MODULE I: Comprendre l’Afrique
Session 3: L’Afrique centrale et australe
Le troisième séminaire consacré à l’Afrique centrale et australe de la Session des Hautes Etudes Géopolitiques Africaines s’est tenu les 19 et 20 mars.
La première journée s’est ouverte avec l’intervention de Monsieur Patrick Ifonge, expert des enjeux africains, éditeur et auteur d’une douzaine d’ouvrages, cofondateur du think tank Thinking Africa et aujourd’hui à la tête du CERECK (Centre de recherche sur le Congo-Kinshasa). Il a analysé le conflit en République démocratique du Congo comme une guerre insidieuse et durable, souvent présentée comme limitée à l’est du pays mais relevant en réalité d’une logique globale de prédation liée au contrôle des ressources stratégiques. Il a décrit une guerre de basse intensité menée par proxys, dans un contexte de rivalités internationales, notamment entre les États-Unis et la Chine, pour l’accès aux minerais essentiels à la transition énergétique. L’intervenant a également insisté sur l’affaiblissement progressif de l’État congolais, marqué par la fragilisation des institutions, la corruption des élites et la perte de souveraineté, soulignant que la sortie de crise suppose à la fois justice, maîtrise des ressources nationales et reconstruction politique et intellectuelle du pays.
La matinée s’est poursuivie avec une présentation du Dr Niagalé Bagayoko sur les organisations régionales, notamment la Communauté économique des États de l’Afrique centrale. Le Conseil de paix et de sécurité de cette communauté (COPAX) vise à permettre une réaction préventive, rapide et efficace face aux crises et conflits dans la région. Les États membres se sont également engagés, par le Pacte de non-agression de 1996 et le Pacte d’assistance mutuelle adopté à Malabo, à respecter la souveraineté et l’intégrité territoriale de chacun et à s’apporter mutuellement assistance en cas de menace ou d’agression. D’autres structures, comme la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC) viennent compléter ce dispositif régional. Cependant, malgré la densité de ces cadres institutionnels, leur efficacité reste limitée. Plusieurs facteurs expliquent cette situation, notamment le recours fréquent à des stratégies indirectes et à des acteurs proxys, la multiplicité des structures régionales ainsi qu’une crise plus large du multilatéralisme en Afrique subsaharienne.

Pour la deuxième partie de la journée de séminaire, la présentation a porté sur les dynamiques conflictuelles et les crises climatiques. Le Dr Ladji Ouattara (enseignant à l’INALCO, à l’Université d’Évry Paris-Saclay et à l’Université Abdou Moumouni de Niamey ), a montré que le changement climatique agit comme un « multiplicateur de menaces » en Afrique centrale et australe, aggravant les conflits, les tensions sociales et les déplacements de populations. Il a souligné la forte vulnérabilité de cette région, où les effets du climat impactent directement la paix et la sécurité. Sa présentation a également mis en avant le rôle du Bureau régional des Nations Unies pour l’Afrique centrale (UNOCA), qui soutient les États à travers l’analyse des risques, le renforcement des capacités et la promotion de réponses inclusives. Enfin, son intervention a insisté sur la nécessité de politiques fondées sur des données fiables, de renforcer la résilience des populations les plus fragiles, de développer des partenariats à toutes les échelles et de poursuivre la recherche afin de mieux faire face à ces défis.

Enfin, la première journée s’est conclue avec l’intervention de Francis Kpatindé (ancien rédacteur en chef à Jeune Afrique, ancien chef de service au journal Le Monde et ex-porte-parole du HCR) qui a proposé une lecture des enjeux électoraux. Il a mentionné la longévité exceptionnelle de Teodoro Obiang Nguema Mbasogo au pouvoir en Guinée équatoriale depuis 1979. L’intervention a également mis en lumière certaines spécificités régionales, notamment en Afrique australe, où l’on observe davantage un renouvellement des figures politiques qu’une véritable alternance, malgré des avancées comme la présence de femmes cheffes d’État, en particulier en Namibie. Enfin, il a présenté l’Afrique centrale comme un espace « faussement stable », avertissant que les évolutions à venir pourraient provoquer de véritables bouleversements. Il a rappelé qu’il s’agit de la zone du continent où l’on compte le plus de septennats, et a évoqué des risques d’instabilité, notamment au Gabon.
La deuxième journée a commencé par une présentation de Monsieur Thierry Vircoulon (chercheur associé à l’IFRI) sur la République Centrafricaine. Son intervention a retracé la dégradation progressive de l’État en République centrafricaine depuis 1960, aboutissant à l’effondrement de 2013, conséquence d’institutions fragiles et d’une armée politisée mais peu opérationnelle. Il a montré que la crise, marquée par l’intervention française, les conflits entre Séléka et anti-balaka et le déploiement de la MINUSCA, a durablement déstabilisé le pays. L’analyse a également mis en évidence le rôle croissant de la Russie depuis 2017, dans la sécurité et le maintien du régime. Enfin, il a souligné le paradoxe centrafricain : un État failli qui perdure grâce à l’externalisation de sa sécurité, à sa criminalisation et aux intérêts étrangers, contribuant au maintien au pouvoir de Faustin-Archange Touadéra.

Concernant la présence russe dans la sous-région, le Dr Moussa Bobbo (spécialiste du lac Tchad), a présenté aux auditeurs un panorama de cette influence. Il a replacé cette présence dans la continuité du soutien soviétique aux mouvements de libération, avant d’en détailler les différentes dimensions en République centrafricaine, pays africain où l’ancrage de la présence de Wagner est le plus fort. Il a également évoqué une présence en République démocratique du Congo, ainsi que l’intérêt croissant de la Russie pour Sao Tomé-et-Principe, illustré par la signature d’un accord militaire en avril 2024.
Enfin, cette troisième session s’est conclue avec l’intervention de Djenabou Cissé, (chargée de mission au CAPS) qui a présenté la présence chinoise en Afrique centrale et australe. Elle a montré que cette relation repose principalement sur des enjeux économiques et d’accès aux ressources, notamment dans le cadre des « nouvelles routes de la soie », avec des partenariats sans conditionnalité politique. Toutefois, elle reste marquée par des déséquilibres, notamment un déficit commercial et une dépendance aux matières premières. Elle a également souligné l’évolution de la stratégie chinoise, désormais plus diversifiée et intégrant des dimensions sécuritaires discrètes. Enfin, elle a insisté sur la nécessité de dépasser un modèle fondé sur l’échange de ressources contre produits manufacturés pour construire une relation plus équilibrée.
