette fin aux Etats-Unis.

Dans une lettre datée du 6 juin 2019 et adressée au ministre de la Défense turc, Patrick Shanahan, alors Secrétaire américain à la Défense par intérim, avait exprimé la déception des Etats-Unis concernant l’envoi de personnels turcs en Russie pour y être formés à l’emploi du système S-400[17]. Par ailleurs, les États-Unis ne souhaitent pas que des techniciens russes puissent accéder aux données sensibles du F-35[18]. En effet, la présence probable de techniciens russes sur le sol turc dans le cadre de l’installation du nouveau système S-400 en même temps que la présence d’avions F-35 pourrait constituer une vulnérabilité.

En vertu d’une loi américaine visant à contrer les adversaires des Etats-Unis par le biais de sanctions (Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act), la Turquie est passible de sanctions économiques pour avoir accepté la livraison du système S-400 de Moscou[19].

 

Le Secrétaire général de l’OTAN a, pour sa part, déclaré, le 2 août 2019, que l’Alliance atlantique n’avait aucunement l’intention d’intégrer le système acheté par les Turcs à ses systèmes de défense antiaérienne[20].

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*     *

Même si le Traité FNI était sans doute devenu inadapté aux réalités de l’après-guerre froide, sa disparition et les nouvelles évolutions survenues au cours de l’été 2019 ne manqueront pas de grever le contexte géostratégique au plan global et d’accroître les incertitudes en Méditerranée orientale, relançant ainsi une montée des tensions.

 

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[1] Communiqué de presse de Michael R. Pompeo, Secrétaire d’Etat des Etats-Unis : “U.S. Withdrawal from the INF Treaty on August 2, 2019”.  [https://www.state.gov/u-s-withdrawal-from-the-inf-treaty-on-august-2-2019/]. Une clause du Traité FNI stipulait qu’un préavis de six mois devait être respecté pour s’en retirer.

[2] Pour une analyse des griefs russes et américains concernant le Traité FNI et de la problématique de la Chine, se reporter à l’article suivant : Ana Pouvreau : « Les conséquences stratégiques pour l’Europe de la fin du traité sur les Forces nucléaires de portée intermédiaire (FNI) », FMES, 15 février 2019.

[http://fmes-france.org/les-consequences-strategiques-pour-leurope-de-la-fin-du-traite-sur-les-forces-nucleaires-de-portee-intermediaire-fni-par-ana-pouvreau/]

[3] Bruno Tertrais: “La mort annoncée du traité FNI ou la fin de l’après-guerre froide”, Fondation pour la recherche stratégique, Note n°02/19, 1er février 2019. [https://www.frstrategie.org/publications/notes/la-mort-annoncee-du-traite-fni-ou-la-fin-de-l-apres-guerre-froide-02-2019]

[4] Bruno Tertrais, op.cit. p.3.

[5] “Press point by NATO Secretary General Jens Stoltenberg on the INF Treaty”, NATO, 2 août 2019. [https://www.nato.int/cps/en/natohq/opinions_168183.htm]

[6] “INF nuclear treaty: US pulls out of Cold War-era pact with Russia”, BBC World, 2 août 2019. [https://www.bbc.com/news/world-us-canada-49198565]

[7] “Turkey takes delivery of more S-400 components from Russia”, TRT World, 18 juillet 2019. [https://www.trtworld.com/turkey/turkey-takes-delivery-of-more-s-400-components-from-russia-28188]. Voir aussi l’analyse d’Isabelle Facon : « Export russe des systèmes antiaériens S-400 : intentions stratégiques, atouts industriels et politiques, limites », FRS, Défense&Industries n°13, juin 2019.

[8] Andrew Roth: “Russia follows US in suspending nuclear deal”, The Guardian, 2 février 2019. [https://www.theguardian.com/world/2019/feb/02/russia-follows-us-in-suspending-nuclear-deal]. Voir également les analyses de Igor Delanoë : [http://www.rusnavyintelligence.com/2019/02/les-consequences-de-la-fin-du-traite-fni-sur-les-forces-navales-russes.html] et de César Frézat  sur les missiles hypersoniques développés par la Russie, Note du CERPA N°214, avril 2019.

[9] Stephen Blank : “Russian Nuclear Strategy after the INF Treaty”, European defence and Security, 18 juin 2019. [https://euro-sd.com/2019/06/articles/13610/russian-nuclear-strategy-after-the-inf-treaty/]

[10] “Russia not to leave US withdrawal from INF Treaty unanswered, says General Staff”, Agence TASS, 5 décembre 2018.[http://tass.com/defense/1034387]

[11] “Countries hosting US systems to become targets for Russia if US leaves INF – General Staff”, Agence TASS, 5 décembre 2018. [http://tass.com/defense/1034395]

[12] “Russia decides to deploy nuclear-capable strategic bombers to Crimea: RIA”, Reuters, 18 mars 2019. [https://www.reuters.com/article/us-ukraine-crisis-crimea-bombers/russia-decides-to-deploy-nuclear-capable-strategic-bombers-to-crimea-ria-idUSKCN1QZ1WV]

[13] Mark Episkopos:  “Meet Russia’s ‘New’ Tu-22M3M Bomber: “A Nasty Surprise for the U.S. Navy”, The National Interest, 6 juin 2019. [https://nationalinterest.org/blog/buzz/meet-russias-new-tu-22m3m-bomber-nasty-surprise-us-navy-61252]

[14] “Turkey expects second S-400 squadron to be delivered in August or September”, Agence TASS, 12 août 2019. [https://tass.com/defense/1073011]

[15] “Turkey expects second S-400 squadron to be delivered in August or September”, Agence TASS, 12 août 2019. [https://tass.com/defense/1073011]

[16] “Livraison des S-400 russes à la Turquie : une stratégie d’influence en Méditerranée », Note de la FMES, 15 juillet 2019. [https://fmes-france.org/tag/s-400/]

[17] Voir le document sur: https://twitter.com/Joyce_Karam/status/1137095663529975808 in “Turkey to get Russian S-400 missile system ‘in July’ amid row over US jets”, BBC Online, 12 juin 2019.

[18] “Turkey to get Russian S-400 missile system ‘in July’ amid row over US jets”, BBC Online, 12 juin 2019.

[19] Amanda Macias: “US cuts Turkey from F-35 program after Russian missile deal”, CNBC Online, 17 juillet 2019. [https://www.cnbc.com/2019/07/17/us-cuts-turkey-from-f-35-program-after-russian-missile-deal.html]

[20] “No plans to integrate S-400 into any NATO system: NATO chief”, Hürriyet Daily News, 3 août 2019. [http://www.hurriyetdailynews.com/no-plans-to-integrate-s-400-into-any-nato-system-nato-chief-145503].

Emmanuel Macron reçoit Vladimir Poutine : les crises mondiales au cœur des discussions

Vladimir Poutine et Emmanuel Macron, le 29 mai 2017 au château de Versailles.
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Ce lundi 19 août, le président de la République Emmanuel Macron reçoit son homologue russe Vladimir Poutine dans sa résidence de Brégançon dans le Var pour un entretien en tête à tête suivi d’un dîner.

Alors que se tiendra le G7 à Biarritz du 24 au 26 août, le chef de l’Etat français souhaitait s’entretenir avec Vladimir Poutine sur les grands sujets internationaux. En effet, le président russe ne participe plus à ce Sommet depuis son exclusion avec l’annexion de la Crimée en 2014. Cette rencontre bilatérale souligne la volonté de la France de maintenir le dialogue avec la Russie, acteur majeur sur la scène internationale. Il s’agit d’ailleurs de la troisième rencontre entre les deux chefs d’Etats.

Les thèmes abordés lors de cet entretien concernent, pour l’essentiel les dossiers libyen, syrien, iranien et ukrainien.  En définitive, il s’agit de thèmes axés autour du bassin méditerranéen, zone sensible où Moscou et Paris jouent un rôle important. Sur le dossier syrien, la France demande à la Russie « d’user de son influence » sur ses alliés pour que cesse l’offensive du régime sur Idleb, ces derniers étant soutenus par l’aviation russe. S’agissant de la République islamique d’Iran, l’enjeu est de préserver l’accord sur le nucléaire iranien que la France s’efforce de maintenir en vie malgré le départ des Etats-Unis et le rétablissement des sanctions.

Cette rencontre permet aussi à la Russie de défendre ses intérêts hors du G7 et de montrer que le pays n’est pas isolé. Une façon de confirmer que le pays reste un acteur incontournable dans la résolution des crises d’autant plus qu’il bénéficie d’un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies. Pour la France, partisane du multilatéralisme, il s’agit de réintroduire la Russie dans les débats en se posant en pays médiateur capable de s’entretenir avec ses voisins.

C’est aussi un moyen de renforcer la position internationale de la France dans sa capacité à peser sur les décisions des grands partenaires.

Après s’être entretenu avec Vladimir Poutine, Emmanuel Macron recevra pour la première fois le Premier ministre britannique Boris Johnson, à l’heure où la question du Brexit – dont Boris Johnson est un fervent partisan – constitue un réel enjeu pour l’Union européenne. A Biarritz, le Président français s’entretiendra bien sûr avec son homologue américain Donald Trump. Paris qui multiplie donc ses rencontres avec des chefs d’Etats aux intérêts divergents se fait le porte-voix d’une Union européenne qui peine à s’affirmer à l’échelle internationale. Dans cette démarche, la France, à défaut d’un multilatéralisme désormais inexistant, fait valoir ses valeurs et ses idées dans ses rencontres bilatérales.

Ainsi, si les désaccords entre Paris et Moscou sont multiples, notamment concernant les droits de l’homme, les intérêts communs n’en restent pas moins nombreux, en témoignent les relations ininterrompues avec la Russie depuis l’élection d’Emmanuel Macron.

75ème anniversaire du débarquement en Provence

Goumiers d’Afrique du Nord, défilant sur le port de Marseille, quelques jours après le débarquement. Août 1944.
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Ce jeudi 15 août est célébré le 75ème anniversaire du débarquement en Provence.

A la nécropole nationale de Boulouris dans la commune de Saint-Raphaël, le Président Emmanuel Macron accompagné des présidents ivoirien et guinéen Alassane Ouattara et Alpha Condé, ont rendu hommage aux 464 combattants de la 1ère armée française débarqués en Provence. Parmi « ces héros », des « Français d’Afrique du Nord, pieds noirs, tirailleurs algériens, marocains, tunisiens, zouaves, spahis, goumiers, tirailleurs que l’on appelait sénégalais mais qui venaient en fait de toute l’Afrique subsaharienne, et parmi eux des Guinéens ainsi que des Ivoiriens ».

C’est le 15 août 1944 que débutait l’opération « Dragoon » quelques mois après l’opération « Overlord » ayant permis la libération de la Normandie. Ces deux opérations n’ont pas été déclenchées simultanément faute de moyens suffisants. Codirigée par les Français et les Américains, cette opération comptait 450 000 hommes dont 250 000 Français issus majoritairement de l’armée d’Afrique – commandée par le maréchal de Lattre de Tassigny. Ils se sont lancés à l’assaut des troupes ennemies allemandes avec pour objectif de produire un effet de surprise. La libération de la région s’est alors faite progressivement ; les 27 et 28 août, les villes de Toulon et Marseille étaient libérées. La reconquête de ces ports stratégiques ouverts sur la Méditerranée était l’un des objectifs majeurs de l’opération, Toulon et Marseille permettant notamment le ravitaillement des troupes.

Afin de commémorer cette histoire collective et parce que « la France a une part d’Afrique en elle », le chef de l’Etat a appelé les maires de France à rendre hommage à ceux qui ont « ont fait l’honneur et la grandeur de la France » en nommant les rues et les places à la mémoire de ces combattants. Des lieux rendant hommage à l’histoire et à la mémoire du débarquement du 15 août 1944 et de la libération de la Provence existent telle que la Tour Beaumont au sommet du Mont-Faron, rénovée en 2017. Moins populaire que le débarquement en Normandie, le débarquement en Provence et notamment les soldats qui y ont participé ont souffert d’un manque de reconnaissance.

Le débarquement en Provence fait référence à une histoire partagée. Des soldats français, africains, américains et canadiens se sont mobilisés pour défendre et libérer une terre qu’ils n’avaient pour la plupart jamais foulée. C’est donc cette dimension mondiale de l’histoire de la France qui s’est gravée au travers de cet épisode militaire méditerranéen. Le débarquement en Provence revêt ainsi à la fois une importance symbolique et stratégique dans sa libération.

La route maritime du Nord, une revendication russe de souveraineté révélatrice des enjeux globaux de l’océan Arctique

Par le Centre méditerranéen “Enjeux et stratégies maritimes” de l’institut FMES.

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Début mars 2019, la Russie a revendiqué dans plusieurs articles[1] du quotidien russe Izvestia, des droits souverains sur la route arctique du Nord Est. Selon ce quotidien, la Russie impose de nouvelles règles aux navires étrangers empruntant la route maritime du Nord : « Les navires devront désormais informer les autorités Russes de leurs projets de passage 45 jours à l’avance et devront embarquer des pilotes russes à leur bord. En corollaire de cette proclamation l’administration russe se réserve, bien évidemment, le droit de refuser le passage des navires. En cas de transit non autorisé, Moscou se réservera le droit d’appliquer des mesures d’urgence pouvant aller jusqu’à l’arraisonnement ou à la destruction du navire ».

De telles règles, en totale contradiction avec la convention des Nations-Unies pour le droit de la mer (CNUDM), exprime la volonté Russie d’imposer cette voie comme une ligne intérieure de cabotage. En effet, selon la Russie, les Etats unis et d’autres pays de l’OTAN s’intéresseraient un peu trop au Nord de la Russie. Le tabloïd russe cite en particulier « le navire de soutien de la marine française qui a passé la mer du Nord sans avertissement[2]». Il s’agissait en effet d’une navigation historique pour la France qui affichait non seulement son intérêt pour la région mais surtout son attachement à la liberté de navigation maritime. Quels sont donc les enjeux qui poussent les grandes puissances et la Russie en particulier à se mesurer ainsi ?

La route maritime du Nord Est, un enjeu commercial international ?

Presque entièrement dégagé en saison estivale, le passage du Nord Est[3] nourrit de fortes espérances car il réduit de 40% la distance entre Rotterdam et Yokohama par rapport à la route passant par le canal de Suez. Néanmoins, le trafic maritime international ne s’y est pas encore réellement développé car de nombreuses difficultés limitent actuellement son utilisation et sa rentabilité : peu de prédiction possible sur la fonte de la glace, surcoût d’assurances, assistance onéreuse des brise-glaces[4], limitation de tirant d’eau[5], etc. Pour la Russie, ce passage est stratégique car il offre, plus particulièrement en mer de Barents, de Kara ou de Beaufort, une route de desserte lui permettant d’acheminer la production de ses gisements d’hydrocarbure, en particulier sa production de gaz de Yamal, vers des centres de transformation et ses clients européens.

Depuis la Guerre Froide, l’administration russe a donc développé de nombreuses infrastructures et s’est doté d’équipements majeurs dans cet environnement hostile, notamment des brise-glaces nucléaires autorisant la navigation six mois par an dans le passage Nord Est.

A terme – un transit via le pôle serait réaliste à la fin du siècle – le transport maritime mondial pourrait bénéficier d’une route commerciale très rentable, plus sécuritaire et plus courte. La Russie entend bien préserver ce passage et cherche de plus en plus à y imposer sa souveraineté.

Entrave russe à la liberté de navigation : une volonté politique sur fond d’enjeux stratégiques

En janvier 1985, la Russie a établi ses lignes de base pour la Baltique et l’Océan Arctique en faisant en sorte que les îles sibériennes soient reliées au continent pour pouvoir ensuite afficher que les détroits sont inclus dans ses eaux intérieures et relèvent donc de sa pleine souveraineté. Selon la CNUDM, il est certes possible dans certaines configurations, notamment lorsque la côte est trop échancrée, de définir des lignes de base droite en lieu et place de la laisse de basse mer, ligne de base normale. Mais, les distances des lignes de fermeture doivent demeurer raisonnables, ce qui n’est absolument pas le cas pour les îles sibériennes. Outre les enjeux commerciaux, cette revendication de la Russie est également liée à l’importance stratégique que revêtent ces espaces maritimes, en particulier le détroit de Kara, pour la mise en œuvre de sa composante nucléaire sous-marine. La volonté russe d’appropriation de ces espaces est donc particulièrement forte malgré sa manifeste contravention au droit international.

 

Pour la France, l’Union Européenne et les Etats Unis en particulier, ces passages désormais navigables étant situés entre deux espaces de haute mer ont logiquement le statut de détroits internationaux[6]. Selon la Convention de Montego Bay, les navires bénéficient donc d’un droit de passage en transit ou,  au pire, d’un droit de passage inoffensif. Dans les deux cas, aucune autorisation de passage ne peut juridiquement être exigée par l’Etat riverain.

Force est de constater que la Russie, à l’instar du Canada[7] et sans remettre ouvertement en cause la convention de Montego Bay – qu’elle a ratifiée -, s’y oppose de facto en entravant la navigation internationale dans ces détroits. La démarche russe n’est pas dénuée de  subtilité. Elle avance en effet un pion sur l’échiquier en se dissimulant derrière un communiqué de presse qui souligne les seuls éléments pertinents de la CNUDM permettant à un Etat côtier d’adopter certaines mesures[8] : la sécurité de la navigation et la protection de l’environnement.

Concernant le préavis, d’autres s’y essayent depuis des années, le tout est de savoir y résister. Mais la Russie n’est pas le Danemark[9]. Enfin, malgré la tendance actuelle des dirigeants de faire le « buzz », souvent à l’intention de leurs opinions publiques, par le biais des réseaux sociaux ou des déclarations médiatiques, le droit international – tout particulièrement le droit de la mer – obéit à un formalisme établi et précis. Il convient donc d’attendre la déclaration officielle de la Russie devant l’ONU.

Enfin, cette revendication russe doit être comprise comme s’inscrivant dans d’une démarche beaucoup plus large destinée à faire face aux enjeux stratégiques croissant que revêt l’océan Arctique, notamment en matière économique, écologique    et de sécurité.

L’océan Arctique à la croisée d’enjeux globaux

Le réchauffement climatique en Arctique[10] est deux à trois fois plus important que la moyenne planétaire. La disparition de la banquise estivale semble possible avant la fin du siècle[11] avec des perspectives suscitant de nouvelles convoitises : nouvelles routes maritimes, gisements d’hydrocarbures et miniers prometteurs, ressources halieutiques, biodiversité, etc. L’Arctique déjà considéré comme une région d’intérêt devient, au fil des décennies, une région hautement stratégique.

D’une part, les hydrocarbures russes représentent une source de revenu très importante qu’il convient de protéger (20% du PIB du pays provient de ces ressources arctiques) et d’autre part, l’Arctique est un centre vital pour la sécurité russe. Au-delà de l’éventualité de nouvelles routes maritimes rentables, une étude évalue ses réserves d’hydrocarbures[12] à 22% des réserves mondiales. Mais l’Arctique n’a pas que des hydrocarbures à offrir. Ses sous-sols recèlent d’autres richesses : les métaux rares, éléments de base de la transition énergétique, composants des futures technologies vertes, sont estimés à environ 72,26 Mt[13], faisant de l’Arctique Russe, la deuxième réserve mondiale après la Chine (161,13 Mt). Face à ces enjeux, la Russie défend sans faille ses intérêts économiques dans « sa » région polaire, surtout qu’elle y fait également face à des enjeux de sécurité.

Trafic maritime durant l’année 2018.
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Une volonté de la Russie de militariser la région à son profit ?  

Depuis le début de la guerre froide et l’apparition des sous-marins lanceurs de missiles balistiques nucléaires jusqu’à aujourd’hui, l’Arctique a toujours constitué le sanctuaire des SNLE[14] russes. Cet océan représente donc  une zone d’intérêt majeur pour les dirigeants russes. Depuis le conflit en Ukraine et les sanctions occidentales qui s’ensuivirent et face aux conséquences du réchauffement climatique, la Russie adopte une posture plus « offensive ». En décembre 2018, le ministre russe de la Défense a annoncé le renforcement de la présence militaire russe en Arctique avec, notamment, l’installation de nouveaux radars de défense antiaérienne. Des bases militaires abandonnées à la fin de la Guerre Froide ont été réactivées et complétées par un aérodrome totalement rénové à Mourmansk.

En réponse à l’activisme russe[15], l’OTAN fait également des démonstrations de force de sa puissance militaire. Le dernier exercice réalisé par l’Alliance Atlantique n’a pas manqué de raviver les tensions avec la Russie. Organisé dans l’Atlantique Nord, en Islande et en Norvège, Trident Juncture 2018 est le plus grand exercice jamais réalisé depuis 10 ans[16].

La proactivité de la Russie et le doute auquel sont en proie certains partenaires européens dont la Norvège plongent dans l’expectative les relations entre voisins. Depuis l’invasion de la Crimée, la Norvège a renforcé sa posture de défense et ses liens avec les Etats-Unis et la Grande-Bretagne au travers d’une surveillance maritime accrue et coordonnée par moyens aériens. Mais, simultanément, la Norvège tient à conserver des relations de bon voisinage avec la Russie. D’une part, elle n’a donc jamais accepté le stationnement d’unités permanentes de l’OTAN qui auraient pu crisper son voisin. D’autre part, elle n’a pas hésité à faciliter les livraisons de GNL[17] russes en acceptant depuis novembre 2018, les transbordements de GNL russe ship to ship dans ses eaux intérieures[18].

Des enjeux environnementaux qui dépassent largement les intérêts   économiques et sécuritaires des Etats

Le réchauffement climatique conduit à considérer l’Arctique comme une nouvelle région stratégique pour la navigation maritime mais également  particulièrement riche en ressources énergétiques, halieutiques et minières désormais potentiellement accessibles à terme et  attirant toutes les convoitises et de nouveaux acteurs comme la Chine.

Mais une exploitation incontrôlée de ces richesses mettrait certainement en péril un océan que les difficultés d’accès et d’exploitation avaient jusqu’à présent préservé des dégradations de l’homme. L’importance de l’Arctique pour la régulation du climat et la préservation de la biodiversité d’écosystèmes uniques n’est plus à démontrer. Leur protection constitue donc un enjeu majeur qui nécessite que la « question arctique » ne se résume pas aux seuls enjeux économiques et sécuritaires.

L’affirmation de la puissance militaire russe va de pair avec les enjeux multiples de son territoire et l’océan Arctique représente pour le peuple russe un symbole patriotique fort mis en avant par son président avec son slogan « Apprivoiser le « Grand Nord ». Mais contrevenir au droit international constitue une première étape vers une situation conflictuelle susceptible de dégénérer en conflit armé.

Il convient de rappeler ici que l’origine du droit est directement liée à la volonté de juguler la violence et de limiter le recours à la force, au sein des sociétés dans un premier temps puis entre les nations avec la création d’organisation     internationale donc les Nations-Unies constituent l’exemple le plus abouti.

Espérons que les gouvernants des Etats auront la sagesse de se souvenir de l’importance du respect du droit dans le règlement des litiges internationaux – la CNUDM dans le domaine maritime – et se souviendront que la liberté des échanges, en particulier maritimes, a toujours été le vecteur de la relation entre les hommes et du développement de nos sociétés humaines.

[1] Article du 6 mars 2019 : https://iz.ru/853163/2019-03-06/inostrannye-voennye-korabli-obiazhut-uvedomliat-rossiiu-o-prokhode-po-sevmorputi
Article du 6 mars 2019 : https://iz.ru/852943/aleksei-kozachenko-bogdan-stepovoi-elnar-bainazarov/kholodnaia-volna-inostrantcam-sozdali-pravila-prokhoda-sevmorputi
Article du 7 mars 2019 : https://iz.ru/853612/video/dlia-inostrannykh-korablei-vveli-novye-pravila-prokhoda-sevmorputi
[2] Pour mémoire il s’agit du nouveau bâtiment de soutien et d’assistance hauturier (BSAH) Rhône qui a effectué un transit entre Tromso et le détroit de Béring du 1 au 14 septembre 2018 en totale autonomie, sans notification préalable ni assistance de brise-glace.
[3] Cette route longue de 13 000 à 14 000 km, parcourt 11 fuseaux horaires et se nomme Sevmorpout.
[4] Pour un transit complet, le coût de la traversée soumise à autorisation et avec escorte de brise-glaces,  reste très élevé : 320 000 € en février 2016, un prix plus élevé que pour le canal de Suez ou de Panama.
[5] Le tirant d’eau maximum des navires pouvant emprunter le passage maritime du Nord est de 9 mètres.
[6] Selon la DGRIS, d’un point de vue opérationnel, le « droit de transit » des « détroits » internationaux est plus favorable que celui du droit de passage inoffensif s’appliquant en mers territoriales. Dans le premier cas, un sous-marin peut transiter en immersion, dans le deuxième cas, il a obligation de faire surface.
[7] Le Canada défend le long de ses côtes la même position que la Russie.
[8] Comme, par exemple, la présence obligatoire d’un pilote.
[9] Le Danemark a longtemps revendiqué un préavis pour le passage dans le Grand Sund
[10] « L’océan Arctique a déjà été libre de glace il y a 8 000 ans et 125 000 ans. A cette époque le niveau de la mer était de 4 à 6 m plus haut qu’aujourd’hui » Observatoire de l’Arctique, DGRIS, février 2016.
[11] 5ème rapport d’évaluation du GIEC
[12] Selon United States Geological Survey, 30% des réserves de gaz et 13% des réserves de pétrole se trouveraient dans l’Arctique
[13] Mikaa Mered « The Arctic : Critical Metals, Hydrogen and Wind Power for the Energy Transition » ; IFRI, 23 janvier 2019. https://www.ifri.org/sites/default/files/atoms/files/mered_arctic_metals_2019.pdf
[14] Les SNLE (Sous-marins lanceurs d’engins) russes qui constituent le cœur de la force de dissuasion nucléaire russe sont principalement stationnés au niveau de la péninsule de Kola et des mers de Barents et de Kara. Ce sanctuaire se trouve donc fragilisé par les nouvelles facilités d’accès offertes par le réchauffement climatique.
[15] La Russie mène de nombreux exercices militaires en Arctique. Par exemple, en 2017, les navires de la Flotte du Nord se sont entraînés au débarquement de troupes dans le cadre d’une mission arctique et ont conduit en 2018 l’exercice Vostok 2018 en Sibérie et en Extrême Orient.
[16] Deuxième nation contributrice en termes de capacités derrière les États-Unis, la France y a participé du 25 octobre au 7 novembre 2018 .
[17] Gaz Naturel Liquéfié
[18] Dans le cadre des livraisons de GNL provenant de Sibérie vers les terminaux européens, un premier transfert de GNL ship to ship a été réalisé hors terminal portuaire le 24 novembre à 500 m du rivage au large du port norvégien Honningsvag situé au Cap Nord, entre le méthanier brise-glace Arc 7 Vladimir Rusanov et le méthanier de classe inférieure Arc 4 Atlantic Max Pskov. Cette zone de transbordement en Norvège permet aux méthaniers brise-glace de revenir au plus vite vers le site de production en Sibérie et diminue notablement les frais et délais de transports