Europe

Elections en Grèce, un résultat sans surprise ?

Le dimanche 7 juillet 2019, les Grecs se sont rendus aux urnes pour élire leur nouveau gouvernement. C’est le parti de droite, Nouvelle Démocratie, avec Kyriákos Mitsotákis à sa tête, qui a remporté la victoire. Avec 39,8% des voix, la droite dispose désormais de 158 sièges sur les 300 que compte le parlement grec. Le parti sortant, Syriza, a lui récolté 31,5% des voix, donc 86 sièges, contre les 144 dont Tsipras disposait précédemment.

Ces élections sont le témoin du rejet d’Alexis Tsipras jugé responsable de la mauvaise gestion de la crise économique. Elu en 2015, il est alors le seul en Europe à placer un parti de gauche au pouvoir. La campagne électorale tournait autour des plans d’austérité imposés par Bruxelles depuis 2010 et rejetés en bloc par les Grecs. Tsipras incarnait la seule alternative à cette austérité.

Mais sous la pression de Bruxelles, sans tenir compte du référendum dont 61% des voix l’encourageait à poursuivre sa résistance, son gouvernement a fait volte-face et a mis en œuvre un plan d’austérité extrêmement douloureux mais qui a permis une sortie de crise est déclarée en août 2018.

Le nouveau Premier ministre grec, Kyriákos Mitsotákis, appartient à une grande famille politique du pays. Son père, Konstantinos Mitsotakis, a été Premier ministre de 1990 à 1993, sa sœur, Dora Bakoyannis, fut maire d’Athènes (2003-2006) et ministre des affaires étrangères (2006-2009) et son neveu, Costas Bakoyannis, a accédé à la mairie d’Athènes en juin dernier. Proche des milieux d’affaires, il est jugé comme étant un réformateur. Il s’est résolument engagé à « relancer l’économie » et à « laisser la crise derrière les Grecs ». Pour autant, il ne faut pas oublier que la Grèce reste sous la surveillance de l’Union européenne. De plus les mécanismes financiers européens prévoient que les mesures d’austérité resteront en vigueur jusqu’en 2060!

Alors qu’au sein de l’Union européenne, ce sont plutôt les partis populistes qui ont le vent en poupe, l’élection de Kyriákos Mitsotákis ne s’inscrit pas dans cette logique. Ce n’est donc pas le discours anti-européen, anti-migrant et anti-establishment qui l’a emportée malgré la situation économique grecque avec un taux de chômage de 18% qui pouvait constituer un terreau favorable aux populistes. Mais ces derniers n’ont pas obtenu de résultats significatifs contrairement à leurs voisins italiens. Le parti d’extrême droite néo-nazi Aube Dorée a d’ailleurs perdu ses sièges au parlement.

Une fois sa victoire déclarée, Mitsotákis a annoncé qu’il s’agissait « [d’]une victoire pour l’Europe et pas seulement pour la Grèce ». Ce nouveau gouvernement pourrait être un signal encourageant pour la France et l’Union européenne. En effet, Mitsotákis s’affiche comme le partenaire dont la France a besoin pour renforcer le rôle de l’Europe dans la zone méditerranéenne où elle n’est que trop peu présente.

Kyriákos Mitsotákis, le nouveau Premier ministre grec. Tous droits réservés

Algérie : le mémorandum d’entente sur les nouvelles routes de la soie entériné par décret présidentiel

Le mardi 9 juillet 2019, une nouvelle étape a été franchie dans la coopération entre la Chine et l’Algérie. Le Président intérimaire algérien Abdelkader Bensalah a officiellement ratifié par décret   mémorandum d’entente sur les nouvelles routes de la soie. Signé entre les deux pays en marge du forum Chine-Afrique à Pékin en septembre 2018, le protocole est désormais entré en vigueur lors de sa publication au journal officiel.

La mise en œuvre du mémorandum consacre la volonté commune entre Pékin et Alger de « consolider les relations politiques, renforcer les liens économiques et intensifier l’échange interpersonnel et l’échange culturel, contribuant à la réalisation des objectifs communs du développement ».

Quatrième productrice mondiale de gaz et détentrice d’abondantes réserves de ressources naturelles dans son sous-sol, l’Algérie présente un atout indéniable pour susciter l’intérêt de la puissance chinoise, première importatrice d’hydrocarbures au monde. Il est dès lors peu surprenant de voir les nouvelles routes de la soie tracer leur sillon jusqu’aux ports algériens. Si les entreprises chinoises sont déjà implantées de longue date en Algérie, les projets labellisés « route de la soie » éclosent et renforcent ainsi leur présence.

Dernièrement, le groupe chinois China Harbour Engineering Company (CHEC) a ainsi investi près de 445 millions de dollars dans le port d’hydrocarbures de Skikda pour optimiser le complexe de gaz naturel liquéfie (GNL). De la même manière, le groupe pétrolier public Algérien Sonatrach s’est allié à un consortium chinois mené par le groupe China International Trust and Investment Corporation (CITIC) et le fonds de la route de la soie pour exploiter un gisement de phosphate dans l’est de l’Algérie. Un colossal investissement commun de près de 6 milliards de dollars leur permettra de développer les infrastructures nécessaires pour connecter le site de production au port algérien d’Annaba.

L’Algérie est terriblement dépendante de ses exportations d’hydrocarbures (93,36% du volume global de ses exportations) pour son économie dont l’état est jugé critique. Sur les cinq premiers mois de 2019, ses exportations d’hydrocarbures ont baissé de 1,2% par rapport aux cinq premiers mois de 2018 soit une perte en valeur de 190 millions de dollars. Dans un contexte de contestation croissante de la population contre le régime, l’arrivée de l’initiative des routes de la soie pourrait contribuer à donner des leviers utiles pour offrir aux Algériens de nouvelles perspectives économiques et stratégiques.

D’un point de vue chinois, l’expansion des nouvelles routes de la soie en Algérie est l’occasion pour l’empire du Milieu d’accroître son influence sur les rives sud de la Méditerranée. Dans un espace méditerranéen stratégique pour le commerce maritime mondial, l’initiative chinoise lui permet d’avancer à pas de velours dans une région où elle a toujours été historiquement faible. Profitant d’une relation complexe des pays du Maghreb envers la France, d’une relative indifférence de l’Europe et d’une suspicion forte vis-à-vis des Etats-Unis, la Chine joue sa carte pour devenir un acteur clé dans la géopolitique méditerranéenne. Si la Russie reste un allié historique de l’Algérie et un partenaire de premier plan, elle ne détient pas les capacités d’investissements de la Chine qui dispose, selon l’Administration Nationale des Changes, d’une réserve de 3061,7 milliards de dollars à la fin de décembre 2018.

En juin dernier, lors du forum des deux rives, le Président français, Emmanuel Macron, a souhaité « exprimer son envie de Méditerranée » pour la France et l’Union européenne. Face au défi des nouvelles routes de la soie, il est en effet nécessaire de créer de nouveau des possibilités de rencontres entre les différents Etats en renforçant par exemple le modèle du 5 plus 5 de la Méditerranée occidentale (Portugal, Espagne, Malte, Italie, France/Mauritanie, Maroc, Tunisie, Algérie, Libye). Dans une Méditerranée où aucun Etat n’a vocation à être hégémonique, un renouveau du multilatéralisme est indispensable pour progresser vers la défense d’intérêts communs et bâtir une vraie vision stratégique méditerranéenne pour la France et pour l’Union Européenne. De cette stratégie dépendra la nouvelle dynamique de coopération entre les pays de la Méditerranée occidentale.

Ainsi, la progression des routes de la soie en Algérie illustre parfaitement la montée d’une grande puissance, en l’occurrence la Chine, dans une région méditerranéenne déjà en proie à de vives tensions entre de multiples acteurs.

Ce n’est pas par hasard que l’institut FMES a programmé le thème d’étude centré sur les « nouvelles routes de la soie en Méditerranée » pour la 30ème  session méditerranéenne des hautes études stratégiques. Cette session, répartie en 9 séminaires de 2 jours, permettra à ses auditeurs de  rencontrer et d’échanger avec les principaux acteurs concernés par cette initiative et de produire des travaux de comité dont l’objectif est de mieux appréhender les enjeux de ce nouvel engagement chinois.

Rencontre entre le Premier Ministre algérien, Ahmed Ouyahia, et Xi Jinping, président de la République Populaire de Chine (RPC), Pékin, septembre 2018. Tous droits réservés.

Conseil de l’Europe : la réintégration de la Russie divise

Le Conseil de l’Europe.
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Précurseur de l’Union européenne qui lui doit son emblème,le Conseil de l’Europe, créé en mai 1949 par sept Etats fondateurs, accueille tous les Etats européens qui le souhaitent, « à condition de reconnaître le principe de la prééminence du droit et le principe en vertu duquel toute personne placée sous sa juridiction doit jouir des droits de l’homme et des libertés fondamentales ». « Principale organisation de défense des droits de l’homme du continent », il comprend quarante-sept membres, dont la fédération de Russie et la Turquie. Le maintien de ces deux Etats au sein du Conseil de l’Europe est essentiel, car il ouvre le droit à leurs citoyens de saisir la Cour européenne des droits de l’homme, juridiction suprême qui en 2018 a prononcé 238 arrêts concernant la Russie et 140 concernant la Turquie concluant « à au moins une violation de la Convention européenne des droits de l’homme ». A titre de comparaison, la France a été concernée par huit arrêts durant la même période.

Le Conseil de l’Europe est constitué de deux organes, le Comité des ministres et l’Assemblée consultative, rebaptisée Assemblée parlementaire en février 1994, et composée de représentants des parlements nationaux. En 2014, en réaction à l’annexion de la Crimée, les parlementaires avaient privé de leurs droits de vote les représentants de la fédération de Russie, entrainant en représailles un boycott des séances par ces derniers et un arrêt du paiement des cotisations à l’Assemblée parlementaire. Alors que la situation n’a pas évolué dans l’est de l’Ukraine, les parlementaires se sont pourtant prononcés le 24 juin 2019 pour une annulation des mesures prises en 2014.

La France, qui préside depuis le mois de mai le Comité des Ministres, n’est pas étrangère à cette décision soutenue par une majorité des nations de l’Europe occidentale, à l’exception notable du Royaume-Uni. Amélie de Montchalin, secrétaire d’État auprès du ministre de l’Europe et des Affaires étrangères, chargée des affaires européennes, est à ce titre intervenue le 24 juin 2019 devant la session plénière de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe. Présentant les priorités de la présidence française, elle a insisté sur la nécessité de « préserver la dimension paneuropéenne du Conseil de l’Europe », reprenant la thématique développée par le Président français qui déclarait le 9 mai que « le Conseil de l’Europe a besoin de la Russie comme la Russie et les Russes ont besoin du Conseil de l’Europe, ce qui suppose que ces droits d’États membres soient respectés mais aussi que la Russie remplisse ses obligations à l’égard de l’institution ».

Renforçant cette volonté affichée d’une majorité des parlementaires de rendre ses droits aux représentants de la Russie, une résolution a également été adoptée affirmant que les membres de l’Assemblée parlementaire « ne peuvent être privés du droit de vote, du droit de parole ni du droit d’être représenté à l’Assemblée et dans ses organes, et l’exercice de ces droits ne peut être suspendu, dans le contexte d’une contestation ou d’un réexamen des pouvoirs ». Cette résolution s’appuyait sur un rapport présenté par la sénatrice belge Petra Sutter. En parallèle, le sénateur russe Leonid Slutskiy a échoué à être élu en tant que vice-président au titre de la fédération de Russie, aucune majorité ne s’étant dégagée à l’issue de deux tours de votes imposés par les parlementaires opposés au retour de la Russie.

Le président ukrainien Volodymyr Zelenskyy a sans surprise regretté cette décision de l’Assemblée parlementaire, soulignant qu’il avait justement abordé le sujet avec le président français Emmanuel Macron et la chancelière allemande Angela Merckel au cours des visites officielles organisées dans les deux capitales, mais que « malheureusement, nos partenaires européens ne nous ont pas entendu et ont agi différemment ». Se démarquant de son prédécesseur, il a toutefois modéré ses propos en espérant que les parlementaires qui avaient soutenu le rétablissement des droits de la délégation russe sauraient également demander le retour des marins ukrainiens détenus depuis l’incident du détroit de Kerch, vœu qui a été exaucé dans une résolution approuvée par 116 parlementaires.

La défense du territoire européen, enjeu de la décennie à venir pour la France ? par le Capitaine de Vaisseau Marc-Antoine de Saint Germain

Marc-Antoine de Saint Germain est le commandant du porte-avions nucléaire Charles de Gaulle depuis 2017.

Un détachement de l’Eurocorps devant le Parlement européen. Tous droits réservés.

 

Havre de paix depuis plus de soixante-dix ans, l’Europe est désormais confrontée à des défis existentiels. Menacée d’une part d’implosion face à ses différends internes, mis à jour par des économies et des projets sociétaux contradictoires (Brexit, flux migratoires massifs, montée des populismes, fragilité de la zone euro), elle voit d’autre part les menaces se multiplier à ses portes avec la résurgence à sa périphérie des États-puissances (Chine, Russie) et des zones grises (Moyen-Orient, Maghreb, Balkans) au sein desquelles des nations émergentes – notamment sous pression du terrorisme – refusent comme la Turquie le modèle des démocraties européennes, confirmant par là-même l’essoufflement de celui-ci.

Dans un contexte de repli des États-Unis, entamé depuis 2009 avec l’arrivée au pouvoir de Barack Obama et confirmé jusqu’à présent par la nouvelle administration Trump, les Européens devront dans la décennie à venir assurer par eux-mêmes la sanctuarisation de leur territoire, sous peine de voir à nouveau des conflits émerger en son sein.

Plus qu’une nécessité, cet enjeu stratégique devrait leur permettre de définir à nouveau un projet commun leur permettant de dépasser leurs dissensions. Pour cela, la France devra définir une nouvelle approche dans sa stratégie militaire, en coopérant de façon plus intense avec ses principaux Alliés européens pour développer une capacité de démonstration de puissance, fondée sur sa dissuasion nucléaire désormais unique au sein de l’Union européenne.

 

  • Une Europe de plus en plus fragilisée en interne.

Une lente désagrégation

Dans un état de grande fragilité, l’Union européenne est à un moment critique de son existence. L’essoufflement de sa dynamique date sans doute de 2005, année des négociations d’une constitution européenne sous l’impulsion de la France, et rejetée aussitôt par un vote des Français…

Une déconstruction lente se fait donc sentir depuis une douzaine d’années, conséquence du déni de confiance des peuples eux-mêmes vis-à-vis des institutions européennes et des dirigeants de leur propre pays face aux injonctions de ces derniers pour toujours « plus d’Europe », ou leurs discours moralisateurs appelant à dépasser les égoïsmes nationaux : « un fossé entre élites européistes et populations s’est ainsi creusé au fil des années. Il est devenu le problème numéro un. Le plus dangereux »[1].

Le monde rêvé par l’Europe a vécu et les contradictions entre Européens sont mises à jour après avoir été trop longtemps escamotées. Au premier plan, l’élargissement effréné de l’Union européenne, comme dette morale à la suite des conflits mondiaux, est une des causes majeures de ce rejet. Ensuite, la volonté des institutions européennes de se mêler de tout et de régenter dans le détail la vie des citoyens a engendré chez ces derniers un sentiment de perte de liberté et d’identité.

Ce rejet long et insidieux, masqué par les institutions elles-mêmes, a abouti au vote des Britanniques le 23 juin dernier en faveur d’une sortie du Royaume-Uni de l’Union. « L’Union européenne est donc un organisme affaibli, miné de l’intérieur. (…) Elle rassemble des États membres qui fonctionnent sur la base de la démocratie représentative, laquelle est de plus en plus contestée partout dans le monde par une revendications croissante et vengeresse de démocratie participative ou même directe »[2].

Devenu un vaste espace sans frontières claires, culturellement uni mais politiquement divisé, sa recherche d’identité originelle et non assouvie révèle une bataille des idées entre un projet fondé sur une communauté de valeurs cherchant à dépasser les rivalités des nations et celui d’une puissance européenne replaçant les cultures et religions au centre de la construction. Sans jamais avoir résolu cette difficulté, les Européens ont cru que la démocratie se diffuserait par simple contact et qu’un agrégat de parties démocratiques créerait un ensemble démocratique.

Il nous faut espérer que l’arrivée d’une nouvelle administration américaine plaçant sa politique intérieure au centre de ses préoccupations finira par réveiller l’UE de sa torpeur. Car elle n’a cessé de décevoir ses citoyens : « En mars 2000, le sommet européen avait fixé un objectif stratégique pour l’Union : devenir l’économie de la connaissance la plus compétitive du monde en l’espace d’une décennie. Cette stratégie de Lisbonne n’a pas été appliquée, et la distance s’est accrue entre la réalité européenne et le modèle californien »[3].

Aujourd’hui, l’Europe est un empire fragile et décentralisé qui cherche à résoudre ses difficultés internes par une fuite en avant administrative face à des peuples inquiets et sceptiques, sans réussir pour autant à résoudre ses différends politiques. Le sommet de l’UE à La Valette (Malte) le 3 février 2017 a mis à jour la mécanique d’une possible autodestruction des institutions européennes, attisée par les positions dures du Président américain récemment élu contre les usages transatlantiques, les règles internationales ou le libre-échange, et au moment où le Brexit devient une réalité au Parlement britannique : « ce qui se joue, c’est l’avenir même de l’Union »[4]. Il faut remonter à 2003, dans une période toutefois très différente pour la construction européenne[5], pour observer des fractures aussi importantes en Europe. Alors divisée sur l’intervention en Irak, les États-Unis étaient déjà un facteur de fragilisation. La perspective actuelle d’un éventuel rapprochement entre les États-Unis et la Russie tétanise les pays de l’Europe de l’Est et les États baltes quand le Royaume-Uni cherche à rétablir sa « special relationship » avec son grand neveu américain. Pourtant, « la désintégration de l’UE ne conduirait pas à la restauration de souverainetés nationales chimériques, (…) mais au contraire à une dépendance accrue au profit des superpuissances que sont les États-Unis, la Russie et la Chine »[6].

Vers la fin d’un modèle ?

Initiatrice et facteur de paix dans le monde jusqu’à présent, l’Europe se pose la question de la pérennité de son modèle. Ne pesant plus par ses valeurs, par ses normes ou par la force de sa société civile, elle n’est plus un exemple à suivre pour beaucoup de nations émergentes. Bien au contraire, le modèle qui semble désormais s’imposer est celui d’États-puissances ayant fortement investi dans les domaines régaliens. Au risque de faire renoncer à leur population une partie de leurs libertés individuelles, seul moyen efficace semble-t-il identifié par leurs dirigeants pour traiter la question du multiculturalisme qui caractérise désormais la plupart de ces pays.

La construction européenne fondée sur l’idée post-guerre d’une disparition en son sein des rapports de force rend aujourd’hui son existence très fragile. L’Europe fait désormais le vide autour d’elle, et participe en partie à la déstabilisation de son environnement immédiat. N’ayant pas su développer une politique étrangère cohérente, elle s’est bornée à une « politique de voisinage »[7].

Publié il a vingt ans, Le choc des civilisations de Samuel Huntington a été très critiqué parce qu’il avait une approche un peu trop simplificatrice pour expliquer les problèmes conflictuels que rencontre la planète. Pourtant son analyse fondée sur l’existence selon lui de huit civilisations – dont les rapports entre elles seraient caractérisés par leurs affinités ou au contraire leurs différences culturelles – reste pertinente dans le contexte international actuel. Considérant que « les principes philosophiques, les valeurs fondamentales, les relations sociales, les coutumes et la façon de voir la vie en général diffèrent sensiblement d’une civilisation à l’autre » [8] la question du déclin de la puissance occidentale se pose. Pire, si certaines civilisations tentent encore d’imiter l’Occident, et l’Europe en particulier, d’autres au contraire cherchent à lui résister, particulièrement celles de tendance confucéenne ou musulmane.

La mondialisation a érodé le paysage postcolonial, qui a été jusqu’à présent composé d’États-nations théoriquement égaux, à l’image d’une Europe apaisée : elle « a creusé les roches friables des États faibles jusqu’à la roche mère des structures traditionnelles »[9]. Aux côtés desquels des empires ont réorganisé les affiliations politiques et les appartenances collectives : « C’est la faiblesse du monde occidental, son absence de vision et de politique claire, qui poussent Ankara à se forger de nouvelles alliances »[10].

Une Europe économiquement fragile peu engagée militairement

Aujourd’hui, l’Europe est donc en péril, l’Allemagne ne pouvant qu’espérer des réformes courageuses en France afin que celle-ci retrouve sa souveraineté financière, préalable au maintien de sa souveraineté sécuritaire. C’est une condition indispensable au maintien de la zone euro, dont la robustesse n’est assurée que si France et Allemagne restent en phase sur le plan économique : « Il y aura une Union européenne à différentes vitesses »[11].

Un éclatement de la zone euro serait sans doute un cap irréversible vers la fin de l’Union européenne, nous renvoyant des décennies en arrière, avec un risque réel du retour de la guerre en Europe. Or, le budget de défense cumulé des Européens est sous la barre des deux cents milliards d’euros. Conséquence de cette baisse progressive des investissements, la hiérarchisation des outils de défense est évidente en Europe. Hormis la France et le Royaume-Uni, la très grande majorité des pays européens ne disposent que de forces militaires locales, destinées à intervenir dans leur propre pays. Au mieux des pays comme l’Allemagne ou l’Italie ont généré des forces militaires de taille régionale susceptibles d’apporter un appui aux opérations militaires dans un rayon limité en Europe.

Au bilan, « il y a des puissances européennes mais l’Europe n’est pas à l’origine un projet de puissance »[12]. Dans ce contexte et confrontée à la menace terroriste, l’Europe est soumise à de nouvelles vulnérabilités concernant sa sécurité : « Avec l’irruption du djihadisme militarisé, le fait guerrier s’importe désormais au cœur du territoire européen, que l’on pensait pourtant sanctuarisé. (…) Une rupture grave et sans nul doute durable de la situation d’insularité stratégique dans laquelle semblait nous placer la fin de la guerre froide »[13].

  • Une Europe menacée par un monde multipolaire

Des affrontements de nouvelle nature, des guerres aux multiples visages

Des lignes de fracture apparaissent entre des zones abandonnées d’un côté (comme une large partie de l’Afrique ou du Moyen-Orient), et d’autres où s’affrontent directement ou indirectement des États forts guidés par une forme nouvelle ou rénovée d’impérialisme. Ces lignes de fracture voient se développer une sorte de privatisation des conflits (en particulier dans les États faillis) d’une part, et une guerre d’usure d’autre part, sans vainqueurs clairement identifiés. Mais elles portent surtout en germe des risques d’affrontement beaucoup plus violents et brutaux entre les États-puissances eux-mêmes (la mer de Chine est symptomatique de ce type d’affrontement indirect qui pourrait dégénérer).

La guerre moderne a donc muté et se révèle aujourd’hui sous plusieurs formes. La guerre d’ingérence est la première évolution depuis la fin de l’ère coloniale. Avec les conséquences souvent malheureuses du prix fort payé par les populations civiles. La question est désormais de savoir si l’ingérence restera consubstantielle à l’Occident. La seconde est économique, comme l’illustre la faiblesse des entreprises européennes face au diktat du droit juridique américain[14]. La troisième revisite les principes de la guerre froide : ne pas se combattre et ne pas se parler, comme c’est le cas actuellement au Moyen-Orient par théâtres interposés (Yémen, Syrie) entre l’Arabie Saoudite et l’Iran. La quatrième est civile et tout aussi sanglante, engendrant des migrations internes massives (Afrique) mais également externes (Méditerranée, Europe de l’est). Celle-ci est sans doute la plus difficile à maitriser car elle repose sur l’ethnique et le religieux, facteurs d’affrontement de plus en plus violents, en particulier quand ce dernier repose sur le terrorisme. Sans compter la guerre nucléaire dans sa forme dissuasive et la prolifération galopante qui lui est liée, le retour des impérialismes (Iran, Turquie, Russie) quels que soient leurs motifs (économique, politique, culturel) ou la cyber-guerre.

Ces nouvelles formes de la guerre ont pour conséquence d’accélérer la déliquescence des États les plus faibles et la multiplication de zones grises, au sein desquels l’influence de nations intermédiaires (Iran, Turquie, Arabie Saoudite, Inde) devient prépondérante.

Un positionnement américain imprévisible générant de l’incertitude, fondé depuis plusieurs années sur le repli

L’arrivée au pouvoir de la nouvelle administration américaine est sans doute l’expression de la poursuite de l’effondrement du monde bipolaire, débuté en 1991 avec la fin de l’URSS, permettant aux formes de guerre décrites précédemment de se développer.

Donald Trump s’inscrit dans la continuité de son prédécesseur quand il considère que les États-Unis ne sont plus en mesure d’être les gendarmes du monde. Néanmoins, sa victoire a ajouté un trouble supplémentaire en Asie du Sud-Est sur la survie d’accords militaires noués parfois depuis plus de 60 ans : le Président américain a ainsi laissé entendre que le Japon et la Corée du Sud auraient intérêt à se doter de l’arme nucléaire pour assurer eux-mêmes leur protection. Il a aussi menacé de remettre en cause les traités de défense avec ses alliés historiques, notamment en Europe, s’ils ne contribuaient pas davantage aux dépenses militaires.

Le pivot vers l’Asie du Sud-Est, lancé par Barack Obama en 2011, visait à resserrer les liens avec ses alliés et à réaffirmer sa domination contestée par la Chine tout en se retirant des théâtres extérieurs au Moyen-Orient (Irak, Afghanistan), se détournant ainsi de l’Europe. Ce programme ambitieux « n’a toutefois jamais vraiment convaincu les pays d’Asie du Sud-Est »[15]. Pékin n’a pas renoncé à ses prétentions territoriales sur la quasi-totalité de la mer de Chine occidentale et a continué à aménager des îlots pour y construire des infrastructures portuaires et aéronavales. Les États-Unis se sont également montrés incapables de freiner l’escalade nucléaire nord-coréenne. Ils ont laissé le Moyen-Orient dans l’état que l’on connaît actuellement, avec l’obligation d’y revenir aussitôt (Irak)…

Si le retrait progressif des États-Unis pour le règlement des affaires internationales n’est pas nouveau – illustré par la politique du « Lead from behind », chère au Président Obama, et l’échec cuisant de celui-ci au Proche-Orient – ils se démarquent désormais par l’imprévisibilité de la nouvelle administration et génèrent une incertitude anxiogène chez les Européens, accentuant ainsi leurs dissensions internes. En formalisant sa politique par le slogan « America first », elle confirme ce repli sur soi, et avec lui l’ensemble du monde occidental, laissant ainsi un peu plus la place à l’expansionnisme des États-puissances comme la Russie et la Chine.

La Russie, tête de file des États-puissances sur le front Est de l’Europe, en quête d’une plus forte implantation en Méditerranée et marquant son retour en Atlantique

L’intervention russe en Syrie, première opération lancée à l’extérieur de l’ancienne zone soviétique, prouve à quel point l’ancienne armée rouge s’est modernisée et renforcée depuis la réforme lancée en 2008 pour combler les lacunes révélées par les guerres de Tchétchénie et de Géorgie : « L’engagement syrien aurait été impossible il y a dix ans. Jusqu’à l’annexion de la Crimée en mars 2014, l’armée russe n’était plus un acteur international. L’instrument militaire, même s’il a toujours conservé son potentiel de destruction et ses capacités nucléaires, ne pouvait pas être utilisé à l’extérieur des frontières de la Russie »[16]. En quelques années, le prestige de la Russie s’est donc considérablement redressé.

Sa détermination à recourir à la force et sa rapidité à traduire la volonté politique au niveau militaire ont surpris les Occidentaux en Syrie. Préoccupées par la radicalisation d’une partie de leur population de religion musulmane (20 millions en Russie), les autorités russes ont engagé une grande partie de leurs moyens militaires en Irak et en Syrie, en lien avec les Iraniens et le Hezbollah libanais. Cette diplomatie volontariste au Moyen-Orient n’est pas nouvelle : Vladimir Poutine inscrit son action dans la continuité de la stratégie des tsars, dictée par la géographie au coeur de laquelle le domaine maritime est un enjeu afin de ne pas rester enclavé. Winston Churchill disait déjà en parlant de la Russie : « C’est un géant auquel on a bouché les narines ».

A l’avenir, c’est la politique russe dans les Balkans qui doit être l’objet de toute notre attention. La présence russe en Serbie, Bulgarie, Hongrie ou Slovaquie pourrait menacer la stabilité de ces pays et fragiliser encore un peu plus un territoire européen perméable. Pire, elle semble jouer à dessein dans cette région un rôle perturbateur vis-à-vis des objectifs de l’Union européenne. Comme le note le président du Conseil russe de politique étrangère et de défense, un centre de réflexion influent, « il y a chez nous un courant qui plaide pour un retour dans cette région »[17].

Déjà présente en Méditerranée orientale, notamment grâce à sa base navale permanente à Tartous (Syrie), la Russie s’efforce par ailleurs d’établir des relations durables avec l’Égypte[18], profitant de l’erreur de l’administration américaine perçue comme favorable aux Frères musulmans. Dans le domaine militaire des manœuvres entre les deux marines ont ainsi été menées en juin 2015 en Méditerranée.

La Chine pourrait développer sa politique du fait accompli en Méditerranée

La présence chinoise en Méditerranée, aux portes Sud de l’Europe, est désormais une réalité compte tenu de ses investissements massifs dans les infrastructures de transport, en particulier portuaires. Cherchant à mettre en place des mécanismes de coopération bilatérale en Europe du Sud (Chypre, Espagne, Grèce, Italie, Malte et Portugal), la politique chinoise fait porter un risque sur l’unité européenne, au moment où Bruxelles est en situation de fragilité. Développement maritime de son plan « 21st century maritime silk road », l’implantation chinoise en Méditerranée est l’extension européenne de sa nouvelle route de la soie. La manoeuvre chinoise n’est pas d’impliquer les Européens les plus influents à ses mécanismes de coopération, mais au contraire de profiter des faiblesses des pays périphériques pour asseoir sa domination économique, participant ainsi au potentiel délitement européen. La présence chinoise concerne l’ensemble du pourtour méditerranéen : au Pirée (Grèce), à Cherchell (Algérie), à Port-Saïd et Alexandrie (Égypte), à Ashdod et Haïfa (Israël), à Ambarli (Turquie) ou à Gênes et Naples (Italie). La question d’une stratégie chinoise[19] en Méditerranée se pose désormais clairement après les exercices militaires menés pendant dix jours en mai 2015, conjointement avec la Russie. Sa coopération avec ce pays correspond à une répartition des zones d’influence économique et à une entraide, confirmée par les exercices conjoints menés en mer de Chine en septembre 2016. Ceux-ci ont pu être interprétés comme une forme de renvoi d’ascenseur par les Chinois après l’opportunité russe d’entraînement offerte en Méditerranée en 2015.

Au-delà des aspects économiques, cette stratégie semble avant tout guidée par la nécessité d’évacuer ses ressortissants dans ces régions en cas de crise (plus de 35 000 chinois ont été évacués de Libye en 2011, et près de 600 du Yémen en mars 2015). Pour autant, la capacité chinoise à ne pas respecter le droit international, illustrée par sa politique du fait accompli en mer de Chine, doit nous faire réfléchir sur ses intentions en Méditerranée. À l’image du développement chinois à Djibouti[20], il n’est pas irréaliste d’envisager la création d’une base navale chinoise en Méditerranée.

Aux portes de l’Europe du Sud, le Maghreb est en situation instable

Si le trait d’union entre les pays qui composent le Maghreb est la culture arabo-berbère, la stabilité de l’ensemble s’avère plus que fragile. Plusieurs tentatives de rapprochement voire d’intégration économique et politique ont eu lieu, mais Maroc, Algérie et Tunisie restent fondamentalement différents. Sans compter la Libye… Cette incertitude aux portes de l’Europe du Sud pourrait être le prochain sujet de sécurité pour l’Europe dans la décennie à venir.

En effet, au-delà de la problématique des flux migratoires en Méditerranée et des risques d’importation des contestations locales en cas d’effondrement du pouvoir en Algérie ou en Tunisie[21], une dégradation de l’environnement sécuritaire dans ces pays pourrait conduire à une intensification des trafics à la frontière libyenne, à destination du Sahel ou de l’espace méditerranéen, et pourrait augmenter la menace terroriste. La maîtrise des risques et l’anticipation de leurs impacts potentiels sont désormais un sujet d’intérêt pour les pays européens, conscients de l’impossibilité de considérer la Méditerranée comme une frontière liquide, vide et protectrice.

Les Européens ayant déserté ces pays pour des raisons historiques, les pays du Maghreb sont par ailleurs un lieu d’expansion de la Chine et de la Russie, dans le cadre de leur stratégie en Méditerranée, mais également le nouveau lieu d’affrontement des pays du Golfe et de la Turquie. Le scénario d’un embrasement du Maghreb est réaliste, faisant augmenter de fait la menace sur le territoire européen en cas de déploiement de systèmes balistiques d’origine russe…

La Turquie, un problème de plus en plus important pour les Européens

La répression qui sévit en Turquie inquiète les Européens. En tout, quelque 100 000 personnes ont été touchées par les purges dans l’armée, la police, la justice, l’enseignement, la presse, l’administration et les entreprises. Et dans ce contexte, le Parlement turc pourrait adopter une réforme constitutionnelle en faveur d’un renforcement des pouvoirs du Président Erdogan…

Or, la Turquie est un pilier de l’Alliance. Deuxième armée par le nombre de ses militaires (avant les purges), elle est le quatrième pays contributeur aux opérations de l’OTAN. Pour les Occidentaux, elle occupe une position stratégique, verrouillant l’accès à la Méditerranée via les détroits du Bosphore et des Dardanelles. Ancrée dans le Moyen-Orient, proche des Balkans et face à la Russie, elle est un pays clé pour la géopolitique européenne. Pour cette raison, l’Alliance y entretient de nombreuses installations militaires : la base aérienne d’Incirlik, utilisée par la coalition contre Daech, celle de Kürecik qui sert à la défense antimissile des Alliés et un centre de commandement à Izmir.

Depuis que la Turquie est entrée dans l’Alliance en 1952, ses relations avec les autres pays membres ont toujours été instables. Contrariées par l’intervention militaire turque à Chypre en 1974, réchauffées dans les années 1990, elles se sont à nouveau dégradées au début des années 2000, lorsque l’Europe a refusé de considérer le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) comme une organisation terroriste. Avec la guerre en Syrie, les motifs de discorde se sont multipliés : le rapprochement avec la Russie de Vladimir Poutine jette un trouble[22].

La liste des reproches occidentaux est longue : en 2013, la décision d’Ankara de s’équiper d’un système de défense anti-aérien chinois a provoqué un tollé parmi les pays de l’OTAN, qui ont forcé le gouvernement turc à reculer. Depuis le début du conflit syrien, ces derniers reprochent à Ankara son ambivalence vis-à-vis de Daech ainsi que sa complaisance vis-à-vis de Téhéran dans le difficile règlement du dossier nucléaire iranien. Les Européens n’ont pas apprécié le chantage exercé par Ankara sur la question des migrants. Depuis, ils s’interrogent : la Turquie est-elle en train de renoncer à son ancrage occidental ?

Les griefs sont tout aussi nombreux du côté turc et sa méfiance ne date pas d’aujourd’hui. À l’époque de la guerre froide, le président américain Lyndon Johnson avait menacé de ne pas soutenir la Turquie si une crise éclatait entre Ankara et l’URSS sur la question chypriote. Sans compter le refus de l’OTAN de considérer la demande de protection d’Ankara qui craignait des représailles de Saddam Hussein pendant la guerre contre l’Irak en 2003.

C’est l’absence de vision et de politique claire du monde occidental, dans la situation de désintégration de la région, qui pousse Ankara à se forger de nouvelles alliances : « L’entente avec la Russie est fondée sur le désespoir »[23].

 

  •  Concentrer ses efforts sur la défense du territoire européen

La poursuite du développement multipolaire des relations dans le monde révèle donc que celui-ci est désormais dominé par trois pays (États-Unis, Chine, Russie), alors que des zones grises (Moyen-Orient, Afrique, Balkans…) cherchent leur place, hésitant entre rallier brutalement ces États-puissances ou tenter de s’en remettre à des pays émergents de taille intermédiaire qui s’émancipent (Inde, Iran…) grâce à leurs ressources énergétiques, à leur position géostratégique, ou à leur puissance nucléaire (quand ils ne possèdent pas les trois…).

Dans de ce monde déstructuré, l’Europe joue de plus en plus le rôle de spectateur, fragilisée par ses incohérences internes à l’image de son incapacité à peser en Syrie : « aujourd’hui, les Européens, qui croyaient vivre dans le monde idéal de la communauté internationale et du droit, se réveillent dans Jurassic Park : Donald Trump inquiète tout le monde, Poutine nous provoque, l’Islam se convulse »[24].

Or, le monde se recompose à ses frontières, et les tensions se rapprochent inexorablement de son territoire : le Maghreb, le Moyen-Orient[25] ou l’Europe de l’Est sont désormais le lieu d’affrontements directs ou indirects et des jeux d’influence des États-puissances.

Développer une capacité de « démonstration de puissance » européenne dans le haut du spectre

Dans le cadre de sa politique de défense, la France devra prendre en compte dans la décennie à venir le besoin d’une capacité de « démonstration de puissance » européenne en mesure de répondre aux rapports de force que ces États-puissances veulent imposer aux Européens par leur stratégie du fait accompli, dont l’objectif n’est pas d’aller à l’affrontement mais de s’imposer régionalement. La formalisation en France d’une telle fonction stratégique lui permettrait de préciser ses positions au sein de l’Alliance atlantique et de mieux se faire comprendre de ses partenaires, pour une meilleure cohésion européenne et un niveau d’ambition cohérent face aux menaces émergentes.

La tentation de poursuivre exagérément nos interventions loin du territoire national pour le combat contre le terrorisme islamique – qui risque à tout moment et dans la durée de se manifester contre nos propres concitoyens – pourrait nous entraîner vers un investissement capacitaire dédié et nous faire négliger le besoin de capacités terrestres en nombre dans le haut du spectre nécessaires à toute forme de démonstration de puissance : « L’armée française a été transformée en un kit expéditionnaire »[26]. Ces capacités seront de plus en plus sollicitées pour faire face aux menaces puissantes aux frontières européennes, à l’image des nouveaux contrats « Enhanced Forward Presence » définis par l’OTAN dont l’objectif est de prépositionner des forces en Europe.

Les espaces maritimes seront sans doute un lieu majeur d’expression de cette démonstration de puissance européenne, indispensable à la préservation de ses intérêts, allant bien au-delà des problèmes de gestion des flux migratoires. En effet, la multiplication des patrouilles sous-marines suspectes à la limites des eaux européennes (Atlantique, Méditerranée), le développement des marines asiatiques (Chine, Russie) en Méditerranée et la situation très volatile des pays du Maghreb (Algérie, Tunisie, Libye) ou du Proche-Orient (Syrie) laissés à l’influence de la Chine ou de la Russie nécessitent de développer des capacités navales militaires du haut du spectre pour être en mesure de protéger dans la durée le sanctuaire européen. Or à l’horizon 2030, le paysage naval mondial aura été totalement renouvelé, fruit d’un investissement colossal (40 milliards de dollars chaque année dont 12 milliard pour les États-Unis et 12 milliards en Asie). Les flottes sont donc de plus en plus symétriques, avec une forte poussée des outils de premier rang (porte-avions ou porte-aéronefs, bâtiments amphibie, sous-marins).

Dans un autre domaine, la multiplication des vols de démonstration de la part de l’aviation stratégique russe (bombardiers Tu-160 Blackjack dédiés à l’arme nucléaire) en 2016, et plus récemment en février 2017, nous prouve à quel point la sanctuarisation du territoire européen (et de son espace aérien) est fragile et reste un enjeu majeur. Allant bien au-delà des incursions de l’aviation russe dans le ciel des États baltes, ces démonstrations régulières rappellent à l’ensemble des Européens que la protection de l’ensemble de leur territoire nécessite des capacités importantes et une coopération de tous les instants. Or le « mitage » des outils européens de défense antiaérienne constitue une fragilité importante dans le haut du spectre capacitaire : les aviations européennes s’écroulent, la plupart des flottes de l’Europe de l’Est étant à bout de souffle, avec des coûts de renouvellement exorbitants, poussant les nations concernées à vouloir financer en commun les nouvelles capacités.

Repenser la fonction stratégique « protection » à l’échelle européenne

Les contraintes financières imposées par la situation compliquée de la plupart des budgets européens (due à une économie atone) nécessitent de développer dans la décennie à venir une approche européenne volontariste pour faire face aux risques d’implosion d’une part, et aux menaces qui se développement à la périphérie de l’Europe d’autre part.

Pourtant les fuites récentes dans la presse britannique[27] d’une note émanant de l’ancien commandant du Commandement des forces interarmées britanniques, le général Sir Richard Barrons, indiquent que l’OTAN, fragilisée par les divisions entre ses membres, ne serait pas en mesure de réagir en cas d’agression russe.

Le défi est donc celui du financement de la défense de l’Europe, que les Alliés européens se sont refusés jusqu’à présent de relever. Dans ce contexte, une partie d’entre eux rêvent de financer en commun leurs capacités les plus onéreuses. Or ce type d’investissement fait porter un risque réel de tétanie opérationnelle en cas de besoin : pour engager des capacités communes, les nations doivent unanimement porter des objectifs politiques et militaires communs, ce qui est compliqué lors des interventions en coalition internationale[28].

Au contraire, les Européens doivent développer en propre les capacités du haut du spectre qu’ils sont en mesure de mettre à disposition de leurs partenaires dans le cadre de coalitions ad-hoc lorsque leurs intérêts politiques convergent.

Pour inciter ses partenaires européens à aller dans ce sens, la France doit donner des gages en participant dans la durée au fardeau de la défense du territoire européen, hors du champ de sa dissuasion nucléaire. Tout en préservant sa capacité de projection et d’entrée en premier (Afrique, Océan Indien, sans oublier la zone Pacifique). Cela nécessitera, dans la décennie à venir, des investissements clairs dans notre outil de défense nationale pour récupérer des marges de manœuvre, notamment numériques.

Dans ce contexte, il est souhaitable de redéfinir précisément la fonction stratégique « protection » en l’élargissant au territoire européen. Un nouvel exercice de réflexion stratégique impliquant fortement nos principaux partenaires européens (Royaume-Uni, Allemagne mais également Italie, Espagne, Pays-Bas, Belgique, Norvège, Pologne) doit être mené afin de définir conjointement les moyens et capacités à générer pour la protection de l’Europe. Cette réflexion devra prendre en compte le futur de l’offre américaine de défense antimissile balistique, mise à la disposition de l’Alliance atlantique[29] dans le cadre de la protection des États-Unis. En effet, l’incertitude générée par l’arrivée de la nouvelle administration américaine devrait faire évoluer les positions de certains partenaires européens sur la fiabilité politique d’un tel dispositif de protection qui, de surcroît, risque de détourner une partie de leurs moyens, notamment navals, pour la protection des installations américaines en Europe.

Pour cela, le maintien d’une relation forte avec le Royaume-Uni, libéré de son dilemme vis-à-vis de l’Europe de la défense quand sa sortie de l’UE sera effective, est un enjeu majeur afin d’envisager une forme de pilier européen au sein de l’Alliance : « Je suis fière du rôle que la Grande-Bretagne a joué et continuera à jouer pour la sécurité de l’Europe. La Grande-Bretagne a été leader, en Europe, pour maintenir notre continent en sûreté, que ce soit pour mettre en oeuvre des sanctions contre la Russie après son action en Crimée, ou pour assurer la paix et la stabilité dans les Balkans, ou pour protéger la frontière extérieure de l’Europe. Nous allons continuer à travailler en étroite collaboration avec nos alliés européens en matière de politique étrangère et de défense alors même que nous quittons l’UE elle-même » [30].

Une dissuasion française qui sanctuarise la démonstration de puissance européenne

Les démonstrations russes aux portes du territoire européen reposent sur le principe de la sanctuarisation agressive dont l’ambition est de réaliser un fait accompli indiscutable fondé soit sur la vitesse et la surprise (gesticulations maritimes et aériennes en espace international), soit sur des manoeuvres combinant la subversion, le terrorisme ou l’insurrection (Ukraine).

Cette nouvelle doctrine russe augmente le nombre de scénarios dans lesquels l’arsenal nucléaire pourrait être employé. À l’époque de la guerre froide les règles tacites qui régissaient les armes nucléaires étaient respectées. Ce n’est plus le cas : «la manière dont les Russes utilisent l’arme nucléaire brouille le jeu traditionnel entre la dissuasion qui normalement sert à la protection des intérêts vitaux et la coercition. La menace nucléaire est utilisée non plus pour consolider un statu quo mais pour le changer. (…) Si elle nous empêche (…) d’apporter une réponse conventionnelle à un problème, la Russie nous force à nous placer un jour, nous aussi, dans une logique d’emploi de l’arme nucléaire»[31].

Ainsi, lorsqu’il menace d’utiliser son arsenal stratégique pour traiter des sujets comme l’Ukraine, que l’Occident considère comme étant séparés du nucléaire, Vladimir Poutine fait monter d’un cran la menace. L’Europe doit donc bâtir une doctrine capable de préserver ses marges de manœuvre de sorte qu’elle puisse d’une part sonder les intentions des acteurs et d’autre part, leur signifier de façon explicite un seuil à ne pas dépasser : « Les Européens oublient la grammaire de la dissuasion car elle appartient selon eux aux temps anciens de la guerre froide. Mais la fluidité de plus en plus grande entre la force conventionnelle et l’arme nucléaire fait courir au monde un grand danger »[32].

Jusqu’à présent, trois pays (États-Unis, Royaume-Uni et France) en Occident pouvaient s’appuyer sur leur dissuasion nucléaire pour maintenir un effet de seuil nucléaire élevé pour la stabilisation de leur zone géographique et le respect de leurs intérêts dans le monde. Or, la politique « America first » affichée par le Président Trump révèle l’incertitude quant à la volonté américaine de vouloir maintenir son niveau d’intervention au profit des Occidentaux.

Quant au Royaume-Uni, fatigué par une dizaine d’années de déploiements extérieurs (Afghanistan, Irak), son repli politique ne peut être nié, fragilisant de fait sa capacité d’intervention. En attendant d’être en mesure de disposer d’un outil militaire à nouveau à la hauteur de ses ambitions. En outre, la dépendance britannique de plus en plus assumée vis-à-vis des Américains dans le contexte du Brexit participe à faire chuter son seuil d’intervention.

La France pèse donc de façon très singulière dans le dispositif européen. Elle est actuellement la seule en mesure d’offrir de façon autonome, comme nation européenne, une dissuasion permettant de maintenir un seuil nucléaire élevé face aux adversaires potentiels de l’Europe. Par sa capacité à se positionner en appui des pays européens, elle contribue directement à la sécurité collective.

Face aux menaces décrites précédemment, la crédibilité de la dissuasion nucléaire permet de sonder les intentions des adversaires, c’est-à-dire de pouvoir mettre des moyens sur la table d’une crise. C’est tout l’enjeu de la démonstration de puissance européenne pour la sanctuarisation du territoire européen. Cela permet de bâtir un dialogue stratégique en dessous du seuil nucléaire, pour éviter le fameux « dilemme du tout ou rien[33] ».

Cela exige des capacités classiques d’une quantité et d’un niveau suffisants puis de les déployer pour obliger l’adversaire à discuter.

Cette réflexion doctrinale et capacitaire doit désormais être menée au niveau européen suivant les termes du communiqué du sommet de Varsovie ayant réaffirmé la dimension nucléaire de l’Alliance[34]. Sans renoncer pour autant à notre autonomie stratégique.

 

Conclusion

Dans un monde incertain, complexe et fortement évolutif, la doctrine nucléaire doit être globale. C’est la dimension européenne de la dissuasion française, par l’effet de seuil qu’elle garantit, qui permettra dans l’avenir aux Européens d’assurer par eux-mêmes la protection de leur territoire et de maintenir leur liberté d’intervention au-delà pour la défense de leurs intérêts partagés.

Elle repose en amont sur la capacité européenne à démontrer sa puissance dans ses zones d’intérêt afin de rééquilibrer le rapport de force avec les États-puissances et les nations émergentes.

Protection, démonstration de puissance et dissuasion nucléaire formeront le triptyque de la politique de défense européenne dans la décennie à venir.

[1] H. Védrine, Sauver l’Europe, Liana Lévi Opinion, p.12
[2] H. Védrine, Sauver l’Europe, Liana Lévi Opinion, p.23
[3] R. Girard, Le Figaro, 31 janvier 2017
[4] F. Hollande, Sommet des chefs d’Etat et de gouvernement de l’UE, 3 février 2017
[5] L’Allemagne et la France avaient alors un projet politique commun.
[6] D. Tusk, Sommet des chefs d’Etat et de gouvernement, 3 février 2017
[7] D. de Villepin, Mémoire de paix pour temps de guerre, Grasset, p.523
[8] S. Huntington, Le choc des civilisations, Odile Jacob, 1997, p.137
[9] D. de Villepin, Mémoire de paix pour temps de guerre, Grasset, p.94
[10] B. Balci, chercheur au Ceri, Le Figaro, 26 janvier 2017
[11] A. Merkel, Sommet de l’UE à Malte, 3 février 2017
[12] H. Védrine, Le Monde, 13 janvier 2017
[13] J-Y. Le Drian, Qui est l’ennemi ? Éditions du Cerf, 2016
[14] La BNP a été formellement condamnée à une amende record de près de 8 Md€ en 2014 par la justice américaine pour ne pas avoir respecté l’embargo américain entre 2000 et 2010 vis-à-vis de Cuba, la Libye, le Soudan et l’Iran.
[15] S. Boisseau du Rocher, chercheur à l’IFRI, Le Figaro, 14 novembre 2016
[16] B. Renz, chercheur à l’université de Nottingham, Le Figaro 1er décembre 2016
[17] F. Loukianov, Le Point, 12 janvier 2017
[18] La Russie fournit 40% des importations de blé en Égypte, et va construire la première centrale nucléaire à Dabca.
[19] Cherchant à s’imposer comme une puissance maritime, conformément au souhait de Xi Jinping, la Chine a publié un Livre blanc en mai 2015.
[20] Construction d’une base navale chinoise capable d’héberger a priori jusqu’à dix mille personnes.
[21] De nombreux binationaux et ressortissants maghrébins sont présents dans l’Union européenne : 877 398 algériens, 414 077 tunisiens, 3 056 109 marocains, 66 344 libyens. Source : Philippe Fargues, EU Neighbourhood migration report 2013, European University Institute.
[22] Dans l’accord passé entre Moscou et Ankara, la Russie aurait donné son feu vert à une sorte de zone de sécurité dans le nord de la Syrie qui empêcherait les Kurdes du PYD d’y installer une région autonome. En échange, Ankara aurait levé son veto au maintien au pouvoir de Bachar el-Assad, l’allié de la Russie. Cette coopération a franchi une nouvelle étape quand les avions russes ont mené des frappes pour soutenir l’offensive de la Turquie dans le nord de la Syrie.
[23] B. Balci, chercheur au Ceri (Sciences Po), Le Figaro, 26 janvier 2017
[24] H. Védrine, Le Monde, 13 janvier 2017
[25] L’Iran a annoncé avoir mené des exercices militaires, incluant des tires de missiles balistiques le 29 janvier 2017, en réaction aux sanctions américaines concernant l’immigration en provenance de pays musulmans. Or, les accords sur le programme nucléaire iranien sont sans doute le meilleur exemple d’une forme d’apaisement international, désiré par le Président Obama et les Européens, après les interventions en Afghanistan et en Irak.
[26] V. Desportes, Association de soutien à l’armée française, 9 février 2017
[27] D. Haynes, « NATO has no plan if Russia invades, warns ex-general », The Times, 19 septembre 2016
[28] En Afghanistan, l’engagement des AWACS de l’OTAN n’a pas été possible au début de l’intervention de l’OTAN faute d’accord de l’Allemagne.
[29] European Phased Adaptative Approach, montée en puissance d’ici 2018 d’un dispositif de défense antimissile balistique en Europe reposant sur les systèmes américains Aegis , installés à bord de frégates et destroyers américains basées à Rota (Espagne), et à terre en Pologne et en Roumanie
[30] T. May, 17 janvier 2017
[31] C. Brustlein, IFRI, Le Figaro, 13 février 2017
[32] C. Brustlein, IFRI, Le Figaro, 13 février 2017
[33] A. Beaufre, Stratégie atomique, Anthologie Mondiale de la Stratégie, p 1472
[34] « Aussi longtemps qu’il y aura des armes nucléaires, l’OTAN restera une alliance nucléaire. (…) Les forces nucléaires stratégiques indépendantes du Royaume-Uni et de la France (…) contribuent à la sécurité globale de l’Alliance. L’Alliance assurera une participation aussi large que possible des Alliés concernés aux arrangements agréés pour le partage du fardeau dans le domaine nucléaire ». Déclaration des chefs d’État et de gouvernement du Sommet de Varsovie des 8 et 9 juillet 2016.

La République de Moldavie en pleine rupture politique dans un pays divisé

Igor Dodon à gauche et Pavel Filip à droite. Tous droits réservés.

Depuis les élections législatives du 24 février 2019, la Moldavie connaît une crise gouvernementale et parlementaire qui a atteint son paroxysme durant le weekend du 9 juin. En effet, aucune majorité n’ayant été clairement dégagée au Parlement à l’issue de ces élections, l’hémicycle est divisé entre trois grands partis : le parti des socialistes, le parti démocrate moldave (PDM) et l’Alliance ACUM composée des deux partis « Plateforme vérité et dignité » et « Parti action et solidarité ». L’incapacité parlementaire à décider de la formation d’un gouvernement avait conduit au blocage complet des institutions et poussé le président pro-russe Igor Dodon à fixer un ultimatum aux députés, leur donnant jusqu’à la mi-juin pour former un gouvernement, faute de quoi les électeurs moldaves retourneraient aux urnes.

La situation moldave incarne les tensions autour du bassin méditerranéen, tiraillée entre forces prorusses et proeuropéennes.

L’article 85-1 de la Constitution moldave prévoit en effet qu’« en cas d’impossibilité de formation du Gouvernement ou de blocage de la procédure de l’adoption des lois pendant un délai de 3 mois, le président de la République, après avoir consulté les fractions parlementaires, peut dissoudre le Parlement ». A la surprise de tous, le 8 juin, les socialistes d’Igor Dodon et l’Alliance ACUM se sont entendus sur une coalition afin de former un gouvernement inédit entre prorusses et proeuropéens, nommant Maia Sandu Premier ministre.

Le lendemain, la Cour constitutionnelle a été saisie par le PDM – parti du Premier ministre Pavel Filip – présidé par l’oligarque Vladimir Plahotniuc, l’homme fort de la République moldave, dans l’objectif de contester la formation du nouveau gouvernement. Selon le PDM, dans un argumentaire repris ultérieurement par la Cour constitutionnelle, la date butoir du 7 juin pour la formation d’un gouvernement n’avait pas été respectée. Mais, selon les partis des socialistes et de l’ACUM, le délai de formation du gouvernement courait jusqu’au 9 juin, trois mois après la confirmation des résultats officiels et non le 7 juin, trois fois trente jours après le 7 mars.

Dimanche 9 juin 2019, au motif de ne pas avoir dissous le Parlement, le président Igor Dodon a donc été démis de ses fonctions par la Cour constitutionnelle moldave, faisant du Premier ministre Pavel Filip le chef d’Etat par intérim. Celui-ci a immédiatement décider de convoquer de nouvelles élections législatives anticipées le 6 septembre. La Cour constitutionnelle a également déclaré le 10 juin l’« inconstitutionnalité du décret présidentiel du 8 juin nommant Maia Sandu en tant que Première ministre ». En réaction à cette décision, le Parlement élu a refusé la dissolution, la déclarant « d’illégale », ce que Vladimir Plahotniuc qualifie en retour de « coup d’Etat ».

Le même jour, la France, l’Allemagne, le Royaume-Uni, la Pologne et la Suède ont conjointement déclaré : « dans la crise constitutionnelle actuelle, nous considérons le parlement de Moldavie comme le représentant du peuple de Moldavie et comme le lieu le plus approprié pour débattre des questions politiques, y compris les plus controversées, et nous le soutenons comme tel ». La haute représentante de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité Frederica Mogherini, appelle à son tour « au calme et à la retenue » et se dit prête à « travailler avec le gouvernement démocratiquement légitime ».

Le 11 juin, faisant fi de la décision de la Cour constitutionnelle, le Président Igor Dodon, a annulé le décret signé par Pavel Filip portant sur la dissolution du Parlement et l’annonce d’élections législatives anticipées au 6 septembre. Après une semaine de confusion et de tensions, le gouvernement dirigé par le PDM de Vladimir Plahotniuc a cédé le pouvoir au gouvernement de Maia Sandu. La Première ministre annonce dans un communiqué s’adressant aux citoyens moldaves que « les dirigeants de ce clan mafieux, qui ont usurpé le pouvoir et terrorisé les citoyens de la République de Moldavie pendant de nombreuses années, ont quitté le pays. Nous voulons vous assurer que le système de justice deviendra fonctionnel et indépendant ». Washington salue cette transition pacifique et se dit « prêt à travailler avec tous les Moldaves dans la construction d’un futur plus démocratique ».

Regain de tensions autour des gisements d’hydrocarbures en Méditerranée orientale

Le président turc Recep Tayyip Erdogan. Tous droits réservés.

 

La découverte de gisements d’hydrocarbures en Méditerranée orientale a accru les tensions dans la région. Les réserves gazières au large de l’île de Chypre suscitent l’ire de la Turquie, qui occupe le nord de l’île depuis 1974 par le biais de la République turque de Chypre nord, non reconnue par la communauté internationale, et qui s’oppose à l’exploitation par la République de Chypre de ces gisements et revendique son droit de jouir des ressources sous prétexte d’en faire bénéficier la communauté chypriote turque.

Le 7 juin, le ministère des Affaires étrangères chypriote a publié une synthèse du différend opposant Nicosie et Ankara sur les délimitations des zones maritimes. Le même jour, Hami Aksoy, porte-parole du ministère des Affaires étrangères a réagi , évoquant les concessions accordées par Nicosie à « certaines compagnies pétrolières » : « Cet accord est un exemple concret de la poursuite par les Chypriotes grecs de la violation des droits des Chypriotes turcs jouissant des mêmes droits sur les ressources naturelles de l’île (…). Ceci est inacceptable pour la Turquie et la République turque de Chypre nord ». Sans surprise, Ankara, soutient la RTCN et revendique ses droits sur l’île : « L’Administration chypriote grecque du sud de Chypre et les sociétés internationales qui traitent avec elle ne peuvent ignorer le fait que les Chypriotes turcs sont copropriétaires de l’île et qu’ils ont des droits égaux sur les ressources pétrolières et gazières de l’île. » Et Ankara de menacer : « la Turquie ne laissera personne enfreindre les droits des Chypriotes turcs ». Les déclarations du ministère des Affaires étrangères font écho aux propos tenus par le Président Recep Tayyip Erdogan : « Nous ne ferons aucune concession de ces droits au profit des parties n’étant nullement concernées. Nous sommes déterminés à protéger jusqu’au bout les droits de nos congénères turcs, et surtout de nos frères Chypriotes turcs, dans les zones économiques exclusives ». Ankara alerte la communauté internationale : Chypre n’hésiterait pas « à risquer de manière irresponsable la sécurité et la stabilité de la Méditerranée orientale en méconnaissant les droits inhérents des Chypriotes turcs », Nicosie rejetant selon les Turcs « toutes les propositions de coopération et la poursuite des activités unilatérales » en dépit des avertissements.

Toutefois, la Turquie, si elle se montre agressive, est isolée sur la question chypriote à l’échelle internationale. Le 6 juin dernier, le Président chypriote Nicos Anastasiades a rencontré le secrétaire d’Etat américain Matthew Palmer afin d’évoquer les relations bilatérales et le problème chypriote. Les Etats-Unis se sont montrés « profondément concernés par les déclarations de la Turquie » et ont « pleinement reconnu la souveraineté de la République de Chypre d’explorer et d’exploiter ses ressources naturelles ».

Malgré les menaces d’Ankara, les compagnies pétrolières acceptent d’explorer les eaux chypriotes. Parmi elles, l’américaine ExxonMobil, la française Total ou encore l’italienne Eni. De plus, l’île, qui bénéficie du soutien de l’UE et des puissances occidentales, espère mettre un terme aux activités de forage turques. Nicosie a ainsi émis des mandats d’arrêt à l’encontre de l’équipage du navire de forage turc Fatih et de Turkish Petroleum. En réponse, Hami Aksoy a déclaré le 10 juin : « L’administration chypriote grecque ne peut pas engager une telle action en justice sur la base d’une prétendue loi nationale, pour une zone maritime revendiquée unilatéralement qui n’est pas délimitée conformément au droit international. Ceci est également incompatible avec le droit international. » Alors qu’elle invoque son interprétation du droit international et des zones économiques exclusives, la Turquie n’est pas signataire de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, adoptée en 1982 à Montego Bay.

Si tout oppose les deux structures étatiques, République de Chypre et RTCN, les populations chypriotes grecs et turcs aspirent à davantage de dialogue.

Méditerranée : Le partenariat nord-sud entre velléité et volonté – par Mustapha Benchenane

Un article de Mustapha BENCHENANE, docteur d’Etat en science politique, conférencier au Collège de l’OTAN et éditorialiste à l’institut FMES.

Drapeaux des pays membres de l’Union pour la Méditerranée au Parlement européen.
Tous droits réservés.

Pourquoi faire semblant, ou vouloir vraiment un partenariat entre les deux rives de la Méditerranée ? Après tout, les pays de la rive nord auraient pu penser, à propos du Sud : « C’est leur problème, tenons-nous éloignés de cette complexité »… Mais c’est justement la nature même des difficultés auxquelles se heurtent l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient qui imposent aux États européens de porter une attention particulière à des événements qui se produisent à une heure d’avion de Marseille, à 147 kilomètres de la Sicile, à 14 kilomètres de Gibraltar…. En effet, l’onde de choc de ce qu’il se passe si près se propage partout en déroulant ses effets négatifs de diverses manières. Certains pays d’Europe ont pris conscience de cette réalité, en particulier la France et parfois l’Espagne, l’Italie, la Grèce. Ces États, dans le cadre de la construction européenne, ont pris plusieurs initiatives. Il est arrivé qu’ils soient soupçonnés d’arrière-pensées, entre autres, de vouloir gagner du temps. Qu’en est-il ? Pourquoi tant d’initiatives, et pourquoi autant d’échecs ?

Une prise de conscience ?

Pour comprendre pourquoi et comment les pays du Nord sont passés d’un « ordre » mondial qu’ils ont édifié à des propositions de dialogue, il faut avoir à l’esprit l’« électrochoc » qu’a été la guerre israélo-arabe d’octobre 1973. Déclenché par l’Égypte et la Syrie pour récupérer le Sinaï et le Golan occupés par l’armée israélienne depuis la « Guerre des six jours » en 1967, ce conflit a suscité une solidarité exceptionnelle dans le « Monde arabe », y compris de la part de l’Arabie saoudite et des Émirats producteurs de pétrole et pourtant alliés des États-Unis… Ces pays ont décidé de réduire leurs exportations d’hydrocarbures en direction des pays occidentaux et du Japon, tant que ces mêmes pays ne feraient pas le nécessaire pour imposer à Israël le respect du Droit international. Cette décision a frappé au cœur l’économie des pays développés et a provoqué des pénuries d’essence. Le prix des carburants étant depuis toujours bas, cela avait contribué aux « Trente glorieuses », donc à l’élévation du niveau de vie tant en Europe qu’en Amérique du Nord et en partie en Asie.

Brutalement, l’Occident a pris conscience de sa dépendance énergétique et de sa vulnérabilité. C’est donc cet événement – la guerre de 1973 – qui va provoquer ce que l’on appellera désormais le « premier choc pétrolier » qui s’est traduit immédiatement par un quadruplement du prix de cette matière première, vitale pour toute la planète.

Le « Nord » va organiser dans l’urgence à Paris, une conférence dite « Nord-Sud » qui va durer une année et qui sera suivie par d’autres rencontres, notamment la réunion de Cancun, pour passer d’un ordre mondial défavorable au « Sud », à une situation nouvelle qui ressemblerait à une révolution pacifique. Si cette ambition affichée avait abouti, on aurait assisté, probablement pour la première fois dans l’Histoire, à un réajustement pacifique des relations internationales à l’échelle mondiale. En effet, les discussions ont porté sur tous les sujets, en particulier, la hausse des prix de toutes les matières premières et pas seulement le pétrole et le gaz. Le « Groupe des 77 » représentant le « Sud » (en réalité, ils étaient beaucoup plus nombreux) exigeait une refonte radicale du système financier, en ciblant prioritairement le FMI et la Banque mondiale, dominés par les États-Unis et leur dollar… Plus tard, les revendications ont concerné également les relations culturelles, et l’UNESCO a pris en charge des débats sur un « Nouvel ordre de l’information ».

Malheureusement, aucune promesse n’a été tenue, et le « Nouvel ordre mondial » s’est essoufflé avant d’être définitivement abandonné.

Que s’est-il passé ? En premier lieu, la solidarité arabe n’a duré que quelques semaines. Les intérêts de chaque État ont fini par prévaloir, sachant que certains d’entre eux dépendaient de Washington pour leur sécurité. Quant aux autres pays du « Tiers monde », ils ont été dans l’incapacité de parler durablement d’une seule voix. Les Occidentaux, de leur côté, leur frayeur étant passée, ont repris les habitudes, c’est-à-dire des relations fondées sur la vérité des rapports de force.

Dans le même contexte – premier choc pétrolier – à partir d’une idée émise par le président tunisien Habib Bourguiba, la France a proposé le « Dialogue euro-arabe » dont Michel Jobert, ministre français des Affaires étrangères disait : « c’est une sincérité et non une habileté ». Cette initiative impliquait deux parties : l’Europe représentée par ses instances bruxelloises et la Ligue des États Arabes. Ce « Dialogue » était de la même nature que le « Dialogue Nord-Sud » mais, à la différence de ce dernier, il ne concernait que l’Europe et le monde arabe. Cette fois-ci encore, ce fut un échec parce que ses initiateurs français – le Président Georges Pompidou et son ministre des affaires étrangères Michel Jobert – n’étaient plus là à partir de 1974 (décès de G. Pompidou et élection de V. Giscard d’Estaing). François Mitterrand, élu en 1981, n’y croyait pas.

D’autres causes ont concouru à cet échec : les divisions de la partie arabe et l’opposition des États-Unis.

  • La Ligue des États arabes n’est pas une organisation supranationale. Elle est le reflet fidèle de la fragmentation du « Monde arabe ». La discorde a très vite prévalu et cette partie arabe s’est trouvée dans l’incapacité d’articuler ne serait-ce qu’un intérêt commun.
  • Il y a eu aussi l’hostilité des États-Unis qui ne voulaient pas la réussite de cette tentative de rapprochement des deux rives. Michel Jobert rapporte dans son livre L’Autre Regard les propos du chef de la diplomatie américaine Henry Kissinger : « Il me disait qu’il se mettrait en travers de cette tentative et qu’il la ferait échouer». H. Kissinger et le Président Nixon pouvaient compter sur la Grande-Bretagne et sur l’Arabie saoudite pour être les relais de cette politique négative. Washington a obtenu que ne soient pas abordés ni les questions relatives à l’énergie ni le conflit israélo-arabe qui étaient pourtant au centre des préoccupations des parties au « Dialogue ».
  • L’Europe et le monde arabe ont ainsi démontré qu’ils n’avaient pas d’existence autonome, victimes d’eux-mêmes, parce que divisés et dépourvus d’une volonté politique.

C’est là l’essentiel de ce qui différencie velléité et volonté.

D’autres initiatives ont été prises, toujours par l’Europe, en direction du « Sud ».

Sont-elles de nature différente des précédentes ? Ont-elles tiré les leçons de l’expérience ? Ont-elles tenu compte du conseil d’André Malraux qui disait à propos de la vie en général : « Il faut transformer l’expérience la plus large possible en conscience » ?

Le partenariat, une défaillance de la méthode et de la volonté

L’Europe a proposé lors de la Conférence de Barcelone en novembre 1995, le partenariat euro-méditerranéen.

Il s’agissait d’une approche structurée, globale et s’inscrivant dans la durée. Elle comprenait trois corbeilles (ou domaines) : la politique et la sécurité, l’économie et la culture. Le but était de créer un vaste espace de libre-échange, une zone de « prospérité partagée ».

Un autre intérêt de cette initiative réside dans l’implication des sociétés civiles, parties au partenariat au même titre que les États. Mais on a négligé le lien pourtant évident entre sécurité et développement. Il a fallu attendre le Sommet de Malte en 1997 pour que les pays du Sud fassent admettre cette relation aux pays européens.

Dix années après le lancement de ce projet, une Conférence s’est tenue en 2005 à Barcelone pour cet anniversaire. La plupart des chefs d’État du Sud ne s’y sont pas rendus. Ils entendaient ainsi exprimer leur déception. Ils reprochaient à l’Europe d’être intéressée uniquement par les problèmes d’immigration et de sécurité et de négliger l’aide au développement et la question israélo-palestinienne. S’agissant de l’aide au développement, lorsque l’Europe consacrait 10 dollars au profit de l’Europe centrale et orientale, elle investissait 1 dollar en faveur du partenariat de Barcelone. S’agissant de la question palestinienne, il convient d’avoir à l’esprit que Barcelone n’a été possible que dans le contexte des accords israélo-palestiniens signés à Oslo en 1993, porteurs – du moins le croyait on – d’espoir de règlement équitable et définitif de ce conflit. Mais le Premier ministre I. Rabin a été assassiné par un extrémiste israélien et la droite représentée par B. Netanyahou et les partis religieux se sont opposés avec véhémence et virulence aux accords d’Oslo. Du côté palestinien, la déception est devenue désespoir, ce qui a relancé le recours au terrorisme en même temps que Tel Aviv poursuivait sa politique de colonisation de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est, occupées militairement par Israël depuis 1967. Entre 1993 – accords d’Oslo – et la première « Intifadah » en 2000, le nombre de colons et de colonies a doublé dans les territoires occupés sans que la communauté internationale ne réagisse.

Finalement, le partenariat euro-méditerranéen a été abandonné après l’élection de Nicolas Sarkozy en 2007. Son conseiller Henri Guaino l’a convaincu qu’il fallait proposer autre chose : « l’Union méditerranéenne ».

Cette proposition, dès le départ, a souffert d’un manque de discernement et de maladresses : les pays européens non riverains de la Méditerranée n’ont pas été invités à en faire partie. Cela les a fortement contrariés , en particulier l’Allemagne qui a soupçonné la France de vouloir l’exclure afin de se constituer une zone d’influence en Méditerranée. L’initiative française s’est faite sans concertation avec les pays du Sud à qui l’on proposait ce projet, sans expliquer ce qu’il adviendrait du processus de Barcelone. L’UM devait concerner la dépollution de la Méditerranée, l’accès à l’eau, le développement de l’énergie solaire, la sécurité maritime. C’étaient de grands axes, sans détermination de projets concrets qui devaient être identifiés plus tard. Or, quelle était l’urgence au Sud ? Elle était de rétablir la confiance dans un lendemain meilleur. Pour ce faire, il aurait fallu proposer un projet conçu après concertation, avec la certitude de résultats concrets à court terme, puis à moyen terme, et enfin à long terme.

Afin de corriger certaines de ces erreurs, N. Sarkozy modifia une partie de son approche : les pays européens non riverains de la Méditerranée furent intégrés dans la démarche, et l’Union Méditerranéenne devint l’« Union pour la Méditerranée » (UpM), avec un secrétariat permanent situé à Barcelone afin de contenter l’Espagne.

Si l’on dresse le bilan de cette initiative démarrée en 2008, on ne peut que faire un constat : elle a échoué et plus personne ne se réfère à l’UpM…

De tous les projets lancés par l’Europe, un seul donne satisfaction à ceux qui y participent : le « 5+5 », initiative française lancée en 2003 pour pallier les insuffisances du volet politique et sécurité du Partenariat de Barcelone. Y participent la Tunisie, l’Algérie, le Maroc, la Mauritanie, la Libye, le Portugal, l’Espagne, la France, l’Italie et Malte. Cela ne couvre que le bassin occidental de la Méditerranée, afin de s’éloigner du Moyen-Orient et de ses complexités. Les domaines de coopération sont entre autres la surveillance maritime, la protection civile et la sécurité aérienne.

La plupart des initiatives, démarches, projets, ont échoué parce qu’il n’y a eu ni concertation, ni étude de faisabilité. La méthodologie de conduite de projet a été ignorée. Elle consiste, en particulier, à identifier la nature des problèmes, à fixer des objectifs à atteindre, mais des objectifs réalistes, stimulants, suscitant l’adhésion. A cet égard, il convient d’avoir à l’esprit la phrase de Sénèque : « Celui qui ne sait pas vers quel port il se dirige, ne trouve pas de vent favorable »…

*        *

*

Le dernier mot reviendrait-il à l’amiral Américain A. Mahan qui affirmait : « La Méditerranée appartiendra à un seul maître, tombera sous l’hégémonie d’une puissance dominante qui poussera ses avantages dans toutes les directions ou sera le théâtre d’un combat permanent »…

Il n’y a pas de fatalité en la matière si les pays qui en sont les riverains prennent conscience de l’existence d’intérêts vitaux communs et s’ils traduisent cette prise de conscience par des actions concertées et solidaires.

Méditerranée : Le partenariat nord-sud entre velléité et volonté – par Mustapha Benchenane

Un article de Mustapha BENCHENANE, docteur d’Etat en science politique, conférencier au Collège de l’OTAN et éditorialiste à l’institut FMES.

Drapeaux des pays membres de l’Union pour la Méditerranée au Parlement européen.
Tous droits réservés.

Pourquoi faire semblant, ou vouloir vraiment un partenariat entre les deux rives de la Méditerranée ? Après tout, les pays de la rive nord auraient pu penser, à propos du Sud : « C’est leur problème, tenons-nous éloignés de cette complexité »… Mais c’est justement la nature même des difficultés auxquelles se heurtent l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient qui imposent aux États européens de porter une attention particulière à des événements qui se produisent à une heure d’avion de Marseille, à 147 kilomètres de la Sicile, à 14 kilomètres de Gibraltar…. En effet, l’onde de choc de ce qu’il se passe si près se propage partout en déroulant ses effets négatifs de diverses manières. Certains pays d’Europe ont pris conscience de cette réalité, en particulier la France et parfois l’Espagne, l’Italie, la Grèce. Ces États, dans le cadre de la construction européenne, ont pris plusieurs initiatives. Il est arrivé qu’ils soient soupçonnés d’arrière-pensées, entre autres, de vouloir gagner du temps. Qu’en est-il ? Pourquoi tant d’initiatives, et pourquoi autant d’échecs ?

Une prise de conscience ?

Pour comprendre pourquoi et comment les pays du Nord sont passés d’un « ordre » mondial qu’ils ont édifié à des propositions de dialogue, il faut avoir à l’esprit l’« électrochoc » qu’a été la guerre israélo-arabe d’octobre 1973. Déclenché par l’Égypte et la Syrie pour récupérer le Sinaï et le Golan occupés par l’armée israélienne depuis la « Guerre des six jours » en 1967, ce conflit a suscité une solidarité exceptionnelle dans le « Monde arabe », y compris de la part de l’Arabie saoudite et des Émirats producteurs de pétrole et pourtant alliés des États-Unis… Ces pays ont décidé de réduire leurs exportations d’hydrocarbures en direction des pays occidentaux et du Japon, tant que ces mêmes pays ne feraient pas le nécessaire pour imposer à Israël le respect du Droit international. Cette décision a frappé au cœur l’économie des pays développés et a provoqué des pénuries d’essence. Le prix des carburants étant depuis toujours bas, cela avait contribué aux « Trente glorieuses », donc à l’élévation du niveau de vie tant en Europe qu’en Amérique du Nord et en partie en Asie.

Brutalement, l’Occident a pris conscience de sa dépendance énergétique et de sa vulnérabilité. C’est donc cet événement – la guerre de 1973 – qui va provoquer ce que l’on appellera désormais le « premier choc pétrolier » qui s’est traduit immédiatement par un quadruplement du prix de cette matière première, vitale pour toute la planète.

Le « Nord » va organiser dans l’urgence à Paris, une conférence dite « Nord-Sud » qui va durer une année et qui sera suivie par d’autres rencontres, notamment la réunion de Cancun, pour passer d’un ordre mondial défavorable au « Sud », à une situation nouvelle qui ressemblerait à une révolution pacifique. Si cette ambition affichée avait abouti, on aurait assisté, probablement pour la première fois dans l’Histoire, à un réajustement pacifique des relations internationales à l’échelle mondiale. En effet, les discussions ont porté sur tous les sujets, en particulier, la hausse des prix de toutes les matières premières et pas seulement le pétrole et le gaz. Le « Groupe des 77 » représentant le « Sud » (en réalité, ils étaient beaucoup plus nombreux) exigeait une refonte radicale du système financier, en ciblant prioritairement le FMI et la Banque mondiale, dominés par les États-Unis et leur dollar… Plus tard, les revendications ont concerné également les relations culturelles, et l’UNESCO a pris en charge des débats sur un « Nouvel ordre de l’information ».

Malheureusement, aucune promesse n’a été tenue, et le « Nouvel ordre mondial » s’est essoufflé avant d’être définitivement abandonné.

Que s’est-il passé ? En premier lieu, la solidarité arabe n’a duré que quelques semaines. Les intérêts de chaque État ont fini par prévaloir, sachant que certains d’entre eux dépendaient de Washington pour leur sécurité. Quant aux autres pays du « Tiers monde », ils ont été dans l’incapacité de parler durablement d’une seule voix. Les Occidentaux, de leur côté, leur frayeur étant passée, ont repris les habitudes, c’est-à-dire des relations fondées sur la vérité des rapports de force.

Dans le même contexte – premier choc pétrolier – à partir d’une idée émise par le président tunisien Habib Bourguiba, la France a proposé le « Dialogue euro-arabe » dont Michel Jobert, ministre français des Affaires étrangères disait : « c’est une sincérité et non une habileté ». Cette initiative impliquait deux parties : l’Europe représentée par ses instances bruxelloises et la Ligue des États Arabes. Ce « Dialogue » était de la même nature que le « Dialogue Nord-Sud » mais, à la différence de ce dernier, il ne concernait que l’Europe et le monde arabe. Cette fois-ci encore, ce fut un échec parce que ses initiateurs français – le Président Georges Pompidou et son ministre des affaires étrangères Michel Jobert – n’étaient plus là à partir de 1974 (décès de G. Pompidou et élection de V. Giscard d’Estaing). François Mitterrand, élu en 1981, n’y croyait pas.

D’autres causes ont concouru à cet échec : les divisions de la partie arabe et l’opposition des États-Unis.

  • La Ligue des États arabes n’est pas une organisation supranationale. Elle est le reflet fidèle de la fragmentation du « Monde arabe ». La discorde a très vite prévalu et cette partie arabe s’est trouvée dans l’incapacité d’articuler ne serait-ce qu’un intérêt commun.
  • Il y a eu aussi l’hostilité des États-Unis qui ne voulaient pas la réussite de cette tentative de rapprochement des deux rives. Michel Jobert rapporte dans son livre L’Autre Regard les propos du chef de la diplomatie américaine Henry Kissinger : « Il me disait qu’il se mettrait en travers de cette tentative et qu’il la ferait échouer». H. Kissinger et le Président Nixon pouvaient compter sur la Grande-Bretagne et sur l’Arabie saoudite pour être les relais de cette politique négative. Washington a obtenu que ne soient pas abordés ni les questions relatives à l’énergie ni le conflit israélo-arabe qui étaient pourtant au centre des préoccupations des parties au « Dialogue ».
  • L’Europe et le monde arabe ont ainsi démontré qu’ils n’avaient pas d’existence autonome, victimes d’eux-mêmes, parce que divisés et dépourvus d’une volonté politique.

C’est là l’essentiel de ce qui différencie velléité et volonté.

D’autres initiatives ont été prises, toujours par l’Europe, en direction du « Sud ».

Sont-elles de nature différente des précédentes ? Ont-elles tiré les leçons de l’expérience ? Ont-elles tenu compte du conseil d’André Malraux qui disait à propos de la vie en général : « Il faut transformer l’expérience la plus large possible en conscience » ?

Le partenariat, une défaillance de la méthode et de la volonté

L’Europe a proposé lors de la Conférence de Barcelone en novembre 1995, le partenariat euro-méditerranéen.

Il s’agissait d’une approche structurée, globale et s’inscrivant dans la durée. Elle comprenait trois corbeilles (ou domaines) : la politique et la sécurité, l’économie et la culture. Le but était de créer un vaste espace de libre-échange, une zone de « prospérité partagée ».

Un autre intérêt de cette initiative réside dans l’implication des sociétés civiles, parties au partenariat au même titre que les États. Mais on a négligé le lien pourtant évident entre sécurité et développement. Il a fallu attendre le Sommet de Malte en 1997 pour que les pays du Sud fassent admettre cette relation aux pays européens.

Dix années après le lancement de ce projet, une Conférence s’est tenue en 2005 à Barcelone pour cet anniversaire. La plupart des chefs d’État du Sud ne s’y sont pas rendus. Ils entendaient ainsi exprimer leur déception. Ils reprochaient à l’Europe d’être intéressée uniquement par les problèmes d’immigration et de sécurité et de négliger l’aide au développement et la question israélo-palestinienne. S’agissant de l’aide au développement, lorsque l’Europe consacrait 10 dollars au profit de l’Europe centrale et orientale, elle investissait 1 dollar en faveur du partenariat de Barcelone. S’agissant de la question palestinienne, il convient d’avoir à l’esprit que Barcelone n’a été possible que dans le contexte des accords israélo-palestiniens signés à Oslo en 1993, porteurs – du moins le croyait on – d’espoir de règlement équitable et définitif de ce conflit. Mais le Premier ministre I. Rabin a été assassiné par un extrémiste israélien et la droite représentée par B. Netanyahou et les partis religieux se sont opposés avec véhémence et virulence aux accords d’Oslo. Du côté palestinien, la déception est devenue désespoir, ce qui a relancé le recours au terrorisme en même temps que Tel Aviv poursuivait sa politique de colonisation de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est, occupées militairement par Israël depuis 1967. Entre 1993 – accords d’Oslo – et la première « Intifadah » en 2000, le nombre de colons et de colonies a doublé dans les territoires occupés sans que la communauté internationale ne réagisse.

Finalement, le partenariat euro-méditerranéen a été abandonné après l’élection de Nicolas Sarkozy en 2007. Son conseiller Henri Guaino l’a convaincu qu’il fallait proposer autre chose : « l’Union méditerranéenne ».

Cette proposition, dès le départ, a souffert d’un manque de discernement et de maladresses : les pays européens non riverains de la Méditerranée n’ont pas été invités à en faire partie. Cela les a fortement contrariés , en particulier l’Allemagne qui a soupçonné la France de vouloir l’exclure afin de se constituer une zone d’influence en Méditerranée. L’initiative française s’est faite sans concertation avec les pays du Sud à qui l’on proposait ce projet, sans expliquer ce qu’il adviendrait du processus de Barcelone. L’UM devait concerner la dépollution de la Méditerranée, l’accès à l’eau, le développement de l’énergie solaire, la sécurité maritime. C’étaient de grands axes, sans détermination de projets concrets qui devaient être identifiés plus tard. Or, quelle était l’urgence au Sud ? Elle était de rétablir la confiance dans un lendemain meilleur. Pour ce faire, il aurait fallu proposer un projet conçu après concertation, avec la certitude de résultats concrets à court terme, puis à moyen terme, et enfin à long terme.

Afin de corriger certaines de ces erreurs, N. Sarkozy modifia une partie de son approche : les pays européens non riverains de la Méditerranée furent intégrés dans la démarche, et l’Union Méditerranéenne devint l’« Union pour la Méditerranée » (UpM), avec un secrétariat permanent situé à Barcelone afin de contenter l’Espagne.

Si l’on dresse le bilan de cette initiative démarrée en 2008, on ne peut que faire un constat : elle a échoué et plus personne ne se réfère à l’UpM…

De tous les projets lancés par l’Europe, un seul donne satisfaction à ceux qui y participent : le « 5+5 », initiative française lancée en 2003 pour pallier les insuffisances du volet politique et sécurité du Partenariat de Barcelone. Y participent la Tunisie, l’Algérie, le Maroc, la Mauritanie, la Libye, le Portugal, l’Espagne, la France, l’Italie et Malte. Cela ne couvre que le bassin occidental de la Méditerranée, afin de s’éloigner du Moyen-Orient et de ses complexités. Les domaines de coopération sont entre autres la surveillance maritime, la protection civile et la sécurité aérienne.

La plupart des initiatives, démarches, projets, ont échoué parce qu’il n’y a eu ni concertation, ni étude de faisabilité. La méthodologie de conduite de projet a été ignorée. Elle consiste, en particulier, à identifier la nature des problèmes, à fixer des objectifs à atteindre, mais des objectifs réalistes, stimulants, suscitant l’adhésion. A cet égard, il convient d’avoir à l’esprit la phrase de Sénèque : « Celui qui ne sait pas vers quel port il se dirige, ne trouve pas de vent favorable »…

*        *

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Le dernier mot reviendrait-il à l’amiral Américain A. Mahan qui affirmait : « La Méditerranée appartiendra à un seul maître, tombera sous l’hégémonie d’une puissance dominante qui poussera ses avantages dans toutes les directions ou sera le théâtre d’un combat permanent »…

Il n’y a pas de fatalité en la matière si les pays qui en sont les riverains prennent conscience de l’existence d’intérêts vitaux communs et s’ils traduisent cette prise de conscience par des actions concertées et solidaires.

Elections européennes : le nouveau visage de l’UE

Le Parlement européen.
Tous droits réservés.

Du 23 au 26 mai, les électeurs des 28 pays de l’Union européenne étaient appelés à se rendre aux urnes pour élire les nouveaux députés du Parlement européen. Si le taux de participation a atteint un niveau historique, déjouant les sondages, les résultats du scrutin annoncent une Union européenne fragmentée entre différents partis politiques.

Pour la première fois depuis 1979, le bloc de centre droit (PPE) et celui des sociaux-démocrates (PSE) perdent leur majorité. L’influence des partis traditionnels a diminué au profit de nouvelles formations qui prennent de l’essor, en particulier les partis libéraux, eurosceptiques et écologistes. S’agissant des pays méditerranéens, aucune tendance générale ne peut être dégagée. En Grèce, Alexis Tsipras sort perdant du scrutin, son parti Syriza étant arrivé 9 points derrière son principal rival de droite. Face à ce résultat, le Premier ministre grec a appelé à des élections législatives anticipées. A Malte, le parti travailliste dont est issu le président remporte la victoire, comme le prévoyaient les sondages, comme en Espagne et au Portugal. Dans l’autre Etat insulaire, les conservateurs chypriotes sont arrivés en tête. En Slovaquie, le parti de la présidente a remporté les élections. En Italie, La Ligue de Matteo Salvini, ministre de l’Intérieur est arrivée en tête.

Le résultat des élections influe sur la nomination du président de la Commission. Dans un souci de démocratisation, l’UE avait retenu, depuis le Traité de Lisbonne, le principe selon lequel le parti ayant obtenu le plus de suffrage propose le président de la Commission. Mardi 28 mai, les chefs d’Etat des 28 membres de l’UE se sont donc réunis afin de discuter des potentiels prétendants. Le conservateur allemand Manfred Weber, leader du PPE, qui demeure le parti le plus puissant, figure logiquement en tête des candidats postulant à la succession du Luxembourgeois Jean-Claude Juncker. Ayant fait toute sa carrière politique au service de l’Union européenne, il souffre cependant d’un manque de notoriété, n’ayant jamais participé à un gouvernement. Malgré le soutien de Berlin, sa candidature est affaiblie par le recul du PPE et la concurrence d’autres candidats. Parmi eux, est pressenti le social-démocrate néerlandais Frans Timmermans, actuel premier vice-président de la Commission. Pour autant, le PSE subit, à l’instar du PPE, un revers et Frans Timmermans, jugé trop technocrate, est critiqué en Europe de l’Est. Le camp des libéraux, qui a progressé lors des dernières élections, soutient la Danoise Margrethe Vestager qui a su ces dernières années, s’imposer dans le paysage européen. A l’issue du scrutin, cette dernière a déclaré : « Le monopole du pouvoir est brisé. Une coalition de ceux qui veulent avancer est plus que nécessaire ». Elle serait d’ailleurs la première femme de l’histoire à occuper le poste de président de la Commission qui a vu se succéder 13 hommes depuis 1958. Enfin, le quatrième candidat potentiel est Michel Barnier. Ce Français, qui semble avoir le soutien de Paris, est membre du PPE et bénéficie d’une grande expérience à la fois européenne et nationale. Il s’est notamment illustré en tant que négociateur en chef de l’UE pour le Brexit.

Outre la montée des partis populistes eurosceptiques et la percée des partis écologistes, cette nouvelle configuration du Parlement européen pourrait permettre des débats moins figés donnant lieu à une recherche de la majorité pour chaque texte proposé. Du même fait, les conservateurs et les socialistes n’ayant plus autant de poids qu’auparavant, pourraient se rapprocher des partis centristes et des Verts dans le dessein de constituer de nouvelles alliances.

 

Volodymyr Zelensky, un espoir pour l’Ukraine ?

Volodymyr Zelensky. Tous droits réservés.

Dans son premier discours devant le Parlement, le nouveau président ukrainien Volodymyr Zelensky a souhaité passer un message d’espoir et de rassemblement aux Ukrainiens.

Il a tout d’abord confirmé l’attachement de l’ancienne république socialiste soviétique à l’Europe, qualifiée de « rêve commun ». Cet attachement s’est concrétisé par la rencontre le même jour avec Maroš Šefčovič, vice-président de la Commission européenne chargé de l’énergie. Il s’est ensuite adressé aux 65 millions d’Ukrainiens, tous égaux, qu’ils vivent à Luhansk, Odessa ou Kharkov. Il a en particulier fait appel à la diaspora, lui demandant de revenir en Ukraine, non pour visiter le pays, mais pour « rentrer à la maison » et apporter « ses connaissances, son expérience et ses valeurs ». Citant en exemple les Islandais pour leurs exploits durant le championnat d’Europe des Nations, les Israéliens pour la défense de leur pays, les Japonais pour leur technologie ou les Suisses pour leur capacité à vivre ensemble malgré leurs différences, il a appelé de ses vœux l’avènement d’une « nouvelle ère » où l’Ukraine cumulerait toutes ces qualités.

La situation dans le Donbass n’a pas été occultée par Volodymyr Zelensky, d’origine russophone, qui a souhaité rassembler tous les Ukrainiens autour d’une « douleur commune ». Il a affiché sa volonté d’obtenir dès que possible un cessez-le-feu, affirmant être prêt à « perdre son poste » pour que cesse « la mort des héros ». Se déclarant ouvert au dialogue, il a insisté, en russe, s’adressant ainsi indirectement à Vladimir Poutine, sur la nécessité de libérer tous les prisonniers, ce qui constituerait une « première étape idéale ». Reprochant à son prédécesseur de ne rien avoir fait pour que les habitants du Donbass se sentent ukrainiens et comprennent qu’ils ne sont pas des étrangers, il s’est également moqué de la facilité accordée à ces habitants pour obtenir la nationalité russe, estimant que les Ukrainiens l’étaient par le cœur, « peu importe qu’ils possèdent dix passeports différents ».

Le Président ukrainien est également revenu sur les raisons principales ayant conduit 73  % des électeurs à lui accorder leurs suffrages. Soulignant la situation économique difficile du pays, il a directement critiqué le gouvernement, accusé de juste répondre « il n’y a rien que nous puissions faire ». Reprenant la thématique qui l’a conduit au poste suprême, Volodymyr Zelensky a demandé à ses membres de laisser leur place « à ceux qui pensent aux prochaines générations et non aux prochaines élections ». Achevant son intervention dans une ambiance glaciale [« Vos applaudissements sont plutôt légers… Je suppose que tout le monde n’apprécie pas ce que je dis ? Dommage, car ce n’est pas moi, mais le peuple ukrainien qui le dit »], le Président a demandé aux parlementaires d’approuver les lois supprimant l’immunité parlementaire et criminalisant l’enrichissement illégal, mais aussi de provoquer la démission du chef des services de sécurité, du Procureur général et du ministre de la défense, avant d’annoncer sa décision de dissoudre le Parlement et de convoquer de nouvelles élections.

L’Ukraine était également à l’ordre du jour à New-York, où la Russie avait demandé une réunion d’urgence du Conseil de sécurité des Nations Unies, qui ne s’est pas tenue par suite de l’opposition de six délégations, dont la France. Son représentant s’est opposé à une séance qui se serait tenue « le jour même de l’investiture du nouveau Président ukrainien ». La Russie avait motivé cette réunion par la promulgation le 15 mai 2019 par Petro Poroshenko d’une législation imposant la langue ukrainienne comme langue officielle de l’Ukraine. Cette loi avait déjà fait l’objet d’un débat au Conseil de l’Europe, la commission de Venise s’étant prononcée contre un projet qui déniait le droit des minorités, alors que c’est la question de la langue qui est à l’origine du conflit en Ukraine.