Sarraj

La stratégie russe en Libye : entre biais inavoués et perspectives de médiation – par Adlene Mohammedi

Chargé de recherches stratégiques pour le cabinet AESMA, Adlene Mohammedi est l’auteur d’une thèse sur la politique arabe de la Russie postsoviétique.

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Montrée du doigt pour son soutien plus ou moins officieux au maréchal Khalifa Haftar, « l’homme fort de l’est libyen », la Russie poursuit néanmoins le dialogue avec le gouvernement d’union nationale de Tripoli. Si Moscou semble rompre avec le légalisme et le légitimisme qui caractérisent son discours officiel en politique étrangère, son objectif est d’émerger comme une puissance médiatrice incontournable en Libye. Pour cela, la Russie peut compter sur divers canaux de communication : avec les acteurs libyens (les deux principaux protagonistes, ainsi que les réseaux kadhafistes), mais aussi avec la Turquie, l’un des principaux parrains du gouvernement d’union nationale de Fayez al-Sarraj.

Le soulèvement de janvier 2011 – dans le cadre du Printemps arabe – et l’intervention militaire qui s’en est suivie sont à l’origine du conflit actuel en Libye, conséquence de la chute du régime de Mouammar Kadhafi. A l’époque, si la position russe était relativement claire (scepticisme et méfiance), elle pouvait être caractérisée par une certaine pusillanimité. Dmitri Medvedev étant alors Président, la Russie s’est abstenue au Conseil de sécurité des Nations unies lors du vote de la résolution 1973 censée permettre la mise en place d’une zone d’exclusion aérienne. Quand l’intervention militaire, menée par l’OTAN, a abouti au renversement de Kadhafi et à un changement de régime, la Russie l’a qualifiée d’illégale. Cette absence de veto russe s’explique à deux niveaux : à l’échelle de la Russie, cette parenthèse Medvedev était associée à une timide tentation libérale difficilement compatible avec une défense ouverte de Kadhafi ; à l’échelle internationale, Moscou voulait éviter de bloquer le fonctionnement du Conseil de sécurité, vecteur d’influence pour sa politique étrangère, tout en signifiant son rejet de la notion de « responsabilité de protéger » et en rappelant son attachement à la souveraineté nationale et au principe de non-intervention. En d’autres termes, la position russe était davantage conservatrice que dogmatique. Mais l’intervention militaire, menée principalement par la France et le Royaume-Uni, et la brutale éviction de Kadhafi qu’elle a permise, ont contribué à raidir la Russie. Mais au-delà des critiques, il convient de rappeler que les Russes n’ont rien fait pour protéger l’ancien dirigeant libyen.

Cette intervention militaire a exacerbé la méfiance russe à plus d’un titre. D’abord, parce que la Russie, en tant que principal fournisseur de Kadhafi en armements, a subi des pertes financières importantes (au moins 4 milliards de dollars de contrats d’armements, selon les autorités russes[1]) tout en perdant un client de longue date. Ensuite, parce qu’elle s’est retrouvée confrontée en Libye à trois défis qu’elle brandit régulièrement : l’ingérence dans les affaires intérieures d’un pays, le terrorisme et l’instabilité régionale. Enfin, loin de se désintéresser du pays, le Kremlin a manifesté son soutien, en mai 2014, au gouvernement d’Abdallah al-Thani (issu de la Chambre des représentants installée à Tobrouk, puis à Benghazi depuis 2019). Dès juin 2014, al-Thani a requis l’assistance russe pour la formation de la police libyenne. En avril 2015, il s’est rendu à Moscou où il a accusé les gouvernements « occidentaux » de soutenir les Frères musulmans. Fin juin 2016, soit trois mois après la formation du gouvernement d’union nationale (Government of National Accord, dit GNA) et son installation à Tripoli, c’est au tour de Khalifa Haftar, chef de l’autoproclamée « Armée nationale libyenne » nommé « commandant militaire en chef » en mars 2015 par la Chambre des représentants, de se rendre à Moscou afin de demander un appui politique et militaire. A la fin de l’année 2016, lors de sa deuxième visite, le vice-ministre russe des Affaires étrangères, Guennadi Gatilov, a déclaré que Khalifa Haftar devait être intégré à toute solution politique. La Russie est apparue alors comme son plus important partenaire. En janvier 2017, le soutien russe est encore plus ouvert : Khalifa Haftar, que les médias aiment surnommer « l’homme fort de l’est libyen », a été convié à visiter le porte-avions russe Amiral Kouznetsov (au large de la Libye). Un échange par vidéoconférence entre Haftar et le ministre russe de la Défense, Sergueï Choïgou, a même été organisé à cette occasion[2].

Parallèlement à ce soutien, la Russie a poursuivi le dialogue avec deux acteurs différents : le gouvernement d’union nationale de Tripoli et les réseaux kadhafistes. La diplomatie russe n’a pas caché sa sympathie pour le deuxième fils de Mouammar Kadhafi. En décembre 2018, deux émissaires de Saïf al-Islam Kadhafi ont rencontré le vice-ministre russe des Affaires étrangères Mikhaïl Bogdanov[3]. Le diplomate russe a manifesté une certaine bienveillance à son égard et a indiqué qu’il fallait l’associer au futur processus politique. Comme l’a rappelé Virginie Collombier, les deux camps (le gouvernement de Tripoli et Khalifa Haftar) ont voulu, dès 2017, attirer les acteurs issus de l’ancien régime – marginalisés après 2011[4]. Sur ce terrain, c’est Haftar qui a été le plus efficace, même si le camp kadhafiste demeure divisé et si son ralliement au chef de l’Armée nationale libyenne n’a pas été total. On retrouve, par exemple, des kadhafistes à Misrata, du côté du gouvernement d’union nationale. Ce dernier, reconnu internationalement et formé sous l’égide des Nations unies, n’exprime pas à l’égard de la Russie l’hostilité qu’il exprime à l’égard des deux principaux parrains de Haftar que sont les Émirats arabes unis et l’Égypte. Malgré l’offensive de Haftar en Tripolitaine lancée au printemps 2019, repoussée un an plus tard par les troupes du gouvernement d’union nationale avec l’aide décisive de la Turquie, les échanges entre Moscou et Tripoli n’ont pas cessé. Le vice-président du Conseil présidentiel du gouvernement d’union nationale, Ahmed Maetig, s’est d’ailleurs rendu à Moscou le 3 juin 2020 dans le cadre de discussions en vue d’un cessez-le-feu[5]. Décryptons maintenant la stratégie russe en Libye.

La Russie et l’Armée nationale libyenne de Khalifa Haftar : un appui discret et limité

L’ambiguïté de la position russe en Libye reflète la complexité de la situation : la coexistence de deux pouvoirs concurrents, l’un reconnu internationalement (le gouvernement d’union nationale présidé par Fayez al-Sarraj) et l’autre contrôlant l’essentiel du territoire (celui de l’armée de Khalifa Haftar). Si cette position n’est pas en totale adéquation avec le discours habituel (respect du droit international et du pouvoir légal), deux points permettent de nuancer cette rupture apparente. Le premier concerne l’action de l’armée de Khalifa Haftar. Pour légitimer son action, et notamment son offensive en Tripolitaine, celui-ci invoque la lutte contre le terrorisme et l’islamisme (principalement les Frères musulmans, soutenus par la Turquie) dont le gouvernement d’union nationale serait complice. La Russie est sensible à cette rhétorique, comme les Émirats arabes unis et l’Égypte d’Abdel Fattah al-Sissi qui considèrent l’islam politique et l’axe Ankara-Doha qui le soutient comme une menace prioritaire. Pour le Kremlin, l’islam politique – surtout dans sa forme réticulaire[6] – est facteur d’instabilité. Le second point concerne le statut de Haftar. Si ses ennemis (notamment la Turquie) le qualifient régulièrement de renégat, voire de terroriste, il tire sa légitimité de la Chambre des représentants installée à Benghazi, présidée par Aguila Saleh.

Outre le soutien diplomatique (accueil à Moscou ou sur le porte-avions Amiral Kouznetsov), la Russie a offert à Haftar un appui clandestin. Là encore, la position russe peut sembler ambivalente, entre défense de l’autorité de l’État et recours à des acteurs privés. C’est un jeu qui permet à la Russie, sur le plan militaire, de préserver l’armée, et sur le plan politique, de nier toute participation formelle. Ce mercenariat qui ne dit pas son nom a été mis au service d’une coalition dont les dirigeants russes connaissent les limites. Selon un rapport « confidentiel » des Nations unies (que l’agence Reuters a pu lire), le Groupe Wagner – qui se distingue des autres sociétés militaires privées par l’intégration de ses unités aux forces régulières dans certaines zones de combat[7] – aurait déployé jusqu’à 1 200 hommes en Libye[8]. Ce chiffre (à peu près l’équivalent d’un régiment) peut sembler dérisoire en comparaison des 25 000 hommes que compterait l’armée de Haftar, mais il n’est pas négligeable comparé aux 2 000 mercenaires du groupe Wagner engagés en Syrie en 2018[9]. En face, la Turquie aurait envoyé entre 2 000 et 4 000 combattants syriens au service de Tripoli[10]. Dans les deux camps, cet appui a pris une forme plus conventionnelle, quoique plus discrète côté russe. En janvier 2020, l’armée turque a entamé son déploiement en Libye. En mai, au moins six MiG-29 Fulcrum et deux Sukhoï SU-24 Fencer, escortés par deux appareils de l’aviation russe, auraient atterri sur le sol libyen[11]. Des images du Commandement des États‑Unis pour l’Afrique (AFRICOM) prises à la fin du mois de mai montrent le déploiement par la Russie d’au moins 14 avions de combat sur les bases d’al-Khadim et d’al-Djoufra[12]. L’objectif est d’empêcher une contre-offensive des troupes de Tripoli vers la région de Syrte et la base aérienne d’al-Djoufra (carte ci-dessous – source : Al Jazeera, 9 juin 2020). L’Armée nationale libyenne a, en outre, eu accès à des batteries antiaériennes russes Pantsir (de courte à moyenne portée). Plusieurs Pantsir ont été détruits par des drones turcs dans le conflit actuel[13].

La lutte contre le terrorisme et l’islam politique ne peut toutefois suffire à justifier les efforts russes en faveur de Haftar. Selon Washington, Moscou songerait à s’installer militairement au sud de la Méditerranée[14]. La question des hydrocarbures est aussi régulièrement brandie. Le 17 janvier 2020, plusieurs chefs tribaux pro-Haftar ont décidé de bloquer la production des sites pétroliers dans leurs zones[15]. Les pro-Haftar ont manifesté ainsi leur défiance envers la compagnie nationale pétrolière (National Oil Corporation, NOC), basée à Tripoli. Pour eux, il n’est pas acceptable que l’argent du pétrole de la Cyrénaïque et du Fezzan serve au gouvernement de Fayez al-Sarraj, à la Turquie ou au financement de combattants étrangers. De son côté, la compagnie nationale libyenne a récemment déploré la présence de mercenaires russes sur des champs pétrolifères du Fezzan[16]. Pour le chercheur Jalel Harchaoui, l’accès au pétrole libyen est un bon moyen pour la Russie de « mieux contrôler l’acheteur européen »[17]. A court terme, la présence russe sur ces champs révèle surtout une intention d’utiliser le pétrole comme moyen de pression dans les discussions avec le gouvernement d’al-Sarraj et son parrain turc. Rappelons que la Russie est loin d’être la seule à s’intéresser aux ressources de la région. Le 27 novembre 2019, Ankara et Tripoli ont signé un accord maritime censé permettre aux Turcs d’explorer certains gisements de gaz d’une partie de la Méditerranée orientale[18], empiétant sur les zones exclusives grecques et chypriotes.

Depuis sa prise de Syrte – qui a constitué un tournant dans la guerre actuelle[19] –, le 6 janvier 2020, la posture de Khalifa Haftar s’est considérablement dégradée. Quelques jours après, dans le cadre d’un dialogue russo-turc destiné à apaiser la situation en Libye, Haftar a mis la diplomatie russe dans une situation embarrassante en quittant Moscou sans signer d’accord de cessez-le-feu[20]. Aujourd’hui, plus d’un an après le début de son offensive en Tripolitaine, l’alliance autour du gouvernement de Tripoli – largement aidée par Ankara – a finalement réussi à repousser les hommes de Haftar en direction de la Cyrénaïque. Celui-ci donne ainsi à Moscou deux bonnes raisons de privilégier d’autres interlocuteurs : son intransigeance et ses déconvenues militaire.

L’hypothèse kadhafiste

En avril 2020, Khalifa Haftar est allé jusqu’à s’attribuer le pouvoir en indiquant lors d’un discours télévisé qu’il disposait d’un « mandat du peuple ». Cet autoritarisme – qui masque mal son incapacité à conquérir militairement Tripoli – n’est pas forcément du goût de Moscou. Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a réagi : « Nous n’approuvons pas la déclaration du maréchal Haftar selon laquelle il décidera unilatéralement de la façon dont le peuple libyen vivra. »[21] Contrairement à leur action en Syrie où les Russes ont considéré qu’il fallait soutenir jusqu’au bout le pouvoir en place, ceux-ci refusent de miser sur un seul homme en Libye. Il est toutefois trop tôt pour évoquer un lâchage : son armée contrôle encore l’essentiel du territoire libyen (mais moins de la moitié de la population), y compris une grande partie des gisements pétrolifères.

La Russie mise aussi sur les réseaux kadhafistes, et surtout sur le fils de l’ancien « guide de la révolution » : Saïf al-Islam Kadhafi. En décembre 2018, des émissaires de ce dernier auraient transmis un courrier à Vladimir Poutine dans lequel Saïf al-Islam s’engagerait à soutenir une éventuelle solution politique[22]. Selon certaines sources, l’objectif était tout simplement d’obtenir les faveurs de Moscou en vue de l’élection présidentielle finalement repoussée. Pour la Russie, l’élection d’un homme providentiel serait un bon moyen de sortie de crise. En janvier 2019, la diplomatie russe s’est exprimée en faveur de la libération du frère de Saïf al-Islam : Hannibal Kadhafi, détenu au Liban depuis 2015.

Au printemps 2019, deux ressortissants russes ont été arrêtés à Tripoli tandis qu’ils sondaient la population locale pour le compte de la « Fondation pour la protection des valeurs nationales » (dirigée par un certain Alexandre Malkevitch, parfois associé à Evgueni Prigogine, patron du Groupe Wagner). Pour le gouvernement de Tripoli, leur mission relève davantage de l’espionnage que de la recherche. Les résultats de cette étude tels qu’ils ont été publiés par ladite Fondation profitent aux deux hommes qui semblaient avoir les faveurs de Moscou : 3 à 7% des citoyens libyens soutiendraient le gouvernement de Fayez al-Sarraj, alors que Khalifa Haftar et Saïf al-Islam récolteraient chacun 55 % de voix[23].

Il est néanmoins difficile d’associer systématiquement les kadhafistes à Khalifa Haftar. Pour les premiers, le second était surtout un moyen de revenir au pouvoir. Mais maintenant qu’il a échoué, rien ne les oblige à lui rester fidèles. Pour le journaliste français Jihâd Gillon, « Saïf al-Islam ne porte pas Haftar dans son cœur[24] et les kadhafistes au sein de l’Armée nationale libyenne estiment qu’ils n’ont pas été suffisamment respectés »[25]. Selon lui, ils pourraient être tentés de prendre le contrôle de cette armée dans la mesure où « ils s’estiment incontournables ». Par ailleurs, toujours selon le journaliste, tout indique que Saïf al-Islam est enclin à dialoguer avec le gouvernement d’union nationale de Tripoli. Pour les Russes, en tout cas, qui entendent bien continuer à dialoguer avec Tripoli, Saïf al-Islam serait un partenaire plus docile que le turbulent militaire. Un problème subsiste pour eux comme pour tous ceux qui courtisent le fils de l’ancien dictateur : il est poursuivi par la Cour pénale internationale.

Une médiation en perspective ?

La menace de nouvelles batailles plane encore. Tripoli – renforcée par Ankara – voudrait bien récupérer Syrte et l’Égypte en a fait une « ligne rouge ». Pour la Russie, qui souhaite dialoguer avec l’ensemble des acteurs nationaux et régionaux, l’objectif est de mettre fin au conflit. Et si Haftar manifeste de l’inflexibilité, en sus des réseaux kadhafistes, Moscou pourrait s’appuyer – dans les négociations avec Tripoli – sur le président de la Chambre des représentants (Benghazi), Aguila Saleh[26]. S’il n’est pas question de renoncer à l’armée de Haftar, l’éviction du chef militaire lui-même au profit d’un homme plus consensuel reste une hypothèse plausible. En face, la Russie n’a jamais complètement tourné le dos au gouvernement d’union nationale (Tripoli), comme le montre le voyage à Moscou du vice-président du Conseil présidentiel, Ahmed Maetig, le 3 juin dernier. Mais Moscou a deux griefs à l’encontre de Tripoli : les soupçons de sympathies islamistes et la détention de ressortissants russes. Deux points qui ne constituent cependant pas un obstacle insurmontable au dialogue.

Au-delà de l’échelle libyenne, la Russie entretient d’excellentes relations avec les deux principaux parrains de Haftar : les Émirats arabes unis et l’Égypte. Elle souscrit à leur vision géopolitique – comme l’indique d’ailleurs leur convergence dans le dossier syrien –, à savoir une volonté d’encourager l’autoritarisme contre l’islam politique au nom de la stabilité. Mais la position de la Russie, qui préfère les partenariats de circonstance aux alliances contraignantes, est loin d’être dogmatique.

Elle entretient aussi de très bonnes relations avec l’autre camp : l’axe Ankara-Doha. Malgré les divergences exprimées, les relations russo-turques sont à la fois importantes sur le plan bilatéral (échanges commerciaux, énergie, tourisme …) et déterminantes dans le conflit syrien. Même si l’accord d’Astana (signé en mai 2017 par la Russie, la Turquie et l’Iran) est loin d’avoir abouti à une solution politique pérenne, il a contribué à une forme d’apaisement sur le plan militaire. Le conflit perdure au nord de la Syrie, mais on y a désormais affaire à des transactions permanentes entre Moscou et Ankara plutôt qu’à un affrontement[27]. Tout indique aujourd’hui que les deux puissances entendent réaliser un accord analogue en Libye en dépit d’un engagement plus limité.

Quels scénarios pour les mois qui viennent ?

Sans présumer de l’issue des négociations en cours, trois grandes hypothèses sont aujourd’hui identifiables. La première hypothèse est celle d’une poursuite de la guerre. Si le gouvernement d’union nationale décide de reprendre Syrte par la force (notamment pour s’emparer de ressources pétrolières nécessaires et insuffisantes à l’ouest du pays), Moscou n’entend pas le laisser faire. La Russie ne veut pas d’une escalade militaire qui l’obligerait à afficher ostensiblement son parti pris en faveur de l’Armée nationale libyenne, mais il n’est pas non plus question de laisser le champ libre à la Turquie. Les Mig-29 et les Soukhoï-24 russes basés à al-Djoufra sont justement là pour empêcher les troupes de Tripoli – aidées par Ankara – d’avancer vers l’est. La Russie est donc dans une démarche de dissuasion : les mercenaires sur les champs pétrolifères et les avions de combat sont là pour éviter de négocier avec la Turquie en situation de faiblesse.

La deuxième hypothèse est celle d’une partition de facto. Pour le chercheur Barah Mikaïl[28], professeur associé à l’université Saint Louis de Madrid, ce n’est pas l’hypothèse à privilégier dans l’immédiat, les rivalités politiques et militaires n’ayant pas entamé le sentiment d’appartenance nationale. Il est vrai que la Russie ne défend pas formellement ce scénario, mais il se pourrait qu’elle appuie une solution fédérale que pourrait porter un homme comme Aguila Saleh qui plaide pour une Libye une mais décentralisée. Pour qu’une telle solution (un partage territorial dont les termes sont encore à définir) soit acceptée par Tripoli et Ankara, il faudrait évidemment un accord sur le partage des ressources pétrolières. Cette hypothèse est finalement celle du conflit gelé, avec en filigrane une « cogestion concurrente », pour reprendre la formule d’Arnaud Peyronnet[29].

Enfin, la troisième hypothèse est plus institutionnelle que territoriale. Elle implique un partage du pouvoir à Tripoli. Celui-ci s’ouvrirait à des acteurs de l’Est, tels Aguila Saleh et ses alliés tribaux. La Russie n’a a priori aucune raison de s’y opposer. Il s’agit d’une hypothèse à plus long terme qui suppose une résolution politique du conflit.

En définitive, la Russie a bien des partenaires privilégiés en Libye (l’armée de Khalifa Haftar, le président de la Chambre des représentants Aguila Saleh, les réseaux kadhafistes), tout en se déclarant ouverte à l’ensemble des acteurs du conflit libyen et tout en maintenant un canal de communication avec Tripoli. Sa capacité à discuter avec les divers acteurs intérieurs et extérieurs en fait un médiateur tout désigné : entre le gouvernement de Tripoli et les protagonistes de l’Est et entre la Turquie et l’axe Abou Dhabi-Le Caire. Si l’issue des négociations est incertaine, tout indique pour l’instant que le dialogue russo-turc sera au cœur du règlement du conflit libyen. Un Astana libyen n’est pas exclu. La Russie a sans doute les moyens de contraindre à la fois le couple Le Caire-Abou Dhabi et l’Armée nationale libyenne (Haftar lui-même ou un autre chef mis en avant à l’Est) à accepter un tel compromis. Sa discrète présence militaire vise à le faire accepter à Tripoli et Ankara et à les dissuader d’avancer vers l’est. Cela dit, même si une plateforme analogue à celle d’Astana est privilégiée, l’exemple syrien nous rappelle qu’elle n’est pas synonyme d’une solution politique pérenne. L’hypothèse du conflit gelé pourrait donc l’emporter.

[1] Alexei Anishchuk, “Gaddafi fall cost Russia tens of blns in arms deals”, Reuters, 2 novembre 2011. URL: https://www.reuters.com/article/russia-libya-arms/gaddafi-fall-cost-russia-tens-of-blns-in-arms-deals-idUSL5E7M221H20111102.

[2] Aidan Lewis, “Russia turns to Libya with show of support for eastern commander”, Reuters, 17 janvier 2017. URL: https://www.reuters.com/article/us-libya-security-russia/russia-turns-to-libya-with-show-of-support-for-eastern-commander-idUSKBN1510KT.

[3] Alain Chémali, « Libye: Seif al-Islam Kadhafi fait annoncer à Moscou sa candidature à la présidentielle », France Télévision, 7 décembre 2018. URL : https://www.francetvinfo.fr/monde/afrique/libye/libye-seif-al-islam-kadhafi-fait-annoncer-a-moscou-sa-candidature-a-la-presidentielle_3087799.html.

[4] « En Libye, les kadhafistes pensent que l’alliance avec Haftar leur permettra de revenir au pouvoir », interview de la chercheuse Virginie Collombier, propos recueillis par Frédéric Bobin, Le Monde, 8 janvier 2020. URL : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/01/07/en-libye-les-kadhafistes-pensent-que-l-alliance-avec-haftar-leur-permettra-de-revenir-au-pouvoir_6025095_3212.html.

[5] “Senior official of Libya’s GNA arrives in Russia for talks”, Al Jazeera, 3 juin 2020. URL:

https://www.aljazeera.com/news/2020/06/senior-official-libya-gna-arrives-russia-talks-200603115427753.html.

[6] Le salafisme local que l’on retrouve dans les rangs de Khalifa Haftar semble moins gênant. Lire à ce propos : Ali Bensaad, « Libye. Khalifa Haftar, “ses” islamistes et la guerre contre le terrorisme », Orient XXI, 22 mai 2019. URL : https://orientxxi.info/magazine/libye-khalifa-haftar-ses-islamistes-et-la-guerre-contre-le-terrorisme,3107.

[7] Emmanuel Dreyfus, “Private military companies in Russia: Not so quiet on the Eastern front?”, Research Paper n°63, IRSEM, 17 janvier 2019. URL: https://www.irsem.fr/institut/actualites/research-paper-no-63-2019-private-military-companies-in-russia-not-so-quiet-on-the-eastern-front.html.

[8] Michelle Nichols, “Up to 1,200 deployed in Libya by Russian military group: U.N. report”, Reuters, 6 mai 2020. URL: https://www.reuters.com/article/us-libya-security-sanctions/up-to-1200-deployed-in-libya-by-russian-military-group-u-n-report-idUSKBN22I2XW.

[9] Henry Meyer et Stepan Kravchenko, “Mercenaries Hurt in U.S. Syria Strikes Treated at Russian Defense Hospitals”, Bloomberg, 15 février 2018. URL: https://www.bloomberg.com/news/articles/2018-02-14/kremlin-stays-aloof-as-army-treats-wounded-in-u-s-syria-strike.

[10] Ariane Lavrilleux et Elie Guckert, « Libye : des enfants syriens enrôlés dans l’armée de Tripoli », Le Point, 25 mai 2020. URL : https://www.lepoint.fr/monde/libye-des-enfants-syriens-enroles-dans-l-armee-de-tripoli-25-05-2020-2376833_24.php.

[11] Arnaud Delalande, « Avions russes en Libye : que changeront les MiG de Haftar sur le terrain ? », Middle East Eye, 28 mai 2020. URL : https://www.middleeasteye.net/fr/decryptages/libye-avions-russes-haftar-gna-turquie-conflit.

[12] Brian Katz et Joseph S. Bermudez Jr., “Moscow’s Next Front: Russia’s Expanding Military Footprint in Libya”, Center for Strategic and International Studies (CSIS), 17 juin 2020. URL:

https://www.csis.org/analysis/moscows-next-front-russias-expanding-military-footprint-libya.

[13] Oliver Imhof, “In lightning advance, GNA reverses 14 months of Haftar’s Libya gains”, Airwars, 8 juin 2020. URL:  https://airwars.org/news-and-investigations/in-lightning-advance-gna-reverses-14-months-of-haftars-libya-gains/.

[14] Robyn Dixon, “Russia’s ally in Libya is battered by defeats. But Moscow has wider goals to expand its influence”, The Washington Post, 6 juin 2020. URL: https://www.washingtonpost.com/world/europe/russia-libya-war-putin/2020/06/05/c3956bf4-a109-11ea-be06-af5514ee0385_story.html.

[15] Jihâd Gillon, « Libye : jusqu’où peut aller la guerre pour le pétrole ? », Jeune Afrique, 9 juin 2020. URL : https://www.jeuneafrique.com/996900/politique/libye-jusquou-peut-aller-la-guerre-pour-le-petrole/.

[16] “Russian mercenaries enter Libya’s largest oil field as Sirte battle looms”, Middle East Eye, 26 juin 2020. URL: https://www.middleeasteye.net/news/russian-mercenaries-enter-libya-largest-oil-field-sirte-battle-looms.

[17] « Les puissances arabes veulent que la Russie joue un plus grand rôle en Libye », interview du chercheur Jalel Harchaoui, propos recueillis par Jihâd Gillon, Jeune Afrique, 1er février 2019. URL : https://www.jeuneafrique.com/728425/politique/jalel-harchaoui-les-puissances-arabes-veulent-que-la-russie-joue-un-plus-grand-role-en-libye/.

[18] Marie Jégo, « Un accord turco-libyen de délimitation maritime provoque la colère de la Grèce », Le Monde, 10 décembre 2019. URL : https://www.lemonde.fr/international/article/2019/12/10/un-accord-turco-libyen-de-delimitation-maritime-provoque-la-colere-de-la-grece_6022314_3210.html.

[19] Frédéric Bobin, « En Libye, la prise de Syrte est une étape majeure dans l’offensive du maréchal Haftar », Le Monde, 7 janvier 2020. URL : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/01/07/en-libye-les-forces-du-marechal-haftar-s-emparent-du-verrou-strategique-de-syrte_6025034_3212.html.

[20] “Libya conflict: Haftar ‘leaves’ Moscow ceasefire talks without deal”, BBC News, 14 janvier 2020. URL: https://www.bbc.com/news/world-africa-51104846.

[21] Célian Macé, « En Libye, le maréchal Haftar s’attribue le pouvoir », Libération, 28 avril 2020. URL : https://www.liberation.fr/planete/2020/04/28/en-libye-le-marechal-haftar-s-attribue-le-pouvoir_1786779.

[22] Arianna Poletti, « Avec le retour de Seif el-Islam Kadhafi, la Russie marque un peu plus son territoire en Libye », Jeune Afrique, 21 décembre 2018. URL : https://www.jeuneafrique.com/685223/politique/avec-le-retour-de-seif-el-islam-kadhafi-la-russie-marque-un-peu-plus-son-territoire-en-libye/.

[23] Houda Ibrahim, « [Enquête] Qui sont les deux Russes arrêtés en Libye? », RFI, 30 juillet 2019. URL : http://www.rfi.fr/fr/afrique/20190730-libye-chercheurs-russes-malkevitch-maxim-shu-gall-samer-hassan-swaifan.

[24] Rappelons que Haftar a participé à la guerre contre Mouammar Kadhafi.

[25] Entretien réalisé le 2 juillet 2020.

[26] Jihâd Gillon, « Libye : la Russie peut-elle lâcher Khalifa Haftar pour Aguila Saleh ? », Jeune Afrique, 28 mai 2020. URL : https://www.jeuneafrique.com/990083/politique/libye-aguilah-saleh-est-il-le-plan-b-de-moscou-pour-remplacer-haftar/.

[27] Adlene Mohammedi, « Erdoğan à Moscou : vers de nouvelles transactions russo-turques en Syrie », Middle East Eye, 11 mars 2020. URL : https://www.middleeasteye.net/fr/decryptages/erdogan-moscou-vers-de-nouvelles-transactions-russo-turques-en-syrie.

[28] Entretien réalisé le 26 juin 2020.

[29] Arnaud Peyronnet, « Russie et Turquie, une “cogestion concurrente” des conflits en Syrie et Libye », Fondation méditerranéenne d’Études stratégiques (FMES), 19 juin 2020. URL : https://fmes-france.org/russie-et-turquie-une-cogestion-concurrente-des-conflits-en-syrie-et-libye-par-arnaud-peyronnet/.

Libye : un dossier complexe et une guerre qui s’éternise

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La situation en Libye est préoccupante. Depuis le printemps arabe et la chute du colonel Mouammar Kadhafi, le pays est plongé dans le chaos. Fayez al-Sarraj et Khalifa Haftar se disputent la légitimité à la tête de l’Etat depuis près de deux ans sans qu’aucune élection ne soit venue entériner le processus politique. Le premier, à la tête du Gouvernement d’union nationale (GNA) est officiellement soutenu par la communauté internationale tandis que le second, autoproclamé maréchal, dirige l’Armée nationale libyenne et bénéficie des appuis émirati et égyptien.

La communauté internationale et en particulier Ghassan Salamé, l’envoyé spécial pour la Libye pour les Nations unies tentent de réconcilier les deux parties et d’instaurer la paix. Pour autant, le général Haftar a lancé une offensive sur Tripoli – siège du GNA – le 4 avril alors qu’une conférence nationale devait être organisée à Ghadamès dix jours plus tard.

En six mois, la guerre a fait plus de 1 000 morts et a causé le déplacement d’environ 120 000 personnes, engendrant une situation humanitaire déplorable. De fait, lors d’une intervention devant les membres du Conseil de sécurité au début du mois de septembre, Ghassan Salamé a annoncé la volonté de l’ONU de se maintenir en Libye : « Plus la situation sur le terrain s’aggrave, plus notre présence, nos efforts de médiation et la fourniture de services humanitaires sont nécessaires ».

En dépit des trêves, dont celle de l’Aïd el-Adha, les combats se poursuivent. Et, si la ligne de front ne bouge quasiment plus, un cessez-le-feu se montre peu envisageable dans l’immédiat. En effet, dans un entretien accordé à Libération en septembre 2019 dans lequel il confie avoir vécu la guerre comme un « affront », Ghassan Salamé déclare qu’un cessez-le-feu apparaît « plus compliqué qu’une trêve ». En effet, ce dernier nécessite des observateurs et des équipements veillant au respect de l’accord. Pour les Nations unies, cela signifie un mandat élargi comprenant une mission de médiation politique.

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Si la situation militaire est figée, dans le ciel libyen une véritable guerre par procuration a vu le jour depuis le mois de juin. Bien qu’ils n’aient pas une influence sur l’équilibre des forces selon des analystes, les drones émiratis et turcs occupent les airs, faisant de la Libye « probablement le plus grand théâtre de guerre de drones au monde » selon Ghassan Salamé. Le GNA s’est tourné vers la Turquie tandis que l’ANL bénéficie de l’appui émirati. Idéologiquement et politique, les sponsors des deux parties libyennes ne cessent de s’opposer.

Aux problèmes internes s’ajoutent la question des migrants et le terrorisme. La Libye étant un pays de transit pour les migrants, ces derniers sont victimes de détention arbitraire et de mauvais traitements très souvent dénoncés par les ONG. Quant au sud du pays, il sert de repaire aux islamistes de Daesh. A ce titre, le 27 septembre, les forces aériennes américaines ont mené une opération qui a causé la mort de 7 islamistes affiliés à l’Etat islamique

Dans ce pays qui est la « cible d’interférences extérieures » Ghassan Salamé déplore le manque de soutien des puissances s’intéressant à la Libye. Dans ce contexte, l’Envoyé de l’ONU multiplie les contacts en Turquie, aux Emirats arabes unis, en Egypte, aux Etats-Unis et en Russie pour tenter de préparer l’adoption d’un accord inter libyen qui bénéficierait d’un appui international. Pour ce faire, une conférence internationale consacrée à la Libye doit se tenir au cours des mois qui viennent. Alors que la solution militaire renvoie à « une illusion couteuse », l’émissaire des Nations unies imagine trois scénarios. Le premier scénario imaginé prévoit un maintien de la situation actuelle avec une guerre d’intensité réduite qui aura tendance à décliner progressivement. Le deuxième cas de figure concerne une escalade des tensions où la Libye deviendrait le théâtre d’une guerre régionale. Cette solution, dangereuse pour la Libye aurait des répercussions internationales, causant de fait un impact direct dans tout le bassin méditerranéen. Enfin, le troisième scénario – le plus souhaitable – serait d’aboutir rapidement à un cessez-le-feu et à une reprise du dialogue. Impensable il y a quelques semaines, il semble dorénavant possible.  Dans un communiqué du 26 septembre 2019 paru avant la réunion des Nations unies à New York, Khalifa Haftar a affirmé sa volonté de dialogue avec la partie adverse. Contrairement aux mois précédents, le militaire met des conditions à un éventuel retrait. Il exige en l’occurrence que les « groupes terroristes et les milices criminelles qui contrôlent Tripoli » se retirent, faisant référence aux forces libyennes loyales au GNA.

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Toutefois, il ne faut omettre l’antagonisme entre les deux hommes. Devant l’ONU, Fayez al-Sarraj a qualifié son adversaire de « criminel assoiffé de sang » et a déploré l’ingérence des puissances étrangères, à l’instar des Emirats arabes unis, de la France et de l’Egypte qu’il accuse de soutenir le camp d’Haftar.

Si l’apaisement semble possible et atteignable à terme, la condition sine qua none à un retour à la paix est sans surprise la tenue d’élections qui permettront de trancher la légitimité du chef d’Etat. La conférence internationale sur la Libye, organisée par l’ONU à l’initiative notamment de Rome et Paris et qui devrait se tenir en Allemagne, poserait ainsi les bases de la paix. Le ministère des Affaires étrangères appelle à un cessez-le-feu et à un retour au processus politique et salue la réunion de l’ONU qui a permis à « la communauté internationale et aux acteurs régionaux d’exprimer leur unité et leur détermination à soutenir la médiation des Nations unies conduite par le représentant spécial du secrétaire général des Nations unies ».

Libye : les combats se poursuivent malgré la trêve

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En Libye, les combats entre les deux parties du pays – menées par Khalifa Haftar et Fayez al-Sarraj – se poursuivent. A l’occasion de l’Aïd al-Adha – fête religieuse se déroulant du dimanche 11 août au mardi 13 août – et sur recommandation de l’Envoyé spécial de l’Organisation des Nations unies en Libye Ghassan Salamé, une trêve avait été réclamée. La gravité, la violence et la longévité des combats   implique une nécessaire présence de l’ONU sur le dossier libyen et suscite une légitime inquiétude de la communauté internationale. Dans une déclaration conjointe du 11 août 2019, les Emirats arabes unis, les Etats-Unis, la France, l’Italie et le Royaume uni ont salué l’annonce de cette trêve et ont « invité les parties à cesser les hostilités sur l’ensemble du territoire libyen ». Les Etats signataires se disent « prêts à appuyer les Nations unies pour assurer le respect de la trêve et à prévenir toute tentative de la rompre » et rappellent qu’« il ne peut y avoir d’option militaire en Libye ».

Mais en dépit de ces efforts, l’accord de la trêve a pris fin au bout de 24 heures. En effet, le lundi 12 août, des tirs de roquettes ont visé l’aéroport de Mitiga, le seul aéroport opérationnel à Tripoli. Le trafic aérien a donc été suspendu « jusqu’à nouvel ordre ».

L’armée nationale libyenne (ANL) de l’autoproclamé Khalifa Haftar et les forces du gouvernement d’union nationale (GNA) de Fayez al-Sarraj, reconnues par la communauté internationale, s’affrontent depuis plus de quatre mois autour de la capitale. En effet, depuis le 4 avril dernier, le maréchal Haftar, l’homme fort de l’Est libyen a lancé une offensive pour conquérir Tripoli. L’aéroport de Mitiga, sous contrôle du GNA, est souvent visé par les milices d’Haftar. Face à l’enlisement de la bataille pour le contrôle de la capitale – ses forces ont multiplié les raids aériens.

Selon l’Organisation mondiale de la santé, les combats dans la région ont fait 1 093 morts, 5 752 blessés et ont provoqué le déplacement de plus de 120 000 personnes.

Le porte-parole du GNA, Moustafa al-Mejii, accuse les forces d’Haftar d’avoir violé la trêve à deux reprises et prévient que les forces du GNA « détiennent tous les moyens de riposte à tout moment ».

Le raid contre l’aéroport survient dans un contexte d’escalade de tensions dans le pays. En effet, il succède à l’attentat contre un convoi de l’ONU à Benghazi, causant la mort de trois agents de la Mission des Nations unies en Libye (MANUL) le samedi 10 août. Cette attaque à la voiture piégée, condamnée par l’ONU, révèle une fois encore le chaos régnant dans le pays. Toutefois, elle n’a pas été revendiquée par l’ANL.

Depuis 2011 et la révolte populaire libyenne ayant entrainé la chute du dictateur le colonel Mouammar Kadhafi, la Libye est en proie à l’insécurité avec la présence de groupes armés et rivaux qui ne cessent de s’affronter. Depuis 2014, le pays s’enfonce progressivement dans une guerre entre les deux parties menées par deux hommes forts que tout semble opposer. Les élections envisagées ne semblent pas ouvrir de perspectives rassurantes malgré les efforts de la communauté internationale. A ce conflit s’ajoute celui d’un risque de crise migratoire affectant l’ensemble du pourtour méditerranéen.

L’insécurité en Libye a donc de quoi inquiéter les rives Nord et Sud de la région.

Libye : l’inquiétude de la communauté internationale

Ghassan Salamé et Jens Stoltenberg, le 13 mai au siège de l’OTAN.
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Depuis le lancement de l’opération du maréchal Haftar – chef de l’autoproclamée Armée nationale libyenne (ANL) – sur Tripoli, la Libye s’enlise à nouveau dans la guerre. L’insécurité a engendré une aggravation de l’instabilité au sein du pays où sont déplorées de nombreuses pertes et le déplacement de milliers de Libyens. Le dossier libyen suscite l’inquiétude de la communauté internationale.

Le 13 mai, le Conseil des affaires étrangères de l’Union européenne a adopté une déclaration concernant la situation en Libye : « L’offensive militaire lancée par l’ANL sur Tripoli et l’escalade qui s’en est suivie dans la capitale et aux alentours de celle-ci constituent une menace pour la paix et la sécurité internationales et compromettent encore davantage la stabilité de la Libye. Elles aggravent également le risque de menace terroriste dans tout le pays. L’UE réaffirme son attachement à la souveraineté, à l’indépendance, à l’intégrité territoriale et à l’unité nationale de la Libye ». De fait, l’Union européenne exhorte les parties libyennes à mettre en place un cessez-le-feu et à coopérer avec les Nations unies.

La même journée, la Haute représentante de l’Union européenne, Federica Mogherini a rencontré le Premier ministre libyen Fayez al-Sarraj. Au nom de l’UE, la cheffe de la diplomatie européenne a exprimé la volonté d’un arrêt immédiat des activités militaires et a demandé une reprise du dialogue politique « dans l’intérêt de tous les Libyens ». L’UE soutient « sans réserve » les actions de Ghassan Salamé. En sus du domaine militaire, la situation humanitaire du pays inquiète. Federica Mogherini a donc souligné l’importance de « garantir l’accès à l’aide humanitaire, de protéger les civils (…) et de protéger et d’aider les migrants ». Face à la situation préoccupante du pays, l’UE dénonce la violation du droit international et considère que les attaques dont le pays est victime « peuvent être assimilées à des crimes de guerre ».

Jens Stoltenberg, le secrétaire général de l’OTAN, s’est également entretenu le 13 mai avec le Représentant spécial de l’ONU en Libye Ghassan Salamé, l’occasion de rappeler que l’OTAN à l’instar de l’UE, « soutient pleinement le travail des Nations unies en Libye » et de son Représentant spécial. L’OTAN affiche également la volonté d’aider davantage la Libye à se doter d’institutions efficaces. L’organisation exhorte « toutes les parties à mettre fin aux combats et à rejoindre le processus politique », conformément aux demandes exprimées par l’Organisation des Nations Unies.

Mardi 14 mai, l’Organisation des Nations unies a, à son tour, alerté sur l’insécurité en Libye. Face à la situation humanitaire se dégradant, des agences des Nations unies « ont fait part de leur préoccupation » concernant les migrants, les réfugiés et les personnes déplacées.

La communauté internationale est unanime : aucune solution militaire ne résoudra la crise libyenne. Seule une solution politique globale amorçant la tenue d’élections générales favorisera un retour au calme.

Au terme de plus de six semaines de combats, 450 personnes ont perdu la vie, 2 000 ont été blessées et 63 000 ont été déplacées. Cette offensive a accentué la rupture entre les deux parties libyennes.

 

Situation en Libye : Jean-Yves le Drian s’exprime

 

Jean-Yves Le Drian. Tous droits réservés.

Plus d’un mois après le début de l’assaut de l’Armée nationale libyenne (ANL) du maréchal autoproclamé Khalifa Haftar sur Tripoli – siège du Gouvernement d’union nationale (GNA) de Fayez al-Sarraj, la situation en Libye est plus que jamais dans l’impasse. Alors que l’instabilité règne dans le pays depuis 2011 et la chute du « Guide suprême » Mouammar Kadhafi, le dialogue entre les deux hommes semble impossible. En effet, les affrontements et les combats urbains se sont multipliés ces dernières semaines.

Le dossier libyen suscite l’inquiétude de la communauté internationale. Le Conseil de sécurité des Nations unies ne parvient pas à s’accorder sur une résolution. Le Royaume-Uni a en effet présenté un projet mais s’est heurté aux refus russe et américain. Des Etats sont soupçonnés de soutenir l’un des deux camps tandis que Haftar est accusé de vouloir fomenter un coup d’Etat pour s’emparer du pouvoir. Dans ce contexte, les puissances régionales jouent un rôle important. A ce titre, l’Egypte, l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis soutiennent Khalifa Haftar tandis que la Turquie et le Qatar sont favorables au GNA d’al-Sarraj. Quant à la France, elle est très impliquée dans la résolution du conflit, à l’instar de l’Italie – ancienne puissance coloniale. Toutefois, Paris a été accusé par le GNA de soutenir l’ANL. Après que Paris a démenti en appelant à « un processus sous l’égide de l’ONU », le ministre de l’Europe et des Affaires étrangères Jean-Yves a répondu aux questions du Figaro à ce propos.

En premier lieu, la France se dit impliquée dans le dossier libyen pour « combattre le terrorisme », qui représente « l’objectif prioritaire » de Paris dans la région depuis plusieurs années. La chute de l’Etat islamique – ou du moins de sa dimension territoriale – aurait ainsi des répercussions directes sur la Libye, le ministre français indiquant que des djihadistes auraient gagné des villes libyennes, telles que Syrte, ancien bastion de Daech libéré par les milices de Misrata ou Sabratha, autre foyer terroriste d’où avaient été planifiés des attentats visant la Tunisie. Le ministre n’a pas précisé la nationalité de ces anciens combattants de Daech, où le contingent tunisien était un des plus importants.

La dimension sécuritaire explique par la même l’engagement de Paris, qui dispose d’un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU qui lui confère une « responsabilité particulière dans les grandes crises internationales ». En effet, « le chaos libyen fait peser un gros risque » pour les pays de la région dont la Tunisie et l’Egypte qui incarnent des pays clés pour la stabilité de la zone sur lesquels la France s’appuie.

Jean-Yves Le Drian, qui s’était entretenu avec le maréchal Haftar à Benghazi le 19 mars dernier, assure ne pas avoir été mis au courant de l’offensive sur Tripoli qui se préparait. Si le ministre rappelle le rôle tenu par Haftar durant son opération contre-terroriste lancée à l’est sur Derna et Benghazi en 2014 et approuvée par les autorités reconnues internationalement à l’époque, la position française affiche un soutien ferme aux accords d’Abu Dhabi devant aboutir à des élections. En effet, l’absence d’élections a engendré une situation chaotique où deux hommes forts se disputent la légitimité du pouvoir. En ce sens, le chef de la diplomatie française déclare : « Je constate que l’absence de perspective politique a entraîné l’immobilisme des uns (Sarraj) et l’imprudence des autres (Haftar). On retourne toujours au même point. Sans élection, aucun acteur libyen ne peut prétendre être totalement légitime ».

En Libye, l’homme fort de l’ANL connait des revers, de nombreuses milices s’étant réunies dans un front anti-Haftar. Parmi elles, Jean-Yves Le Drian évoque des « groupes mafieux de passeurs qui torturent et mettent en esclavage des migrants ». Face aux accusations de soutien au clan Haftar, le ministre rétorque au journaliste « je vous laisse juge » et se défend : « C’est triste. La France a continûment soutenu le gouvernement de Sarraj. Nous l’avons beaucoup soutenu aux Nations unies et sur le plan de la sécurité ».

Face à une situation qui se détériore, la position de la France est la même depuis juillet 2017, date à laquelle le président de la République française Emmanuel Macron a reçu Khalifa Haftar et Fayez al-Sarraj à La Celle-Saint-Cloud. Pour autant, la France ne dément pas un soutien à l’homme fort de l’ANL pour son action contre le terrorisme, en dépit d’exactions commises et de la présence au sein de l’ANL de la brigade salafiste/madkhaliste Tariq Bin Ziyad.

Libye : les combats se poursuivent

Des membres de l’Armée nationale libyenne, le 7 avril.
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De combats violents secouent la Libye depuis le jeudi 4 avril. L’Armée nationale libyenne (ANL) du maréchal autoproclamé Khalifa Haftar s’oppose aux forces loyales au Gouvernement d’union nationale (GNA), reconnu par la communauté internationale et dirigé par Fayez al-Sarraj. Le maréchal Haftar, qui contrôle l’est du pays et une partie du sud a lancé un assaut sur l’ouest, en particulier sur la capitale Tripoli où siège le GNA.

Dans un discours diffusé samedi soir, Fayez al-Sarraj a mis en garde contre la perspective d’une « guerre sans gagnant ». Il a ajouté bénéficier du soutien de toutes les régions de Libye pour faire face à l’offensive de l’ANL. Dans un pays en proie au chaos depuis 2011, cette escalade de tensions a fait au moins 32 morts et 50 blessés depuis le 4 avril selon le ministère de la Santé du GNA. D’après le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies, ces événements autour de la capitale libyenne ont déplacé plus de 2 800 personnes et empêchent l’aide humanitaire d’atteindre civils et blessés.

Face aux violences, la mission d’assistance de l’Organisation des Nations unies en Libye (MANUL) a appelé au calme et a décrété dimanche une « trêve humanitaire » de deux heures dans la banlieue sud de Tripoli pour permettre l’évacuation des blessés et des civils. Le 4 avril, dans une déclaration commune, la France, l’Italie, le Royaume et les Emirats arabes unis, « préoccupés par les affrontements se déroulant en Libye », ont exhorté, sans jamais dénoncé l’agresseur, « toutes les parties à apaiser immédiatement les tensions qui entravent les perspectives de médiation politique des Nations unies ». Au contraire, rompant avec sa ligne diplomatique, les Etats-Unis se sont opposés le 7 avril à « l’offensive militaire menée par les forces de Khalifa Haftar » et ont appelé à « l’arrêt immédiat de ces opérations » mettant en danger les civils et « compromettant les perspectives d’un avenir meilleur pour tous les Libyens ». Le secrétaire d’Etat américain, Mike Pompeo, a invité les dirigeants libyens et les partenaires internationaux à reprendre les « négociations politiques menées par le représentant spécial de l’ONU ».

Malgré les demandes pour mettre fin aux hostilités, l’ANL du maréchal Haftar poursuit son offensive en direction de Tripoli. La courte trêve s’est achevée pour laisser place, dans la nuit de samedi à dimanche 8 avril, à une frappe aérienne contre l’aéroport de Mitiga, le seul aéroport fonctionnel de la capitale.

Ce raid, qui n’a fait aucune victime, n’a pas été revendiqué pour l’heure. Toutefois, l’Organisation des Nations unies l’impute à Haftar. Ghassan Salamé, l’émissaire de l’ONU « condamne l’attaque aérienne perpétrée par un avion de l’ANL ». Quant au Secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, il a fermement condamné l’escalade de la violence et a appelé, dimanche 8 avril, à un arrêt immédiat de l’assaut. Son porte-parole a déclaré : « Le Secrétaire général demande instamment que toutes les opérations militaires cessent immédiatement afin de désamorcer la situation et de prévenir un conflit de grande ampleur ». Pour Antonio Guterres, il n’existe en effet aucune solution militaire au conflit libyen.

A l’issue d’une réunion avec les ministres des Affaires étrangères de l’UE au Luxembourg, Federica Mogherini, la cheffe de la diplomatie de l’Union européenne, a appelé « les dirigeants libyens et en particulier Haftar à mettre un terme aux activités militaires et à retourner à la table des négociations sous les auspices de l’ONU ».

Les deux hommes forts du pays se sont rencontrés à plusieurs reprises. En février aux Emirats arabes unis, soutien actif du camp de Tobrouk, al-Sarraj et Haftar s’étaient accordés pour organiser des élections avant la fin de l’année.

Cette escalade de violence survient alors qu’une conférence nationale, organisée sous l’égide de l’ONU était prévue le 14 avril dans le sud-ouest du pays. Cette réunion aurait permis de dresser une feuille de route. Alors que l’ONU a fait savoir le maintien de cette conférence, sauf cas de « circonstances majeures », elle a finalement fait savoir son annulation.

 

 

Accord pour des élections en Libye

Le maréchal de l’Armée nationale libyenne, Khalifa Haftar, le président du Parlement libyen basé à Tobrouk, Aguila Saleh Issa, le chef du Gouvernement d’accord national Fayez al-Sarraj et le président du Haut Conseil d’Etat libyen Khaled Mechri, lors d’un congrès international.
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Jeudi 28 février 2019, la Mission d’appui des Nations unies en Libye (MANUL) a annoncé un nouvel accord sur l’organisation des élections en Libye. A Abu Dhabi, une rencontre organisée sans annonce préalable par l’Envoyé spécial de l’ONU en Libye, Ghassan Salamé, a permis de réunir les deux hommes forts du pays : Fayez al-Sarraj et Khalifa Haftar. Dans un communiqué, la MANUL a déclaré : « Les deux parties se sont entendues sur la nécessité de mettre fin à la période de transition à travers des élections générales mais aussi sur les moyens de préserver la stabilité de la Libye et d’unifier ses institutions ».

L’appareil d’Etat libyen s’est écroulé à la chute du « Guide suprême » Mouammar Kadhafi en 2011, laissant le pays dans l’instabilité. A la situation économique alarmante se sont ajoutés l’émigration massive en direction de l’Europe et l’installation de multiples foyers terroristes. Le pays est le théâtre de luttes d’influence et deux autorités se disputent le pouvoir depuis de longs mois : Fayez al-Sarraj et Khalifa Haftar. Le premier est à la tête du Gouvernement d’accord national (GAN), reconnu par l’ONU et basé à Tripoli tandis que le maréchal Haftar, chef autoproclamé de l’Armée nationale libyenne (ANL), contrôle l’est du pays et est soutenu par la Chambre des représentants élue lors des élections du 25 juin 2014, et installée à Tobrouk. Un accord entre les deux hommes est nécessaire pour organiser des élections et parvenir à un retour à la sécurité.

Bien qu’aucun calendrier n’ait été communiqué à l’issue de la réunion, la rencontre est considérée comme une avancée significative, tant la communauté internationale peine à réunir les deux rivaux. Paris et Rome se sont ainsi disputé le dossier libyen : le président français Emmanuel Macron était parvenu à réunir Fayez al-Sarraj et Khalifa Haftar en mai dernier. A Paris, les deux hommes s’étaient déjà accordés pour organiser des élections présidentielles avant la fin de l’année 2018, sans effet concret. Ancienne puissance coloniale et partenaire historique de la Libye, l’Italie a tenté de régler cette question en organisant en novembre 2018 une conférence internationale à Palerme. Malgré la présence des deux hommes, le bilan de la conférence de Palerme fut mitigé, le maréchal Haftar ayant boudé les réunions.

Alors que Fayez al-Sarraj se montre affaibli, notamment au sein de son camp, Khalifa Haftar s’est lancé depuis le début de l’année 2019 à la conquête du sud du pays. Dans cette région, historiquement marginalisée par le pouvoir et devenue un repaire pour les djihadistes, le maréchal est parvenu à rallier les tribus locales. La rencontre des deux hommes s’est de plus déroulée à Abu Dhabi, soutien historique du camp Haftar. Dans une logique diplomatique, les Emirats arabes unis entendent s’ériger en médiateur et prouver qu’ils sont capables de régler la situation en Libye alors que les Occidentaux n’y sont pas parvenus.