Maroc

Quelle stratégie navale pour l’Espagne ? – par Jérôme Pellistrandi

Le Royaume d’Espagne a été une grande puissance navale de par son empire colonial du XVème à la fin du XIXème siècle. En 1898, la perte de Cuba et des Philippines a sonné le glas des ambitions maritimes de Madrid jusqu’aux années 1970 où grâce à l’aide américaine, l’Armada a, peu à peu, retrouvé une marine à vocation océanique autour d’un axe stratégique majeur à contrôler : l’axe Baléares–Gibraltar–Canaries, épine dorsale servant à définir les ambitions d’une marine fière de son histoire et de ses traditions, mais aux moyens longtemps réduits.

Avec la constitution progressive d’un groupe aéronaval autour d’un porte-avions[1], Madrid a pu retrouver une place comme acteur de la sécurité entre Atlantique et Méditerranée occidentale. Avec la volonté d’être un acteur global, pourvoyeur de forces maritimes mais aussi fournisseur de moyens avec une construction navale relativement ambitieuse dans un marché concurrentiel. À cela doit se rajouter un tropisme nord-américain très fort dans l’Armada depuis le début des années 1950 où Washington déploya dans l’Espagne franquiste ses avions et ses bateaux dans le cadre du Containment face à l’URSS. Hormis la sous-marinade qui bénéficia de l’apport français[2], l’essentiel des unités – ainsi que la doctrine – est fortement de conception américaine.

La compétition stratégique avec le Maghreb dimensionne également la politique navale de l’Espagne avec une relation ambiguë avec ses voisins du Sud. Entre coopération et concurrence, la mer y est devenue un enjeu dépassant le simple cadre de la sécurité face aux flux migratoires. Le triangle Alger–Rabat–Madrid ajoute donc une complexité dans une zone qui se trouve à la fois frontière, mais aussi avec des échanges économiques majeurs.

Une marine presque complète

Depuis les années 1960, des plans ambitieux se sont succédés pour permettre à l’Armada de retrouver des capacités océaniques qui avaient « sombré » bien avant la Guerre civile (1936-1939). Peu à peu et grâce au soutien américain, la flotte a pu se moderniser et quasiment couvrir tout le spectre des opérations navales classiques.

Dès les années 1950, l’Armada avait théorisé l’axe Baléares–Gibraltar–Canaries comme sa zone d’action prioritaire, répondant ainsi au besoin occidental de sécuriser cette zone de transit majeure. Pour Washington, cela justifiait l’aide matérielle apportée au régime de Franco, tout en sachant bien que Londres veillait également sur le Détroit avec des moyens plus conséquents, dont la chaîne SOSUS de détection sous-marine. Toutefois et au-delà de la fin de la Guerre froide, c’est bien la sécurisation de cette région qui demeure structurante pour Madrid, quitte à connaître quelques frictions avec les Britanniques autour de Gibraltar.

À cela s’est rajouté la montée en puissance de chantiers navals de qualité mais onéreux. Au début des années 2000, le renouvellement des moyens restait cohérent avec un groupe aéronaval conséquent autour du porte-aéronefs Principe de Asturias selon un plan de conception américain adapté localement. La flotte de sous-marins comprenait 8 bâtiments tandis que les frégates F-80 dérivées des Hazard Perry nord-américaines entraient en service. La crise de l’îlot Perejil, en juillet 2002[3], fut en quelque sorte l’acmé de la puissance navale espagnole retrouvée. Le déploiement de quasiment toute la marine, excepté le porte-aéronefs, fut décidé par les autorités madrilènes sans que l’enjeu ne soit réellement d’importance stratégique.

L’absence de soutien politique européen durant cette crise eut plusieurs conséquences. Tout d’abord, l’accentuation du tropisme vers les États-Unis, d’autant plus que le Président du gouvernement José Maria Aznar se sentait idéologiquement proche de George W. Bush et des « néo-conservateurs » américains. Ensuite, le retrait de toute coopération industrielle de grande ampleur avec les Européens et principalement la France autour d’un programme de sous-marins, les Scorpène.

Culturellement, cette crispation a renforcé l’américanisation d’une flotte déjà très influencée par l’US Navy depuis le début des années 1950. Il suffit de voir la base navale de Rota au sud de la péninsule, où se concentre la plus grande partie de la flotte et qui est partagée avec l’US Navy qui y a introduit son American way of life depuis 1953[4]. Le tropisme demeure aujourd’hui, même si l’Armada participe pleinement aux opérations navales de l’OTAN et contribue ponctuellement à celles conduites par l’Union européenne.

Réduction de budget

La crise économique de 2008 a profondément impacté l’Espagne avec des répercussions très lourdes de conséquences pour sa défense. En l’absence d’un fort consensus politique autour de celle-ci de la part d’une opinion publique indifférente aux questions de défense, Madrid a très nettement réduit son effort budgétaire pour ses armées. Réduction des budgets, réduction des effectifs, ralentissement voire arrêt de nombreux programmes… Autant de restrictions qui ont diminué durablement les capacités militaires espagnoles au cours de la précédente décennie. Et la marine, de par le coût unitaire important des plateformes, a subi de plein fouet ces baisses. Ainsi, le plan Altamar de 1990 prévoyait un deuxième porte-aéronefs et la construction de sous-marins nucléaires d’attaque (SNA). Les ambitions alors formulées étaient devenues inatteignables et ont dû être abandonnées.

La vision Armada 2025, présentée en 2012, s’est voulue beaucoup plus réaliste, prenant en compte la réalité budgétaire du pays et le besoin de préserver les capacités industrielles autour de l’entreprise Navantia, celle-ci ayant regroupé les différents chantiers de construction navale en 2005. Pour cela, des montages budgétaires complexes ont été conduits avec le financement par anticipation par le ministère de l’Industrie des programmes nationaux et par une politique agressive d’exportations soutenue en sous-main par l’industrie américaine, fournissant les systèmes d’armes sur des plateformes espagnoles moins coûteuses. C’est ainsi que Navantia a pu exporter ses frégates en Norvège[5] et en Australie[6], ou encore le design de son nouveau porte-aéronefs du type BPE à la Turquie.

Il n’en demeure pas moins que la dernière décennie a été difficile avec le ralentissement des programmes, la réduction des activités et le vieillissement des navires, entraînant un surcoût dans leur maintenance. Sur le plan des opérations, Madrid a veillé cependant à poursuivre ses engagements. Ainsi, depuis 2009, une présence navale quasi permanente est assurée au large du Golfe de Guinée et de l’Afrique de l’Ouest. Les escales à Dakar sont fréquentes avec des exercices conjoints avec la marine sénégalaise. Cependant, le déploiement d’un groupe naval conséquent est très rare car très coûteux, l’Armada préférant participer à des entraînements collectifs.

Une marine face à des choix cornéliens

La sous-marinade et le remplacement du groupe aérien armant le BPE Juan Carlos constituent les deux programmes les plus compliqués pour l’avenir de la marine et aux impacts budgétaires les plus contraignants. Madrid souhaite en effet disposer du spectre le plus complet, considérant que le pays doit faire face à deux marines du Maghreb pouvant poser problème. Le Maroc est à la fois un partenaire essentiel, ne serait-ce qu’avec le transit via Gibraltar, mais aussi un rival potentiel avec la question sensible des présides (Ceuta, Melilla et quelques îlots dont Perejil) situées en terre africaine et régulièrement revendiquées par Rabat. L’Algérie, quant à elle, dispose d’une marine en progression constante avec notamment 6 sous-marins de type Kilo. L’Armada participe à des exercices avec les deux marines – jamais simultanément, bien sûr – pour maintenir de bonnes relations dans une région où la rivalité Alger–Rabat reste une réalité structurante.

Dans les années 1990, la DCN (devenue DCNS puis Naval Group) avait proposé à l’Espagne de participer au programme de sous-marins Scorpène avec un premier succès à l’exportation au Chili (1997), Paris escomptant que Madrid prolonge le partenariat qui avait prévalu avec les S60 Daphné puis les S70 Agosta tout en proposant cette fois-ci un accord industriel permettant aux Espagnols de prendre part à la construction pour une future classe S80. Ce schéma n’a pas fonctionné, Madrid décidant en 2003 de concevoir ce projet en solo et mettant fin par là-même à la coopération autour du Scorpène. Le contrat signé en 2004 prévoyait une première livraison en 2011. Navantia, qui a hérité du chantier, a connu de nombreux déboires quant à la conception et à la construction des S80. En 2013, il a fallu remettre à plat le projet en raison d’un surpoids obligeant à rallonger le sous-marin de 7 mètres. La remise à niveau s’est appuyée sur l’expertise américaine. Les aléas ont donc été nombreux et la mise à l’eau du premier S80 Isaac Peral est programmée pour le printemps 2021 avec une admission au service actif en 2023. Si en 2003, la flotte comprenait encore 8 sous-marins, en 2020, seuls 2 Agosta restent opérationnels avec une prolongation complexe et coûteuse. Le programme S80 n’est donc pas au bout de ses peines et les prospects à l’exportation semblent peu vraisemblables tant que le premier bâtiment n’a pas fait ses preuves. L’excès d’ambition et de confiance exprimé en 2003-2004 avec la rupture avec DCNS aboutit à un projet hors de prix, qui reste encore industriellement risqué.

Il en est de même pour la composante aérienne embarquée aujourd’hui, constituée d’avions Harrier AV 8B. L’Armada avait su développer une aéronavale de qualité même si elle restait limitée quantitativement. Le porte-aéronefs Principe de Asturias qui avait fait la fierté des marins espagnols à la fin du XXème siècle était entré en service en 1988 et devait faire l’objet d’une modernisation. La crise économique et financière de 2008 a eu comme conséquence l’annulation de ce chantier et le retrait du service actif dès 2013 du navire amiral de la flotte espagnole, après à peine 25 ans de navigation et sans véritables engagements opérationnels. 

Ce porte-aéronefs a été remplacé par le BPE Juan Carlos au design très différent et construit selon les normes de la marine marchande. Le BPE peut embarquer jusqu’à 12 Harrier AV 8B et des hélicoptères, ainsi que des troupes à débarquer.

La question du remplacement des AV 8B est devenue un sujet de préoccupation majeure. Ceux-ci pourront aller jusqu’en 2028, mais ils devront être impérativement remplacés à cette époque. L’Armada souhaiterait acquérir des F 35B pour maintenir cette composante. Or, le nombre à envisager reste réduit, avec au maximum une vingtaine d’appareils et donc un coût de possession très élevé pour un micro-parc aéronautique. Par ailleurs, l’Ejercito del Aire est engagée dans le programme des Eurofighter et dans le projet du système de combat aérien du futur (SCAF) pour lequel l’industrie aéronautique espagnole est très demandeuse. De ce fait, les priorités actuelles – en incluant la pandémie – obligeront à faire des choix et le F 35B ne semble pas d’une urgence absolue.

Un autre chantier tourne autour de la future génération de frégates F 110 appelée à remplacer la classe F 100 entrée en service entre 2002 et 2012. Madrid souhaite disposer de 11 frégates de premier rang, sachant que les F 80 arriveront en fin de vie d’ici 2030. D’autres programmes devront également être lancés pour que l’Armada reste sur un modèle cohérent. Il en va ainsi des chasseurs de mines avec 6 bâtiments entrés en service entre 1999 et 2005. Actuellement, il n’y a pas de projet concret sur cette thématique.

Face à l’accroissement des migrants traversant, soit le détroit de Gibraltar pour gagner directement le continent européen, soit les Canaries depuis l’ouest africain, l’Armada souhaiterait augmenter son parc de Bâtiments d’Action Maritime (BAM) au nombre de 6 à ce jour. Les BAM ne sont pas des navires de combat mais participent directement à la surveillance et au contrôle de la ZEE espagnole. Cette dimension prend de plus en plus d’importance et oblige à y consentir des investissements. Récemment, l’accroissement des flux vers les Canaries a nécessité de renforcer les moyens maritimes tout en discutant avec le Maroc pour essayer de réduire ces traversées. Au bilan, l’Armada espagnole est une marine reconnue pour son professionnalisme et ses capacités en haute mer. Son apolitisme historique – les marins naviguant et donc se préoccupant davantage de leurs bateaux que de politique – la préserve d’un certain antimilitarisme militant notamment dans les régions revendiquant un séparatisme comme la Catalogne. La dimension maritime et la solidarité des gens de mer, associées à l’emploi de la marine au profit de la protection des côtes, lui assurent une bonne image de marque. Mais les conséquences de la crise économique de 2008 et les choix industriels hasardeux autour du programme S80 limitent à la fois les marges de manœuvre de la marine et ses ambitions. Le maintien de l’existant et des savoir-faire actuels reste donc la priorité, en espérant que les premiers essais du sous-marin S81 Isaac Peral soient un succès pour que l’Armada puisse enfin regarder vers l’avenir de façon plus sereine. Elle demeure quoi qu’il en soit un partenaire important pour notre Marine nationale.

Général (2°S) Jérôme Pellistrandi

Rédacteur en chef de la Revue Défense Nationale


Flotte en 2020

Flotte de surface

  • 1 Bâtiment de Projection Stratégique  (BPE) Juan Carlos ;
  • 6 frégates F 80 Classe Santa Maria : admis au service actif (ASA) entre 1986 et 1994. Seront prolongées jusqu’en 2030 ;
  • 5 frégates F 100 Classe Alvaro de Bazan : ASA entre 2002 et 2012 ;
  • En projet : 5 frégates F 110 à partir de 2025 (6100 tonnes de déplacement pour 145 m) ;
  • 6 Bâtiments d’Action Maritime (BAM) à partir de 2007 ;
  • 4 Patrouilleurs océaniques Classe Descubierta : ASA 1980-1982, anciennes corvettes reclassées et en fin de vie ;
  • 2 LPD Classe Galicia ; ASA 1998-2000 ;
  • 6 chasseurs de mines classe Segura : ASA 1999-2005, dérivés de la classe britannique Sandown.

Flotte de sous-marins

  • 2 S70 dérivés de la classe Agosta
  • En projet : 4 S80 + S81 à partir de 2023…

Déploiement de l’Armada


[1] Les États-Unis ont transféré un porte-avions léger lancé en 1947 et utilisé par l’Espagne de 1967 à 1989, le Dedalo. Celui-ci fut remplacé par un porte-aéronefs, le Principe de Asturias (1988-2013).

[2] Sous-marins de la classe Daphné (S60) puis Agosta (S70).

[3] Un détachement de soldats marocains prit possession d’un rocher sous souveraineté espagnole à quelques centaines de mètres du rivage du Maroc. Madrid déclencha une opération navale de grande ampleur pour récupérer ce bout de territoire inhabité, déclenchant une grave crise avec Rabat. La médiation américaine permit de faire baisser la tension mais le Président du gouvernement espagnol, José Maria Aznar, eut un fort ressentiment contre l’Union européenne et notamment Paris, fort peu désireux de prendre parti pour un « confetti » aride.

[4] Dans le cadre d’un accord bilatéral conclu en septembre 1953.

[5] 5 frégates de type Nansen dont la Helge Ingstadt qui a fait naufrage le 13 novembre 2018 suite à une collision.

[6] 2 LHD du type BPE et des frégates.

Algérie, Maroc et Sahara occidental : les rivalités des frères ennemis du Maghreb

Camps sahraoui de Tindouf en Algérie
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Assemblée générale des Nations-Unies : le Sahara occidental au cœur des discussions

Le chef du gouvernement marocain, Saâdeddine EL OTHMANI, dans une allocution prononcée lors de la 73ème Assemblée générale de l’Organisation des Nations-Unies mardi 25 septembre 2018, évoque le Sahara occidental. Le considérant comme un « conflit artificiel » qui « nuit à l’intégration maghrébine », EL OTHMANI qui représentait le monarque Mohammed VI à l’ONU, accuse l’Algérie dans le traitement de ce différend1. En rappelant son attachement à l’ONU, capable de trouver « une solution politique, réaliste, pratique et durable », le chef du gouvernement chérifien pointe du doigt l’Algérie, accusée de « continuer d’entretenir ce conflit2 »

« Nous appelons la communauté internationale à inciter l’Algérie à assumer pleinement sa responsabilité en autorisant le Haut-Commissariat des Nations-Unies pour les Réfugiés (HCR) à enregistrer et à recenser cette population conformément aux résolutions du Conseil de sécurité et en réponse aux appels du Secrétaire général de l’ONU et des organisations humanitaires spécialisées».

Le diplomate marocain fustige l’Algérie, qu’il prétend coupable de faire « une situation tragique » aux réfugiés sahraouis dans les camps algériens.

Saâdeddine EL OTHMANI devant les délégations étrangères lors de la 73e Assemblée générale de l’ONU à New York le 25 septembre 2018.
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Parallèlement, Abdelkader MESSAHEL, ministre algérien des Affaires étrangères, a rencontré l’Allemand Horst KÖHLER, envoyé personnel du Secrétaire Général de l’ONU pour le Sahara le 25 septembre. Le 27 septembre, MESSAHEL s’est entretenu avec le Secrétaire Général Antonio GUTERRES pour évoquer les relations algéro-onusiennes, la situation au Mali et en Libye et le cas du Sahara occidental. L’Algérie s’affirme comme le soutien par excellence du Front Polisario, le mouvement politique et armé du Sahara occidental qui milite pour l’indépendance.

Le dossier du Sahara occidental se diffuse au-delà des frontières marocaines et algériennes. Horst KÖHLER, l’émissaire de l’ONU pour le Sahara occidental, a rencontré mardi 25 septembre David HALE, sous-secrétaire d’Etat américain aux Affaires politiques afin de discuter de la question sahraouie quand l’ONU tente de relancer les négociations entre Rabat et le Front Polisario.

Cette position américaine fait écho à la déclaration de Washington en avril qui espérait relancer les pourparlers d’ici le mois d’octobre 2018, félicitant les efforts de médiation menés par KÖHLER et la MINURSO (Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental) en vue de l’organisation d’un référendum d’autodétermination dans cette région4.

Cette rencontre précède également la remise du rapport du Secrétaire Général de l’ONU concernant le Sahara occidental au Conseil de Sécurité. Devant être remis le 28 septembre 2018, sa présentation est prévue pour le mois d’octobre et vient relancer le processus de paix au Sahara occidental, dans l’impasse depuis 2012, date à laquelle le Maroc et le Front Polisario se sont rencontrés pour la dernière fois aux Etats-Unis.

Le Sahara occidental : un incubateur des tensions

« C’est bien l’Algérie qui a créé cette crise » affirme EL OTHMANI devant l’Assemblée générale de l’ONU pour qui ce différend relève de l’intégrité de son territoire. En sa qualité de représentant du roi marocain, il accuse Alger de négligence envers les réfugiés sahraouis présents sur le sol algérien notamment dans les camps de Tindouf, ville située à l’extrême sud-ouest algérien. Pourtant, Maria CAMELLO, chercheure au GRIP (Groupe de Recherche et d’Information sur la Paix et la sécurité) dans le domaine des « armes légères et transferts d’armes », dans un rapport publié le 17 septembre 2018, condamne d’autre part la politique chérifienne à l’égard du Sahara occidental qui y mène des « pratiques répressives violentes et injustifiées concernant la liberté de mouvement, la liberté d’expression et d’association, le droit à un procès équitable ou encore la sauvegarde des droits économiques, sociaux et culturels » du peuple sahraoui5.

 

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Le statu quo de « ni guerre ni paix » nuit à la région et représente un facteur de risque6. Les deux pays s’accusent de désinformation à propos de ce différend et le prennent pour prétexte quant à la fermeture des frontières, initialement fermées à la suite d’un attentat perpétré à Marrakech. Accusant l’Algérie de ces attaques, les autorités marocaines ont annoncé l’instauration d’un visa obligatoire pour les ressortissants algériens. En réponse, l’Algérie a fermé ses frontières. Alors que des citoyens algériens et marocains réclament la réouverture de ces frontières, elles demeurent fermées depuis 1994. Cette question représente un point de crispation entre Alger et Rabat et vient maintenir l’état de rupture des deux pays, déjà brouillés autour du problème du Sahara occidental.

Des pays similaires en apparence mais hétérogènes en faits

Les deux pays sont frontaliers, partagent la même langue, la même religion et la même culture. Il est de prime abord aisé de croire qu’ils se rejoignent en tout point. Pourtant, tandis que les pays se montrent similaires dans plusieurs domaines, l’ancrage politique est toutefois différent entre le Maroc et l’Algérie.

Le Maroc se montre davantage libéral et attaché à l’Europe. Nabil Adghoghi, premier conseiller de la Mission du Royaume du Maroc auprès de l’Union européenne confirme que la politique extérieure du royaume chérifien est ancrée en Europe avec une ouverture économique marquée7. La volonté d’adopter le modèle européen est telle que le Maroc va même jusqu’à demander l’adhésion à l’Union européenne en 1984. Cette demande est rejetée trois ans plus tard pour une raison géographique, le Maroc n’étant pas européen. En réalité, le Maroc, jouant de cette appartenance à la fois arabe et musulmane d’un côté – le monarque chérifien étant légitime sur le plan religieux – fait office du bon élève de l’UE au Maghreb en adhérant à ses principes et en entretenant des relations cordiales avec les pays européens. À ce titre, Henry Kissinger, le diplomate et politologue américain écrit à propos du Maroc qu’il se trouve « depuis un siècle à l’intersection des grandes stratégies des puissances étrangères, ce qui contraint ses dirigeants à manœuvrer avec art, subtilité et autorité8 ». De plus, le Maroc fait partie des principaux partenaires de l’Union dans toute la Méditerranée9.

Quant à l’Algérie, elle est profondément marquée par son histoire empreinte d’une longue période de colonisation. Cette période impacte la vie politique algérienne qui perçoit dans l’Europe une menace néocolonialiste. Durant la Guerre froide, l’Algérie se montre beaucoup moins encline au libéralisme. A contrario, elle devient un pays socialiste et s’affiche avec les pays phares du tiers-mondisme.

Arrivent au même moment à la tête des deux États Abdelaziz BOUTEFLIKA côté algérien et le roi Mohammed VI pour le Maroc, à la fin des années 1990 et début des années 2000. Ces chefs d’Etats viennent ancrer davantage les différences entre Alger et Rabat. Ces derniers réhabilitent certains héros nationaux et confèrent à leur pays un passé propre. De fait, les idées de nationalisme priment sur l’idée d’un Maghreb unifié et éliminent le patriotisme maghrébin10.

Un dossier brûlant et des différends anciens

Le Sahara occidental représente aujourd’hui le dossier brûlant entre les deux pays. Pendant la Guerre froide déjà, Hassan II a instrumentalisé ce conflit en établissant un parallèle entre le conflit du Sahara occidental et la confrontation entre Est et Ouest, en avançant la proximité idéologique de l’Algérie avec l’URSS11.

D’ailleurs, les deux pays se sont déjà livrés à une guerre ouverte en 1963. Peu de temps après l’indépendance algérienne, la tension monte entre les deux pays. L’irrédentisme marocain, l’absence de frontières claires et la non volonté de l’Algérie de reconsidérer les frontières héritées de la période coloniale sont autant de raisons qui ont donné lieu au conflit.

Appelée la Guerre des Sables, cette guerre renvoie à l’attaque de l’armée algérienne en direction de troupes marocaines qui cause la mort de 12 soldats marocains. Ce conflit fait office de théâtre de la Guerre froide : l’Algérie est appuyée par l’Égypte et Cuba tandis que le Maroc bénéficie de l’appui américain12. Si cette guerre se solde par un cessez-le-feu permis par l’Organisation de l’Union Africaine (OUA) sous proposition du Président malien Modibo KEÏTA, le dossier du Sahara demeure un problème gênant à l’établissement de la paix dans la région.

Le Sahara occidental fait partie intégrante du Maroc pour Rabat. Toutefois, l’Algérie considère que le peuple sahraoui doit pouvoir accéder à l’indépendance et soutient le Front Polisario depuis 1975, date à laquelle l’Espagne cesse d’exercer son autonomie sur la région après des années de colonisation.

La crise du Sahara occidental ne cesse d’empoisonner les relations entre les deux États. Pour Alger, cette question relève de la décolonisation et de la prévalence du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, consacré par les Nations-Unies dès leur création en 1945. Alger en appelle donc à l’action des grandes puissances, notamment celles qui ont un siège au Conseil de sécurité de l’ONU afin de faire appliquer le droit dans le cadre de cette crise13. D’ailleurs, en 2002, le pays demande même par le biais de l’ONU que ce territoire soit partagé avec le Maroc14. La République Arabe Sahraouie Démocratique (RASD) créée en 1976 est soutenue par Alger qui accepte même d’abriter sur son sol ses dirigeants mais également des centaines de milliers de réfugiés sahraouis15. Pour Rabat, il s’agit de la défense pour l’intégrité de son territoire. Sa perception de la menace est obnubilée par la question des frontières.

Soldats de la MINURSO.
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Un cessez-le-feu entre les deux parties est maintenu depuis 1991 grâce aux casques bleus onusiens mais fait office d’une maigre consolation. De fait, l’ONU tente de trouver une solution durable pour la région.

Aujourd’hui, le Sahara occidental est considéré comme un territoire non autonome selon l’ONU à la suite d’une demande marocaine. Si son statut reste à déterminer à l’issue du référendum, seulement 32 Etats reconnaissent la RASD. 50 pays avaient dans le passé reconnu son existence mais sont revenus sur leur décision, jugeant que cette reconnaissance s’opposait avec le principe d’un référendum à l’autodétermination.

 


 

1 BENARGANE Yassine, « Sarah occidental : El Othmani fustige l’Algérie depuis New York », Yabiladi, 26 septembre 2018. Disponible sur : https://www.yabiladi.com/articles/details/69258/sahara-occidental-othmani-fustige-l-algerie.html

2 « Le Maroc attaque l’Algérie à l’Assemblée générale de l’ONU », TSA, 26 septembre 2018. Disponible sur : https://www.tsa-algerie.com/le-maroc-attaque-lalgerie-a-lassemblee-generale-de-lonu/

3 Discours de Saâdeddine EL OTHMANI devant l’Assemblée générale des Nations-Unies à New York le 25 septembre 2018.

4 ADAM Kenzi, « Sahara occidental : rencontre Köhler-Hale sur fond de relance des négociations », Algérie Patriotique, 25 septembre 2018. Disponible sur : https://www.algeriepatriotique.com/2018/09/25/sahara-occidental-rencontre-kohler-hale-sur-fond-de-relance-des-negociations/

5 CAMELLO Maria, Note d’analyse : Exportations d’armes au Maghreb : quelle conformité avec la Position commune ? Groupe de Recherche et d’Information sur la Paix et la Sécurité, 17 septembre 2018, 16 pages. Disponible sur https://www.grip.org/sites/grip.org/files/NOTES_ANALYSE/2018/na_2018-09-17_fr_m-camello.pdf

6 BAGHZOUZ Aomar, « L’Algérie face à l’Europe : quelle place dans les dispositifs de coopération en Méditerranée ? », Maghreb – Machrek 2009/2 (N° 200), p. 50.

7 BERRAMDAME Abdelkhaleq, Le partenariat euro-méditerranéen à l’heure de l’élargissement de l’Union européenne, Karthala, Paris : 2005, p. 51.

8 KISSINGER Henry, Les Années orageuses, Fayard, Paris, 1982, p. 781.

9 BERRAMDAME Abdelkhaleq, Le partenariat euro-méditerranéen à l’heure de l’élargissement de l’Union européenne, Karthala, Paris : 2005, p. 52.

10 VERMEREN Pierre, « L’historiographie des deux côtés de la Méditerranée », Histoire@Politique 2011/3 (n° 15), p. 9.

11 SAIDY Brahim, « La politique de défense Marocaine : articulation de l’interne et de l’externe », Maghreb – Machrek 2009/4 (N° 202), p.126.

12 ALILAT Farid, « Début de la guerre des Sables », Jeune Afrique, 9 octobre 2007. Disponible sur : http://www.jeuneafrique.com/124805/archives-thematique/d-but-de-la-guerre-des-sables/

13 BAGHZOUZ Aomar, « L’Algérie face à l’Europe : quelle place dans les dispositifs de coopération en Méditerranée ? », Maghreb – Machrek 2009/2 (N° 200), p.50.

14 SAIDY Brahim, « La politique de défense Marocaine : articulation de l’interne et de l’externe », Maghreb – Machrek 2009/4 (N° 202), p. 124.

15 BERRAMDAME Abdelkhaleq, Le partenariat euro-méditerranéen à l’heure de l’élargissement de l’Union européenne, Karthala, Paris: 2005, p. 63.

Migrants : le Maroc intensifie la répression

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La Marine royale marocaine a tiré des coups de feu sur une embarcation de migrants ce mardi 25 septembre 2018. Sur les 25 personnes présentes à bord, une Marocaine de 22 ans a perdu la vie tandis que trois autres personnes sont blessées, l’une d’entre elles étant dans un état critique. Ces quatre individus sont originaires du Rif à l’extrême Nord du Maroc.

Au large de Tétouan et de l’enclave espagnole de Ceuta, un zodiac refusait d’obtempérer suite aux avertissements des autorités marocaines. La marine royale s’est dit « contrainte » de tirer sur ces migrants se dirigeant vers l’’Espagne.

Selon des chiffres publiés par l’Office International pour les Migrations, l’Espagne est depuis le début de l’année le premier pays d’arrivée des migrants illégaux en Europe. Depuis le 1er janvier, ils sont plus de 38 000 à avoir débarqué sur les côtes espagnoles par voies maritime et terrestre. Le porte-parole du gouvernement marocain affirme d’ailleurs avoir fait avorter plus de 54 000 tentatives de passages illégaux de migrants en direction de l’Union européenne, dont 7 100 Marocains.

Les Marocains constituent en effet 15% des migrants gagnant l’Espagne. Pour enrayer cette immigration massive, le Maroc intensifie la répression. Depuis le mois d’août, environ 6 500 Subsahariens ont été refoulés vers le Sud. L’Association Marocaine des Droits Humains (AMDH) s’indigne du sort de ces migrants, en particulier des citoyens marocains « tués de sang-froid parce qu’ils veulent quitter ce pays ». En effet, au Maroc, certaines personnes victimes de l’exclusion sociale et majoritairement les jeunes qui représentent un tiers de la population, veulent fuir le climat de répression où les disparités sociales et la pauvreté sont grandissantes.

Le 11 août dernier, la chancelière allemande Angela MERKEL et le Président du gouvernement espagnol Pedro SANCHEZ ont accepté d’aider le Maroc à contrôler ses côtes. Si le porte-parole du gouvernement chérifien Mustapha EL KHALFI insiste sur la coordination conjointe et une « responsabilité partagée » entre UE et le Maroc en matière d’immigration, refusant de faire du Maroc un gendarme, les déplacements forcés à l’égard des migrants se sont intensifiés depuis le début de l’été. Pour les ONG, cette politique répond au programme initié par l’UE en direction du Maroc et de la Tunisie d’un montant de 55 millions d’euros afin de protéger les frontières de l’Europe.

Tandis que le Maroc avait, ces cinq dernières années, mené une politique d’intégration à l’égard des migrants, ces efforts ont été balayés par la politique des déplacements forcés et les actions des autorités marocaines dont les ONG dénoncent les expulsions abusives et les arrestations arbitraires.