Qatar

Au-delà d’accords de partenariats – par Khalifa Chater

 

Tribune rédigée par Khalifa Chater, professeur émérite d’histoire contemporaine, Université de Tunis 1, doctorat d’Etat es-Lettres, Paris-Sorbonne IV (1981). Docteur Honoris causa de l’Université de Montpellier -Paul Valéry (France, 1996). Prix National des Lettres et Sciences Humaines (Tunisie, 1997), ancien président de l’Association des Etudes Internationales.

La discussion au sein du parlement des accords de la Tunisie avec la Turquie et Qatar, prévue le 29 et 30 avril 2020, a suscité un lever de bouclier de la part du parti destourien. On évoqua même des “accords de protectorat”. Qalb Tounes, partageant ces vues, a déjà annoncé qu’il voterait contre ces accords. Le parlement dut reporter la séance, sur proposition du gouvernement, semblait-il. Qu’en est-il au juste ? Lors de leurs annonces en 2017, ces accords ne suscitèrent pas de critiques. Le gouvernement Chahed n’aurait-il vu qu’une opportunité d’investissements ? Disons plutôt que son alliance avec Nahdha s’accommodait de ce partenariat privilégié avec des acteurs, soutenant l’islam politique. D’autres observateurs expliquaient cette occultation, par un déficit de vision politique, au-delà de l’immédiat ? Or, l’histoire contemporaine tunisienne rappelle la gravité des accords unilatéraux dans un contexte de dépendance. Les relations inégalitaires, la soumission du gouvernement de la régence aux puissances et l’endettement ont été à l’origine du protectorat. Citons, à ce propos, des travaux historiques sur la question :

Jean Ganiage, Les Origines du protectorat français en Tunisie (1861-1881), Paris, Tunis, Puf, 1959.

Khalifa Chater, Dépendance et mutations précoloniales: La régence de Tunis de 1815 à 1857, Publications de la Faculté des Sciences Humaines et Sociales, Tunis, 1984.

Transgressant les effets d’annonce, les contenus de ces accords, révélés par la conférence de presse d’Abir Moussi, le 26 avril 2020, semblent plutôt faire valoir les exigences de la Turquie et du Qatar. Ce qui les définit, par leurs graves contenus, comme des accords dictés, instituant des rapports d’asymétrie et de dépendance. Ils s’inscrivent volontiers dans la politique d’influence exercée par la Turquie, réactivant l’ottomanisme et Qatar, relai de puissances, plutôt que puissance régionale.

L’accord avec la Turquie : Le premier projet de loi concerne l’approbation de l’accord d’encouragement et de protection mutuelle des investissements entre la Tunisie et la Turquie. Outre sa confirmation des relations de libre-échange, qui a ruiné les industries textiles tunisiennes, il accorde le droit de propriété des terres agricoles aux Turcs. De ca point de vue, il rappelle le Pacte Fondamental promulgué par le Bey Mohammed le 9 septembre 1857. Ce pacte imposé à la Tunisie par la France et le Royaume Uni accorde “la liberté commerciale”, confirmant les stipulations du traité franco-tunisien du 8 aout 1830 suite à l’occupation d’Alger et accordant le droit de propriété aux étrangers dans ce contexte de mise en dépendance préparant le protectorat.

Cet accord s’inscrit dans les velléités expansionnistes du pouvoir turc. Ibrahim Karagül, le chantre du gouvernement, rédacteur en chef du quotidien Yeni Safak, affrme : “L’Empire ottoman était une grande famille répartie sur trois continents. Pendant la première guerre mondiale, cette famille a été brisée, partagée, capturée, asservie. (…) Erdogan l’a rassemblée, il a changé le cours de l’histoire”. Ne perdons pas de vue, les interventions en Libye, érigeant la Turquie en acteur sur la scène maghrébine.

L’accord avec Qatar : Cet accord conclu le 12 juin 2019, entre le gouvernement tunisien et le Qatar Fund for development, s’inscrit dans le cadre du renforcement de la coopération bilatérale entre la Tunisie et le Qatar pour la promotion de l’action de développement, à travers l’instauration des mécanismes de financement des projets de développement. La Tunisie est ainsi appelé à signer un accord de siège au fond souverain du Qatar (Qatar Investment Authority – QIA). D’après cet accord, ce fond qarari disposerait d’une liberté d’action totale en Tunisie, lui permettant d’investir, d’ouvrir des fonds à l’étranger dépendant du siège de Tunis, de sortir librement des devises. Elément étranger dans le pays, il ne permet aucun droit de regard aux autorités tunisiennes. Les acteurs hostiles à l’accord, le comparent volontiers à la commission financière internationale que le bey Mohammed Sadok a du accepter le 5 juillet 1869, suite à l’endettement du pays et à sa banqueroute. La comparaison de ce fond avec la commission financière est certes exagérée, mais ce fond, vu ses prérogatives, aliène la souveraineté nationale. Fait évident, les accords avec la Turquie et Qatar ne constituaient guère des urgences. Cependant le pouvoir a cru devoir les mettre à l’ordre du jour, vu que la classe politique est préoccupée par la prévention du coranavirus.

Conclusion : Ces accords tels qu’ils ont été conçus, ne risquaient pas d’être admis par la classe politique et l’opinion publique. La Tunisie qui a réalisé la nationalisation des terres coloniales et payé fort cher l’évacuation des troupes étrangères, ne pouvait accepter l’aliénation de sa souveraineté. Ainsi dévoilés, ils ne pouvaient être ratifiés par le Président de la République. Autrement, ils seraient remis en question par le tribunal administratif.

Ne perdons pas de vue que le contexte a changé, dans la conjoncture de la pandémie et l’effondrement du prix du pétrole, en conséquence. Privé de ses ressources, le Qatar redimensionne sa politique d’intervention et son jeu d’influence. Pour sa part, la Turquie n’a pas abandonné ses velléités de réactiver sa politique d’expansion ottomane. Le président turc, Recep Tayyip Erdoğan, est certes convaincu que la Turquie est appelée à jouer un rôle prépondérant dans le nouvel ordre mondial censé émerger après la pandémie. Mais se déboires en Syrie et la critique de sa politique en Libye par les acteurs maghrébins et arabes, condamnent, à plus ou moins bref délai, l’expansion turque, hors de ses territoires.

 

NB: cette tribune a été publiée sur le site de « l’économiste maghrébin »

Lancement du « Dialogue stratégique » entre les Etats-Unis et le Qatar.

Les Etats-Unis et l’émirat du Qatar ont officialisé le 30 janvier 2018 le lancement d’un « Dialogue stratégique » marqué par une réunion coprésidée du côté outre-Atlantique par le Secrétaire d’Etat Rex Tillerson et le Secrétaire à la Défense James Mattis. Les discussions ont porté sur de nombreux domaines, dont la défense et la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme.

D’une superficie de 11 600 km², le Qatar abrite une population de 2 300 000 habitants dont près de 90% de ressortissants étrangers. Gouverné par la famille al-Thani depuis le milieu des années 1800, le Qatar est connu pour ses réserves de gaz naturel mais aussi pour sa chaine d’information internationale al-Jazeera et l’attribution de la Coupe du monde 2022. Le soutien que le Qatar a apporté aux révolutions du printemps arabe de 2011 et le rapprochement avec l’Iran et la Turquie se sont traduits par une rupture des liens diplomatiques et économiques avec les principaux pays du Conseil de Coopération du Golfe (CCG)[1].

Sans jamais citer l’Arabie saoudite, le communiqué commun publié à l’issue de la réunion du 30 janvier appelle justement à une résolution immédiate de cette crise au sein du CCG et au respect de la souveraineté du Qatar. Rex Tillerson avait lors de la conférence de presse organisée en amont de la réunion souligné l’impact négatif de celle-ci, regrettant la rhétorique utilisée dans les médias et les réseaux sociaux. Le même jour, en écho à cette requête, les quatre pays impliqués (Arabie saoudite, Emirats arabes unis et Egypte) ont au contraire publié un communiqué dénonçant un rapport du Haut-commissariat aux droits de l’homme portant sur les conséquences humanitaires du blocus et confirmant le soutien supposé du Qatar au terrorisme.

Les discussions du 30 janvier ont également porté sur les conflits mettant en danger la stabilité régionale (Syrie, Irak, Libye, Afghanistan), mais ni le conflit au Yémen ni l’Iran ne sont nommés. Rex Tillerson avait pourtant annoncé que le rôle de l’Iran et son « influence néfaste » seraient au menu des discussions. La Turquie fait également partie des grands absents de ces échanges « stratégiques », alors que le départ des forces armées turques stationnées au Qatar est une des exigences préalables à la levée du blocus.

11 000 membres des forces armées américaines sont présents au Qatar au travers des états-majors avancés du Central Command et de sa composante aérienne ainsi que du Combined Air Operations Center, d’où sont dirigées toutes les opérations aériennes au-dessus des territoires syrien et irakien. A l’horizon 2040, selon le ministre de la défense qatarien, la base aérienne d’al-Udeid deviendra une base de stationnement permanente des Etats-Unis, disposant de toutes les facilités d’hébergement et de formation.

Outre les 100 Mds $ d’investissements dans l’économie américaine, le Qatar a signé 24,7 Mds $ de contrats d’armement avec les Etats-Unis. Le dernier contrat porte sur le soutien au programme d’acquisition de chasseurs multirôle F-15 QA pour un montant de 1,1 Mds $. Le 4 mai 2015, le Qatar avait déjà signé avec la France un contrat portant sur l’acquisition de 24 avions de combat Rafale. Le Qatar suit également une politique de rapprochement avec l’OTAN, qui s’est traduit par la signature le 16 janvier 2018 d’un accord de sécurité autorisant l’échanges d’informations classifiées.

VA(2S) Alain Christienne, directeur de la stratégie de l’Institut FMES

Déclaration commune à l’issue de la réunion du 30 janvier 2018 (en anglais) =>

[1] Cf. article du 8 septembre 2017