OTAN

Perspectives navales : La Mer noire, une future mer fermée russe ? – par Arnaud Peyronnet

 

La « libération » fin novembre 2019 de trois unités navales ukrainiennes par les forces russes, un an après leur arraisonnement en mer d’Azov, semble mettre fin à une suite d’incidents navals1 qui faisaient craindre une escalade de plus grande envergure entre les deux pays. Toutefois, ces tensions de l’année 2019 ont mis en exergue l’ampleur des ambitions navales russes en Mer noire. En effet, depuis 2008 et le conflit en Géorgie mais surtout depuis 2014 et la conquête de la Crimée par la Russie, la Mer noire est redevenue un des épicentres de la géopolitique russe qui renoue avec ses ambitions historiques d’accès « aux mers chaudes ». Dans ce cadre, la Russie a opté pour un net renforcement de ses moyens dans la région, la flotte de la Mer Noire devant également être capable de véritables « bascules d’effort » vers la Méditerranée. En outre, elle cherche à exclure toute présence occidentale dans ses approches et poursuit dans ce but tant un rapprochement avec la Turquie, maître des détroits depuis 1936, qu’un affaiblissement progressif des autres puissances riveraines. La Russie cherche donc à faire de la Mer noire une véritable zone « bastion » mais également un pivot de sa projection de puissance vers la Méditerranée et le MoyenOrient. Dans ce contexte, la Mer noire pourrait-elle devenir à terme une véritable mer fermée sous tutelle russe ?

La Mer noire russe: entre déni d’accès et velléité de projection de puissance….

Une priorité de la stratégie navale russe

Parmi les quatre flottes de la marine russe, la flotte de la mer noire était celle qui était, depuis 1991, dans la situation la plus délicate, en raison d’un manque de financement patent et d’une absence de renouvellement de matériels. La guerre russo-géorgienne de 2008 a renversé cette tendance en faisant prendre conscience à la Russie toute l’importance de cette zone pour lutter contre la perception d’un « encerclement occidental » grandissant…. L’annexion de la Crimée en 2014 était alors une étape supplémentaire essentielle, lui permettant d’avoir un accès illimité à sa flotte de Sébastopol et surtout de militariser cette région pour en faire le cœur de sa stratégie régionale de déni d’accès. Depuis, la Russie a déployé en Crimée des batteries de missiles Bastion-P, des missiles anti aériens S300/S400, d’une chaîne radar renforcée et des bombardiers à long rayon d’action Tu-22M. Cette stratégie a été en outre officialisée en 2017 par la création d’« un groupe combiné des forces armées » en Crimée qui veut assurer un rôle régional de « prévention des conflits et de dissuasion stratégique ».

Un renforcement net de moyens

La flotte russe, essentiellement basée à Sébastopol, en Crimée, comprend environ 21 bâtiments de surface de 1er rang et 7 sous-marins. Cette flotte, auparavant capable uniquement d’opérations littorales en raison de d’unités vieillissantes (25 à 30 ans) a connu un renouvellement important et est devenue une priorité de Moscou : 18 bâtiments modernes (6 frégates, 6 corvettes et 6 sous-marins Kilo 636-3 la plupart dotés de missiles de croisière Kalibr) et deux bâtiments amphibies devraient finir d’y être basés d’ici 2020. Comme ailleurs et conformément à la doctrine russe, elle assure une défense « par couches » : sousmarins et frégates en ligne de défense avancée contre les bâtiments lance-missiles occidentaux, défense côtière via les batteries côtières de missiles anti navires. L’aviation basée à terre joue également un rôle important d’intimidation vis à vis des unités occidentales (passages à basse altitude simulant des tirs). En outre, des transferts d’unités auparavant déployées en mer Caspienne ont été observés en mer d’Azov, via le canal Volga/Don. Enfin, les capacités de construction navale militaire existantes en Crimée devraient être modernisées.

Un point d’appui essentiel pour la Méditerranée et le Moyen-Orient

Une des missions de la Flotte de la Mer Noire, notamment depuis 2013, est de pouvoir se projeter en Méditerranée, afin d’y assurer le commandement opérationnel et logistique des unités russes déployées. Les capacités amphibies russes de la flotte de la Mer Noire ont été ainsi mobilisées pour soutenir les opérations militaires en Syrie, mettant en œuvre un pont logistique maritime baptisé « Syrian Express ». La Russie déploie également depuis septembre 2017 deux sous-marins de type Kilo à Tartous, ceux-ci appartenant organiquement à la flotte de la mer Noire. Depuis 2015 et l’intervention militaire russe en Syrie, la Méditerranée orientale est ainsi le théâtre de nombreuses bascules d’effort de la marine russe, notamment en provenance de Mer noire : démonstrations de puissance via des tirs réguliers de missiles de croisière Kalibr en 2016 et 2017, renforcements ponctuels en fonction de sa perception de la « menace » américaine sur zone.

Une volonté d’affaiblissement des pays de la région

Le lent étranglement maritime de l’Ukraine L’annexion de la Crimée par la Russie en 2014 a fait perdre à l’Ukraine

70 % de ses forces navales. De plus, et suite à cette annexion, la Russie a inauguré en mai 2018 le pont de Kertch, qui relie la Crimée à la Russie tandis que la marine russe a accentué son emprise sur la mer d’Azov en y contrôlant quasiment systématiquement tous les navires de commerce à destination de ports ukrainiens (Marioupol et Berdiansk). Le trafic des ports ukrainiens s’en ressent immanquablement, affaiblissant d’autant l’économie de la façade maritime ukrainienne. Dans ce contexte déjà tendu, Moscou a saisi militairement fin novembre 2018 trois navires ukrainiens transitant en mer d’Azov sous prétexte que ceux-ci n’avaient pas respecté les procédures idoines d’information préalable… La Russie pourrait à terme poursuivre cette stratégie d’étranglement de l’Ukraine en s’appropriant les ressources de la ZEE ukrainienne en Mer noire. Le scénario d’un blocus russe du port d’Odessa, voire même d’un débarquement amphibie russe sur les côtes est du pays est considéré comme particulièrement « plausible » par Kiev en cas de détérioration supplémentaire de la situation politique entre les deux pays. Face à ces présumées velléités russes, les forces navales ukrainiennes sont dans l’impossibilité d’agir malgré un plan ambitieux de remontée en puissance d’ici 2035. Les priorités ukrainiennes se fondent pour le moment logiquement sur le « déni d’accès », via le développement d’un système de surveillance côtier et de batteries de missiles antinavires, couplées à des systèmes lance-roquettes multiples et de mines. De plus, avec des moyens désormais uniquement légers, la marine ukrainienne pourrait utiliser sa trentaine de vedettes rapides en « essaims » afin de protéger ses ports et effectuer des attaques asymétriques contre toute force navale russe la menaçant. Dans ce cadre, les ambitions annoncées de voir des bâtiments ukrainiens assurer un jour, à l’horizon 2030, des missions de police dans la ZEE du pays semblent encore très lointaines.

Vers une marginalisation de l’OTAN ?

L’activisme russe inquiète la Roumanie et la Bulgarie. La pression russe sur la Roumanie s’est ainsi accentuée depuis 2014, des problématiques liées aux limites de ZEE respectives resurgissant depuis l’annexion de la Crimée par la Russie. Or les forces navales roumaines sont vieillissantes (époque soviétique ou achats d’occasion) tandis que les perspectives de modernisation ou de renouvellement de matériels sont systématiquement repoussées pour des raisons budgétaires. Au final, la Roumanie ne dispose que d’unités sous-armées seulement capables de missions de surveillance le long des côtes. Quant à la Bulgarie, si le maintien de forces navales de 1er rang a toujours été une ambition, les difficultés budgétaires l’ont toutefois également conduit à reporter la modernisation de ses unités. En outre, le projet d’achat de nouveaux sous-marins ayant été abandonné en 2011, la Bulgarie a de facto fermé

sa composante sous-marine. Ces deux pays cherchent donc désespérément à réinvestir l’OTAN dans cette région, tant pour pallier leurs propres carences capacitaires que pour maintenir un niveau d’interopérabilité minimum2. L’OTAN a dans ce contexte renforcé ses activités en mer Noire, via une « présence avancée adaptée » et des patrouilles navales plus fréquentes. En 2018, l’activité des groupes maritimes de l’OTAN a ainsi augmenté significativement, avec 120 jours de présence, contre 80 un an plus tôt. Se focalisant sur le renforcement des capacités des pays membres de la zone (Bulgarie et Roumanie), sur l’Ukraine et la Géorgie, les actions de coopération et les séries d’exercices de l’OTAN restent toutefois d’ampleur limitée. Les Etats-Unis réinvestissent aussi ce théâtre avec, depuis le début de l’année 2019, un franchissement des détroits turcs selon un rythme quasi mensuel. Ces franchissements américains sont d’ailleurs étroitement surveillés par la marine russe qui y déploie systématiquement un bâtiment à titre « d’escorte ».

Vers la neutralisation de la Turquie, maître des détroits ?

Depuis la fin du 19ème siècle, l’Empire Ottoman puis la Turquie ont joué, via le contrôle des détroits du Bosphore et des Dardanelles, un rôle de verrou face au désir d’expansion de la Russie vers les mers chaudes. Ce statut, consacré par la géographie, a été juridiquement confirmé en 1936 par la Convention de Montreux3 qui fait de la Turquie le gestionnaire des flux empruntant cette voie stratégique d’accès de l’Europe vers l’Asie. Avec l’effondrement de l’Union soviétique, la Turquie a perdu le monopole du seul Etat riverain de la mer Noire appartenant à l’OTAN et craint désormais de se voir imposer par les Etats-Unis (dans le cadre d’une politique d’endiguement de la Russie) un assouplissement de la convention de Montreux…Cette hypothèse inquiète évidemment la Russie qui ne cesse de vouloir se rapprocher de la Turquie afin que celle-ci conserve son rôle de verrou des détroits et protège ainsi la mer noire de toute influence occidentale. De cette façon, la Russie pourra développer et maintenir son hégémonie en mer noire. De plus et même si elle est toujours membre de l’OTAN, la Turquie cherche à maintenir des liens cordiaux avec la Russie via des escales de bâtiments turcs en Russie et la conduite ponctuelle d’exercices bilatéraux. En effet, et même si la marine turque est toujours la 2ème marine la plus importante en Mer noire, celle-ci se modernise à un rythme moindre que la marine russe et surtout se concentre désormais sur la Méditerranée, laissant le champ libre aux velléités russes.

De fait, les marines « occidentales » peuvent difficilement y faire des démonstrations de puissance massives, laissant le champ libre à la Russie et à la Turquie.

Le caractère éminemment stratégique de la Mer noire conduit la Russie à y renforcer ses moyens et à y développer une stratégie progressive de déni d’accès sous toutes ses formes. En conséquence, le risque d’une transformation de cette région en mer fermée sous tutelle russe semble réel à moyen terme (2030). Pour l’Occident, la meilleure des réactions pourrait se faire par une augmentation continue de sa présence navale, associée à une détermination collective pour le renforcement, tant qualitatif que quantitatif, des moyens des pays alliés riverains de la mer noire.

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1 En juillet 2019, Kiev avait annoncé avoir arraisonné, en rétorsion, un pétrolier russe dans la région d’Odessa. Ce pétrolier aurait en effet participé à l’interdiction du détroit de Kertch et à la saisie de 3 bâtiments ukrainiens en novembre 2018.

2 Dans ce cadre, la marine bulgare a accueilli l’exercice Sea Breeze en 2018 tandis que la Roumanie était l’hôte en 2019 de l’exercice Sea Shield.

3 La convention de Montreux stipule que le tonnage maximal et cumulé des navires de guerre des pays non riverains ne peut dépasser, en mer noire, 30 000 tonnes (ou 45 000 tonnes selon certaines conditions). Ces derniers, en outre, ne peuvent y rester plus de 21 jours.

« Crise de l’OTAN » : Le risque de prendre le symptôme pour le mal… – par Mustapha Benchenane

Un article de Mustapha Benchenane, docteur d’Etat en science politique, conférencier au Collège de l’OTAN et éditorialiste à l’institut FMES.

Les alliés des États-Unis ont tous été décontenancés par les propos du président américain, déclarant que l’OTAN était « obsolète » mais exigeant néanmoins des autres membres une implication financière plus importante. Il estime que s’agissant de la sécurité des pays européens, ceux-ci ont le devoir de la financer. Ce faisant, il a semblé faire peu de cas d’au moins deux aspects de la réalité : d’une part, et depuis toujours, qui paye commande… Si le fardeau financier est mieux réparti, le partage du pouvoir doit aussi être rediscuté… D’autre part, les déclarations de Monsieur Trump peuvent amener les Européens à se poser la question de l’identification de la menace : la menace soviétique n’existe plus et le Pacte de Varsovie a été dissout en 1991. Or, le traité de l’Atlantique Nord, signé à Washington le 4 avril 1949, avait pour raison d’être cette menace soviétique. Dans ce contexte, le traité visait à assurer la « défense collective » de la région concernée – l’Atlantique Nord – en se prêtant « mutuellement assistance ». L’article 5 de ce document édicte : « Les parties conviennent qu’une attaque armée contre l’une ou plusieurs d’entre elles, survenant en Europe ou en Amérique du Nord, sera considérée comme attaque dirigée contre toutes les parties, et en conséquence, elles conviennent que, si une telle attaque se produit, chacune d’elle, dans l’exercice du droit de légitime défense, individuelle ou collective, reconnu par l’article 51 de la Charte des Nations Unies, assistera la partie ou les parties ainsi attaquées en prenant aussitôt, individuellement et d’accord avec les autres parties, telle action qu’elle jugerait nécessaire, y compris l’emploi de la force armée, pour rétablir et assurer la sécurité dans le région de l’Atlantique Nord ». L’entrée en guerre de tous les membres de l’Alliance n’est pas automatique tout en n’étant pas exclue : la décision relative aux modalités d’expression de la solidarité appartient à chacun de ces pays. C’est sans doute en ayant à l’esprit la clause de solidarité que le Président Macron a déclaré en novembre 2019 : « l’OTAN est en état de mort cérébrale », à la suite de la décision de Monsieur Trump de retirer de Syrie les forces spéciales américaines, sans concertation avec la France également présente sur le terrain et sans même en avoir informé Paris.. Le chef de l’État visait aussi la politique de la Turquie – membre de l’OTAN – en Syrie et plus particulièrement l’offensive turque contre les Kurdes de Syrie, lesquels sont des alliés de l’Occident dans la guerre contre l’ « État islamique » au Moyen Orient.

Le mérite de l’OTAN, depuis 1991, a consisté à survivre à la dislocation de l’URSS en s’adaptant et en se transformant tout en s’élargissant : c’est l’alliance militaire la plus considérable de l’histoire des coalitions de cette nature.

 

L’OTAN : UNE DYNAMIQUE D’ADAPTATION ET DE TRANSFORMATION.

L’OTAN a adopté à Rome en novembre 1991 le « premier concept stratégique » : la nouvelle donne imposait l’élaboration d’une « stratégie sans adversaire ». On opte pour un « concept global de sécurité ». Le document mentionne des « risques diffus pour la paix et la sécurité ». On maintient les piliers de la défense et de la sécurité, et on y ajoute la coopération. Autres nouveautés : la gestion des crises, le contrôle des armements et la diversification des missions des forces armées. L’intégration multinationale et la capacité d’intervention opérationnelle sont renforcées.

Cette nouvelle orientation est précisée lors du Conseil atlantique réuni à Bruxelles en décembre 1992. Le Conseil déclare que les Alliés sont « disposés à répondre positivement aux initiatives que pourrait prendre le Secrétaire général des Nations Unies afin que l’Alliance atlantique puisse aider à la mise en œuvre des résolutions du Conseil de sécurité ».. Cela signifie clairement que l’on renonce à la distinction établie depuis 1949 entre ce qui est « zone OTAN » et le « hors zone ».…

Avant même la dislocation de l’Union soviétique, le Conseil atlantique qui s’est tenu à Londres en juillet 1990, a lancé une « politique de liaison » avec l’URSS et les États d’Europe de l’Est. Une nouvelle étape est franchie par l’OTAN lorsqu’elle propose les 10 et 11 janvier 1994, à l’Europe centrale et orientale, le Partenariat Pour la Paix (PPP) ;

Il s’agissait d’une transition vers une adhésion à l’OTAN. Dans cette phase, ces pays étaient invités à participer à des sessions de formation, en même temps qu’ils étaient encouragés à amorcer le processus de « contrôle démocratique sur les forces armées » et la « transparence des budgets militaires »..

L’adhésion de sept de ces pays a été décidée au Sommet de Prague en 2002 (Bulgarie, Estonie, Lituanie, Lettonie, Roumanie, Slovaquie, Slovénie). Elle a pris effet en mars 2004. Ces adhésions avaient été précédées en 1999 par celles de la Hongrie, de la Pologne et de la République Tchèque. L’OTAN est passée de 19 à 26 membres.

Ces adhésions à l’OTAN contrarient profondément Moscou qui les perçoit comme étant des signes d’hostilité à son égard. Cette perception est alimentée par des initiatives américaines comme celle consistant à installer des composantes du bouclier antimissiles, pour commencer, en Pologne et en République Tchèque. Les Américains ont prétendu que ce dispositif avait pour finalité la défiance à l’égard de l’Iran, ce qui n’a pas rassuré V. Poutine.

Les pays de l’Europe centrale et orientale sont convaincus que la Russie représente toujours pour eux une menace. A supposer que cela corresponde à une part de réalité, pour l’essentiel, cette approche se nourrit du traumatisme subi par ces pays et ces peuples durant de nombreuses décennies passées sous le joug du totalitarisme soviétique. Ils font donc preuve d’un attachement profond à l’OTAN, ce qui signifie pour eux États-Unis, seule puissance occidentale disposant de moyens militaires nécessaires pour garantir leur sécurité…Ces tensions seraient, pour certains « experts », le signe d’un retour à la Guerre froide. Mais il s’agit d’autre chose : la Russie estime avoir déjà payé très cher la fin de l’URSS. Elle ne veut plus payer encore et toujours plus et elle est en train de se doter des moyens lui permettant de redevenir une grande puissance. Cela ne passe pas forcément par une réoccupation militaire des pays qu’elle contrôlait et qui sont maintenant membres à part entière de l’Alliance atlantique en dépit des critiques dont cette organisation est la cible surtout de la part du président américain…

Les transformations que l’OTAN a connues depuis 1991 se concrétisent aussi par ses actions militaires depuis cette date alors que, durant toute la Guerre froide, cette organisation militaire n’a pas tiré un seul coup de feu, ce qui marque son efficacité en tant qu’alliance militaire défensive.

 

L’OTAN ACTEUR DANS LA NOUVELLE DONNE INTERNATIONALE

La première action « fondatrice » d’une nouvelle ère s’est déroulée le 28 février 1994, lorsque deux avions F-16 américains ont abattu quatre chasseurs serbes qui survolaient la Bosnie en violation de la résolution 781 adoptée par le Conseil de sécurité de l’ONU le 9 octobre 1992 instituant une zone d’exclusion aérienne. Les interventions militaires de l’OTAN en Bosnie étaient encadrées par le droit international puisqu’il s’agissait d’une coopération ONU-OTAN pour le maintien de la paix. L’OTAN a agi comme « bras armé » de l’ONU, donc au nom de la communauté internationale.

En avril 1994, des avions de l’Alliance atlantique ont attaqué des positions serbes pour protéger la zone de sécurité de Gorazde et apporter un appui aux casques bleus. En revanche, l’OTAN et l’ONU ont été impuissantes lorsque, en mai 1995, les Serbes ont pris en otage quatre cents soldats de la paix. Il en a été de même le 11 juillet 1995, lors de la chute de Srebrenica, les Serbes se livrant au massacre de huit mille civils bosniaques. Mais cette tragédie a provoqué une prise de conscience à l’ONU et au sein de l’OTAN, en faveur d’une intervention plus efficace. L’opération « Deliberate Force » qui a débuté le 30 juin, s’est terminée le 21 septembre et a permis d’aboutir aux accords de Dayton signés le 21 novembre 1995. Il y a eu ensuite le déploiement de l’IFOR, c’est-à-dire de l’OTAN. Les actions de cette nature n’avaient pas été prévues par le traité de Washington du 4 avril 1949. Ce document n’avait envisagé qu’un seul cas d’intervention armée collective, celui défini par l’article 5 du traité.

Le Kosovo a été, en 1999, un autre foyer de tension et cela a provoqué l’intervention de l’OTAN. Plusieurs centaines de milliers de Kosovars ont fui la politique menée par le régime serbe. Le Conseil de sécurité de l’ONU a voté le 23 septembre1998 la résolution 1199 ordonnant un cessez-le-feu immédiat et le retrait des forces serbes du Kosovo. Les Serbes ont refusé d’obtempérer. La situation s’est aggravée quand Belgrade a rejeté le « compromis de Rambouillet » le 25 mars 1999. C’est dans ce contexte que l’OTAN a déclenché l’opération « Allied Force », campagne de frappes aériennes qui durera soixante-dix-huit jours. Cette action militaire ne s’est pas déroulée dans le cadre de l’ONU car les Russes y auraient opposé leur véto. L’OTAN est aussi intervenue en Libye du 19 mars au 31 octobre 2011 après le vote par le Conseil de sécurité de l’ONU des résolutions 1970 et 1973. La première a décrété un embargo sur les armes à destination de Tripoli ainsi que le blocage des avoirs du régime. La seconde a décidé d’établir une zone d’exclusion aérienne et permettait de « prendre toutes les mesures jugées nécessaires pour protéger les populations civiles ». À partir du 31 mars 2011, l’ensemble des opérations a été conduit par l’OTAN dans le cadre de « Unified protector ». Cette intervention de l’OTAN en Libye a fait l’objet de critiques car elle est sortie du cadre tracé par l’ONU dans la mesure où, pour l’ONU, il n’a jamais été question de renverser le régime en place mais seulement de protéger les populations civiles.

L’OTAN s’est adaptée au contexte international en élaborant des grands projets en Méditerranée. C’est ainsi que, en 1994, elle a instauré le « Dialogue méditerranéen de l’OTAN », en direction des pays du sud de la Méditerranée. Ce « Dialogue » est fondé sur quatre principes :

  • « co-appropriation »: l’OTAN ne cherche pas à imposer ses idées ;
  • « non-discrimination » : les propositions sont les mêmes pour tous les partenaires ;
  • « complémentarité » : ce Dialogue n’entre pas en concurrence avec d’autres initiatives européennes ;
  • « progressivité » : renforcement des dimensions politiques et pratiques du Dialogue et adhésions de nouveaux membres.

En 2004, lors du Sommet des chefs d’État des pays membres de l’Alliance à Istanbul, une initiative destinée aux pays du Golfe a été lancée : l’ « Initiative de Coopération d’Istanbul »(ICI)..

Lors de ce Sommet d’Istanbul, les participants se sont engagés à coopérer de façon plus intense dans la lutte contre le terrorisme et les nouvelles menaces, notamment par un meilleur partage des informations ainsi que par le renforcement de l’opération « Active Endeavour », mission maritime de l’Alliance qui contribue à la détection, à la dissuasion et à la protection afin de combattre les activités terroristes en Méditerranée. Une autre priorité est identifiée : la prévention de la prolifération des armes de destruction massive et de leurs vecteurs.
L’attaque du 11 septembre 2001 contre les États-Unis a donc induit un approfondissement de ces initiatives en insistant sur la lutte contre le terrorisme.

C’est ainsi que l’OTAN est intervenue en Afghanistan en application de l’article 5 du traité qui fonde cette organisation.

Au sommet de Reykjavík, en mai 2002, il a été décidé que l’OTAN agira désormais tous azimuts. Le Secrétaire général, Jaap de Hoop Scheffer, a déclaré en janvier 2004 : « La transformation de l’OTAN n’est pas liée à son élargissement, mais à ses nouvelles missions et à sa vocation à exporter la sécurité et la stabilité ». Le général James L. Jones, commandant suprême des forces alliées, est allé dans le même sens : « Il y a pour l’OTAN un désir d’exercer une influence sur le plan mondial et non plus seulement régional ». L’OTAN a créé la « Nato Response Force » (NRF), forte de 25 000 hommes et capable de se déployer en cinq jours. L’Alliance atlantique a envoyé des troupes au Kosovo, la KFOR, composée d’environ 15 000 hommes. L’ONU a été présente, pour sa part, avec la « mission intérimaire des Nations Unies » (MINUK).

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            Quand on considère toutes ces initiatives et toutes ces actions de l’OTAN, il apparaît que jamais cette organisation militaire n’a été aussi entreprenante que depuis la fin de la Guerre froide. Pourquoi serait-elle devenue soudainement « obsolète » ou en « état de mort cérébrale » ?

Au Moyen-Orient, le vrai problème n’est pas l’OTAN mais bien des approches différentes selon les acteurs, chacun agissant pour son propre compte en fonction de l’idée qu’il se fait de ses intérêts. La Turquie, les États-Unis, la France, sont membres de l’Alliance atlantique. Mais ces pays, présents militairement en Syrie, ne le sont pas dans le cadre de l’OTAN.

Les États-Unis, dirigés par Donald Trump, mènent une politique en rupture avec celle qu’ont menés tous ses prédécesseurs. Ces derniers ont toujours considéré que l’OTAN était l’un des instruments de leur politique de puissance.

La Turquie a décidé de redéployer sa politique sur une partie de l’espace « ottoman » et, pour ce faire, elle entend reprendre sa liberté d’action. Ankara est obsédée par la question kurde. Le PKK, parti qui dit agir au nom des Kurdes de Turquie, est considéré par le pouvoir turc et par les États-Unis ainsi que par la plupart des pays occidentaux comme une organisation terroriste. Le parti des Kurdes de Syrie est une excroissance du PKK, donc le gouvernement de Turquie le combat au nom de ses impératifs de sécurité. Or, ce même parti kurde de Syrie est soutenu par Washington et par Paris qui lui livrent des armes et leurs forces spéciales combattent à ses côtés les terroristes de l’État islamique…Dans le même temps, la Turquie, bien que membre de l’OTAN, a décidé de s’équiper du système antimissile russe S400, ce qui est inacceptable pour les Américains.

De cette confusion l’OTAN n’est pas responsable. Ce qui est donc en cause, c’est l’identification d’intérêts stratégiques communs.

Éditorialiste à l’Institut FMES

OTAN et Dialogue méditerranéen sur la question de la prolifération et le trafic illicite des armes

Session plénière de la Conférence sur les ALPC le 8 octobre.
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Les 8 et 9 octobre, au sein de son siège à Bruxelles, l’OTAN a reçu les experts en Armes légères et de petit calibre (ALPC, en anglais SALW Small arms and light weapons) des sept pays du groupe composant le Dialogue méditerranéen. Ce séminaire de deux jours est l’occasion de promouvoir une coopération régionale et bilatérale.

Lancé en 1994 par l’OTAN sur l’idée selon laquelle la sécurité en Europe découle d’une paix et d’une stabilité en Méditerranée, le Dialogue méditerranéen (DM) est un forum politique dont le but est de contribuer à la stabilité régionale en mettant en place une compréhension mutuelle entre les pays membres de l’Alliance atlantique et les partenaires dans le cadre de ce DM. Plus qu’une simple sphère de formation et de coopération, le Dialogue méditerranéen espère représenter un cadre « diplomatico-éducatif » permettant d’approfondir les relations politiques existantes. Cette initiative incarne l’adaptation de l’OTAN à l’environnement sécuritaire externe dans une atmosphère de recrudescence de la menace terroriste.

Processus évolutif en termes de membres et de contenu, le Dialogue méditerranéen intègre d’une part tous les Etats-membres de l’Alliance atlantique et de l’autre des Etats non-membres. En 1995, il comprenait 5 Etats issus de la rive sud de la Méditerranée : Egypte, Israël, Maroc, Mauritanie et Tunisie. En novembre 1995, la Jordanie y adhère et en 2000 c’est au tour de l’Algérie. A l’issue de la chute du régime KADHAFI, des réflexions se sont portées autour d’une potentielle adhésion libyenne. En termes de fonctionnement, le Dialogue se base sur une coopération bilatérale, dite OTAN+1 mais les réunions multilatérales permettent une configuration OTAN+7.

Le séminaire a permis de soulever les problèmes liés à la prolifération des armes légères et leur trafic illicite dans la région méditerranéenne. Au fil des années, l’OTAN a contribué à la destruction de plus de 600 000 armes légères et de petit calibre et de plus de 160 millions de cartouches, selon les informations relayées par Eirini LEMOS-MANIATI, directrice adjointe du Centre pour la maîtrise des armements, le désarmement et la non-prolifération des armes de destruction massive, lors d’une conférence de l’ONU à New York en juin 2018.

Face à l’ampleur du phénomène et dans un contexte marqué par les efforts internationaux, une coopération accrue entre les pays du DM et de l’OTAN a été envisagée mais les moyens octroyés n’ont pas été communiqués.

28° SMHES – A la découverte de l’Union européenne et de l’OTAN

Le séminaire bruxellois de la session 2017-2018 méditerranéenne des hautes études stratégiques, organisé sur le thème « l’Union européenne et l’OTAN », s’est déroulé les 14 et 15 février 2018.

Monté de main de maitre par le Centre des visiteurs, le programme du 14 février 2018 a donné en premier lieu la parole à monsieur Jo Vandercappellen, qui a présenté le rôle et le fonctionnement de la Commission européenne, dans un style vivant et donnant une grande place aux échanges (« que connaissez-vous de la Commission européenne ? »).

Exécutif politique fonctionnant de manière collégiale, la Commission européenne dirigée par Jean-Claude Juncker a la responsabilité de « promouvoir l’intérêt général de l’Union européenne ». L’exposé a permis à une grande majorité des auditeurs de s’initier aux règles issues des divers traités dont le dernier dit « de Lisbonne ». Tous savent désormais identifier les compétences de la Commission, exclusives, partagées ou d’appui, ou se retrouver dans le parcours d’élaboration du droit européen, réellement démocratique et écoutant la voix des citoyens (le Parlement européen), celle des Etats (le Conseil de l’Union européenne) comme celle de l’Union européenne (la Commission européenne).

A la demande de l’Institut FMES, monsieur Jo Vandercappellen a plus particulièrement développé la 6ème priorité de la Commission « Juncker », « le commerce pour tous ». Plus de 30 millions d’emploi, soit un emploi sur sept dans l’Union européenne, dépendent de l’Union européenne, et chaque milliard d’euros réalisé à l’exportation soutient 14 000 emplois dans l’Union européenne. L’accord de partenariat économique entre l’Union européenne et le Japon, dont les dernières discussions ont abouties favorablement le 8 décembre 2017, est un des multiples exemples de l’action de la Commission permettant l’ouverture des marchés publics étrangers aux entreprises de l’Union et la promotion d’une politique durable de l’environnement et du travail.

La matinée s’est prolongée par un exposé complet et très didactique de madame Daria Catalui, responsable de l’information et de la communication au sein de la direction générale de l’informatique (DIGIT). Cette dernière s’est fixée comme objectif de « mener la transformation numérique de la Commission européenne pour qu’elle puisse exercer son rôle plus efficacement en s’appuyant sur les opportunités offertes par les nouvelles technologies ».

Après un déjeuner offert par la Commission au Kafenio, les auditeurs ont eu le plaisir de retrouver madame Isabelle Mignucci, chargé de communication au Centre de Coordination de la Réaction d’Urgence (ERCC), qui avait participé le 14 décembre 2017 au cycle des conférences organisées par l’Institut FMES. Accueillis au cœur de l’ERCC, ils ont eu l’occasion de mesurer concrètement l’action de ce centre et de la DG ECHO au profit de la protection civile et des opérations d’aide humanitaire européennes.

Les auditeurs au Centre de Coordination de la Réaction d’Urgence

Cette journée du 14 février 2018 s’est achevée place du Petit Sablon au siège du secrétariat général de l’Assemblée parlementaire de l’OTAN. Madame Ruxandra Popa, secrétaire générale adjointe, et deux de ses collègues ont animé un débat passionnant portant sur le rôle de cette « organisation interparlementaire consultative » fondée en 1955. Composée de 266 délégués issus des 29 pays de l’Alliance (dont dix-huit parlementaires français), l’Assemblée associe également à ses travaux les parlementaires de pays d’Europe centrale et de l’Est et du pourtour méditerranéen et échange régulièrement avec les « observateurs parlementaires » du Japon, d’Australie, ou de Conseil national palestinien. Alors que des auditeurs s’inquiétaient de l’avenir de l’OTAN, une réponse a été opportunément apportée le même jour et à Bruxelles, où les ministres de la Défense de l’OTAN approuvaient la mise en place d’un commandement de forces interarmées pour l’Atlantique, qui aidera à protéger les voies de communication maritimes entre l’Amérique du Nord et l’Europe.

La journée du 15 février a débuté devant les portes du Parlement européen, malheureusement vide de ses députés en cette semaine de « carnaval ». En parfaite cohérence avec le discours tenu la veille, les auditeurs ont pu réviser leurs connaissances du fonctionnement législatif de l’Union européenne et visiter l’hémicycle que certains pensaient n’exister qu’au « Parlement de Strasbourg ». Constitué de 751 députés élus pour cinq ans et présidé depuis le 17 janvier 2017 par l’Italien Antonio Tajani, le Parlement européen, voix des citoyens de l’Union, dispose du même poids que le Conseil de l’Union et détient un pouvoir d’initiative politique réel.

Le séminaire s’est poursuivi place de Louvain, au siège de la Représentation permanente de la France auprès de l’Union européenne. Monsieur Gaël du Bouëtiez, réserviste citoyen, y a présenté les derniers développements de la Politique de Défense et de Sécurité Commune (PSDC) de l’Union européenne, évoqués dans deux articles publiés sur le site de l’Institut FMES les 14 novembre et 28 décembre 2017. Les objectifs de la PSDC, définis par l’article 42 du Traité sur l’Union européenne, visent, via des missions en dehors de l’Union, à « assurer le maintien de la paix, la prévention des conflits et le renforcement de la sécurité internationale conformément aux principes de la charte des Nations unies ». En complément, le colonel (air) Stéphane Heurteaux a rappelé la stratégie globale de l’Union européenne, présentée en 2016 et qualifié de « chainon manquant » des précédents documents. Un rappel des différentes missions civiles et militaires menées en appui de cette PDSC a permis d’illustrer concrètement la réalité du renouveau de la politique européenne en la matière.

Pour conclure et permettre aux auditeurs de la session 2018-2019 de réfléchir au séminaire des 21 et 22 février 2019 et à l’évolution de l’Union européenne, la mise en garde du Secretary of Defense américain, James N. Mattis, exprimée récemment à Florence Parly, ministre des armées, montre que les Etat-Unis prennent au sérieux cette évolution positive de la PSDC : « Secretary Mattis stressed that a strong Europe is a better security partner, but that the EU defense initiatives should complement, not compete with NATO ».

VA(2S) Alain Christienne, directeur de la stratégie de l’Institut FMES