réflexion stratégique

La nouvelle stratégie régionale de la Grèce – Aris Marghelis

Chercheur associé au Centre de droit maritime et océanique de l’université de Nantes

La fuite en avant de la politique régionale turque à partir de la fin 2019 a eu comme effet de bousculer la Grèce, faisant de 2020 une année très particulière pour sa politique étrangère. Outre de nouvelles délimitations maritimes, la Grèce a surtout cherché à développer des synergies, y compris avec des puissances militaires du Moyen-Orient via lesquelles elle puisse contrer les desseins turcs en Méditerranée orientale, dont elle est la première cible avec Chypre. Elle cherche également à moderniser son aviation et sa marine. Plusieurs inconnues questionnent toutefois cette nouvelle stratégie, notamment l’évolution de la question chypriote, les conséquences de l’élection de Joe Biden, le facteur russe et la situation en Libye.

À partir du moment où la Turquie a « franchi le Rubicon » en signant un accord de délimitation empiétant sur les droits maritimes de la Grèce le 27 novembre 2019[1], Athènes a rapidement procédé à deux délimitations, avec l’Italie en juin 2020[2] et l’Égypte en août suivant[3], de manière à contrer la délimitation turco-libyenne. En octobre 2020, la Grèce s’est entendue avec l’Albanie, partenaire stratégique de la Turquie, pour confier à la justice internationale l’arbitrage de leurs frontières maritimes. Enfin, en janvier 2021 elle a étendu à 12 milles marins (nautiques) ses eaux territoriales en mer Ionienne, réitérant son droit discrétionnaire de faire de même au large de toutes ses côtes si besoin était, sachant que pour la Turquie une extension au-delà de 6 milles nautiques en mer Égée serait un casus belli[4]. Autant d’actions intervenant après des décennies d’immobilisme en la matière.

Les vecteurs traditionnels de politique étrangère s’avèrent insuffisants

Devant le danger d’escalade militaire avec la Turquie en 2020, la Grèce a pris acte à la fois de la nécessité incontestable, mais aussi des limites de ses liens avec l’Union européenne et l’OTAN. L’UE reste l’atout essentiel de la Grèce mais elle est pénalisée par ses divisions en matière de politique étrangère. Des États comme l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne, la Hongrie et Malte se montrent très réticents à adopter une position dure à l’égard de la Turquie. À l’inverse, la France, l’Autriche ou encore la Slovénie défendent une attitude ferme et un soutien substantiel à la Grèce et à Chypre.

De son côté, dans son souci de maintenir sa cohésion, l’OTAN s’est montrée fidèle à son équidistance traditionnelle entre la Grèce et la Turquie. Une posture mal vécue par la Grèce à partir du moment où, se considérant comme agressée, être traitée à égalité avec son agresseur fait, selon elle, automatiquement le jeu de celui-ci. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la Turquie préfère largement le cadre de l’OTAN à celui de l’UE et qu’elle a multiplié les pressions en direction des Alliés et des structures de l’Alliance atlantique, conférant à ses diplomates en poste dans ces structures le rôle de « quasi-commissaires politiques[5] ». La mise en place du « mécanisme de déconfliction » au sein de l’Alliance atlantique est d’ailleurs très caractéristique de la manière dont fonctionne le trio OTAN-Grèce-Turquie. Après qu’il a été annoncé début septembre 2020 par le secrétaire général Stoltenberg et le gouvernement turc, la Grèce a immédiatement fait savoir que le seul moyen de faire baisser la tension était d’en éliminer la cause, demandant à ce que le navire turc de recherches sismiques Oruç Reis et son escorte se retirent du plateau continental grec. Pour les autorités grecques, accepter une « baisse de tension » sous l’égide de l’OTAN sans le départ préalable de cette flottille était inacceptable. Ce mécanisme a finalement été mis en place début octobre, une fois les navires turcs rentrés au port, et la Grèce a veillé à ce qu’il soit limité à une dimension strictement opérationnelle sans production d’effets politiques.

Athènes a donc pris note des limites inhérentes à ces deux cadres d’action qui sont, par ailleurs, des vases communicants, ce qui l’a amené à créer des alternatives bilatérales pour endiguer la fuite en avant de la Turquie : des partenariats militaro-diplomatiques bilatéraux et régionaux, combinés à un important programme de réarmement.

De nouveaux partenariats militaro-diplomatiques

Avec la France

Excepté les États-Unis, de tous les partenaires européens de la Grèce, la France est indéniablement le plus important et le plus puissant pour Athènes. Elle a fait preuve d’un soutien sans faille durant la crise de 2020 ce qui a incontestablement fait la différence au niveau de son déroulement et de son dénouement. Outre la multiplication des exercices militaires communs[6], Athènes et Paris ont également réhaussé leur coopération dans le domaine de l’armement comme évoqué plus loin. Cet appui précieux, lié aux relations traditionnelles entre les deux pays, n’est évidemment pas étranger à la politique turque en Afrique du Nord et au Sahel, qui incite la France à investir dans des soutiens grecs et égyptiens en Méditerranée orientale, à la fois comme relais régionaux et facteurs de rééquilibrage.

Avec les pays du Golfe

Après plusieurs années de désintérêt apparent pour le monde arabe, la Grèce semble opérer un retour dynamique dans les pays arabo-musulmans. Elle a conclu avec les Émirats arabes unis (EAU) un certain nombre d’accords de coopération[7], mais aussi un partenariat stratégique incluant un accord de défense mutuel[8] signé le 18 novembre 2020, une première pour la Grèce dans un cadre hors OTAN. Théoriquement, cela signifie qu’en cas d’agression, elle pourrait compter sur le soutien de la respectable armée de l’air émiratie. Signe de la nouvelle dynamique de coopération militaire entre les deux pays, quatre F-16 émiratis ont stationné au moins d’août en Crète, en pleine crise avec la Turquie. En outre, ce partenariat pourrait s’avérer très bénéfique pour l’armée de l’air hellénique sur le long terme, étant donné la similitude du matériel utilisé par les deux armées qui souhaitent toutes deux acquérir des chasseurs bombardiers furtifs F-35 et qui disposent déjà de F-16 modernisés.

Avec l’Arabie saoudite, les relations sont plus discrètes mais se développent, profitant de la rivalité turco-saoudienne. Cela touche au domaine spatial[9], mais surtout militaire. Des manœuvres aériennes gréco-saoudiennes devraient se dérouler dans les prochaines semaines en Méditerranée[10]. Un accord de déploiement de missiles Patriot grecs est également en passe d’être signé à la demande des Américains, avec pour objectif de protéger les infrastructures pétrolières saoudiennes régulièrement visées depuis 2019. En retour, Riyad les modernisera à ses frais. La Grèce rappelle néanmoins qu’il s’agit d’armes défensives et ne souhaite pas être associée à un soutien actif à la guerre au Yémen[11].

En revanche, cette ouverture vers le Golfe, facilitée par la récente normalisation des relations entre Israël et plusieurs pays arabes opérée sous la précédente administration américaine, semble se faire aux dépens des relations gréco-iraniennes, pourtant longtemps cordiales[12]. De fait, les lobbys pro-grecs à Washington semblent s’être rapprochés de ceux favorables à Israël, à l’Arabie saoudite et aux EAU.

Au Levant

Proche du monde arabe jusqu’en 1990 (date de la reconnaissance d’Israël par Athènes), la Grèce a densifié ses liens avec Tel Aviv à partir de 2010 dans un contexte de détérioration des relations turco-israéliennes. La coopération gréco-israélienne, qui implique Chypre dans la plupart de ses schémas, repose sur la double dimension énergétique et militaire. Sur le plan énergétique, les trois États planifient d’installer le plus long câble électrique sous-marin du monde (1 200 km), visant à relier Israël à l’Europe pour assurer à l’État hébreux un approvisionnement en cas d’urgence[13]. Mais leur projet-phare est bien sûr celui du gazoduc East Med[14]. Cependant, l’architecture régionale qu’il implique, mais surtout la question de sa faisabilité technique et de sa rentabilité économique sèment le doute quant aux réelles perspectives de sa réalisation. Tant que ce projet n’est pas réellement lancé, rien n’est certain et il s’apparente davantage à un outil géopolitique. En marge de l’énergie, la Grèce vient d’annoncer qu’elle ouvrait ses portes aux touristes israéliens, malgré la crise sanitaire[15]. Au niveau militaire, la coopération entre la Grèce et Israël, qui a débuté dans les années 2010[16], connaît aujourd’hui une embellie et se focalise sur l’entraînement conjoint, le partage d’information et la cybersécurité[17]. Israël offre à la Grèce et à Chypre un axe Est-Ouest complémentaire de l’axe Nord-Sud établi avec l’Égypte, qui leur permet de couvrir la Méditerranée orientale. De leur côté, ces deux pays européens offrent à Israël une connexion directe avec l’Europe ainsi que des zones d’entraînement et une profondeur stratégique régionale qui lui font défaut, notamment après la « perte » de la Turquie, partenaire militaire précieux d’antan[18]. De surcroît, la politique régionale de la précédente administration américaine montre qu’il est désormais possible de développer des liens avec l’État hébreux sans impliquer mécaniquement une dégradation des rapports avec le monde arabe, enrayant au passage la stratégie turque de fédération du monde sunnite contre Israël. L’Autorité palestinienne et Israël participent même au Forum gazier est-méditerranéen, établi en février 2020, qui est devenu en septembre une organisation régionale intergouvernementale siégeant au Caire[19].

Avec l’Égypte, la Grèce a développé une relation stratégique approfondie depuis l’avènement au pouvoir du président al-Sissi en 2013, intensifiant la coopération militaire, qui implique régulièrement la France et les EAU[20]. Et ce d’autant plus que le régime d’al-Sissi, très lié à Riyad et Abu Dhabi, est en très mauvais termes avec Ankara au sujet de la Libye et du soutien turc aux Frères musulmans égyptiens. Malgré tout, l’Égypte reste prudente et ne souhaite pas contrarier la Turquie plus que nécessaire, observant par exemple une position neutre au sujet des délimitations maritimes à l’est du 28e méridien, où la Grèce réclame des zones maritimes à partir du complexe d’îles de Kastellorizon, revendication ardemment refusée par la Turquie. L’acceptation par l’Égypte de délimiter avec la Grèce à l’est du 28e méridien équivaudrait donc à un parti pris retentissant contre la Turquie, sans que ses intérêts vitaux ne soient pourtant impliqués.

Source : carte non officielle diffusée par le ministère grec des Affaires étrangères (les précisions en français sont celles de l’auteur).

L’Égypte reste incontestablement l’État-clé de Méditerranée orientale pour la Grèce, car ses orientations détermineront nombre d’évolutions ; il est bien évident que la situation régionale aurait été radicalement différente et autrement plus compliquée pour la Grèce si les Frères musulmans avaient dominé en Égypte.

Une stratégie inscrite dans la durée ?

La nouvelle stratégie grecque régionale s’est déployée en réponse à une fuite en avant de la Turquie, même si ses éléments étaient déjà en germe depuis plusieurs années. Pour contrer durablement les desseins turcs, la Grèce doit donner de la consistance à ces synergies par la promotion d’une architecture régionale crédible et fédératrice. Cela repose sur trois axes : économique, diplomatique et militaire.

Au niveau économique, outre l’enjeu gazier, l’un des grands défis est d’assurer la maîtrise des couloirs de connexion entre le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord d’une part, et l’Europe d’autre part, mais surtout d’en être le point d’arrivée pour les connecter au reste de l’Europe. D’où une certaine rivalité entre d’un côté l’Italie et Malte qui en raison de leurs relations économiques, commerciales et politiques privilégiées avec la Turquie souhaitent ménager la présence de celle-ci en Méditerranée afin de soutenir leur réseau de connexion transméditerranéen[21], et de l’autre côté, la Grèce[22] et l’Égypte, soutenues par la France. Dans ce cadre, le facteur chinois est décisif. Désormais contrôlé par le géant COSCO, Le Pirée est devenu le premier port de Méditerranée pour les conteneurs en 2019 (devant Valence)[23]. Combiné à l’inclusion de la Grèce par la Chine dans son mécanisme de coopération avec les pays d’Europe centrale et orientale en 2019[24], cela renforce considérablement la stratégie régionale grecque d’attraction des flux commerciaux maritimes. À cet égard, la coopération avec l’Égypte qui contrôle le canal de Suez[25], mais aussi avec l’Arabie saoudite qui borde la mer Rouge, est évidemment essentielle. S’agissant de cette nouvelle stratégie régionale, la Grèce doit toutefois prendre en compte le facteur chinois même s’il ne faut pas surestimer la capacité de Pékin à faire pression sur Athènes car les autorités américaines conservent plusieurs bases cruciales en Grèce et observent avec vigilance toute nouvelle infrastructure chinoise en mer Égée.

Au niveau diplomatique, le ministre grec des Affaires étrangères, Nikos Dendias, a assumé la tâche fort ardue d’établir, de l’Afrique du Nord au Moyen-Orient, un groupe d’États favorables à l’architecture régionale promue par la Grèce tout en dénonçant l’expansionnisme turc. Le récent forum « Philia » (signifiant « amitié » en grec)[26], qui a regroupé Chypre, les EAU, l’Arabie saoudite, l’Égypte, Bahreïn et la France, mais pas l’Italie, est caractéristique de cet effort de la Grèce d’opérer la jonction entre le Golfe et la Méditerranée en se positionnant comme point d’entrée vers l’Europe de manière à contrer plus efficacement la stratégie turque agressive d’occupation de l’espace est-méditerranéen. En outre, la décision d’Athènes de rétablir une représentation à Damas[27], d’ouvrir une ambassade au Sénégal et de plaider pour l’accroissement de la présence européenne – y compris grecque – au Sahel[28] témoigne que la Grèce a bien saisi le fait que les questions est-méditerranéennes, sahéliennes et moyen-orientales sont désormais imbriquées.

Au niveau militaire, la Grèce opère le plus gros investissement de son histoire, l’armée de l’air en étant le premier bénéficiaire. La France va fournir 18 Rafale à la Grèce pour une valeur de 2,8 milliards d’euros, les premiers étant attendus dès l’été 2021. La Grèce a aussi convenu avec les États-Unis de la modernisation de 84 chasseurs F-16 et de l’achat de 7 hélicoptères MH-60R, une acquisition déterminante pour ses capacités militaires en mer Égée et en Méditerranée orientale. Par ailleurs, Athènes a procédé à une demande officielle d’achat de 18 à 24 chasseurs bombardiers furtifs F-35. Enfin, la Grèce a conclu avec Israël un accord de location de drones Heron, ainsi que l’établissement d’un centre international de formation de pilotes de chasse pour une valeur de 1,4 milliard sur 20 ans, accompagné de la vente et de la modernisation d’avions d’entraînement. Ce centre sera situé à Kalamata, dans le sud-ouest du Péloponnèse, et sera géré par la compagnie israélienne Elbit Systems. Ces nouvelles mesures devraient d’autant plus rehausser la valeur dissuasive de l’armée de l’air hellénique que ses pilotes de chasse sont réputés très performants[29], là où les pilotes turcs sont notoirement sous-entraînés depuis les purges qui ont affecté l’armée de l’air turque. Des investissements très importants sont également consacrés à la marine nationale, la Grèce souhaitant se procurer quatre frégates. Malgré les équilibres à maintenir avec les États-Unis, très influents auprès des élites militaires grecques, le projet franco-grec Belharra semble être privilégié. D’une valeur de 5 milliards, la proposition française remplit tous les critères posés par la Grèce : la modernisation des quatre frégates que détient actuellement la marine hellénique, l’acquisition de deux frégates modernisées comme solution intermédiaire et la construction de deux des quatre frégates neuves dans les chantiers navals grecs. Ces frégates de défense et d’interventions (4 500 t) sont de type mixte : anti-sous-marins et anti-aérien. Les Néerlandais et les Britanniques vont également soumettre des propositions[30]. Concernant l’armée de terre, l’industrie hellénique de véhicules militaires (ELVO), longtemps en difficulté, a été rachetée par un consortium de compagnies israéliennes et va renouveler au cours des prochaines années la flotte de camions et autres véhicules de l’armée de terre. En sus, la Grèce a décidé de fixer de nouveau à 12 mois la durée du service militaire obligatoire, tombée à 9 mois en 2009, en introduisant toutefois la possibilité d’un service plus court – donc plus attractif – si celui-ci est entièrement effectué en zone frontalière, afin de mieux pourvoir en personnel les unités qui y sont déployées. En outre, 15 000 recrutements supplémentaires sont prévus dans les trois prochaines années. Ces initiatives interviennent après plus de dix ans de sous-investissements et dans un contexte de vieillissement du personnel professionnel et du matériel. Elles ont été indéniablement accélérées par la nature très militarisée de la politique régionale turque, même si elles étaient objectivement nécessaires.

Plusieurs inconnues subsistent

La question chypriote

L’année 2021 pourrait marquer un nouveau tournant sur le dossier chypriote. La Turquie rejette désormais sans ambiguïté[31] le cadre onusien de règlement de la question chypriote – celui d’une fédération bizonale bicommunautaire – au profit d’une solution à deux États. Cela constitue un saut très important des revendications turques et un moyen de pression qui n’est évidemment pas étranger aux évolutions régionales. À cet égard, la réunion informelle à cinq prévue entre la Grèce, le Royaume-Uni et la Turquie en tant que puissances-garantes, ainsi que la République de Chypre et les représentants de la communauté chypriote-turque en avril 2021 à Genève pourrait s’avérer cruciale pour le futur de l’île mais aussi pour la région et la répartition des espaces maritimes. L’objectif de la Grèce reste de conserver le cadre onusien de résolution de ce conflit vieux de près d’un demi-siècle.

La politique de Joe Biden

Alors que Donald Trump était régulièrement dépeint comme trop complaisant à l’égard du président turc, c’est pourtant sous son administration que les relations gréco-américaines ont connu leurs plus beaux jours. La présence militaire américaine sur le sol grec a atteint des sommets[32] et les États-Unis ont, pour la première fois, adopté un comportement déviant de leur stricte équidistance entre Grèce et Turquie. Ainsi, le secrétaire d’État Pompeo a visité Chypre sans rencontrer le leader chypriote-turc, une première, et il a signé au passage une série d’accords dans le domaine sécuritaire[33], incluant – au grand dam d’Ankara – une levée de l’embargo américain pour les armes non létales. Mike Pompeo a également rendu visite au patriarche œcuménique orthodoxe établi en Turquie sans rencontrer d’officiels turcs. Cependant, si cela a été perçu en Grèce comme un soutien clair de la part des États-Unis, le développement de la coopération avec Athènes et Nicosie vise avant tout à punir Ankara pour sa relation jugée trop proche avec Moscou, tout en détricotant les liens traditionnels de Chypre avec le Kremlin. La toile de fond de ce relatif revirement américain est donc bien la Russie ; pour preuve, les seules sanctions prises par Washington contre Ankara à l’heure actuelle concernent l’acquisition par la Turquie de missiles S-400 russes et aucunement le comportement turc en Méditerranée. D’ailleurs, le vocabulaire utilisé par les officiels américains veille bien à ne pas fermer la porte à la Turquie en Méditerranée orientale, comme en témoigne le récent exercice naval qui a vu l’interaction du porte-avions nucléaire USS Eisenhower avec la frégate turque Gemlik, début mars 2021, même si l’ambassadeur américain en poste à Athènes a souligné l’excellence des manœuvres militaires américano-grecques qui s’étaient déroulées quelques jours auparavant, déclarant : « Les relations de défense entre les États-Unis et la Grèce ont atteint un niveau record et elles se renforcent chaque jour[34]. »

Dans ce contexte, l’arrivée de Joe Biden pourrait bien changer la donne. En effet, deux partenaires proches de la Grèce se sont immédiatement retrouvés dans le collimateur de la Maison Blanche au sujet des droits de l’homme : l’Égypte et l’Arabie saoudite. En revanche, la Turquie n’a pas encore été sérieusement inquiétée. Le président turc a veillé à prendre les devants pour diminuer ce risque[35], sachant que plusieurs membres du Sénat et du Congrès ont demandé à Joe Biden de se saisir de la question des droits de l’homme en Turquie. Mais il semble que toute sévérité à l’égard du président Erdogan aura avant tout comme objet les relations russo-turques. Au demeurant, la vision de la Méditerranée orientale[36] partagée par la nouvelle responsable « Europe » du Conseil de sécurité nationale de l’administration Biden, Amanda Sloat, coïncide étonnamment bien avec les positions turques. Les États-Unis sont présentés comme beaucoup plus légitimes à intervenir que l’UE, dont l’approche, qui serait forcément biaisée, lui retirerait toute crédibilité dans la gestion du conflit gréco-turc. Cela correspond parfaitement à la vision de la Turquie et à sa volonté de découpler la Grèce de l’UE. La Turquie devrait également être associée « sans préconditions » – un terme très cher à Ankara – aux synergies énergétiques régionales, sans pour autant que soit faite la moindre référence au respect du droit international, qui est justement la précondition en question. Enfin, c’est l’agenda de la Turquie qui est repris comme définition du « différend gréco-turc » (eaux territoriales, espace aérien, souveraineté sur des îlots, zones maritimes) alors que la Grèce maintient que le seul vrai différend est celui de la délimitation des zones maritimes, le reste constituant des revendications turques unilatérales et illégitimes ne pouvant pas faire l’objet de négociations car relevant de sa souveraineté.

La Russie

Ayant joué un rôle crucial dans l’établissement de l’État grec moderne mais aussi de la république turque un siècle plus tard, la Russie est, d’une certaine manière, un facteur incontournable dans l’équation gréco-turque. Ce n’est pas un hasard si le développement des relations russo-turques s’est opéré en parallèle avec celui des relations gréco-américaines, éloignant, au passage, toute perspective de dialogue chaleureux entre Athènes et Moscou. Les relations historiques des deux États sont tombées au plus bas en 2018[37], lorsque la Grèce et son voisin septentrional, l’Ancienne République yougoslave de Macédoine, ont décidé de régler le différend qui les opposait depuis 1992 au sujet du nom de la petite république balkanique, afin que celle-ci, au grand dam de Moscou, puisse intégrer l’OTAN. Malgré tout, depuis l’été 2019 et l’élection du gouvernement grec actuel, les contacts semblent avoir repris, ce qui n’est pas étranger aux dissensions croissantes entre la Russie et la Turquie. En revanche, la perspective d’un partenariat durable et productif n’est pas réaliste. En effet, le degré de coopération de la Grèce avec les États-Unis et les orientations de l’administration Biden devraient permettre tout au plus un retour à la cordialité entre Athènes et Moscou. Cependant, une nouvelle donne en Méditerranée orientale pourrait recalibrer la politique régionale russe, ce qu’Athènes suivra de près, notamment sur le dossier libyen qui est perçu comme le baromètre des tensions régionales et qui fait désormais partie de l’équation gréco-turque.

La Libye

Ulcérée par l’accord turco-libyen mais sans emprise sur les évolutions libyennes, la Grèce a cherché à reconstruire dans l’urgence une politique libyenne élémentaire en coupant les ponts avec le gouvernement tripolitain d’al-Sarraj et en multipliant les contacts avec les autorités militaires et politiques de Cyrénaïque. Cependant, le nouveau pouvoir établi à Tripoli depuis février 2021 a reçu les félicitations des concurrents les plus féroces sur le terrain libyen (Turquie d’un côté, EAU et Égypte de l’autre), ce qui semble indiquer l’amorce d’un processus de redistribution des influences. Dans ce contexte, la Grèce a immédiatement décidé de rouvrir son ambassade à Tripoli et d’établir un consulat à Benghazi. La Grèce ne souhaite plus perdre de vue la Libye après le choc de l’accord turco-libyen qui a brutalement intégré ce pays dans l’équation gréco-turque et a rappelé à Athènes les réalités géographiques de son environnement régional (la Crète est équidistante de Tobrouk et du Pirée).

* * *

Pour conclure, la fuite en avant de la politique régionale turque, combinée à la politique de Donald Trump, a eu un effet catalytique : celui d’extraire les relations gréco-turques de leur cadre bilatéral traditionnel – arbitré par les États-Unis soucieux de maintenir à tout prix la cohésion de l’OTAN – pour les projeter dans un cadre régional plus large nécessitant une approche radicalement différente, à savoir celle de nouveaux partenariats diplomatiques et militaires. Dans cette configuration, la Grèce a quelques atouts. Si la Turquie conserve des avantages indéniables comme l’importance de son marché et une stature régionale conséquente, la Grèce, tout comme Chypre, est membre de l’UE. Cette appartenance démultiplie son poids diplomatique, sa capacité d’action et son attractivité dans une région sans autres pays européens. En sus, elle possède un savoir-faire et un ancrage dans le milieu maritime, essentiels dans sa stratégie d’utilisation de l’espace, ce qui accroît sa crédibilité globale. Enfin, sa relative petite taille par rapport à la Turquie n’est pas nécessairement un désavantage : elle élimine tout soupçon d’agenda hégémonique dissimulé qui pourrait provoquer une méfiance de ses partenaires.

En revanche, la Grèce va devoir faire face à de véritables défis. Mis à part le cas particulier de la Syrie, elle seule et Chypre sont menacées dans leur substance territoriale et l’exercice de leurs pouvoirs régaliens par la Turquie, ce qui constitue une différence structurelle fondamentale avec ses partenaires européens et régionaux. Ainsi, une normalisation, même relative, des relations de la Turquie avec les pays de la région, pourrait conduire au détricotage des partenariats que la Grèce s’est évertuée à nouer et à une « re-bilatéralisation » des relations gréco-turques selon des modalités qui pourraient contenir les germes d’un nouvel isolement.

Il est donc essentiel pour la Grèce de cultiver son attractivité comme partenaire tout en promouvant son projet régional indépendamment du facteur turc, afin que cette nouvelle stratégie puisse survivre à un éventuel changement d’attitude durable de la Turquie. Car la résistance à la poussée turque, indéniablement fédératrice dans le contexte actuel, ne peut constituer à elle seule un dénominateur commun durable. C’est un pari bien difficile, notamment au vu des divisions européennes et de l’inconnue que constitue la vision régionale qui sera in fine celle de la nouvelle administration Biden.


[1] « Full text of Turkey-Libya maritime agreement revealed », The Nordic Monitor, 5 décembre 2019 (https://nordicmonitor.com/2019/12/the-full-text-of-turkey-libya-maritime-agreement-revealed/).

[2] Aris Marghelis, « The maritime delimitation agreement between Greece and Italy of 9 June 2020: An analysis in the light of International Law, national interest and regional politics », Marine Policy, vol. 126, avril 2021.

[3] Aris Marghelis, « Le mémorandum d’accord entre la Turquie et le gouvernement d’entente national libyen et l’accord de délimitation entre la Grèce et l’Égypte dans leur contexte régional », Annuaire de droit maritime et océanique (ADMO), à paraître.

[4] « Turkey says Greece’s decision to extend its territorial waters in the Aegean is cause of war », Hurriyet Daily News, 30 août 2020 (https://www.hurriyetdailynews.com/turkey-says-greeces-decision-to-extend-its-territorial-waters-in-aegean-is-cause-of-war-157805).

[5] Interview avec Pierre Razoux, familier des structures otaniennes, le 15 mars 2021.

[6] « Greece, France ‘hold joint drills’ amid tensions with Turkey », China Daily, 13 août 2020 (https://www.chinadailyasia.com/article/139944) ; « France joins military exercises in east Mediterranean », Reuters, 26 août 2020 (https://www.reuters.com/article/us-turkey-greece-france-idUSKBN25M0UF) ; « Skyros : la grande tournée des Rafale », L’Opinion, 8 février 2021 (https://www.lopinion.fr/blog/secret-defense/skyros-grande-tournee-rafale-235949).

[7] « Greece & UAE sign four memoranda », Greek City Times, 24 juillet 2020 (https://greekcitytimes.com/2020/07/24/greece-uae-sign-four-memoranda/).

[8] « Greece, UAE commit to mutual defense assistance », Kathimerini, 23 novembre 2020 (https://www.ekathimerini.com/news/259450/greece-uae-commit-to-mutual-defense-assistance/).

[9] « Saudi Arabia Signs MoU with Greece in the Field of Space », Saudi Press Agency, 5 février 2020 (https://www.spa.gov.sa/viewfullstory.php?lang=en&newsid=2030738).

[10] « Saudi and Greek air forces begin joint exercise in Greece », Arab News, 18 mars 2021 (https://www.arabnews.com/node/1826716/saudi-arabia).

[11] « Greek FM to discuss military ties with Saudi Arabia », Saudi Press Agency, 20 février 2021 (https://www.arabnews.com/node/1812761/saudi-arabia).

[12] « Iran threatens retaliation against Greece for US use of military bases », The Jerusalem Post, 15 janvier 2020 (https://www.jpost.com/Middle-East/Iran-threatens-retaliation-against-Greece-for-US-use-of-military-bases-614185).

[13] « Israel inks deal to link electricity grid with Cyprus, Greece via undersea cable », The Times of Israel, 8 mars 2021 (https://www.timesofisrael.com/israel-inks-deal-to-link-electricity-grid-with-cyprus-greece-via-undersea-cable/?utm_source=The+Daily+Edition&utm_campaign=daily-edition-2021-03-08&utm_medium=email).

[14] « Greece, Israel, Cyprus sign deal for EastMed gas pipeline », Israel Hayom, 3 janvier 2020 (https://www.israelhayom.com/2020/01/03/greece-israel-cyprus-sign-deal-for-eastmed-gas-pipeline/).

[15] « Greece might allow in Israeli tourists as early as April », The Jerusalem Post, 10 mars 2021 (https://www.jpost.com/israel-news/greece-might-allow-in-israeli-tourists-as-early-as-april-661575).

[16] « Turkey Out – Greece In. As Turkey rattles its saber at Israel, the Jewish state signs a security deal with its neighbor, Greece », Israel national News, 4 septembre 2011 (https://www.israelnationalnews.com/News/News.aspx/147529).

[17] « Israel, Greece sign status of forces agreement », The Jerusalem Post, 19 juillet 2015 (https://www.jpost.com/Israel-News/Israel-Greece-sign-status-of-forces-agreement-409492) ; « Israel, Greece and Cyprus agree to boost defense cooperation », The Times of Israel, 13 novembre 2020 (https://www.timesofisrael.com/israel-greece-and-cyprus-agree-to-boost-defense-cooperation/) ; « Israel pivotal in Greece’s defense plans », Kathimerini, 15 février 2021 (https://www.ekathimerini.com/news/262372/israel-pivotal-in-greeces-defense-plans/) ; « Israel leads naval drill with Greece, Cyprus as countries deepen ties », The Times of Israel, 12 mars 2021 (https://www.timesofisrael.com/israel-leads-naval-drill-with-greece-cyprus-as-countries-deepen-ties/?utm_source=The+Daily+Edition&utm_campaign=daily-edition-2021-03-12&utm_medium=email).

[18] « Israeli Air Force Trains in Turkey », Jewish Telegraphic Agency, 16 avril 1996 (https://www.jta.org/1996/04/16/archive/israeli-air-force-trains-in-turkey ) ; Michael Eisenstadt, « Turkish-Israeli Military Cooperation: An Assessment », The Washington Institute for Near East Policy, 24 juillet 1997 (https://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/turkish-israeli-military-cooperation-assessment).

[19]  « Signing the EMGF Statute to become a Regional Intergovernmental Organization », Ministry of Petroleum and Mineral Resources, Arab Republic of Egypt, 22 septembre 2020 (https://www.petroleum.gov.eg/en/media-center/news/news-pages/Pages/mop_22092020_01.aspx).

[20] « Egyptian, Greek naval forces conduct joint drills », State Information Service, Arab Republic of Egypt, 29 janvier 2021 (https://www.sis.gov.eg/Story/154008/Egyptian,-Greek-naval-forces-conduct-joint-drills/?lang=en-us  ; « Méditerranée orientale : Fin d’exercice MEDUSA-10 pour l’Aconit », Ministère des Armées, 10 décembre 2020 (https://www.defense.gouv.fr/actualites/international/mediterranee-orientale-fin-d-exercice-medusa-10-pour-l-aconit).

[21] Michaël Tanchum, « Italy and Turkey’s Europe-to-Africa Commercial Corridor: Rome and Ankara’s Geopolitical Symbiosis Is Creating a New Mediterranean Strategic Paradigm », Fokus 10/2020, Austria Institut für Europa und Sicherheitspolitik (AIES), 28 août 2020 (https://www.aies.at/download/2020/AIES-Fokus-2020-10.pdf).

[22] Michaël Tanchum, « Greece’s Rise as a Trans-Mediterranean Power: Greece’s Eastern Mediterranean strategic shift to Europe-to-Africa and Europe-to-Middle East connectivity », Policy paper 56, Hellenic Foundation for European & Foreign Policy (ELIAMEP), février 2021 (https://www.eliamep.gr/wp-content/uploads/2021/02/Policy-paper-56-Tanchum-final.pdf).

[23] « Le Pirée a pris la tête en Méditerranée en 2019 », Le Journal de la marine marchande, 26 mai 2020 (https://www.journalmarinemarchande.eu/actualite/portuaire/le-piree-a-pris-la-tete-en-mediterranee-en-2019).

[24] « Xi Jinping welcomes Greece to join China-CEEC cooperation », China Global Television Network (CGTN), 5 novembre 2019 (https://news.cgtn.com/news/2019-11-04/President-Xi-meets-with-Greek-PM-Mitsotakis-LlMofUYGk0/index.html).

[25] « Egypt, Greece sign MoU to cooperate in maritime transport », Egypt Today, 4 février 2021 (https://www.egypttoday.com/Article/3/97236/Egypt-Greece-sign-MoU-to-cooperate-in-maritime-transport).

[26] « Philia Forum a ‘bridge’ between Europe, Mideast: Greek official », Arab News, 19 février 2021 (https://www.arabnews.com/node/1811096/middle-east).

[27] « Ministry of Foreign Affairs announcement on the appointment of a Special Envoy for Syria », Ministère grec des Affaires étrangères, 5 mai 2020 (https://www.mfa.gr/en/current-affairs/statements-speeches/ministry-of-foreign-affairs-announcement-on-the-appointment-of-special-envoy-for-syria.html).

[28] « Written statement of the Minister of Foreign Affairs, Nikos Dendias, following the videoconference of the first Ministerial Meeting of the International Coalition for the Sahel (12 June 2020) », Ministère grec des Affaires étrangères (https://www.mfa.gr/en/current-affairs/statements-speeches/written-statement-of-the-minister-of-foreign-affairs-nikos-dendias-following-the-videoconference-of-the-first-ministerial-meeting-of-the-international-coalition-for-the-sahel-12-june-2020.html).

[29] Comme l’a souligné Pierre Razoux qui a eu l’opportunité de s’entretenir récemment avec plusieurs pilotes français et américains s’étant entraînés avec leurs homologues grecs ces derniers mois.

[30] Pour les détails de toutes les propositions : « The frigate candidates for the Hellenic Navy’s new frigate program », Navales Analyses, 8 mars 2021 (https://www.navalanalyses.com/2021/03/infographics-46-frigate-candidates-for.html?fbclid=IwAR3Wzd_6cJmZzX3pm_bDHrODVsR6i5xBFWlpBOdoDCtCcmU6-rKJlQqO67o).

[31] « Erdogan : “Il n’y a plus d’issue à Chypre, sauf pour la solution à deux États. Que vous l’acceptiez ou pas” », Agence Anadolu, 10 février 2021 (https://www.aa.com.tr/fr/turquie/erdogan-il-ny-a-plus-dissue-%C3%A0-chypre-sauf-pour-la-solution-%C3%A0-deux-%C3%A9tats-que-vous-lacceptiez-ou-pas-/2139991).

[32] « Greece ratifies major military expansion with US », Greek City Times, 31 janvier 2020 (https://greekcitytimes.com/2020/01/31/greece-ratifies-major-military-expansion-with-us/).

[33] « Secretary Michael R. Pompeo At the Cyprus Center for Land, Open-seas, and Port Security Memorandum of Understanding Signing Ceremony », Ambassade des États-Unis à Chypre, 12 septembre 2020 (https://cy.usembassy.gov/secretary-michael-r-pompeo-at-the-cyprus-center-for-land-open-seas-and-port-security-memorandum-of-understanding-signing-ceremony/).

[34] Laurent Lagneau, « Le porte-avions Eisenhower fait le service minimum lors d’un exercice avec la marine turque », blog Zone militaire Opex 360, 20 mars 2021.

[35] « ‘New human rights plan for the people’: Turkish leader », Anadolu Agency, 2 mars 2021 (https://www.aa.com.tr/en/politics/new-human-rights-plan-for-the-people-turkish-leader/2162111).

[36] « Stronger Together: A Strategy to Revitalize Transatlantic Power », Belfer Center for Science and International Affairs, décembre 2020 (https://www.belfercenter.org/publication/stronger-together-strategy-revitalize-transatlantic-power).

[37] « Greece ‘orders expulsion of two Russia diplomats’ », BBC, 11 juillet 2018 (https://www.bbc.com/news/world-europe-44792714).

Le Soudan, nouvelle porte d’entrée de la Russie vers l’Afrique et l’océan – Arnaud Peyronnet

La Russie, qui souhaite jouer un rôle de premier plan en mer Rouge et dans l’océan Indien, cherche à s’offrir au Soudan un point d’appui pérenne pour ses forces déployées tant en Afrique qu’en océan Indien. Cette nouvelle base lui permettra de rivaliser avec les autres puissances maritimes, tant régionales que mondiales, déjà présentes dans cette zone sous tension. Elle s’inscrit parfaitement dans les nouvelles ambitions russes vers son arc Sud, déjà constatées en Méditerranée depuis 2015, afin d’y contester tant la suprématie occidentale que les velléités chinoises. Côté soudanais, il n’est pas impossible que cette manœuvre vise à réengager le dialogue avec la nouvelle administration américaine.

Le détroit de Bab el-Mandeb et la mer Rouge voient passer 40 % du trafic maritime mondial dont 4 millions de barils de pétrole brut par jour[1]. Ce corridor maritime, déjà sujet d’actes de piraterie dans les années 2010, est désormais le théâtre d’incidents récurrents liés au conflit yéménite. En novembre et décembre 2020, plusieurs navires marchands au mouillage près de ports saoudiens de la mer Rouge ont connu des explosions suspectes[2]. En janvier 2018, le chef politique des houthis avait menacé de couper la circulation maritime en mer Rouge afin de contraindre la coalition arabe à lever son blocus des ports yéménites. Sous tension, cette région voit dès lors une implication navale régionale et internationale de plus en plus conséquente. Les pays de la coalition arabe sont présents (Arabie Saoudite, Egypte et Emirats Arabes Unis) tandis que des Etats asiatiques (Chine et Japon) y patrouillent régulièrement, que plusieurs puissances y disposent de bases militaires, à l’exemple des Etats-Unis et de la France, et que d’autres tentent d’en obtenir (Turquie et Ethiopie). Cette région est donc le théâtre d’un jeu complexe et renouvelé de puissances régionales ou internationales. Dans ce contexte, la Russie, qui souhaite aussi jouer un rôle de 1er plan dans cette région, a annoncé en novembre 2020 son intention d’ouvrir une base navale au Soudan afin de s’offrir un nouveau point d’appui pour ses forces armées, tant en Afrique qu’en océan Indien.

Nul doute que la Méditerranée a joué un rôle d’incubateur important dans cette quête de projection navale russe vers le Moyen-Orient et l’océan Indien, rendant dès lors plus aisé ce bond russe vers les mers chaudes. En effet, la Méditerranée orientale a été l’occasion pour la marine russe de démontrer, notamment vis à vis des États-Unis, son savoir-faire opérationnel et lui a permis de s’ancrer définitivement en Méditerranée, de la Libye à la Syrie en passant par l’Egypte. Ce projet russe d’implantation en mer Rouge et en océan Indien, bien qu’ancien, représente dès lors une rupture supplémentaire[3] pour la région et démontre tout l’intérêt géopolitique que Moscou peut avoir pour l’Afrique et le Moyen-Orient.

Quelles ont été les conditions favorisant une telle implantation russe en mer Rouge ? Quelles sont les ambitions de Moscou pour cette région du monde ? Une instrumentalisation de ces velléités russes par les puissances régionales est-elle envisageable ?

La Méditerranée, incubateur de la projection navale russe au Moyen-Orient

La crise prolongée en Syrie et le nécessaire soutien russe au régime de Bachar el-Assad ont conduit Moscou à mener une intervention militaire terrestre et aérienne dans ce pays en 2015. Celle-ci a été accompagnée d’un volet naval de plus en plus conséquent. D’abord conçu pour escorter le pont naval logistique russe vers la Syrie[4], la projection de puissance russe s’est au fur et à mesure étoffée pour s’ancrer définitivement dans le paysage de la Méditerranée orientale. Ce théâtre a été l’occasion pour la marine russe de démontrer son savoir-faire opérationnel et technique. La Syrie est devenue une véritable zone d’essais pour les capacités russes de frappes contre la terre à partir de plateformes navales (via les missiles Kalibr notamment)[5]. Le déploiement du porte-avions Kuznetsov au large de la Syrie, fin 2016, a été un signal supplémentaire. La Russie a en outre réussi à y mettre en place une stratégie de déni d’accès – comme en mer Noire – qui se manifeste par la présence quasi permanente d’un groupe naval russe au large des côtes syriennes, le déploiement d’un système de défense côtière Bastion-P en Syrie (350 km de portée), mais également de capacités de frappes terrestres (450 km de portée) accompagnées de la rénovation des systèmes syriens de détection avancée. Depuis la ratification par la Douma russe (21 décembre 2017) d’un accord gouvernemental entre Damas et le Kremlin, les bâtiments militaires russes disposent d’un accès pour 49 ans au port de Tartous. Celui-ci sera modernisé pour accueillir jusqu’à 11 bâtiments russes, y compris des porte-aéronefs et des unités à propulsion nucléaire. La Russie arrive enfin à fermer, parfois pour plusieurs jours, des zones maritimes et aériennes au large de la Syrie au prétexte d’exercices militaires, dissuadant les autres pays d’un accès libre et inconditionnel à ces espaces aéromaritimes jouxtant la Syrie[6].

D’abord restreint au littoral syrien jusqu’en 2018, ce dispositif naval s’est peu à peu éloigné des côtes pour s’étendre progressivement sur l’ensemble de la Méditerranée orientale. Les exercices navals y sont plus réguliers voire même massifs à l’instar de celui conduit en septembre 2018 et ayant mobilisé simultanément 25 bâtiments. La marine russe a inauguré en octobre 2020 l’escorte de pétroliers iraniens à destination de la Syrie, dès leur entrée en Méditerranée par le canal de Suez[7], signalant ainsi aux Etats-Unis sa volonté d’empêcher toute action occidentale[8] contre le trafic pétrolier syro-iranien, notamment dans ce qui est finalement devenu une zone prioritaire de l’action navale russe.

Cette projection de forces a dès lors permis à Moscou d’accroître ses actions d’influence vers plusieurs pays de la région. La Russie a d’abord privilégié un retour en Libye, via son soutien au LNA (Libyan National Army) du maréchal Haftar[9]. Un des objectifs de Moscou semble avoir été la création, sans succès à ce stade, d’un nouveau point d’appui naval en Libye, sans doute à Tobrouk,afin d’y développer ensuite une stratégie de déni d’accès, adaptant localement le modèle développé en Syrie. Moscou a également accru sa pression navale sur la Turquie, conséquence logique des frictions déjà constatées entre les deux pays tant en Syrie qu’en Libye ou dans le Caucase. La marine russe a ainsi conduit au mois de septembre 2020 deux exercices navals au sud-ouest de Chypre, dans des zones habituellement utilisées par les forces navales turques pour l’escorte de leurs bâtiments de recherche. Dans le même esprit, Moscou s’est rapproché de l’Egypte, autre rival régional d’Ankara, organisant en mer Noire en novembre 2020 un exercice entre les deux marines russe et égyptienne[10], illustrant ainsi la réalité des frictions russo-turques.

Une base en mer Rouge : un projet russe ancien

Le 11 novembre 2020, le gouvernement russe a soumis au président Vladimir Poutine une proposition d’accord bilatéral avec Khartoum en vue de l’établissement d’une base navale au Soudan. Le 17 novembre, le président russe l’a validé, ouvrant la voie à l’établissement d’un point d’appui logistique pour les forces navales russes sur les rives de la mer Rouge. Cet accord prévoit la création d’un centre logistique et de facilités de réparations navales[11] pouvant abriter 300 personnes et accueillir au maximum 4 bâtiments, y compris ceux à propulsion nucléaire. Le gouvernement soudanais semble s’être engagé à fournir gracieusement pour 25 ans (renouvelables pour 10 années supplémentaires) les infrastructures portuaires nécessaires, dans la localité de Port Soudan. L’accord donnerait aussi le droit à la Russie d’importer et d’exporter, via les ports et les aéroports soudanais, les armes, munitions et équipements nécessaires au fonctionnement de cette base et au ravitaillement des bâtiments y étant accostés. Si la protection de cette base devrait être assurée par les forces soudanaises depuis la terre, elle le sera par la Russie pour les approches maritimes et la défense aérienne. De plus, l’accord prévoirait un appui militaire russe aux forces soudanaises dans les domaines du sauvetage en mer, du génie sous-marin et dans la protection aérienne de cette zone. Pour ce faire, un protocole dédié prévoirait la mise à disposition par la Russie d’armements, d’hommes et d’équipements au profit des armées soudanaises[12]. Le Kremlin disposerait ainsi de tous les outils pour établir une bulle A2AD en mer Rouge de manière à couper ponctuellement – ou surveiller le reste du temps – le trafic maritime occidental et les communications (câbles sous-marins) le long de ce corridor maritime stratégique.

Le projet de base en mer Rouge est cependant ancien, la Russie souhaitant depuis longtemps retourner en océan Indien. De 1964 à 1977, une base militaire soviétique existait à Berbera (Somalie) et en 1978, une base navale russe avait été créée dans l’archipel des Dhalak (île de Nosra) alors détenu par l’Ethiopie, et ce jusqu’en 1990. L’URSS disposait également d’installations au Yémen, à Aden et Socotra, bases servant d’appui, à l’époque, à la 8ème escadre navale soviétique déployée en océan Indien. Ces dernières années, la Russie avait prospecté auprès de Djibouti, puis du Somaliland, pour installer un point d’appui naval, mais ces tentatives se sont soldées par des échecs, tant à cause de l’inconstance des gouvernements locaux[13] que des pressions sans doute effectuées par les Etats-Unis sur les pays concernés. Or, le Soudan était déjà un pays avec lequel la Russie entretenait des liens importants et où le soutien de la société militaire privée Wagner a été rapporté dès le printemps 2019 au profit du Président El-Béchir.

Les négociations pour la création de cette base auraient débuté en novembre 2017 lors de la visite à Moscou du président soudanais. Si le projet a pris du retard avec la destitution d’El-Béchir, il n’a toutefois pas été enterré. La coopération russo-soudanaise s’est même accélérée avec la création d’une mission militaire russe au sein du ministère de la Défense soudanais, en même temps que la signature de plusieurs accords de coopération technico-militaire[14]. Ainsi, à l’instar de la livraison d’avions de combat de type Mig-29 au Soudan en 2008, via le Bélarus, la Russie a fourni au Soudan divers types d’armements et de munitions au travers de pays tiers, en échange de quoi Khartoum s’engageait à déployer des miliciens Janjaweed en Libye aux côtés des troupes du Maréchal Haftar[15].

Le symbole d’une volonté russe de projection de puissance en océan Indien et en Afrique

Selon certains commentateurs russes, l’ouverture de cette base signifie « le retour de la Russie sur l’océan mondial », « évitant également de longs transits pour les bâtiments des flottes du Nord ou de la Baltique »[16].  En effet, la présence russe le long d’une des routes maritimes les plus fréquentée au monde lui permet de s’afficher comme une marine mondiale, du même niveau que les autres puissances maritimes qui ont déjà des accès dans la région[17].Cette implantation au Soudan est notamment un signal important vis-à-vis de la Turquie qui a multiplié, sous le régime d’El-Béchir, les tentatives d’implantation dans la région. Fin 2017, les autorités soudanaises avaient en effet concédé, pour 99 ans, la gestion de l’île de Suwakin[18]à la Turquie contre des promesses d’investissements et de coopération militaire, ce qui avait suscité de vives inquiétudes en Arabie Saoudite et en Egypte. Le changement de régime soudanais en 2019 et le rapprochement de Khartoum avec l’Egypte et les Emirats Arabes Unis ont rendu ces projets turcs beaucoup plus difficiles[19], rendant dès lors les annonces russes encore plus douloureuses pour Ankara.

Une fois active, cette base russe à Port Soudan servira au soutien des unités militaires russes déployées en océan Indien, sans exclure non plus un soutien aux services de sécurité privés russes qui pourraient voir un nouveau champ d’actionen mer Rouge, notamment pour combattre la piraterie toujours présente dans la région. Cette présence russe permettra aussi de défendre les intérêts pétroliers de Moscou dans la région[20] et d’observer de plus près le conflit au Yémen qui oppose l’Arabie Saoudite et l’Iran. Moscou pourrait ainsi tenter de s’imposer, à terme, comme médiateur de ce conflit et développer sa présence dans ce pays, véritable fenêtre d’observation sur le détroit de Bab el Mandeb et le golfe d’Aden. Une telle base pourrait aussi permettre à la marine russe d’escorter les pétroliers iraniens autour de la Péninsule arabique, comme elle le fait depuis octobre dernier en Méditerranée, renforçant d’autant le rôle régional de Moscou[21]. Enfin, en complément des infrastructures portuaires, la presse russe a évoqué l’installation de capacités de renseignement, potentiellement de systèmes de brouillage et de guerre électronique, sans compter les moyens de défense anti-aérienne déjà évoqués, laissant ainsi présager l’éventuelle création d’une bulle de déni d’accès russe en mer Rouge, ce qui serait problématique pour les fréquents transits de bâtiments militaires occidentaux dans cette région.

Cette implantation russe au Soudan constitue en outre une porte d’entrée de son influence en Afrique, Port Soudan pouvant servir de vitrine pour les actions de coopération militairerusso-africaines. Ainsi, et à condition que la Russie propose son aide au Soudan pour la création de moyens de défense côtiers, il n’est pas exclu que ce modèle fasse des émules dans la région. Les chantiers navals russes sont aptes à proposer des patrouilleurs et vedettes rapides aux clients régionaux pour des prix moins élevés que ses concurrents occidentaux, pouvant ainsi capter, sur les rivages est-africains, une clientèle bien réelle.

Cette nouvelle implantation navale est surtout un signe supplémentaire de l’intérêt renouvelé de la Russie pour l’Afrique. Moscou a en effet multiplié ses investissements en Afrique de l’Est (Mozambique, Zimbabwe et Soudan, notamment via les groupes Rosneft et Rosatom) et a organisé son premier sommet consacré à l’Afrique en octobre 2020. La Russie représente également près de la moitié du total des exportations d’armes vers l’Afrique[22], notamment vers l’Egypte et le Soudan. L’accélération de l’intervention russe en Centrafrique depuis l’automne 2020[23], en appui du gouvernement en place et via la société militaire privée Wagner, témoigne également des ambitions russes dans la région[24]. De fait, la Russie voit dans l’Afrique un partenaire clé dans sa vision d’un ordre mondial multipolaire, moins occidental, axé sur les puissances régionales émergentes et pour lequel elle peut concurrencer une influence chinoise grandissante. La création de cette base russe au Soudan, plus de 5 ans après celle de Tartous en Méditerranée, constitue donc une nouvelle étape dans les ambitions russes, préalable à une future présence de la marine russe dans d’autres zones plus proches du golfe arabo-persique (éventuellement en Iran ou au Pakistan) ou du canal du Mozambique, deux points de passage éminemment stratégiques pour le trafic maritime mondial.

Un message des gouvernements locaux pour réengager les Etats-Unis ?

La mise en place d’une telle implantation navale russe au Soudan devrait toutefois s’avérer plus difficile qu’en Syrie. Compte-tenu des élongations depuis le territoire russe, l’acheminement des matériels nécessaires (systèmes de défense antiaérienne, infrastructures) sera long et compliqué, imposant certainement l’utilisation des bases de Tartous et Khmeimim (en Syrie) comme hubs logistiques intermédiaires. En outre, l’état des infrastructures sur place, notamment pour la distribution d’électricité, rend l’installation d’une base navale problématique, surtout pour l’accueil des bâtiments à propulsion nucléaire. De fait, l’inauguration d’une telle base ne devrait pas voir le jour avant de longs mois, voire avant des années, laissant planer un doute quant à la réelle faisabilité de cette entreprise. Une instrumentalisation des compétitions russo-turque et russo-américaine par les puissances régionales et en premier lieu par Khartoum est donc envisageable. En effet, le jeu politique soudanais, qui a un temps favorisé les offres turques, préfère désormais celles de Moscou. Le Soudan pourrait avoir choisi l’option russe afin de permettre, dans un premier temps, une éviction commode de la Turquie, conformément aux souhaits des EAU et de l’Arabie Saoudite, puis dans un 2ème temps, de favoriser son rapprochement avec les Etats-Unis (via l’instrumentalisation de la perception d’une nouvelle menace russe au Moyen-Orient). Le Soudan a récemment normalisé ses relations avec Israël, conformément aux vœux de l’administration Trump, et a été, pour ce faire, rayé des listes américaines des Etats soutenant le terrorisme, ouvrant dès lors le pays aux investissements occidentaux. Le projet de création d’une base navale russe en mer Rouge, couloir indispensable de transit des forces navales américaines, ne pouvait pas passer inaperçu et visait donc peut-être aussi à susciter une réaction ferme de Washington, voire un réengagement sécuritaire des Etats-Unis en mer Rouge.

Si la construction d’une base russe à Port Soudan s’envisage sur le temps long, il est toutefois probable que la marine russe profite du dynamisme du rapprochement politique entre Moscou et Khartoum pour augmenter la fréquence de ses déploiements en océan Indien, tant le long des côtes africaines qu’au plus proche du golfe arabo-persique, comme le montre d’ailleurs le dernier exercice russo-sino-iranien en mer d’Arabie. La présence régulière, voire permanente à terme,de la marine russe en océan Indien compliquera un peu plus les plans des marines occidentales, déjà gênées par une présence chinoise persistante. La nouvelle ère des grandes compétitions de puissances en océan Indien semble donc bien lancée et la nouvelle administration américaine devra en tenir compte dans ses futurs choix stratégiques.


[1] Les Echos, 17 novembre 2020.

[2] Navire Agrari le 25 novembre 2020 à proximité du port saoudien d’Al Shuqaiq ; navire BW Rhine le 13 décembre 2020 à Djeddah.

[3] A l’instar de l’intervention russe en Syrie en 2015.

[4] Ravitaillement logistique de ses troupes et des forces syriennes par voie maritime (« Syrian Express »), utilisant à la fois des navires militaires et des navires affrétés.

[5] Des frégates, corvettes et sous-marins (notamment ceux basés en mer Noire et déployés en Méditerranée orientale) ont ainsi fait les premiers tests opérationnels de ces missiles en 2016, puis plus régulièrement dès 2017 en appui des opérations terrestres. De nouveaux tirs ont été effectués en novembre 2020.

[6] Certaines de ces zones réservées se sont même étendues jusqu’au nord d’Israël pour les plus grands exercices, comme en septembre 2018.

[7] USNI 21/10/2020. Ce type d’escorte s’est également renouvelé en décembre 2020.

[8] En 2019, un pétrolier iranien, soupçonné de trafic de produits raffinés iraniens vers la Syrie, avait été saisi puis détenu pour un temps à Gibraltar. Cette affaire avait donné lieu à des actes de représailles iraniennes dans le golfe arabo-persique. L’administration américaine a également arraisonné à la fin du mois de juillet 2020 quatre navires de commerce chargé de pétrole iranien et naviguant cette fois-ci vers le Venezuela.

[9] Ce dernier ayant été accueilli à bord du porte-avions Kuznetsov au large des côtes libyennes, en janvier 2017.

[10] Les précédents exercices de ce type, baptisés « Pont de l’Amitié », ayant d’habitude lieu au large de l’Egypte.

[11] Ou « point d’appui technique et matériel », dénomination standard pour les implantations navales russes à l’étranger.

[12] Un patrouilleur de type Petrushka ayant été cédé au Soudan par la Russie en octobre 2020 (Defense web, 12 novembre 2020).

[13] De 2012 à 2014, des négociations se sont tenues entre Moscou et Djibouti sur ce sujet mais le gouvernement local n’avait consenti qu’à louer une fraction de ce que la Russie demandait et à des coûts prohibitifs (1 milliard de dollars, soit 5 fois plus que ce que devrait coûter la base de Port Soudan).

[14] Al-Monitor, 17 novembre 2020.Un accord de coopération militaire russo-soudanais a été signé en mai 2019.

[15] Ibidem.

[16] Dmitry Litovkin pour l’agence TASS repris par Defense News le 13 novembre 2020.

[17] Comme c’est le cas pour la France, les Etats-Unis, la Chine et le Japon à Djibouti ; à Assab, Berbera Périm et Socotra pour les Emirats Arabes Unis.

[18] Cette île était déjà au début du 20ème siècle un avant-poste de l’Empire ottoman.

[19] Le ministère des Affaires étrangères turc annonce quant à lui que les négociations continuent avec le gouvernement sur ce projet maritime dédié à des « projets essentiellement touristiques » – Al-Monitor, 19 novembre 2020.

[20] Le ministère de l’Energie soudanais a effectivement signé en 2018 des contrats avec des sociétés russes pour la modernisation d’une raffinerie à Port Soudan – Al Monitor, 17 novembre 2020.

[21] La marine russe a d’ailleurs participé avec les forces navales iraniennes à l’exercice Ceinture de sécurité maritime dans le golfe d’Oman à la mi-février 2021. Un exercice naval du même type avait déjà été conduit au large du port iranien de Chah Bahar en décembre 2019, avec déjà à l’époque la présence de bâtiments chinois.

[22] Données de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI) citées par Deutsche Wellele 30 juin 2020.

[23] Les premiers mercenaires russes étant apparus dans le pays en 2018.

[24] « Pour aider Bangui à renforcer les capacités de la Centrafrique, la Russie a répondu rapidement à la demande du gouvernement centrafricain et envoyé 300 instructeurs supplémentaires pour la formation de l’armée nationale », a annoncé le ministère russe des Affaires étrangères ;in Opex360, 23 décembre 2020.

Sarah Sriri – Décryptage du rapport Stora sur l’enjeu mémoriel de la relation France-Algérie

Commandé par le président de la République Emmanuel Macron en juillet 2020 à l’historien Benjamin Stora, le rapport « Les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie » lui a été remis le 20 janvier 2021.

Spécialiste reconnu de l’histoire de l’Algérie et de l’empire colonial français, universitaire français issu de la communauté juive d’Algérie, Benjamin Stora a rédigé son rapport durant près de six mois.

Que contient ce rapport ?

Si Emmanuel Macron a chargé Benjamin Stora de l’écriture de ce rapport, c’est parce que ce dernier est un expert, certes engagé, mais incontestable de la question algérienne. Tout au long de sa carrière, cet universitaire français s’est penché sur la colonisation, la guerre d’Algérie, les relations entre la France et l’Algérie ou encore l’immigration algérienne en France.

Ce rapport de 160 pages est structuré en trois parties historiques retraçant les relations franco-algériennes, une conclusion, des préconisations et des annexes.

Dans son introduction, Benjamin Stora explique les raisons de ce rapport. La longue et violente guerre d’Algérie, qui est le résultat d’une colonisation de plus d’un siècle, a eu et a encore des conséquences sur les relations franco-algériennes. Pour la première fois, les autorités françaises font la demande d’un tel document, ce qui témoigne de la volonté de Paris d’apaiser ses relations avec Alger. Le lien passionnel qu’entretiennent les deux pays a d’ailleurs longtemps empêché l’examen d’une mémoire commune.

La première partie historique s’intitule « L’Algérie, l’impossible oubli » et s’étale sur près de 30 pages. L’historien y analyse les mémoires de part et d’autre de la Méditerranée, longtemps meurtries par cette relation. Il revient aux origines du malaise entre ces deux pays, la période coloniale et étudie tous les acteurs de cette période douloureuse de l’histoire. La fin difficile de la colonisation a donné lieu à des mémoires antagonistes. Benjamin Stora convoque l’historien Pierre Nora : « Si les mémoires divisent, l’histoire rassemble » et dénonce ce qu’il appelle la « communautarisation des mémoires ». Beaucoup de groupes ont, dans les deux pays, un lien avec l’Algérie et la guerre d’Algérie : les pieds-noirs, la population algérienne, les harkis, les nationalistes algériens, les militaires et appelés français et leurs descendants, les Juifs d’Algérie et autres minorités. Chacun de ces groupes considère avoir vécu un déracinement, un exil, des stigmatisations ou des violences diverses. Ne formant pas un tout homogène, ils se sont chacun enfermés dans leurs mémoires et refusent de voir ou d’accepter la mémoire de l’autre. Cette situation a donné lieu à deux imaginaires. En France, la publication des récits autobiographiques s’est multipliée pour donner lieu à un trop-plein de mémoires tandis qu’en Algérie, un roman national imposé par les nationalistes au pouvoir depuis l’indépendance a évincé toute version différente de cette période douloureuse.

Dans une deuxième partie de 25 pages, Benjamin Stora étudie les rapports de la France avec l’Algérie sous les angles économiques et politiques. L’historien, de manière chronologique, étudie comment les relations ont évolué, notamment après l’élection de François Mitterrand puis au tournant des années 2000. Cette décennie des années 2000 est cruciale : l’Algérie est sortie de la guerre civile et des deux côtés de la Méditerranée, le travail de mémoire s’accélère et la publication des récits se multiplie tout comme les reportages et documentaires. Cette partie souligne l’évolution de la position algérienne depuis les années 2000 avec l’arrivée au pouvoir d’Abdelaziz Bouteflika : L’Algérie exprime clairement son ressentiment vis-à-vis de la France coloniale et construit son discours officiel autour de cette question. Pour appuyer son discours, l’Algérie a convoqué des figures emblématiques de l’indépendance et de la construction de l’identité algérienne.

Dans sa troisième et dernière partie historique (27 pages), l’historien français tente de dresser un état des lieux des défis à relever. Aussi douloureux que cela puisse être pour certains des groupes qui ont vécu cette guerre, Paris et Alger sont liées par l’histoire. Les deux pays partagent donc un patrimoine commun qui se caractérise en premier lieu par les archives. Un véritable travail de réflexion doit être mis en place autour de ces archives essentielles pour comprendre l’histoire des deux pays. L’Algérie réclame la totalité des archives se référant à son histoire, tandis que la France invoque le principe de souveraineté pour les conserver, l’Algérie étant scindée en trois départements français lors de la colonisation. Benjamin Stora propose de remettre aux autorités algériennes « l’ensemble des fonds numérisés ». La question des disparus est elle aussi cruciale pour faire le deuil de cette relation exsangue. Benjamin Stora imagine un guide des disparus pour rendre leur dignité aux personnes mortes entre 1830 et la guerre d’Algérie. C’est également dans cette partie que l’historien évoque la question des excuses. Très attendues côté algérien, ces excuses ne peuvent pas être à elles seules la solution au dossier franco-algérien. Pour justifier son choix, il prend l’exemple de l’Asie. En dépit des excuses japonaises aux voisins chinois et coréens pour les atrocités commises durant la Seconde Guerre mondiale, les relations entre ces pays continuent d’être houleuses. Plusieurs sujets sont évoqués dans cette partie et ce seul rapport ne suffira pas à apaiser les tensions. La route est encore longue pour les deux pays et Benjamin Stora en est tout à fait conscient.

L’auteur propose, dans sa conclusion, la mise en place d’un traité « Mémoires et vérité ». A l’approche du soixantième anniversaire de l’indépendance, il apparaît primordial de réconcilier les deux rives de la Méditerranée. Cette commission aurait pour objectif de proposer des « initiatives communes entre la France et l’Algérie sur les questions de mémoires ». Elle rassemblerait les survivants de la guerre, Européens comme Algériens. Ce traité, qui viserait à réconcilier Paris et Alger, paraît d’autant plus essentiel puisque cette histoire singulière entre les deux pays continue de concerner des millions de Français, d’Algériens et de binationaux. Cette réconciliation ne concerne pas seulement les deux pays mais aura des répercussions sur l’ensemble de la région. L’Algérie partage des frontières terrestres avec des pays soumis à des nombreux défis et dangers à l’instar de la Libye, du Mali ou encore du Niger. La situation de ces pays, en sus de l’immigration, préoccupe la France qui pourrait trouver en l’Algérie un véritable allié sur la scène régionale. Benjamin Stora n’appelle pas à l’écriture d’une mémoire commune mais à accepter ce passé afin de mettre un terme aux refoulements et dénis. Il invite les jeunes générations et les citoyens à se saisir de ce dossier afin d’œuvrer à la réconciliation entre les deux pays.

Enfin, 6 pages de préconisations constituent le cœur du rapport. Dans cette partie, Benjamin Stora s’appuie sur la commission « Mémoires et vérités » pour proposer 22 préconisations visant à pacifier les mémoires entre la France et l’Algérie.

Parmi ces propositions, certaines s’inscrivent dans une volonté de poursuivre les commémorations et les hommages. L’historien invite ainsi à poursuivre les cérémonies de commémorations aux dates anniversaires à l’instar du 19 mars, rendant hommage aux accords d’Evian de 1962, ou du 25 septembre célébrant les harkis. Il propose par la même une journée nationale d’hommage aux morts pour la France dans les conflits algérien, marocain et tunisien. Benjamin Stora suggère aux autorités françaises la création de lieux pour ces commémorations. Il invite à faire des quatre camps d’internement situés sur le territoire français (Larzac, St-Maurice l’Ardoise, Thol et Vadeney) des lieux de mémoire qui rappelleraient cette histoire commune franco-algérienne et imagine la tenue d’un colloque ou d’une exposition au Musée national de l’immigration consacré à ce sujet au cours de l’année 2021. L’historien invite aussi à réactiver le projet de création du musée dédié à la France et l’Algérie à Montpellier.

En sus de commémorer les événements, le rapport propose de rendre hommage à certaines personnalités qui se sont illustrées lors de cette longue période à travers des recommandations symboliquement fortes. L’épée de l’Emir Abdelkader, qui s’est opposé à l’occupation française au XIXème siècle, devrait être remise à Alger et une stèle à son effigie pourrait être construite en 2022, marquant le soixantième anniversaire de l’indépendance. Benjamin Stora invite les autorités françaises à faire entrer l’avocate française Gisèle Halimi, fermement engagée dans la lutte contre la colonisation et la guerre, au Panthéon. L’universitaire français engage également la France à reconnaître officiellement l’assassinat de l’avocat et dirigeant nationaliste algérien Ali Boumendjel par l’armée lors de la bataille d’Alger en 1957. Comprendre l’histoire passe par la connaissance et l’acceptation de ses principaux acteurs. C’est pourquoi l’historien suggère à la France de donner à des rues de communes des noms de personnes issues de l’immigration et de l’outre-mer. A l’inverse, des Français au parcours historique pourraient également donner leur nom à des rues en Algérie.

Honorer la mémoire des morts est une question importante à la lecture de ce document. En termes de patrimoine, Benjamin Stora attend des autorités algériennes qu’elles œuvrent en faveur de la préservation des cimetières européens et juifs. Il invite les autorités françaises et algériennes à avancer sur la question des disparus des deux camps à travers un « guide des disparus ». Il enjoint également les deux pays à œuvrer à l’étude des dépouilles notamment par un travail scientifique conjoint.

La question des archives est un sujet brûlant. Il en est question à de nombreuses reprises tout au long du rapport. Il invite à un accès facilité aux archives, des côtés algérien et français. L’historien invite à poursuivre le travail amorcé en 2013 sur cette question et invite à des consultations communes. Il imagine même la constitution d’un premier fond d’archives commun et appelle à la déclassification d’un certain nombre de documents comme le prévoit la loi française. Ces préconisations sur les archives vont de pair avec la coopération universitaire. Benjamin Stora propose d’octroyer des visas et des bourses pour des chercheurs algériens et français travaillant sur la guerre d’Algérie. Cette coopération renforcerait les liens entre les deux pays en multipliant les échanges et la connaissance de l’autre.

S’agissant des domaines académique et culturel, il propose la création d’un fond de traduction entre l’arabe et le français – et à terme le berbère – et la création d’un office franco-algérien dédié à promouvoir les œuvres des jeunes créateurs des deux rives de la Méditerranée. L’historien préconise par ailleurs d’accorder plus de place à l’histoire de France en Algérie. Cette décision va de pair avec le fait de traiter de la colonisation lorsqu’il s’agira d’étudier la guerre.

Il suggère aux autorités des deux pays de poursuivre le travail concernant les lieux des essais nucléaires en Algérie et leurs conséquences. Vis-à-vis des harkis, il propose aux autorités algériennes de faciliter leur voyage en Algérie pour eux et leurs familles.

Pour mener à bien sa mission, Benjamin Stora s’est appuyé sur le témoignage et l’appui de nombreuses personnes. Son rapport comporte donc 5 pages de remerciements. Durant 6 mois, il s’est adressé à des Français et des Algériens qui lui ont permis de rendre ce travail inédit. Parmi eux figurent bien évidemment de nombreux historiens, des personnalités issues du monde politique et institutionnel, des journalistes, des militaires, des représentants d’associations et des personnalités ayant un lien avec cette période (ancien combattants, fille de Messali Hadj, etc.).

Le rapport s’achève par une longue partie dédiée aux annexes. D’abord, Benjamin Stora y fait figurer les discours présidentiels consacrés à la question algérienne. Ces discours font écho à l’évolution qu’ont connu les relations franco-algériennes, avec la reconnaissance graduelle par la France de son passé en Algérie. Les annexes se poursuivent avec l’analyse des signes de détente et de coopération entre les sociétés civiles. La pacification des relations ne dépend pas seulement des autorités mais également des sociétés, liées par 132 ans de colonisation, puis d’immigration. Il apparaît donc indispensable d’impliquer les sociétés civiles des deux côtés de la Méditerranée pour œuvrer à la réconciliation. Cette annexe concerne aussi les archives relatives à l’Algérie. A travers une série de tableaux et de classements, Benjamin Stora énumère le travail effectué en vertu de ce patrimoine commun. Enfin, l’annexe 3 reprend le compte-rendu de la quatrième session du comité intergouvernemental de haut niveau franco-algérien qui s’est déroulée à Paris le 7 décembre 2017.

Pour clore son rapport, Benjamin Stora mentionne sa bibliographie scindée en deux parties exhaustives. D’abord, une bibliographie sélective sur les mémoires de la guerre d’Algérie fait état de cette communautarisation des mémoires qu’il analyse. Cette bibliographie reprend les récits des différents acteurs de la guerre et précède celle sur les rapports entre la France et l’Algérie qui recense de nombreux travaux d’historiens et de revues.

Le rapport passionnel entre ces deux pays a longtemps empêché l’écriture d’une mémoire commune qui se heurte à la « communautarisation » des mémoires. Un trop plein de mémoires en France – qui passe notamment par la publication des récits des différents acteurs de la guerre – a donné lieu à une multitude d’histoires. De l’autre côté de la Méditerranée, la vision unanimiste de la guerre prônée par les caciques du régime a fait taire toute autre vision ou nuance de cette période de l’histoire. Ce document, qui s’adresse d’abord aux Français de toutes origines, y compris algérienne, aura donc permis de nourrir les réflexions et de relancer le débat dans un contexte où le poids de l’histoire apparaît pesant. Il présente plusieurs aspects positifs. Cette volonté politique d’Emmanuel Macron est audacieuse et inédite. Si les présidents de la cinquième République, depuis Jacques Chirac, tendent la main progressivement à l’Algérie, Emmanuel Macron entend aller plus loin. Soixante ans après les faits, il espère que les blessures ont été pansées et que ce rapport permettra de nouer des relations plus saines. Cette initiative a été rendue possible grâce au concours de Benjamin Stora dont les travaux appellent à faire reculer les préjugés autour de ce dossier. Il est clair que l’historien a permis de construire un pont entre les deux pays et qu’il encourage au dialogue, à la coopération et à l’amitié entre les peuples. L’historien s’adresse à l’ensemble des groupes concernés par la guerre et ses conséquences. En France, on estime cette population à 7 millions de personnes, soit près d’un habitant de la France sur 10.

Quel accueil a reçu le rapport Stora ?

Lors de la remise officielle du rapport, le président Emmanuel Macron a posté une vidéo sur Twitter dans laquelle Benjamin Stora lui remet officiellement le rapport de 160 pages. Il a également écrit : « Regarder l’histoire en face, c’est ce qui nous permettra de réconcilier les mémoires. Merci Benjamin Stora pour ce rapport sur les mémoires de la colonisation et de la guerre d’Algérie. Poursuivons ensemble, par des actes, l’indispensable travail de reconnaissance. » Selon l’Elysée, le chef de l’Etat devrait suivre l’essentiel des préconisations présentées.

Côté algérien, on salue la reconnaissance officielle de l’assassinat de l’avocat nationaliste Ali Boumendjel mais on regrette que le cas de Larbi Ben M’hidi, lui aussi assassiné lors de la Bataille d’Alger, ne soit pas mentionné alors même qu’il était l’une des six figures historiques de la guerre d’indépendance. Concernant les préconisations, les Algériens auraient souhaité, en sus d’excuses officielles, la restitution totale des archives, la réparation et l’indemnisation des victimes des essais nucléaires dans le sud du pays et la reconnaissance de la disparition forcée d’Algériens.

Pour l’heure, aucune réaction du président de la République algérienne, Abdelmadjid Tebboune, n’a été communiquée. L’agence de presse algérienne Algérie Presse Service a tout de même fait savoir que le président algérien avait reçu un appel téléphonique de son homologue français le dimanche 24 janvier. Ce dernier lui a exprimé sa volonté de « reprendre le travail de concert sur des dossiers d’intérêt commun ». Il est donc attendu que ce travail conjoint reprenne une fois le président algérien rétabli. Il était hospitalisé en Allemagne du fait de complications liées à la Covid-19.

Trois semaines après la remise de ce rapport, c’est le ministre algérien de la Communication et porte-parole du gouvernement, Amar Belhimer, qui a évoqué le sujet en premier dans le journal arabophone El Massa, retranscrit par le journal francophone Tout sur l’Algérie. Le ministre fustige le manque d’excuses : « le criminel fait tout pour éviter de reconnaître ses crimes. (…) Mais cette fuite en avant ne pourra pas durer ».

Pour que cette histoire partagée puisse être apaisée pour permettre des rapports moins passionnels, il faudra qu’elle s’écrive à deux mains. Si la France semble avoir rempli sa part en présentant le rapport Stora, l’Algérie doit à son tour faire un geste. Abdelmadjid Chikhi, conseiller chargé des archives et de la mémoire auprès de la présidence, a lui aussi été nommé en juillet 2020 pour produire un rapport. Pour l’heure, M. Chikhi n’a pas souhaité se prononcer sur le document présenté par son homologue français et n’a pas rendu ses conclusions. Contacté par le journal algérien Liberté au début du mois de février 2021, Abdelmadjijd Chikhi s’est refusé à commenter l’existence d’une commission en Algérie en charge d’établir un document ayant pour objectif de rassembler la France et l’Algérie. Il faudra donc certainement attendre le rétablissement du président algérien, qui vient de rentrer d’un séjour hospitalier en Allemagne, pour obtenir une communication officielle à ce sujet.

De leur côté, les médias algériens déplorent l’absence d’excuses. C’est le cas de Liberté dans son interview de l’historien algérien Mohamed El-Korso selon qui la France doit reconnaître « de manière claire et franche qu’il y a eu crime contre l’humanité ». Tout sur l’Algériereprend les mots d’Abdelaziz Rahabi, ancien ministre et ambassadeur : « Il ne s’agit ni de repentance, notion étrangère aux relations entre États, ni de fonder une mémoire commune, les deux pays étant héritiers de deux mémoires antagonistes sur cette question. Pour le reste, chacun doit assumer son passé et les deux États sont tenus de mettre en place les conditions d’une relation apaisée et tournée vers l’avenir. » Il apparaît clair qu’une partie du peuple algérien n’envisage un rapprochement entre Paris et Alger qu’à la condition d’une repentance affichée et affirmée. Quant à El Watan, il relaie des interviews et propos de spécialistes français plutôt algérophiles à l’instar d’Olivier le Cour Grandmaison ou Gilles Manceron qui proposent une critique de ce rapport. Pour Le Midi algérien, le refus de présenter des excuses « ne fera que renforcer l’exigence du peuple algérien ». Toutefois, L’Expression souligne cet « exercice difficile mais nécessaire » instaurant « un nouvel élan et un rythme nouveau » afin de permettre « le passage d’une mémoire communautarisée à une mémoire commune ».

En France aussi, les médias ont donné un large écho au rapport rédigé par l’historien. Dans Libération, Pascal Blanchard juge ce rapport « dense, riche et d’une qualité historiographique impressionnante » tandis que les médias tels que France info, Le Monde ou Le Figaro ont résumé le contenu du rapport. Pour La Croix, la création d’une commission Mémoires et vérité apparaît comme un « vade-mecum pour aller de l’avant et sortir du registre des passions douloureuses entre Paris et Alger ». Quant à France 24, l’exercice de mémoire s’avère difficile, ce rapport réveillant « d’éternelles frictions ».

La publication de ce rapport a pris place dans les débats entre les historiens. Pour l’islamologue et politologue François Burgat, ce document a « peu de chance » de « rapprocher les deux rives » tandis que pour Pascal Blanchard, il « vise d’abord à « régler » un contentieux franco-français » qui pourra permettre à l’avenir de réfléchir conjointement.

Certains journaux algériens et français s’inquiètent des propositions formulées à l’égard des populations harkies. En France, Libération s’interroge sur cette question susceptible de devenir « un foyer de tensions entre les deux pays ». A Alger, la question des harkis continue de nourrir les crispations. Le journal algérien Liberté juge ce sujet « très sensible ». Il convient de rappeler que l’élite politique en place n’a jamais exprimé le moindre désir de rapprochement envers les harkis. Ce dossier semble donc encore très loin de figurer à l’ordre du jour du gouvernement algérien.

D’ailleurs, ce rapport a reçu un accueil froid des harkis. Le comité national de liaison de harkis (CNLH) accuse le rapport Stora de « minimalisme », estimant que l’historien s’était « abstenu de tout débat ou avis contradictoire, pourtant nécessaire en démocratie ». Pire, il accuse ce rapport de fausser l’histoire en occultant le massacre des harkis par les nationalistes algériens et l’abandon par la France de ces milliers de soldats et familles. Les harkis déplorent la préconisation à leur égard et réclament plutôt que « la France reconnaisse définitivement le mal qu’elle a fait ». Le communiqué du CNLH est limpide : « Cet effroyable drame humain et national ne saurait être occulté, c’est le sens de notre combat pour qu’enfin une page se tourne et que le travail mémoriel des deux côtés de la Méditerranée commence, en vue de la réconciliation des peuples, dans l’intérêt des générations présentes et futures. »

La voix de certaines figures proches des deux pays était attendue. C’est le cas de l’écrivain algérien de langue française Kamel Daoud. Selon lui, l’histoire retiendra qu’Emmanuel Macron est le président « qui a le plus avancé sur ce dossier de la mémoire entre la France et l’Algérie ». L’écrivain souligne le double avantage de ce rapport : « mettre des mots sur ce qui est possible, identifier ce qui fait mal et participer à la thérapie ». Si le rapport Stora « ne fera pas bouger les lignes en Algérie », il a tout de même le mérite de mettre les groupes acteurs de cette époque face à la réalité de l’histoire. Quant à la question des excuses, sa vision est plus nuancée que celles des journaux algériens : « elles peuvent se justifier mais c’est un préalable de mauvaise foi, sinon stérile aujourd’hui ». Pour Kamel Daoud, le rapport Stora, en plus de s’adresser aux Français, s’adresse à l’Algérie et notamment à sa jeunesse qui s’est construite avec les discours contre la France et la puissance coloniale. La réflexion de Kamel Daoud, assez représentative des élites intellectuelles algériennes et francophiles, est intéressante. Elle se montre à la fois critique des deux rives de la Méditerranée en faisant preuve de recul, vis-à-vis des positions officielles des deux pays.

La jeunesse et les personnes issues des deux pays ont toute leur place dans ce débat afin de marcher vers la réconciliation. La société civile a donc un grand rôle à jouer et notamment les Français d’origine algérienne de 2ème et 3ème générations. Ces derniers, attachés culturellement à l’Algérie, ne sont pas soumis au dictat du pouvoir algérien. L’Obs a publié, à l’approche du 60ème anniversaire de l’indépendance et une semaine après la remise du rapport Stora, « Nos mémoires d’Algérie », correspondant à une « trentaine de témoignages dont l’histoire s’entremêle avec celle du pays ». Parmi elles, des intellectuels, des artistes ou encore des écrivains qui racontent « leur histoire algérienne ».

Comment interpréter ce rapport ?

Le 5 juillet 2020, à l’occasion du 58ème anniversaire de l’indépendance, le président Abdelmadjid Tebboune a déclaré que la France n’avait pour l’instant présenté que des « demi-excuses » et qu’il lui fallait « aller plus loin ». La question des excuses s’invite de plus en plus dans les débats qui animent la France et l’Algérie. Pour autant, l’absence d’excuses témoigne de la volonté politique d’Emmanuel Macron de régler la question algérienne d’une autre façon, notamment à travers une série de préconisations concrètes.

Côté algérien, les excuses sont brandies comme la seule possibilité d’aboutir à une relation dépassionnée. Plus ces excuses sont attendues, plus les frustrations algériennes croissent et crispent toute volonté d’apaisement. Pour autant, il convient de s’interroger sur la nécessité de ces excuses : sont-elles le seul remède aux maux franco-algériens ? Benjamin Stora écrit d’ailleurs : « le discours d’excuses et pas seulement de reconnaissance des massacres, ne suffit pas à calmer les mémoires blessées, à faire progresser le savoir sur cette question, à faire reculer les stéréotypes, le racisme ». Selon lui, le fait que la France s’excuse officiellement ne permettra pas de tirer un trait sur plus de 150 ans de douleurs. Il cite l’exemple du Japon : malgré des excuses formulées, le pays continue d’avoir des relations compliquées avec ses voisins chinois et sud-coréens.

Il convient à cet égard de rappeler que l’Algérie s’est construite dans l’opposition à l’ancien colonisateur et que son histoire enseignée – unanimiste car ne tolérant qu’une seule version : celle des nationalistes – tourne autour de cette guerre à la fois destructrice et fondatrice d’un Etat. Dans ce contexte, les excuses apparaissent primordiales à leurs yeux. Pour autant, il convient de s’interroger sur la réclamation de ces excuses : ne servent-elles pas de prétexte à l’Algérie pour retarder le dialogue avec la France pour ce pays qui, soixante après la fin de la guerre, n’a toujours pas pansé ses plaies ni décollé économiquement ? Pour la France, quel serait le coût politique réel d’excuses officielles ?

Plus que des excuses, le terme de repentance est largement mis en avant. Ce terme, hérité de la religion chrétienne, a monopolisé et enfermé le débat. L’absence répétée d’excuses officielles a engendré une véritable obsession chez les Algériens et n’a fait que nourrir davantage cette demande perpétuelle, érigée comme solution sine qua non à la réconciliation.

Au bilan, la colonisation française en Algérie se distingue par sa singularité. Benjamin Stora en est conscient et a mené un travail colossal. Ses préconisations visent à lancer le débat en tentant de s’adresser à chaque groupe acteur de cette période. Aucun des protagonistes ne semble clairement satisfait par la finalité de ce document qui apparaît en-deçà des attentes que chacun se faisait. Benjamin Stora a tendance à lisser les actions de tous ces groupes. En voulant tous les satisfaire, l’historien semble au final les avoir tous déçus.

La présentation de ce rapport répond aussi à un agenda politique du côté français : il fallait régler la question de la mémoire avant l’échéance de 2022. Cette année marquera le soixantième anniversaire de l’indépendance algérienne et le président français pourra se targuer d’avoir trouvé une solution à ce dossier brûlant et de tourner la page de cette douloureuse époque dans un contexte électoral incertain. Cette présentation tombe cependant à un moment politiquement sensible, marqué par un débat autour de l’influence de l’extrême gauche dans les universités qui promeut les concepts de racialisme et de décolonialisme sociétal. Ces controverses pourraient prendre en otage la démarche initiée par Emmanuel Macron.

Avant de s’adresser à l’Algérie, ce rapport concerne les Français. L’accueil mitigé qu’il a reçu et les critiques auxquelles il fait face témoigne qu’avant d’apaiser les mémoires algériennes, la France doit d’abord s’atteler à réconcilier sa propre mémoire qui semble, comme Benjamin Stora l’a écrit, communautarisée.

Finalement, quelles que soient les bonnes intentions et la crédibilité académique de Benjamin Stora, les partis-pris des acteurs et les hostilités de tous bords ne lui ont pas vraiment permis d’atteindre les objectifs ambitieux, voire irréalistes qui lui avaient été assignés.

La réflexion stratégique est plus que jamais nécessaire – par le GCA (2s) Patrick Lefebvre

Cet article, rédigé par le général de corps aérien (2s) Patrick Lefebvre, directeur du centre méditerranéen d’études stratégiques de l’institut FMES, a été publié dans le numéro de mars 2020 de la Revue défense nationale.

La réflexion stratégique est plus que jamais nécessaire. S’y soumettre est un gage d’autonomie, la dénier conduirait à subir.

 

« L’avenir est quelque chose qui se surmonte. On ne suit pas l’avenir, on le fait ». Autant dire que cette affirmation de Georges Bernanos conserve toute sa pertinence en ce début de 21ème siècle. Le monde d’aujourd’hui entre, c’est le moins que l’on puisse dire, dans une mutation sans précédent. Inquiétante ou rassurante, telle est la question ? D’abord, il va plutôt mieux. Sans doute s’agit-il d’un effet de la mondialisation, n’en déplaise à ses détracteurs, mais en tout état de cause, nul ne peut contester qu’une amélioration sensible est enregistrée qu’il s’agisse de l’allongement de la durée de vie, de la baisse de la mortalité infantile, divisée par deux en moins d’un quart de siècle, ou de l’accès aux ressources vitales même si des inégalités existent encore dans certaines parties du monde. Ces inégalités induisent des tensions pour l’accès aux ressources indispensables. Elles concernent prioritairement les populations déplacées avec un accroissement substantiel du nombre de migrants d’origine économique ou menacés sur leur territoire. Le monde a changé aussi dans sa forme géopolitique. Ce changement est sans doute moins positif. L’après-guerre avait été marqué par une bipolarisation du monde. En cela, la chute du mur de Berlin à lui seul représente une véritable rupture stratégique en effaçant brutalement deux pôles en confrontation. Succès absolu des instances internationales avec des organisations qui ont su, au prix du dialogue, préserver la paix en Occident et ailleurs. Succès aussi de la dissuasion qui continue d’être un rempart à toute forme de guerre totale. Pour autant, il n’est pas sûr que nous en ayons tiré toutes les conséquences. Le monde est donc devenu multipolaire. Cette multipolarité n’a d’ailleurs pas simplifié les rapports de puissance. Le multilatéralisme, facteur clé du dialogue entre les nations, a cédé la place à des actions désormais unilatérales plaçant les uns et les autres devant le fait accompli. L’échiquier des acteurs internationaux rend le jeu plus complexe et les interactions entre eux plus difficiles.  Ces dix dernières années soulignent cette mutation. Elle est d’importance.

Cette mutation du monde impose donc qu’on y réfléchisse. Elle légitime sans conteste les laboratoires d’idées ou les observatoires qui peuvent y concentrer les efforts de recherche dont nous aurons besoin demain. Ces laboratoires sont nombreux et s’agrègent souvent autour des centres de décisions.  C’est un peu l’esprit jacobin qui ressort diront certains. Ces centres de réflexion sont pour autant indispensables et très utiles à la réflexion stratégique. En France, une nette croissance est relevée puisque nous sommes désormais au sixième rang mondial en nombre même si la concentration la plus forte est enregistrée aux Etats-Unis. Alors, par extension, il est légitime de les multiplier pour fertiliser cette réflexion. Il est légitime aussi d’encourager les dynamiques régionales.  A cet égard, la montée en puissance progressive de l’institut Fondation méditerranéenne (Fmes) des hautes études stratégiques mérite d’être soulignée.

D’abord parce qu’il constitue un laboratoire d’idées qui s’intéresse à cette mutation du monde. La vocation régionale de l’institut est un atout. C’est la raison pour laquelle, pour ce qui concerne la dimension géopolitique, l’horizon méditerranéen est privilégié. Ce fut aussi une raison suffisante pour créer en collaboration avec les universités de la région Provence-Alpes-Côte d’Azur un observatoire stratégique des mondes méditerranéens. Les universités de Nice, Marseille, Toulon, et l’institut d’études politiques d’Aix en Provence ont rejoint cet observatoire, aux côtés d’officiers de nos trois armées. Cette démarche contribuera à générer un vivier de chercheurs se concentrant sur les grands enjeux méditerranéens. Voici donc une belle manière de ne pas subir en axant les recherches sur les déterminants géopolitiques de demain. Voici donc une belle manière d’apporter aux décideurs une réflexion de fond neutralisant ainsi les analyses bâclées résultant de la spirale de l’information continue et instantanée. Il faut parfois donner du temps au temps.

Au-delà de cet observatoire, l’institut Fmes dispense, depuis trente ans déjà, des formations centrées sur les questions méditerranéennes à des officiers et des cadres dirigeants de la société civile des secteurs publics ou privés. L’ambassadeur Francis Gutmann, alors président de l’institut, déclarait toute l’importance de renforcer la coopération des pays de la Méditerranée occidentale sur les plans culturel, économique et scientifique à un moment où l’histoire semblait hésiter entre l’Est et le Sud. Si l’histoire hésite, c’est à l’avenir que nous le devons. Et cet avenir, si nous n’avons pas à le prévoir, il nous faut le permettre comme l’écrivait Antoine de Saint-Exupéry. Quant à l’histoire, elle nous permet tout simplement de mieux voir et donc de mieux écrire notre avenir. Mais monsieur Francis Gutmann avait vu juste. Il faut réfléchir et les domaines de réflexion à couvrir en Méditerranée sont larges.

Il faut donc se réjouir de l’accroissement du nombre de ces laboratoires d’idées et consolider leur coopération. D’ailleurs, dans la continuité des propositions faites à l’occasion du « Sommet des deux rives » réalisé à Marseille au mois de juin dernier, il paraît opportun de favoriser le rapprochement de l’Institut FMES avec les instituts partenaires de l’espace méditerranéen dans l’esprit du dialogue dans le format des pays du 5+5. Finalement, cela répond au besoin de coopération régionale. L’implication de jeunes chercheurs contribuera à partager les analyses sur des sujets d’intérêt commun et ils sont nombreux.

C’est dans le même esprit que l’institut Fmes a projeté de réaliser, dès 2020, une session méditerranéenne des hautes études stratégiques destinée aux jeunes diplômés des écoles ou universités des pays du 5+5. C’est une façon d’ancrer plus profondément la coopération régionale, une façon de favoriser la compréhension mutuelle et de développer une perception commune des grands enjeux d’un espace partagé. Ces initiatives seront d’ailleurs prolongées par celle soutenue par les chefs d’état-major de la marine réunis en format 5+5 au mois de décembre dernier pour entreprendre une session réservée aux « Young Leaders » pour reprendre les termes de l’amiral Christophe Prazuck, chef d’état-major de notre marine nationale. Ce sont autant d’initiatives qu’il faut saluer car elles contribueront toutes à redonner une dimension multilatérale à nos échanges avec les pays du Sud. Cette dimension est d’autant plus indispensable qu’elle palliera ce défaut de dialogue sur l’axe Nord -Sud qui ouvre la voie à d’autres acteurs. Ainsi, la Chine qui lance sa « Belt and Road Initiative » à un moment opportun mesure bien la vulnérabilité de la région méditerranéenne qui délaisse les coopérations au profit d’intérêts nationaux de court terme. Son action illustre directement la vulnérabilité de l’Union européenne.

A ce laboratoire d’idées stratégique s’adosse celui se consacrant aux questions maritimes. La mutation sans précédent du monde affecte à tout le moins les espaces maritimes. Les rapports de puissance opèrent ici presque de façon pure faisant abstraction des contraintes que l’on peut rencontrer sur des territoires, ne seraient ce que les frontières physiques. L’adaptation ou l’interprétation des droits de la mer sont autant d’artifices pour faire faire face aux enjeux d’ordre économique, environnemental et ceux liés à l’accès aux ressources vitales nécessaires aux puissances émergentes ou ré-émergentes. Quelques situations critiques où les tensions s’exacerbent sur fond de contentieux anciens émergent. L’exploitation des gisements d’hydrocarbure en Méditerranée orientale nous le rappelle avec force les risques potentiels des protagonistes de ce dossier.

La session nationale sur les enjeux et stratégies maritimes réalisée à l’institut Fmes au profit de l’institut des hautes études de la défense nationale (Ihedn) souligne cette nécessité absolue de réfléchir aux perspectives, qu’elle qu’en soit la forme, des contributions de la mer et de leurs interactions avec le monde terrestre. Dans ce domaine, presque tout est à faire. De nombreux organismes s’intéressent aux questions maritimes. Ils le font avec détermination et portent des messages dont l’écho est parfois dilué alors qu’ils posent les questions fondamentales d’ordre économique ou écologique. Comme l’a souligné l’institut français de la mer (Ifm) au lendemain des assises de la mer à Montpellier le 3 décembre dernier, un engagement est pris marquant une évolution profonde de la perception de l’importance majeure dans la régulation des grands équilibres climatiques et écologiques de la planète. Une déclaration jugée fondatrice où le président de la République Emmanuel Macron annonce que « la vision maritime que la France doit développer est claire : l’océan est un bien commun de l’humanité … Un bien placé sous notre responsabilité collective et individuelle de la haute mer aux eaux territoriales ». D’autres organismes comme l’institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer) mettent en exergue ces questions fondamentales.

Pour le domaine maritime pris à son échelle mondiale, un laboratoire d’idées s’impose pour concrétiser la prise de conscience des enjeux maritimes intéressant notre pays. L’institut Fmes s’engagera sur cette voie en liaison avec des partenaires. La main est donc tendue vers les centres qui affirment la même ambition. La mise en œuvre d’un tel laboratoire s’inscrit désormais avec un réel degré d’urgence.  Pourquoi pas en 2020 ! Car en sa qualité de deuxième puissance maritime au sens des quelques 11 millions de kilomètres carrés de zone économique exclusive, cette ambition paraît non seulement utile mais indispensable au regard des intérêts de la France.

Un autre domaine s’inscrit clairement dans le périmètre des laboratoires d’idées, celui de la technologie. Si la mondialisation a changé la face du monde, elle le doit assurément à la croissance exponentielle des technologies. La dimension du monde a elle aussi changé ! Ne pas s’intéresser aux grandes mutations technologiques est aujourd’hui un risque évident. « We need men who dream about things that never were » ce que disait John Fitzgerald Kennedy dans son discours de Dublin le 28 juin 1963 pour faire « avancer » l’Amérique… reste évidemment d’actualité. Cette compression du monde, notamment dans sa dimension temporelle, où le temps réel s’impose désormais dans les communications et la circulation de l’information, affectera en profondeur la réflexion stratégique. Le Battle Rythm des chercheurs va donc radicalement changer. Les Think Tank doivent travailler plus vite et être en mesure d’analyser plus de données en temps contraint. Pour être au rendez-vous des décideurs, cette exigence est incontournable.

L’institut Fmes, par son ancrage régional, connaît bien le tissu industriel. Il concourt ainsi à l’élaboration d’une cartographie des entreprises de défense et celles traitant de technologies duales en étroite collaboration avec la direction générale de l’armement. Il contribue également à sécuriser ce tissu à partir d’une formation centrée sur la sécurité économique adressée aux entreprises sensibles de la Région.

Cette connaissance du tissu industriel conjuguée à une culture de défense et de sécurité dont l’institut se veut le promoteur dans les formations qu’il dispense l’amène naturellement à réfléchir aux grandes questions technologiques et industrielles. En l’occurrence, il ne peut faire l’économie d’une réflexion approfondie sur la transformation numérique. Cette transformation modifiera considérablement l’emploi des équipements, notamment pour ce qui concerne les équipements militaires. Nous risquons de faire face à une véritable rupture stratégique en la matière. Au moment où ressurgit les zones qualifiées de A2AD (anti access /aeria denial) interdisant l’engagement de capacités militaires au risque de les perdre, les confrontations militaires semblent déjà obéir à de nouvelles règles où la suprématie acquise d’emblée par un simple rapport de force ou des équipements plus performants ne suffisent plus. En conséquence, il faudra aller plus vite, traiter plus rapidement les informations, disposer de capteurs avec de très courts temps de réponse et d’armement de précision hypervéloce pour contrer ces dénis d’accès. Les étapes classiques d’acquisition de la supériorité aérospatiale, aéroterrestre ou aéromaritime seront par nature transformées. L’agilité s’imposera désormais et cette qualité prévaudra sur le rapport de force proprement dit. La stratégie elle-même sera conditionnée par la capacité à analyser un flux de données considérables en un minimum de temps. Car les données vont vites. Et lorsqu’elles circuleront optiquement en espace libre, elles iront encore plus vites altérant de façon substantielle les processus de décision. La DATA a donc un bel avenir devant elle. Les débats récents sur les groupes ayant misé sur la gestion de données massives montrent l’avantage qu’ils ont acquis dans leur processus de développement et la maîtrise d’informations industrielles et économiques stratégiques. La transposition de ces avantages dans les champs de la défense et de la sécurité s’applique et la maîtrise du numérique sera un atout indéniable dans l’acquisition d’une suprématie qu’elle qu’en soit la nature.

Il importe donc, au-delà du soutien qu’il faut apporter aux acteurs qui veulent accélérer cette transition numérique, de créer des cercles de réflexion associant des chercheurs aux compétences pluridisciplinaires pour développer des stratégies nouvelles au service des décideurs. Ici aussi, les laboratoires d’idées doivent prendre toute leur place. L’institut Fmes préconise cette nouvelle voie complémentaire des réflexions stratégiques menées par ailleurs pour d’autres domaines.

La capacité de gestion des données massives et de leur traitement participera à l’accélération des processus de décision. L’utilisation d’algorithmes contribuera à augmenter l’intelligence des systèmes et à prédéterminer certains choix stratégiques. C’est une forme de révolution dans la conduite des opérations militaires. Il faut malgré tout prendre garde car l’apport de l’intelligence artificielle (IA), si elle est un atout, ne reste qu’un apport humain modélisé. Tout ne se fera pas sans garantir avant tout une appréciation de situation contribuant à écrire mathématiquement ces algorithmes. Pour s’y préparer, le wargaming pourrait revenir à la mode. Comme le souligne l’institut de recherche stratégique de l’école militaire (Irsem) le wargame est « a warfare model or simulation that does not involve the operation of actual forces, and in which the flow of events shapes and is shaped by the decisions made by a human player or players ». Il s’agit tout simplement de placer les joueurs dans un environnement incertain mais suffisamment réaliste pour qu’ils puissent améliorer la qualité de leur prise de décisions. Ce jeu papier pourrait, à terme, être numérisé et il le sera sans doute. Il ne faut pas pour autant sous-estimer l’ampleur et le coût d’un système numérique se substituant au wargame traditionnel.

Si en l’état, le wargame paraît moins spectaculaire, il n’en demeure pas moins extraordinairement flexible et constitue un outil de formation très utile pour la planification et la conduite des opérations. L’institut Fmes souscrit à la démarche initiée par l’Isem de mettre en commun les expériences de wargaming et considère cet exercice comme un élément précieux de la réflexion stratégique. D’ailleurs, les exercices réalisés aujourd’hui seront très utiles à la construction de modèles qui seront transposés dans les outils de simulation par le biais d’algorithmes. Sans doute l’heure est-elle donc venue de mettre en synergie les acteurs français en y associant des experts militaires et des chercheurs universitaires. Ici aussi, le laboratoire d’idées tient toute sa place. Ici aussi la réflexion stratégique combinant les sciences humaines et les sciences pures en référence à la technologie prend tout son sens.

Au bilan, ces centres de réflexion, ces laboratoires d’idées ou Think Tank ont acquis au fil du temps une belle maturité. Loin de l’image désuète d’organisateurs de colloques en quête de subventions, ils sont devenus de véritables outils d’aide à la décision au service des décideurs qu’ils soient militaires, politiques ou plus largement de la société civile. C’est dans cette perspective que se place l’institut Fmes. Enfin, dans un environnement où la logique de performance est légitimement recherchée, les laboratoires d’idées ont un devoir de résultat. En conséquence, la qualité des travaux qu’ils conduisent ne peut être mise en défaut. C’est donc l’esprit d’innovation qui doit animer les acteurs qui ont fait le choix d’y servir. Ces laboratoires ne sont pas là pour rédiger des synthèses, des articles journalistiques, des revues techniques… Ils existent pour mettre des analyses en perspective. Ils existent pour déterminer des options déterminantes au plan stratégique. De ces options naîtra la décision.  C’est cette décision qui engage le décideur. Lorsqu’elle est prise au plan militaire, elle ne saurait être remise en cause. Lorsqu’elle est prise dans d’autres domaines, elle engage le décideur de la même manière. Il ne faut alors plus accepter de compromis. Ce n’est pas toujours facile mais la difficulté n’attire-t-elle pas l’homme de caractère ? Car c’est en l’étreignant qu’il se réalise lui-même… C’est ce que disait un « certain » Charles de Gaulle…