Stratégie

Quelle(s) stratégie(s) pour la France en Méditerranée ? – par Pierre Razoux

Pierre Razoux est Directeur de recherche à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM) Chargé d’enseignement à Sciences Po Paris et à l’université Paris Dauphine.

 

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À la suite du sommet de Marseille sur la Méditerranée de juin 2019 et alors que les foyers d’incertitudes et de tensions se multiplient sur le pourtour méditerranéen, la France doit réfléchir à la formalisation d’une stratégie cohérente, coordonnée et interministérielle en direction de cet espace crucial, notamment à l’égard de ses rives sud (Maghreb) et est (Levant). Car à bien des égards, la Méditerranée constitue un laboratoire de la mondialisation, avec ses opportunités comme ses risques. Les États-Unis, la Chine et la Russie, sans compter de nombreux acteurs régionaux, l’ont parfaitement compris et accroissent leur présence et leur influence dans cet espace clé pour l’avenir de l’Europe, ne serait-ce que pour se positionner par rapport aux prometteuses ressources gazières et pétrolières offshore de Méditerranée orientale. Cette stratégie française doit prendre en compte les espaces aéromaritimes adjacents (mer Adriatique, mer Égée, mer Noire) et s’étendre en direction de la mer Rouge et de l’océan Indien de manière à protéger l’axe de communication maritime vital reliant l’Europe à l’Asie par la route la plus courte. Limiter la stratégie de la France à la seule Méditerranée, c’est se mettre des ornières en défendant son dernier périmètre de sécurité sans vision d’ensemble ; c’est la garantie d’un échec stratégique, géopolitique, économique et sécuritaire à long terme. Cette stratégie doit se fonder prioritairement sur les intérêts nationaux et non plus forcément sur la défense de valeurs libérales. Elle doit promouvoir une coopération économique et sécuritaire exigeante avec les pays de la rive sud de la Méditerranée, impliquant des investissements massifs et soigneusement contrôlés pour fixer les populations sur place et réduire le flot de migrants illégaux et de trafics en tous genres. C’est là que l’Union européenne (UE) peut jouer un rôle majeur et faire la différence. Cette stratégie globale doit projeter le plus loin possible vers le sud la frontière virtuelle d’endiguement des trafics et du terrorisme islamiste. Elle doit affirmer clairement qu’elle ne vise nullement à favoriser un type de régime politique, une religion ou l’une de ses expressions plutôt qu’une autre (sunnisme vs chiisme), mais qu’elle se définit au cas par cas en fonction des seuls intérêts nationaux et européens.

Le meilleur atout de la France est de montrer qu’elle est capable de parler avec tout le monde sans tabou, d’agir comme un intermédiaire crédible et légitime pour favoriser le dialogue entre États rivaux, en prenant des initiatives visant à stabiliser la zone ANMO, que ce soit au Levant ou plus loin dans le Golfe en promouvant une Conférence inclusive de sécurité et de coopération dans le Golfe (CSCG) entre les pétromonarchies, l’Iran et l’Irak, sur le modèle de ce que fut la CSCE en Europe. Les principaux intérêts de la France dans cette vaste zone consistent à éviter l’extension et l’unification des différents fronts djihadistes en leur interdisant l’accès aux littoraux maritimes, de même qu’à anticiper les effets déstabilisateurs du possible effondrement de certains États partenaires. Ces intérêts nous dictent également de maintenir ouvertes les portes d’entrée aériennes permettant à l’aviation française (armée de l’air et aéronautique navale) de se projeter vers la bande sahélo-saharienne, vers le Moyen-Orient, vers la péninsule Arabique et vers le pourtour de l’océan Indien. Pour y parvenir, la France a tout intérêt à renforcer ses liens avec la Tunisie, Chypre, l’Égypte, Israël, le Liban, l’Irak et le sultanat d’Oman, à intensifier le dialogue avec la Turquie, l’Iran et l’Inde, mais aussi à maintenir une relation étroite avec Djibouti comme avec les monarchies du Golfe en faisant clairement comprendre à nos interlocuteurs que nos intérêts continueront de converger tant que leur politique ne visera pas à mettre la France en porte-à-faux. La France doit pouvoir discuter avec franchise avec l’ensemble des acteurs concernés, notamment pour stabiliser la Libye et la Syrie et garantir l’accès au canal de Suez et au détroit de Bab el-Mandeb, à l’heure où de nouveaux foyers de tensions apparaissent en mer Rouge et où Russes, Chinois, Turcs et Iraniens se positionnent pour être capables d’agir militairement le long de ce long corridor maritime stratégique.

Pour définir cette nouvelle stratégie, la France doit dresser le diagnostic des crises qui peuvent survenir dans la région ANMO en intégrant l’agenda et les contraintes des acteurs locaux et globaux, et en envisageant les conséquences des Game Changer susceptibles de modifier la donne dans la région (chapitre 4 de cette étude). Sur le plan militaire, la France devra prendre en compte les tensions croissantes en Méditerranée orientale liées aux rivalités engendrées par l’exploration et l’exploitation des gisements gaziers offshore (notamment avec la Turquie), l’arrivée quasi certaine d’un nombre croissant de navires russes, chinois et iraniens en Méditerranée, de même que l’établissement probable de nouvelles bases russes et chinoises (et par là même de bulles A2/ AD1 –  Anti Access / Area Denial – associées) à proximité de détroits vitaux. De fait, la France devra déterminer quelle pourrait être la plus grande menace à son indépendance sur le long terme (la Russie ou la Chine ?) en se fondant sur des critères objectifs et non idéologiques, afin de concevoir la stratégie globale la plus pertinente possible. Elle aura tout intérêt à s’appuyer militairement sur les États-Unis et le Royaume-Uni qui restent les seuls à disposer de capacités critiques en Méditerranée, que ce soit via l’OTAN ou dans un cadre ad hoc, mais aussi sur l’Italie qui reste un partenaire de choix pour agir militairement le long du continuum Méditerranée mer Rouge. L’Union européenne ne peut fournir pour sa part aujourd’hui que 20 % des moyens militaires susceptibles d’être mobilisés le long de cet axe aéro-maritime ; elle ne dispose que d’un nombre restreint de capacités cruciales. Pour éviter que ses adversaires potentiels ne disposent de ces mêmes capacités cruciales, la France aurait intérêt à maintenir en cohérence sa stratégie d’exportation de matériels militaires et ses intérêts stratégiques, favorisant l’acquisition de systèmes permettant d’accroître la surveillance, la transparence, le contrôle des frontières (y compris maritimes) et les communications entre pays riverains, tout en évitant la prolifération de sous-marins, de missiles de croisière, d’avions ravitailleurs en vol et de systèmes sol-air et surface-surface à longue portée.

Pour s’assurer que cette nouvelle stratégie puisse être appliquée sur le long terme, la France pourrait enfin repenser son système de bases et de points d’appui, pourquoi pas en les mutualisant avec certains partenaires européens, car elle sera amenée immanquablement à intervenir loin du territoire national en direction de l’océan Indien et de l’Asie. S’il lui faut impérativement s’appuyer sur la Corse pour le contrôle de la Méditerranée occidentale et renforcer sa présence à Djibouti pour la défense du détroit de Bab el-Mandeb et du corridor aérien de la mer Rouge, les autorités françaises pourraient étudier la faisabilité de nouvelles bases ou points d’appui en Tunisie, à Chypre, en Égypte, au sultanat d’Oman et en Inde.

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Les États-Unis et la Méditerranée – par Mustapha Benchenane

Un article de Mustapha BENCHENANE, docteur d’Etat en science politique, conférencier au Collège de l’OTAN et éditorialiste à l’institut FMES.

 

Les États-Unis sont présents en Méditerranée depuis beaucoup plus longtemps qu’on ne le pense… Cela est peu connu, y compris par des « experts » : Philip Golub affirme, « l’intérêt stratégique des États-Unis pour cette région remonte à l’après guerre comme ce fut le cas pour d’autres régions sensibles du point de vue géopolitique » (1). En réalité, les États-Unis s’intéressent à la région depuis le 18éme siècle et leur implication ne s’est quasiment jamais démentie, y compris de nos jours.

 

Un intérêt s’inscrivant dans l’Histoire

Dès 1786, le roi de France a manifesté sa préoccupation dans une directive adressée au Consul de France à Alger. Ce dernier devait mettre en œuvre des moyens appropriés  afin de contrarier les ambitions américaines au Maghreb.

Washington avait ouvert des représentations commerciales dans ces pays à partir de 1783. Le premier consulat ouvre à Tanger en 1791 et le premier navire de guerre américain entre en Méditerranée en 1794.

Entre 1801 et 1805, un différend a opposé les États-Unis et la Libye. Les américains ont alors commencé à créer, à partir de l’Égypte, un corps expéditionnaire dont le but était d’attaquer la Libye. Le chant des « Marines » américains y fait allusion : «  Des salles de Montezuma, Aux rives de Tripoli… »

Dans les années 1830, Washington a donné l’impression d’avoir d’autres priorités. La France va en profiter pour conquérir l’Algérie, et la Grande Bretagne pour s’installer à Aden…. Mais cette « pause » ne va pas durer très longtemps. On va vite retrouver la continuité de la stratégie américaine, concurrencée autant que faire se peut, par Londres et par Paris.

Pour comprendre cette politique, il faut avoir à l’esprit ce que Francis Bacon, Chancelier d’Angleterre écrivait en 1612 dans son ouvrage «  The Greatness of kingdoms » : « Celui qui commande sur mer est libre ; il peut faire la guerre dans la mesure qui lui convient, alors que les plus puissants sur terre se trouvent souvent dans des situations difficiles » (2). Un document plus récent, datant de l’immédiate après seconde guerre mondiale précise : « Les rivages de l’Afrique du Nord prolongent les rivages de l’Europe atlantique et de l’Afrique méditerranéenne. Nous ne pouvons donc tolérer que ces régions tombent sous le contrôle d’une puissance hostile. Ou même sous influence indirecte. Nous sommes donc directement concernés par la stabilité de ces régions ». (3).

Cette formulation a pour finalité la légitimation d’une politique de puissance sous couvert de garantie de « stabilité » d’une région à laquelle les États-Unis n’appartiennent pas structurellement. Cette conception de la « mission stabilisatrice » sera utilisée par le Président Eisenhower avec la théorie du « vide » : cela signifie que si les américains ne sont pas présents, il y aura le « vide » que les adversaires combleront.

La politique américaine s’appuie aussi sur la relation « spéciale » que Washington entretient avec Tel-Aviv. Israël est le destinataire prioritaire des armements les plus sophistiqués produits par les États-Unis.

 

Les intérêts avant les alliés

Dès la présidence de F. Roosevelt, Washington a marqué sa préférence en faveur d’une politique de décolonisation en général, et en particulier pour les possessions françaises. C’est ainsi qu’à partir du débarquement des troupes américaines en Afrique du Nord (1942), les nationalistes ont été encouragés dans leurs revendications indépendantistes. Le Président Kennedy était ouvertement favorable à l’Indépendance de l’Algérie. Dans ce même pays, lorsque l’on a assisté à l’éclatement du conflit interne qui a duré de 1991 à 2000, les dirigeants américains ont penché du côté du Front Islamique du Salut (FIS) au moins jusqu’en 1996. Philip Golup dit que le FIS a été « considéré par beaucoup de cercles diplomatiques comme étant une possible alternative réformiste et peu dangereuse pour les intérêts américains ». Il ajoute : « Les Islamistes n’ont jamais manifesté un anti-américanisme important et ils ont même choisi Washington comme siège de l’une de leurs représentations à l’étranger » (4). C’est seulement à partir de 1996 que, constatant que le FIS et son bras armé, l’Armée Islamique du Salut (AIS), ne pourraient pas prendre le pouvoir par les armes, que les américains, par pragmatisme, ont relancé leurs relations avec le régime algérien… Auparavant, l’enjeu était le contrôle du pétrole et du gaz d’Algérie, ce qui passait, notamment, par l’affaiblissement des positions françaises dans ce pays…

C’est aussi à une initiative française que se sont ouvertement opposés les États-Unis : le Dialogue Euro-arabe lancé en 1973 par le Président Georges Pompidou et son ministre des Affaires étrangères, Michel Jobert. Ce dernier apporte son témoignage dans l’un de ses livres, « L ‘autre regard », à propos de Henry Kissinger : « Il me disait qu’il se mettrait en travers de cette tentative et qu’il la ferait échouer ». Il a fini par obtenir des Européens qu’ils n’abordent pas avec les pays arabes les questions de l’énergie et le conflit « Israélo-arabe ».

C’est pour les mêmes raisons qu’aujourd’hui encore, Monsieur Trump s’oppose à une Europe de la Défense qui permettrait à l’Europe de parvenir à une vraie indépendance stratégique.

Cette situation est facilitée par les faiblesses de nature structurelle des pays riverains de la Méditerranée qui se sont toujours montrés incapables de s’exprimer d’une seule voix à propos de quelques intérêts communs qu’ils auraient préalablement identifiés.

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            Les États-Unis pourront-ils maintenir leur présence militaire en Méditerranée sur une longue durée ? A l’époque de la « guerre froide » il y étaient en rivalité avec l’URSS qui prétendait être un « pays méditerranéen ». La propagande de Moscou présentait la Mer Noire comme une dépendance de la Méditerranée… Après leur défaite de 1989 et 1991 (fin de la  « guerre froide »), Moscou a eu d’autres priorités à gérer… Mais se plaçant dans la continuité de la politique des Tsars, V. Poutine est en train de donner à son pays les moyens d’un retour remarqué dans cette région. La Chine, également, a des ambitions qui consistent à devenir une vraie grande puissance, ce qui implique une présence militaire sur les mers et océans, la Méditerranée n’étant pas négligée par les dirigeants de Pékin.

Depuis la guerre du Vietnam qui s’est achevée de façon peu glorieuse pour les Etats-Unis, et l’attaque qu’ils ont subie le 11 septembre 2001, cette super puissance semble avoir perdu une partie de son prestige et de sa capacité à mener des opérations militaires victorieuses loin de ses frontières.

La question donc se pose de savoir si les États-Unis ont encore les moyens de conserver leur statut de puissance globale ou s’ils seront contraints de reconnaître que le Monde devient multipolaire, ce qui signifie que d’autres acteurs prétendent eux aussi à leur part de puissance et sont en train de s’en donner les moyens. C’est une des donnée fondamentale qui marquera la réalité géopolitique des cinquante prochaines années.

 

1)         Philip Golub, interview, revue « Arabies », décembre 1996, p.20

2)         Francis Bacon, « Of the True Greatnesse of Kingdomes and Estates », Essai XXIX, traduit         par Maurice Castelin, Éditions Aubier, Paris 1940, pp 166-167.

3)         Conseil National de Sécurité, document classé N.12 – NSC.