projection navale

Vers une réaffirmation navale de la doctrine Monroe des États-Unis ? – par Arnaud Peyronnet

La façade Nord de l’Amérique Latine est secouée par une insécurité maritime devenue persistante. Celle-ci, causée par les différents trafics (drogue, pétrole, matières premières) et les vagues de migrations en provenance du Venezuela, inquiète depuis plusieurs années Washington. Les États-Unis ont en conséquence décidé, notamment sous l’administration Trump, d’accroître leur effort militaire vers cette région. La prochaine alternance politique aux États-Unis ne devrait pas modifier l’intérêt stratégique américain pour cette vaste zone Caraïbes, traditionnellement considérée comme devant être sous l’influence exclusive de Washington. En effet, les opérations américaines, officiellement tournées vers le démantèlement du crime organisé et des trafics de drogues, semblent avoir pour objectif essentiel de réaffirmer la puissance navale américaine dans des zones de plus en plus contestées par la Chine et la Russie. De fait, le contexte volatil du Nord de l’Amérique Latine a été exploité par la Russie, la Chine et même l’Iran afin de développer leur influence et leurs positions à Cuba, au Panama et au Venezuela, dans l’arrière-cour même des États-Unis.

Ce regain d’implication militaire des États-Unis peut-il être assimilé à la réactualisation de la doctrine Monroe du 19ème siècle[1], avec comme but final le maintien de cette région sous la seule influence américaine, ce qui nécessite l’endiguement de ses principaux concurrents mondiaux ?

Quelles en sont les causes et les modalités ? Est-il taillé pour répondre à des défis ponctuels ou s’agit-il d’une réaction américaine pérenne face aux agissements russes et chinois ?

Le Venezuela, épicentre de l’instabilité maritime en Amérique Latine ?

Vu des États-Unis, l’insécurité sur la façade Nord de l’Amérique Latine, notamment maritime, est causée par les différents trafics, les vagues de migrations et la crise politique vénézuélienne.Dans un contexte de lutte accrue entre le régime de Nicolas Maduro et les États-Unis, ces derniers ont tendance à voir le Venezuela comme l’épicentre des problèmes de la région[2].Ainsi, la puissance américaine accuse les autorités vénézuéliennes d’être au centre d’un vaste trafic de drogues vers les États-Unis.La justice américaine soupçonne plusieurs hauts responsables des forces armées vénézuéliennes d’avoir créé en 1999 le « cartel des soleils », associé aux Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), qui alimenterait le trafic de cocaïne à destination des États-Unis[3]. La région de Puerto Jose, qui concentre la majorité de l’industrie pétrolière du pays, est également devenue un haut-lieu du brigandage maritime en zone Caraïbes, en lien avec la crise économique que subit le pays. En réaction, les forces vénézuéliennes ont raidi leur posture en mer : les frontières maritimes avec les îles d’Aruba, Bonaire et Curaçao sont périodiquement fermées depuis 2018 afin de stopper les trafics, des gardes armés ont été placés sur les tankers affrétés par le gouvernement à destination de Cuba (pour assurer la continuité des livraisons en toute sécurité) et les patrouilles navales s’avèrent plus nombreuses. Dans ce cadre, les risques de frictions en mer sont devenus naturellement plus élevés. En décembre 2018, des unités navales vénézuéliennes ont ainsi intercepté un navire de prospection pétrolière alors que celui-ci était dans la ZEE du Guyana. En mars 2020, c’est le patrouilleur vénézuélien Naiguatá qui a coulé alors qu’il tentait d’arraisonner, dans des circonstances peu claires[4], un bâtiment de croisière près de l’île vénézuélienne de Tortuga. Cette situation d’insécurité latente et les actions opaques des forces navales vénézuéliennes ont donné des prétextes au réengagement de la puissance maritime américaine, surtout dans le contexte d’affrontement larvé du Venezuela avec les États-Unis.

Les relations troubles du Venezuela et de l’Iran

Si les relations des deux pays se sont développées depuis les premières années de l’administration Chávez, elles ont récemment connu une accélération, sans doute liée à l’isolement respectif des deux pays sur la scène internationale, comme l’illustre le récent déplacement, début novembre 2020, du ministre des affaires étrangères iranien à Caracas. L’Iran a fourni à plusieurs occasions du pétrole raffiné au Venezuela[5] tandis que des tankers iraniens auraient discrètement chargé du pétrole brut vénézuélien pour le vendre sur le marché asiatique. En outre, la marine vénézuélienne escorte depuis mai 2020 les pétroliers iraniens approchant de ses eaux pour que ceux-ci ne soient pas arraisonnés par la marine américaine, instituant de fait une certaine dissuasion vis à vis des agissements américains[6]. Téhéran cherche également à aider le Venezuela à moderniser ses raffineries, en échange d’or. Sur le plan militaire, l’Iran a proposé à Caracas des missiles balistiques de courte portée et des drones armés pour sa propre défense, mais sans commande ferme annoncée à ce stade.

Les ombres chinoises et russes sur le continent américain

Si le Venezuela reste l’épicentre affiché des inquiétudes américaines en Amérique Latine, l’irruption de la Russie et de la Chine dans cette région constitue des sources de préoccupations plus profondes. En effet, la Russie et la Chine développent en Amérique Latine une stratégie de « flanc » qui vise l’affrontement indirect et multi-domaines avec les États-Unis, dans ses propres approches.

La Russie s’appuie sur Cuba et des déploiements ponctuels de bâtiments russes dans les eaux chaudes des Caraïbes, à des fins de diplomatie navale régionale, sont là pour le rappeler. La crise vénézuélienne a symboliquement marqué le regain d’influence russe dans la région, notamment pour soutenir le régime de Nicolás Maduro. La Russie est en effet le 1er fournisseur d’armements du pays (notamment de systèmes de défense aérienne S-300)[7] et le groupe pétrolier Rosneft est le 1er investisseur dans les champs gaziers et pétrolifères du pays[8]. L’administration Chávez a même proposé à la Russie la location d’une base sur l’île de La Orchila, dans les Caraïbes. En décembre 2018, deux bombardiers russes Tu-160 ont atterri dans la capitale dans le cadre d’un entraînement aux raids à longue distance et d’exercices conjoints avec l’armée de l’air locale. En outre, en mars 2019, des avions logistiques russes ont régulièrement atterri à Caracas et plusieurs centaines de mercenaires russes de la société privée Wagner y ont été déployés.

La Chine, de son côté, investit en Amérique Latine afin d’y sécuriser ses accès aux ressources dans le cadre de sa stratégie de développement mondiale OBOR (One Belt, One Road). Plusieurs pays des Caraïbes et d’Amérique Latine ont pris part à ce projet chinois et des facilités portuaires ont été accordées dans ce cadre aux entreprises chinoises au Salvador (achat d’une île et location d’une partie des côtes salvadoriennes), en Jamaïque et dans les Bahamas.Les investissements chinois sont également réels dans les ports en eaux profondes des deux côtés du canal de Panama, sachant qu’une cinquantaine d’autres projets d’infrastructures maritimes en Amérique du Sud sont envisagés par la Chine[9]. L’un des plus gros projets en cours (50 milliards de dollars) concerne la construction au Nicaragua, par une entreprise chinoise, d’un nouveau canal interocéanique qui entrerait alors en concurrence directe avec celui du Panama. Quant au Venezuela, la Chine participe à la résilience du pays avec plus de 64 milliards de dollars de prêts effectués par des banques publiques chinoises. Les deux pays coopèrent également dans les domaines énergétiques, des transports, l’agriculture, les mines ou les télécommunications. La Chine continue en outre d’importer discrètement du pétrole vénézuélien, souvent grâce à des transbordements en mer[10]. Enfin, des rumeurs de vente d’armement chinois à la marine vénézuélienne, notamment en missiles antinavires, se font plus insistantes mais sans être confirmées[11]. Les flottilles de pêche chinoises, très nombreuses notamment sur la côte Pacifique, font en outre peser des menaces récurrentes sur les ressources halieutiques des pays de la région, l’Équateur étant le plus touché. Le navire hôpital chinois Peace Ark conduit ponctuellement des actions humanitaires en Amérique Latine, entrant alors en compétition avec le navire américain de type Mercy qui a exactement les mêmes fonctions.Enfin, la Chine tente d’accroître ses transferts de matériels militaires aux États de la région (Pérou, Barbade, Guyana). L’emprise chinoise dans cette partie du monde n’en est ainsi qu’à ses débuts mais a de potentielles lourdes conséquences stratégiques pour les États-Unis.

Le raidissement militaire des États-Unis

Chasse gardée des forces américaines depuis la fin du 19ème siècle conformément à la doctrine Monroe, l’Amérique Latine est toujours restée le théâtre d’une activité permanente des forces américaines, notamment en raison de l’importance stratégique du canal de Panama[12]. Toutefois, les opérations navales américaines se sont essentiellement limitées depuis les années 80 à la lutte anti-narcotiques[13] dans le golfe du Mexique et dans l’arc caribéen, avec des moyens réduits (seulement 6 bâtiments en permanence au lieu de la vingtaine qui seraient nécessaires pour être efficaces selon le Commandement Sud des forces armées américaines, US SOUTHCOM). Le besoin de bâtiments plus lourdement armés, complémentaires aux unités des garde-côtes, est par contre devenu récurrent[14]. Les États-Unis semblent en effet progressivement opter pour une politique plus musclée dans cette région avec, depuis janvier 2020, des opérations de type FONOPS (Freedom of Navigation OPerationS) plus appuyées à proximité du Venezuela[15]. En avril 2020, le Président Trump a en outre annoncé que les opérations anti narcotiques menées au large des côtes vénézuéliennes allaient drastiquement augmenter. Dans ce cadre, des bâtiments de la marine, des avions de surveillance et des forces spéciales pourraient être intégrés à de telles opérations, les plus conséquentes dans la région depuis 1988 et l’intervention américaine au Panama. Ce déploiement de forces régional (tant dans l’arc Caraïbes que sur les côtes du Pacifique) permettrait alors in fine de doubler quantitativement l’effort militaire américain dans cette région, ce qui semble ainsi beaucoup plus en cohérence avec la stratégie de défense des États-Unis vis à vis de la Chine et de la Russie, qu’avec la lutte anti narcotiques stricto sensu.

En parallèle, les États-Unis cherchent à approfondir leurs relations militaires avec certains des pays de la région. La marine américaine déployée en Amérique Latine développe ainsi essentiellement des liens avec l’Équateur, la Colombie, le Pérou et le Chili, se focalisant surtout sur la côte Pacifique. Le Chili reste ainsi traditionnellement proche des États-Unis (participation aux exercices RIMPAC, PANAMAX), tout comme le Pérou et la Colombie, les sous-marins de certains de ces pays assurant le rôle de plastron pour les unités américaines. La mer des Caraïbes a été par contre plus souvent laissée à ses partenaires régionaux, les États-Unis souhaitant toutefois une accélération de leur intégration régionale au plan naval. Un effort américain est également perceptible au profit du Honduras, du Guatemala et du Salvador (« triangle du Nord »), tant pour les efforts anti-drogue que pour sans doute contenir les appétits régionaux chinois.

La pression sur la navigation commerciale comme nouvelle méthode de lutte indirecte des États-Unis contre l’Iran et le Venezuela

Dans le contexte du raidissement de leur implication dans le Nord de l’Amérique Latine, l’administration américaine a arraisonné à la fin du mois de juillet 2020 quatre navires de commerce[16] chargés de pétrole iranien et naviguant vers les côtes vénézuéliennes. Cette action, qui n’a pas vu l’engagement de moyens militaires, a été effectuée dans le cadre de la politique américaine de pression maximale vis à vis de l’Iran[17] tout en permettant également d’affaiblir le Venezuela. Cet arraisonnement avait pour but essentiel de saisir les cargaisons de pétrole iranien, « illégales » aux yeux de la justice américaine, car violant des sanctions extraterritoriales décidées unilatéralement par les États-Unis (notamment depuis novembre 2018 et leur retrait du JCPOA). Cette opération, qui visait à aussi à fragiliser le Venezuela, était le prolongement d’une autre action du même type non réussie en début d’année. Elle se cumule également à la pression que fait déjà subir la justice américaine aux capitaines de navires marchands impliqués dans ces liaisons[18].

Les dirigeants iraniens et vénézuéliens ont toutefois indiqué qu’ils continueraient de planifier et réaliser d’autres livraisons maritimes, malgré les difficultés causées par les États-Unis aux échanges pétroliers entre ces deux pays. L’Iran cherche dans le même temps de « nouvelles » routes de navigation pour éviter les actions américaines à son encontre. Le convoi de pétroliers iraniens arrivé en octobre 2020 au Venezuela[19] a ainsi transité via le Cap de Bonne Espérance et l’Atlantique Sud, ce qui lui a permis de se fondre dans les océans (les transpondeurs étant coupés) et d’éviter les patrouilles de bâtiments américains, plus fréquentes au Nord de l’Amérique latine que sur les routes de l’Atlantique Sud. L’implication américaine sur le trafic commercial irano-vénézuélien près des approches maritimes de l’Amérique Latine connaît toutefois des résultats mitigés avec une seule interception recensée et l’Iran ayant depuis trouvé une parade (via l’utilisation des seuls navires arborant son pavillon, faisant le pari que Washington ne cherchera pas l’escalade). En outre, ces actions américaines ne s’appliquent pas aux trafics concernant la Russie ou la Chine, pourtant les compétiteurs principaux des États-Unis dans la région.

Le réinvestissement des États-Unis au Nord de l’Amérique Latine semble donc davantage lié aux frictions de puissance avec la Russie, la Chine et l’Iran qu’à la lutte contre les trafics, essentiellement gérée par les forces locales et dont la problématique est ancienne et durable. Les menaces causées à la doctrine Monroe par la Russie et, à un degré moindre par l’Iran, s’observent particulièrement à Cuba et au Venezuela, ce dernier pays restant l’épicentre des tensions pour Washington. Celle initiée par la Chine est par contre plus insidieuse et vise surtout l’Amérique Centrale. La Chine a sans doute comme objectif la maîtrise des routes maritimes de cette région, ce qui empêcherait alors les États-Unis d’effectuer librement des bascules de force entre l’Atlantique et le Pacifique. La suprématie américaine sur le Pacifique en serait alors potentiellement affaiblie, laissant le champ libre à la Chine. Dans ce contexte, et vu la compétition mondiale entre ces superpuissances, il est logique de voir un réinvestissement militaire des États-Unis sur sa zone d’influence traditionnelle. Au regard de cette logique structurelle de frictions de puissance entre États-Unis, Russie, Chine voire Iran, l’effort américain en Amérique Latine va certainement s’inscrire dans la durée, et ce quel que soit la tendance affichée par la nouvelle administration américaine. En effet, si le style de la prochaine administration sera moins conflictuel que celui de Donald Trump et même si cette élection a été favorablement accueillie tant à Caracas qu’à la Havane, certains principes de la politique étrangère américaine vont rester et faire perdurer les tensions. Le futur Président américain devrait ainsi promouvoir la démocratie et les droits de l’homme dans la région, le mettant en trajectoire opposée à la politique du Venezuela ou de Cuba. De plus, la grande compétition avec la Chine et la Russie va demeurer et la zone Caraïbes sera le théâtre le plus proche de cette confrontation pour Washington, nécessitant alors un investissement renouvelé. Des bascules d’effort conséquentes seront donc sans doute progressivement effectuées par les États-Unis vers cette région, et celles-ci pourraient se faire au détriment des moyens déployés tant au Moyen-Orient qu’en Europe.

Nouveaux jeux de puissance au Nord de l’Amérique Latine et en zone Caraïbes  


[1] Celle-ci, du nom d’un président américain, condamne en 1823 toute intervention européenne dans les affaires « des Amériques ». Elle a caractérisé la politique américaine vis à vis du continent depuis la fin du 19ème siècle.

[2] Les États-Unis ont d’ailleurs cessé les importations de pétrole brut en provenance du Venezuela (près de 600 000 b/j en moyenne en 2018) en janvier 2019, suite à l’imposition de sanctions américaines sur l’entreprise nationale pétrolière vénézuélienne (PDVSA) (DG Trésor – Commerce extérieur du Venezuela en 2018).

[3] Toutefois, et selon des chiffres donnés par l’armée américaine, plus de 84% du trafic de drogue à destination des États-Unis transiterait via l’Amérique Centrale et la côte Pacifique, donc bien loin du Venezuela (chiffres US SOUTHCOM de 2017).

[4] Le Venezuela qualifiant cet incident comme une interception d’un bâtiment pouvant transporter des mercenaires résolus à attaquer une base militaire du pays.

[5] Plus de 1,5 million de barils en juin 2020 puis 0,8 million en octobre 2020, une autre livraison d’environ 1,2 million de barils ayant été interceptée et confisquée par les États-Unis en juillet 2020. Le Venezuela est devenu fortement dépendant des importations de pétrole, en raison des sanctions américaines frappant le pays mais également de la gestion catastrophique de ses propres ressources pétrolières, notamment dans la modernisation de ses raffineries.

[6] En mai 2020, cinq tankers chargés de pétrole iranien finirent par arriver au Venezuela, sous la protection des forces armées vénézuéliennes, et sans être inquiétés par la marine américaine qui patrouille quasi-continuellement au large du Venezuela.

[7] Livraisons en contrepartie de pétrole, le Venezuela restant, en 2019, toujours débiteur de plus de 10 milliards de dollars auprès de la Russie.

[8] Le groupe russe a investi 9 milliards de dollars au Venezuela entre 2010 et 2015. Il a en outre réussi, en 2019, à vendre sur les marchés indien et chinois près de 30% de la production annuelle du pétrole brut vénézuélien. Sanctionné en début d’année 2020 par les États-Unis, ce groupe a transféré ses opérations au Venezuela à un groupe écran affilié à l’Etat russe. En outre, l’entreprise nationale pétrolière vénézuélienne PDVSA est contrôlée à 49,9% par des entreprises affiliées à l’État russe (The Fabulous Five: How Foreign Actors Prop up the Maduro Regime in Venezuela, CSIS Briefs, October 19, 2020).

[9]  150 milliards de dollars ont déjà été investis par la Chine avec 19 pays d’Amérique du Sud dans le cadre du projet OBOR.

[10] The Fabulous Five: How Foreign Actors Prop up the Maduro Regime in Venezuela, CSIS Briefs, October 19, 2020.

[11] US Naval Institute, 26 septembre 2020. L’acquisition potentielle de missiles antinavire chinois aurait été également annoncée par M. Maduro le 25 septembre 2020.

[12] Le canal de Panama reste un point de passage stratégique pour les États-Unis, notamment pour effectuer leurs bascules d’effort militaire entre les théâtres Atlantique et Pacifique. 

[13] 450 tonnes de cocaïne transiteraient annuellement vers les États-Unis, dont 250 tonnes en provenance du Venezuela, la moitié transitant par voie maritime. 

[14]Des bâtiments de type LCS (Littoral Combat Ship) sont désormais déployés plus régulièrement sur la façade sud des États-Unis.

[15] Les États-Unis contestent en effet régulièrement les tentatives vénézuéliennes à considérer la zone contiguë et notamment la bande des 12 à 15 nautiques comme dépendant de la seule souveraineté de Caracas.

[16] Navires Luna, Pandi, Bering et Bella, sous pavillon libérien.

[17] La stratégie de pression maximale vise à forcer l’Iran à renégocier l’accord nucléaire de 2015 (JCPOA pour Joint Comprehensive Plan of Action, accord signé à Vienne le 14 juillet 2015 et visant à contrôler le programme nucléaire iranien et de faire lever les sanctions économiques touchant l’Iran) pour lequel les États-Unis se sont unilatéralement retirés en 2018.

[18] La justice américaine ouvre en effet des procédures judiciaires systématiques à l’encontre des capitaines de navires livrant du pétrole iranien au Venezuela et ceci dès leur accostage effectué.

[19] Tankers Forest, Faxon et Fortune, embarquant près de 815 000 barils de pétrole.

Perspectives navales : Les capacités de projection de puissance de la marine russe, mythe ou réalité ? – par Arnaud Peyronnet

L’incendie du mois de décembre 2019 à bord du porte-avions Kuznetsov, figure emblématique de la marine russe, fait suite à de précédents accidents du même type sur cette unité. Le vieillissement de ce bâtiment et les difficultés qu’à la marine russe pour l’entretenir font s’interroger quant à la pertinence d’une telle arme pour la stratégie de projection navale de la Russie. Apanage des grandes puissances, le pouvoir symbolique du porte-avions est réel et participe sans aucun doute à la volonté russe de retrouver sa place parmi les grandes puissances. Toutefois, la marine russe semble avoir développé ces dernières années des capacités de frappes inédites laissant augurer de la fin de ses forces expéditionnaires classiques, trop onéreuses à maintenir en l’état. Les nouvelles capacités de frappe de la marine russe sont ainsi régulièrement mises en exergue par Moscou pour asseoir sa position de puissance eurasiatique, mais également par certains membres de l’Alliance Atlantique qui craignent les effets de « rupture » de telles armes sur le statu quo géopolitique obtenu depuis les années 1990 en Europe. Ces nouvelles capacités vont-elles façonner la structure de la future marine russe et dans quelle mesure celles-ci peuvent-elles influencer les équilibres géopolitiques de l’Europe et du Moyen-Orient ?

 

Un abandon graduel des capacités aéronavales et amphibies russes.

Le dernier déploiement opérationnel du porte-avions russe Kuznetsov au large de la Syrie en 2016 a largement mis en évidence les fragilités de ce système d’armes ancien et très peu utilisé par le passé. Plusieurs crashs d’aéronefs ont été recensés, conduisant d’ailleurs à la décision d’utiliser ces appareils à terre plutôt qu’en mer… La Russie a alors décidé d’entamer au printemps 2017 une modernisation majeure de son seul porte-avions en service. Celle-ci devait s’achever à l’origine en 2021, permettant au porte-avions Kuznetsov de rester en service jusqu’en 2040. Toutefois, en octobre 2018, cet unique porte-avions de la marine russe fut endommagé par la chute d’une grue sur son pont, elle-même provoquée par le naufrage du dock flottant PD-50 auquel il était amarré. Or depuis la perte de ce dock flottant, le seul en Russie qui permettait d’accueillir ce porte-avions, sa modernisation a été logiquement ralentie… En outre, et alors que les travaux continuaient tant bien que mal, un incendie majeur s’est déclaré à bord en décembre 2019, relançant les spéculations quant à son retrait éventuel de la flotte russe. Cette question reste évidemment épineuse, ce seul porte-avions restant hautement symbolique. Le porte-avions reste en effet toujours l’apanage des grandes puissances, ce que la Russie veut évidemment rester. Dans tous les cas, si une telle décision était prise, il est probable que cela sonnerait le glas des capacités aéronavales russes, déjà largement en sursis[1]. La marine russe maintient toutefois un vague projet de construction d’un nouveau porte-avions (éventuellement nucléaire et d’un déplacement de 70 000 tonnes), successeur du Kuznetsov, à l’horizon post-2030, mais sans échéance précise. Sa réalisation reste largement hypothétique[2] compte-tenu des difficultés actuelles rencontrées par les chantiers navals russes[3]. Dans tous les cas, force est de constater que la détention d’un porte-avions correspond peu à la doctrine de la marine russe d’aujourd’hui, celle-ci étant de plus en plus défensive et à moindre coût. L’acquisition de bâtiments amphibies porte-hélicoptères ou dotés d’aéronefs à décollage vertical serait ainsi plus cohérent (comme l’épisode du contrat Mistral l’a montré) et permettrait alors à la Russie de projeter sa puissance dans sa périphérie immédiate. Toutefois, la marine russe ne prévoit pas dans l’immédiat l’acquisition de tels porte-hélicoptères et semble plutôt favoriser le développement de ponts d’envols élargis pour de nouveaux bâtiments amphibies afin que ces derniers soient en mesure d’accueillir quelques aéronefs à décollage vertical d’ici 10 ans. Mais le remplacement des bâtiments amphibies actuels (particulièrement vieillissants) reste difficile, les programmes de renouvellement n’étant encore pas réellement identifiés (malgré quelques projets de 5 nouveaux LST destinés à la flotte de la Baltique), ce qui laisse augurer sans doute de la disparition à terme de certaines capacités amphibies russes.

 

La « Kalibrisation » de la marine russe, moyen de développement de capacités de frappes régionales.

Ces dernières années, la marine russe a choisi de développer une flotte moderne mais légère, à l’opposé des ambitions navales soviétiques qui privilégiaient les unités de fort tonnage. Ce plan de modernisation comprend la construction de 5 frégates modernes de type Gorshkov, la construction de 3 frégates de type Grigorovitch (avec une option pour trois autres) mais surtout un effort majeur sur les corvettes avec près de cinquante unités de différents types livrées, en construction ou en projet[4]. Or ces frégates et corvettes multi missions sont notamment dotées de missiles de croisière à longue portée (missiles Kalibr[5] et Onyx). Ces unités vont ainsi devenir la véritable colonne vertébrale de la marine russe, certaines versions de ces bâtiments pouvant à terme emporter jusqu’à 48 missiles de type Kalibr puis embarquer les missiles hypersoniques de type Zircon, actuellement en développement et devant être livrés à partir de 2023. D’ailleurs, ces missiles hypersoniques ont vocation à équiper l’ensemble des bâtiments de 1er rang de la marine russe, la « zirconisation » remplaçant ainsi à terme la « kalibrisation » de la marine.  Cette transition globale de la marine russe vers des plateformes plus légères et disposant d’une polyvalence plus poussée entraîne une plus grande agilité des forces navales russes, même si celle-ci est limitée à leur « étranger proche »[6]. En faisant du missile de croisière l’épine dorsale de sa flotte, la Russie prend également le parti d’exploiter la protection qu’offrent ses zones bastion, eaux intérieures et zones littorales verrouillées par des « bulles » de déni d’accès, pour mettre en œuvre une dissuasion conventionnelle régionale.[7] Cette posture apporte ainsi une réponse à la menace des flottes de l’OTAN en zone Arctique, en Atlantique Nord, en Baltique et en mer Noire : la Russie pourrait ainsi être en mesure, en cas de crise et à partir de la mer de Norvège, d’imposer un déni d’accès aux flottes logistiques nord-américaines à destination du continent européen. Cette évolution confirme toutefois le phénomène de littoralisation de cette marine, rendue inéluctable par la combinaison du vieillissement des unités hauturières ex-soviétiques et la réduction des financements.

 

La Méditerranée, théâtre d’essais des nouveaux moyens de projection russes

La crise prolongée en Syrie a conduit la Russie à intervenir militairement en 2015, les composantes terrestres et navales étant accompagnées d’un volet naval de plus en plus conséquent. D’abord conçu pour escorter le pont naval logistique russe vers la Syrie, la projection de puissance russe s’est au fur et à mesure étoffée pour s’ancrer définitivement dans le paysage de la Méditerranée orientale. Ce théâtre a ainsi été d’abord l’occasion pour la marine russe de démontrer, notamment vis à vis des États-Unis, son savoir-faire opérationnel et technique. La Syrie est devenue une véritable « zone d’essais » pour les capacités russes de frappes contre terre à partir de plateformes navales (tirs de missiles Kalibr notamment). Des frégates, des corvettes et des sous-marins (notamment ceux basés en mer Noire) ont ainsi fait les premiers tests opérationnels de ces missiles en 2016, puis plus régulièrement dès 2017 en appui des opérations terrestres.  Enfin, la Russie a mis en place, comme ailleurs, une stratégie de déni d’accès en Syrie : présence permanente d’un groupe naval russe au large des côtes, déploiement en novembre 2016 d’un système de défense côtière Bastion-P en Syrie doté de missiles de croisière anti-surface (350 km de portée) mais également de capacité de frappes terrestres (450 km de portée), rénovation des systèmes syriens de détection avancée. En outre, les forces présentes sur place (essentiellement issues de la flotte de la Mer noire) sont systématiquement renforcées d’unités d’autres flottes dès que la présence américaine s’accroît. Un exercice naval d’ampleur conduit en Méditerranée en septembre 2018 a d’ailleurs simultanément mobilisé 25 bâtiments russes, démontrant ainsi une nouvelle fois les capacités russes en termes de projection navale dans ses zones d’intérêt.

Les forces expéditionnaires de la marine russe, trop onéreuses à maintenir en l’état, sont peu à peu abandonnées et remplacées par des moyens de projection régionaux fondés sur les plateformes équipées de missiles de croisière. Ces nouveaux moyens développés par la Russie ont été testés avec efficacité en Syrie et constituent une « rupture » particulièrement intéressante pour Moscou qui rentre ainsi dans le club des marines capables d’effectuer, à partir de la mer, des frappes de précision contre des objectifs terrestres. Ces capacités opérationnelles constituent une menace nouvelle pour l’ensemble du théâtre euroméditerranéen, les bases et convois logistiques des pays de l’OTAN n’étant ainsi plus à l’abri de premières frappes conventionnelles russes par voie de mer. Si ces nouvelles armes structurent la marine russe d’aujourd’hui et de demain, les plateformes plutôt légères employées pour les lancer semblent toutefois reléguer, et pour longtemps, les forces navales russes à un rôle exclusivement régional.

 

 

[1] La refonte du Kuznetsov envisageait déjà de le transformer essentiellement en « croiseur  lance-missiles » grâce à l’adjonction de silos de missiles Kalibr et Onik, au détriment de ses capacités d’emport d’un groupe aéronaval.
[2] Dénommé projet « Shtorm » (ou Projet 23000E), il a été rayé en 2017 des priorités du plan « Armement 2025 ».
[3] Les chantiers navals russes n’ont plus les compétences (notamment dans les moteurs) et les capacités de construire une flotte de bâtiments de surface de fort tonnage. De plus, si le gouvernement russe effectue beaucoup d’annonces de projets de constructions, très peu sont suivies d’effets pour des raisons financières, et les retards s’accumulent.
[4] 8 corvettes Gremyashchiy, équipées de missiles Kalibr, à destination notamment de la Flotte du Pacifique ; 10 corvettes Steregushchiy ; 12 corvettes Buyan dotées de missiles Kalibr ; 18 corvettes Karakurt.
[5] Une nouvelle version du missile Kalibr, de 2500 km de portée, est en essais et a pour vocation d’être embarquée sur toutes les unités modernes de la marine russe.
[6] La marine russe développe d’ailleurs depuis 2012, le concept de « « flottilles de projection » destinées à stationner et agir dans les points d’intérêt vitaux de la Russie. La première de cette « flottille de projection » a été celle de la Mer Noire en 2014.
[7] Des corvettes de la flotte de la mer Caspienne restant dans les eaux sous souveraineté russe ont ainsi tiré en 2017/2018 des missiles de type Kalibr sur des cibles en Syrie.