Pétrole

Vers une réaffirmation navale de la doctrine Monroe des États-Unis ? – par Arnaud Peyronnet

La façade Nord de l’Amérique Latine est secouée par une insécurité maritime devenue persistante. Celle-ci, causée par les différents trafics (drogue, pétrole, matières premières) et les vagues de migrations en provenance du Venezuela, inquiète depuis plusieurs années Washington. Les États-Unis ont en conséquence décidé, notamment sous l’administration Trump, d’accroître leur effort militaire vers cette région. La prochaine alternance politique aux États-Unis ne devrait pas modifier l’intérêt stratégique américain pour cette vaste zone Caraïbes, traditionnellement considérée comme devant être sous l’influence exclusive de Washington. En effet, les opérations américaines, officiellement tournées vers le démantèlement du crime organisé et des trafics de drogues, semblent avoir pour objectif essentiel de réaffirmer la puissance navale américaine dans des zones de plus en plus contestées par la Chine et la Russie. De fait, le contexte volatil du Nord de l’Amérique Latine a été exploité par la Russie, la Chine et même l’Iran afin de développer leur influence et leurs positions à Cuba, au Panama et au Venezuela, dans l’arrière-cour même des États-Unis.

Ce regain d’implication militaire des États-Unis peut-il être assimilé à la réactualisation de la doctrine Monroe du 19ème siècle[1], avec comme but final le maintien de cette région sous la seule influence américaine, ce qui nécessite l’endiguement de ses principaux concurrents mondiaux ?

Quelles en sont les causes et les modalités ? Est-il taillé pour répondre à des défis ponctuels ou s’agit-il d’une réaction américaine pérenne face aux agissements russes et chinois ?

Le Venezuela, épicentre de l’instabilité maritime en Amérique Latine ?

Vu des États-Unis, l’insécurité sur la façade Nord de l’Amérique Latine, notamment maritime, est causée par les différents trafics, les vagues de migrations et la crise politique vénézuélienne.Dans un contexte de lutte accrue entre le régime de Nicolas Maduro et les États-Unis, ces derniers ont tendance à voir le Venezuela comme l’épicentre des problèmes de la région[2].Ainsi, la puissance américaine accuse les autorités vénézuéliennes d’être au centre d’un vaste trafic de drogues vers les États-Unis.La justice américaine soupçonne plusieurs hauts responsables des forces armées vénézuéliennes d’avoir créé en 1999 le « cartel des soleils », associé aux Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), qui alimenterait le trafic de cocaïne à destination des États-Unis[3]. La région de Puerto Jose, qui concentre la majorité de l’industrie pétrolière du pays, est également devenue un haut-lieu du brigandage maritime en zone Caraïbes, en lien avec la crise économique que subit le pays. En réaction, les forces vénézuéliennes ont raidi leur posture en mer : les frontières maritimes avec les îles d’Aruba, Bonaire et Curaçao sont périodiquement fermées depuis 2018 afin de stopper les trafics, des gardes armés ont été placés sur les tankers affrétés par le gouvernement à destination de Cuba (pour assurer la continuité des livraisons en toute sécurité) et les patrouilles navales s’avèrent plus nombreuses. Dans ce cadre, les risques de frictions en mer sont devenus naturellement plus élevés. En décembre 2018, des unités navales vénézuéliennes ont ainsi intercepté un navire de prospection pétrolière alors que celui-ci était dans la ZEE du Guyana. En mars 2020, c’est le patrouilleur vénézuélien Naiguatá qui a coulé alors qu’il tentait d’arraisonner, dans des circonstances peu claires[4], un bâtiment de croisière près de l’île vénézuélienne de Tortuga. Cette situation d’insécurité latente et les actions opaques des forces navales vénézuéliennes ont donné des prétextes au réengagement de la puissance maritime américaine, surtout dans le contexte d’affrontement larvé du Venezuela avec les États-Unis.

Les relations troubles du Venezuela et de l’Iran

Si les relations des deux pays se sont développées depuis les premières années de l’administration Chávez, elles ont récemment connu une accélération, sans doute liée à l’isolement respectif des deux pays sur la scène internationale, comme l’illustre le récent déplacement, début novembre 2020, du ministre des affaires étrangères iranien à Caracas. L’Iran a fourni à plusieurs occasions du pétrole raffiné au Venezuela[5] tandis que des tankers iraniens auraient discrètement chargé du pétrole brut vénézuélien pour le vendre sur le marché asiatique. En outre, la marine vénézuélienne escorte depuis mai 2020 les pétroliers iraniens approchant de ses eaux pour que ceux-ci ne soient pas arraisonnés par la marine américaine, instituant de fait une certaine dissuasion vis à vis des agissements américains[6]. Téhéran cherche également à aider le Venezuela à moderniser ses raffineries, en échange d’or. Sur le plan militaire, l’Iran a proposé à Caracas des missiles balistiques de courte portée et des drones armés pour sa propre défense, mais sans commande ferme annoncée à ce stade.

Les ombres chinoises et russes sur le continent américain

Si le Venezuela reste l’épicentre affiché des inquiétudes américaines en Amérique Latine, l’irruption de la Russie et de la Chine dans cette région constitue des sources de préoccupations plus profondes. En effet, la Russie et la Chine développent en Amérique Latine une stratégie de « flanc » qui vise l’affrontement indirect et multi-domaines avec les États-Unis, dans ses propres approches.

La Russie s’appuie sur Cuba et des déploiements ponctuels de bâtiments russes dans les eaux chaudes des Caraïbes, à des fins de diplomatie navale régionale, sont là pour le rappeler. La crise vénézuélienne a symboliquement marqué le regain d’influence russe dans la région, notamment pour soutenir le régime de Nicolás Maduro. La Russie est en effet le 1er fournisseur d’armements du pays (notamment de systèmes de défense aérienne S-300)[7] et le groupe pétrolier Rosneft est le 1er investisseur dans les champs gaziers et pétrolifères du pays[8]. L’administration Chávez a même proposé à la Russie la location d’une base sur l’île de La Orchila, dans les Caraïbes. En décembre 2018, deux bombardiers russes Tu-160 ont atterri dans la capitale dans le cadre d’un entraînement aux raids à longue distance et d’exercices conjoints avec l’armée de l’air locale. En outre, en mars 2019, des avions logistiques russes ont régulièrement atterri à Caracas et plusieurs centaines de mercenaires russes de la société privée Wagner y ont été déployés.

La Chine, de son côté, investit en Amérique Latine afin d’y sécuriser ses accès aux ressources dans le cadre de sa stratégie de développement mondiale OBOR (One Belt, One Road). Plusieurs pays des Caraïbes et d’Amérique Latine ont pris part à ce projet chinois et des facilités portuaires ont été accordées dans ce cadre aux entreprises chinoises au Salvador (achat d’une île et location d’une partie des côtes salvadoriennes), en Jamaïque et dans les Bahamas.Les investissements chinois sont également réels dans les ports en eaux profondes des deux côtés du canal de Panama, sachant qu’une cinquantaine d’autres projets d’infrastructures maritimes en Amérique du Sud sont envisagés par la Chine[9]. L’un des plus gros projets en cours (50 milliards de dollars) concerne la construction au Nicaragua, par une entreprise chinoise, d’un nouveau canal interocéanique qui entrerait alors en concurrence directe avec celui du Panama. Quant au Venezuela, la Chine participe à la résilience du pays avec plus de 64 milliards de dollars de prêts effectués par des banques publiques chinoises. Les deux pays coopèrent également dans les domaines énergétiques, des transports, l’agriculture, les mines ou les télécommunications. La Chine continue en outre d’importer discrètement du pétrole vénézuélien, souvent grâce à des transbordements en mer[10]. Enfin, des rumeurs de vente d’armement chinois à la marine vénézuélienne, notamment en missiles antinavires, se font plus insistantes mais sans être confirmées[11]. Les flottilles de pêche chinoises, très nombreuses notamment sur la côte Pacifique, font en outre peser des menaces récurrentes sur les ressources halieutiques des pays de la région, l’Équateur étant le plus touché. Le navire hôpital chinois Peace Ark conduit ponctuellement des actions humanitaires en Amérique Latine, entrant alors en compétition avec le navire américain de type Mercy qui a exactement les mêmes fonctions.Enfin, la Chine tente d’accroître ses transferts de matériels militaires aux États de la région (Pérou, Barbade, Guyana). L’emprise chinoise dans cette partie du monde n’en est ainsi qu’à ses débuts mais a de potentielles lourdes conséquences stratégiques pour les États-Unis.

Le raidissement militaire des États-Unis

Chasse gardée des forces américaines depuis la fin du 19ème siècle conformément à la doctrine Monroe, l’Amérique Latine est toujours restée le théâtre d’une activité permanente des forces américaines, notamment en raison de l’importance stratégique du canal de Panama[12]. Toutefois, les opérations navales américaines se sont essentiellement limitées depuis les années 80 à la lutte anti-narcotiques[13] dans le golfe du Mexique et dans l’arc caribéen, avec des moyens réduits (seulement 6 bâtiments en permanence au lieu de la vingtaine qui seraient nécessaires pour être efficaces selon le Commandement Sud des forces armées américaines, US SOUTHCOM). Le besoin de bâtiments plus lourdement armés, complémentaires aux unités des garde-côtes, est par contre devenu récurrent[14]. Les États-Unis semblent en effet progressivement opter pour une politique plus musclée dans cette région avec, depuis janvier 2020, des opérations de type FONOPS (Freedom of Navigation OPerationS) plus appuyées à proximité du Venezuela[15]. En avril 2020, le Président Trump a en outre annoncé que les opérations anti narcotiques menées au large des côtes vénézuéliennes allaient drastiquement augmenter. Dans ce cadre, des bâtiments de la marine, des avions de surveillance et des forces spéciales pourraient être intégrés à de telles opérations, les plus conséquentes dans la région depuis 1988 et l’intervention américaine au Panama. Ce déploiement de forces régional (tant dans l’arc Caraïbes que sur les côtes du Pacifique) permettrait alors in fine de doubler quantitativement l’effort militaire américain dans cette région, ce qui semble ainsi beaucoup plus en cohérence avec la stratégie de défense des États-Unis vis à vis de la Chine et de la Russie, qu’avec la lutte anti narcotiques stricto sensu.

En parallèle, les États-Unis cherchent à approfondir leurs relations militaires avec certains des pays de la région. La marine américaine déployée en Amérique Latine développe ainsi essentiellement des liens avec l’Équateur, la Colombie, le Pérou et le Chili, se focalisant surtout sur la côte Pacifique. Le Chili reste ainsi traditionnellement proche des États-Unis (participation aux exercices RIMPAC, PANAMAX), tout comme le Pérou et la Colombie, les sous-marins de certains de ces pays assurant le rôle de plastron pour les unités américaines. La mer des Caraïbes a été par contre plus souvent laissée à ses partenaires régionaux, les États-Unis souhaitant toutefois une accélération de leur intégration régionale au plan naval. Un effort américain est également perceptible au profit du Honduras, du Guatemala et du Salvador (« triangle du Nord »), tant pour les efforts anti-drogue que pour sans doute contenir les appétits régionaux chinois.

La pression sur la navigation commerciale comme nouvelle méthode de lutte indirecte des États-Unis contre l’Iran et le Venezuela

Dans le contexte du raidissement de leur implication dans le Nord de l’Amérique Latine, l’administration américaine a arraisonné à la fin du mois de juillet 2020 quatre navires de commerce[16] chargés de pétrole iranien et naviguant vers les côtes vénézuéliennes. Cette action, qui n’a pas vu l’engagement de moyens militaires, a été effectuée dans le cadre de la politique américaine de pression maximale vis à vis de l’Iran[17] tout en permettant également d’affaiblir le Venezuela. Cet arraisonnement avait pour but essentiel de saisir les cargaisons de pétrole iranien, « illégales » aux yeux de la justice américaine, car violant des sanctions extraterritoriales décidées unilatéralement par les États-Unis (notamment depuis novembre 2018 et leur retrait du JCPOA). Cette opération, qui visait à aussi à fragiliser le Venezuela, était le prolongement d’une autre action du même type non réussie en début d’année. Elle se cumule également à la pression que fait déjà subir la justice américaine aux capitaines de navires marchands impliqués dans ces liaisons[18].

Les dirigeants iraniens et vénézuéliens ont toutefois indiqué qu’ils continueraient de planifier et réaliser d’autres livraisons maritimes, malgré les difficultés causées par les États-Unis aux échanges pétroliers entre ces deux pays. L’Iran cherche dans le même temps de « nouvelles » routes de navigation pour éviter les actions américaines à son encontre. Le convoi de pétroliers iraniens arrivé en octobre 2020 au Venezuela[19] a ainsi transité via le Cap de Bonne Espérance et l’Atlantique Sud, ce qui lui a permis de se fondre dans les océans (les transpondeurs étant coupés) et d’éviter les patrouilles de bâtiments américains, plus fréquentes au Nord de l’Amérique latine que sur les routes de l’Atlantique Sud. L’implication américaine sur le trafic commercial irano-vénézuélien près des approches maritimes de l’Amérique Latine connaît toutefois des résultats mitigés avec une seule interception recensée et l’Iran ayant depuis trouvé une parade (via l’utilisation des seuls navires arborant son pavillon, faisant le pari que Washington ne cherchera pas l’escalade). En outre, ces actions américaines ne s’appliquent pas aux trafics concernant la Russie ou la Chine, pourtant les compétiteurs principaux des États-Unis dans la région.

Le réinvestissement des États-Unis au Nord de l’Amérique Latine semble donc davantage lié aux frictions de puissance avec la Russie, la Chine et l’Iran qu’à la lutte contre les trafics, essentiellement gérée par les forces locales et dont la problématique est ancienne et durable. Les menaces causées à la doctrine Monroe par la Russie et, à un degré moindre par l’Iran, s’observent particulièrement à Cuba et au Venezuela, ce dernier pays restant l’épicentre des tensions pour Washington. Celle initiée par la Chine est par contre plus insidieuse et vise surtout l’Amérique Centrale. La Chine a sans doute comme objectif la maîtrise des routes maritimes de cette région, ce qui empêcherait alors les États-Unis d’effectuer librement des bascules de force entre l’Atlantique et le Pacifique. La suprématie américaine sur le Pacifique en serait alors potentiellement affaiblie, laissant le champ libre à la Chine. Dans ce contexte, et vu la compétition mondiale entre ces superpuissances, il est logique de voir un réinvestissement militaire des États-Unis sur sa zone d’influence traditionnelle. Au regard de cette logique structurelle de frictions de puissance entre États-Unis, Russie, Chine voire Iran, l’effort américain en Amérique Latine va certainement s’inscrire dans la durée, et ce quel que soit la tendance affichée par la nouvelle administration américaine. En effet, si le style de la prochaine administration sera moins conflictuel que celui de Donald Trump et même si cette élection a été favorablement accueillie tant à Caracas qu’à la Havane, certains principes de la politique étrangère américaine vont rester et faire perdurer les tensions. Le futur Président américain devrait ainsi promouvoir la démocratie et les droits de l’homme dans la région, le mettant en trajectoire opposée à la politique du Venezuela ou de Cuba. De plus, la grande compétition avec la Chine et la Russie va demeurer et la zone Caraïbes sera le théâtre le plus proche de cette confrontation pour Washington, nécessitant alors un investissement renouvelé. Des bascules d’effort conséquentes seront donc sans doute progressivement effectuées par les États-Unis vers cette région, et celles-ci pourraient se faire au détriment des moyens déployés tant au Moyen-Orient qu’en Europe.

Nouveaux jeux de puissance au Nord de l’Amérique Latine et en zone Caraïbes  


[1] Celle-ci, du nom d’un président américain, condamne en 1823 toute intervention européenne dans les affaires « des Amériques ». Elle a caractérisé la politique américaine vis à vis du continent depuis la fin du 19ème siècle.

[2] Les États-Unis ont d’ailleurs cessé les importations de pétrole brut en provenance du Venezuela (près de 600 000 b/j en moyenne en 2018) en janvier 2019, suite à l’imposition de sanctions américaines sur l’entreprise nationale pétrolière vénézuélienne (PDVSA) (DG Trésor – Commerce extérieur du Venezuela en 2018).

[3] Toutefois, et selon des chiffres donnés par l’armée américaine, plus de 84% du trafic de drogue à destination des États-Unis transiterait via l’Amérique Centrale et la côte Pacifique, donc bien loin du Venezuela (chiffres US SOUTHCOM de 2017).

[4] Le Venezuela qualifiant cet incident comme une interception d’un bâtiment pouvant transporter des mercenaires résolus à attaquer une base militaire du pays.

[5] Plus de 1,5 million de barils en juin 2020 puis 0,8 million en octobre 2020, une autre livraison d’environ 1,2 million de barils ayant été interceptée et confisquée par les États-Unis en juillet 2020. Le Venezuela est devenu fortement dépendant des importations de pétrole, en raison des sanctions américaines frappant le pays mais également de la gestion catastrophique de ses propres ressources pétrolières, notamment dans la modernisation de ses raffineries.

[6] En mai 2020, cinq tankers chargés de pétrole iranien finirent par arriver au Venezuela, sous la protection des forces armées vénézuéliennes, et sans être inquiétés par la marine américaine qui patrouille quasi-continuellement au large du Venezuela.

[7] Livraisons en contrepartie de pétrole, le Venezuela restant, en 2019, toujours débiteur de plus de 10 milliards de dollars auprès de la Russie.

[8] Le groupe russe a investi 9 milliards de dollars au Venezuela entre 2010 et 2015. Il a en outre réussi, en 2019, à vendre sur les marchés indien et chinois près de 30% de la production annuelle du pétrole brut vénézuélien. Sanctionné en début d’année 2020 par les États-Unis, ce groupe a transféré ses opérations au Venezuela à un groupe écran affilié à l’Etat russe. En outre, l’entreprise nationale pétrolière vénézuélienne PDVSA est contrôlée à 49,9% par des entreprises affiliées à l’État russe (The Fabulous Five: How Foreign Actors Prop up the Maduro Regime in Venezuela, CSIS Briefs, October 19, 2020).

[9]  150 milliards de dollars ont déjà été investis par la Chine avec 19 pays d’Amérique du Sud dans le cadre du projet OBOR.

[10] The Fabulous Five: How Foreign Actors Prop up the Maduro Regime in Venezuela, CSIS Briefs, October 19, 2020.

[11] US Naval Institute, 26 septembre 2020. L’acquisition potentielle de missiles antinavire chinois aurait été également annoncée par M. Maduro le 25 septembre 2020.

[12] Le canal de Panama reste un point de passage stratégique pour les États-Unis, notamment pour effectuer leurs bascules d’effort militaire entre les théâtres Atlantique et Pacifique. 

[13] 450 tonnes de cocaïne transiteraient annuellement vers les États-Unis, dont 250 tonnes en provenance du Venezuela, la moitié transitant par voie maritime. 

[14]Des bâtiments de type LCS (Littoral Combat Ship) sont désormais déployés plus régulièrement sur la façade sud des États-Unis.

[15] Les États-Unis contestent en effet régulièrement les tentatives vénézuéliennes à considérer la zone contiguë et notamment la bande des 12 à 15 nautiques comme dépendant de la seule souveraineté de Caracas.

[16] Navires Luna, Pandi, Bering et Bella, sous pavillon libérien.

[17] La stratégie de pression maximale vise à forcer l’Iran à renégocier l’accord nucléaire de 2015 (JCPOA pour Joint Comprehensive Plan of Action, accord signé à Vienne le 14 juillet 2015 et visant à contrôler le programme nucléaire iranien et de faire lever les sanctions économiques touchant l’Iran) pour lequel les États-Unis se sont unilatéralement retirés en 2018.

[18] La justice américaine ouvre en effet des procédures judiciaires systématiques à l’encontre des capitaines de navires livrant du pétrole iranien au Venezuela et ceci dès leur accostage effectué.

[19] Tankers Forest, Faxon et Fortune, embarquant près de 815 000 barils de pétrole.

Une crise pétrolière inédite – par Sarah Sriri

Si, à la mi-mai 2020, le prix du baril de pétrole est de nouveau en léger rebond, depuis février dernier, l’or noir a vu son prix dévisser. La crise pétrolière de ces derniers mois découle de la rivalité des stratégies pétrolières au sein de l’OPEP+ ainsi que de la crise économique liée à la crise sanitaire de la Covid-19[1].  Tandis que l’industrie pétrolière et gazière fournit toujours près de 60% de l’énergie mondiale avec une production globale de près de 100 millions de barils par jour pour l’année 2019[2], l’Agence internationale de l’énergie a anticipé une chute de la demande mondiale de pétrole pour l’ensemble de l’année 2020, soulignant le caractère historique de cette crise[3].

Cette situation inédite a conduit les principaux pays producteurs de pétrole et leurs partenaires à conclure un accord historique, le 12 avril 2020, afin de réduire la production globale de 9,7 millions de barils par jour. Malgré cet accord, le secteur de l’or noir reste englué dans une double crise : une guerre des prix qui illustre la lutte entre Etats producteurs et les conséquences du coronavirus[4].

Un accord historique sur fond de querelle russo-saoudienne

Signé par les pays membres de l’OPEP (Angola, Algérie, Arabie saoudite, Emirats arabes unis, Equateur, Gabon, Guinée équatoriale, Irak, Iran, Koweït, Libye, Nigeria, République du Congo, Venezuela) et leurs partenaires de l’OPEP+[5], l’objectif premier de cet accord était de stabiliser le marché de l’or noir en réduisant l’excédent d’offre par rapport à la demande, afin de permettre une remontée des prix[6]. L’accord du 12 avril 2020 est significatif à deux points de vue. D’abord, la baisse de la production de 9,7 millions de barils (à compter du 1er mai 2020) est sans précédent en termes de volume dans l’histoire et ensuite, l’OPEP+ a étendu cet accord à l’ensemble des pays producteurs de pétrole. L’OPEP+ a en effet demandé aux pays producteurs de pétrole non-membres de l’organisation de réduire leur production d’un total de 5 millions de barils par jour. Reste à savoir si tous les Etats franchiront ce cap étant donné qu’ils ne sont contraints par aucun engagement international.

Pour comprendre le contexte économique d’avant crise, il convient de rappeler que depuis 2014, la production de pétrole de schiste, notamment américaine, a sensiblement augmenté tandis que celle du pétrole conventionnel a stagné. L’Arabie saoudite a décidé alors de lancer une guerre des prix dès 2014 pour convaincre les Etats-Unis d’adhérer à une politique commune concernant l’offre de pétrole. De 2014 à 2016, le prix du baril de pétrole passe de 114 dollars à environ 27 dollars. Face au maintien du niveau de la production américaine, Riyad a dans un premier temps renoncé à poursuivre sa stratégie et s’est allié en 2016 à la Russie, pourtant non membre de l’OPEP, en s’entendant sur leur production pétrolière conjointe, donnant naissance à l’OPEP+. Cette dernière s’est entendue pour réduire la production d’environ 1,5 million de barils / jour, puis 1,2 million de barils / jour de manière à faire remonter son prix autour des 60 dollars.

Ce rapprochement entre Moscou et Riyad était stratégique. Pour la Russie, cela lui permettait de conforter sa position d’acteur incontournable dans le secteur des hydrocarbures – Moscou restant le troisième producteur de brut au monde – tout en se rapprochant de l’Arabie saoudite, l’une des alliées principales des Etats-Unis. Cette stratégie allait de pair avec la volonté de Moscou de s’ériger comme une puissance ré-émergente au Moyen-Orient et dans le bassin méditerranéen et de faire face au rival américain. Les enjeux liés à l’or noir permettaient en outre au Kremlin d’accroitre son rôle et sa puissance aux plans diplomatique, géopolitique et économique. Le changement de cap de Washington dans la région, depuis l’élection de Donald Trump, laissait également le terrain libre à la puissance russe qui en a profité pour proposer une sorte de condominium à l’Arabie saoudite sur le secteur du pétrole ; les deux pays avaient en effet tout intérêt à s’entendre en amont pour définir les orientations stratégiques de l’OPEP[7]. Pour Riyad, ce rapprochement avec la Russie lui permet de tirer profit de sa rivalité avec l’Iran, elle aussi très présente au sein de l’OPEP – d’autant plus après l’attaque iranienne sur les sites Aramco le 14 septembre 2019 et le manque de réaction des Etats-Unis dont le silence a contribué à rapprocher les deux acteurs[8].

La pandémie de la Covid-19 est cependant venue affaiblir la dynamique de l’OPEP+ en freinant drastiquement l’activité de la majorité des pays industrialisés au premier plan desquels figure la Chine qui reste la plus dépendante du pétrole moyen-oriental. Elle a de facto diminué les profits de l’or noir, provoquant une chute des prix inédite. Réunis à Vienne le 5 mars 2020, les pays de l’OPEP, sous l’égide saoudienne, entendaient s’accorder pour réduire leur production en invitant leurs partenaires de l’OPEP+ à se joindre à leur effort. Face au refus russe, la relation russo-saoudienne et la crédibilité de l’OPEP+ en sont sorties ébranlées. Moscou se considérait en effet assez solide pour pouvoir supporter un effondrement des prix, grâce à ses réserves financières et y voyait une opportunité de fragiliser Washington.

En réaction au refus russe, Mohamed bin Salman s’est lancé dans une guerre des prix dès le mois de mars 2020, espérant faire revenir la Russie de Vladimir Poutine à la table des négociations. Cette stratégie risquée a consisté à augmenter massivement la production saoudienne tout en abaissant les coûts de livraison pour préserver les parts de marché de l’Arabie saoudite. Paradoxalement, les pays industriels, bien qu’affaiblis économiquement par la Covid-19, ont profité de cette crise pour remplir leurs réserves en achetant du pétrole à un prix défiant toute concurrence[9]. Dans cette rivalité entre Riyad et Moscou, le royaume wahhabite a vu ses revenus pétroliers divisés par trois depuis le début de l’année[10]. De son côté, Moscou a finalement accepté le compromis proposé le 13 avril 2020, après une nette détérioration de sa situation économique intérieure. En définitive, dans cette partie de poker à 3, la Russie a échoué, pensant que l’Arabie Saoudite ou les Etats-Unis allaient craquer avant elle.

Des raisons économiques permettent d’expliquer ce revirement de situation. En effet, l’exemple chinois montrait la lenteur de la reprise à l’issue de la Covid-19 et le maintien durable de prix bas aurait pu dissuader les investissements étrangers dans les secteurs vitaux du pays[11].

Quelles conséquences ?

En dépit de l’accord du 12 avril 2020, l’équilibre reste fragile. L’offre pétrolière, toujours très excédentaire, se heurte à une demande trop faible. Cette situation influe sur les prix et vient saturer les installations de stockage. Dans un monde qui tourne toujours au ralenti malgré le déconfinement progressif, les producteurs extraient encore beaucoup plus de pétrole que le monde n’en consomme. Aux Etats-Unis, l’indice de référence, le WTI (West Texas Intermediate) est même tombé ponctuellement en dessous de 0 le 20 avril 2020, illustrant la difficulté des producteurs américains à stocker leur pétrole, les réservoirs étant déjà pleins.

Les Etats-Unis, qui étaient redevenus le premier producteur mondial de brut avec une production de 13 millions de barils par jour[12], font face à une situation qui pénalise fortement les compagnies pétrolières américaines, tout particulièrement celles ayant beaucoup investi dans l’exploitation du pétrole de schiste, mais elle n’est pas défavorable à Donald Trump en pleine campagne présidentielle. Celui-ci cherche en effet à satisfaire son électorat, notamment les classes moyennes, en leur permettant de maintenir à un niveau bas le prix de l’essence à la pompe et en contribuant à relancer la production industrielle localisée aux Etats-Unis. De même, cette situation fait le jeu des majors américaines qui pourront racheter au rabais les plus petites compagnies très dépendantes du pétrole de schiste et dans l’incapacité de rembourser leurs emprunts[13]. Malgré tout, l’ampleur de la crise économique pourrait changer la donne, car la disparition de centaines de milliers d’emplois risque de menacer la réélection du président Donald Trump.

L’Arabie saoudite, de son côté, bénéficie d’importantes réserves pétrolières (17% du total mondial) et fait toujours partie des producteurs clés, les swing producers capables de faire fluctuer le prix du pétrole. Pour le royaume wahhabite, le secteur des hydrocarbures représente jusqu’à 50% du PIB[14] et 79% de ses recettes d’exportation en 2018[15]. La crise de la Covid-19 met en lumière la fragilité naissante de l’équilibre budgétaire[16] saoudien déjà menacé par l’arrivée de nouveaux acteurs influents : le bloc américain (Etats-Unis, Canada et Mexique) ainsi que la Russie appuyée par les Etats d’Asie centrale qui réduisent d’autant le rôle central des pétromonarchies[17]. De plus, la longévité de la crise sanitaire prive le royaume des ressources liées au pèlerinage (estimées à environ 8 milliards de dollars[18]). La reprise économique reportée à une date incertaine continue de fragiliser le royaume, ce qui pourrait aggraver la crise économique et sociale. Longtemps excédentaire, le budget de l’Etat s’est détérioré depuis 2014 à tel point que l’Arabie saoudite prévoit d’emprunter près de 60 millions de dollars pour combler son déficit budgétaire. A ce titre, le royaume wahhabite a adopté des mesures d’austérité. A compter de juillet 2020, la TVA – mise en place dans le pays il y a seulement deux ans – augmentera de 10 points (de 5 à 15%) et l’allocation pour le coût de la vie (1 000 rials mensuels, soit un peu plus de 245 euros) sera supprimée[19]. A ces mesures s’ajoute un contrôle des dépenses du régime qui « annule, étale ou reporte » les grands projets qui auraient dû diversifier l’économie du pays. Si Riyad espère engranger 100 milliards de riyals grâce à ces mesures, il n’est pas certain qu’elles suffisent à pallier la crise du secteur pétrolier[20], d’autant plus qu’elles exacerberont sans doute la colère populaire.

La Russie semblait s’être imposée dans le jeu des puissances en occupant un rôle dominant dans la fixation des cours du pétrole en relation avec l’Arabie saoudite. Toutefois, cette crise démontre que le Kremlin n’a pas réussi à faire fléchir Riyad et qu’il a dû finir par accepter l’accord de l’OPEP+, laissant percevoir ses limites. En outre, alors que le monde commence à se déconfiner, Moscou subit de plein fouet les conséquences de la Covid-19, affaiblissant davantage encore l’économie russe très dépendante de ses exportations de brut, même si le secteur gazier représente pour lui un filet de sécurité. La Banque centrale a en tout cas annoncé le 24 avril 2020 une baisse du PIB pouvant atteindre 6% en 2020[21].

La Chine, premier consommateur de pétrole (15% de la consommation mondiale totale), se prépare à la reprise et a profité des prix bas pour remplir ses réserves stratégiques. Premier pays à connaître la pandémie, il incarne aussi le premier à amorcer une reprise et fait figure de grand gagnant dans ce jeu des puissances. Mais Pékin devra gérer son image sérieusement écornée.

L’Europe a elle aussi profité des prix bas pour compléter ses stocks en attendant des jours meilleurs. L’Union européenne, qui a été massivement confinée, subit un ralentissement important de ses activités et son économie en ressort fragilisée. En France notamment, les investissements de quatre grandes banques françaises (BNP, Crédit agricole, Société générale et Caisse d’épargne) dans le secteur du pétrole de schiste américain affaiblit l’ensemble du secteur bancaire[22]. Face à la crise, certaines de ces banques ont vendu une partie de leurs actions tandis que d’autres ont préféré profiter de la crise pour miser sur les investissements dans le secteur de l’or noir, pariant sur un retour à la normale[23].

Pour les Etats africains producteurs de pétrole, cette crise aura des répercussions graves. Au Nigéria et en Angola (les deux principaux producteurs de pétrole du continent), les économies, déjà endettées, ont été fortement ébranlées. L’enjeu principal pour les gouvernements en place consiste à atténuer les conséquences de cette crise polymorphe. Pour autant, il convient de noter leur marge de manœuvre limitée du fait de leur dépendance accrue à l’or noir[24]. Le Gabon, lui aussi endetté, semble subir le même sort, victime d’une économie peu diversifiée.

En Algérie, troisième producteur de pétrole du continent, la crise de la Covid-19 vient s’ajouter à une crise sociale et politique qui perdure depuis plus d’un an. La crise de l’or noir est un défi majeur dans ce pays où les hydrocarbures assurent 95% des recettes en devises[25], d’autant plus que l’effondrement des prix pétroliers en 1986-1988 avait eu pour conséquence un surendettement de l’Etat et avait contribué à précipiter le pays dans la décennie noire, le régime étant incapable d’acheter la paix sociale pour contrer les discours des islamistes.

Avec un prix du baril aussi bas, il est impossible pour de nombreux Etats rentiers d’équilibrer leur budget. Tout comme l’Algérie et le Nigéria, le Venezuela reste trop dépendant du pétrole et la corruption et le manque d’investissements empêchent le secteur économique de fonctionner sainement. A défaut de provoquer l’écroulement du régime[26], cette crise pétrolière aggravera les tensions sociales.

Quant à l’Iran, si cette crise lui permet d’affaiblir l’Arabie saoudite et les pétromonarchies du Golfe associées à Riyad, son économie reste affaiblie, d’autant plus que Téhéran, comme Caracas, subit des sanctions internationales très fortes (notamment américaines)[27]. Pour l’Irak où le pétrole représente 67% des revenus budgétaires, la situation n’est guère plus enviable. La crise pétrolière se superpose aux crises sanitaire et économique et à une situation humanitaire alarmante. Tous ces éléments sont des défis de taille pour le gouvernement qui peine à sortir de l’impasse politique[28].  Son voisin koweïtien, pays le plus strict en matière de confinement[29], souffre également de la situation, d’autant que le Koweït a décidé de réduire encore plus sa production de pétrole (100 000 barils par jour) à compter de juin[30].

Mentionnons enfin le sultanat d’Oman, relativement épargné par la crise sanitaire, qui a dû réduire sa production de 200 000 barils par jour, aggravant l’endettement qui franchira cette année la barre des 100% du PIB alors que son nouveau sultan peine à imposer des réformes longtemps reportées[31].

Un retour à la normale est-il crédible à brève échéance ?

Le ministre français de l’Economie et des finances, Bruno Le Maire, déclarait le 21 avril 2020 que l’effondrement des prix du pétrole représentait « un danger pour l’économie mondiale » mais également pour la transition énergétique qui nécessite que « les prix des énergies fossiles soient à un niveau raisonnable[32]. » Les incertitudes sur une potentielle reprise sont grandes et il paraît impossible de prévoir à ce stade quelles seront les conséquences de la baisse de la consommation de pétrole et son impact pour l’économie mondiale.

Les pays industriels ont en effet besoin de pétrole pour redémarrer leur économie. Cette situation explique le léger rebond de l’or noir coté à un peu plus de 30 dollars le baril fin mai 2020. Toutefois, l’une des questions centrales reste de savoir à quel niveau se stabiliseront les cours pétroliers ?[33] Depuis plus de quarante ans, le PIB mondial varie selon la quantité de pétrole extraite[34]. Pour Eric Confais, consultant d’Oliver Wyman, un retour de la demande aux niveaux équivalents à ceux de la période pré-Covid (60 dollars le baril) n’est pas envisageable avant 2023, le temps que les transports et l’activité industrielle ne reviennent à la normale[35]. Cette vision rejoint celle de Marc-Antoine Eyl-Mazzega, directeur du centre énergie et climat de l’IFRI. Selon lui, le retour de la demande aurait pour conséquence une hausse des prix probablement à l’horizon 2025-2028[36].

Au bout du compte, le principal défi pour les pays producteurs de pétrole reste de maintenir l’équilibre budgétaire alors que la plupart d’entre eux n’ont pas su diversifier leur économie. Les plus gros producteurs peuvent envisager des emprunts à des bailleurs internationaux mais les plus fragiles ou les plus petits sont susceptibles de s’effondrer avant qu’une véritable reprise ne se matérialise, a fortiori s’ils font face à d’importantes crises sociale et politique. Pour l’instant, les prix bas profitent aux Etats clients, à l’instar de l’Union européenne et de la Chine qui stockent du pétrole à bas coût. Au fond, c’est probablement de Pékin que viendront les premières tendances puisque le prix du baril dépendra de la reprise chinoise.

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[1] https://www.iris-france.org/146275-petrole-le-nouvel-accord-de-lopep-peut-il-faire-remonter-les-prix/

[2] https://www.ompe.org/la-production-mondiale-de-petrole-en-pleine-augmentation/#:~:text=La%20plan%C3%A8te%20n’a%20tout,%2B%2045%25%20en%201%20an.

[3]  https://www.iea.org/reports/oil-market-report-april-2020

[4] https://www.foreignaffairs.com/articles/2020-04-02/oil-collapse

[5] L’OPEP+ réunit les 14 pays membres de l’OPEP ainsi que d’autres Etats producteurs de pétrole : Azerbaïdjan, Bahreïn, Brunei, Kazakhstan, Malaisie, Mexique, Oman, Russie, Soudan, Soudan du Sud

[6] https://www.opec.org/opec_web/en/press_room/5891.htm

[7] Entretien avec Pierre Razoux

[8] Entretien avec Pierre Razoux

[9] Entretien avec Pierre Razoux

[10] https://www.lefigaro.fr/flash-eco/austerite-en-arabie-saoudite-tva-triplee-fin-des-allocations-20200511

[11] https://les-yeux-du-monde.fr/actualite/mondialisation-enjeux/43427-une-partie-de-billard-a-trois-bandes-la-russie-larabie-saoudite-et-les-etats-unis-en-pleine-crise-petroliere-1-3

[12] https://les-yeux-du-monde.fr/actualite/mondialisation-enjeux/43438-une-partie-de-billard-a-trois-bandes-la-russie-larabie-saoudite-et-les-etats-unis-en-pleine-crise-petroliere-3-3

[13] Entretien avec Pierre Razoux

[14] https://www.middleeasteye.net/opinion/what-happens-saudi-arabia-when-oil-stops

[15] https://www.tresor.economie.gouv.fr/Pays/SA/situation-economique-et-financiere-de-l-arabie-saoudite

[16] Pour que l’Arabie saoudite équilibre son budget, le pays nécessite un prix du pétrole au-dessus de 80 dollars par baril : https://www.agefi.com/home/acteurs/detail/edition/online/article/le-prix-du-petrole-et-linflation-494810.html

[17] Entretien téléphonique avec Pierre Razoux

[18] https://www.middleeasteye.net/news/oil-prices-how-saudi-arabia-gambit-russia-could-backfire-vision-2030

[19] https://www.spa.gov.sa/viewfullstory.php?lang=fr&newsid=2084933

[20] https://www.middleeasteye.net/opinion/how-long-can-saudis-remain-silent-over-their-own-impoverishment

[21] https://www.bilan.ch/economie/leconomie-russe-sapprete-a-plonger-face-a-lepidemie-et-a-la-crise-petroliere

[22] https://www.marianne.net/societe/les-banques-francaises-pointees-du-doigt-pour-leurs-investissements-dans-le-petrole-et-gaz

[23] https://reporterre.net/En-plein-krach-la-finance-francaise-mise-encore-sur-le-petrole-et-le-gaz-de-schiste

[24] https://www.jeuneafrique.com/928038/economie/nigeria-angola-face-a-la-recession-meme-combat/

[25] https://www.jeuneafrique.com/mag/913944/economie/coronavirus-la-crise-de-trop-pour-lalgerie/

[26] https://blogs.letemps.ch/laurent-horvath/2020/05/01/energies-economie-petrole-revue-mondiale-avril-2020/

[27] https://www.letemps.ch/monde/chute-cours-petrole-plusieurs-pays-menaces-deffondrement

[28] https://www.aljazeera.com/ajimpact/oil-price-crash-compounds-problems-facing-iraq-government-200506232414949.html

[29] https://www.nouvelobs.com/societe/20200519.AFP6735/au-koweit-le-casse-tete-familial-des-polygames-au-temps-du-confinement.html

[30] https://www.ouest-france.fr/economie/petrole-ryad-va-reduire-en-juin-sa-production-d-1-million-de-barils-jour-6831562

[31] https://orientxxi.info/magazine/oman-incertitudes-economiques-defis-sociaux,3844

[32] https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/coronavirus-l-effondrement-des-prix-du-petrole-est-un-danger-pour-l-economie-mondiale-previent-bruno-le-maire_3927415.html

[33] https://jancovici.com/publications-et-co/articles-de-presse/du-petrole-ou-pas/

[34] https://theshiftproject.org/lien-pib-energie/

[35] https://www.consultor.fr/devenir-consultant/actualite-du-conseil/6006-en-plein-crack-le-petrole-plus-que-jamais-friand-de-conseil.html

[36] https://www.ifri.org/fr/publications/editoriaux-de-lifri/edito-energie/lenergie-climat-face-aux-chocs-covid-19-quitte-double

Les enjeux énergétiques au cœur de nombreux conflits méditerranéens

Par le capitaine de vaisseau Eric LAVAULT, auditeur de la 29ème Session méditerranéenne des hautes études stratégiques.

Compte rendu de la conférence éponyme prononcée par Jacques PERCEBOIS, le 13 décembre 2018. Les analyses décrites ci-dessous représentent les seules opinions du conférencier et n’engagent pas l’institut FMES.

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L’institut FMES a eu le plaisir de recevoir Jacques PERCEBOIS, Professeur émérite à l’Université de Montpellier, Doyen honoraire de la Faculté d’économie et directeur du CREDEN (Centre de Recherche en Economie et Droit de l’Energie).

Pendant plus d’une heure et à travers des exemples chiffrés et illustrés, Jacques PERCEBOIS s’est adressé aux vingt auditeurs de la 29ème Session Méditerranéenne des Hautes Etudes Stratégiques et aux adhérents de l’Institut FMES.

Les éléments de crises internationales liés à l’accès aux énergies sont nombreux à l’orée de ce siècle. Dans la continuité du précédent, l’accès au pétrole et au gaz reste un facteur de tensions au Proche-Orient. A contrario, le pétrole saoudien n’aura plus la même importance dans l’équation énergétique des Etats-Unis. L’approvisionnement en gaz de l’Europe est en revanche au cœur des tensions entre Russie et Etats-Unis. L’énergie nucléaire est par ailleurs une source de friction entre Européens et de tensions avec l’Iran. Enfin, l’Europe comme l’Afrique doivent être vigilants à l’égard des investissements chinois dans leurs infrastructures énergétiques.

Le vice-amiral d’escadre (2) et directeur des opérations de l’Institut FMES, Pascal AUSSEUR introduisant la présentation de Jacques PERCEBOIS.
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  • L’énergie comme fondement des conflits

Première caractéristique, l’énergie est une arme. L’Histoire est jalonnée d’exemples illustrant le lien de causalité entre énergies et conflits pour tenter de se les approprier. Derrière les fondements politique, culturel, religieux ou idéologique d’une guerre, le spectateur avisé trouvera souvent un enjeu de contrôle énergétique.

Pétrole et gaz sont invariablement des sources de tensions et de crises politiques au Moyen-Orient. Au retour de la conférence de Yalta en février 1945, le président ROOSEVELT fait une halte en Arabie Saoudite afin de sceller avec le roi Ibn Séoud le pacte énergétique du Quincy, qui a lié jusqu’à ce jour les Etats-Unis d’Amérique au pétrole du royaume wahhabiste.

La guerre du Kippour de 1973 et la première guerre du Golfe en 1990 ont le pétrole pour arrière pensée. L’obsession du président TRUMP à l’égard de l’Iran chiite trouve d’abord sa cause dans la compétition avec le royaume saoudien sunnite pour l’exportation de l’or noir.

L’approvisionnement du gaz de Russie vers l’Europe génère inquiétudes et débats au sein d’une Union européenne qui recherche systématiquement une diversification de ses sources d’approvisionnement.

Les enjeux de l’exploitation du gaz du Levant en Méditerranée orientale suscitent tensions et convoitises et font l’objet de l’étude de la 29ème session de la FMES.

Enfin, la maîtrise de l’énergie nucléaire est stratégique et constitue un enjeu majeur de souveraineté pour de nombreux états.

  • Les tendances de fond du siècle à venir.

Seconde caractéristique, les évolutions dans l’usage des énergies comportent de très fortes inerties, en raison des équipements et des infrastructures qu’elles imposent pour leur exploitation. Certaines tendances se dessinent néanmoins pour le siècle à venir.

A l’horizon de 2035-2040, nous devrions ainsi assister à l’explosion de la consommation de l’Inde et de la Chine, dans une moindre mesure de l’Afrique. Cette explosion est lourde de menaces au plan environnemental, avec une augmentation exponentielle des rejets de CO2 par ces pays ou continent.

L’Europe, et dans une moindre mesure, les Etats-Unis comme le Japon, devraient entrer dans une ère de sobriété relative au plan énergétique.

Sans être grand clerc, le baril pourrait se stabiliser autour de 70 à 80 dollars.

Les Etats-Unis deviendront vraisemblablement indépendants du Moyen-Orient sur le plan pétrolier. Ils sont d’ores et déjà quasi auto-suffisants, grâce au pétrole non conventionnel. Cette « indépendance » énergétique pourrait dès lors conduire à un nouvel isolement diplomatique des Etats-Unis, à l’exception de tout ce qui aura trait à Israël et sa protection.

A contrario, Chine et Inde vont devenir de gros importateurs en pétrole.

  • L’énergie, source de synergies économiques

Source de tensions, l’énergie peut également être à l’origine de coopérations économiques en contradiction avec les postures diplomatiques. La coopération énergétique n’est pas nécessairement en phase avec la coopération politique.

La relation énergétique liant l’Iran et l’Irak est un bon exemple.

Autre exemple, l’Iran pourrait être un compétiteur sérieux pour l’approvisonnement de gaz de l’Union européenne.

Un projet de gazoduc relierait également le Qatar (qui vient de quitter l’OPEP) à la Turquie. Il passerait pourtant par l’Arabie Saoudite.

Enfin, malgré les déclarations hostiles de part et d’autre du continent eurasiatique, la Russie reste le premier partenaire en gaz, charbon et pétrole de l’UE qui importe 53% de son énergie.

 

  • Panorama des énergies.

Le charbon, cause majeure du réchauffement climatique, est moins stratégique que le pétrole, dans la mesure où sa distribution est plus uniforme sur la planète. Il a été détrôné aux Etats-Unis par le gaz. On assiste au processus inverse en Europe où le charbon russe pourrait détrôner le gaz. Les réserves américaines, pays continent béni des dieux au plan énergétique, sont énormes. L’évaluation de celles de la Chine est en revanche incertaine. Ainsi, pour des raisons économiques, les émissions de CO2 ont diminué aux USA.

En matière de production gazière, on assiste à une guerre des gazoducs. L’objectif des Russes est de contourner l’Ukraine. Ainsi, le gazoduc Northstream approvionnant l’Europe est sur le point d’être doublé. Le projet Turkstream, inauguré par les présidents POUTINE et ERDOGAN, vise à irriguer les pays de l’est de l’Europe. Enfin, les pays avoisinants la mer Caspienne s’en arrachent les ressources gazières en multipliant les pipelines. La Chine cherche à obtenir sa part du gateau, au détriment de l’Europe notamment, en développant ses projets vers l’est asiatique.

Dans le domaine nucléaire, la puissance installée est stable, avec 58 réacteurs en construction (notamment à Abu Dhabi, en Iran, en Arabie Saoudite ou en Egypte) dont 18 en Chine pour elle seule. A cet égard, les réacteurs de taille réduite (SMR pour small regular reactor) présentent d’intéressantes perspectives. L’Iran, très dépendant du gaz, souhaite se diversifier avec le nucléaire. L’UE est le principal producteur d’énergie nucléaire. L’EPR de troisième génération devra céder la place à la quatrième génération des surgénérateurs de type Superphénix.

Les principales réserves d’uranium se trouvent en Australie, Afrique du Sud, Brésil et au Kazakhstan, premier fournisseur de la France. Australie et Brésil sont des partenaires stratégiques de la France, notamment en matière de coopération militaire.

  • Le péril du dumping chinois sur l’électricité, énergie décarbonée

Au-delà des sources énergétiques, les infrastrutures et technologies afférentes sont des enjeux majeurs.

Les Chinois, conscients de cet enjeu, ont massivement investi dans les technologies du solaire. Pratiquant ici comme ailleurs un dumping agressif, ils ont réduit à néant les industries européennes dans le domaine photovoltaïque.

 

La Chine porte désormais ses efforts dans cette même logique de compétition économique sur la production européenne de batteries et les infrastructures électriques du Vieux Continent. Elle a ainsi pris le contrôle du réseau portugais et lorgne désormais sur les pays de l’est européen. Il convient pour les Européens d’être vigilants ; en amont des réseaux électriques se trouvent notamment la technologie nucléaire et en aval, le numérique, enjeu des rivalités technologiques du futur.

L’électricité est une énergie décarbonée permettant à la Chine, loin des préoccupations environnementales de réduction des émissions de CO2, de faire face à une pollution de plus en plus préoccupante.

L’électricité est au cœur des stratégies technologiques de ce siècle et du projet mondial chinois. Elle est le vecteur des applications numériques.

En France, l’électricité est totalement décarbonée. Elle a connu une hausse d’imposition de 500% ces dernières années, permettant la subvention des énergies renouvelables, actuellement non rentables par rapport aux autres sources d’énergie.

Derrière cette énergie et ses équipements se trouvent les métaux et terres rares, dont le lithium, essentiel pour la fabrication des batteries. Les Chinois en contrôlent actuellement une grande partie des ressources connues.

Il est aujourd’hui nécessaire que l’Europe se dote d’une politique commune en ce domaine, face à la menace chinoise de sa « route de la soie électrique ». Le manque de vigilance de la part de l’Europe est inquiétant face aux menaces de dumping industriel et de dépendance à l’égard des Chinois.