Sarraj

La stratégie russe en Libye : entre biais inavoués et perspectives de médiation – par Adlene Mohammedi

Chargé de recherches stratégiques pour le cabinet AESMA, Adlene Mohammedi est l’auteur d’une thèse sur la politique arabe de la Russie postsoviétique.

Montrée du doigt pour son soutien plus ou moins officieux au maréchal Khalifa Haftar, « l’homme fort de l’est libyen », la Russie poursuit néanmoins le dialogue avec le gouvernement d’union nationale de Tripoli. Si Moscou semble rompre avec le légalisme et le légitimisme qui caractérisent son discours officiel en politique étrangère, son objectif est d’émerger comme une puissance médiatrice incontournable en Libye. Pour cela, la Russie peut compter sur divers canaux de communication : avec les acteurs libyens (les deux principaux protagonistes, ainsi que les réseaux kadhafistes), mais aussi avec la Turquie, l’un des principaux parrains du gouvernement d’union nationale de Fayez al-Sarraj.

Le soulèvement de janvier 2011 – dans le cadre du Printemps arabe – et l’intervention militaire qui s’en est suivie sont à l’origine du conflit actuel en Libye, conséquence de la chute du régime de Mouammar Kadhafi. A l’époque, si la position russe était relativement claire (scepticisme et méfiance), elle pouvait être caractérisée par une certaine pusillanimité. Dmitri Medvedev étant alors Président, la Russie s’est abstenue au Conseil de sécurité des Nations unies lors du vote de la résolution 1973 censée permettre la mise en place d’une zone d’exclusion aérienne. Quand l’intervention militaire, menée par l’OTAN, a abouti au renversement de Kadhafi et à un changement de régime, la Russie l’a qualifiée d’illégale. Cette absence de veto russe s’explique à deux niveaux : à l’échelle de la Russie, cette parenthèse Medvedev était associée à une timide tentation libérale difficilement compatible avec une défense ouverte de Kadhafi ; à l’échelle internationale, Moscou voulait éviter de bloquer le fonctionnement du Conseil de sécurité, vecteur d’influence pour sa politique étrangère, tout en signifiant son rejet de la notion de « responsabilité de protéger » et en rappelant son attachement à la souveraineté nationale et au principe de non-intervention. En d’autres termes, la position russe était davantage conservatrice que dogmatique. Mais l’intervention militaire, menée principalement par la France et le Royaume-Uni, et la brutale éviction de Kadhafi qu’elle a permise, ont contribué à raidir la Russie. Mais au-delà des critiques, il convient de rappeler que les Russes n’ont rien fait pour protéger l’ancien dirigeant libyen.

Cette intervention militaire a exacerbé la méfiance russe à plus d’un titre. D’abord, parce que la Russie, en tant que principal fournisseur de Kadhafi en armements, a subi des pertes financières importantes (au moins 4 milliards de dollars de contrats d’armements, selon les autorités russes[1]) tout en perdant un client de longue date. Ensuite, parce qu’elle s’est retrouvée confrontée en Libye à trois défis qu’elle brandit régulièrement : l’ingérence dans les affaires intérieures d’un pays, le terrorisme et l’instabilité régionale. Enfin, loin de se désintéresser du pays, le Kremlin a manifesté son soutien, en mai 2014, au gouvernement d’Abdallah al-Thani (issu de la Chambre des représentants installée à Tobrouk, puis à Benghazi depuis 2019). Dès juin 2014, al-Thani a requis l’assistance russe pour la formation de la police libyenne. En avril 2015, il s’est rendu à Moscou où il a accusé les gouvernements « occidentaux » de soutenir les Frères musulmans. Fin juin 2016, soit trois mois après la formation du gouvernement d’union nationale (Government of National Accord, dit GNA) et son installation à Tripoli, c’est au tour de Khalifa Haftar, chef de l’autoproclamée « Armée nationale libyenne » nommé « commandant militaire en chef » en mars 2015 par la Chambre des représentants, de se rendre à Moscou afin de demander un appui politique et militaire. A la fin de l’année 2016, lors de sa deuxième visite, le vice-ministre russe des Affaires étrangères, Guennadi Gatilov, a déclaré que Khalifa Haftar devait être intégré à toute solution politique. La Russie est apparue alors comme son plus important partenaire. En janvier 2017, le soutien russe est encore plus ouvert : Khalifa Haftar, que les médias aiment surnommer « l’homme fort de l’est libyen », a été convié à visiter le porte-avions russe Amiral Kouznetsov (au large de la Libye). Un échange par vidéoconférence entre Haftar et le ministre russe de la Défense, Sergueï Choïgou, a même été organisé à cette occasion[2].

Parallèlement à ce soutien, la Russie a poursuivi le dialogue avec deux acteurs différents : le gouvernement d’union nationale de Tripoli et les réseaux kadhafistes. La diplomatie russe n’a pas caché sa sympathie pour le deuxième fils de Mouammar Kadhafi. En décembre 2018, deux émissaires de Saïf al-Islam Kadhafi ont rencontré le vice-ministre russe des Affaires étrangères Mikhaïl Bogdanov[3]. Le diplomate russe a manifesté une certaine bienveillance à son égard et a indiqué qu’il fallait l’associer au futur processus politique. Comme l’a rappelé Virginie Collombier, les deux camps (le gouvernement de Tripoli et Khalifa Haftar) ont voulu, dès 2017, attirer les acteurs issus de l’ancien régime – marginalisés après 2011[4]. Sur ce terrain, c’est Haftar qui a été le plus efficace, même si le camp kadhafiste demeure divisé et si son ralliement au chef de l’Armée nationale libyenne n’a pas été total. On retrouve, par exemple, des kadhafistes à Misrata, du côté du gouvernement d’union nationale. Ce dernier, reconnu internationalement et formé sous l’égide des Nations unies, n’exprime pas à l’égard de la Russie l’hostilité qu’il exprime à l’égard des deux principaux parrains de Haftar que sont les Émirats arabes unis et l’Égypte. Malgré l’offensive de Haftar en Tripolitaine lancée au printemps 2019, repoussée un an plus tard par les troupes du gouvernement d’union nationale avec l’aide décisive de la Turquie, les échanges entre Moscou et Tripoli n’ont pas cessé. Le vice-président du Conseil présidentiel du gouvernement d’union nationale, Ahmed Maetig, s’est d’ailleurs rendu à Moscou le 3 juin 2020 dans le cadre de discussions en vue d’un cessez-le-feu[5]. Décryptons maintenant la stratégie russe en Libye.

La Russie et l’Armée nationale libyenne de Khalifa Haftar : un appui discret et limité

L’ambiguïté de la position russe en Libye reflète la complexité de la situation : la coexistence de deux pouvoirs concurrents, l’un reconnu internationalement (le gouvernement d’union nationale présidé par Fayez al-Sarraj) et l’autre contrôlant l’essentiel du territoire (celui de l’armée de Khalifa Haftar). Si cette position n’est pas en totale adéquation avec le discours habituel (respect du droit international et du pouvoir légal), deux points permettent de nuancer cette rupture apparente. Le premier concerne l’action de l’armée de Khalifa Haftar. Pour légitimer son action, et notamment son offensive en Tripolitaine, celui-ci invoque la lutte contre le terrorisme et l’islamisme (principalement les Frères musulmans, soutenus par la Turquie) dont le gouvernement d’union nationale serait complice. La Russie est sensible à cette rhétorique, comme les Émirats arabes unis et l’Égypte d’Abdel Fattah al-Sissi qui considèrent l’islam politique et l’axe Ankara-Doha qui le soutient comme une menace prioritaire. Pour le Kremlin, l’islam politique – surtout dans sa forme réticulaire[6] – est facteur d’instabilité. Le second point concerne le statut de Haftar. Si ses ennemis (notamment la Turquie) le qualifient régulièrement de renégat, voire de terroriste, il tire sa légitimité de la Chambre des représentants installée à Benghazi, présidée par Aguila Saleh.

Outre le soutien diplomatique (accueil à Moscou ou sur le porte-avions Amiral Kouznetsov), la Russie a offert à Haftar un appui clandestin. Là encore, la position russe peut sembler ambivalente, entre défense de l’autorité de l’État et recours à des acteurs privés. C’est un jeu qui permet à la Russie, sur le plan militaire, de préserver l’armée, et sur le plan politique, de nier toute participation formelle. Ce mercenariat qui ne dit pas son nom a été mis au service d’une coalition dont les dirigeants russes connaissent les limites. Selon un rapport « confidentiel » des Nations unies (que l’agence Reuters a pu lire), le Groupe Wagner – qui se distingue des autres sociétés militaires privées par l’intégration de ses unités aux forces régulières dans certaines zones de combat[7] – aurait déployé jusqu’à 1 200 hommes en Libye[8]. Ce chiffre (à peu près l’équivalent d’un régiment) peut sembler dérisoire en comparaison des 25 000 hommes que compterait l’armée de Haftar, mais il n’est pas négligeable comparé aux 2 000 mercenaires du groupe Wagner engagés en Syrie en 2018[9]. En face, la Turquie aurait envoyé entre 2 000 et 4 000 combattants syriens au service de Tripoli[10]. Dans les deux camps, cet appui a pris une forme plus conventionnelle, quoique plus discrète côté russe. En janvier 2020, l’armée turque a entamé son déploiement en Libye. En mai, au moins six MiG-29 Fulcrum et deux Sukhoï SU-24 Fencer, escortés par deux appareils de l’aviation russe, auraient atterri sur le sol libyen[11]. Des images du Commandement des États‑Unis pour l’Afrique (AFRICOM) prises à la fin du mois de mai montrent le déploiement par la Russie d’au moins 14 avions de combat sur les bases d’al-Khadim et d’al-Djoufra[12]. L’objectif est d’empêcher une contre-offensive des troupes de Tripoli vers la région de Syrte et la base aérienne d’al-Djoufra (carte ci-dessous – source : Al Jazeera, 9 juin 2020). L’Armée nationale libyenne a, en outre, eu accès à des batteries antiaériennes russes Pantsir (de courte à moyenne portée). Plusieurs Pantsir ont été détruits par des drones turcs dans le conflit actuel[13].

La lutte contre le terrorisme et l’islam politique ne peut toutefois suffire à justifier les efforts russes en faveur de Haftar. Selon Washington, Moscou songerait à s’installer militairement au sud de la Méditerranée[14]. La question des hydrocarbures est aussi régulièrement brandie. Le 17 janvier 2020, plusieurs chefs tribaux pro-Haftar ont décidé de bloquer la production des sites pétroliers dans leurs zones[15]. Les pro-Haftar ont manifesté ainsi leur défiance envers la compagnie nationale pétrolière (National Oil Corporation, NOC), basée à Tripoli. Pour eux, il n’est pas acceptable que l’argent du pétrole de la Cyrénaïque et du Fezzan serve au gouvernement de Fayez al-Sarraj, à la Turquie ou au financement de combattants étrangers. De son côté, la compagnie nationale libyenne a récemment déploré la présence de mercenaires russes sur des champs pétrolifères du Fezzan[16]. Pour le chercheur Jalel Harchaoui, l’accès au pétrole libyen est un bon moyen pour la Russie de « mieux contrôler l’acheteur européen »[17]. A court terme, la présence russe sur ces champs révèle surtout une intention d’utiliser le pétrole comme moyen de pression dans les discussions avec le gouvernement d’al-Sarraj et son parrain turc. Rappelons que la Russie est loin d’être la seule à s’intéresser aux ressources de la région. Le 27 novembre 2019, Ankara et Tripoli ont signé un accord maritime censé permettre aux Turcs d’explorer certains gisements de gaz d’une partie de la Méditerranée orientale[18], empiétant sur les zones exclusives grecques et chypriotes.

Depuis sa prise de Syrte – qui a constitué un tournant dans la guerre actuelle[19] –, le 6 janvier 2020, la posture de Khalifa Haftar s’est considérablement dégradée. Quelques jours après, dans le cadre d’un dialogue russo-turc destiné à apaiser la situation en Libye, Haftar a mis la diplomatie russe dans une situation embarrassante en quittant Moscou sans signer d’accord de cessez-le-feu[20]. Aujourd’hui, plus d’un an après le début de son offensive en Tripolitaine, l’alliance autour du gouvernement de Tripoli – largement aidée par Ankara – a finalement réussi à repousser les hommes de Haftar en direction de la Cyrénaïque. Celui-ci donne ainsi à Moscou deux bonnes raisons de privilégier d’autres interlocuteurs : son intransigeance et ses déconvenues militaire.

L’hypothèse kadhafiste

En avril 2020, Khalifa Haftar est allé jusqu’à s’attribuer le pouvoir en indiquant lors d’un discours télévisé qu’il disposait d’un « mandat du peuple ». Cet autoritarisme – qui masque mal son incapacité à conquérir militairement Tripoli – n’est pas forcément du goût de Moscou. Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a réagi : « Nous n’approuvons pas la déclaration du maréchal Haftar selon laquelle il décidera unilatéralement de la façon dont le peuple libyen vivra. »[21] Contrairement à leur action en Syrie où les Russes ont considéré qu’il fallait soutenir jusqu’au bout le pouvoir en place, ceux-ci refusent de miser sur un seul homme en Libye. Il est toutefois trop tôt pour évoquer un lâchage : son armée contrôle encore l’essentiel du territoire libyen (mais moins de la moitié de la population), y compris une grande partie des gisements pétrolifères.

La Russie mise aussi sur les réseaux kadhafistes, et surtout sur le fils de l’ancien « guide de la révolution » : Saïf al-Islam Kadhafi. En décembre 2018, des émissaires de ce dernier auraient transmis un courrier à Vladimir Poutine dans lequel Saïf al-Islam s’engagerait à soutenir une éventuelle solution politique[22]. Selon certaines sources, l’objectif était tout simplement d’obtenir les faveurs de Moscou en vue de l’élection présidentielle finalement repoussée. Pour la Russie, l’élection d’un homme providentiel serait un bon moyen de sortie de crise. En janvier 2019, la diplomatie russe s’est exprimée en faveur de la libération du frère de Saïf al-Islam : Hannibal Kadhafi, détenu au Liban depuis 2015.

Au printemps 2019, deux ressortissants russes ont été arrêtés à Tripoli tandis qu’ils sondaient la population locale pour le compte de la « Fondation pour la protection des valeurs nationales » (dirigée par un certain Alexandre Malkevitch, parfois associé à Evgueni Prigogine, patron du Groupe Wagner). Pour le gouvernement de Tripoli, leur mission relève davantage de l’espionnage que de la recherche. Les résultats de cette étude tels qu’ils ont été publiés par ladite Fondation profitent aux deux hommes qui semblaient avoir les faveurs de Moscou : 3 à 7% des citoyens libyens soutiendraient le gouvernement de Fayez al-Sarraj, alors que Khalifa Haftar et Saïf al-Islam récolteraient chacun 55 % de voix[23].

Il est néanmoins difficile d’associer systématiquement les kadhafistes à Khalifa Haftar. Pour les premiers, le second était surtout un moyen de revenir au pouvoir. Mais maintenant qu’il a échoué, rien ne les oblige à lui rester fidèles. Pour le journaliste français Jihâd Gillon, « Saïf al-Islam ne porte pas Haftar dans son cœur[24] et les kadhafistes au sein de l’Armée nationale libyenne estiment qu’ils n’ont pas été suffisamment respectés »[25]. Selon lui, ils pourraient être tentés de prendre le contrôle de cette armée dans la mesure où « ils s’estiment incontournables ». Par ailleurs, toujours selon le journaliste, tout indique que Saïf al-Islam est enclin à dialoguer avec le gouvernement d’union nationale de Tripoli. Pour les Russes, en tout cas, qui entendent bien continuer à dialoguer avec Tripoli, Saïf al-Islam serait un partenaire plus docile que le turbulent militaire. Un problème subsiste pour eux comme pour tous ceux qui courtisent le fils de l’ancien dictateur : il est poursuivi par la Cour pénale internationale.

Une médiation en perspective ?

La menace de nouvelles batailles plane encore. Tripoli – renforcée par Ankara – voudrait bien récupérer Syrte et l’Égypte en a fait une « ligne rouge ». Pour la Russie, qui souhaite dialoguer avec l’ensemble des acteurs nationaux et régionaux, l’objectif est de mettre fin au conflit. Et si Haftar manifeste de l’inflexibilité, en sus des réseaux kadhafistes, Moscou pourrait s’appuyer – dans les négociations avec Tripoli – sur le président de la Chambre des représentants (Benghazi), Aguila Saleh[26]. S’il n’est pas question de renoncer à l’armée de Haftar, l’éviction du chef militaire lui-même au profit d’un homme plus consensuel reste une hypothèse plausible. En face, la Russie n’a jamais complètement tourné le dos au gouvernement d’union nationale (Tripoli), comme le montre le voyage à Moscou du vice-président du Conseil présidentiel, Ahmed Maetig, le 3 juin dernier. Mais Moscou a deux griefs à l’encontre de Tripoli : les soupçons de sympathies islamistes et la détention de ressortissants russes. Deux points qui ne constituent cependant pas un obstacle insurmontable au dialogue.

Au-delà de l’échelle libyenne, la Russie entretient d’excellentes relations avec les deux principaux parrains de Haftar : les Émirats arabes unis et l’Égypte. Elle souscrit à leur vision géopolitique – comme l’indique d’ailleurs leur convergence dans le dossier syrien –, à savoir une volonté d’encourager l’autoritarisme contre l’islam politique au nom de la stabilité. Mais la position de la Russie, qui préfère les partenariats de circonstance aux alliances contraignantes, est loin d’être dogmatique.

Elle entretient aussi de très bonnes relations avec l’autre camp : l’axe Ankara-Doha. Malgré les divergences exprimées, les relations russo-turques sont à la fois importantes sur le plan bilatéral (échanges commerciaux, énergie, tourisme …) et déterminantes dans le conflit syrien. Même si l’accord d’Astana (signé en mai 2017 par la Russie, la Turquie et l’Iran) est loin d’avoir abouti à une solution politique pérenne, il a contribué à une forme d’apaisement sur le plan militaire. Le conflit perdure au nord de la Syrie, mais on y a désormais affaire à des transactions permanentes entre Moscou et Ankara plutôt qu’à un affrontement[27]. Tout indique aujourd’hui que les deux puissances entendent réaliser un accord analogue en Libye en dépit d’un engagement plus limité.

Quels scénarios pour les mois qui viennent ?

Sans présumer de l’issue des négociations en cours, trois grandes hypothèses sont aujourd’hui identifiables. La première hypothèse est celle d’une poursuite de la guerre. Si le gouvernement d’union nationale décide de reprendre Syrte par la force (notamment pour s’emparer de ressources pétrolières nécessaires et insuffisantes à l’ouest du pays), Moscou n’entend pas le laisser faire. La Russie ne veut pas d’une escalade militaire qui l’obligerait à afficher ostensiblement son parti pris en faveur de l’Armée nationale libyenne, mais il n’est pas non plus question de laisser le champ libre à la Turquie. Les Mig-29 et les Soukhoï-24 russes basés à al-Djoufra sont justement là pour empêcher les troupes de Tripoli – aidées par Ankara – d’avancer vers l’est. La Russie est donc dans une démarche de dissuasion : les mercenaires sur les champs pétrolifères et les avions de combat sont là pour éviter de négocier avec la Turquie en situation de faiblesse.

La deuxième hypothèse est celle d’une partition de facto. Pour le chercheur Barah Mikaïl[28], professeur associé à l’université Saint Louis de Madrid, ce n’est pas l’hypothèse à privilégier dans l’immédiat, les rivalités politiques et militaires n’ayant pas entamé le sentiment d’appartenance nationale. Il est vrai que la Russie ne défend pas formellement ce scénario, mais il se pourrait qu’elle appuie une solution fédérale que pourrait porter un homme comme Aguila Saleh qui plaide pour une Libye une mais décentralisée. Pour qu’une telle solution (un partage territorial dont les termes sont encore à définir) soit acceptée par Tripoli et Ankara, il faudrait évidemment un accord sur le partage des ressources pétrolières. Cette hypothèse est finalement celle du conflit gelé, avec en filigrane une « cogestion concurrente », pour reprendre la formule d’Arnaud Peyronnet[29].

Enfin, la troisième hypothèse est plus institutionnelle que territoriale. Elle implique un partage du pouvoir à Tripoli. Celui-ci s’ouvrirait à des acteurs de l’Est, tels Aguila Saleh et ses alliés tribaux. La Russie n’a a priori aucune raison de s’y opposer. Il s’agit d’une hypothèse à plus long terme qui suppose une résolution politique du conflit.

En définitive, la Russie a bien des partenaires privilégiés en Libye (l’armée de Khalifa Haftar, le président de la Chambre des représentants Aguila Saleh, les réseaux kadhafistes), tout en se déclarant ouverte à l’ensemble des acteurs du conflit libyen et tout en maintenant un canal de communication avec Tripoli. Sa capacité à discuter avec les divers acteurs intérieurs et extérieurs en fait un médiateur tout désigné : entre le gouvernement de Tripoli et les protagonistes de l’Est et entre la Turquie et l’axe Abou Dhabi-Le Caire. Si l’issue des négociations est incertaine, tout indique pour l’instant que le dialogue russo-turc sera au cœur du règlement du conflit libyen. Un Astana libyen n’est pas exclu. La Russie a sans doute les moyens de contraindre à la fois le couple Le Caire-Abou Dhabi et l’Armée nationale libyenne (Haftar lui-même ou un autre chef mis en avant à l’Est) à accepter un tel compromis. Sa discrète présence militaire vise à le faire accepter à Tripoli et Ankara et à les dissuader d’avancer vers l’est. Cela dit, même si une plateforme analogue à celle d’Astana est privilégiée, l’exemple syrien nous rappelle qu’elle n’est pas synonyme d’une solution politique pérenne. L’hypothèse du conflit gelé pourrait donc l’emporter.

[1] Alexei Anishchuk, “Gaddafi fall cost Russia tens of blns in arms deals”, Reuters, 2 novembre 2011. URL: https://www.reuters.com/article/russia-libya-arms/gaddafi-fall-cost-russia-tens-of-blns-in-arms-deals-idUSL5E7M221H20111102.

[2] Aidan Lewis, “Russia turns to Libya with show of support for eastern commander”, Reuters, 17 janvier 2017. URL: https://www.reuters.com/article/us-libya-security-russia/russia-turns-to-libya-with-show-of-support-for-eastern-commander-idUSKBN1510KT.

[3] Alain Chémali, « Libye: Seif al-Islam Kadhafi fait annoncer à Moscou sa candidature à la présidentielle », France Télévision, 7 décembre 2018. URL : https://www.francetvinfo.fr/monde/afrique/libye/libye-seif-al-islam-kadhafi-fait-annoncer-a-moscou-sa-candidature-a-la-presidentielle_3087799.html.

[4] « En Libye, les kadhafistes pensent que l’alliance avec Haftar leur permettra de revenir au pouvoir », interview de la chercheuse Virginie Collombier, propos recueillis par Frédéric Bobin, Le Monde, 8 janvier 2020. URL : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/01/07/en-libye-les-kadhafistes-pensent-que-l-alliance-avec-haftar-leur-permettra-de-revenir-au-pouvoir_6025095_3212.html.

[5] “Senior official of Libya’s GNA arrives in Russia for talks”, Al Jazeera, 3 juin 2020. URL:

https://www.aljazeera.com/news/2020/06/senior-official-libya-gna-arrives-russia-talks-200603115427753.html.

[6] Le salafisme local que l’on retrouve dans les rangs de Khalifa Haftar semble moins gênant. Lire à ce propos : Ali Bensaad, « Libye. Khalifa Haftar, “ses” islamistes et la guerre contre le terrorisme », Orient XXI, 22 mai 2019. URL : https://orientxxi.info/magazine/libye-khalifa-haftar-ses-islamistes-et-la-guerre-contre-le-terrorisme,3107.

[7] Emmanuel Dreyfus, “Private military companies in Russia: Not so quiet on the Eastern front?”, Research Paper n°63, IRSEM, 17 janvier 2019. URL: https://www.irsem.fr/institut/actualites/research-paper-no-63-2019-private-military-companies-in-russia-not-so-quiet-on-the-eastern-front.html.

[8] Michelle Nichols, “Up to 1,200 deployed in Libya by Russian military group: U.N. report”, Reuters, 6 mai 2020. URL: https://www.reuters.com/article/us-libya-security-sanctions/up-to-1200-deployed-in-libya-by-russian-military-group-u-n-report-idUSKBN22I2XW.

[9] Henry Meyer et Stepan Kravchenko, “Mercenaries Hurt in U.S. Syria Strikes Treated at Russian Defense Hospitals”, Bloomberg, 15 février 2018. URL: https://www.bloomberg.com/news/articles/2018-02-14/kremlin-stays-aloof-as-army-treats-wounded-in-u-s-syria-strike.

[10] Ariane Lavrilleux et Elie Guckert, « Libye : des enfants syriens enrôlés dans l’armée de Tripoli », Le Point, 25 mai 2020. URL : https://www.lepoint.fr/monde/libye-des-enfants-syriens-enroles-dans-l-armee-de-tripoli-25-05-2020-2376833_24.php.

[11] Arnaud Delalande, « Avions russes en Libye : que changeront les MiG de Haftar sur le terrain ? », Middle East Eye, 28 mai 2020. URL : https://www.middleeasteye.net/fr/decryptages/libye-avions-russes-haftar-gna-turquie-conflit.

[12] Brian Katz et Joseph S. Bermudez Jr., “Moscow’s Next Front: Russia’s Expanding Military Footprint in Libya”, Center for Strategic and International Studies (CSIS), 17 juin 2020. URL:

https://www.csis.org/analysis/moscows-next-front-russias-expanding-military-footprint-libya.

[13] Oliver Imhof, “In lightning advance, GNA reverses 14 months of Haftar’s Libya gains”, Airwars, 8 juin 2020. URL:  https://airwars.org/news-and-investigations/in-lightning-advance-gna-reverses-14-months-of-haftars-libya-gains/.

[14] Robyn Dixon, “Russia’s ally in Libya is battered by defeats. But Moscow has wider goals to expand its influence”, The Washington Post, 6 juin 2020. URL: https://www.washingtonpost.com/world/europe/russia-libya-war-putin/2020/06/05/c3956bf4-a109-11ea-be06-af5514ee0385_story.html.

[15] Jihâd Gillon, « Libye : jusqu’où peut aller la guerre pour le pétrole ? », Jeune Afrique, 9 juin 2020. URL : https://www.jeuneafrique.com/996900/politique/libye-jusquou-peut-aller-la-guerre-pour-le-petrole/.

[16] “Russian mercenaries enter Libya’s largest oil field as Sirte battle looms”, Middle East Eye, 26 juin 2020. URL: https://www.middleeasteye.net/news/russian-mercenaries-enter-libya-largest-oil-field-sirte-battle-looms.

[17] « Les puissances arabes veulent que la Russie joue un plus grand rôle en Libye », interview du chercheur Jalel Harchaoui, propos recueillis par Jihâd Gillon, Jeune Afrique, 1er février 2019. URL : https://www.jeuneafrique.com/728425/politique/jalel-harchaoui-les-puissances-arabes-veulent-que-la-russie-joue-un-plus-grand-role-en-libye/.

[18] Marie Jégo, « Un accord turco-libyen de délimitation maritime provoque la colère de la Grèce », Le Monde, 10 décembre 2019. URL : https://www.lemonde.fr/international/article/2019/12/10/un-accord-turco-libyen-de-delimitation-maritime-provoque-la-colere-de-la-grece_6022314_3210.html.

[19] Frédéric Bobin, « En Libye, la prise de Syrte est une étape majeure dans l’offensive du maréchal Haftar », Le Monde, 7 janvier 2020. URL : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/01/07/en-libye-les-forces-du-marechal-haftar-s-emparent-du-verrou-strategique-de-syrte_6025034_3212.html.

[20] “Libya conflict: Haftar ‘leaves’ Moscow ceasefire talks without deal”, BBC News, 14 janvier 2020. URL: https://www.bbc.com/news/world-africa-51104846.

[21] Célian Macé, « En Libye, le maréchal Haftar s’attribue le pouvoir », Libération, 28 avril 2020. URL : https://www.liberation.fr/planete/2020/04/28/en-libye-le-marechal-haftar-s-attribue-le-pouvoir_1786779.

[22] Arianna Poletti, « Avec le retour de Seif el-Islam Kadhafi, la Russie marque un peu plus son territoire en Libye », Jeune Afrique, 21 décembre 2018. URL : https://www.jeuneafrique.com/685223/politique/avec-le-retour-de-seif-el-islam-kadhafi-la-russie-marque-un-peu-plus-son-territoire-en-libye/.

[23] Houda Ibrahim, « [Enquête] Qui sont les deux Russes arrêtés en Libye? », RFI, 30 juillet 2019. URL : http://www.rfi.fr/fr/afrique/20190730-libye-chercheurs-russes-malkevitch-maxim-shu-gall-samer-hassan-swaifan.

[24] Rappelons que Haftar a participé à la guerre contre Mouammar Kadhafi.

[25] Entretien réalisé le 2 juillet 2020.

[26] Jihâd Gillon, « Libye : la Russie peut-elle lâcher Khalifa Haftar pour Aguila Saleh ? », Jeune Afrique, 28 mai 2020. URL : https://www.jeuneafrique.com/990083/politique/libye-aguilah-saleh-est-il-le-plan-b-de-moscou-pour-remplacer-haftar/.

[27] Adlene Mohammedi, « Erdoğan à Moscou : vers de nouvelles transactions russo-turques en Syrie », Middle East Eye, 11 mars 2020. URL : https://www.middleeasteye.net/fr/decryptages/erdogan-moscou-vers-de-nouvelles-transactions-russo-turques-en-syrie.

[28] Entretien réalisé le 26 juin 2020.

[29] Arnaud Peyronnet, « Russie et Turquie, une “cogestion concurrente” des conflits en Syrie et Libye », Fondation méditerranéenne d’Études stratégiques (FMES), 19 juin 2020. URL : https://fmes-france.org/russie-et-turquie-une-cogestion-concurrente-des-conflits-en-syrie-et-libye-par-arnaud-peyronnet/.

Libye : un dossier complexe et une guerre qui s’éternise

La situation en Libye est préoccupante. Depuis le printemps arabe et la chute du colonel Mouammar Kadhafi, le pays est plongé dans le chaos. Fayez al-Sarraj et Khalifa Haftar se disputent la légitimité à la tête de l’Etat depuis près de deux ans sans qu’aucune élection ne soit venue entériner le processus politique. Le premier, à la tête du Gouvernement d’union nationale (GNA) est officiellement soutenu par la communauté internationale tandis que le second, autoproclamé maréchal, dirige l’Armée nationale libyenne et bénéficie des appuis émirati et égyptien.

La communauté internationale et en particulier Ghassan Salamé, l’envoyé spécial pour la Libye pour les Nations unies tentent de réconcilier les deux parties et d’instaurer la paix. Pour autant, le général Haftar a lancé une offensive sur Tripoli – siège du GNA – le 4 avril alors qu’une conférence nationale devait être organisée à Ghadamès dix jours plus tard.

En six mois, la guerre a fait plus de 1 000 morts et a causé le déplacement d’environ 120 000 personnes, engendrant une situation humanitaire déplorable. De fait, lors d’une intervention devant les membres du Conseil de sécurité au début du mois de septembre, Ghassan Salamé a annoncé la volonté de l’ONU de se maintenir en Libye : « Plus la situation sur le terrain s’aggrave, plus notre présence, nos efforts de médiation et la fourniture de services humanitaires sont nécessaires ».

En dépit des trêves, dont celle de l’Aïd el-Adha, les combats se poursuivent. Et, si la ligne de front ne bouge quasiment plus, un cessez-le-feu se montre peu envisageable dans l’immédiat. En effet, dans un entretien accordé à Libération en septembre 2019 dans lequel il confie avoir vécu la guerre comme un « affront », Ghassan Salamé déclare qu’un cessez-le-feu apparaît « plus compliqué qu’une trêve ». En effet, ce dernier nécessite des observateurs et des équipements veillant au respect de l’accord. Pour les Nations unies, cela signifie un mandat élargi comprenant une mission de médiation politique.

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Si la situation militaire est figée, dans le ciel libyen une véritable guerre par procuration a vu le jour depuis le mois de juin. Bien qu’ils n’aient pas une influence sur l’équilibre des forces selon des analystes, les drones émiratis et turcs occupent les airs, faisant de la Libye « probablement le plus grand théâtre de guerre de drones au monde » selon Ghassan Salamé. Le GNA s’est tourné vers la Turquie tandis que l’ANL bénéficie de l’appui émirati. Idéologiquement et politique, les sponsors des deux parties libyennes ne cessent de s’opposer.

Aux problèmes internes s’ajoutent la question des migrants et le terrorisme. La Libye étant un pays de transit pour les migrants, ces derniers sont victimes de détention arbitraire et de mauvais traitements très souvent dénoncés par les ONG. Quant au sud du pays, il sert de repaire aux islamistes de Daesh. A ce titre, le 27 septembre, les forces aériennes américaines ont mené une opération qui a causé la mort de 7 islamistes affiliés à l’Etat islamique

Dans ce pays qui est la « cible d’interférences extérieures » Ghassan Salamé déplore le manque de soutien des puissances s’intéressant à la Libye. Dans ce contexte, l’Envoyé de l’ONU multiplie les contacts en Turquie, aux Emirats arabes unis, en Egypte, aux Etats-Unis et en Russie pour tenter de préparer l’adoption d’un accord inter libyen qui bénéficierait d’un appui international. Pour ce faire, une conférence internationale consacrée à la Libye doit se tenir au cours des mois qui viennent. Alors que la solution militaire renvoie à « une illusion couteuse », l’émissaire des Nations unies imagine trois scénarios. Le premier scénario imaginé prévoit un maintien de la situation actuelle avec une guerre d’intensité réduite qui aura tendance à décliner progressivement. Le deuxième cas de figure concerne une escalade des tensions où la Libye deviendrait le théâtre d’une guerre régionale. Cette solution, dangereuse pour la Libye aurait des répercussions internationales, causant de fait un impact direct dans tout le bassin méditerranéen. Enfin, le troisième scénario – le plus souhaitable – serait d’aboutir rapidement à un cessez-le-feu et à une reprise du dialogue. Impensable il y a quelques semaines, il semble dorénavant possible.  Dans un communiqué du 26 septembre 2019 paru avant la réunion des Nations unies à New York, Khalifa Haftar a affirmé sa volonté de dialogue avec la partie adverse. Contrairement aux mois précédents, le militaire met des conditions à un éventuel retrait. Il exige en l’occurrence que les « groupes terroristes et les milices criminelles qui contrôlent Tripoli » se retirent, faisant référence aux forces libyennes loyales au GNA.

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Toutefois, il ne faut omettre l’antagonisme entre les deux hommes. Devant l’ONU, Fayez al-Sarraj a qualifié son adversaire de « criminel assoiffé de sang » et a déploré l’ingérence des puissances étrangères, à l’instar des Emirats arabes unis, de la France et de l’Egypte qu’il accuse de soutenir le camp d’Haftar.

Si l’apaisement semble possible et atteignable à terme, la condition sine qua none à un retour à la paix est sans surprise la tenue d’élections qui permettront de trancher la légitimité du chef d’Etat. La conférence internationale sur la Libye, organisée par l’ONU à l’initiative notamment de Rome et Paris et qui devrait se tenir en Allemagne, poserait ainsi les bases de la paix. Le ministère des Affaires étrangères appelle à un cessez-le-feu et à un retour au processus politique et salue la réunion de l’ONU qui a permis à « la communauté internationale et aux acteurs régionaux d’exprimer leur unité et leur détermination à soutenir la médiation des Nations unies conduite par le représentant spécial du secrétaire général des Nations unies ».