La guerre contre l’Iran à l’intersection des rivalités globales et régionales

La guerre déclenchée par les Etats-Unis et Israël contre l’Iran le 28 février 2026 s’inscrit à la fois dans le champ des rivalités entre acteurs globaux (Etats-Unis, Chine, Russie), et dans le champ des rivalités régionales entre les quatre principaux acteurs du Moyen-Orient que sont Israël, l’Iran, la Turquie et l’Arabie Saoudite.

En dépit d’une méthode déconcertante qui peut donner l’impression d’une improvisation, Donald Trump déroule une stratégie clairement présentée dans la National Security Strategy (NSS) promulguée au début de cette année.

Conformément à la priorité affichée dans ce document, le président américain est intervenu militairement (Venezuela) et à menacer d’intervenir (Groenland, Cuba) dans l’optique de sécuriser l’environnement proche des Etats-Unis dans le cadre de sa doctrine « Donroe ».

Dans sa rivalité avec les deux autres acteurs globaux, pour assurer à moindre frais son ascendant, Washington cherche à neutraliser préventivement les proxys de la Russie et de la Chine, tout en créant des dilemmes stratégiques pour Moscou et Pékin afin de les forcer à définir leurs priorités stratégiques (l’Ukraine ou le Moyen-Orient pour l’un, Taïwan ou l’approvisionnement en hydrocarbure pour l’autre). A l’égard de la Russie, le maintien d’un cycle de négociations sur l’Ukraine lui permet d’exercer des pressions à la fois sur Moscou et sur les Etats européens. L’opération en Iran se comprend notamment dans une stratégie destinée à contraindre la Chine. Les Etats-Unis visent à résoudre dans un coup de poker particulièrement risqué plusieurs foyers de frictions susceptibles de les affaiblir, afin d’aborder en position de force, dans un second temps, les foyers de tensions plus cruciaux que sont Taïwan et la Corée du Nord en Asie.

En intervenant militairement en Iran et en cherchant à renverser son régime, les Etats-Unis offrent une diversion bienvenue au Kremlin qui peut se concentrer sur sa guerre en Ukraine. Ils coupent cependant un accès crucial aux mers chaudes pour la Russie tout en asséchant son approvisionnement en drones iraniens. Mais surtout, en neutralisant ponctuellement les ressources pétrolières iraniennes et en suscitant par ricochet le blocage du détroit d’Ormuz et des frappes iraniennes de rétorsion contre les infrastructures énergétiques des monarchies du Golfe, la Maison Blanche provoque à la fois une flambée des prix des hydrocarbures et une réduction des approvisionnements destinées à faire pression sur Pékin. Les Etats-Unis espèrent ainsi neutraliser durablement une menace régionale, venger les humiliations infligées par le régime depuis 1979, et en démontrant l’extrême prudence des dirigeants chinois, affermir leur mainmise sur le Moyen-Orient qui demeure la principale source d’approvisionnement en hydrocarbures de l’Asie et de la Chine, tout en renforçant leur levier pour influencer les prix du pétrole et du gaz naturel.

Au niveau régional, cette guerre modifie les rapports de force entre les quatre acteurs les plus influents du Moyen-Orient. Israël cherche à éliminer durablement l’existentielle menace iranienne en détruisant les programmes nucléaire et balistique de Téhéran, en affaiblissant au maximum le régime et en créant les conditions permettant un soulèvement populaire. Après avoir enrayé le programme nucléaire et réduit à la portion congrue le programme balistique, Israël semble désormais frapper en priorité l’appareil répressif. En parallèle, Israël profite de cette séquence pour frapper et affaiblir au maximum le Hezbollah au Liban, sachant que les dirigeants libanais ne sont pas en mesure de prendre l’ascendant sur la milice chiite pro-iranienne. Pour espérer parvenir à ses fins, Israël a besoin de sécuriser ses approvisionnements en munitions sophistiquées, mais aussi de convaincre les Etats-Unis de poursuivre les frappes le plus longtemps possible.

Pour l’instant, le régime iranien résiste et montre sa résilience. Son exécutif a été très largement décapité, mais il a été remplacé. Ses forces aériennes, antiaériennes et navales ont été décimées. Ses centres de commandement ont été désorganisés, mais sa stratégie « mosaïque » lui permet de poursuivre le combat de manière très décentralisée. Même si elle a été considérablement réduite par les frappes américaines et israéliennes, la capacité de riposte iranienne demeure réelle et porte politiquement. Les survivants du régime, qui n’ont plus rien à perdre, font durer le conflit et l’étendent au maximum pour en élever le coût politique pour Donald Trump et Benjamin Netanyahou en misant sur la lassitude de l’opinion publique américaine très largement hostile à cette guerre. Même si les Etats-Unis et Israël déclarent un cessez-le-feu, les dirigeants iraniens paraissent déterminés à poursuivre les hostilités, même à faible intensité. Ils cherchent ainsi à démontrer que ce seront eux qui décideront du moment de l’arrêt de la guerre.

Les monarchies du Golfe apparaissent comme les grandes perdantes de ce conflit qui dévoile leurs très grandes vulnérabilités et la fragilité de leurs modèles sécuritaire et économique qui devront être repensés une fois les hostilités terminées. L’Arabie Saoudite, qui dispose d’une taille et d’une masse critique suffisante en termes démographique et économique, devrait s’en sortir mieux que les autres monarchies du Conseil de Coopération du Golfe.

La Turquie, enfin, pourrait tirer avantage de l’affaiblissement de ses trois rivaux régionaux, à condition de ne pas se laisser entraîner dans ce conflit et de jouer intelligemment ses cartes pour renforcer discrètement ses positions au Moyen-Orient et à sa périphérie.

Si Trump perd son pari et si les Etats-Unis sortaient affaiblis et ostracisés de cette guerre qu’ils ont déclenchée, une place existerait pour les autres acteurs. La France qui a honoré ses obligations défensives à l’égard de ses alliés régionaux, sans s’impliquer offensivement, aurait alors une carte à jouer.

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Par Imad KHILLO : Maître de conférences de droit public à Sciences Po Grenoble, UGA, CERDAP². Codirecteur du séminaire de recherche « Construction nationale et religions en Méditerranée » au Collège des Bernardins. Résumé À partir du déclenchement du conflit...

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