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La crise du Covid-19 : un “ensauvagement” du monde ? – par William Leday

Avec la crise systémique provoquée par la pandémie mondiale, l’ordre international est plus désordonné voire anarchique que jamais. La crise du Covid-19 signe-t-elle la fin du multilatéralisme, du libre-échange ou encore de l’Union Européenne ? Est-on à l’aube d’un nouvel ordre mondial ? William Leday, diplômé de la 29ème Session Méditerranéenne des Hautes Etudes Stratégiques de l’institut FMES et enseignant en relations internationales à Sciences Po, nous livre son analyse.

 

Alors que plus de la moitié de l’humanité se trouve confinée, les Etats poursuivent leur compétition stratégique sur une scène internationale tourmentée. Sur celle-ci, la liste des victimes est longue, on y recense : le multilatéralisme, son pendant institutionnel qu’est l’ONU, le libre-échange et l’Union européenne dont le projet pourrait faire naufrage. En ce sens, le Covid-19 est bien plus qu’une crise sanitaire, elle provoque à l’échelle internationale, comme sur le plan sociétal, une crise existentielle, et l’on assiste à une accélération aussi rapide que brusque des tendances lourdes travaillant en profondeur les relations internationales. Si on ne prend garde, le jour d’après se caratérisera à court terme, pour paraphraser Thérèse Delpech, par un ensauvagement des rapports entre les Etats qui ne sera pas sans rappeler les années 30. Ces dernières avaient vu non seulement l’échec de la Société des Nations, mais aussi la fin d’un monde – celui que Stefan Zweig a magnifiquement raconté dans son essai autobiographique posthume, Le monde d’hier. Dans le monde de demain, la scène internationale ressemblera plus que jamais à un champ de bataille où s’exacerbera un affrontement dont l’enjeu est, ni plus ni moins, la capacité à lire et dire le monde.

Une désagrégation du système international.

De simple crise sanitaire, le covid-19 s’est mué, sur la scène internationale, en crise existentielle qui accélère au grand jour les changements en cours. Pour le plus grand bonheur des néo-réalistes et des partisans du hard power, nombreux aux responsabilités, cette scène tend à devenir plus hobbesienne et c’est sur le cadavre embaumé du multilatéralisme que ce regain de réalisme (re)fait son lit.

Ainsi, comme de nombreux observateurs le commentent depuis un mois, la crise du multilatéralisme connait un degré de gravité inédit. Cette crise peut être illustrée tant par la faillite morale que connait l’OMS que l’incapacité de l’ONU à émettre la moindre résolution sur un domaine qui avait fait l’unanimité au moment de la crise des virus Ebola, du SRAS ou du H1N1. Cette faillite du multilatéralisme se double de celle de la diplomatie des conférences, puisque le G7 dont la présidence incombe à Donald Trump, lequel a proposé sa préparation au président Macron, ne se réunira pas avant cet été. Sur ce même plan, l’initiative du président français visant à organiser un sommet du P5 (le P5 désignant les cinq puissances de l’ONU) ne rencontre pas plus d’échos. Ce projet sommet de la dernière chance pour sauver la face d’un multilatéralisme aux abois suscitera la réprobation de tout ce que le monde compte de puissances candidates à un siège de membre permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, à savoir l’Allemagne, le Japon, l’Inde, … Il y a donc loin de la coupe aux lèvres. Ces convulsions démontrent que la gouvernance mondiale héritée de la fin de Guerre froide a vécu.

En se jouant des cadres multilatéraux, là où la crise aurait dû les mettre en scène, les nations retournent à une forme d’état de nature où la prédation prend le pas sur le droit. En témoigne leur attitude sur le tarmac des aéroports chinois où s’est exercé très concrètement le primat des intérêts nationaux quand il s’est agit de se procurer des masques, parfois au mépris de contrats dument signés.

Comme l’analyse l’économiste Daniel Cohen, l’autre victime de cette crise pandémique est le libre-échange qui ne jouera plus de rôle moteur des relations internationales, et encore moins celui de vecteur de changements qu’il a été ces deux dernières décennies. On n’en mesure pas encore les conséquences si ce n’est qu’il favorise un retour de l’Etat, voire engendrerait un début de démondialisation.

Un monde plus géopolitique et un retour des idéologies ?

Parfois, les intérêts nationaux se conjuguent avec une idéologie et de cette union germent souvent mensonges et scandales : la Chine de Xi Xinping en est emblématique. La complicité de l’OMS avec Pékin sur cette crise démontre, si besoin était, l’investissement et l’activisme de la Chine dans les enceintes multilatérales et la nécessité de revisiter les modes de gouvernance internationales, mais c’est une autre histoire sur laquelle nous ne nous appesantirons pas.

Cette désagrégation de la dimension institutionnelle et économique à l’échelle internationale – ou comme diraient les marxistes, de l’infrastructure – est la traduction d’une intensification de l’affrontement idéologique que se livrent régimes autoritaires et démocraties libérales, entre la Chine et les Etats-Unis. Ce qui se joue chez les premiers est le leadership face à des sociétés démocratiques rongées par l’illibéralisme, phénomène de double affaiblissement de l’Etat de droit et des libertés publiques. Ce rapport de force se décline sur plusieurs plans. Il y a l’offensive de communication de Pékin sur le fondement d’un narratif en partie mensonger : sur l’origine du virus, sur la gestion de la crise au Wuhan, sur le nombre de morts, sur l’exemplarité des autorités chinoises …. Au-delà, et plus spécifiquement sur le plan idéologique, cette offensive chinoise vise à remettre en cause le modèle de société prédominant jusque-là, à savoir celui des démocraties libérales. Elle vise non seulement à ravir le leadership aux Etats-Unis qui a relevé le gant d’un point de vue géostratégique, mais également à une Europe affaiblie de l’intérieur par les divisions, l’absence de solidarité et de coordination entre Etats-membres et les régimes populistes.

Cet affrontement est également de nature géopolitique dans la mesure où il se décline à travers un rapport de force militaire (démonstration de force de part et d’autres à travers des manœuvres en Mer de Chine par exemple), politique avec le jeu des alliances (la Chine peut s’appuyer sur la Russie) et de l’ordre des représentations, puisqu’au-delà la compétition stratégique, on sent bien que la question du modèle de société est cœur.

Toute proportion gardée, cette phase n’est pas sans rappeler la rivalité qui avait prévalue, à la fin du Vème avant notre ère, dans la Grèce classique, entre les régimes oligarchiques (soutenus par Sparte et la ligue du Péloponnèse) et régimes démocratiques dont la cité d’Athènes était le modèle et où les démagogues avaient alors précédé les oligarques. Il s’ensuivit après une longue période de stagnation, un triomphe assez net et définitif des oligarques, puis la domination romaine… si l’histoire ne se répète pas, elle instruit, et la période actuelle est bien l’affrontement entre deux représentations du monde et du modèle de société qui doit présider à la destinée collective des humains.

L’illibéralisme qui travaille aujourd’hui les sociétés occidentales et dont la Chine, la Russie sont les plus puissants vecteurs, se déploie aujourd’hui sur le terrain du numérique et la question des applications visant à quadriller la population en est emblématique. Cette bataille est d’ores et déjà perdue pour les tenants des libertés publiques. L’individu face à un danger mortel ira là où la sécurité se trouve, dusse-il sacrifier ses libertés publiques, largement entamées avec l’intégration de l’état d’urgence dans le droit comme en France en 2018, ou comme le Patriot act aux Etats-Unis, consécutifs au terrorisme internationalisé qui a ensanglanté ces deux dernières décennies. Dès lors, le débat ne se situe plus dans le pour ou contre, mais sur le comment, comment disposer de garde-fous, et garantir ainsi la protection et l’anonymat des données ? Dans la lignée des RGPD, cette bataille peut et doit être menée à l’échelle du continent européen et au-delà, car cette question est liée au modèle de société que nous voulons faire prévaloir et la sauvegarder des libertés.

Le monde devient donc plus hobbesien, ce alors que cette crise nécessite au mieux une réponse intégrée ou coordonnée à l’échelle planétaire, au pire, une étroite coordination entre les Etats. Face à la crise sanitaire, la faiblesse est donc aujourd’hui double puisque l’inefficacité des Etats fait échos à l’absence de réponse internationale.

Bon nombre d’observateurs assument un parallèle avec la crise financière de 2008 qui n’a débouché que sur des changements mineurs. Les lendemains des deux guerres mondiales sont des points comparaison plus pertinents, car c’est l’échelle des valeurs et l’équilibre des puissances qui se trouvent aujourd’hui en jeu. Or si les lendemains de la Grande guerre ont été riches de désillusions, ceux de la Seconde guerre mondiale démontrent qu’il est possible de concrétiser et d’assumer un changement de paradigme, et de mettre en place des changements structurels. Au niveau des nations, cela c’était traduit par une généralisation de l’Etat providence, et au plan international, par la mise en place du système onusien et des institutions de Bretton Woods. La conjugaison de l’enjeu climatique qui est le nôtre, le séisme que représente cette crise pandémique, lourde de conséquences que nous ne mesurons ni ne maîtrisons encore, conjugué aux défis que nous imposent les inégalités sociales, un système économique qu’il faut réviser en profondeur peuvent faire office de catharsis à l’échelle de la planète.

L’écosystème devra s’adapter demain… La dynamique de l’économie de défense en Région ouvre la voie – par le GCA (2s) Patrick Lefebvre

Par le général de corps aérien (2s) Patrick Lefebvre, directeur du centre méditerranéen d’études stratégiques de l’institut FMES

Personne n’avait prédit une crise mondiale d’origine exclusivement sanitaire ! Les ravages que la maladie avait propagé en Europe au début du 20ème siècle ne sont en effet plus dans la mémoire collective. Un événement d’une telle ampleur n’était donc plus envisagé malgré le signal donné par l’épisode du H1N1 entre 2009 et 2010.  Sans doute avions-nous sous-estimé les effets démultiplicateurs de la mondialisation. Paradoxe de cette mondialisation, où bien que l’information circule en temps réel, les effets produits à distance ne semblent pas pouvoir nous affecter avec la même ampleur et avec un temps de réponse au moins égal. Pourtant, une forme de fulgurance est bien présente. C’est sans doute ce qui explique la posture différenciée des États face à cette crise ; du temps perdu pour prendre collectivement conscience des enjeux. Personne n’avait prédit une telle situation à l’exception peut-être de certaines personnalités consacrant un peu de leur temps à la réflexion. Ainsi, Bill Gates en 2015 avait abordé ce thème au cours d’une mini-conférence[1] en annonçant que les sociétés n’étaient pas prêtes à faire face à ces risques pandémiques. Une nouvelle surprise stratégique donc que ce COVID 19 dont il ne faudra pas sous-estimer les conséquences sur le moyen et long terme. Mais il faut aussi prendre garde à ne pas exclusivement centrer les risques sur le cas sanitaire qui ne sera que ponctuel à l’échelle du temps. D’autres ruptures peuvent naître de ce désordre mondial dont les signaux sont aujourd’hui multiples. Des signaux économiques, sociétaux, environnementaux, des signaux culturels et plus globalement de civilisation aussi car ses différentes formes semblent s’opposer davantage désormais. Ces oppositions ou ces déséquilibres sont apparents entre le Nord et le Sud, entre l’Ouest et l’Est pour ne pas dire qu’ils se sont généralisés. Pourtant, l’impression est donnée de ne pas vouloir les voir. L’économie, centre d’intérêts des puissances, est tout aussi vulnérable. Et nous ne méprenons pas, une crise économique quelle que soit sa forme induirait des effets redoutables sur d’innombrables secteurs. Les enjeux de cette pandémie sont donc très importants et il importera de se relever très vite pour ne pas emballer ces déséquilibres, notamment au plan économique.  La réflexion d’ordre stratégique doit donc bien être pluridisciplinaire et les laboratoires d’idées doivent s’inscrire dans cette discipline.

En première analyse, deux éléments saillants pourraient être retenus au titre des futures « Lessons Learned ». Le premier est celui de la résilience. Cette capacité doit être comprise comme celle permettant d’endurer une crise et d’en supporter les épreuves tout en se projetant pour mieux rebondir. Une voie possible pour consolider cette capacité peut être celle de la diversification des sources d’approvisionnement nécessaires à la production du tissu industriel. Ce peut être la redondance aussi. Cette résilience doit également s’appuyer sur un réseau logistique suffisamment robuste pour garantir une continuité de service. Elle ne s’improvise pas et nécessite en amont d’y être préparée. Le second est celui de l’autonomie. Dans un monde globalisé, les interdépendances souvent bénéfiques dans le cours normal des choses, peuvent avoir des effets dévastateurs lorsqu’elles disparaissent de façon circonstancielle. L’autonomie est donc le garant absolu du maintien de sa capacité à produire. Elle est inévitablement associée à des coûts dont la maîtrise, bien que nécessaire, ne doit pas compromettre la production. Il s’agit notamment de prioriser les sources vitales d’approvisionnement. Elles concernent évidemment les composants indispensables à certains équipements de défense ou de sécurité mais aussi ceux garantissant toute forme de sécurité sanitaire ou alimentaire. Il est indispensable aussi de conserver les savoir-faire et de connaître précisément le temps nécessaire au rétablissement de certaines chaînes de production lorsque ce rétablissement est possible.  Là aussi, la capacité d’autonomie ne s’improvise pas et toute comparaison avec l’autonomie stratégique abordée dans les domaines de la défense ou de la sécurité ne serait pas fortuite. Là aussi, l’élaboration de plans de sauvegarde, de protection active et passive ainsi que des plans de continuité de l’action des entreprises est une voie à explorer pour mieux réagir face à un large éventail d’événements. Les conséquences de cette crise sanitaire soulèveront donc des questions fondamentales obligeant à repenser les processus dont la forme était essentiellement liée aux économies qu’ils généraient. Il faudra résolument élaborer des plans stratégiques dont la vocation sera in fine de garantir la sécurité dans sa dimension globale.

Donc oui, un changement profond va s’installer dans un monde globalisé où il faudra redéfinir de nouveaux contours. Oui, il faut se préparer dès maintenant à d’autres ruptures parce qu’à l’instar d’un cyclone qui s’alimente dans les eaux chaudes océaniques où nous contribuons, par le réchauffement climatique, à les maintenir à une température suffisante, nous agissons aussi artificiellement sur les paramètres qui accélèrent et alimentent les risques pouvant peser sur nos sociétés. Attention donc à ne pas jouer aux apprentis sorciers ! Alors, d’une manière presque simpliste, il faut réfléchir avant d’agir. Se redonner du temps car d’innombrables questions sont devant nous. Celles de l’environnement, celles du vivre ensemble dans un monde devenu multipolaire et où les sociétés s’archipélisent, celles de l’éthique prise sous son acception la plus large et concernant tous les grands sujets humains, celles d’une économie responsable et mieux équilibrée à l’échelle du monde, celles des sciences et techniques permettant aux hommes d’en garder le contrôle et de mieux vivre. C’est le sens de l’action des laboratoires d’idées dont les points d’application sont désormais multiples.

Au vu de ces quelques remarques préliminaires, une approche novatrice de l’appui à l’économie de défense en Région répond pour partie à ces questions de résilience et d’autonomie d’un écosystème industriel indispensable à l’autonomie globale de la Nation. Il s’agit par ailleurs non seulement d’un appui mais d’un élan donné au développement de cette économie en garantissant un environnement sûre confortant ainsi l’attractivité de nos territoires.

Le premier élément clé structurant l’ensemble des actions en appui à l’économie de défense est celui de la cartographie complète de notre écosystème. Bien exploitée, elle ne contrevient pas aux objectifs propres de chaque entreprise ou des organismes publics ou privés qui les accompagnent. En dehors du fait qu’elle fournit un aperçu réaliste et à jour de l’activité des entreprises, elle peut surtout servir judicieusement à apprécier les capacités critiques qu’il faut préserver et celles s’inscrivant dans la perspective de développement de l’écosystème régional voire national. Sur ce point, concédons que cela peut utilement contribuer à notre autonomie de production et donc d’indépendance qui semble cruellement faire défaut en matière d’approvisionnement aujourd’hui. De fait, elle constitue un outil extraordinairement précieux permettant d’accompagner au mieux les structures relevant de la base industrielle de technologie et de défense. C’est un outil au service des pôles de compétitivité et des structures régionales directement impliquées dans l’appui à l’économie compte tenu de la mise en œuvre de la loi portant sur la nouvelle organisation territoriale de la République plus connue sous le nom de loi NOTRe. Cette loi confirme bien la place centrale de la Région dans les mesures prises pour élaborer un schéma régional de développement économique, d’innovation et d’internationalisation. L’institut FMES, compte tenu de son originalité en qualité de centre ressources de la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur qui l’exclut de toute forme de conflit d’intérêt, est un levier efficace dans la mise en œuvre de cette cartographie qui intègre par ailleurs les entreprises produisant des technologies duales. Cette cartographie étendue à moyen terme à la zone euro-méditerranéenne contribuera à mieux identifier les pistes de coopération industrielle européenne ainsi que celles ouvrant des perspectives de marché à l’exportation.

S’agissant des technologies duales, il apparaît ici qu’elles sont souvent à la croisée des chemins pour ce qui concerne leur champ d’applications. Ainsi, pour la protection de l’environnement il serait absurde d’établir des frontières entre le monde civil et le monde de la défense. De fait, l’innovation et les technologies duales seront mises à profit pour proposer des pistes visant à mieux protéger l’environnement par l’emploi de multiples moyens. Cela impose d’innover en matière de mobilité notamment sur des emprises de défense où les mouvements terrestres sont considérables. Cette étude n’a évidemment de sens que si elle conduite en coordination avec les organismes du territoire impliqués dans l’émergence de nouveaux moyens de transport. En la matière, c’est la cohérence globale de l’action régionale qui prévaut. L’institut FMES en sera l’un des défenseurs au bénéfice du plus grand nombre.

A partir de la cartographie étendue à la zone euro-méditerranéenne dans un premier temps puis élargie pour couvrir une zone géographique de plus en plus large, il était naturel d’accompagner cette démarche par de multiples rendez-vous visant à soutenir l’activité des PME de la BITD à l’export. Ces rendez-vous se multiplieront et l’institut FMES au regard de son expertise dans les domaines de la défense et de la sécurité favorisera toutes les rencontres où le potentiel de l’écosystème de défense sera mis en avant.

Plus généralement, cette vision précise de l’écosystème régional conduit à mieux structurer les offres de service vers le tissu économique, qu’il soit industriel ou non. Au-delà de la présence des grands groupes, cet écosystème compte entre 200 et 300 PME et ETI identifiées dans la BITD et plus de 2000 PME de sous-traitance, plaçant ainsi la région Provence-Alpes-Côte d’Azur au deuxième rang après la région Ile de France en termes d’activités liées à la défense. C’est aussi une région très bien placée en termes de capacités d’innovation technologique. Cela conduit à disposer de très nombreux centres d’essai où sont réalisées des expérimentations de technologies nouvelles dont certaines sont duales avec de nombreuses applications civiles. Cette richesse est à mettre en perspective de la nécessaire cohérence des actions à mettre en œuvre pour venir en appui de cet écosystème.  A cet égard, les synergies et la structuration de cet appui sera déterminante au lendemain d’une crise aux conséquences économiques sans doute encore sous-évaluées.

La cartographie y participe, les acteurs économiques en charge de l’accompagnement des entreprises se trouvant mieux armés pour proposer des prestations adaptées aux besoins des entreprises et pouvant accroître de fait leur aptitude à mieux encourager le développement d’acteurs industriels mieux positionnés sur le marché. Il s’agit bien ici, en s’appuyant sur cet outil cartographique, d’établir un « parcours défense » qui permettra d’accroître les moyens d’entreprises dont le potentiel ouvre d’indéniables perspectives. C’est aussi un parcours dans lequel, les sources de financement d’origine européenne seront recherchées. Cette dynamique régionale est donc un facteur consolidant la robustesse des entreprises régionales offrant pour certaines d’entre elles une dimension européenne. Ici aussi, l’autonomie industrielle devra s’appuyer sur une cohérence des actions menées à l’échelle européenne ; c’est une manière efficace et pragmatique de relancer une dynamique industrielle où l’Europe pourrait, si elle s’en donne les moyens, réindustrialiser des filières et renforcer des branches d’activité délaissées parce que la production faite à l’extérieur était jugée plus rentable. Ce sujet d’interdépendance est terriblement d’actualité dans le contexte de la crise sanitaire que nous traversons. Les absences d’approvisionnement de certains groupes industriels vont inévitablement induire une hystérésis dans la reprise des cycles de production. Le jour d’après verra donc une reprise économique avec une inévitable inertie induisant des coûts supplémentaires se surajoutant aux coûts de cette crise sanitaire. Le parcours défense devrait favoriser cette reprise en optimisant le soutien aux entreprises

A l’évidence, l’écosystème régional est devenu plus vulnérable face au pillage ou à l’agression des systèmes d’information. La digitalisation des processus et leur numérisation expose davantage le monde économique, en particulier les TPE et les PME technologiques. Il semblerait d’ailleurs que les cyberattaques capitalisent sur le coronavirus. L’organisation mondiale de la santé prévient d’ailleurs sur ses risques constatant une hausse des pratiques frauduleuses.  C’est donc bien le premier risque pour l’écosystème de défense et dual dont l’intégrité est rendue plus fragile. Les attaques se multiplient et, sans jouer les Cassandre, des attaques massives pourraient paralyser certaines activités vitales. Les conséquences seraient à l’évidence stratégiques. Si le réseau d’acteurs existants est particulièrement mobilisé pour lutter contre ces menaces, il est sans doute insuffisamment organisé et probablement trop dispersé. A l’échelle nationale, l’agence nationale de sécurité des systèmes d’information a considérablement développé ses capacités. Elle ne peut cependant répondre à toutes les sollicitations. Elle a besoin de relai sur le territoire et doit pouvoir s’appuyer sur des organismes publics ou privés pour créer un réseau de confiance qui saura animer efficacement les opérateurs en charge de sécuriser et de rétablir, le cas échéant, des systèmes d’information neutralisés ou affectés par des attaques cyber. La création prochaine du centre ressource régional cyber (C2RC) porté par l’institut FMES s’inscrit dans cette logique. Ce centre, qui s’appuiera sur l’outil cartographique, deviendra le véritable poumon de l’intelligence économique régional. Il importera de protéger au mieux l’ensemble des acteurs économiques de la BITD et duales et bien sûr tous les autres acteurs économiques le moment venu. Il est entendu que certains acteurs ne relevant pas du périmètre de la BITD présentent une sensibilité de nature équivalente et que d’inévitables dispositions doivent être prises pour les protéger. Il va là aussi de l’enjeu de notre autonomie. Cette autonomie passe inévitablement par la formation de spécialistes et la sensibilisation de tous ceux qui sont exposés quotidiennement à cette nouvelle menace. Les conséquences « sanitaires » d’une attaque cyber de grande ampleur pourraient être considérables pour un écosystème dépassant très largement celui de la BITD. Il était donc légitime d’adosser à ce centre régional un centre de formation associant les meilleures écoles de notre territoire, notamment l’ISEN-Yncréa dont la vocation digitale en fait la renommée.  Là encore, la protection des entreprises sensibles de la Région Sud les aidera à mieux rebondir après la crise.

Lorsque l’on évoque la vulnérabilité du tissu industriel face à ces menaces, elle est intimement liée à l’emploi massif des outils numériques et à la capacité de gérer un volume considérable de données. Ces données, à elles seules, représentent un enjeu considérable. Elles sont assurément un facteur de souveraineté. Elles doivent donc être protégées à la hauteur de leur valeur stratégique. Une réflexion profonde devra être conduite sur l’identité de ces données au sens de la propriété intellectuelle mais aussi au sens de l’éthique. Beaucoup reste à faire dans ces domaines. Tout un champ du droit reste à bâtir. La « manipulation » de ces données et l’utilisation croissante d’outil telle que l’intelligence artificielle vont considérablement modifier le paysage numérique avec la nécessité de lui associer des frontières évitant de perdre des savoir stratégiques indispensables au fonctionnement d’une économie souveraine. Plus modestement à l’échelle du territoire, il est apparu important d’encourager les universités et leurs écoles d’ingénieurs de développer leurs capacités propres en analyse de données massives. Un premier laboratoire verra bientôt le jour pour se consacrer à la gestion des données maritimes. C’est une première étape qui, ici sur les bords de la Méditerranée, s’imposait pour répondre au besoin d’un écosystème dont les actions maritimes sont nombreuses. Cette étape en appellera d’autres qui seront coordonnées avec tous les organismes impliqués dans l’intelligence artificielle et l’Internet of Things en Région.

Enfin, cette cartographie, véritable socle de l’appui à l’économie de défense en Région, est aussi un outil permettant de cerner plus précisément les besoins des entreprises en ressources humaines. Elle permet en effet de visualiser précisément les métiers indispensables au développement. Elle permet de renforcer certaines filières de formation pour répondre à des besoins aujourd’hui insatisfaits. Elle permet aussi de renforcer les synergies entre les acteurs responsables de formation pour répondre à temps et non pas de façon dispersée à ces besoins. Dans ce domaine humain, où l’excellence est de mise, la formation revêt là aussi une dimension stratégique car elle conditionne l’indépendance de notre tissu industriel. La cible de cet exercice d’optimisation des formations à l’échelle régionale s’inscrit dans des logiques faisant prévaloir la complémentarité, l’économie des moyens, la mutualisation des efforts. Cet exercice vise à rendre nos outils de formation plus réactifs et davantage tournés vers l’avenir avec de vraies visions prospectives.  Le terreau régional est fertile et riche. Mais assurément, la formation est un domaine stratégique qui permet d’accéder à l’autonomie et d’être le moment venu résilient. Elle est aussi le facteur clé pour l’essor d’un écosystème industriel à même de relever les défis à venir. Enfin, elle concentre cette dimension humaine qui réaffirme que « la vraie grandeur d’un métier, ce sont les relations humaines [2]».

[1] https://www.youtube.com/watch?time_continue=3&v=6Af6b_wyiwI&feature=emb_title

[2] Antoine de Saint-Exupéry