Ukraine: après un mois de guerre, les Russes ont-ils pu perdre 10 000 hommes?

Retrouvez l’article d’Anais Morane paru le 23 mars 2022 dans Libération.

Le nombre de soldats russes tués depuis le début de l’invasion de l’Ukraine par la Russie varie fortement selon les sources. Ils se compteraient cependant en milliers, trahissant de vraies failles dans la stratégie militaire du Kremlin.

Des hommes sont venus déterrer le corps d’un soldat russe enterré par des villageois à Voznessensk, en Ukraine, le 15 mars 2022. (William Keo/Magnum Photos pour Libération)

Bourde ou piratage ? Lundi 20 mars, le média pro-kremlin Komsomolskaïa Pravda (KP) annonçait sur son site que «les forces armées russes ont [enregistré la mort] de 9 861 personnes, et [que] 16 153 personnes ont été blessées». Une information, sourcée ministère russe de la Défense, qui a disparu quelques minutes à peine après sa publication, KP affirmant dans la foulée avoir été victime d’un hacker. Selon notre correspondant à Moscou, le chiffre semble pourtant avoir été donné à la journaliste de KP lors d’un point presse des autorités, réservé aux médias russes. Près d’un mois après l’attaque de l’Ukraine par la Russie, le 24 février, l’incertitude demeure donc quant aux pertes humaines subies par l’armée russe. Seul chiffre communiqué officiellement par le Kremlin, le 2 mars, soit au début de la guerre : celui de 498 soldats tués. Un bilan non réactualisé depuis, et qui reste très éloigné des plus de 15 000 morts russes avancés par les autorités ukrainiennes, mardi. Les services américains, de leur côté, parlent de plus de 7 000 soldats russes tués après trois semaines de combat, selon le New York Times, qui précise : «Avec plus de 150 000 soldats russes actuellement impliqués dans la guerre en Ukraine, les pertes russes, en incluant les 14 000 à 21 000 blessés estimés, sont proches [de 10 %]».

«Tendance naturelle à surestimer les pertes»

Alors 7 000, 10 000 ou 15 000 morts ? Interrogé par CheckNews, l’analyste Vincent Tourret, de la Fondation pour la recherche stratégique, estime que le bilan de 7 000 décès établi par les services américains est un chiffre «conservateur». «Il s’agit des pertes observables. Ils identifient par exemple un char détruit et en estiment le nombre d’occupants, explique-t-il. Cela reste donc approximatif.» Quant au chiffre avancé par les Ukrainiens, «il est sans doute un peu surévalué, mais il n’est pas si fantaisiste, contrairement à ce que l’on pouvait penser jusqu’ici des bilans livrés par l’armée ukrainienne depuis le début du conflit».

L’historien et militaire Michel Goya, de son côté, privilégie le bilan américain : «Le chiffre ukrainien me paraît surestimé, celui du Pentagone doit être plus proche de la réalité. Moi j’étais sur environ 200 morts par jour au début du conflit, donc à peu près 5 000 morts actuellement.» Une analyse partagée par Pierre Razoux, historien et directeur académique de la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques (FMES), qui estime le bilan humain «deux fois inférieur, au moins», aux données ukrainiennes. «L’histoire des conflits armés nous montre que la tendance naturelle, pendant une guerre, est de surestimer très largement les pertes, développe-t-il. En pleine guerre de l’information, les Russes, les Ukrainiens, les Américains, ont tous leur carte à jouer, des agendas propres et des intérêts à manipuler les chiffres, notamment en faisant fuiter des statistiques qui seront largement relayées dans la presse.»

Le chercheur Edouard Jolly, de l’Institut de recherche stratégique de l’école militaire (Irsem), refuse pour sa part de se prononcer sur un bilan précis. «Il est déjà difficile d’établir un chiffre une fois les conflits terminés, alors quand ils ont lieu, c’est encore plus périlleux.» Un nombre, cependant, est susceptible d’éclairer, selon lui, l’importance des pertes côté russe, c’est celui des généraux morts au combat – entre trois et six selon les sources. «Quand vous avez autant de généraux tués, c’est que proportionnellement, au niveau des troupes, les pertes peuvent être conséquentes.» A moins, ajoute-t-il, que «ces généraux aient reçu l’ordre de monter en première ligne afin de montrer l’exemple aux troupes». Quoi qu’il en soit, «parler de milliers de morts pour les Russes, que ce soit 3 000, 7 000 ou 15 000, c’est déjà énorme».

«Le sentiment d’une impréparation totale»

Comment expliquer des pertes aussi importantes en si peu de temps ? «Quand Poutine parle d’une “opération spéciale”, on peut le prendre au pied de la lettre, avance Tourret. C’est-à-dire que les Russes avaient réellement envisagé une opération commando à Kyiv, avec des forces d’élite chargées de renverser en quelques jours le gouvernement ukrainien, suivies de troupes dont la fonction était d’occuper le territoire, mais pas forcément de combattre. Je pense notamment à la 41e armée, qui était davantage destinée à occuper des places, des villes, et que l’on voit se déplacer en colonnes, de façon très peu protégée. Ce qui les a rendus vulnérables face à une armée ukrainienne qui avait très bien préparé le terrain.» Plus globalement, «on a assisté à l’arrivée de troupes russes avançant en paquets, comme si elles évoluaient en temps de paix. Cela donne le sentiment d’une impréparation totale, du moins pour les troupes du nord-est», ajoute Vincent Terret.

«Les Russes ne sont clairement pas bons, Ils ont connu beaucoup de pertes aux premiers jours de la guerre avec leurs unités d’élites, notamment à Hostomel, et derrière, l’infanterie motorisée est bien plus médiocre, confirme Michel Goya. Les Ukrainiens, de leur côté, sont souvent à l’initiative et les prennent par surprise, dans le cadre de combats rapprochés. Certes, les Russes compensent avec leur puissance de feu, mais il y a beaucoup de petits combats et c’est souvent celui qui tire le premier qui cause des pertes, en l’occurrence les Ukrainiens.»

«Les Ukrainiens ont l’avantage de la position défensive, surtout en zone urbaine, ce qui oblige ceux qui attaquent à avoir sept à huit fois plus d’hommes en face, abonde Edouard Jolly. On le voit d’ailleurs, les Russes, dans la plupart des cas, restent fixés autour des villes.» Comme cela a déjà été observé depuis le début du conflit, les Russes connaissent également de gros problèmes logistiques, «générés en partie par la corruption dans l’armée». Selon Edouard Jolly, «il semblerait aussi que pour garder l’effet de surprise, la décision d’intervenir en Ukraine ait été gardée secrète à un très haut niveau, ce qui a pu rendre difficile, ensuite, la planification opérationnelle et sa transmission à tous les niveaux de la hiérarchie militaire russe». Un handicap d’autant plus dommageable qu’une «opération de cette envergure, avec plusieurs divisions, demande beaucoup de coordination, et que cela n’a pas été fait depuis longtemps dans l’armée russe». Les Russes, enfin, «n’ont toujours pas acquis une supériorité aérienne totale, ce qui entrave les évacuations sanitaires et les oblige à procéder à des bombardements à haute altitude, donc imprécis».

La guerre la plus coûteuse pour les Russes depuis 1945?

D’un conflit «éclair» voulu par la Russie, l’opération a en réalité basculé dans une «guerre à haute intensité», résume l’historien Pierre Razoux, exigeant une sollicitation maximale de la puissance de combat de chaque camp. Le niveau des pertes humaines russes, «comparable à celui des Ukrainiens», selon lui, correspond précisément aux conséquences de ce type de guerre. «Une attaque tous azimuts où vous tentez de conquérir et donc d’aller au contact, de prendre position et où vous prenez un maximum de risques, décrit le chercheur. C’est extrêmement coûteux pour l’attaquant, mais aussi pour le défenseur.» En cela, le conflit actuel en Ukraine rappelle les pertes des guerres israélo-arabes, tout particulièrement celle de la guerre du Kippour d’octobre 1973, mais aussi de la guerre Iran-Irak des années 80, ou encore celles de Syrie (depuis 2013) et du Haut-Karabakh en 2020. Avec un «ratio entre les pertes et les forces engagées de 15 à 25 %», explique-t-il. «Par exemple, durant les trois semaines de la guerre du Kippour, les Israéliens ont perdu 3 000 hommes, 850 chars et 140 aéronefs et les armées arabes, qui étaient à l’offensive, ont cumulé 9 500 morts, retrace-t-il. On est sur ce même genre de dynamique en Ukraine.»

La Russie, par ailleurs, ne s’était plus engagée dans un conflit d’aussi haute intensité depuis la Seconde Guerre mondiale. En Afghanistan (1979-1989), 15 000 soldats ont perdu la vie, mais «c’était une guerre de contre-insurrection, donc un tout autre type de guerre où les Russes n’attaquaient pas frontalement une armée régulière», analyse Pierre Razoux. Les guerres de Tchétchénie ont aussi reposé sur un scénario de contre-insurrection, précise-t-il, faisant 5 800 morts russes lors de la première (1994-1996) et 6 000 lors de la seconde (d’août 1999 à mai 2000), dont 2 000 issus des forces spéciales et de l’intérieur. Jusqu’à aujourd’hui, ces trois guerres étaient de loin les plus coûteuses pour les Russes en termes de bilan humain depuis 1945. «En Afghanistan et Tchétchénie, le ratio de perte était d’environ cinq blessés pour un mort, rend compte l’historien. Aujourd’hui en Ukraine, même si les chiffres ne sont pas encore très précis, on est retombé à trois blessés pour un mort. Moins de blessés, cela signifie, au fond, des combats plus meurtriers. Pendant la Seconde Guerre mondiale, il y avait en moyenne 2,5 blessés pour un mort. On se rapproche de ces ratios.»

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