Libye

La stratégie russe en Libye : entre biais inavoués et perspectives de médiation – par Adlene Mohammedi

Chargé de recherches stratégiques pour le cabinet AESMA, Adlene Mohammedi est l’auteur d’une thèse sur la politique arabe de la Russie postsoviétique.

Montrée du doigt pour son soutien plus ou moins officieux au maréchal Khalifa Haftar, « l’homme fort de l’est libyen », la Russie poursuit néanmoins le dialogue avec le gouvernement d’union nationale de Tripoli. Si Moscou semble rompre avec le légalisme et le légitimisme qui caractérisent son discours officiel en politique étrangère, son objectif est d’émerger comme une puissance médiatrice incontournable en Libye. Pour cela, la Russie peut compter sur divers canaux de communication : avec les acteurs libyens (les deux principaux protagonistes, ainsi que les réseaux kadhafistes), mais aussi avec la Turquie, l’un des principaux parrains du gouvernement d’union nationale de Fayez al-Sarraj.

Le soulèvement de janvier 2011 – dans le cadre du Printemps arabe – et l’intervention militaire qui s’en est suivie sont à l’origine du conflit actuel en Libye, conséquence de la chute du régime de Mouammar Kadhafi. A l’époque, si la position russe était relativement claire (scepticisme et méfiance), elle pouvait être caractérisée par une certaine pusillanimité. Dmitri Medvedev étant alors Président, la Russie s’est abstenue au Conseil de sécurité des Nations unies lors du vote de la résolution 1973 censée permettre la mise en place d’une zone d’exclusion aérienne. Quand l’intervention militaire, menée par l’OTAN, a abouti au renversement de Kadhafi et à un changement de régime, la Russie l’a qualifiée d’illégale. Cette absence de veto russe s’explique à deux niveaux : à l’échelle de la Russie, cette parenthèse Medvedev était associée à une timide tentation libérale difficilement compatible avec une défense ouverte de Kadhafi ; à l’échelle internationale, Moscou voulait éviter de bloquer le fonctionnement du Conseil de sécurité, vecteur d’influence pour sa politique étrangère, tout en signifiant son rejet de la notion de « responsabilité de protéger » et en rappelant son attachement à la souveraineté nationale et au principe de non-intervention. En d’autres termes, la position russe était davantage conservatrice que dogmatique. Mais l’intervention militaire, menée principalement par la France et le Royaume-Uni, et la brutale éviction de Kadhafi qu’elle a permise, ont contribué à raidir la Russie. Mais au-delà des critiques, il convient de rappeler que les Russes n’ont rien fait pour protéger l’ancien dirigeant libyen.

Cette intervention militaire a exacerbé la méfiance russe à plus d’un titre. D’abord, parce que la Russie, en tant que principal fournisseur de Kadhafi en armements, a subi des pertes financières importantes (au moins 4 milliards de dollars de contrats d’armements, selon les autorités russes[1]) tout en perdant un client de longue date. Ensuite, parce qu’elle s’est retrouvée confrontée en Libye à trois défis qu’elle brandit régulièrement : l’ingérence dans les affaires intérieures d’un pays, le terrorisme et l’instabilité régionale. Enfin, loin de se désintéresser du pays, le Kremlin a manifesté son soutien, en mai 2014, au gouvernement d’Abdallah al-Thani (issu de la Chambre des représentants installée à Tobrouk, puis à Benghazi depuis 2019). Dès juin 2014, al-Thani a requis l’assistance russe pour la formation de la police libyenne. En avril 2015, il s’est rendu à Moscou où il a accusé les gouvernements « occidentaux » de soutenir les Frères musulmans. Fin juin 2016, soit trois mois après la formation du gouvernement d’union nationale (Government of National Accord, dit GNA) et son installation à Tripoli, c’est au tour de Khalifa Haftar, chef de l’autoproclamée « Armée nationale libyenne » nommé « commandant militaire en chef » en mars 2015 par la Chambre des représentants, de se rendre à Moscou afin de demander un appui politique et militaire. A la fin de l’année 2016, lors de sa deuxième visite, le vice-ministre russe des Affaires étrangères, Guennadi Gatilov, a déclaré que Khalifa Haftar devait être intégré à toute solution politique. La Russie est apparue alors comme son plus important partenaire. En janvier 2017, le soutien russe est encore plus ouvert : Khalifa Haftar, que les médias aiment surnommer « l’homme fort de l’est libyen », a été convié à visiter le porte-avions russe Amiral Kouznetsov (au large de la Libye). Un échange par vidéoconférence entre Haftar et le ministre russe de la Défense, Sergueï Choïgou, a même été organisé à cette occasion[2].

Parallèlement à ce soutien, la Russie a poursuivi le dialogue avec deux acteurs différents : le gouvernement d’union nationale de Tripoli et les réseaux kadhafistes. La diplomatie russe n’a pas caché sa sympathie pour le deuxième fils de Mouammar Kadhafi. En décembre 2018, deux émissaires de Saïf al-Islam Kadhafi ont rencontré le vice-ministre russe des Affaires étrangères Mikhaïl Bogdanov[3]. Le diplomate russe a manifesté une certaine bienveillance à son égard et a indiqué qu’il fallait l’associer au futur processus politique. Comme l’a rappelé Virginie Collombier, les deux camps (le gouvernement de Tripoli et Khalifa Haftar) ont voulu, dès 2017, attirer les acteurs issus de l’ancien régime – marginalisés après 2011[4]. Sur ce terrain, c’est Haftar qui a été le plus efficace, même si le camp kadhafiste demeure divisé et si son ralliement au chef de l’Armée nationale libyenne n’a pas été total. On retrouve, par exemple, des kadhafistes à Misrata, du côté du gouvernement d’union nationale. Ce dernier, reconnu internationalement et formé sous l’égide des Nations unies, n’exprime pas à l’égard de la Russie l’hostilité qu’il exprime à l’égard des deux principaux parrains de Haftar que sont les Émirats arabes unis et l’Égypte. Malgré l’offensive de Haftar en Tripolitaine lancée au printemps 2019, repoussée un an plus tard par les troupes du gouvernement d’union nationale avec l’aide décisive de la Turquie, les échanges entre Moscou et Tripoli n’ont pas cessé. Le vice-président du Conseil présidentiel du gouvernement d’union nationale, Ahmed Maetig, s’est d’ailleurs rendu à Moscou le 3 juin 2020 dans le cadre de discussions en vue d’un cessez-le-feu[5]. Décryptons maintenant la stratégie russe en Libye.

La Russie et l’Armée nationale libyenne de Khalifa Haftar : un appui discret et limité

L’ambiguïté de la position russe en Libye reflète la complexité de la situation : la coexistence de deux pouvoirs concurrents, l’un reconnu internationalement (le gouvernement d’union nationale présidé par Fayez al-Sarraj) et l’autre contrôlant l’essentiel du territoire (celui de l’armée de Khalifa Haftar). Si cette position n’est pas en totale adéquation avec le discours habituel (respect du droit international et du pouvoir légal), deux points permettent de nuancer cette rupture apparente. Le premier concerne l’action de l’armée de Khalifa Haftar. Pour légitimer son action, et notamment son offensive en Tripolitaine, celui-ci invoque la lutte contre le terrorisme et l’islamisme (principalement les Frères musulmans, soutenus par la Turquie) dont le gouvernement d’union nationale serait complice. La Russie est sensible à cette rhétorique, comme les Émirats arabes unis et l’Égypte d’Abdel Fattah al-Sissi qui considèrent l’islam politique et l’axe Ankara-Doha qui le soutient comme une menace prioritaire. Pour le Kremlin, l’islam politique – surtout dans sa forme réticulaire[6] – est facteur d’instabilité. Le second point concerne le statut de Haftar. Si ses ennemis (notamment la Turquie) le qualifient régulièrement de renégat, voire de terroriste, il tire sa légitimité de la Chambre des représentants installée à Benghazi, présidée par Aguila Saleh.

Outre le soutien diplomatique (accueil à Moscou ou sur le porte-avions Amiral Kouznetsov), la Russie a offert à Haftar un appui clandestin. Là encore, la position russe peut sembler ambivalente, entre défense de l’autorité de l’État et recours à des acteurs privés. C’est un jeu qui permet à la Russie, sur le plan militaire, de préserver l’armée, et sur le plan politique, de nier toute participation formelle. Ce mercenariat qui ne dit pas son nom a été mis au service d’une coalition dont les dirigeants russes connaissent les limites. Selon un rapport « confidentiel » des Nations unies (que l’agence Reuters a pu lire), le Groupe Wagner – qui se distingue des autres sociétés militaires privées par l’intégration de ses unités aux forces régulières dans certaines zones de combat[7] – aurait déployé jusqu’à 1 200 hommes en Libye[8]. Ce chiffre (à peu près l’équivalent d’un régiment) peut sembler dérisoire en comparaison des 25 000 hommes que compterait l’armée de Haftar, mais il n’est pas négligeable comparé aux 2 000 mercenaires du groupe Wagner engagés en Syrie en 2018[9]. En face, la Turquie aurait envoyé entre 2 000 et 4 000 combattants syriens au service de Tripoli[10]. Dans les deux camps, cet appui a pris une forme plus conventionnelle, quoique plus discrète côté russe. En janvier 2020, l’armée turque a entamé son déploiement en Libye. En mai, au moins six MiG-29 Fulcrum et deux Sukhoï SU-24 Fencer, escortés par deux appareils de l’aviation russe, auraient atterri sur le sol libyen[11]. Des images du Commandement des États‑Unis pour l’Afrique (AFRICOM) prises à la fin du mois de mai montrent le déploiement par la Russie d’au moins 14 avions de combat sur les bases d’al-Khadim et d’al-Djoufra[12]. L’objectif est d’empêcher une contre-offensive des troupes de Tripoli vers la région de Syrte et la base aérienne d’al-Djoufra (carte ci-dessous – source : Al Jazeera, 9 juin 2020). L’Armée nationale libyenne a, en outre, eu accès à des batteries antiaériennes russes Pantsir (de courte à moyenne portée). Plusieurs Pantsir ont été détruits par des drones turcs dans le conflit actuel[13].

La lutte contre le terrorisme et l’islam politique ne peut toutefois suffire à justifier les efforts russes en faveur de Haftar. Selon Washington, Moscou songerait à s’installer militairement au sud de la Méditerranée[14]. La question des hydrocarbures est aussi régulièrement brandie. Le 17 janvier 2020, plusieurs chefs tribaux pro-Haftar ont décidé de bloquer la production des sites pétroliers dans leurs zones[15]. Les pro-Haftar ont manifesté ainsi leur défiance envers la compagnie nationale pétrolière (National Oil Corporation, NOC), basée à Tripoli. Pour eux, il n’est pas acceptable que l’argent du pétrole de la Cyrénaïque et du Fezzan serve au gouvernement de Fayez al-Sarraj, à la Turquie ou au financement de combattants étrangers. De son côté, la compagnie nationale libyenne a récemment déploré la présence de mercenaires russes sur des champs pétrolifères du Fezzan[16]. Pour le chercheur Jalel Harchaoui, l’accès au pétrole libyen est un bon moyen pour la Russie de « mieux contrôler l’acheteur européen »[17]. A court terme, la présence russe sur ces champs révèle surtout une intention d’utiliser le pétrole comme moyen de pression dans les discussions avec le gouvernement d’al-Sarraj et son parrain turc. Rappelons que la Russie est loin d’être la seule à s’intéresser aux ressources de la région. Le 27 novembre 2019, Ankara et Tripoli ont signé un accord maritime censé permettre aux Turcs d’explorer certains gisements de gaz d’une partie de la Méditerranée orientale[18], empiétant sur les zones exclusives grecques et chypriotes.

Depuis sa prise de Syrte – qui a constitué un tournant dans la guerre actuelle[19] –, le 6 janvier 2020, la posture de Khalifa Haftar s’est considérablement dégradée. Quelques jours après, dans le cadre d’un dialogue russo-turc destiné à apaiser la situation en Libye, Haftar a mis la diplomatie russe dans une situation embarrassante en quittant Moscou sans signer d’accord de cessez-le-feu[20]. Aujourd’hui, plus d’un an après le début de son offensive en Tripolitaine, l’alliance autour du gouvernement de Tripoli – largement aidée par Ankara – a finalement réussi à repousser les hommes de Haftar en direction de la Cyrénaïque. Celui-ci donne ainsi à Moscou deux bonnes raisons de privilégier d’autres interlocuteurs : son intransigeance et ses déconvenues militaire.

L’hypothèse kadhafiste

En avril 2020, Khalifa Haftar est allé jusqu’à s’attribuer le pouvoir en indiquant lors d’un discours télévisé qu’il disposait d’un « mandat du peuple ». Cet autoritarisme – qui masque mal son incapacité à conquérir militairement Tripoli – n’est pas forcément du goût de Moscou. Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a réagi : « Nous n’approuvons pas la déclaration du maréchal Haftar selon laquelle il décidera unilatéralement de la façon dont le peuple libyen vivra. »[21] Contrairement à leur action en Syrie où les Russes ont considéré qu’il fallait soutenir jusqu’au bout le pouvoir en place, ceux-ci refusent de miser sur un seul homme en Libye. Il est toutefois trop tôt pour évoquer un lâchage : son armée contrôle encore l’essentiel du territoire libyen (mais moins de la moitié de la population), y compris une grande partie des gisements pétrolifères.

La Russie mise aussi sur les réseaux kadhafistes, et surtout sur le fils de l’ancien « guide de la révolution » : Saïf al-Islam Kadhafi. En décembre 2018, des émissaires de ce dernier auraient transmis un courrier à Vladimir Poutine dans lequel Saïf al-Islam s’engagerait à soutenir une éventuelle solution politique[22]. Selon certaines sources, l’objectif était tout simplement d’obtenir les faveurs de Moscou en vue de l’élection présidentielle finalement repoussée. Pour la Russie, l’élection d’un homme providentiel serait un bon moyen de sortie de crise. En janvier 2019, la diplomatie russe s’est exprimée en faveur de la libération du frère de Saïf al-Islam : Hannibal Kadhafi, détenu au Liban depuis 2015.

Au printemps 2019, deux ressortissants russes ont été arrêtés à Tripoli tandis qu’ils sondaient la population locale pour le compte de la « Fondation pour la protection des valeurs nationales » (dirigée par un certain Alexandre Malkevitch, parfois associé à Evgueni Prigogine, patron du Groupe Wagner). Pour le gouvernement de Tripoli, leur mission relève davantage de l’espionnage que de la recherche. Les résultats de cette étude tels qu’ils ont été publiés par ladite Fondation profitent aux deux hommes qui semblaient avoir les faveurs de Moscou : 3 à 7% des citoyens libyens soutiendraient le gouvernement de Fayez al-Sarraj, alors que Khalifa Haftar et Saïf al-Islam récolteraient chacun 55 % de voix[23].

Il est néanmoins difficile d’associer systématiquement les kadhafistes à Khalifa Haftar. Pour les premiers, le second était surtout un moyen de revenir au pouvoir. Mais maintenant qu’il a échoué, rien ne les oblige à lui rester fidèles. Pour le journaliste français Jihâd Gillon, « Saïf al-Islam ne porte pas Haftar dans son cœur[24] et les kadhafistes au sein de l’Armée nationale libyenne estiment qu’ils n’ont pas été suffisamment respectés »[25]. Selon lui, ils pourraient être tentés de prendre le contrôle de cette armée dans la mesure où « ils s’estiment incontournables ». Par ailleurs, toujours selon le journaliste, tout indique que Saïf al-Islam est enclin à dialoguer avec le gouvernement d’union nationale de Tripoli. Pour les Russes, en tout cas, qui entendent bien continuer à dialoguer avec Tripoli, Saïf al-Islam serait un partenaire plus docile que le turbulent militaire. Un problème subsiste pour eux comme pour tous ceux qui courtisent le fils de l’ancien dictateur : il est poursuivi par la Cour pénale internationale.

Une médiation en perspective ?

La menace de nouvelles batailles plane encore. Tripoli – renforcée par Ankara – voudrait bien récupérer Syrte et l’Égypte en a fait une « ligne rouge ». Pour la Russie, qui souhaite dialoguer avec l’ensemble des acteurs nationaux et régionaux, l’objectif est de mettre fin au conflit. Et si Haftar manifeste de l’inflexibilité, en sus des réseaux kadhafistes, Moscou pourrait s’appuyer – dans les négociations avec Tripoli – sur le président de la Chambre des représentants (Benghazi), Aguila Saleh[26]. S’il n’est pas question de renoncer à l’armée de Haftar, l’éviction du chef militaire lui-même au profit d’un homme plus consensuel reste une hypothèse plausible. En face, la Russie n’a jamais complètement tourné le dos au gouvernement d’union nationale (Tripoli), comme le montre le voyage à Moscou du vice-président du Conseil présidentiel, Ahmed Maetig, le 3 juin dernier. Mais Moscou a deux griefs à l’encontre de Tripoli : les soupçons de sympathies islamistes et la détention de ressortissants russes. Deux points qui ne constituent cependant pas un obstacle insurmontable au dialogue.

Au-delà de l’échelle libyenne, la Russie entretient d’excellentes relations avec les deux principaux parrains de Haftar : les Émirats arabes unis et l’Égypte. Elle souscrit à leur vision géopolitique – comme l’indique d’ailleurs leur convergence dans le dossier syrien –, à savoir une volonté d’encourager l’autoritarisme contre l’islam politique au nom de la stabilité. Mais la position de la Russie, qui préfère les partenariats de circonstance aux alliances contraignantes, est loin d’être dogmatique.

Elle entretient aussi de très bonnes relations avec l’autre camp : l’axe Ankara-Doha. Malgré les divergences exprimées, les relations russo-turques sont à la fois importantes sur le plan bilatéral (échanges commerciaux, énergie, tourisme …) et déterminantes dans le conflit syrien. Même si l’accord d’Astana (signé en mai 2017 par la Russie, la Turquie et l’Iran) est loin d’avoir abouti à une solution politique pérenne, il a contribué à une forme d’apaisement sur le plan militaire. Le conflit perdure au nord de la Syrie, mais on y a désormais affaire à des transactions permanentes entre Moscou et Ankara plutôt qu’à un affrontement[27]. Tout indique aujourd’hui que les deux puissances entendent réaliser un accord analogue en Libye en dépit d’un engagement plus limité.

Quels scénarios pour les mois qui viennent ?

Sans présumer de l’issue des négociations en cours, trois grandes hypothèses sont aujourd’hui identifiables. La première hypothèse est celle d’une poursuite de la guerre. Si le gouvernement d’union nationale décide de reprendre Syrte par la force (notamment pour s’emparer de ressources pétrolières nécessaires et insuffisantes à l’ouest du pays), Moscou n’entend pas le laisser faire. La Russie ne veut pas d’une escalade militaire qui l’obligerait à afficher ostensiblement son parti pris en faveur de l’Armée nationale libyenne, mais il n’est pas non plus question de laisser le champ libre à la Turquie. Les Mig-29 et les Soukhoï-24 russes basés à al-Djoufra sont justement là pour empêcher les troupes de Tripoli – aidées par Ankara – d’avancer vers l’est. La Russie est donc dans une démarche de dissuasion : les mercenaires sur les champs pétrolifères et les avions de combat sont là pour éviter de négocier avec la Turquie en situation de faiblesse.

La deuxième hypothèse est celle d’une partition de facto. Pour le chercheur Barah Mikaïl[28], professeur associé à l’université Saint Louis de Madrid, ce n’est pas l’hypothèse à privilégier dans l’immédiat, les rivalités politiques et militaires n’ayant pas entamé le sentiment d’appartenance nationale. Il est vrai que la Russie ne défend pas formellement ce scénario, mais il se pourrait qu’elle appuie une solution fédérale que pourrait porter un homme comme Aguila Saleh qui plaide pour une Libye une mais décentralisée. Pour qu’une telle solution (un partage territorial dont les termes sont encore à définir) soit acceptée par Tripoli et Ankara, il faudrait évidemment un accord sur le partage des ressources pétrolières. Cette hypothèse est finalement celle du conflit gelé, avec en filigrane une « cogestion concurrente », pour reprendre la formule d’Arnaud Peyronnet[29].

Enfin, la troisième hypothèse est plus institutionnelle que territoriale. Elle implique un partage du pouvoir à Tripoli. Celui-ci s’ouvrirait à des acteurs de l’Est, tels Aguila Saleh et ses alliés tribaux. La Russie n’a a priori aucune raison de s’y opposer. Il s’agit d’une hypothèse à plus long terme qui suppose une résolution politique du conflit.

En définitive, la Russie a bien des partenaires privilégiés en Libye (l’armée de Khalifa Haftar, le président de la Chambre des représentants Aguila Saleh, les réseaux kadhafistes), tout en se déclarant ouverte à l’ensemble des acteurs du conflit libyen et tout en maintenant un canal de communication avec Tripoli. Sa capacité à discuter avec les divers acteurs intérieurs et extérieurs en fait un médiateur tout désigné : entre le gouvernement de Tripoli et les protagonistes de l’Est et entre la Turquie et l’axe Abou Dhabi-Le Caire. Si l’issue des négociations est incertaine, tout indique pour l’instant que le dialogue russo-turc sera au cœur du règlement du conflit libyen. Un Astana libyen n’est pas exclu. La Russie a sans doute les moyens de contraindre à la fois le couple Le Caire-Abou Dhabi et l’Armée nationale libyenne (Haftar lui-même ou un autre chef mis en avant à l’Est) à accepter un tel compromis. Sa discrète présence militaire vise à le faire accepter à Tripoli et Ankara et à les dissuader d’avancer vers l’est. Cela dit, même si une plateforme analogue à celle d’Astana est privilégiée, l’exemple syrien nous rappelle qu’elle n’est pas synonyme d’une solution politique pérenne. L’hypothèse du conflit gelé pourrait donc l’emporter.

[1] Alexei Anishchuk, “Gaddafi fall cost Russia tens of blns in arms deals”, Reuters, 2 novembre 2011. URL: https://www.reuters.com/article/russia-libya-arms/gaddafi-fall-cost-russia-tens-of-blns-in-arms-deals-idUSL5E7M221H20111102.

[2] Aidan Lewis, “Russia turns to Libya with show of support for eastern commander”, Reuters, 17 janvier 2017. URL: https://www.reuters.com/article/us-libya-security-russia/russia-turns-to-libya-with-show-of-support-for-eastern-commander-idUSKBN1510KT.

[3] Alain Chémali, « Libye: Seif al-Islam Kadhafi fait annoncer à Moscou sa candidature à la présidentielle », France Télévision, 7 décembre 2018. URL : https://www.francetvinfo.fr/monde/afrique/libye/libye-seif-al-islam-kadhafi-fait-annoncer-a-moscou-sa-candidature-a-la-presidentielle_3087799.html.

[4] « En Libye, les kadhafistes pensent que l’alliance avec Haftar leur permettra de revenir au pouvoir », interview de la chercheuse Virginie Collombier, propos recueillis par Frédéric Bobin, Le Monde, 8 janvier 2020. URL : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/01/07/en-libye-les-kadhafistes-pensent-que-l-alliance-avec-haftar-leur-permettra-de-revenir-au-pouvoir_6025095_3212.html.

[5] “Senior official of Libya’s GNA arrives in Russia for talks”, Al Jazeera, 3 juin 2020. URL:

https://www.aljazeera.com/news/2020/06/senior-official-libya-gna-arrives-russia-talks-200603115427753.html.

[6] Le salafisme local que l’on retrouve dans les rangs de Khalifa Haftar semble moins gênant. Lire à ce propos : Ali Bensaad, « Libye. Khalifa Haftar, “ses” islamistes et la guerre contre le terrorisme », Orient XXI, 22 mai 2019. URL : https://orientxxi.info/magazine/libye-khalifa-haftar-ses-islamistes-et-la-guerre-contre-le-terrorisme,3107.

[7] Emmanuel Dreyfus, “Private military companies in Russia: Not so quiet on the Eastern front?”, Research Paper n°63, IRSEM, 17 janvier 2019. URL: https://www.irsem.fr/institut/actualites/research-paper-no-63-2019-private-military-companies-in-russia-not-so-quiet-on-the-eastern-front.html.

[8] Michelle Nichols, “Up to 1,200 deployed in Libya by Russian military group: U.N. report”, Reuters, 6 mai 2020. URL: https://www.reuters.com/article/us-libya-security-sanctions/up-to-1200-deployed-in-libya-by-russian-military-group-u-n-report-idUSKBN22I2XW.

[9] Henry Meyer et Stepan Kravchenko, “Mercenaries Hurt in U.S. Syria Strikes Treated at Russian Defense Hospitals”, Bloomberg, 15 février 2018. URL: https://www.bloomberg.com/news/articles/2018-02-14/kremlin-stays-aloof-as-army-treats-wounded-in-u-s-syria-strike.

[10] Ariane Lavrilleux et Elie Guckert, « Libye : des enfants syriens enrôlés dans l’armée de Tripoli », Le Point, 25 mai 2020. URL : https://www.lepoint.fr/monde/libye-des-enfants-syriens-enroles-dans-l-armee-de-tripoli-25-05-2020-2376833_24.php.

[11] Arnaud Delalande, « Avions russes en Libye : que changeront les MiG de Haftar sur le terrain ? », Middle East Eye, 28 mai 2020. URL : https://www.middleeasteye.net/fr/decryptages/libye-avions-russes-haftar-gna-turquie-conflit.

[12] Brian Katz et Joseph S. Bermudez Jr., “Moscow’s Next Front: Russia’s Expanding Military Footprint in Libya”, Center for Strategic and International Studies (CSIS), 17 juin 2020. URL:

https://www.csis.org/analysis/moscows-next-front-russias-expanding-military-footprint-libya.

[13] Oliver Imhof, “In lightning advance, GNA reverses 14 months of Haftar’s Libya gains”, Airwars, 8 juin 2020. URL:  https://airwars.org/news-and-investigations/in-lightning-advance-gna-reverses-14-months-of-haftars-libya-gains/.

[14] Robyn Dixon, “Russia’s ally in Libya is battered by defeats. But Moscow has wider goals to expand its influence”, The Washington Post, 6 juin 2020. URL: https://www.washingtonpost.com/world/europe/russia-libya-war-putin/2020/06/05/c3956bf4-a109-11ea-be06-af5514ee0385_story.html.

[15] Jihâd Gillon, « Libye : jusqu’où peut aller la guerre pour le pétrole ? », Jeune Afrique, 9 juin 2020. URL : https://www.jeuneafrique.com/996900/politique/libye-jusquou-peut-aller-la-guerre-pour-le-petrole/.

[16] “Russian mercenaries enter Libya’s largest oil field as Sirte battle looms”, Middle East Eye, 26 juin 2020. URL: https://www.middleeasteye.net/news/russian-mercenaries-enter-libya-largest-oil-field-sirte-battle-looms.

[17] « Les puissances arabes veulent que la Russie joue un plus grand rôle en Libye », interview du chercheur Jalel Harchaoui, propos recueillis par Jihâd Gillon, Jeune Afrique, 1er février 2019. URL : https://www.jeuneafrique.com/728425/politique/jalel-harchaoui-les-puissances-arabes-veulent-que-la-russie-joue-un-plus-grand-role-en-libye/.

[18] Marie Jégo, « Un accord turco-libyen de délimitation maritime provoque la colère de la Grèce », Le Monde, 10 décembre 2019. URL : https://www.lemonde.fr/international/article/2019/12/10/un-accord-turco-libyen-de-delimitation-maritime-provoque-la-colere-de-la-grece_6022314_3210.html.

[19] Frédéric Bobin, « En Libye, la prise de Syrte est une étape majeure dans l’offensive du maréchal Haftar », Le Monde, 7 janvier 2020. URL : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/01/07/en-libye-les-forces-du-marechal-haftar-s-emparent-du-verrou-strategique-de-syrte_6025034_3212.html.

[20] “Libya conflict: Haftar ‘leaves’ Moscow ceasefire talks without deal”, BBC News, 14 janvier 2020. URL: https://www.bbc.com/news/world-africa-51104846.

[21] Célian Macé, « En Libye, le maréchal Haftar s’attribue le pouvoir », Libération, 28 avril 2020. URL : https://www.liberation.fr/planete/2020/04/28/en-libye-le-marechal-haftar-s-attribue-le-pouvoir_1786779.

[22] Arianna Poletti, « Avec le retour de Seif el-Islam Kadhafi, la Russie marque un peu plus son territoire en Libye », Jeune Afrique, 21 décembre 2018. URL : https://www.jeuneafrique.com/685223/politique/avec-le-retour-de-seif-el-islam-kadhafi-la-russie-marque-un-peu-plus-son-territoire-en-libye/.

[23] Houda Ibrahim, « [Enquête] Qui sont les deux Russes arrêtés en Libye? », RFI, 30 juillet 2019. URL : http://www.rfi.fr/fr/afrique/20190730-libye-chercheurs-russes-malkevitch-maxim-shu-gall-samer-hassan-swaifan.

[24] Rappelons que Haftar a participé à la guerre contre Mouammar Kadhafi.

[25] Entretien réalisé le 2 juillet 2020.

[26] Jihâd Gillon, « Libye : la Russie peut-elle lâcher Khalifa Haftar pour Aguila Saleh ? », Jeune Afrique, 28 mai 2020. URL : https://www.jeuneafrique.com/990083/politique/libye-aguilah-saleh-est-il-le-plan-b-de-moscou-pour-remplacer-haftar/.

[27] Adlene Mohammedi, « Erdoğan à Moscou : vers de nouvelles transactions russo-turques en Syrie », Middle East Eye, 11 mars 2020. URL : https://www.middleeasteye.net/fr/decryptages/erdogan-moscou-vers-de-nouvelles-transactions-russo-turques-en-syrie.

[28] Entretien réalisé le 26 juin 2020.

[29] Arnaud Peyronnet, « Russie et Turquie, une “cogestion concurrente” des conflits en Syrie et Libye », Fondation méditerranéenne d’Études stratégiques (FMES), 19 juin 2020. URL : https://fmes-france.org/russie-et-turquie-une-cogestion-concurrente-des-conflits-en-syrie-et-libye-par-arnaud-peyronnet/.

Les ressorts de l’engagement de la Turquie en Libye – par Ana Pouvreau

Ana Pouvreau – Spécialiste des mondes russe et turc, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques. Auteure de plusieurs ouvrages de géostratégie. Editorialiste à l’Institut FMES. Auditrice de l’IHEDN.

Sur fond de tragédie humanitaire, neuf ans après l’intervention militaire de l’OTAN dans le cadre de l’opération Unified Protector (mars-octobre 2011), la Libye demeure déchirée par la guerre civile. A l’ouest, Fayez al-Sarraj est à la tête du gouvernement d’union nationale (Government of National Accord, GNA), basé à Tripoli et reconnu par les Nations unies. A l’Est, le général Khalifa Haftar contrôle plus de 80% du pays, ainsi que les ressources en pétrole et en gaz, mais aussi une grande partie des réserves d’eau. Toutefois, il ne contrôle pas les grandes villes de Tripolitaine et donc une fraction considérable de la population.

Dans ce contexte, la Turquie, dont l’influence en Libye perdure depuis 1551 (année de l’annexion du pays à l’empire ottoman par le sultan Soliman le Magnifique), tente de protéger ses intérêts en soutenant le gouvernement de Fayez al-Sarraj. Ce dernier est lui-même issu de la minorité turque libyenne kouloughlie (kuloǧlu). Afin d’assurer coûte que coûte la survie du régime face à l’avancée des troupes du général Haftar, le gouvernement turc lui apporte un soutien aux plans militaire et sécuritaire.

Ces évolutions interrogent sur les motivations profondes qui sous-tendent la politique menée par la Turquie en Libye.

 

Le soutien de la Turquie à la communauté turque et aux Frères musulmans libyens.

L’engagement politique et militaire turc en Libye illustre l’affrontement idéologique qui existe au sein du monde sunnite entre d’un côté, les partisans de la confrérie des Frères musulmans en faveur de l’islam politique, que sont la Turquie et le Qatar ; et de l’autre, l’Arabie saoudite, l’Egypte et les Emirats arabes unis. Les premiers soutiennent le GNA ; les seconds, le général Haftar.

En outre, le pouvoir turc s’appuie sur la communauté des Turcs libyens kouloughlis qui compterait plus d’un million de membres[1] (soit entre 15% et 20% de la population) majoritairement concentrés à Misrata. Dans cette ville d’un demi-million d’habitants, qui fut un bastion de la résistance anti-Kadhafi en 2011, ils constitueraient les trois quarts de la population. Ils sont également présents à Tripoli, Zaouïa, Benghazi et Derna[2].

Bien que divisée dans ses allégeances auprès des partis politiques ou des milices, la communauté turque libyenne compte parmi ses membres, outre le Premier ministre Fayez al-Sarraj, plusieurs figures-clé de l’influence des Frères musulmans en Libye[3]. A titre d’exemple, Ali al-Sallabi est le représentant libyen de Youssef al-Qaradawi, le prédicateur d’origine égyptienne basé au Qatar et leader incontesté de la Confrérie. A ce titre, al-Sallabi coordonne l’aide militaire et financière à la Libye en provenance du Qatar. L’influent Mohamed Sowan est le leader du Parti de la Justice et de la Construction, qui s’inspire du Parti de la Justice et du Développement (AKP) turc, le parti du président Erdoǧan. L’actuel ministre libyen de l’Intérieur, Fathi Bashagha, entretiendrait également des relations étroites avec Ankara. Il est intéressant de noter que le gouvernement turc a commencé à évoquer dans les médias turcs le risque d’une éventuelle épuration ethnique de la part des forces du général Haftar contre la minorité turque libyenne[4].

 

Un accord sur l’accès de la Turquie aux ressources énergétiques en Méditerranée en échange de garanties sécuritaires pour la Libye.

L’accord maritime

Le 27 novembre 2019, les deux pays ont signé un accord de délimitation maritime, en contrepartie d’un accord de coopération sécuritaire et militaire, signé le même jour.

L’accord maritime entre la Turquie et la Libye prévoit que les deux pays se partagent leurs zones économiques exclusives (ZEE) et les réserves que celles-ci contiennent, notamment en hydrocarbures. Des opérations de forage de la Turquie dans la ZEE libyenne pourraient donc avoir lieu. Cet accord a au préalable été précédé par la signature d’un accord entre la Turquie et la République turque de Chypre du Nord (RTCN), entité reconnue par la seule Turquie.

Un problème existe toutefois du fait que les ZEE en question recouvrent en grande partie celle de la Grèce, qui a entrepris d’exploiter en Méditerranée des ressources en hydrocarbures conjointement avec d’autres pays (République de Chypre, Egypte et Israël)[5]. Le 13 décembre 2019, l’Union européenne a déclaré que cet accord violait les droits de pays tiers[6].

Les garanties sécuritaires et militaires 

En vertu d’un accord de coopération militaire datant de 2012, la Turquie forme les forces armées et de sécurité libyennes[7]. En échange de l’accord maritime du 27 novembre 2019, le gouvernement libyen a obtenu des garanties en vue de freiner, de manière significative, avec l’aide de la Turquie, l’avancée des forces du général Haftar en direction de Tripoli[8]. Le 3 janvier 2020, le parlement turc a autorisé le président Erdoǧan à projeter des forces en Libye.

Du côté libyen, le GNA a demandé à la Turquie la mise sur pied d’une force navale qui protégerait la façade maritime de Tripoli et la création d’une zone d’exclusion aérienne dans les territoires sous son contrôle, face aux forces du général Haftar, qui contrôlent en grande partie l’espace aérien libyen[9]. Afin de satisfaire ces exigences, le 6 janvier 2020, la Turquie a entamé le déploiement d’une force comprenant des éléments de l’armée de terre associés à des milices syriennes, de la Marine et de l’Armée de l’air. Le président turc a annoncé, à cet égard, la mise en place d’un centre d’opérations en Libye commandé par un officier général. L’objectif officiel de ce déploiement ne serait pas de combattre mais d’assurer un cessez-le-feu dans le pays[10]. L’installation d’une base militaire turque a été envisagée. Par ailleurs, la Turquie a mis en place des systèmes anti-aériens à Tripoli et Misrata.

Selon l’amiral Pascal Ausseur, directeur de l’Institut FMES, la Turquie serait en mesure de déployer les navires nécessaires à la surveillance du littoral de la région de Tripoli. En revanche, la mise en place d’une zone d’exclusion aérienne paraît irréaliste, notamment compte tenu des capacités actuelles de l’armée de l’air turque amoindrie par les purges massives menées par le pouvoir à la suite de la tentative de putsch de juillet 2016. La Turquie pourrait également renforcer les capacités militaires du GNA, soit en fournissant des missiles portatifs antiaériens, soit en installant des systèmes anti-aériens dans Tripoli (ce qu’elle a commencé à faire). Les autres options d’engagement militaire, tels que des raids aériens sur la Libye à partir de la Turquie et un déploiement plus massif de troupes à Tripoli, présentent un risque important de confrontation avec la Russie, les Emirats arabes unis et l’Egypte[11]. Ce déploiement plus massif est confié aux mercenaires recrutés en Syrie (au moins un millier déjà présents).

Ces objectifs paraissent donc très ambitieux, notamment en ce qui concerne la mise en œuvre d’une zone d’exclusion aérienne, au vu des difficultés que cela implique en matière de planification, de logistique, de disponibilité des pilotes et d’avions ravitailleurs pour conserver en alerte en vol plusieurs patrouilles d’avions de chasse, comme l’a d’ailleurs montré l’expérience de l’OTAN dans ce même pays en 2011[12].

Lors de la conférence de Berlin sur la Libye du 19 janvier 2020, les violations de l’embargo sur les armes à destination de la Libye (Résolution des Nations unies 1970 (2011)) sont apparues comme un obstacle majeur à la médiation internationale actuellement en cours. A la suite de cette conférence, le Secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, a appelé les parties en présence à mettre fin aux actions militaires, à respecter l’embargo et à en renforcer le contrôle. Il a notamment exhorté le général Haftar à accepter pleinement les conclusions de cette conférence[13]. En violation de l’embargo sur les armes à destination de la Libye, la Turquie continue de son coté de livrer au gouvernement de Tripoli des capacités de défense, tels que des drones armés, des véhicules blindés et des milices. De son côté, le général Haftar bénéficie lui aussi de soutiens internationaux en matière de livraisons d’armes[14].

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Dans un pari risqué, la Turquie considère – à l’instar d’autres puissances  – que ce sont les rapports de force qui détermineront l’avenir de la Libye et permettront de parvenir à un règlement du conflit. Elle estime donc que le renforcement de son soutien au régime libyen est susceptible de changer définitivement la donne sur le terrain en provoquant, dans un premier temps, un rééquilibrage aux plans militaire et politique.

Cet engagement pose plusieurs problèmes : il n’est tout d’abord pas certain que la Turquie soit en mesure de répondre aux demandes du gouvernement de Tripoli, dont la volonté est de faire reculer militairement les forces du général Haftar. Cet engagement comporte ensuite le risque d’une confrontation directe avec les soutiens d’Haftar, notamment les Russes, même si des mesures de déconfliction ont probablement été mises en place entre les présidents Erdoǧan et Poutine. Par ailleurs, le soutien turc aux réseaux fréristes libyens présente un risque de déstabilisation au Maghreb, en particulier en Tunisie. Enfin, l’accord maritime conclu entre la Turquie et la Libye est porteur d’un risque de déstabilisation régionale en Méditerranée orientale, tant la question des hydrocarbures est sensible.

 

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[1] Fehim Tastekin: Are Libyan Turks Ankara’s Trojan horse?, Al-Monitor, 26 août 2019. [https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2019/08/turkey-libya-are-libyan-turks-ankaras-trojan-horse.html]

[2] Une partie de la communauté kouloughlie de Libye a regagné la Turquie au cours du XXème siècle, après la chute de l’empire ottoman. En 2011, a été fondée à Izmir l’Association des Turcs libyens, resserrant ainsi les liens entre les deux pays.

[3] Op.cit. Fehim Tastekin, Al-Monitor, 26 août 2019.

[4] Ayşe Betül Bal: Haftar deliberately targeted Libya’s Turkish diaspora”, Daily Sabah, 24 janvier 2020. [ https://www.dailysabah.com/politics/2020/01/24/haftar-deliberately-targeted-libyas-turkish-diaspora]

[5] « Sommet tripartite Grèce-Egypte-Chypre », FMES, 16 octobre 2018. [https://fmes-france.org/sommet-tripartite-grece-egypte-chypre/]. Voir également : Joshua Krasna: “Israel-Greece-Cyprus take on Turkey in the Mediterranean”, Al-Monitor, 23 janvier 2020. [https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2020/01/israel-turkey-greece-cyprus-benjamin-netanyahu-natural-gas.html#ixzz6CWoAu06H]

[6] Hande Fırat : “Libya confident of Turkey’s military help when needed: Envoy”, Hürriyet Daily News, 19 décembre 2019. [http://www.hurriyetdailynews.com/libya-confident-of-turkeys-military-help-when-needed-envoy-150006]

[7] Hande Fırat :  “Libya confident of Turkey’s military help when needed: Envoy”, Hürriyet Daily News, 19 décembre 2019. [http://www.hurriyetdailynews.com/libya-confident-of-turkeys-military-help-when-needed-envoy-150006]

[8] Le 4 avril 2019, le général Haftar a lancé une offensive pour conquérir la capitale Tripoli. Celle-ci a provoqué l’exode de 140 000 personnes et la mort de quelque 300 civils et de plus de 2200 combattants. Le 4 janvier 2020, 30 cadets d’une école militaire à Tripoli ont été tués par un raid aérien.

[9] Metin Gurcan : “Could Turkey’s military capacity match Erdoǧan’s ambitions in Libya?”, al-Monitor, 31 décembre 2019. [https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2019/12/turkey-russia-libya-military-capacity-Erdoǧan-ambitions.html]

[10] Dorian Jones: “Turkey Starts Military Deployment in Libya as International Pressure Rises”, Voice of America, 6 janvier 2020. [https://www.voanews.com/middle-east/turkey-starts-military-deployment-libya-international-pressure-rises]

[11] Entretien avec l’amiral Ausseur du 9 janvier 2020.

[12] Il faut prendre également en compte la distance de vol entre la Turquie et la Libye. Durant les opérations en 2011, les avions de l’OTAN étaient déployés en Grèce et en Italie afin de se rapprocher du théâtre d’opérations.

[13] « Guterres : Haftar doit accepter les conclusions de la conférence de Berlin », TRT, 22 janvier 2020. [https://www.trt.net.tr/francais/moyen-orient/2020/01/22/guterres-haftar-doit-accepter-les-conclusions-de-la-conference-de-berlin-1345331].

[14] Arabie saoudite, Egypte, EAU, Russie et d’autres pays.

Turquie. Que cherche vraiment le président Erdogan ?

Par Sarah Sriri, chef de projet « Analyse et stratégie » à l’institut FMES.

Sur tous les fronts, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan suscite des interrogations. En effet, celui-ci a choisi la voie de l’escalade en multipliant les déclarations agressives et en refusant le jeu du multilatéralisme. Sarah Sriri met brillamment son jeu en perspective, d’abord sur le plan intérieur, puis sur la scène régionale, enfin à l’échelle internationale.

L’Institut FMES et le Diploweb.com co-publient ce document dans le cadre de La Fabrique Défense #FabriqueDéfense.

Le Sommet de l’OTAN à Londres les 3 et 4 décembre 2019 a célébré le 70ème anniversaire de l’Alliance atlantique. Après les déclarations du président de la République française Emmanuel Macron, soulignant l’état de « mort cérébrale » de l’Alliance – critiquant l’inaction de l’Alliance atlantique à l’issue de l’opération turque en Syrie – le président turc Recep Tayyip Erdogan a répliqué en stigmatisant directement son homologue français. Cette rencontre otanienne entre chefs d’Etat s’est donc tenue dans un contexte particulièrement tendu. Evidemment, l’opération turque en Syrie marque une forme de rupture dans l’action militaire d’un membre de l’OTAN démontrant, qu’en matière de sécurité, l’engagement unilatéral prend le pas sur la concertation voulue par l’organisation transatlantique alors qu’il s’agit de l’un des fondements.

Sur tous les fronts, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan suscite ainsi l’intérêt et les interrogations. En effet, celui-ci a choisi la voie de l’escalade en multipliant les déclarations agressives et en refusant le jeu du multilatéralisme.

Mettons son jeu en perspective, d’abord sur le plan intérieur (I), puis sur la scène régionale (II), enfin à l’échelle internationale (III).

Sur le plan intérieur

La situation interne de la Turquie explique en partie la position du pays sur la scène internationale. Fragilisé sur le plan économique en dépit d’une croissance qui repart à la hausse en fin d’année 2019, le pays a vu son PIB chuter de plus de 950 milliards de dollars en 2013 à environ 743 milliards de dollars en 2019.  Le pays de plus de 82 millions d’habitants au taux de chômage avoisinant les 13% a subi en sus les conséquences des sanctions américaines depuis la dégringolade de la livre turque en 2017. L’inflation a augmenté de plus de 5 points entre 2017 et 2018, allant de 11,1% à 16,3%. Pour autant, Ankara reste l’une des économies les plus importantes de la région. Si l’on excepte l’Arabie saoudite, le pays est le plus riche en Afrique du Nord et Moyen-Orient. A titre d’exemples, en 2018, le PIB de l’Iran était d’environ 454 milliards de dollars, celui des Emirats arabes unis de 414 milliards tandis qu’Israël et le Qatar comptaient respectivement un PIB de 370 milliards et de 191 milliards. En Afrique du Nord, le PIB égyptien – qui est en chute libre depuis plusieurs années – est proche de 250 milliards alors celui de l’Algérie frôle les 174 milliards de dollars.

Sur le plan politique, force est de constater le virage autoritaire et islamique qu’a pris la Turquie durant les années Erdogan qui se veut le porte-voix du monde sunnite. Fervent défenseur des Frères musulmans, la Turquie, née à l’issue de la chute de l’empire ottoman, est passé d’un Etat laïc à un pays islamo-conservateur, sous l’impulsion d’un président au parti – l’AKP, le Parti de la justice et du développement – quasi omniprésent à l’échelle nationale. En 2023, la Turquie célébrera le centenaire de l’avènement de la République après l’effondrement de l’Empire ottoman. L’objectif d’Erdogan de se maintenir au pouvoir jusque-là enverra un signal fort puisqu’il pourra apparaître comme l’égal de Mustafa Kemal, la figure historique de la République turque. Aux dernières élections municipales, l’AKP a toutefois perdu des villes stratégiques dont la plus symbolique d’entre elles, Istanbul. Capitale économique et culturelle, elle était aux mains du parti depuis plus de vingt ans. Pour contrer cette tendance, le chef de l’Etat turc use de la propagande et de discours nationalistes dans le dessein de flatter l’égo d’une partie de la population et de fédérer la diaspora. Celui qui s’est érigé en homme fort de la Turquie a développé autour de sa personne un véritable culte de la personnalité et a progressivement opéré une vision de lui néo-ottomane.

La question migratoire fait office de dossier complexe à gérer pour le régime. Historiquement pays d’émigration, les bouleversements politiques et sociaux de la région ont fait de la Turquie l’un des principaux pays de transit et d’immigration. Ankara accueille, en effet, 4 millions de migrants. 3,6 millions sont des réfugiés syriens, soit deux tiers des ressortissants syriens ayant fui leur pays depuis le début de la guerre. Si le pays a mis en place un dispositif de gestion de migrants pour lequel il reçoit des compensations financières de Bruxelles, l’équilibre est fragile et la question migratoire reste brûlante.

Sur le plan intérieur, la Turquie est également minée par le dossier kurde. 15 millions de Kurdes vivent en Turquie. Ils représentent ainsi 24% de la population du pays et incarnent une véritable menace pour le régime. Le PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan, apparu en 1978, fédère une partie de la diaspora kurde et réclame l’autonomie. Considéré comme une organisation terroriste, il est fermement combattu par les autorités kurdes. Tenir sous le joug le PKK, le parti des travailleurs du Kurdistan est primordial pour les autorités turques qui craignent l’émergence d’une entité kurde indépendante dans une région où le peuple kurde, divisé en son sein, est partagé entre la Turquie, la Syrie, l’Irak et l’Iran.

Sur la scène régionale

La politique régionale de la Turquie est en cohérence avec sa politique intérieure, notamment pour la question kurde. Le régime turc mène une politique sans complexe à l’égard des Kurdes. En dépit des critiques, la Turquie vise régulièrement l’Irak où est présent le PKK et qui abrite des bases militaires turques. Depuis 2016, le pays a mené 3 offensives dans le nord de la Syrie contre les Kurdes syriens de l’YPG – Unités de protection du peuple, la branche armée du parti syrien Parti de l’union démocratique PYD – pourtant alliés de l’Occident dans la lutte contre l’Etat islamique. En effet, ces derniers ont joué un rôle prédominant dans les rangs des Forces démocratiques syriennes qui ont largement contribué à combattre Daesh. Toutefois, pour le chef d’Etat turc, le PYD est une émanation du PKK sur le territoire syrien et la Syrie devient la base arrière du PKK. Il craint en effet un territoire kurde autonome à sa frontière avec la Syrie. A l’issue de cette offensive, la Ligue arabe a appelé ses membres à ne plus coopérer avec la Turquie et à réduire les représentations diplomatiques dans le pays.

Depuis son accession au pouvoir, la Turquie a renforcé son rôle à l’échelle régionale. Le président Erdogan poursuit une stratégie claire, à la fois géopolitique et idéologique, faisant écho à l’empire ottoman. Pour ce faire, il s’oppose aux puissances concurrentes dans la région, ses principaux rivaux étant l’Egypte, l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis. Ainsi, il s’appuie sur tous les soutiens possibles. Parmi eux, la Russie – très influente dans la région –, l’Iran et le Qatar. En effet, il entend incarner le leader sunnite « républicain » contre le wahhabisme prôné par la monarchie absolue saoudienne. Se tenant à l’écart de « l’establishment » sunnite proche de Washington, la Turquie a été écartée en juin 2019 de la conférence de Manama, portant sur le volet économique du plan américain de relance du processus de paix israélo-palestinien. Apparaissant de fait comme un déstabilisateur de l’ordre établi, le pays était encore une fois absent de la capitale bahreïnienne en novembre 2019 à l’occasion du traditionnel sommet régional sur la sécurité.  A la même période, le chef d’Etat turc s’est rendu à la place à Doha à l’occasion de la 5ème réunion du haut comité stratégique turco-qatari. Le Qatar est en effet l’un des rares pays arabes – avec la Somalie – à ne pas avoir condamné l’offensive turque en Syrie et les deux pays partagent un rival commun : l’Arabie saoudite. Le rapprochement entre Doha et Ankara est tactique et sert les intérêts mutuels des deux Etats. Le Qatar, lui aussi écarté par les pays de la région, subit depuis 2017 un blocus de la part de l’Arabie Saoudite – avec qui il partage sa seule frontière terrestre –, des Emirats arabes unis, de l’Egypte et de Bahreïn. La présence d’Erdogan au Qatar entend certainement renforcer la coopération entre les deux Etats, d’autant plus que Doha abrite en son sein des bases militaires turques.

En Afrique et au Moyen-Orient, la présence et l’influence turques se sont intensifiées. En Somalie par exemple, la Turquie est l’un des rares investisseurs et le pays bénéficie d’un rôle de premier plan concernant les domaines militaire, religieux et humanitaire. A travers le libre-échange, les investissements turcs dans la région (permis notamment grâce à des fonds qataris) notamment pour la construction d’édifices religieux ou par le biais de ses séries télévisées qui ont inondé le monde arabe, la Turquie a accru son « soft power » pour séduire la région.

La stratégie idéologique d’Erdogan va de pair avec son objectif politique. En Tunisie, il soutient massivement le parti d’obédience frériste Ennahdha qui a d’ailleurs pris l’AKP pour modèle. Il a aussi été influent lors de l’élection du Frère musulman Mohammed Morsi, en 2012 en Egypte. En soutenant ouvertement les Frères musulmans – bête noire de l’Egypte actuelle et des pétromonarchies du Golfe – la Turquie se démarque et mène une stratégie idéologique. Comme à l’époque de l’empire ottoman, la religion devient un vecteur d’influence. Toutefois, ce soutien affiché et assumé aux Frères musulmans et le tournant autoritaire que subit la Turquie ne sont pas au goût de tous les régimes arabes de la région.

Concernant les autres acteurs forts de la région – l’Iran et Israël, la position d’Erdogan est utilitaire, tiraillée entre ses liens d’intérêts et ses positions historiques. Voulant s’affirmer face à ces deux Etats, la Turquie maintient tout de même des rapports et coopèrent avec eux dans divers domaines, notamment économiques. Géopolitiquement opposés, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan et l’État d’Israël de Benjamin Netanyahou ont vu leurs échanges commerciaux s’intensifier au cours des dernières années. En 2017, Israël figurait à la 9ème place des clients de la Turquie avec 3,4 milliards de dollars d’exportations. D’ailleurs, Israël, si l’on excepte l’Union européenne, est le premier pays, en 1996, à avoir signé un accord bilatéral de libre-échange avec la Turquie.

S’agissant de l’Iran, 11ème client de la Turquie en 2017 avec 3,3 milliards de dollars d’exportation, il s’agit de souligner la neutralité étonnante du régime turc après l’élimination par les Américains du général Soleimani (3 janvier 2020). La position d’Erdogan est pragmatique dans le but de ménager les Etats-Unis qui restent, en dépit des tensions, un partenaire essentiel. Les yeux du monde étant rivés sur l’escalade des tensions entre Téhéran et Washington, cela a permis aux soldats à Erdogan d’annoncer l’envoi de ses soldats …

La Libye représente un théâtre dans lequel Erdogan joue un rôle depuis les événements de 2011. Le 27 novembre 2019, le président Erdogan a conclu un accord avec Fayez al-Sarraj. Alors que deux hommes se disputent la gouvernance du pays – Fayez el-Sarraj, chef du gouvernement d’union nationale (GNA) et l’autoproclamé Khalifa Haftar, les puissances étrangères accordent leur soutien officiel ou officieux à l’un des deux. Le régime turc soutient le GNA. D’abord, parce que les milices de Misrata, fief des Frères musulmans sont loyales à Sarraj mais aussi parce que l’ennemi de Sarraj, Haftar, n’est autre que l’allié des rivaux d’Erdogan, en l’occurrence Riyad, Le Caire et Abou Dhabi. En sus de soutenir politiquement Sarraj, deux mémorandums ont été signés entre les deux hommes. Le premier concerne la reconnaissance mutuelle des zones économiques exclusives et le second la coopération sécuritaire et militaire entre les deux Etats, faisant fi des revendications de ses voisins, en particulier l’Egypte, la République de Chypre, l’Etat d’Israël et la Grèce. Pour la première fois, la Turquie trouve un allié concernant la question des hydrocarbures. Cet accord donne ainsi accès à Ankara à des zones économiques revendiquées par Nicosie et Athènes et internationalement reconnues. La Turquie, qui n’est pas signataire de la convention de Montego Bay sur le droit de la mer, conteste des zones maritimes sous couvert de revendications chypriotes turques. Ankara occupe en effet depuis 1974 le nord de l’île de Chypre de manière illégale avec la République turque de Chypre-nord, Etat fantoche, reconnu uniquement par la Turquie.

La découverte de gisements d’hydrocarbures en Méditerranée orientale et notamment autour de Chypre avec le gisement Aphrodite attise d’autant plus l’appétit des acteurs du bassin levantin. Ces champs gaziers représentent une manne financière importante, les réserves d’Aphrodite étant en effet estimées à 127,4 milliards de mètres cubes de gaz. Dans ce contexte, le président turc entend faire de la Turquie un véritable hub de transit énergétique et mène des activités de forage dans la région en violation du droit international. Il menace ainsi le projet de gazoduc EastMed. Impliquant Israël, Chypre, la Grèce et l’Italie, ce gazoduc entend acheminer le gaz méditerranéen vers l’Europe. Témoin isolé de cette alliance qui s’est mise en place – tous les pays de la région semblent s’être accordés sur le partage des Zones économiques exclusives (ZEE) à l’exception d’Ankara – le pays a décidé d’user de l’agression afin de bloquer tout forage décidé par Chypre et de mener de son côté ses propres activités, bien que condamnées par la communauté internationale.

En Libye toujours et en soutien à Fayez el-Sarraj, le président turc a décidé l’envoi de troupes dans le pays pour soutenir le chef d’Etat « légitime » du pays, face à Khalifa Haftar et sa volonté de prendre Tripoli. La Libye, en proie au chaos depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011 est un pays stratégique dans le bassin méditerranéen. Recouvrant d’importantes réserves pétrolières, il est aussi le point de passage de milliers de migrants souhaitant rejoindre les côtes européennes. Le choix d’Erdogan d’intervenir dans ce pays est cohérent. Le 25 décembre 2019, lors de sa visite « surprise » à son homologue tunisien Kais Saied dont le thème portait sur les échanges commerciaux entre les deux pays – liés par un accord de libre-échange depuis 2004 – le régime turc avait réitéré son soutien à Fayez el-Sarraj qui s’est d’ailleurs joint au rendez-vous. Pour le chef d’Etat turc, l’intervention se justifie par la situation explosive de la Libye pouvant « affecter ses voisins ». C’est dans ce contexte que le ministre turc des affaires étrangères Mevlüt Çavuşoğlu ainsi que Fayez el-Sarraj se sont rendus à Alger le 6 janvier 2020, l’intervention en Libye supposant de tenir compte des voisins régionaux. L’Algérie, qui partage une frontière terrestre de près de 1 000 kilomètres avec la Libye, redoute un débordement sur son territoire et plus globalement une déstabilisation de la région toute entière. Toujours dans une logique d’occuper le leadership régional, la présence d’Erdogan en Algérie, entend faire de lui un chef d’Etat capable de prendre en charge les dossiers géopolitiques de cette région qui s’embrase.

Cette décision turque, en désaccord avec les positions russes, vient complexifier les relations entre ces deux Etats étroitement liés.

A l’échelle internationale 

Sur la scène internationale, le double jeu d’Erdogan continue d’intriguer. Membre de l’OTAN, la Turquie s’est sensiblement rapprochée depuis 2017 de la Russie et s’est émancipée de Washington. L’acquisition des missiles sol-air russes S400 est une autre illustration de cette émancipation stratégique et représente presque un élément provocateur pour l’OTAN. Cette situation irrite naturellement les Etats-Unis dont le Président Donald Trump s’impatiente du volontarisme financier des membres de l’Alliance pour ce qu’il appelle le « Burden-Sharing ». En effet, la Turquie, membre de l’organisation depuis 1952, dispose d’un emplacement géographique stratégique et abrite sur son sol d’éminentes bases militaires, à l’instar de celle d’Incirlik au sud du pays. Pour faire céder la Turquie, l’administration Trump use de l’outil économique et menace le pays, déjà en récession et dont la situation économique se détériore, de sanctions, comme elle a pu le faire en Iran.

Naturellement, cette acquisition est concomitante d’un évident rapprochement fin 2019 de la Turquie avec la Russie : les présidents turc et russe ont multiplié les rapprochements ces derniers mois. Les deux chefs d’Etat, Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan, apparaissent d’ailleurs comme des challengers de l’ordre établi. Moscou et Ankara collaborent considérablement dans le domaine économique et notamment énergétique. En effet, la Turquie est le second client de la firme Gazprom, sa consommation de gaz ayant atteint 56,6 milliards de mètres cubes en 2017. Les deux pays partagent un projet commun : TurkStream. Gazoduc allant de la Russie à la Turquie, ce projet prévoit l’acheminement de gaz en direction de l’Europe et témoigne du rapprochement affiché entre Moscou et Ankara. Aussi, la part des échanges entre Ankara et Moscou a cru au cours des dernières années. Les accords commerciaux s’intensifient et l’étroite collaboration entre les deux Etats est incontestable. En 2018, la construction de la première centrale nucléaire en Turquie, construite par la Russie en est une ultime illustration.

Cependant, si l’accord de Sotchi (17 septembre 2018 dans le cadre des accords d’Astana) sur le nord-est syrien a d’ailleurs été qualifié d’historique, les interventions turques en Syrie et en Libye, faisant de ce dernier un nouveau théâtre de tensions entre puissances étrangères, complexifient les relations entre Moscou et Ankara. Indéniablement interdépendants sur le plan économique, il n’en reste pas moins que Moscou et Ankara s’opposent sur ce dossier géopolitique. En effet, alors que la Russie soutient le maréchal Haftar, la Turquie lui préfère Fayez el-Sarraj. Alors que l’armée d’Haftar multiplie les offensives en direction de la capitale, tenue par le GNA, Erdogan craint de voir l’influence russe en Méditerranée s’étendre. A cela s’ajoute les intérêts divergents des deux Etats et l’importante manne financière que représentent les enjeux autour du gaz et de l’or noir…  Cependant, nul doute que les deux Etats sauront gérer leurs différends géopolitiques.

Malgré sa proximité avec la Russie, Ankara reste un allié, bien qu’ambigu, de l’Occident avec qui elle maintient des liens de solidarité. Concernant le domaine économique, l’Union européenne est le premier partenaire commercial du pays. En 2018, la Turquie a importé environ 84 milliards de dollars de biens à destination de l’Union européenne, ce qui représente 50% des exportations turques. Ce chiffre est à la hausse par rapport aux années précédentes : 74 milliards de dollars en 2017.

Alliée économique notoire de l’UE, la position de la Turquie se montre plus floue dans la lutte contre l’organisation Etat islamique. Partenaire officiel des puissances occidentales dans la lutte contre Daesh, la réalité sur le terrain est discutable. A ce titre, le régime turc justifie son intervention menée récemment en Syrie au nom de la lutte contre le terrorisme. Or, il s’agit ici du terrorisme kurde et non pas du terrorisme islamiste perpétré par Daesh. Plus généralement et à l’instar de ses relations avec les Etats-Unis, les rapports entre la Turquie et l’UE se compliquent. Alors que sa candidature pour entrer dans l’Union européenne – le pays a exprimé officiellement sa volonté en 1987 – semble de plus en plus compromise voire impossible, la Turquie fait office à la fois de partenaire et de maître chanteur dans la gestion de la crise migratoire. Ayant conclu un pacte migratoire avec Bruxelles (18 mars 2016), la Turquie, qui reçoit des compensations financières, doit contenir les migrants afin qu’ils ne puissent rejoindre l’Union européenne.  Aussi, le pays contient en son sein des djihadistes. A la fin de l’année 2019 et à l’issue de menaces répétées, la Turquie a remis en question ce pacte migratoire, jugeant les compensations financières trop faibles en renvoyant dans leurs pays d’origine certains djihadistes ayant combattu dans les rangs de l’Etat islamique. Utilisant ces individus comme moyen de pression – le pays dispose de plus de 1 000 djihadistes sur son territoire – Erdogan profite de la faiblesse de l’Union européenne en matière de politique migratoire pour obtenir davantage de soutien financier.

Historiquement, les puissances mondiales sont impliquées en Méditerranée. Sans surprise, la Chine est de plus en plus présente. Depuis 2013 et l’annonce des nouvelles routes de la soie par le président Xi Jinping, Pékin entreprend de gigantesques projets dans le bassin méditerranéen, n’impliquant pas moins de 65 pays. La Turquie, qui occupe une position stratégique, bénéficie de l’intérêt chinois, deuxième plus grand pays investisseur derrière les Etats-Unis à l’échelle mondiale. Après la Russie et l’Allemagne, la Chine est devenue le troisième plus grand partenaire économique de la Turquie. Alors qu’en 2001, le volume des échanges ne représentait qu’1,1 milliard de dollars, il atteint en 2016 23,6 milliards de dollars. Toutefois, l’essentiel de ce montant comprend les importations turques à l’égard de la Chine, déséquilibrant la balance commerciale, Ankara n’exportant qu’environ 3 milliards de dollars. Dans cette lignée, les investissements chinois se multiplient dans le pays et le plus important d’entre eux concerne la construction d’une centrale thermique à Hunutlu, dans la province d’Adana. Plus grand investissement direct chinois dans le pays, cette centrale constitue un financement d’environ 1,7 milliard de dollars.

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En définitive, le président Erdogan peut être qualifié de « perturbateur pragmatique ». Faisant tantôt le jeu des Américains, Européens ou Russes, la Turquie se joue de ses alliances naturelles pour apparaître comme un acteur incontournable sur la scène internationale. Le pays se maintient ainsi à égale distance de Washington et Moscou. En se maintenant dans l’OTAN, la Turquie conserve une protection et le parapluie nucléaire que lui confère son adhésion à l’Alliance atlantique. En conservant ses liens avec l’Union européenne – dont elle est toujours officiellement candidate – Ankara bénéficie d’aides financières et de coopération. En se rapprochant de la Russie – avec qui elle partage la mer Noire – la Turquie jouit de contrats énergétiques qui lui sont favorables mais s’oppose sur les dossiers géopolitiques. Alors que la Maison Blanche et le Kremlin semblent avoir compris le logiciel pour négocier avec le président turc, mélange savant de pressions économiques et de dialogue géopolitique, Bruxelles peine à trouver un « bâton » efficace pour contraindre le président turc à un dialogue plus équilibré avec les Européens, l’argument financier ne suffisant manifestement plus.

A l’échelle régionale, la posture d’Erdogan poursuit l’objectif clair de s’imposer face aux autres géants au Moyen-Orient et de recouvrir peu ou prou un statut qui ferait écho à celui dont bénéficiait l’empire ottoman. De fait, il est véritablement présent sur tous les dossiers qui agitent cette région crisogène du monde. Conformément à la logique frériste, vecteur à la fois d’influence culturelle et politique, il entend fédérer autour de lui un axe opposé à celui mené par l’Arabie saoudite et occuper une position forte à l’échelle régionale. Cette position lui confère la capacité d’intervenir militairement comme il l’a démontré en Irak, en Syrie et en Libye. Il est donc fort probable que le « sultan » Erdogan garde en tête que ces territoires, avant la colonisation, faisaient partie de l’empire ottoman qu’il entend restaurer dans la manière dont il fait de la géopolitique…

 

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Libye : un dossier complexe et une guerre qui s’éternise

La situation en Libye est préoccupante. Depuis le printemps arabe et la chute du colonel Mouammar Kadhafi, le pays est plongé dans le chaos. Fayez al-Sarraj et Khalifa Haftar se disputent la légitimité à la tête de l’Etat depuis près de deux ans sans qu’aucune élection ne soit venue entériner le processus politique. Le premier, à la tête du Gouvernement d’union nationale (GNA) est officiellement soutenu par la communauté internationale tandis que le second, autoproclamé maréchal, dirige l’Armée nationale libyenne et bénéficie des appuis émirati et égyptien.

La communauté internationale et en particulier Ghassan Salamé, l’envoyé spécial pour la Libye pour les Nations unies tentent de réconcilier les deux parties et d’instaurer la paix. Pour autant, le général Haftar a lancé une offensive sur Tripoli – siège du GNA – le 4 avril alors qu’une conférence nationale devait être organisée à Ghadamès dix jours plus tard.

En six mois, la guerre a fait plus de 1 000 morts et a causé le déplacement d’environ 120 000 personnes, engendrant une situation humanitaire déplorable. De fait, lors d’une intervention devant les membres du Conseil de sécurité au début du mois de septembre, Ghassan Salamé a annoncé la volonté de l’ONU de se maintenir en Libye : « Plus la situation sur le terrain s’aggrave, plus notre présence, nos efforts de médiation et la fourniture de services humanitaires sont nécessaires ».

En dépit des trêves, dont celle de l’Aïd el-Adha, les combats se poursuivent. Et, si la ligne de front ne bouge quasiment plus, un cessez-le-feu se montre peu envisageable dans l’immédiat. En effet, dans un entretien accordé à Libération en septembre 2019 dans lequel il confie avoir vécu la guerre comme un « affront », Ghassan Salamé déclare qu’un cessez-le-feu apparaît « plus compliqué qu’une trêve ». En effet, ce dernier nécessite des observateurs et des équipements veillant au respect de l’accord. Pour les Nations unies, cela signifie un mandat élargi comprenant une mission de médiation politique.

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Si la situation militaire est figée, dans le ciel libyen une véritable guerre par procuration a vu le jour depuis le mois de juin. Bien qu’ils n’aient pas une influence sur l’équilibre des forces selon des analystes, les drones émiratis et turcs occupent les airs, faisant de la Libye « probablement le plus grand théâtre de guerre de drones au monde » selon Ghassan Salamé. Le GNA s’est tourné vers la Turquie tandis que l’ANL bénéficie de l’appui émirati. Idéologiquement et politique, les sponsors des deux parties libyennes ne cessent de s’opposer.

Aux problèmes internes s’ajoutent la question des migrants et le terrorisme. La Libye étant un pays de transit pour les migrants, ces derniers sont victimes de détention arbitraire et de mauvais traitements très souvent dénoncés par les ONG. Quant au sud du pays, il sert de repaire aux islamistes de Daesh. A ce titre, le 27 septembre, les forces aériennes américaines ont mené une opération qui a causé la mort de 7 islamistes affiliés à l’Etat islamique

Dans ce pays qui est la « cible d’interférences extérieures » Ghassan Salamé déplore le manque de soutien des puissances s’intéressant à la Libye. Dans ce contexte, l’Envoyé de l’ONU multiplie les contacts en Turquie, aux Emirats arabes unis, en Egypte, aux Etats-Unis et en Russie pour tenter de préparer l’adoption d’un accord inter libyen qui bénéficierait d’un appui international. Pour ce faire, une conférence internationale consacrée à la Libye doit se tenir au cours des mois qui viennent. Alors que la solution militaire renvoie à « une illusion couteuse », l’émissaire des Nations unies imagine trois scénarios. Le premier scénario imaginé prévoit un maintien de la situation actuelle avec une guerre d’intensité réduite qui aura tendance à décliner progressivement. Le deuxième cas de figure concerne une escalade des tensions où la Libye deviendrait le théâtre d’une guerre régionale. Cette solution, dangereuse pour la Libye aurait des répercussions internationales, causant de fait un impact direct dans tout le bassin méditerranéen. Enfin, le troisième scénario – le plus souhaitable – serait d’aboutir rapidement à un cessez-le-feu et à une reprise du dialogue. Impensable il y a quelques semaines, il semble dorénavant possible.  Dans un communiqué du 26 septembre 2019 paru avant la réunion des Nations unies à New York, Khalifa Haftar a affirmé sa volonté de dialogue avec la partie adverse. Contrairement aux mois précédents, le militaire met des conditions à un éventuel retrait. Il exige en l’occurrence que les « groupes terroristes et les milices criminelles qui contrôlent Tripoli » se retirent, faisant référence aux forces libyennes loyales au GNA.

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Toutefois, il ne faut omettre l’antagonisme entre les deux hommes. Devant l’ONU, Fayez al-Sarraj a qualifié son adversaire de « criminel assoiffé de sang » et a déploré l’ingérence des puissances étrangères, à l’instar des Emirats arabes unis, de la France et de l’Egypte qu’il accuse de soutenir le camp d’Haftar.

Si l’apaisement semble possible et atteignable à terme, la condition sine qua none à un retour à la paix est sans surprise la tenue d’élections qui permettront de trancher la légitimité du chef d’Etat. La conférence internationale sur la Libye, organisée par l’ONU à l’initiative notamment de Rome et Paris et qui devrait se tenir en Allemagne, poserait ainsi les bases de la paix. Le ministère des Affaires étrangères appelle à un cessez-le-feu et à un retour au processus politique et salue la réunion de l’ONU qui a permis à « la communauté internationale et aux acteurs régionaux d’exprimer leur unité et leur détermination à soutenir la médiation des Nations unies conduite par le représentant spécial du secrétaire général des Nations unies ».

Emmanuel Macron reçoit Vladimir Poutine : les crises mondiales au cœur des discussions

Ce lundi 19 août, le président de la République Emmanuel Macron reçoit son homologue russe Vladimir Poutine dans sa résidence de Brégançon dans le Var pour un entretien en tête à tête suivi d’un dîner.

Alors que se tiendra le G7 à Biarritz du 24 au 26 août, le chef de l’Etat français souhaitait s’entretenir avec Vladimir Poutine sur les grands sujets internationaux. En effet, le président russe ne participe plus à ce Sommet depuis son exclusion avec l’annexion de la Crimée en 2014. Cette rencontre bilatérale souligne la volonté de la France de maintenir le dialogue avec la Russie, acteur majeur sur la scène internationale. Il s’agit d’ailleurs de la troisième rencontre entre les deux chefs d’Etats.

Les thèmes abordés lors de cet entretien concernent, pour l’essentiel les dossiers libyen, syrien, iranien et ukrainien.  En définitive, il s’agit de thèmes axés autour du bassin méditerranéen, zone sensible où Moscou et Paris jouent un rôle important. Sur le dossier syrien, la France demande à la Russie « d’user de son influence » sur ses alliés pour que cesse l’offensive du régime sur Idleb, ces derniers étant soutenus par l’aviation russe. S’agissant de la République islamique d’Iran, l’enjeu est de préserver l’accord sur le nucléaire iranien que la France s’efforce de maintenir en vie malgré le départ des Etats-Unis et le rétablissement des sanctions.

Cette rencontre permet aussi à la Russie de défendre ses intérêts hors du G7 et de montrer que le pays n’est pas isolé. Une façon de confirmer que le pays reste un acteur incontournable dans la résolution des crises d’autant plus qu’il bénéficie d’un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies. Pour la France, partisane du multilatéralisme, il s’agit de réintroduire la Russie dans les débats en se posant en pays médiateur capable de s’entretenir avec ses voisins.

C’est aussi un moyen de renforcer la position internationale de la France dans sa capacité à peser sur les décisions des grands partenaires.

Après s’être entretenu avec Vladimir Poutine, Emmanuel Macron recevra pour la première fois le Premier ministre britannique Boris Johnson, à l’heure où la question du Brexit – dont Boris Johnson est un fervent partisan – constitue un réel enjeu pour l’Union européenne. A Biarritz, le Président français s’entretiendra bien sûr avec son homologue américain Donald Trump. Paris qui multiplie donc ses rencontres avec des chefs d’Etats aux intérêts divergents se fait le porte-voix d’une Union européenne qui peine à s’affirmer à l’échelle internationale. Dans cette démarche, la France, à défaut d’un multilatéralisme désormais inexistant, fait valoir ses valeurs et ses idées dans ses rencontres bilatérales.

Ainsi, si les désaccords entre Paris et Moscou sont multiples, notamment concernant les droits de l’homme, les intérêts communs n’en restent pas moins nombreux, en témoignent les relations ininterrompues avec la Russie depuis l’élection d’Emmanuel Macron.

Rencontre CONTE-HAFTAR, l’Italie sur le dossier libyen

Dimanche 28 octobre 2018, le maréchal Khalifa HAFTAR, l’homme fort de l’Est libyen et commandant autoproclamé de l’Armée nationale libyenne, s’est entretenu avec le président du Conseil des ministres italien, Giuseppe CONTE. Cette réunion a pour but de préparer la conférence internationale concernant la Libye, qui se tiendra à Palerme, les 12 et 13 novembre prochains.

La conférence de Palerme, organisée par Rome, a pour dessein de réunir les principaux acteurs libyens et vise à « soutenir les conditions de sécurité et de développement économique, ainsi que le renforcement du cadre politico-constitutionnel ». Le but est de résoudre l’impasse politique que connait la Libye, représentée par deux hommes : le maréchal HAFTAR et Fayez al-SARRAJ, Premier ministre du Gouvernement National d’Accord, reconnu par la communauté internationale.

Giuseppe CONTE, exhortant Khalifa HAFTAR à participer à la conférence de Palerme, a précisé qu’elle sera une « conférence pour la Libye et non sur la Libye ». Le chef de l’Armée nationale libyenne a confirmé sa venue, qui permettra un débat constructif débouchant à terme sur un « véritable processus d’unification conforme aux attentes permanentes du peuple libyen ».

La rencontre avec le maréchal HAFTAR s’est faite à l’issue de deux entretiens, vendredi 26 octobre, avec Fayez al-SARRAJ puis Ghassan SALAME, envoyé spécial de l’ONU en Libye. Considérant la conférence de Palerme comme un « signe essentiel de l’appui de la communauté internationale au processus politique », Ghassan SALAME a félicité « l’approche inclusive suivie par l’Italie en faveur d’une implication totale des principaux acteurs libyens dans l’organisation de la conférence ». Fayez al-SARRAJ a également confirmé sa présence en novembre prochain et espère une évolution positive de la situation en Libye, dans « l’intérêt de ses populations et de ses institutions ».

Le président Conte entend s’ériger en « facilitateur » dans les questions libyennes. Il espère bénéficier de la présence de nombreux membres de la communauté internationale.

Le président Emmanuel MACRON avait réuni fin mai à Paris, Fayez al-SARRAJ et Khalifa HAFTAR. Dans une « déclaration politique finale » les deux leaders libyens s’étaient engagé sur la tenue d’élections au 10 décembre 2018. Toutefois, si la France espère maintenir ce calendrier, l’Italie, rejointe par les Etats-Unis et des experts, le considère prématuré, au regard de la fragilité libyenne. En effet, la situation en Libye est délicate. Dans la nuit de dimanche à lundi 29 octobre, quatre personnes ont été tuées et plusieurs autres enlevées au centre du pays, lors d’une attaque armée commise par le groupe terroriste Daesh. Le sud du pays est en proie aux groupes armés étrangers, émanant notamment du Soudan et du Tchad. Les deux pouvoirs en place en Libye peinent à éradiquer ce phénomène dans cet Etat libyen en déliquescence.

Mare Ionio en Méditerranée « défie la politique européenne »

Le Mare Ionio, dans le port d’Augusta, début octobre.
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Ce jeudi 4 octobre 2018, l’ONG allemande de sauvetage de migrants en mer Sea-Watch a annoncé, conjointement avec d’autres associations humanitaires en faveur des migrants, avoir affrété le bateau Mare Ionio, battant pavillon italien. Sur Twitter, l’ONG allemande annonce : « Nous sommes de nouveau en mer, pour garder un œil vigilant et défier la politique européenne qui laisse les gens couler ».

Remorqueur long de 37 mètres (l’Aquarius en mesure 77) conçu pour repérer et sécuriser les embarcations en détresse et assurer une présence civile dans la zone, le Mare Ionio est parti mercredi soir du port d’Augusta, à l’Est de la Sicile et fait route vers le Sud.  Il lui faudra environ 24 heures en mer pour atteindre les côtes libyennes. Il rejoindra l’Astral, un voilier de l’ONG espagnole Proactiva Open Arms qui mène une mission similaire tandis que l’Aquarius, ayant perdu son pavillon panaméen, a rejoint le port de Marseille jeudi 4 octobre au matin. Face à cette situation, l’ONG SOS Méditerranée appelle les gouvernements européens dans le but de poursuivre cette mission « en attribuant un pavillon à l’Aquarius, déterminé à reprendre la mer au plus vite » et a organisé une vague de manifestations dans plusieurs villes françaises et européennes le samedi 6 octobre 2018.

Affrété par des militants de la gauche italienne, le Mare Ionio a commencé sa mission mercredi soir, pour rappeler symboliquement le 3 octobre 2013, date à laquelle un bateau de pêche a coulé au large de Lampedusa, causant la mort de 366 migrants. Les ONG affirment avoir créé « un réseau qui ne passe plus par les gouvernements », ajoutant que certaines villes européennes telles qu’Amsterdam, Berlin, Palerme et Bologne soutiendraient la mission et accepteraient d’accueillir les personnes secourues. En érigeant ce bateau en symbole, les associations affirment qu’en cas de fermeture des ports, elles appelleraient la mobilisation massive de la population. Alors que l’Organisation mondiale pour les migrations (OIM) rappelle que 1 741 migrants ont péri dans la Méditerranée en 2018, les ONG relaient ce chiffre afin d’alerter l’opinion publique.

En réponse, le ministre de l’Intérieur et vice-président du Conseil des ministres italien Matteo SALVINI a déclaré au Mare Ionio : « Fais ce que tu veux, mais en Italie tu n’y arriveras jamais ». Rome connait depuis quelques mois un revirement de politique avec l’arrivée de la Ligue de M. SALVINI au pouvoir qui se démarque par un caractère eurosceptique et un renforcement assumé de la politique migratoire. Ainsi, les entrées de migrants sont à leur plus bas niveau depuis près de cinq ans. L’OIM note que moins de 1 000 arrivées de migrants ont été enregistrées en Italie pour le mois de septembre.

L’Espagne reste donc à ce jour la première porte d’entrée des réfugiés et des migrants en Europe, recensant 45% de toutes les arrivées irrégulières pour l’année en cours et recevant sept fois plus de migrants que l’Italie.

Trafic des migrants : le Conseil de sécurité proroge ses mesures pour un an

Des migrants en Libye

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Le 3 octobre, les 15 membres du Conseil de sécurité des Nations unies ont adopté la résolution 2437, prorogeant pour une période de 12 mois, à compter de son adoption, les dispositions prises en 2015 contre le trafic des migrants et la traite des êtres humains en Libye.

Depuis 2011 et le renversement de l’ancien dirigeant et « Guide de la Révolution » Mouammar KADHAFI, la côte libyenne est en proie à la traite des êtres humains et au trafic des migrants. Des hommes et des femmes sont même vendus en tant qu’esclaves en Libye. L’ampleur de ce trafic engendre des conséquences humanitaires, politiques et sécuritaires pour la Libye et toute la région.

Sur proposition du Royaume-Uni, le Conseil de sécurité a adopté à l’unanimité la résolution. Les Etats-membres, pour une période supplémentaire d’un an, s’ils soupçonnent un trafic de migrants ou une traite d’êtres humains, sont autorisés à inspecter les bateaux naviguant en haute mer au large des côtes libyennes. Ils sont d’ailleurs en mesure de les saisir.

La France s’est félicitée du renouvellement des autorisations et souligne le soutien unanime du Conseil à l’engagement de l’Union européenne en faveur de la paix et de la stabilité en Libye à travers l’opération EUNAVFOR MEED Sophia. Cette dernière, décidée en 2015 par l’UE dans le cadre de sa PSDC, est chargée de lutter contre le trafic de migrants en Méditerranée en désorganisant les réseaux de passeurs tout en sauvant des dizaines de milliers de vies chaque année. Elle mène ses missions en lien avec le Gouvernement d’entente nationale incarné par le Premier ministre libyen EL-SARRAJ. L’autorisation permise par le Conseil permet à EUNAVFOR MEED Sophia de disposer des moyens adaptés pour remplir efficacement son rôle. Paris regrette tout de même que le texte ne soit pas plus explicite dans le rappel des positions sur le sort des migrants au regard du cadre juridique international et des conventions internationales sur le droit de la mer, le crime international organisé et les réfugiés.

A l’issue du vote, France et Royaume-Uni ont désiré prendre la parole pour rappeler la gravité du sujet. De nombreux migrants continuent de risquer leur vie en tentant de traverser la Méditerranée, victimes de passeurs exploitant leur détresse. La France rappelle, conformément aux résolutions 2240 (2015) et 2380 (2017), la nécessité de traiter les migrants avec humanité, dignité et dans le plein respect de leurs droits. Elle rappelle les obligations qu’imposent le droit international et notamment le droit international des droits de l’Homme et exhorte les Etats à protéger les droits de l’Homme des migrants, en dépit de leur statut migratoire.

 

Des élections en Libye ?

« La Libye n’est pas prête pour des élections » déclarait le Premier ministre du Gouvernement National d’Accord (GNA) Faïez AL SARRAJ en septembre 2018. Depuis 2016, se font front en Libye deux hommes forts. D’un côté, Faïez AL SARRAJ, est le Premier ministre du GNA de Tripoli formé sous l’égide de l’ONU à l’issue de la deuxième guerre civile libyenne et de la progression de l’Etat islamique sur le territoire libyen. S’il incarne le pouvoir légitime et bénéficie du soutien italien, il n’est pas reconnu comme tel par l’ensemble du pays. Face à lui, le maréchal Khalifa HAFTAR est le chef de l’Armée nationale libyenne contrôlant l’Est de la Libye. Auréolé de la libération de la ville de Benghazi des djihadistes et bénéficiant de l’appui du Parlement de Tobrouk, il est considéré comme proche du Caire et de Paris.

Si les deux hommes se sont rencontrés en juillet 2017 à La-Celle-Saint-Cloud en présence du Président de la République française Emmanuel MACRON en s’engageant à un cessez-le-feu, il est promis en mai 2018 à Paris la tenue d’élections présidentielles et législatives pour le 10 décembre 2018.

Or, le Premier ministre estime que les conditions ne sont pas remplies pour organiser ces élections. La situation de cessez-le-feu ne semble tenir qu’à un fil : tandis que les combats entre milices rivales armées ne cessent de s’accroître, la menace djihadiste se montre grandissante, notamment dans la capitale. Le Parlement situé à Tobrouk, dans l’Est du pays, rejoint la position du Premier ministre et bloque l’adoption de la Loi électorale initiée par les Nations-Unies.

Ces points de vue viennent contredire les attentes françaises et onusiennes qui espèrent maintenir ces élections en décembre 2018. La question devient épineuse puisqu’elle envenime les relations franco-italiennes. Rome s’oppose depuis quelques semaines à la tenue de ces élections, dénonçant une volonté d’ingérence de la part de la France.  Toutefois, la France maintient sa position en soutenant les efforts des autorités libyennes et onusiennes quant à la poursuite du processus politique mis en place.

Alors que le calendrier défendu par Paris entend être le moyen de sortir le pays du chaos, Rome et Tripoli, appuyés par Washington, considèrent la réunification des institutions comme prioritaire aux élections.

Sept ans après la chute de Mouammar KADHAFI, la Libye baigne dans un climat d’insécurité et devient alors le théâtre d’influence entre la France et l’Italie.