Turquie

La France à Chypre : de la parole aux actes

Cet article s’appuie sur le travail réalisé par les auditeurs de la 29e promotion des Sessions méditerranéennes des hautes études stratégiques de l’Institut FMES qui s’est vue confier, en guise de rapport collectif, l’étude des « Conséquences géopolitiques de l’exploitation des gisements d’hydrocarbures en Méditerranée orientale » ; rapport à paraître en septembre 2019.

Une très forte corrélation existe entre la découverte de champs gaziers « offshore» et la dégradation constatée des relations de voisinage entre certains États de la région. Ces gisements alimentent des rivalités fortement polarisées et une reconfiguration des équilibres stratégiques provoquant l’émergence d’une nouvelle donne énergétique.

La République de Chypre, au centre de ce nouveau « grand jeu », se trouve dans une position délicate au regard des ambitions énergétiques turques aujourd’hui contrariées par les ententes nouvelles (1). Cette dernière a d’ores et déjà fait montre de fermeté en éconduisant, en février 2018 de la zone économique exclusive (ZEE) chypriote qu’elle ne reconnaît pas, un bateau de forage appartenant à la société italienne ENI. Elle a lancé à dessein dans cette ZEE en juin 2019 des forages illégaux, et n’a pas hésité, par la voix de son président Recep Tayyip Erdogan, à menacer dès 2018 les différents acteurs impliqués « de représailles similaires à celles exercées sur les ennemis de la Turquie en Syrie… (sic !) » (2). Menaces maintes fois réitérées depuis. Chypre, qui a concédé les différents blocs sis au sein de sa ZEE, doit compter sur le soutien de ses partenaires traditionnels, à commencer par la France, pour en sécuriser leur prospection.

Les éléments contenus dans le discours que le président de la République a prononcé lors du MED 7 (3) qui s’est tenu à La Valette (Malte), le 14 juin dernier, vont dans ce sens : « Je veux ici redire une nouvelle fois mon entière solidarité avec Chypre et mon attachement au respect de sa souveraineté. La Turquie doit cesser ses activités illégales dans la zone économique exclusive de Chypre. L’Union européenne ne fera preuve d’aucune faiblesse sur ce sujet (4). »

Dès lors, il s’agit d’analyser en quoi cette nouvelle donne énergétique, avec son corollaire de tensions, renforce l’intérêt que la France et l’Union européenne doivent avoir pour la Méditerranée orientale, tant sur le plan diplomatique que militaire.

La Méditerranée orientale, un environnement complexe que les découvertes de gisements d’hydrocarbures tendent à réorganiser

La constitution de deux hubs énergétiques, l’un autour de la Turquie et le second autour du binôme Israël-Égypte, répond à des logiques différentes.

La Turquie est un État en « instabilité énergétique » (5). Elle importe la quasi-totalité du gaz et du pétrole qu’elle consomme et ses approvisionnements sont sécurisés auprès d’États « amis » : la Russie bien sûr, mais aussi l’Azerbaïdjan, l’Irak, jusqu’à récemment l’Iran… Ses besoins en consommation et sa position stratégique de hub vers les marchés européens favorisent le passage par la Turquie de gazoducs qui se connecteront aux marchés européens via la Grèce et la Bulgarie. Le mix énergétique doit se réaliser par le développement d’une filière nucléaire – aujourd’hui en partenariat avec les Russes, peut-être demain avec les Français – et le recours à l’énergie éolienne ; chacune de ces filières devant participer à hauteur de 10 % aux besoins du pays en électricité.

Dans le même espace, s’est formé en janvier 2019 un Forum du gaz de la Méditerranée orientale (6) qui lie désormais les principaux producteurs de la région (pour l’instant Israël et l’Égypte, demain Chypre ?), les consommateurs (l’Égypte mais aussi Israël, la Jordanie, les Territoires palestiniens, Chypre) et les pays de transit vers les marchés européens (la Grèce, l’Italie). Cela, avec une réelle stratégie d’intégration des États du voisinage (le Liban aujourd’hui) pour lesquels il est nécessaire de développer un processus de conciliation et de convergence vers les avantages que porte ce modèle « gagnant/gagnant ». Le hub accentue donc l’intégration économique régionale en permettant par exemple la signature d’un accord entre l’Égypte et Chypre (7) pour la fourniture d’électricité ; il contribue également à stabiliser l’environnement géopolitique en favorisant les négociations de paix entre le Liban et Israël, négociations nécessaires pour la délimitation de la frontière maritime et la sécurisation juridique des opérations de prospection dans les ZEE respectives. À terme, ce forum a vocation à devenir une organisation régionale dont les objectifs dépasseront certainement ceux de la simple organisation du marché régional de l’énergie.

La République de Chypre peut-elle espérer résoudre ses différends intérieurs et régionaux, grâce à la perspective de l’exploitation de ses gisements de gaz, au mieux à l’horizon 2025 ? Force est malheureusement de constater que non, tant qu’un espace de négociation n’est pas ouvert avec la communauté turque de l’île et avec Ankara. Des gages doivent rapidement être donnés par le gouvernement chypriote pour une affectation des ressources budgétaires tirées de l’exploitation gazière respectueuse des besoins de l’île et de ses communautés, Bruxelles pouvant et devant être le garant de cette juste distribution. À terme, cette garantie de juste distribution des ressources doit encourager les différentes communautés chypriotes à se retrouver autour d’une table pour finaliser le projet de réunification de l’île, déjà grandement négocié avec la complicité des Nations unies, et simplifier de facto le processus de reconnaissance par Ankara des frontières maritimes de l’île.

Quelle place la Turquie peut-elle tenir dans cet environnement ? L’exploitation des gisements de gaz en Méditerranée orientale pose désormais la question du positionnement d’Ankara face aux nouvelles dynamiques structurant la région : faut-il jouer la rivalité ou s’engager dans la complémentarité ?

La rivalité n’est pas une option dans la mesure où les deux hubs ne répondent pas aux mêmes besoins : la Turquie tire profit de sa position, tandis que le FEMG représente un marché en soi. La complémentarité est quant à elle sérieusement envisagée, notamment entre la Turquie, la Grèce et la République de Chypre, pour des raisons évidentes d’opportunité géographique visant à diminuer les coûts d’investissement et d’exploitation, et de stabilisation des relations de voisinage. La variable qui détermine le choix entre ces deux options reste le comportement des autorités turques et chypriotes, pour une moindre part.

L’Europe et la France face au spectre nationaliste turc de 2023

Les intérêts des pays membres de l’Union européenne, des compagnies de prospection pétrolière – Total et ENI au premier chef – ainsi que de la Commission européenne qui s’efforce de reconfigurer le mix énergétique, convergent avec les pays de la zone. Si les éléments de désescalade sont bien réels, que ceux-ci soient structurels comme l’imbrication de l’économie turque (dont la croissance est en berne) avec le continuum européen, ou institutionnels (ONU, Alliance atlantique, Conseil de l’Europe, OSCE…), une montée en tension orchestrée – et donc délibérée – par Ankara ne peut être exclue à l’approche du centenaire du traité de Lausanne (1923). Pour rappel, celui-ci rectifiait, après l’arrivée au pouvoir des troupes kémalistes, l’inapplicable traité de Sèvres qui dépeçait l’Empire ottoman. À l’approche de cette date, la dimension nationaliste des discours du Président turc, qui va en s’accentuant, pourrait se concrétiser par une montée en tension, comme le montre la multiplication des incidents en Méditerranée orientale. Cette stratégie vise très clairement à rechercher une rupture des équilibres régionaux, laquelle participe au rapprochement d’Ankara avec Moscou.

Sauf à trouver un accord, ce qui suppose une volonté des parties de négocier, volonté aujourd’hui inexistante, la politique visant à entraver les forages au sein des blocs contestés se poursuivra. Elle pourrait décourager des compagnies pétrolières déjà bien servies en exploration et exploitation de gisements dans la région et ailleurs de par le monde. Le torchon continuera à brûler entre, d’une part Chypre et ses partenaires (Israël, Égypte, Grèce) et, d’autre part, la Turquie. Ne pouvant se défendre elle-même et n’étant pas membre de l’Otan du fait d’un droit de veto turc, Nicosie n’a donc pas d’autre choix que de faire appel à l’Union européenne. À l’aune de la dégradation de la situation, les sept États participants au Sommet de La Valette du 16 juin 2019 ont exprimé, dans leur communiqué final, leur « profond regret que la Turquie n’ait pas répondu aux appels répétés de l’Union européenne condamnant la poursuite de ses activités illégales en Méditerranée orientale et dans la mer Égée » (…) et « manifesté leur grande inquiétude au sujet de réelles ou potentielles activités de forage au sein de la zone économique exclusive de Chypre ». Dans cette déclaration, le principe a été posé que si « la Turquie ne cesse pas ses actions illégales », « l’Union européenne demeure saisie de cette question (…) et envisage les mesures appropriées, en toute solidarité avec Chypre » (8). Ainsi, les sept États, en appellent à une implication accrue de l’Union européenne dans cette crise en gestation. L’Europe, au-delà des canaux diplomatiques classiques, devra prendre ses responsabilités comme elle l’a auparavant fait pour des conflits ne concernant pas directement son espace ; par exemple celui opposant la Russie à l’Ukraine.

Quelles réponses ?

L’Alliance atlantique se trouvant neutralisée par la présence active de la Turquie en son sein, Chypre n’aura pas d’autre choix que d’invoquer l’article 42.7 du traité sur l’Union européenne, qui fait office de clause de solidarité entre États-membres, ou le droit de légitime défense collective défini par l’article 51 de la Charte des Nations unies.

Au sein de l’UE, Paris sera alors en mesure de proposer, avec le soutien grec, une opération visant la « réassurance » de Chypre. Cette action pourrait s’inspirer, du point de vue des modalités, de l’opération de réassurance des États baltes par l’Otan, l’opération Lynx (9). Sa déclinaison opérationnelle passerait par la mise en place d’une force navale (sur le modèle de l’opération Atalante) et de forces terrestres et aériennes déployées à Chypre même. Dans ce schéma, et compte tenu du contexte et des relations entre la France et Chypre, Paris peut et doit jouer un rôle central.

En effet, ces dernières années ont vu une densification des relations entre Nicosie et Paris : une multiplication des rencontres bilatérales ces deux dernières années, la signature d’un agenda stratégique en 2016, la pré-adhésion de Chypre à l’Organisation internationale de la Francophonie et, plus récemment, un nouvel accord de défense enrichissant celui de 2007. Celui-ci a été conclu afin « d’étendre le champ des domaines de coopération prévus par l’accord de 2007, en y intégrant la formation et l’échange de connaissances et d’expériences concernant le rôle des forces armées dans le domaine de la sécurité énergétique, de la sûreté maritime, de l’alerte précoce, de l’évacuation de ressortissants et de la gestion des crises » (10). Il s’inscrit bien dans le contexte de la dégradation en cours de l’environnement stratégique en Méditerranée orientale et dans l’anticipation de la montée des tensions avec la Turquie. Dès lors, l’éventail des actions possiblement envisageables peut être large – du simple appui aux forces chypriotes à la base permanente, en passant par les facilités militaires. En dépit d’un récent démenti effectué par le ministre français de l’Europe et des Affaires étrangères, M. Jean-Yves Le Drian, à l’occasion d’une rencontre avec son homologue turc (11), il est difficile d’imaginer comment Paris pourrait rester les bras croisés si Ankara continue sa quête d’une rupture stratégique.

En effet, cette dernière vise à bousculer les équilibres régionaux, l’Union européenne envisageant très sérieusement un premier train de sanctions ciblées à l’égard de la Turquie (12).

Indépendamment de la question de l’exploitation des ressources en hydrocarbures et des tensions qu’elles engendrent, il n’en demeure pas moins que Chypre est la plateforme avancée de l’Union européenne et de la France pour appréhender la situation au Levant. C’est cette position qui justifie la présence britannique sur l’île avec des bases militaires sur des emprises dont le Royaume-Uni a l’entière propriété, et l’existence d’accords de défense (13) qui lient Chypre à la France ou à la Russie.

Le conflit israélo-libanais en 2006, la guerre contre Daech en Syrie et en Irak représentent de terribles événements qui valorisent Chypre comme le lieu de mise en place pour la Méditerranée orientale des instruments de la Politique de sécurité et de défense commune (PSDC) et de l’Initiative européenne d’intervention (IEI). Sans attendre une crise avec la Turquie, il serait judicieux de stationner une force multinationale composée de soldats français dès aujourd’hui à Chypre, mais aussi grecs et britanniques, qui pourrait à la fois sécuriser préventivement l’île, garantir la liberté de navigation dans la ZEE chypriote et servir de soutien à toute intervention humanitaire ou sécuritaire au Levant.

La crise n’étant qu’à ses débuts, la conclusion ne peut être que provisoire

A falsis principiis proficisci (la richesse vient de la mer), et le rapport de la Turquie à la Méditerranée orientale ne sont pas sans rappeler celui de la Chine avec ses mers environnantes : la présence de ces gisements de gaz fait donc du contrôle de cet espace une priorité stratégique.

Ankara, qui opère aujourd’hui un rapprochement avec Moscou, devrait jouer une partition bien différente dans les mois et années à venir. Si la République de Chypre compte s’appuyer sur le droit international et la négociation d’alliances n’incluant pas la Turquie, si aucun espace de négociation visant à une prise en considération des ambitions énergétiques turques ne s’ouvre, il est fort à parier qu’Ankara continuera à renforcer une rupture stratégique à laquelle l’Union européenne et la France devront répondre autrement que par des mots. Le degré de fermeté des sanctions envisagées par le dernier Conseil européen n’indique pour l’instant pas si les Européens sont prêts à un bras de fer stratégique… sans les États-Unis.

 

(1) Hicham Mourad : « Nouvelle dynamique régionale en Méditerranée orientale », dans ce numéro de la RDN.
(2) Reuters : « Erdogan met Chypre en garde contre la prospection gazière », Challenges, 13 février 2018 (www.challenges.fr/).
(3) Ou EuroMed 7 : alliance informelle de sept pays méditerranéens membres de l’Union européenne (la République de Chypre, l’Espagne, la France, la Grèce, l’Italie, Malte et le Portugal). La Croatie et la Slovénie ne sont, pour l’instant, pas invitées à se joindre à ce groupe.
(4) « Discours du président de la République – Sommet des pays du Sud de l’Union européenne », 14 juin 2019 (www.elysee.fr/).(5) Ministère de l’Économie et des Finances : « La stratégie énergétique de la Turquie », Trésor, direction générale, 20 octobre 2017 (https://www.tresor.economie.gouv.fr/).
(6) « Eastern Mediterranean countries to form regional gas market », Reuters, 14 janvier 2019 (www.reuters.com/).
(7) « Accord pour une ligne électrique sous-marine entre l’Égypte et Chypre », France-Info Afrique, 24 mai 2019 (www.francetvinfo.fr/).
(8) « Discours du président de la République – Sommet des pays du Sud de l’Union européenne », op. cit.
(9) Ministère des Armées : « Mission Lynx », 7 juin 2019 (www.defense.gouv.fr/).
(10) Sénat : « Accords France-Albanie et France-Chypre en matière de défense », 2018-2019 (www.senat.fr/).
(11) Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères : « Turquie – Conférence de presse de Jean-Yves Le Drian avec son homologue Mevlüt Çavuşoğlu », OSCE, 13 juin 2019 (https://osce.delegfrance.org/).
(12) Conseil de l’Union européenne : « Conseil européen, 20-21/06/2019 » (www.consilium.europa.eu/).
(13) Ministry of Defence of the Republic of Cyprus : « Bilateral Relations » (www.mod.gov.cy/).

 

Jean-Yves le Drian et Nicos Anastasiades, Président de la République de Chypre. Septembre 2018. Tous droits réservés.

L’influence des Frères musulmans sur la politique régionale de la Turquie – par Ana Pouvreau

Ana Pouvreau – Spécialiste des mondes russe et turc, chercheur en sciences politiques, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques. Elle est auditrice de l’IHEDN et éditorialiste à l’institut FMES.

Le président de la République de Turquie, Recep Tayyip Erdogan et l’Émir du Qatar, Cheikh Tamim Ben Hamed al-Thani. Ankara. Janvier 2018.
Tous droits réservés.

Fondée en 1928 en Egypte, par Hassan el-Banna[1], en réaction à la présence coloniale britannique dans la région, la Société des Frères musulmans appelle à la régénération de l’islam. Elle a promu, dès son origine, la réislamisation de la société égyptienne et l’instauration d’un Etat fondé sur la Charia[2]. Opposée à la laïcisation des sociétés du Moyen-Orient – à savoir, la sécularisation des institutions – et au nationalisme arabe, cette idéologie à vocation universelle, poursuit – tout comme le salafisme – un double objectif : celui du rétablissement du Califat aboli par Atatürk en 1924 et l’avènement de « l’Oumma (communauté des croyants) islamique transfrontalière »[3] à l’échelle planétaire. Progressivement, le « frérisme » est devenu un des mouvements islamistes sunnites contemporains les plus militants et les plus puissants au monde, en dépit des persécutions massives dont il a fait l’objet dans plusieurs pays depuis sa création.

L’évolution récente du mouvement depuis 2011 a fait de la Turquie, un pôle de rayonnement pour les Frères musulmans et un refuge pour ses sympathisants. L’actuel président Recep Tayyip Erdogan, a rejoint dès les années 1970, la mouvance islamiste de Necmettin Erbakan[4], fondateur du Milli Görus (« Vision nationale »), proche des Frères musulmans. Il a apporté son soutien, dès le début, à Mohamed Morsi, également issu du courant frériste et qui avait été élu président lors des élections présidentielles égyptiennes en juin 2012. Ce dernier a institué une véritable « frérisation » de l’Etat égyptien, selon l’expression de Gilles Kepel[5], dès juillet 2012. En réaction, le mouvement de protestation Tamarrod (« Rébellion »), hostile aux Frères musulmans, a provoqué, par le biais de « méga-manifestations », sa destitution[6]. Lors d’un coup d’Etat, le 3 juillet 2013, Mohamed Morsi a été renversé par l’armée égyptienne avec le soutien de l’Arabie saoudite, puis incarcéré par le nouveau pouvoir incarné par Abdel Fattah al-Sissi. Une répression implacable s’est abattue sur ses partisans, parmi lesquels plus d’un millier d’entre eux ont été tués lors des massacres de Rabaa et Nahda[7], tandis qu’une minorité a trouvé refuge en Turquie (notamment à Yenibosna, une banlieue d’Istanbul) et au Qatar[8] (à l’instar du prédicateur d’origine égyptienne et leader incontesté des Frères musulmans, Youssef alQaradawi, réfugié dans l’émirat pendant des décennies). Dans un tel contexte, la pérennité du mouvement est actuellement assurée grâce à l’action conjointe de la Turquie et du Qatar, où il est soutenu par le cheikh Tamim ben Hamad Al Thani. Cependant, depuis 2014, la pression exercée sur le Qatar par l’Arabie saoudite et d’autres États du Golfe ont conduit le gouvernement de Doha à demander à plusieurs Frères musulmans de quitter le pays. La Turquie s’est déclarée prête à les accueillir. Ce soutien turc au mouvement aura indubitablement pour effet de modeler le paysage politique et géostratégique de l’ensemble de la région.

  • La lutte des Frères musulmans pour la suprématie face au salafisme

L’influence de la confrérie dans la région a été manifeste à la suite des « printemps arabes » survenus en 2011, avec l’arrivée au pouvoir de candidats issus de partis puisant leurs racines dans l’idéologie du mouvement, tels que Ennahdha (Mouvement de la Renaissance) en Tunisie, le Parti de la liberté et de la justice en Egypte ou le Parti de la justice et du développement (PJD) au Maroc. Depuis plusieurs années, les Frères musulmans jouent également un rôle important au sein de groupes rebelles armés libyens, yéménites et syriens[9].

 

Cependant, à la suite de leur renversement en Egypte, ils se trouvent « dans la situation la plus compliquée de leur histoire », selon Stéphane Lacroix, spécialiste du monde arabe. « La maison mère, en Egypte, est en lambeaux », écrit-il. Le leadership se partagerait donc entre la Turquie et le Qatar. Dans ces deux pays, il estime qu’ « il s’est créé là-bas une sorte d’internationale frériste, avec des Egyptiens, des Turcs, des Syriens, des Libyens, etc. Ce sont les seules capitales de la région où les Frères musulmans peuvent s’exposer et tenter de s’organiser politiquement »[10].

 

Une intensification de la lutte sans merci, qui oppose les Frères musulmans à leurs adversaires soutenus de par le monde par l’Arabie Saoudite, s’annonce, « chacune œuvrant pour prendre la main sur l’Islam dans le monde arabe »[11]. Après la mort de Mohamed Morsi, le 17 juin 2019, cette évolution se confirme. Elle avait déjà été aggravée fin 2018, à la suite de l’assassinat effroyable au consulat d’Arabie saoudite à Istanbul, du journaliste saoudien, Jamal Khashoggi – qui, dans le passé, fut membre des Frères musulmans[12]– par un commando présumé de 15 agents saoudiens commandités par Riyad,

 

En soutenant le mouvement frériste, la Turquie réactive son influence non seulement dans son ancienne zone de domination ottomane, mais également dans la diaspora turque à l’étranger étant donné l’activisme de la confrérie. De plus, ce positionnement nourrit son ambition de devenir la principale force avec laquelle il faut compter au Moyen-Orient et dans le monde musulman. Les motivations du Qatar sont différentes : d’une part, ce dernier a besoin de la Turquie pour protéger sa souveraineté ; d’autre part, l’engagement du Qatar en faveur du mouvement constitue « une police d’assurance contre l’opposition politique d’inspiration religieuse dans le petit État où les Frères musulmans se sont dissous volontairement en 1999 »[13].

 

  • L’alliance turco-qatarie et la défense des Frères musulmans

Depuis 2011, la Turquie et le Qatar partagent de nombreux objectifs communs en matière de politique étrangère, qu’il s’agisse des évolutions en l’Egypte, en Libye, en Syrie et également en ce qui concerne le Hamas, issu des Frères musulmans, que les deux pays soutiennent et refusent de qualifier d’organisation terroriste. Concernant la Syrie, le journaliste turc Fehim Tastekin rappelle que les deux pays ont conjointement contribué à la formation de la branche civile de l’opposition syrienne, le Conseil national syrien (CNS), et de sa branche militaire, l’Armée syrienne libre (ASL). Lorsque cette approche s’est écartée de l’approche américano-saoudienne comme en témoigne la rivalité qui s’est développée lors du reformatage de l’opposition en coalition nationale syrienne et de l’ASL en Conseil militaire supérieur, les deux pays ont continué à se soutenir mutuellement[14].

La Turquie protège l’existence du Qatar, régulièrement menacée par l’Arabie saoudite depuis les années 1920. Pour rappel, cette dernière a rompu ses relations diplomatiques et fermé sa frontière avec l’émirat qatari en juin 2017. Depuis 2012, la Turquie et le Qatar sont liés par un accord de coopération militaire et de ventes d’armement. En 2014, cette coopération s’est étendue à l’entraînement des forces et à la possibilité de déploiements mutuels comme en a témoigné l’arrivée du premier contingent turc en octobre 2015 à Doha et la mise en place d’un commandement de forces interarmées entre le Qatar et la Turquie (Qatar-Turkey Combined Joint Force Command, QTCJFC)[15]. En 2016, était annoncée la construction d’une base militaire turque permanente au Qatar, devant permettre à la Turquie de disposer à terme d’une présence militaire d’environ 3 000 soldats dans le Golfe. En mars 2018, un accord a été signé concernant l’établissement d’une base navale turque au Qatar[16], tandis que des ventes de drones, de véhicules blindés turcs et de bâtiments de surface étaient annoncées[17].

Réciproquement, le Qatar a apporté son soutien financier à la Turquie lors de la grave crise financière qui secoua le pays en 2018.

 

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Ces développements illustrent la rivalité manifeste entre la Turquie et l’Arabie saoudite pour la prééminence au sein du monde sunnite. Et inévitablement, cette division ne peut que contribuer à exacerber les tensions dans un environnement déjà déstabilisé par l’antagonisme entre Sunnites et Chiites.

[1] Hassan el-Banna est le grand-père de l’islamologue helvético-égyptien, Tariq Ramadan.
[2] Anne-Lucie Chaigne-Oudin : « Frères musulmans », Les Clés du Moyen-Orient, 9 mars 2010. [https://www.lesclesdumoyenorient.com/Freres-musulmans.html]
[3] Alexandre del Valle, « Du mythe du Califat au totalitarisme islamiste », Atlantico, 13 juin 2016. [https://www.atlantico.fr/rdv/2729098/du-mythe-du-califat-au-totalitarisme-islamiste-alexandre-del-valle]
[4] Necmettin Erbakan (1926-2011) fut Premier ministre de juin 1996 à juin 1997, avant d’être poussé à démissionner sous la pression de l’armée.
[5] Ghada Hamrouche: “Gilles Kepel : “Tout le monde est aujourd’hui dans le “c’est de ta faute que Daech a été créé” », HuffPost Algérie, 9 novembre 2014.
[6] Benjamin Barthe : « Egypte : les apprentis sorciers de Tamarrod », Le Monde, 17 juillet 2013. [https://www.lemonde.fr/a-la-une/article/2013/07/17/egypte-les-apprentis-sorciers-de-tamarrod_3448677_3208.html]
[7] “All According to Plan -The Rab’a Massacre and Mass Killings of Protesters in Egypt”, Human Rights Watch, 12 août 2014. [https://www.hrw.org/report/2014/08/12/all-according-plan/raba-massacre-and-mass-killings-protesters-egypt]. Voir également: Nadéra Bouazza: « Égypte : la répression des «Frères» dénoncée dans un rapport accablant », Le Figaro, 13 août 2014. [http://premium.lefigaro.fr/international/2014/08/13/01003-20140813ARTFIG00289-egypte-la-repression-des-freres-denoncee-dans-un-rapport-accablant.php]
[8] En Egypte, les Frères musulmans ont été déclarés organisation terroriste fin 2013. Le parti de Mohamed Morsi, le Parti de la liberté et de la justice, a été dissout en août 2014. La confrérie est également considérée comme une organisation terroriste notamment par l’Arabie saoudite, Barhein, les Emirats arabes unis, la Russie et la Syrie.
[9] Alexandre del Valle : « Après la mort de Mohamed Morsi, quel avenir pour les Frères musulmans? », Figarovox, 20 juin 2019. [http://premium.lefigaro.fr/vox/monde/apres-la-mort-de-mohamed-morsi-quel-avenir-pour-les-freres-musulmans-20190620]
[10] Luc Mathieu, Entretien avec Stéphane Lacroix : « Les Frères musulmans sont dans la situation la plus compliquée de leur histoire », Libération, 18 juin 2019. [https://www.liberation.fr/planete/2019/06/18/les-freres-musulmans-sont-dans-la-situation-la-plus-compliquee-de-leur-histoire_1734582]
[11] Emmanuel Razavi : « Comment le Qatar est devenu le trésor de guerre de l’offensive turque pour s’imposer en nouvelle championne du monde musulman », Atlantico, 27 mars 2019. [https://www.atlantico.fr/decryptage/3569153/comment-le-qatar-est-devenu-le-tresor-de-guerre-de-l-offensive-turque-pour-s-imposer-en-nouvelle-championne-du-monde-musulman-emmanuel-razavi]
[12] Tamara Cofman Wittes: On Jamal Khashoggi, the Muslim Brotherhood, and Saudi Arabia”, Brookings Institution, 19 octobre 2019. [https://www.brookings.edu/blog/order-from-chaos/2018/10/19/on-jamal-khashoggi-the-muslim-brotherhood-and-saudi-arabia/]
[13] Bahauddin Foizee, “Shared regional agendas are stimulating the rapid rise of Turkey-Qatar cooperation”, Middle East Monitor, 1er avril 2017. [https://www.middleeastmonitor.com/20170401-shared-regional-agendas-are-stimulating-the-rapid-rise-of-turkey-qatar-cooperation/]
[14] Fehim Tastekin: “Turkey, Qatar strengthen economic ties”, Al-Monitor, 9 mai 2014. [https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2014/05/turkey-qatar-economic-ties-strengthen.html]
[15] Yunus Paksoy:  “Turkish Military in Qatar: Bonds of Mutual Trust”, Daily Sabah, 12 juin 2018. [https://www.dailysabah.com/feature/2018/06/13/turkish-military-in-qatar-bonds-of-mutual-trust]
[16] “Qatar signs Turkey naval military base agreement”, Middle East Monitor, 14 mars 2018.
[https://www.middleeastmonitor.com/20180314-qatar-signs-turkey-naval-military-base-agreement/]
[17] “Turkish defense companies clinch key deals in Qatar”, Hurriyet Daily News, 14 mars 2018. [http://www.hurriyetdailynews.com/turkey-to-build-two-training-warships-for-qatar-navy-128714]

 

 

Livraison des S-400 russes à la Turquie : une stratégie d’influence en Méditerranée…

Les systèmes russes de défense antiaérienne S-400 ont commencé à être acheminés vers la Turquie, après plusieurs jours d’incertitude sur la date de début des livraisons. La première cargaison est arrivée le vendredi 12 juillet à la base aérienne de Murted, à Ankara.

La commande de ces missiles, réalisée en septembre 2017 pour un montant estimé à 2,1 milliards d’euros, répond au besoin d’un déploiement des premières batteries à proximité de la ville de Sanliurfa à la frontière syrienne selon le média pro-gouvernemental Mili Gazette. La Turquie se donne donc les moyens, grâce à la portée étendue du S-400 (de l’ordre de 400km selon son producteur russe), de pouvoir anéantir tout aéronef volant au-dessus d’une zone qui couvre plus de la moitié du territoire syrien. Cela conforte donc son influence régionale dans sa capacité à sauvegarder l’espace aérien de toute action extérieure. Dans la même logique de puissance, la deuxième batterie de S-400 serait déployé près de Mersin, non loin de Chypre permettrait à la Turquie de consolider le régime pro-turque en République turque de Chypre du Nord (RTCN).

Au-delà de cet aspect strictement opérationnel, cette livraison revêt donc bien une dimension géopolitique singulière. Elle renforce notoirement l’influence régionale de la Russie. Cette vente intervient d’ailleurs quelques mois après l’inauguration d’une partie du gazoduc Turkstream par les chefs d’État russe et turc, renforçant  le partenariat économique au plan énergétique alors que la Turquie exerce une réelle pression sur Chypre sur l’exploitation des hydrocarbures en Méditerranée orientale. Cette influence régionale est aussi marquée par la position commune russo-turque sur le dossier syrien lors de la signature de l’accord tripartite d’Astana en 2017 qui avait associé l’Iran. Pour aller plus loin, le président Erdogan a même déclaré vouloir participer à la construction du S-500, la future génération de ce même système d’armes. Pour un pays assez fortement contributeur de l’OTAN, cette perspective constitue un inévitable irritant pour les Etats-Unis.

La première réponse américaine porte sur la livraison d’équipements. En visite en Turquie, le sénateur républicain et membre de la commission des affaires étrangères Lindsey Graham a ainsi déclaré que la coexistence de ces avions des et des S-400 compromettrait le programme de l’avion de chasse F-35. Ce risque a été réaffirmé par le département d’État qui a renouvelé le 9 juillet dernier par la voix de sa porte-parole Morgan Ortagus la menace d’exclusion de la Turquie du programme F-35. Cette perspective, alors que l’armée turque a commandé 116 F-35 pour lesquels une avance de 1,4 milliard de dollars a déjà été versée, souligne la forte influence américaine sur l’économie turque et porterait un coup très sévère sur son industrie de défense qui produit de nombreux composants pour le programme F-35.

C’est donc bien toute l’ambiguïté de la relation entre Ankara et Washington qui est souligné dans ce dossier. D’ailleurs, le Président Recep Tayyip Erdogan avait  annoncé en juin dernier être confiant sur l’apaisement des tensions avec son principal partenaire. Toute la stratégie du président Erdoğan semble consister à tirer l’élastique qui le relie à l’OTAN et aux États-Unis le plus loin possible vers la Russie et l’Iran sans aller à la rupture. Les États-Unis ne peuvent en effet se permettre de laisser la Turquie hors de sa sphère d’influence car cela pèserait évidemment sur sa propre influence régionale. A l’inverse, la Turquie ne peut pas se passer du soutien américain, que ce soit pour prévenir la création d’un État kurde dans la région ou encore pour lui assurer son parapluie sécuritaire et nucléaire de l’OTAN, y compris face à ses grands partenaires que sont la Russie, l’Iran et la Chine.

Ces tensions autour de la livraison des S-400 illustrent donc le jeu de la puissance régionale turque qui s’affirme dans le contexte de rivalité entre la Russie et les États-Unis en Méditerranée.

Un exemplaire du système russe de missile antiaérien S-400, qui vient d’être livré à la Turquie

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Approbation du gazoduc Chypre-Egypte : escalade des tensions en méditerranée orientale

Le 04 juillet 2019, la construction d’un gazoduc sous-marin reliant l’île de Chypre à l’Egypte a été approuvé par le président égyptien, Abdel Fattah Al-Sissi ; la décision a été publiée au journal officiel égyptien. Cela fait suite à l’accord d’origine signé le 19 septembre 2018 entre l’Egypte et Chypre dans le but de développer les exportations chypriotes. Ce pipeline acheminera le gaz chypriote depuis le gisement baptisé Aphrodite vers l’Egypte où il sera liquéfié puis réexporté vers l’Europe.

Les gisements d’hydrocarbures en méditerranée orientale sont un enjeu stratégique complexe. Ces hydrocarbures étant répartis entre Chypre, le Liban, Israël et l’Egypte, la question de l’exploitation se pose. Le tracé de la frontière entre Israël et le Liban pose en effet problème. Mais la question chypriote et la présence turque à Chypre restent le principal facteur de tensions en méditerranée orientale.

Le Liban et Israël se disputent une zone de 850 km2 riche en ressources gazières : Israël n’étant pas membre de la convention de Montego Bay (1982), le pays ne reconnait pas les zones économiques exclusives (ZEE) établies par le traité. Un accord doit donc être trouver pour délimiter les ZEE des deux pays. Cette zone pourrait présenter un risque d’escalade entre les deux Etats car le Hezbollah libanais s’est déclaré prêt à recourir à la violence dans le but d’empêcher Israël de siphonner les ressources avant qu’un accord soit conclu.

De son côté la Turquie ne reconnaît pas la République de Chypre : pour Ankara la ZEE chypriote n’a donc pas lieu d’être et le gouvernement ne peut pas en exploiter les ressources, qui appartiendrait donc au nord de l’île, la République turque de Chypre du Nord (RTCN) – reconnue uniquement par la Turquie. Puisqu’Ankara ne reconnait pas la République de Chypre, elle ne reconnait pas non plus les accords passés par la République de Chypre avec des compagnies pétrolières dans le but d’exploiter les gisements. La Turquie interdit à Nicosie toute prospection tant que la question chypriote n’est pas résolue.

Ankara a commencé à explorer les fonds marins à l’ouest de Chypre. Cette zone, qui fait partie de la ZEE chypriote, est revendiqué par la Turquie comme faisant partie du plateau continental turque, lui permettant donc d’exploiter les ressources. Ces opérations sont considérées comme illégales au regard du droit de la mer : l’Union Européenne et les Etats-Unis ont opposé leurs protestations.

La construction du gazoduc Chypre-Egypte est également un enjeu stratégique pour cette dernière. L’Egypte qui doit importer son gaz depuis 2015 est redevenu énergétiquement indépendant depuis la découverte du gisement Zohr, et le pipeline chypriote lui permettra de redevenir un exportateur de gaz. Les ressources israéliennes permettront également à l’Etat hébreu de se positionner comme un pays exportateur, et Israël se rapproche du Caire afin de pouvoir exporter ses ressources par l’Egypte qui a les installations nécessaires pour liquéfier le gaz. Ce gaz sera exporté en priorité vers l’Europe, permettant à cette dernière de diversifier son approvisionnement gazier afin d’atténuer sa dépendance énergétique envers la Russie.

Deux jours après l’approbation du gazoduc, le ministre de l’énergie turc a annoncé qu’un second navire d’exploration débutera des opérations d’explorations dans les eaux chypriotes dès la semaine prochaine.

La construction de ce gazoduc et la multiplication des explorations risquent donc d’envenimer davantage les relations entre la Turquie et l’Egypte, déjà mises à mal par la chute de la confrérie des Frères musulmans en 2013, soutenue par la Turquie.

La question du partage des hydrocarbures de méditerranée orientale divise une région fragilisée par les conflits. Cet enjeu a déjà été source d’incidents, notamment début 2018 lorsque la marine turque a refusé à un pétrolier italien l’accès aux gisements chypriotes. Bien que ces manœuvres d’intimidation aient violé le droit international, aucun affrontement n’a été à déploré pour l’instant. Si l’escalade de violence ne semble pas être le scénario le plus probable à ce stade, les hydrocarbures sont un facteur de bouleversement dans les relations entre Etats de méditerranée orientale. C’est pour cette raison que l’institut FMES a fait des recompositions géopolitiques liées à ces hydrocarbures et leurs possibles évolutions le sujet de la 29ème session méditerranéenne des hautes études stratégiques (SMHES).

 

Le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi. Tous droits réservés.

 

Erdogan échoue à Istanbul – par Mustapha Benchenane

Recep Tayyip Erdogan et Ekrem Imamoglu.
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Le Parti de la Justice et du Développement (AKP) est arrivé au pouvoir en Turquie en novembre 2002. Depuis cette date, il a remporté toutes les élections. Or, le candidat de l’opposition – Ekrem Imamoglu – est sorti vainqueur des urnes et devient maire d’Istanbul, ville qui a servi de tremplin à Erdogan dans sa stratégie de conquête du pouvoir en Turquie.

Cette défaite marque-t-elle le début d’un processus irréversible menant à une alternance au niveau national ?

UNE DÉFAITE ÉLECTORALE SIGNIFICATIVE

Erdogan l’avait lui-même dit en 2017 : « Si nous calons à Istanbul, nous trébucherons en Turquie.  Mais si nous tenons fermement Istanbul, aucune force ne pourra nous détruire, ni en Turquie, ni dans le monde ». Pourquoi Istanbul est-elle un enjeu majeur dans la lutte pour le pouvoir en Turquie ?

C’est une ville de 16 millions d’habitants. Elle concentre un tiers de la richesse nationale. Son budget est de 60 milliards de livres turques, soit 9,1 milliards d’euros. Qui tient cette ville peut se servir de moyens financiers considérables pour se constituer une « clientèle » importante par la distribution de subventions à des associations, à des fondations etc. Ces moyens sont dorénavant entre d’autres mains, celle de l’opposition. C’est aussi une ville symbole, une ville « vitrine ». Avant l’arrivée de l’AKP au pouvoir, la droite kémaliste en avait fait sa porte d’entrée dans l’Union européenne ou du moins un vecteur de sa candidature : la Turquie moderne, ouverte sur le monde, occidentalisée… À l’époque, les Occidentaux y ont cru sans se rendre compte que cette Turquie-là ne correspondait pas à la Turquie profonde, celle de l’Anatolie.À tous égards cette consultation électorale était importante.

À l’issue du premier scrutin qui s’est déroulé le 13 juin, le candidat de l’opposition l’avait emporté avec 13000 voix d’avance sur son adversaire Binali Yildirim, ancien Premier ministre d’Erdogan. Le pouvoir a exercé des pressions sur la « Haute commission électorale » et a obtenu l’annulation de ce premier scrutin. Le deuxième scrutin s’est déroulé le 23 juin et a vu la confirmation de la victoire de Ekrem Imamoglu avec 54% des suffrages exprimés, soit cette fois-ci, plus de 800000 voix d’écart en sa faveur.

Il a remporté cette victoire en menant une campagne intelligente : il s’est allié avec les nationalistes du Bon parti (IYI), et il a obtenu l’appui du Parti Démocratique du Peuple (HDP), pro kurdes. De sa prison, le leader kurde Selahattin Demirtas a appelé ses partisans à voter pour le candidat de l’opposition. Il faut savoir que près de 3 millions de Kurdes vivent à Istanbul. Bien qu’étant favorable à la laïcité, E.Imamoglu a cité « Allah » dans ses discours et il n’a pas hésité à réciter un passage du Coran. Il a donc compris que l’on ne pouvait pas, en Turquie, ignorer la dimension religieuse de l’identité turque. En revanche, la campagne électorale de son adversaire n’a reculé devant aucun stratagème de la propagande : il a été accusé son adversaire d’être grec, donc du « parti de l’étranger », de soutenir le « terrorisme » et sa victoire au premier scrutin a été présentée comme le résultat d’« un complot ourdi depuis l’étranger ».

Mais cette victoire de l’opposition s’explique avant tout par une situation économique nettement dégradée depuis quelques années. En effet, Erdogan a pratiqué une politique redistributive en faveur des populations défavorisées aussi longtemps que la croissance économique lui en donnait les moyens. Mais depuis quelques années, la tendance s’est inversée et la Turquie traverse une période difficile.

La livre turque a perdu 40% de sa valeur par rapport au dollar en 2018 et 2019. L’inflation était de 20% il y a un mois, et de 30% pour les produits alimentaires. Cela pèse lourdement sur les budgets des familles modestes. Le taux de chômage est de 14,7% de la population active et on compte 5 millions de chômeurs. Quant à la ville d’Istanbul, son endettement s’élève à 3,3milliards d’euros.

Cela explique en grande partie le résultat des élections et la perte d’Istanbul par l’AKP dont on estime à 4% ses partisans qui, au dernier scrutin, ont voté pour le candidat de l’opposition. Le volet économique a donc été décisif à Istanbul, comme il le sera pour les prochaines élections présidentielles en 2023.  On constate que plus le pouvoir est en difficulté, plus il se crispe et devient autoritaire au dedans et imprévisible au dehors.

UN POUVOIR AUTORITAIRE AU DEDANS ET IMPRÉVISIBLE AU DEHORS

En 2013, le pouvoir a décidé de transformer un parc à Istanbul en complexe immobilier. Cela a provoqué des manifestations massives d’une partie de la population. C’est ce que l’on a appelé les manifestations de Gezi du nom de la place où elles se déroulaient. Ces mécontents ont été accusés de fomenter une opération visant « au renversement du gouvernement Turc » et ils furent durement réprimés.

En 2016, les partisans de Gülen, un ancien allié de Erdogan, ont été accusés d’avoir tenté de prendre le pouvoir par un coup d’Etat militaire. Cet épisode a été l’occasion pour Erdogan de lancer une vaste opération de contrôle de l’armée et de la fonction publique. Cela s’est traduit par des milliers d’arrestations et de révocations de fonctionnaires dans tous les secteurs et toutes hiérarchies confondues.

Afin de donner à son penchant autocratique une base « légale », Erdogan a fait réviser la constitution pour établir un régime « présidentiel » lui permettant de réunir entre ses mains quasiment tous les pouvoirs. Quant à sa politique étrangère, on peut l’analyser en tenant compte de deux facteurs : l’un relève de la politique intérieure et concerne les Kurdes. En cette matière, il y a un consensus entre les nationalistes Kémalistes et les islamistes de l’AKP : toute revendication autonomiste de la part des Kurdes de Turquie doit être combattue par tous les moyens. Le pouvoir en place est donc attentif à tout ce qui concerne cette question partout où, dans la région, il y a des Kurdes : en Irak, en Syrie, en Iran. D’où l’intervention militaire de la Turquie dans le Kurdistan syrien. Pour Ankara, les Kurdes de ce pays et leur organisation ne sont que l’annexe du PKK, parti des Kurdes de Turquie, considéré comme une organisation terroriste.

Le second facteur tient à la prise de conscience de l’ensemble de la classe politique turque des obstacles insurmontables pour l’adhésion de leur pays à l’Union européenne. Ils pensent avoir compris que les Européens ne veulent pas de la Turquie, pays musulman, dans un ensemble culturellement différent.

C’est ce qui explique, du moins en grande partie, le redéploiement de la politique étrangère de Erdogan vers « l’espace ottoman » et principalement dans l’environnement moyen oriental de la Turquie.

Cette nouvelle orientation se traduit par des initiatives et des actions parfois confuses. Par exemple, les ingérences de Ankara dans la guerre civile syrienne. Au minimum, il est indéniable qu’il y a eu complaisance à l’égard des « djihadistes ». Les autorités les ont laissé transiter par la Turquie pour aller se battre contre le régime de Bachar El Assad. En Égypte, Erdogan a condamné le coup d’Etat du Maréchal El Sissi qui a renversé le président Morsi élu au suffrage universel. De même, bien qu’étant membre de l’OTAN, la Turquie a décidé d’acheter à la Russie son système de défense antiaérienne S400. Dans ce domaine, Erdogan veut faire comprendre que son pays doit retrouver une pleine et entière liberté d’action en fonction de l’analyse qu’il fait des intérêts vitaux et stratégiques de celui-ci.

 

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Erdogan mène au dedans comme au dehors un politique qui incommode de plus en plus d’acteurs. Au plan intérieur, la conjonction de la crise économique et de la répression exacerbe les contradictions dans tous les domaines. Pour ce qui relève de la politique extérieure, la Turquie compte aujourd’hui plus de pays qui s’inquiètent de ses initiatives que de pays « amis ». C’est ainsi que ses actions contrarient celles de la Russie, de l’Iran, d’Israël, de l’Egypte, des Etats-Unis.Ce sont là autant d’indicateurs de l’affaiblissement du régime.

Election municipale à Istanbul : la défaite du parti d’Erdogan

Ekrem Imamoglu dimanche 23 juin.
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Après le premier scrutin du 31 mars dernier annulé par la Haute commission électorale, les Stambouliotes se sont de nouveau rendus aux urnes dimanche 23 juin pour élire le nouveau maire d’Istanbul. Invoquant des fraudes, le parti de la justice et du développement (AKP), d’obédience islamo-conservatrice, avait en effet convaincu la commission d’invalider un résultat qui donnait le candidat de l’opposition gagnant.

Ekrem Imamoglu, candidat du Parti républicain du peuple (CHP) – plus vieux parti politique turc – a remporté l’élection municipale avec 54% des suffrages, devançant de 800 000 voix Binali Yildirim, ancien ministre issu de l’AKP soutenu par le président Recep Tayyip Erdogan. Les résultats du 31 mars donnaient une petite marge au CHP mais la victoire s’est renforcée le 23 juin.

A l’origine maire d’arrondissement, Ekrem Imamoglu a su s’imposer et rassembler l’opposition turque. Laïc, libéral et issu du centre-gauche, il a également recueilli les voix de la minorité kurde de la capitale économique. Le nouveau maire d’Istanbul a déclaré après l’annonce des résultats : « Ce n’est pas seulement un candidat, ni un parti, mais toute la Turquie qui a remporté les élections ». Il s’est par la même engagé à gouverner la ville avec « justice et amour au lieu de l’arrogance et de l’aliénation ».

Dès le résultat connu, les scènes de liesse se sont multipliées à travers les différents quartiers de la ville, la rue célébrant « le retour de la démocratie ». Cette victoire fait ainsi renaitre l’espoir chez les opposants d’Erdogan.

Après la conquête d’Ankara et de plusieurs villes importantes, cette nouvelle victoire de l’opposition dans la ville la plus riche et la plus peuplée du pays est significative alors que l’AKP régnait sur Istanbul depuis plus de 17 ans. Il s’agit aussi d’un véritable camouflet pour le chef de l’Etat turc – qui a débuté sa carrière à Istanbul en devenant maire de la ville en 1994 – qui vit là sa plus grande défaite électorale. Il avait déjà prévenu ses partisans en août 2017 sur l’importance des élections dans la capitale économique et culturelle du pays : « Si nous calons à Istanbul, nous trébucherons en Turquie. Mais si nous tenons fermement Istanbul, alors aucune force ne pourra nous détruire, ni en Turquie, ni dans le monde ». »  En somme, si « remporter Istanbul, c’est remporter la Turquie » selon lui, des questions sur le futur du président et son parti émergent.

A l’issue des résultats, le candidat de l’AKP, Binali Yildirim, a reconnu sa défaite : « Je félicite mon adversaire. Il est en tête ». Le président de la République a à son tour félicité Ekrem Imamoglu par écrit. Pour la première fois, Recep Tayyip Erdogan ne s’exprime pas en direct après une élection. Toutefois, deux jours après les résultats, Recep Tayyip Erdogan a constaté son échec : « Il est hors de question d’en vouloir à la nation ou de rejeter la faute sur elle. Nous allons examiner les raisons pour lesquelles le 31 mars et le 23 juin, nous n’avons pas réussi à convaincre notre nation. » Il a cependant rappelé que l’AKP détenait la majorité au conseil municipal d’Istanbul.

La défaite du parti présidentiel annonce une nouvelle phase de la politique turque. En gagnant la mairie d’Istanbul, Ekrem Imamoglu incarne le futur candidat de l’opposition lors des élections présidentielles de 2023. Il consacre aussi l’émergence d’une nouvelle génération d’hommes politiques se démarquant de l’AKP qui pâtit du virage autoritaire et nationaliste de son président.

Affaibli, Recep Tayyip Erdogan maintient néanmoins le cap autoritaire. Lundi 24 juin s’est ouvert le procès des 16 manifestants de Gezi de 2013. Accusés d’avoir tenté de « renverser le gouvernement » lors d’un mouvement de contestation, ils risquent la prison à perpétuité. Le procès, qui a suscité des commentaires de la part de l’Union européenne, continue de questionner la Turquie sur le respect des droits de l’homme.

Le processus de réforme des services de renseignement en Turquie – par Ana Pouvreau

Ana Pouvreau – Spécialiste des mondes russe et turc, chercheur en sciences politiques, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques. Elle est auditrice de l’IHEDN et éditorialiste à l’institut FMES.

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Engagés aux côtés des Etats-Unis pendant la Guerre froide afin de contrer l’ingérence soviétique, les services de renseignement turcs, alors sous la houlette des sécularistes, se recentrèrent, après la chute de l’empire soviétique, sur trois ennemis intérieurs principaux : les islamistes, les séparatistes kurdes et l’extrême-gauche.

A l’arrivée au pouvoir, en novembre 2002, du Parti de la justice et du développement (Adalet ve Kalkınma Partisi, AKP), un vaste processus de transformation et  notamment de « civilianisation » de l’appareil d’Etat a été amorcé.

Avec le déclenchement des vagues d’arrestations menées dans le cadre de l’affaire « Ergenekon » à compter de 2007, l’AKP s’est engagé dans une lutte contre « l’Etat profond » (Derin devlet), sorte d’ « Etat dans l’Etat » animant en sous-main « une nébuleuse ultranationaliste »[1] prête à mener des actions subversives et à renverser le pouvoir en place.

En 2014, le gouvernement a fait voter une loi controversée visant à accroître considérablement les pouvoirs de surveillance de l’Organisation nationale du renseignement (MIT, Milli İstihbarat Teşkilatı) et à renforcer simultanément les sanctions pénales à l’encontre des medias révélant des failles ou des abus de la part des services de renseignement.

La tentative de putsch du 15 juillet 2016 a contribué à accélérer les changements. En août 2017, une réforme inédite des services de renseignement a permis, entre autres, le rattachement du MIT au président de la République, alors que depuis 1965, celui-ci était placé sous l’autorité du Premier ministre[2]. Toute entrave au contrôle exercé par le président est ainsi éliminée. Ce dernier peut poursuivre comme il l’entend une lutte multidirectionnelle sans merci à la fois contre les éléments agissant au profit de « l’Etat profond », contre les partisans de l’imam Gülen, accusés d’avoir fomenté le coup d’Etat de 2016[3], tout en continuant à combattre les séparatistes kurdes du PKK, les combattants kurdes des Unités de protection du peuple (YPG) en Syrie[4], ainsi que l’Etat islamique (EI) et enfin les groupuscules d’extrême-gauche tel que le Parti/Front révolutionnaire de libération du peuple (DHKP-C)[5].

  • La transformation du MIT

Afin d’en faire un instrument efficace sous le contrôle de la présidence, Recep Tayyip Erdogan s’est appuyé sur de fidèles collaborateurs nommés à des postes-clés au sein des services de renseignement, tel que Hakan Fidan à la tête du MIT depuis 2010. A l’instar d’autres institutions, le MIT aurait vu ses effectifs militaires chuter au fil des années, passant de 35% en 1990 à 4,5% en 2007[6]. A partir de 2014, l’agence monte en puissance grâce au passage d’une législation qui lui est très favorable.

En avril 2014, la loi N°6532[7] portant modification de la loi de 1983 sur les services de renseignement de l’État et l’Agence nationale du renseignement a été votée. Cette loi a été très critiquée par les ONG, qui ont dénoncé une dérive, une atteinte grave aux libertés civiles et un abus de pouvoir manifeste[8]. Elles attirent l’attention sur le fait que cette loi permet tout d’abord d’exempter de toute poursuite judiciaire les membres du personnel du MIT en cas de graves violations des droits de l’homme telles que la torture, dans l’exercice de leurs fonctions. Elle donne également à l’agence de renseignement un accès sans entrave aux données privées des citoyens, notamment par le biais d’interceptions des communications sans ordonnance d’un tribunal. Par ailleurs, elle prévoit des peines de prison allant de deux à cinq ans si le MIT considère qu’il est entravé par certains individus dans l’exercice de ses fonctions et de son autorité. Ainsi, le fait de ne pas fournir les données privées demandées par l’agence peut être interprété comme une obstruction et être par conséquent puni d’une peine de prison. Par ailleurs, les journalistes, les rédacteurs en chef ou les lanceurs d’alerte, qui publient des informations confidentielles sont passibles d’une peine d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à neuf ans. A noter que cette loi a été votée à la suite de l’affaire d’Etat provoquée par les révélations de journalistes, au mois de janvier 2014, concernant des convois de camions transportant des armes destinées à des groupes islamistes en Syrie et escortés par des équipes du MIT[9].

Après le coup d’Etat du 15 juillet 2016, on constate qu’à la différence des forces armées, le MIT a été peu impacté par les purges massives. Les analystes Metin Gürcan et Megan Gisclon considèrent, pour leur part, que paradoxalement, peu de changements sont intervenus au sein du MIT en réponse directe aux défaillances du renseignement qui ont précédé le déclenchement du putsch. Hakan Fidan a été maintenu dans ses fonctions. En octobre 2016, le MİT limogea seulement 87 personnes (sur 3000 employés) en raison de leurs liens avec les « gülenistes ». En février 2017, ce nombre est monté à quelque 300 personnes.[10] En novembre 2016, des réformes structurelles du MIT sont annoncées. Une réforme post-coup se profile. Le MİT est notamment réorganisé en six départements, une expansion notable.

  • La réforme post-coup d’Etat

Dans le contexte de l’état d’urgence qui suivit les événements du 15 juillet 2016 et dans le sillage du référendum sur la réforme constitutionnelle du 16 avril 2017[11], qui a ouvert la voie à une présidentialisation du régime, le président Erdogan a progressivement concentré les pouvoirs au niveau de la présidence de la République et transformé les chaînes de commandement. A la suite des élections générales (législatives et présidentielle) de juin 2018, le président devient chef du gouvernement.

En août 2017, le décret-loi N°694 introduit des changements majeurs dans l’organisation des pouvoirs. Le MIT, qui était placé sous l’égide du Premier ministre, est désormais rattaché au président de la République[12]. Le chef du MIT ne peut être interrogé qu’avec l’autorisation du président. De plus, ce dernier présidera également le Conseil national de coordination du renseignement (MIIK), qui était auparavant présidé par le chef du renseignement. Alors que, par le passé, le MIT n’était pas autorisé à enquêter sur le personnel du ministère de la Défense et des forces armées (TSK), il dispose désormais du pouvoir sans précédent d’enquêter à tout moment sur tout militaire ou sur toute unité militaire, dont il peut limoger les personnels avec un préavis de deux semaines[13]. En vertu de ce même décret-loi, la Direction des opérations spéciales (placée en 1993 sous l’égide du ministère de la lutte contre le terrorisme) se retrouve désormais sous l’autorité directe du président de la République[14].

 

Autre élément important : une séparation entre le renseignement extérieur (MIT) et le renseignement intérieur (police et gendarmerie) se profile[15].

Cette loi aura un impact considérable sur le fonctionnement des services de renseignement et sur celui des forces armées et de sécurité, car elle confère au MIT une influence sans précédent au cœur de l’appareil d’Etat[16]. Cette législation, qui concerne l’amendement de 12 lois déjà existantes, touche également la justice, les académies militaires et la police (avec le recrutement de 32 000 nouveaux policiers). Elle rend possible, à la demande du ministre des Affaires étrangères et avec l’approbation du président, l’extradition et l’échange avec d’autres pays de ressortissants étrangers condamnés en Turquie).

*****

Fort de ces changements drastiques, le président Erdogan, qui nourrit l’ambition de faire de la Turquie une puissance globale, se trouve désormais en mesure de renforcer et d’étendre l’action de ses services de renseignement à l’étranger.

 

[1] La journaliste Ariane Bonzon, auteure de Turquie, L’heure de vérité, Paris, Empreinte, 2019, évoque « une nébuleuse ultranationaliste composée de membres des services secrets, de militaires putschistes, d’activistes d’extrême droite et de mafieux ».
[2] Et ce en vertu de la Loi No.644 [https://www.mit.gov.tr/english/tarihce.html].
[3] La Turquie demande l’extradition de l’imam Fethullah Gülen en exil aux Etats-Unis. Avant d’être poursuivi, ce prédicateur charismatique a joué un rôle primordial pour faciliter l’accession au pouvoir de Recep Tayyip Erdogan en 2002, par le biais du mouvement Hizmet (« Service »), qui se présente comme un mouvement progressiste mettant l’accent sur l’importance du progrès scientifique et sur la nécessité de construire des passerelles entre l’islam et les autres confessions. Gülen a créé des centaines d’établissements scolaires et un réseau d’entreprises prospères dans différents secteurs en Turquie et à l’étranger.
[4] Les YPG constituent la branche armée du Parti de l’Union Démocratique (PYD).
[5] “DHKP-C’s end in Turkey near, experts say”, Daily Sabah, 2 mars 2019.
[https://www.dailysabah.com/war-on-terror/2019/03/02/dhkp-cs-end-in-turkey-near-experts-say]
[6] Ferhat ÜNLÜ : “MİT’te iç çekişme entrikaya yol açtı”, Sabah, 19 juillet 2007.
[7] Cette loi du 26 avril 2014, qui modifie la loi de 1983 (N°2937) définissant les activités du MİT.
[8] “Turkey: Spy Agency Law Opens Door to Abuse”, Human Rights Watch, 29 avril 2014.
[https://www.hrw.org/news/2014/04/29/turkey-spy-agency-law-opens-door-abuse]
[9] Hélène SALLON : « L’étrange soutien de la Turquie aux réseaux djihadistes de Syrie », Le Monde, 24 janvier 2014. [https://www.lemonde.fr/europe/article/2014/01/24/le-soutien-de-la-turquie-aux-reseaux-djihadistes-en-syrie-fait-polemique_4351164_3214.html]
[10] Metin GÜRCAN et Megan GISCLON: “Turkey’s security sector after July 15: democratizing security or securizing the State?, Turkish Policy Quarterly, hiver 2017.
[11] 18 amendements à la Constitution de 1982 ont été proposés par l’AKP et le parti nationaliste MHP en vue de substituer un régime présidentiel au régime parlementaire existant notamment en supprimant le poste de Premier ministre.
[12] Turkish intelligence agency to report to president”, Anadolu Agency, 25 août 2017.
[https://www.aa.com.tr/en/turkey/turkish-intelligence-agency-to-report-to-president-/893542]
[13] Op.cit. Al-monitor. En ce qui concerne les promotions militaires, les colonels et les généraux pourront être promus sans respecter la durée de service précédemment requise dans leurs rangs actuels, ce qui revient à politiser les promotions en permettant au Parti de la justice et du développement (AKP) au pouvoir de faire avancer les officiers qu’il privilégie par rapport aux officiers supérieurs en attente de promotions
[14] Elise BOZ-ACQUIN : « la réforme des institutions militaires en Turquie », Observatoire de la Turquie et de son environnement géopolitique, septembre 2018, p.16.
[15] Ibid. p.16.
[16] Metin GÜRCAN:  Erdogan hastens executive presidency with new decree (Decree n°694) », Al-monitor, 30 août 2017.
[https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2017/08/turkey-emergency-decree-redesigns-vital-intstitutions.html]

Regain de tensions autour des gisements d’hydrocarbures en Méditerranée orientale

Le président turc Recep Tayyip Erdogan. Tous droits réservés.

 

La découverte de gisements d’hydrocarbures en Méditerranée orientale a accru les tensions dans la région. Les réserves gazières au large de l’île de Chypre suscitent l’ire de la Turquie, qui occupe le nord de l’île depuis 1974 par le biais de la République turque de Chypre nord, non reconnue par la communauté internationale, et qui s’oppose à l’exploitation par la République de Chypre de ces gisements et revendique son droit de jouir des ressources sous prétexte d’en faire bénéficier la communauté chypriote turque.

Le 7 juin, le ministère des Affaires étrangères chypriote a publié une synthèse du différend opposant Nicosie et Ankara sur les délimitations des zones maritimes. Le même jour, Hami Aksoy, porte-parole du ministère des Affaires étrangères a réagi , évoquant les concessions accordées par Nicosie à « certaines compagnies pétrolières » : « Cet accord est un exemple concret de la poursuite par les Chypriotes grecs de la violation des droits des Chypriotes turcs jouissant des mêmes droits sur les ressources naturelles de l’île (…). Ceci est inacceptable pour la Turquie et la République turque de Chypre nord ». Sans surprise, Ankara, soutient la RTCN et revendique ses droits sur l’île : « L’Administration chypriote grecque du sud de Chypre et les sociétés internationales qui traitent avec elle ne peuvent ignorer le fait que les Chypriotes turcs sont copropriétaires de l’île et qu’ils ont des droits égaux sur les ressources pétrolières et gazières de l’île. » Et Ankara de menacer : « la Turquie ne laissera personne enfreindre les droits des Chypriotes turcs ». Les déclarations du ministère des Affaires étrangères font écho aux propos tenus par le Président Recep Tayyip Erdogan : « Nous ne ferons aucune concession de ces droits au profit des parties n’étant nullement concernées. Nous sommes déterminés à protéger jusqu’au bout les droits de nos congénères turcs, et surtout de nos frères Chypriotes turcs, dans les zones économiques exclusives ». Ankara alerte la communauté internationale : Chypre n’hésiterait pas « à risquer de manière irresponsable la sécurité et la stabilité de la Méditerranée orientale en méconnaissant les droits inhérents des Chypriotes turcs », Nicosie rejetant selon les Turcs « toutes les propositions de coopération et la poursuite des activités unilatérales » en dépit des avertissements.

Toutefois, la Turquie, si elle se montre agressive, est isolée sur la question chypriote à l’échelle internationale. Le 6 juin dernier, le Président chypriote Nicos Anastasiades a rencontré le secrétaire d’Etat américain Matthew Palmer afin d’évoquer les relations bilatérales et le problème chypriote. Les Etats-Unis se sont montrés « profondément concernés par les déclarations de la Turquie » et ont « pleinement reconnu la souveraineté de la République de Chypre d’explorer et d’exploiter ses ressources naturelles ».

Malgré les menaces d’Ankara, les compagnies pétrolières acceptent d’explorer les eaux chypriotes. Parmi elles, l’américaine ExxonMobil, la française Total ou encore l’italienne Eni. De plus, l’île, qui bénéficie du soutien de l’UE et des puissances occidentales, espère mettre un terme aux activités de forage turques. Nicosie a ainsi émis des mandats d’arrêt à l’encontre de l’équipage du navire de forage turc Fatih et de Turkish Petroleum. En réponse, Hami Aksoy a déclaré le 10 juin : « L’administration chypriote grecque ne peut pas engager une telle action en justice sur la base d’une prétendue loi nationale, pour une zone maritime revendiquée unilatéralement qui n’est pas délimitée conformément au droit international. Ceci est également incompatible avec le droit international. » Alors qu’elle invoque son interprétation du droit international et des zones économiques exclusives, la Turquie n’est pas signataire de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, adoptée en 1982 à Montego Bay.

Si tout oppose les deux structures étatiques, République de Chypre et RTCN, les populations chypriotes grecs et turcs aspirent à davantage de dialogue.

Le processus d’élargissement de l’UE : les pourparlers avec la Turquie au « point mort »

Recep Tayyip Erdogan et Jean-Claude Juncker.
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La Commission européenne a adopté le 29 mai 2019 son évaluation annuelle sur la mise en œuvre des réformes institutionnelles, politiques, économiques et sociales de la Turquie, ainsi que des recommandations sur les prochaines étapes que doit franchir ce pays afin d’intégrer l’Union européenne (UE).

La Turquie est candidate à l’adhésion à l’UE depuis 1987 et les pourparlers ont débuté en 2005. Les négociations et recommandations sont entreprises chapitre par chapitre, afin que le pays réponde aux nombreux critères d’adhésion européens, tels que l’Etat de droit, la lutte contre la corruption, le respect des droits fondamentaux et des droits de l’Homme, le fonctionnement démocratique des institutions, etc… Ces réformes sont complexes et ne peuvent être atteintes que sur le long terme. Cependant, les négociations s’enlisent comme le démontre le rapport émis par la Commission : « le pays continue de s’éloigner toujours plus de l’UE, avec un sérieux recul dans les domaines de l’Etat de droit et des droits fondamentaux et un affaiblissement des contre-pouvoirs au sein du système politique résultant de l’entrée en vigueur de la réforme constitutionnelle ». Cette dernière a renforcé les pouvoirs présidentiels, faisant de Recep Tayyip Erdogan l’homme fort du pays.

La première préoccupation soulignée par le rapport pointe les mesures prises en réaction à la tentative de coup d’Etat perpétré à l’encontre du pouvoir le 15 juillet 2016. Tandis que l’UE condamne le putsch, la hausse d’arrestations et de détentions suscite de vives préoccupations. En effet, une loi a normalisé l’état d’urgence en vigueur depuis le coup d’état manqué et censé prendre fin le 18 juillet 2018. Plusieurs mesures ont été transposées dans le droit commun pour une durée de trois ans. Le rapport précise : « cette loi limite certains droits fondamentaux, permettant de licencier des fonctionnaires publics, de prolonger les détentions, de restreindre les libertés de circulation et de rassemblement public, et enfin d’étendre les pouvoirs des gouverneurs provinciaux nommés par le gouvernement ».

D’autres points du rapport insistent sur le recul démocratique concernant le système judiciaire turc et son manque d’indépendance : « les juges et les procureurs continuent de faire l’objet de pressions politiques ». Il déplore par la même l’absence de liberté d’expression ou d’association.

Du côté d’Ankara, le rapport de la Commission est mal perçu. Le vice-ministre des Affaires étrangères Faruk Kaymakci a déclaré : « il nous est impossible d’accepter les critiques injustes et disproportionnées ». Prônant l’idée d’une « pleine adhésion » à l’UE, Faruk Kaymakci précise que la « Turquie doit pouvoir être membre quand elle aura rempli les conditions d’adhésion ». Ce dernier juge qu’il n’y a aucun doute : « La Turquie garde sa position. Elle fait partie de l’Europe. La Turquie est l’Europe ». Quant au Président Erdogan, il confirme l’« attachement au processus d’adhésion à l’UE » et insiste sur l’importance « pour la Turquie comme pour l’Europe que le processus d’adhésion à l’UE, engagé en 2005, soit terminé dans les plus brefs délais ».

Pourtant, le Conseil européen constate à l’unanimité que les négociations d’adhésion avec la Turquie sont au « point mort » et que ni l’ouverture, ni la clôture d’aucun autre des 35 chapitres n’étaient envisageables. Le vice-ministre turc des Affaires étrangères dénonce « l’incohérence » et « les propos erronés » du rapport. Ankara considère que le document émis par la Commission « reflète la crise existentielle que vit l’UE ».

La possibilité d’une adhésion de la Turquie à l’UE se voit donc réduite et continue d’éloigner davantage la Turquie de l’UE, dans un contexte de tensions croissantes avec Chypre autour des questions d’hydrocarbures.

Le conflit chypriote, facteur d’instabilité en Méditerranée orientale – par Ana Pouvreau

Ana Pouvreau – Spécialiste des mondes russe et turc, chercheur en sciences politiques, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques. Elle est auditrice de l’IHEDN et éditorialiste à l’institut FMES.

Des troupes de l’ONU sur la “ligne verte”, à Nicosie, en août 1996.
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De par sa position géographique au croisement de blocs civilisationnels différents et d’alliances stratégiques antagonistes, Chypre se trouve au cœur des enjeux de puissance apparus dans le bassin méditerranéen depuis la fin de la seconde guerre mondiale. A l’époque de la guerre froide, Moscou tenta inlassablement de contrôler cette ancienne colonie britannique en cherchant à l’attirer dans le camp des non-alignés. Après la chute du mur de Berlin, le déclenchement des deux guerres du golfe en 1990 et en 2003, la survenue des printemps arabes à partir de 2011, les conflits en Libye et en Syrie, contribuèrent à mettre en lumière l’importance stratégique de Chypre située à la charnière entre l’Europe et le Moyen-Orient.

Cependant, depuis l’intervention militaire de la Turquie dans le cadre de l’opération « Attila » en 1974, la scission du pays en deux entités distinctes demeure un facteur d’instabilité régionale. En dépit de l’entrée de la République de Chypre dans l’Union européenne en 2004 et du soutien de la communauté internationale, force est de constater que les efforts en faveur de la réunification de l’île n’ont pas abouti. Avec la découverte d’immenses gisements de gaz naturel au sud des côtes chypriotes mais aussi en raison de crispations liées aux ressources aquifères, les tensions entre les parties se sont envenimées et le spectre d’une partition définitive se profile désormais.

  • Un conflit gelé

Les échecs répétés de la communauté internationale à faire accepter un régime politique fondé sur le partage du pouvoir entre Chypriotes grecs et turcs depuis l’indépendance de l’île en août 1960, font redouter le scénario d’une partition.

Entre 1960 et 1974, un tel régime a existé sous le contrôle de ses trois puissances tutélaires : la Grande-Bretagne, la Grèce et la Turquie. Bien qu’attribuant aux Chypriotes turcs une place, dans les institutions, supérieure à celle que leur conférait en principe leur représentation dans la population (18%), il n’a cependant pas résisté aux tensions entre les communautés. En effet, pour rappel, en 1974, un coup d’Etat a été mené sous la houlette de la junte militaire au pouvoir en Grèce et des partisans chypriotes grecs de l’union avec la Grèce (Enosis), pour renverser l’Archevêque Makarios, le Président de la république démocratiquement élu, mais soupçonné par les Etats-Unis de sympathies communistes. La Turquie lança alors l’opération Attila (20 juillet 1974). L’occupation par l’armée turque de 37% de l’île, provoqua un exode des Chypriotes grecs vers le Sud et un douloureux échange de populations entre le Nord et le Sud.

La scission du pays est effective et perdure, pour l’heure, en dépit d’un assouplissement concernant les déplacements entre le Nord et le Sud en 2003. En 2019, le pays reste toujours divisé par une ligne de démarcation de 180 kilomètres dite « Ligne verte » sous la surveillance de la Force des Nations Unies chargée du maintien de la paix à Chypre (UNFICYP) forte de 1004 personnels[1].  

Au Sud, sur un territoire de 5995 km², la République de Chypre, où 200 000 réfugiés chypriotes grecs ont trouvé refuge en 1974, est membre de l’Union européenne depuis 2004. Cependant, elle n’est toujours pas reconnue par la Turquie comme un Etat souverain. Par ailleurs, la Turquie persiste dans son refus d’ouvrir ses ports et ses aéroports aux navires et aux avions chypriotes, comme elle s’y était pourtant engagée lors de l’ouverture des pourparlers avec l’UE en 2005, d’où le gel partiel des négociations d’adhésion à partir de 2006.

Au Nord, dans la partie sous occupation turque depuis 1974, la République turque de Chypre du Nord (RTCN) ou Kuzey Kıbrıs Türk Cumhuriyeti (KKTC) (3355 km²) a été créée en 1983 en remplacement de l’Etat turc fédéré de Chypre (Kıbrıs Türk Federe Devleti), qui avait été proclamé en 1975 par le leader des Chypriotes turcs, Rauf Denktash. La RTCN est reconnue par la seule Turquie. Y vit une communauté de chypriotes turcs, présents sur l’île depuis le seizième siècle et dont une grande partie est originaire de la partie sud (42 000 personnes). A ceux-ci sont venus s’ajouter 250 000 colons anatoliens, dont l’implantation a été favorisée par la Turquie. Enfin, en 2019, quelque 35 000 soldats turcs y sont toujours stationnés en permanence.

  • Les espoirs déçus d’une réunification

En vue de régler définitivement la question lancinante de la scission, en 2004, peu avant l’entrée de la République de Chypre dans l’UE, le Plan Annan avait remis à l’ordre du jour le régime politique en vigueur de 1960 à 1974. Il s’agissait d’un « projet confédéral composé de deux Etats Constitutifs disposant chacun d’un territoire » avec « des droits et une représentation supérieurs pour les Chypriotes turcs au pourcentage que ceux-ci représentent dans l’ensemble de la société insulaire »[2]. Mais de nombreuses pierres d’achoppement, dont les compensations dans les cas de spoliation, l’ont empêché d’aboutir. Soumis à deux référendums séparés au Sud et au Nord, dans la RTCN, le projet a remporté le vote de la communauté chypriote turque, tandis qu’il a été majoritairement rejeté par les Chypriotes grecs.

Dans ce contexte géopolitique particulier et en dépit d’obstacles considérables portant essentiellement sur les compensations financières concernant les propriétés spoliées des Chypriotes grecs, chassés de la partie Nord par l’avancée de l’armée turque en 1974, les négociations reprirent à partir de 2015 entre les parties Sud et Nord, notamment avec le soutien des Etats-Unis, de l’UE et des Nations-unies, relançant ainsi les espoirs déçus d’une réunification.

Cependant, lors des pourparlers de paix sur Chypre à Crans-Montana (Suisse) en juillet 2017, il s’est avéré que ce processus avait une fois de plus fait long feu, le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlut Çavusoǧlu, déclarant que le retrait des troupes turques du nord de Chypre, condition posée par la République de Chypre pour le retour de la paix, n’était qu’« un rêve » irréalisable entretenu par les  Chypriotes grecs”[3]. En comparaison avec 2004, actuellement, c’est au Nord que l’hostilité à l’idée de réunification a tendance à se développer, les nationalistes et les conservateurs y ayant remporté les élections législatives de janvier 2018. Au Sud, le président Nicos Anastasiades se dit toujours favorable à une réunification.

  • Le durcissement des positions

Les crispations s’accentuent au sein des deux parties. L’insistance de la Turquie à percevoir une indemnisation de plusieurs milliards de dollars pour les progrès que celle-ci juge avoir apportés par le biais de l’occupation militaire à la partie Nord du pays a contribué à grever les espoirs d’une réunification. La Turquie semble déterminée à renforcer la dépendance de la RTCN. Cette entité dépend en effet d’Ankara pour sa survie économique (1 milliard de dollars versés annuellement) et ressemble de plus en plus à un morceau de la Turquie continentale. A titre d’exemple, la livre turque y est toujours en vigueur, tandis que la partie Sud est entrée dans la zone euro en 2008.

La RTCN étant considérée par l’ensemble de la communauté internationale – à l’exception de la Turquie – comme étant sous occupation militaire turque, les visiteurs, bien qu’autorisés à se déplacer librement entre les deux parties depuis 2003, n’y jouissent pas de la protection consulaire des Etats dont ils sont les ressortissants. L’aéroport d’Ercan, construit par la Turquie dans la partie Nord, n’est pas reconnu par l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI).

Dans ces conditions de retranchement de part et d’autre de la Ligne verte (Nicosie étant la dernière capitale divisée au monde), la partition définitive du pays est latente, certains Chypriotes grecs évoquant même la construction d’un nouveau « Mur de Berlin ». A ce propos, il est utile de rappeler que, marquée par sa propre expérience de la scission communautaire, au sein de l’Union européenne, la République de Chypre n’a jamais reconnu l’indépendance du Kosovo proclamée en 2008. En ce qui concerne les forces d’occupation turques stationnées en RTCN, le projet d’installation d’une base navale turque à Famagouste (Ammóchostos en grec/ Gazimağusa en turc) semble aller dans le sens d’une séparation définitive[4].

Des différends sur l’approvisionnement de l’île en eau ont encore complexifié la donne. Dans un contexte de pénurie des ressources aquifères sur l’île, le projet turc Northern Cyprus Water Supply Project d’acheminement de l’eau par aqueduc sous-marin, à partir de la ville de Mersin sur la côte méditerranéenne de la Turquie, afin d’approvisionner la partie Nord[5] , vise à montrer l’attachement viscéral de la RTCN à la Mère-Patrie turque. L’ouvrage de 80 km de long a été achevé en septembre 2015, acheminant l’eau turque du barrage d’Alaköprü en Turquie vers le barrage de Geçitköy dans le nord de Chypre près de Kyrenia. Le projet de 500 millions d’euros, devrait permettre le transfert de 75 millions de mètres cubes d’eau par an. Par contraste, dans la partie Sud, les niveaux d’eau dans les réservoirs sont de plus en plus bas année après année en raison de périodes de sécheresse récurrentes. Avec ses quatre unités de désalinisation de l’eau de mer, celle-ci peine à subvenir aux besoins en eau de sa population. Cette situation est accentuée par des taux d’affluence touristiques croissants avec près de 4 millions de visiteurs sur l’île en 2018[6].

Enfin, à la suite de la découverte d’immenses gisements de gaz au large de Chypre, à savoir, en 2011, celle du gisement Aphrodite puis, en 2018, celle du réservoir Calypso, les explorations gazières menées dans sa Zone économique exclusive (ZEE) par la République de Chypre ont ravivé les tensions avec Ankara, qui réclame leur suspension dans l’attente d’une solution à la division de l’île[7]. Les menaces de la Turquie à l’encontre de sociétés étrangères de forage et le blocage par la marine turque d’un navire affrété par une société italienne au large des côtes chypriotes en 2018, laissent augurer de nouvelles difficultés dans les relations entre les deux parties, mais également entre la Turquie et les pays européens, attendu que la réduction de la dépendance énergétique considérable de l’UE vis-à-vis de la Russie est en jeu.

***

Dans ce contexte, on peut en déduire que, de l’évolution du conflit entre les communautés à Chypre, île dont la superficie (un peu plus de 9000 km2) dépasse seulement de peu celle de la Corse, va dépendre le développement de l’influence stratégique des grandes puissances en Méditerranée.

 

[1] UNFICYP  [https://peacekeeping.un.org/fr/mission/unficyp]
[2] François Dopffer : L’Imbroglio turc, Paris, Lignes de repères, 2008 et « Géopolitique de Chypre », Diploweb, 12 février 2009 [https://www.diploweb.com/Geopolitique-de-Chypre.html].
[3] Philip Chrysopoulos: “Turkey’s Foreign Minister: Removal of Turkish Troops From Cyprus ‘a Dream’ ”, The Greek Reporter, 30 juin, 2017.
[https://greece.greekreporter.com/2017/06/30/turkeys-foreign-minister-removal-of-turkish-troops-from-cyprus-a-dream/]
[4] Metin Gurcan : “Why Turkey wants a permanent naval base in Northern Cyprus”, Al-Monitor, 12 septembre 2018. [https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2018/09/turkey-why-ankara-wants-permanent-naval-base-in-cyprus.html#ixzz5kboIo0gS]
[5] Ömer Bilge : “No resolution in Cyprus water crisis”, Hürriyet Daily News, 15 février 2016.
[hurriyetdailynews.com
[6] « Nouveau record d’affluence touristique battu à Chypre en 2018 », Le Point, 17 janvier 2019.[https://www.lepoint.fr/economie/nouveau-record-d-affluence-touristique-battu-a-chypre-en-2018–17-01-2019-2286693_28.php]
[7] La production chypriote de gaz naturel devait être acheminée vers l’Egypte. Le gaz – sous forme de gaz naturel liquéfié – devait ensuite être réexporté vers l’Europe.