Iran

Qu’attendre de Joe Biden au Moyen-Orient et en Afrique du Nord ? – par Pierre Razoux

Qu’attendre de Joe Biden au Moyen-Orient et en Afrique du Nord ? – par Pierre Razoux

Pierre Razoux, directeur académique et de la recherche de l’Institut FMES

RÉSUMÉ :

Même si son style sera plus avenant, nul doute que Joe Biden défendra les seuls intérêts américains. Son élection est un coup dur pour Vladimir Poutine, Xi-Jing Ping, Bachar el-Assad et Recep Tayyip Erdogan. Prudent, pragmatique et réaliste, le 46e président des États-Unis d’Amérique, attaché aux causes palestinienne et kurde, n’est pas facile à décrypter en matière de politique étrangère d’autant que son équipe a des avis très contrastés sur les principaux dossiers liés au Moyen-Orient. Il reste sans illusion sur la capacité des États-Unis à résoudre le conflit israélo-palestinien. Ses priorités à l’égard de la région ANMO devraient consister à endiguer la progression de la Chine et de la Russie, à mettre un terme à la politique de sanctions maximales contre l’Iran afin de renouer le dialogue avec Téhéran, à prendre ses distances avec l’Arabie saoudite en condamnant sa politique au Yémen, et à rassurer leurs autres alliés régionaux pour restaurer la crédibilité des États-Unis. En Afrique du Nord, il semble prêt à réengager ses partenaires les plus fragiles pour éviter qu’ils ne s’effondrent, sans toutefois s’impliquer directement en Libye, pas plus que dans la Bande Sahélo-Saharienne. Parmi ceux qui espéraient la victoire de Donald Trump (voir carte et schéma), les dirigeants israélien, égyptien, saoudien et émirien vont devoir donner des gages à la nouvelle administration démocrate. C’est avec le président turc Erdogan que les relations vont être les plus complexes. Ce dernier en semble conscient, puisqu’il affiche une posture de désescalade depuis quelques semaines.

S’il est très improbable que Joe Biden trouve un accord avec Téhéran à court terme, la nouvelle équipe conservatrice qui devrait l’emporter en Iran en juin 2021 pourrait être tentée de s’entendre ensuite avec lui sur un accord global, pour relancer l’économie et ne pas tomber sous la coupe de la Chine. En attendant, c’est le Qatar qui profite le plus de l’élection de Joe Biden, d’autant que ce dernier n’est pas opposé à l’Islam politique des Frères musulmans, tant que celui-ci reste compatible avec les valeurs libérales des États-Unis, tant qu’il promeut l’économie de marché, des élections démocratiques et qu’il ne remet pas en cause les contrats d’armement conclus avec l’industrie américaine.

Pour anticiper la politique des États-Unis en direction du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, l’option la plus raisonnable consiste in fine à décrypter l’agenda de politique étrangère de la vice-Présidente Kamala Harris, pièce maîtresse du dispositif institutionnel américain compte tenu du contexte et de l’âge du Président.

En devenant le 46e président des États-Unis d’Amérique, Joseph Biden hérite d’une situation volatile et fragmentée au Moyen-Orient, mais aussi en Afrique du Nord. Elle l’est d’autant plus que son prédécesseur semble s’en être détournée tout en s’entendant tacitement avec Vladimir Poutine pour diviser le Moyen-Orient en deux zones d’influence, l’une (au nord) dominée par la Russie et l’Iran, et l’autre (au sud) par les États-Unis et Israël. Cette division implicite des tâches, correspondant à sa volonté de diminuer l’empreinte militaire américaine et simplifier l’équation géopolitique régionale (« vous êtes pour moi ou contre moi ! »), l’a amené à stigmatiser à l’extrême l’Iran, détruisant par là-même le seul acquis diplomatique de la période Obama – l’accord nucléaire connu sous l’acronyme de JCPOA[1] – quitte à pousser les dirigeants iraniens dans les bras des Russes et des Chinois. Comme nombre de présidents républicains avant lui, Donald Trump a fait prévaloir la logique d’endiguement à l’encontre de l’Iran et de ses alliés de circonstances (Syrie hier, Irak, Qatar et Liban aujourd’hui) en s’appuyant sur Israël et les monarchies de la péninsule Arabique.

Joe Biden et son équipe rapprochée auront donc du pain sur la planche pour apaiser les tensions, rassurer les uns, restreindre les ambitions des autres, renouer un dialogue difficile avec Téhéran et limiter par là même les risques d’escalade militaire qu’au fond aucun des grands acteurs ne souhaite, puisqu’elle ne pourrait qu’aboutir à une plus grande fragmentation qui ferait le jeu des djihadistes et des extrémistes religieux. Le risque principal relève en fait de l’erreur de calcul. Le défi est d’autant plus grand que les acteurs du Moyen-Orient ont exporté leurs rivalités en Méditerranée et en Afrique du Nord, qu’il s’agisse de celles opposant l’Iran à Israël d’une part, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis à l’Iran, au Qatar et à la Turquie d’autre part, ou bien encore de la rivalité exacerbée entre pro et anti-Frères musulmans. De fait, toute analyse géopolitique et stratégique implique désormais de considérer simultanément les deux espaces nord-africain et moyen-oriental, là où ils pouvaient être décryptés séparément auparavant.  

L’administration Biden arrive en outre aux affaires dans une période charnière marquée par la désoccidentalisation du monde, l’affaiblissement du libéralisme et du multilatéralisme, et la montée des populismes comme des nationalismes. Ces lames de fond touchent le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, tout comme les conséquences socio-économiques désastreuses de la crise de la covid-19 qui isolent un peu plus les pays de ces deux régions, les rendant plus vulnérables aux appétits de Pékin, Moscou et Ankara, mais aussi des djihadistes, des groupes mafieux et des démagogues de tous acabits. Nul doute cependant que l’arrivée de Joe Biden constitue un coup dur pour Vladimir Poutine, Xi-Jing Ping, Recep Tayyip Erdogan et Bachar el-Assad.

Un Président très expérimenté, dont le logiciel paraît quelque peu daté

Âgé de 78 ans, Joe Biden a siégé au Sénat pendant 36 ans, a dirigé le très influent comité des affaires étrangères de la chambre haute du Congrès et a été pendant huit ans vice-Président de Barack Obama. Dans toutes ses fonctions, il n’a cessé de voyager au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, nouant des liens personnels avec de nombreux dirigeants dont plusieurs ont disparu aujourd’hui. Il maîtrise à l’évidence les dossiers, même si ses principales intuitions ont été forgées dans les années 1980-2000 et ne sont peut-être plus totalement en phase avec l’évolution rapide de ces deux régions. Bien que pragmatique et réaliste, il reste très attaché à la cause palestinienne, tout comme à la cause kurde, et mise clairement sur les régimes en place, quels qu’ils soient. Robert Malley, coordinateur de la Maison-Blanche pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord sous l’administration Obama, proche du nouveau secrétaire d’État Anthony Blinken, résume ainsi les dossiers prioritaires pour la nouvelle équipe Biden :

  • « Gérer la crise du coronavirus ;
  • Endiguer la Chine sans compromettre le dialogue et la coopération économique avec Pékin ;
  • Mettre un terme à la politique de « sanctions maximales » contre l’Iran pour revenir dans l’accord nucléaire (JCPOA) en s’assurant que Téhéran se remettra en conformité avec le traité, respectera l’intégralité de ses engagements et adoptera une attitude plus rassurante vis-à-vis de ses voisins ;
  • Prendre ses distances avec l’Arabie saoudite en arrêtant la politique du chèque en blanc quant à son intervention calamiteuse au Yémen ;
  • Revenir dans l’accord de Paris sur le changement climatique ;
  • Rassurer les alliés traditionnels des États-Unis car la crédibilité des États-Unis et la loyauté sont des valeurs auxquelles il croit profondément » [2].

Robert Malley poursuit en soulignant que « Joe Biden n’est pas facile à caser en matière de politique étrangère : il était favorable à la guerre des Balkans tout comme à l’intervention en Irak en 2003, mais il était opposé à l’intervention en Libye, de même qu’à tout projet d’intervention contre l’Iran ; […] Il n’a pas la main sur la gâchette ; […] Joe Biden est quelqu’un de très réaliste et de pragmatique. Il ne partage pas l’optimisme et la vision ambitieuse de Barack Obama à ses débuts. Il commencera là où Obama avait terminé. Dans ce sens-là, sa politique ressemblera plus à celle de la fin du second mandat Obama ; […] Au fond, Joe Biden ne fonde pas de grands espoirs sur le dossier du Proche-Orient. Il ne voit pas la résolution du conflit israélo-palestinien comme étant probable, et ne voudra pas y consacrer les efforts prioritaires des États-Unis »[3]. Il rappelle en outre que les membres de l’ancienne administration Obama – qui devraient retrouver un poste dans l’administration Biden – avaient et ont toujours des avis très contrastés sur les dossiers liés au Moyen-Orient et à l’Afrique du Nord[4].

Dans ses mémoires, Barack Obama insiste sur la prudence de Joe Biden en se remémorant la réunion de crise au cours de laquelle il a ordonné le raid sur Abbottabad visant à éliminer Oussama Ben Laden : « Joe (Biden) lui aussi s’est prononcé contre l’option du raid, au motif que le risque d’échec était trop élevé. […] Je savais que, tout comme Gates, il travaillait déjà à Washington pendant l’échec de Desert One (fiasco du raid américain visant à libérer les otages retenus en Iran en avril 1980). Il en gardait certainement de vifs souvenirs : douleur des familles, coup porté au prestige des États-Unis et défaite de Jimmy Carter »[5].

Comme une partie de l’establishment démocrate façonné par l’idéal libéral, Joe Biden n’est pas opposé à l’Islam politique des Frères musulmans, tant que celui-ci reste compatible avec sa vision et ses valeurs, notamment les droits de l’Homme, tant qu’il promeut l’économie de marché, des élections démocratiques et qu’il ne remet pas en cause les contrats d’armement conclus avec l’industrie américaine. Si en prime il vise à renvoyer les militaires dans leurs casernes, c’est encore mieux pour toute la génération de responsables démocrates marquée par le film Midnight Express[6].

Une feuille de route assez prévisible

Même si le style sera plus avenant, nul doute que Joe Biden défendra les seuls intérêts américains. Au Moyen-Orient, si l’on applique la grille de lecture fournie par Robert Malley, confirmée par les déclarations d’Anthony Blinken, il est probable que son administration visera à freiner et si possible contrer l’expansion russe et chinoise, à protéger les routes maritimes et les détroits si ceux-ci venaient à être menacés, tout en contrôlant les points de passage obligés des flux d’hydrocarbures alimentant la Chine pour la convaincre du fait qu’une guerre économique sévère avec les États-Unis – a fortiori un affrontement militaire direct – serait perdu d’avance. La lutte contre le djihadisme se poursuivra en se concentrant sur Daech et Al Qaïda, et non plus sur les mouvements proches de l’Iran qualifiés de « terroristes » par Mike Pompeo.

Contrairement à Donald Trump, Joe Biden cherchera à réengager la plupart des acteurs abandonnés par son prédécesseur pour redonner aux États-Unis leur rôle d’acteur légitime et incontournable, tant sur le plan diplomatique qu’économique. Tout indique qu’il soutiendra fermement les monarchies modérées de la Péninsule arabique, qu’il contribuera à stabiliser le Liban pour éviter que celui-ci ne bascule totalement dans l’escarcelle iranienne et qu’il cherchera à se maintenir en Irak. Très attaché à la forme, il adaptera le style de sa politique étrangère en rassurant ses alliés traditionnels et en revenant à davantage de multilatéralisme en accordant davantage d’importance aux droits de l’Homme. Le régime syrien n’a donc rien à espérer sous son mandat.

Sur le dossier palestinien, Robert Malley estime que « la nouvelle administration américaine abandonnera le plan de paix de Trump, adoptera une attitude plus dure envers les colonies israéliennes en Cisjordanie, reprendra les relations avec l’Autorité palestinienne et relancera l’aide économique aux Palestiniens »[7]. Néanmoins, elle ne reviendra très probablement pas sur le transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem, sur la reconnaissance de l’annexion du Golan (qui concerne la Syrie et non pas les Palestiniens), sur la fourniture d’armements à Israël et sur la présence de bases radars et de missiles antimissiles américains sur le territoire israélien. Joe Biden sait qu’il devra donner des gages au pouvoir israélien pour lui faire avaler la pilule du réengagement avec l’Iran. Sa priorité reste en effet le dossier iranien qu’il lie à la sécurité du Golfe et du Levant. Il fera tout pour favoriser la reprise de négociations bilatérales avec l’Iran, tout en incitant l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis à renouer le dialogue avec Téhéran, de manière à atténuer les tensions régionales et faciliter le retour des États-Unis dans un accord nucléaire amélioré (JCPOA).

Sur le dossier kurde, il serait logique que Joe Biden, qui n’a jamais accepté le lâchage du PYD syrien par Donald Trump, fasse le minimum nécessaire pour donner de l’air aux Kurdes syriens et leur permettre de résister à la fois contre l’armée turque et le régime syrien. Cela ne solutionnera en rien leur avenir, mais cela leur permettra de gagner un peu de temps.

En Afrique du Nord, l’administration Biden semble vouloir réengager les pays les plus fragiles pour éviter qu’ils ne s’effondrent face aux coups des djihadistes, face à l’incurie de certains dirigeants, ou qu’ils ne tombent sous la coupe de Moscou et de Pékin. Il paraît probable qu’elle exerce des pressions sur eux pour contrôler plus efficacement la variation des prix pétroliers et prendre si possible des parts dans leur industrie énergétique. Elle semble peu désireuse de s’impliquer en Libye, tout comme dans la bande sahélo-saharienne, même si elle poursuivra très certainement son soutien logistique aux forces internationales déployées sur zone[8].  

Ceux qui se réjouissent de l’arrivée au pouvoir de Joe Biden

Joe Biden sait qu’une partie des dirigeants du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord souhaitait ardemment la victoire de Donald Trump et a tout fait pour favoriser sa campagne, comme en témoignent la carte et le tableau ci-dessous. Il sait en revanche que d’autres dirigeants, sur lesquels il va pouvoir s’appuyer, espéraient sa propre victoire, pour des raisons multiples : certains pour renouer un dialogue bilatéral permettant de s’entendre sur de nouveaux équilibres stratégiques (Iran) ; d’autres pour obtenir des réassurances américaines (Tunisie, Liban, Jordanie, Koweït, Oman) ; d’autres encore pour revenir à la situation ante (Qatar, Irak, Autorité palestinienne). La Libye et le Yémen, durablement fragmentés, sont des cas particuliers puisque leurs dirigeants ou ceux qui aspirent à le devenir ne sont pas tous sur la même ligne. Les dirigeants yéménites sont néanmoins d’accord sur le fait que Joe Biden reste le mieux placé pour exercer les pressions nécessaires sur les dirigeants saoudiens afin qu’ils renoncent à leur intervention militaire au Yémen, celle-ci apparaissant chaque jour un peu plus impopulaire au Congrès.

La carte et le tableau qui suivent témoignent de perceptions très diverses entre pro-Biden et pro-Trump, mais aussi entre ceux qui sont favorables ou hostiles à la présence militaire américaine dans la région, qu’il n’est pas possible de simplifier par des critères tels que la gouvernance (dictatures vs régimes plus ouverts, monarchies vs républiques) ou le statut d’allié privilégié (la Turquie, membre de l’OTAN, hostile à la fois à Joe Biden et à la présence militaire américaine dans sa sphère d’intérêts). Il n’y a pas de lignes de fracture claires. Les organisations régionales, qu’il s’agisse de la Ligue arabe, du Conseil de coopération du Golfe ou de l’Union du Maghreb arabe sont elles aussi profondément divisées sur ces perceptions et ne seront d’aucun secours aux dirigeants arabes pour leur permettre de faire émerger une ligne cohérente à l’égard de la nouvelle administration américaine. Les récentes normalisations de plusieurs États (Émirats arabes unis, Bahreïn, Maroc, Soudan) avec Israël ne font que renforcer l’impression d’un monde arabe plus fragmenté que jamais. Même si les dirigeants arabes qui ont reconnu Israël fin 2020 soutenaient tous Donald Trump, l’équipe de Joe Biden se réjouit de ces normalisations qui, de son point de vue, vont dans le sens d’un apaisement des tensions régionales[9].

Sociogramme des dirigeants du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord vis-à-vis de Joe Biden

Les plus enthousiastes semblent être les Iraniens qui interprètent l’arrivée de l’administration Biden comme la fin du risque de confrontation militaire directe, mais surtout comme l’opportunité de conclure un accord global leur permettant de sécuriser leurs gains au Moyen-Orient, quitte à renoncer durablement à leurs ambitions nucléaires militaires et à normaliser leurs relations avec l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, une fois que les États-Unis seront revenus dans le JCPOA et auront fait tomber les sanctions qui handicapent très lourdement l’économie iranienne. C’est toutefois loin d’être gagné car le Congrès, quelle que soit sa couleur, est structurellement hostile au régime iranien tout comme une majorité de la population américaine toujours hantée par les crises successives des otages, expliquant que Barack Obama ait préféré ne pas soumettre le JCPOA au Capitole. Même à majorité démocrate, il est peu probable que le Congrès fasse le forcing sur le dossier iranien, à l’heure où il est concentré sur les affres de la politique intérieure américaine. Différents lobbys (néoconservateurs, israéliens, émiriens, saoudiens, grecs[10]) se mobilisent pour contrer préventivement toute ouverture de Washington en direction de Téhéran. En Israël, Benjamin Netanyahou a déclaré qu’il resterait l’autorité ultime pour s’occuper du dossier iranien, indiquant par là-même qu’il ne se sentirait pas lié par le retour des États-Unis dans le JCPOA et qu’il conservait sa liberté d’action, y compris militaire, à l’encontre de l’Iran. 

En négociatrices habiles, les autorités iraniennes soufflent pour leur part le chaud et le froid, laissant leur Parlement adopter une loi intitulée « Plan d’action stratégique pour la levée des sanctions et la protection des droits de la nation iranienne » qui durcit considérablement les conditions de reprise des négociations avec les États-Unis et met la pression sur la Maison Blanche en fixant au 21 février 2021 la limitation d’accès des inspecteurs de l’AIEA à certaines installations nucléaires iraniennes, tout en augmentant sensiblement la quantité d’uranium susceptible d’être enrichi à 20 %. Mohammed Javad Zarif, ministre iranien des Affaires étrangères, a déclaré quelques jours avant la prestation de serment de Joe Biden : « Le retour des États-Unis au JCPOA n’est pas suffisant en ce moment. L’objectif du JCPOA était la levée des sanctions […] Aujourd’hui, si les États-Unis disent oralement qu’ils reviennent au sein du JCPOA, cela ne nous apportera rien. Il faut que les sanctions soient d’abord levées […] Il faut que nos relations bancaires reviennent à la normale et que les accords que nous avons signés avec différentes entreprises soient mis en œuvre […] Il faudra aussi discuter plus tard du dédommagement »[11] ; il a surrenchéri sur la possibilité de la présentation de nouvelles conditions par les parties du JCPOA pour la levée des sanctions : « Personne n’a le droit de faire une telle chose. Le JCPOA est un accord sur le nucléaire et n’a aucun lien avec la question balistique »[12]Mohammed Qalibaf, président du Parlement et candidat putatif à l’élection présidentielle de juin 2021, a rappelé pour sa part que « tous les articles de la loi sur le Plan d’action stratégique pour la levée des sanctions et la protection des droits de la nation iranienne étaient réversibles en cas d’entente sur la levée complète des sanctions »[13], sous-entendant que tout était réversible si l’on parvenait à s’entendre.

En accroissant la pression sur Joe Biden mais aussi sur le président Rohani de telle manière qu’un accord semble très improbable à court terme, le guide suprême Ali Khamenei signifie aux uns et aux autres qu’un éventuel accord ne pourra être conclu qu’après l’élection présidentielle iranienne du 18 juin 2021. L’enjeu de celle-ci n’est pas de savoir si c’est un réformateur ou un conservateur qui va l’emporter, car tout indique que ce sera un conservateur bon teint, mais si ce sera un ancien militaire issu du corps des gardiens de la révolution, une personnalité issue du clergé ou bien un politicien « civil » réputé pour sa bonne gestion des affaires économiques. Pour l’instant, toutes les options semblent sur la table et le vainqueur, quel qu’il soit, aura sans doute les mains plus libres pour négocier avec Washington, puisque le bloc conservateur lui fera confiance et ne lui reprochera pas de brader les intérêts de l’Iran. Comme souvent dans l’histoire, ce sont les dirigeants qui paraissent intransigeants qui finissent par conclure un accord de paix, car au fond, une entente entre Washington et Téhéran viserait tout autant à trouver une sortie négociée à la question de l’accord nucléaire qu’à enterrer la hache de guerre. Rien ne devrait donc déboucher d’ici fin 2021 au mieux. À défaut, la nouvelle équipe iranienne choisirait probablement d’acquérir la capacité nucléaire militaire et de se rapprocher encore davantage de Moscou et Pékin, renforçant la posture de la Russie et de la Chine au Moyen-Orient comme le souligne Albert Wolf de l’université John Hopkins[14].

Dans le golfe Persique, c’est sans doute le Qatar qui profite le plus de l’élection de Joe Biden puisque ce dernier souhaite l’apaisement des tensions entre les monarchies arabes et l’Iran, mais aussi entre les familles régnantes elles-mêmes. Les dirigeants saoudiens ne s’y sont pas trompés en acceptant une réconciliation de façade avec le Qatar lors de la réunion plénière du Conseil de Coopération du Golfe d’Al-Ula, le 5 janvier 2021, au grand dam de l’Émirien Mohammed ben Zayed al-Nahyane qui n’a pas fait le déplacement[15]. L’émir du Qatar Tamim al-Thani, qui sait pouvoir compter désormais sur la bienveillance des États-Unis en plus de celle de l’Iran et de la Turquie, va pouvoir organiser sereinement sa coupe du monde de football en 2022, là où les dirigeants émiriens risquent de se faire du souci pour le bon déroulé de leur exposition universelle de 2021 en cas d’aggravation des tensions avec l’Iran. À moyen terme, le Qatar devra probablement choisir entre l’Arabie saoudite et la Turquie, car il lui sera difficile de ménager durablement l’un et l’autre. Pour lui, l’essentiel reste finalement de conserver le soutien des États-Unis et de l’Iran dont il a besoin pour garantir sa sécurité et le développement économique et diplomatique de son émirat. Il espère sans doute jouer un rôle majeur dans les négociations entre Américains et Iraniens, sachant qu’il reste crédible des deux côtés[16].

Les dirigeants fraichement désignés du Koweït et du sultanat d’Oman se réjouissent de la victoire de Joe Biden puisqu’il appelle comme eux à de bonnes relations entre les deux rives du Golfe. Âgés et manquant pour l’instant de légitimité, ils font face à des difficultés intérieures et ne semblent pas en mesure de peser sur la scène internationale. 

En Irak, si le Premier ministre Moustafa al-Kazimi souhaite le maintien de la présence militaire et diplomatique américaine, ne serait-ce que pour équilibrer la présence iranienne sur place, ses opposants, tout comme les milices chiites instrumentalisées par Téhéran, agissent en sous-main pour saper la crédibilité des États-Unis et les contraindre à quitter le pays. L’arrivée de Joe Biden peut offrir un répit au Premier ministre irakien soutenu par une partie de la classe politique sunnite, mais il est très improbable que l’administration démocrate parvienne à renverser l’image catastrophique dont souffrent les États-Unis dans le pays. À long terme, le sort de la présence américaine en Irak paraît donc scellé.   

Au Levant, le roi Abdallah II de Jordanie, le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas et le président libanais Michel Aoun se réjouissent d’autant plus ouvertement de l’élection de Joe Biden qu’ils craignaient de faire les frais du fameux « Plan de paix du siècle » de Jared Kushner. Très affaibli sur la scène intérieure, Mahmoud Abbas espère un retour au statu quo ante (solution à deux États et médiation « juste » des États-Unis) qui lui permette de durer encore un peu en s’appuyant sur ses affidés, par défaut d’option de recours crédible[17], alors même que l’Iran semble renforcer son emprise dans la bande de Gaza pour accroître sa capacité de dissuasion envers Israël[18].

En Afrique du Nord, l’arrivée d’une équipe démocrate promouvant ouvertement les valeurs libérales de l’Amérique, tout particulièrement le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, l’aide au développement, le multilatéralisme et la défense de l’environnement, de surcroît sans préjugés négatifs à l’encontre de l’Islam politique, ne peut que réjouir des dirigeants cacochymes tétanisés par le cynisme, l’imprévisibilité et la brutalité de Donald Trump. Les difficultés intérieures limitent toutefois leurs marges de manœuvre sur la scène régionale. Les dirigeants algériens et marocains sont néanmoins réservés quant à la bienveillance de l’équipe Biden à l’égard des Frères musulmans.

Ceux qui vont devoir donner des gages au nouveau président américain

Le premier à avoir réagi est le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou qui sait qu’il va faire face à quatre années difficiles s’il parvient à se maintenir au pouvoir, car il a soutenu sans nuance la candidature de Donald Trump. Comme de nombreux Israéliens, il estime que la victoire de Joe Biden représente un retour en arrière[19]. Il ne l’en a pas moins appelé quelques heures après la proclamation de sa victoire pour le féliciter, souligner l’ancienneté de leur relation et reconnaître en lui un ami d’Israël. Depuis, il fait profil bas et se concentre sur sa survie politique et sur les négociations de normalisation avec d’autres pays arabes. Il semble avoir délégué la communication avec les États-Unis à sa garde rapprochée. Tzachi Hanegbi, ministre des implantations (colonies) parlant au nom du gouvernement israélien, a ainsi déclaré le 13 janvier 2021 : « Le plus important est de convaincre la nouvelle administration américaine de ne pas répéter les erreurs de l’administration Obama, à savoir apaiser les Iraniens »[20]. Parallèlement et pour se ménager les bonnes grâces de la nouvelle administration démocrate, Eli Cohen, ministre du renseignement, a fait fuiter une note envisageant une possible normalisation avec le Qatar stipulant que « l’importance du Qatar pour l’État hébreu réside dans sa capacité à bâtir un réseau de contacts avec les Frères musulmans […] Les relations avec le Qatar peuvent être un facteur de stabilisation dans la bande de Gaza et contribuer à atténuer les tensions existantes avec la Turquie »[21].

Les dirigeants saoudiens et émiriens savent eux aussi qu’ils vont devoir donner des gages s’ils ne veulent pas être complètement marginalisés. Les premiers signaux n’ont pas tardé, comme en témoignent les discussions au Congrès pour remettre en cause la livraison de chasseurs bombardiers furtifs F-35 aux Émirats arabes unis. L’accord de normalisation avec le Qatar est un premier pas ; il en faudra sans doute d’autres, probablement sur les dossiers yéménite, iranien, pakistanais et chinois, pour atténuer les foudres de la Maison Blanche.

Nul doute que le président Sissi, très pragmatique, saura lui aussi donner des gages au nouveau maître de la Maison-Blanche pour lui rappeler l’importance stratégique de l’Égypte, gardienne du canal de Suez et pays toujours très influent au sein du monde arabe, dans l’équation géopolitique américaine. En Afrique du Nord, le roi du Maroc regrette déjà le départ de Donald Trump dont l’administration aura soutenu fermement Rabat sur le dossier du Sahara occidental, tout en contribuant au maintien des capacités opérationnelles de son armée. Mais il reste l’un des gardiens du détroit de Gibraltar, le principal fournisseur des États-Unis en phosphate et un acteur symbolique pour la stratégie américaine de normalisation entre Israël et les pays arabes. S’il reste prudent, il devrait ne pas subir les critiques du parti démocrate, mais il sait qu’il lui faudra probablement donner des gages aux partis islamistes proches de la mouvance des Frères musulmans. Ce n’est pas forcément une bonne nouvelle pour les Européens.

C’est en définitive avec le président Erdogan que la relation sera probablement la plus compliquée. Les sujets de dispute n’ont pas manqué récemment : conflit en Syrie et agression turque contre le PYD kurde, protection américaine à l’opposant Fethullah Gülen, emprisonnement en retour du pasteur Andrew Brunson en Turquie, affaire Jamal Khashoggi mettant les États-Unis en porte-à-faux avec l’Arabie saoudite, achat turc de systèmes antimissile S-400 russes entraînant le gel du contrat F-35, crise en Libye, tensions en mer Egée et en Méditerranée orientale. Mike Pompeo a ouvertement mis en cause l’attitude perturbatrice du président Erdogan lors de la réunion des ministres des Affaires étrangères de l’OTAN à Bruxelles, le 1er décembre 2020. Recep Tayyip Erdogan sait qu’il a besoin du soutien des États-Unis pour contrecarrer l’influence économique, énergétique et stratégique croissante de la Russie en Turquie. Le président turc sait aussi que Joe Biden doit beaucoup au lobby grec qui l’a soutenu sans faillir tout au long de sa longue carrière politique. Mais il est conscient du fait que le nouveau président américain reste favorable au concept d’un « Islam modéré démocratique », tel que celui dont l’AKP turc sait habilement faire la promotion auprès des élites démocrates américaines. Comme le rappelle Robert Malley, « Joe Biden entretient de bonnes relations avec Erdogan ; cela date de sa vice-présidence lorsqu’il avait été mandaté par Obama pour servir d’interlocuteur avec le président turc. Ainsi, il va essayer de se montrer plus solidaire avec les Kurdes syriens que ne l’a été Trump, ce qui va compliquer sa relation avec la Turquie, tout en cherchant une entente avec Erdogan (…) La politique régionale agressive de la Turquie aujourd’hui suscite des débats au sein même de l’équipe Biden ; il y a d’un côté les durs, très critiques vis-à-vis de la Turquie, et d’un autre côté, ceux qui pensent que les États-Unis ne peuvent se permettre de crise majeure avec cet allié important de l’OTAN. Ces deux instincts se retrouvent chez Joe Biden »[22]. Car pour les stratèges américains, la Turquie demeure d’abord et avant tout le bouclier Sud de l’OTAN face à la Russie et l’Iran, et demain probablement face à la Chine. Ils savent aussi qu’ils ont besoin des installations radar de leur base de Kürecik dans le cadre de leur défense antimissile, mais aussi de la base aérienne d’Incirlik sur laquelle un lot de bombes atomiques B-61 est censé être stocké dans le cadre des plans de dissuasion nucléaire de l’OTAN. Le positionnement stratégique de la Turquie et sa capacité à affaiblir la cohésion européenne suffisent à justifier leur soutien à Ankara, même si Erdogan questionne régulièrement la pérennité de la présence américaine sur la base d’Incirlik. Ce soutien pourrait toutefois évoluer si l’aile gauche du parti démocrate arrivait au pouvoir.

De la nécessité de décrypter Kamala Harris

Compte tenu du rapport de forces équilibré au Sénat (50-50) qui confère au vice-Président le rôle d’arbitre, mais aussi de l’âge et de l’état de santé incertain de Joe Biden qui la met en avant et répète qu’il ne fera qu’un seul mandat, Kamala Harris s’impose comme une pièce maîtresse du jeu institutionnel américain. C’est également vrai sur les dossiers de politique étrangère puisqu’elle seconde le Président et peut appuyer ou faire obstacle au Sénat à d’éventuels accords négociés par l’administration. Ce le sera a fortiori si les évènements venaient à la propulser à la présidence des États-Unis d’Amérique. Il est donc crucial de connaître son positionnement sur les grands dossiers du Moyen-Orient et du bassin méditerranéen. A ce jour et si l’on se réfère à ses déclarations durant la campagne présidentielle, cette brillante juriste de 56 ans affiche un soutien sans faille à Israël[23], tout en déclarant « croire en la valeur de chaque Palestinien et de chaque Israélien »[24]. Jusqu’à présent, Kamala Harris ne s’est que très peu exprimée sur les sujets géopolitiques tout en insistant sur son tempérament progressiste, son attachement aux droits de l’Homme et des minorités, mais aussi sa proximité avec Barack Obama. Son passage remarqué à la commission du renseignement du Sénat laisse toutefois penser qu’elle s’est intéressée de près aux dossiers internationaux les plus sensibles.

Pour anticiper à moyen terme la politique des États-Unis en direction du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, l’option la plus raisonnable consiste donc à décrypter l’agenda réel de politique étrangère de la vice-Présidente Kamala Harris. Les chercheurs et les analystes peuvent d’emblée s’y mettre, en espérant que celle-ci sera bien protégée par le Secret Service.

 


[1] Joint Comprehensive Plan of Action, accord sur le programme nucléaire iranien signé à Vienne le 14 juillet 2015 entre Téhéran et les 5 membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies, plus l’Allemagne, appuyés par l’Union européenne, réintégrant l’Iran dans le concert des Nations.

[2] Robert Malley, interviewé par Armin Arefi pour Le Point, 13 novembre 2020.

[3] Ibidem.

[4] La consultation du rapport « Ten conflicts to watch in 2021 » du think tank International Crisis Group (ICG) dirigé par Robert Malley pendant le mandat Trump, donne également un éclairage intéressant sur les priorités du mandat de Joe Biden, puisqu’il cite l’Afghanistan, l’Éthiopie-Érythrée, la Bande Sahélo-Saharienne, le Venezuela, la Libye, la Somalie, le Yémen, la relation USA-Iran, la relation Russie-Turquie et les tensions liées aux dérèglements climatiques.

[5] Barack Obama, Une terre promise, Fayard, 2020, pp. 813-814.

[6] Comme l’ont rappelé à l’auteur de cet article de nombreux experts américains.

[7] Interview de Robert Malley par Armin Arefi, Le Point, op. cit.

[8] L’intervention en Libye et ses conséquences désastreuses restent un cauchemar pour de très nombreux responsables démocrates.

[9] Même si ces normalisations peuvent déboucher au bout du compte sur un regain de tensions entre Israël et l’Iran par conflits interposés, que ce soit dans le Golfe persique, en mer Rouge ou au Sahara occidental puisque le roi Mohammed VI a conditionné sa normalisation avec Israël à la reconnaissance par les États-Unis de la « marocanité » de ce territoire dont le Front Polisario, soutenu par l’Algérie et l’Iran, réclame l’indépendance.

[10] Traditionnellement proche de l’Iran, la Grèce, paniquée par l’agressivité et les ambitions de la Turquie, s’est récemment rapprochée d’Israël et des Émirats arabes unis, tant sur les plans économiques et énergétiques, que militaires et stratégiques.

[11] Site officiel iranien Khamenei.ir, 10 janvier 2021.

[12] Ibidem.

[13] Ibidem.

[14] Albert Wolf, « Why hasn’t anyone attacked Iran’s nuclear sites? », Perspectives Paper n° 1878, BESA Center, 11 janvier 2021.

[15] Armin Arefi, « Pourquoi l’Arabie saoudite et le Qatar enterrent la hache de guerre », Le Point, 5 janvier 2021.

[16] Comme en témoignent les propos élogieux de Mohammed Javad Zarif qui a tweeté en anglais le 5 janvier 2021 le message suivant : « Congratulations to Qatar for the success of its brave resistance to pressure & extortion ».

[17] Thierry Oberlé, « Mohammed Dahlan, un Palestinien dans l’ombre de l’accord Israël-Émirats », Le Figaro, 18 août 2020 ; les dirigeants émiriens comptaient sur un second mandat de Donald Trump pour placer leur homme – Mohammed Dahlan – à la tête de l’autorité palestinienne ; cette option semble aujourd’hui écartée.

[18] Comme en témoigne l’organisation sur place, le 29 décembre 2020, d’un exercice majeur qui aurait vu des membres des forces spéciales iraniennes conseiller les combattants du Hamas ; I24 News, 31 décembre 2020.

[19] Alex Joffé, « Le marais retourne à Washington », Perspectives Paper n° 1868, BESA Center, 5 janvier 2021.

[20] I24 News, 13 janvier 2021.

[21] I24 News, 13 janvier 2021.

[22] Interview avec Armin Arefi, Le Point, op. cit.

[23] Ali Harb, « Kamala Harris pledges unconditional support for Israel », Middle East Eye, 27 août 2020.

[24] The Arab American News & I24 News, 6 novembre 2020.

 

La problématique de l’exportation de technologies nucléaires par les Etats-Unis vers l’Arabie saoudite – par Ana Pouvreau

Ana Pouvreau – Spécialiste des mondes russe et turc, chercheur en sciences politiques, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques. Elle est auditrice de l’IHEDN et éditorialiste à l’institut FMES.

L’Arabie saoudite s’est engagée, comme d’autres Etats du Moyen-Orient, dans un mouvement de « renaissance nucléaire ». Invoquant la nécessité de réduire sa dépendance énergétique vis-à-vis de la production d’hydrocarbures, le pays s’est lancé dans un programme nucléaire civil et annoncé la construction de 16 réacteurs nucléaires, à l’horizon 2025-2030, pour un montant estimé à 80 milliards de dollars. La construction d’un premier réacteur nucléaire à Riyad est actuellement en cours, comme l’ont montré, en avril 2019, des photos satellite[1].

Les perspectives en matière d’’exportation de technologies nucléaires représentent une opportunité sans précédent pour les entreprises américaines spécialisées dans ce domaine. En effet, celles-ci évoluent dans un contexte contraint en ce qui concerne la demande intérieure, tandis que le marché international s’avère de plus en plus compétitif. Les Etats-Unis se sont donc positionnés sur le marché de la construction de centrales nucléaires saoudiennes. Cependant, en raison d’une législation nationale très restrictive, les entreprises américaines sont soumises à de fortes contraintes en ce qui concerne l’exportation de leurs technologies nucléaires.

L’Administration Trump a, dans un premier temps, autorisé des compagnies américaines à travailler sur des projets nucléaires en Arabie saoudite, dans le cadre d’une autorisation dite Part 810 Authorization[2], dispensée de l’accord du Congrès des Etats-Unis. Après la publication d’un rapport de la Chambre des Représentants[3] exprimant de fortes inquiétudes sur l’empressement de l’Administration Trump à exporter des technologies sensibles vers l’Arabie saoudite, plusieurs membres du Congrès ont souligné le risque manifeste de violation de la loi sur l’énergie atomique (Atomic Energy Act de 1954), qu’un tel transfert représenterait[4].

Dans un contexte actuel caractérisé par une montée des tensions au Moyen-Orient, la déclaration du prince héritier saoudien Mohamed Ben Salman, le 15 mars 2018, selon laquelle si l’Iran développait une bombe atomique, l’Arabie saoudite suivrait sans attendre[5], a renforcé aux Etats-Unis, le spectre de la prolifération nucléaire. A ce titre, les raisons invoquées par les opposants à la politique du président américain vis-vis de l’Arabie saoudite dans le domaine nucléaire, méritent d’être examinées.

LA POSITION DE L’ARABIE SAOUDITE SUR LE NUCLEAIRE

L’Arabie saoudite est un Etat partie au Traité sur la Non-Prolifération des armes nucléaires (TNP) depuis 1988. Elle peut développer un programme nucléaire civil, mais ce droit ne peut s’exercer que si cet usage à des fins pacifiques est vérifié par l’AIEA. Elle a conclu avec cette dernière un accord de garanties généralisées bilatéral et mis en vigueur un protocole relatif aux petites quantités de matières,  qui exempte le pays de l’obligation d’accueillir les inspections de contrôle de sécurité de l’AIEA, au motif que le pays ne dispose que de très peu de matières et d’activités nucléaires. Mais l’Arabie saoudite n’a pas signé la version modifiée en 2005 de ce Protocole sur les petites quantités de matières, qui implique des contrôles plus stricts[6]. Cette position a conduit le directeur général de l’AIEA, Yukiya Amano (décédé le 22 juillet 2019) à déplorer, en mars 2019, que « la capacité des inspecteurs de l’AIEA d’accéder aux installations en Arabie saoudite est actuellement limitée car son programme se développe “sur la base d’un ancien texte” de règles de sauvegarde ». Il avait alors appelé ce pays à signer le Protocole additionnel de l’AIEA[7].

Ce protocole vient en complément des mesures de vérification prévues par l’accord de garanties généralisées afin de contrôler les activités nucléaires d’un pays. Il définit par exemple plusieurs types de données supplémentaires importantes que les pays doivent recueillir et communiquer et il renforce l’accès des inspecteurs de l’AIEA[8].

Benjamin Hautecouverture, spécialiste du désarmement et de la dissuasion nucléaire, à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), considère que si l’Arabie saoudite signait le protocole additionnel: « cela rassurerait, car cela impliquerait des visites très intrusives de l’AIEA sur le terrain »[9]. Il ressort en effet, selon cette analyse, qu’à la différence des Emirats arabes unis – engagés également dans la voie du nucléaire civil – l’Arabie saoudite n’entend pas signer d’accords qui, à l’avenir, ne lui permettraient pas de se doter de technologies E&R (Enrichment and Reprocessing technologies), afin d’enrichir et de retraiter des matières nucléaires sur son territoire. Le 9 septembre 2019, le nouveau ministre saoudien de l’énergie, Abdulaziz Ben Salman, a d’ailleurs annoncé, que son pays prévoyait d’enrichir l’uranium[10].

UNE CONTROVERSE PERSISTANTE AUX ETATS-UNIS

Avec les Etats-Unis, l’Arabie saoudite s’est montrée réticente à signer un accord dit accord 123 au titre de la section 123 de la loi sur l’énergie atomique (Atomic Energy Act) de 1954, à savoir un accord de non-prolifération nucléaire du même type que ceux déjà signés par les Etats-Unis avec, notamment, la Corée du sud et l’Inde. Sans la signature d’un tel accord, l’exportation de technologies américaines dans le domaine nucléaire n’est pas permise.

La polémique, qui s’est développée aux Etats-Unis, tient surtout au fait qu’en dépit des controverses concernant l’aide américaine à l’Arabie saoudite dans le cadre de son intervention militaire au Yémen, menée depuis le 26 mars 2015, et malgré l’assassinat, le 2 octobre 2018, à Istanbul, du journaliste Jamal Kashoggi, l’Administration Trump ait poursuivi avec détermination son projet d’exportation de technologies nucléaires vers ce pays, à l’insu du Congrès.

Citée dans le rapport susmentionné de la Chambre des Représentants de février 2019, l’entreprise IP3 International[11], formée en juin 2016, et employant d’anciens officiers généraux, d’anciens diplomates et des spécialistes dans le domaine de l’énergie, était en contact avec des dirigeants saoudiens à compter de novembre 2017, pour tenter de remporter le marché de la construction de réacteurs nucléaires. Le général Michael Michael Flynn et Jared Kushner, auraient activement promu ce projet, laissant planer le doute sur une éventuelle collusion d’intérêts. Ces soupçons ont été renforcés après la publication d’un nouveau rapport de la Chambre des Représentants[12] mettant en cause l’homme d’affaires Thomas Barrack, un proche du président Trump, qui aurait utilisé ses contacts à la Maison-Blanche pour promouvoir la coopération nucléaire avec les Saoudiens à des fins de profit personnel[13]. Cela a conduit les sénateurs Chris van Hollen (démocrate) et Lindsey Graham (républicain) à proposer, fin juillet 2019, une nouvelle législation visant à restreindre les transferts de technologie nucléaire à l’Arabie saoudite en empêchant notamment la US Export-Import Bank (dont le rôle est crucial en matière de financement d’exportations de technologies américaines) de financer tout projet avec l’Arabie saoudite dans le domaine nucléaire[14].

Dans la même optique, le 18 septembre 2019, les sénateurs américains Ed Markey et Jeff Merkley, dans une  lettre adressée au secrétaire d’État Mike Pompeo et au Secrétaire à l’énergie, Rick Perry, ont exprimé leur opposition à ces exportations : « Partager des technologies nucléaires avec l’Arabie saoudite, en particulier sans garanties suffisantes, donnera à Riyad les outils nécessaires pour concrétiser  la vision du Prince héritier en matière d’armes nucléaires. […] Si le gouvernement Trump ferme les yeux sur le comportement du royaume chez lui et à l’étranger tout en concluant un accord qui pourrait accélérer sa poursuite potentielle de l’arme nucléaire, le Congrès rejettera tout accord de ce type », ajoutant que le « mépris des droits de l’homme et des normes humanitaires » par l’Arabie saoudite ne devait pas être récompensé[15]. Au vu des craintes exprimées, tant du côté démocrate que du côté républicain, concernant les ambitions nucléaires saoudiennes d’une part, et l’ardeur de l’Administration Trump à les satisfaire, d’autre part, le Secrétaire américain à l’Energie Rick Perry, a assuré que les Etats-Unis veilleraient à ce que les Saoudiens ne puissent retraiter le combustible usé en vue de fabriquer des armes nucléaires et appelé l’Arabie saoudite à signer le Protocole additionnel de l’AIEA : «Ce n’est pas seulement l’administration Trump qui décide unilatéralement :« vous allez avoir le réacteur ». C’est un processus. Le Congrès des États-Unis a clairement indiqué qu’il ne permettrait pas à l’Arabie saoudite d’obtenir de technologie américaine sans signature d’un protocole additionnel », a t-il déclaré[16]. Pour certains spécialistes américains[17], il est nécessaire que de strictes garanties soient posées concernant la gestion du combustible nucléaire destiné aux futurs réacteurs saoudiens.

Par ailleurs, malgré un rapprochement entre Israël et l’Arabie saoudite, la détermination de l’Administration Trump à participer au développement du programme nucléaire civil saoudien crée des frictions dans les relations entre les Etats-Unis et Israël. Selon le site d’informations américain Axios, le Premier ministre Benjamin Netanyahu aurait demandé à Donald Trump de ne pas poursuivre de projet de coopération nucléaire avec l’Arabie saoudite. Devant la détermination des Etats-Unis à continuer, Israël aurait alors posé des « lignes rouges ». Les exigences israéliennes vis-à-vis des Etats-Unis seraient les suivantes : 1) Informer Israël de l’état des négociations sur la coopération nucléaire avec l’Arabie saoudite ; 2) Informer Israël des spécificités concernant les équipements que les Etats-Unis envisagent de fournir à l’Arabie saoudite ; 3) Ne pas autoriser l’Arabie saoudite à enrichir de l’uranium à l’intérieur de ses frontières ; 4) Les Etats-Unis doivent être la seule puissance autorisée à vendre du combustible nucléaire à Riyad ; 5) Les Etats-Unis doivent garantir l’enlèvement du combustible nucléaire usé[18].

***

Ces évolutions majeures du débat aux Etats-Unis seront indubitablement prises en considération par les Etats ayant déjà signé des accords-cadres avec l’Arabie saoudite visant au développement de son programme nucléaire civil, à savoir la France, la Russie, la Chine et la Corée du Sud, tous membres du Groupe des fournisseurs nucléaires (GFN)[19].

 


[1] Jonathan Tirone : “First Images of Saudi Nuclear Reactor Show Plant Nearing Finish”, Bloomberg, 3 avril 2019.

[https://www.bloomberg.com/news/articles/2019-04-03/first-images-of-saudi-nuclear-reactor-show-plant-nearing-finish]

[2] Viet Phuong Nguyen: “Decoding the US “secret authorizations” to sell nuclear technology to Saudi Arabia”, The Bulletin of the Atomic Scientists, septembre 2019. [https://thebulletin.org/2019/09/decoding-the-us-secret-authorizations-to-sell-nuclear-technology-to-saudi-arabia/]

[3] Rapport présenté par Elijah E. Cummings, président du Comité de surveillance et de réforme de la Chambre des Représentants des Etats-Unis: “Whistleblowers Raise Grave Concerns with Trump Administration’s Efforts to Transfer Sensitive Nuclear Technology to Saudi Arabia”, U.S. House of Representatives, février 2019. [https://oversight.house.gov/sites/democrats.oversight.house.gov/files/Trump%20Saudi%20Nuclear%20Report%20-%202-19-2019.pdf]. Voir aussi: « Inquiétudes au Congrès américain sur un éventuel accord nucléaire avec Ryad », Le Point, 27 février 2019 [https://www.lepoint.fr/monde/inquietudes-au-congres-americain-sur-un-eventuel-accord-nucleaire-avec-ryad-27-02-2018-2198345_24.php].

[4] Robie Gramer : “U.S. Senate Targets Saudi Nuclear Technology”, Foreign Policy, 30 juillet 2019. [https://foreignpolicy.com/2019/07/30/us-senate-targets-saudi-nuclear-technology-senate-van-hollen-lindsey-graham/]

[5] “Saudi crown prince warns of nuclear arms race with “Hitler” of Middle East”, extrait de l’interview du Prince Mohammed Bin Salman, dans l’émission 60 minutes sur la chaîne américaine CBS News, 15 mars 2018. [https://www.youtube.com/watch?v=bE_ZbK1YIBU]

L’Arabie saoudite avait déjà fait une déclaration similaire en 2012 (cf. Saudi Arabia threatens to go nuclear if Iran does”, Fox News, 10 février 2012).

[6] Mark Hibbs :”Safeguards for Saudi Arabia”, Carnegie Endownment for International Peace, 27 novembre 2018. [https://carnegieendowment.org/2018/11/27/safeguards-for-saudi-arabia-pub-77787]

[7] Op.cit. Jonathan Tirone, Bloomberg, 3 avril 2019.

[8] « Le Protocole additionnel : mise en œuvre et ratification », Vertic, Décembre 2012. [http://www.vertic.org/media/assets/Publications/FS13%20FR.pdf]

[9] Interview de Benjamin Hautecouverture par Rachel Marsden, « Trump favorable au nucléaire saoudien », RT, 8 avril 2019.

[https://fr.sputniknews.com/radio_desordre_mondial/201904081040658844-nucleaire-saoudien-trump-usa/]

[10] Rania El Gamal; Alexander Cornwell: “Saudi Arabia flags plan to enrich uranium as U.S. seeks nuclear pact”, Reuters, 9 septembre 2019.

[https://www.reuters.com/article/us-energy-wec-saudi-nuclearpower/saudi-arabia-flags-plan-to-enrich-uranium-as-u-s-seeks-nuclear-pact-idUSKCN1VU168]

[11] Julian Borger: Saudi Arabia’s first nuclear reactor nearly finished, sparking fears over safeguards”, The Guardian, 4 avril 2019. [https://www.theguardian.com/world/2019/apr/04/saudi-arabias-first-nuclear-reactor-nearly-finished-sparking-fears-over-safeguards]

[12] Rapport présenté par Elijah E. Cummings, président du Comité de surveillance et de réforme de la Chambre des Représentants des Etats-Unis: Corporate and Foreign Interests Behind White House Push to Transfer U.S. Nuclear Technology to Saudi Arabia”, juillet 2019.

[13] Sharon La Franière: “Trump Adviser Said to Have Pursued Saudi Nuclear Deal as He Sought Administration Role”, The New York Times, 29 juillet 2019. [https://www.nytimes.com/2019/07/29/us/politics/thomas-barrack-white-house.html]

[14] Op.cit. Robie Gramer, Foreign Policy, 30 juillet 2019.

[15] “2 US Senators Warn Trump Against Nuclear Deal With Saudis”, Voice of America News, 18 septembre 2019. [https://www.voanews.com/usa/2-us-senators-warn-trump-against-nuclear-deal-saudis].

[16] “U.S. tells Saudi Arabia: nuclear push depends on snap inspections deal”, Reuters, 17 septembre 2019.

[17] Chen Kane : Why proposals to sell nuclear reactors to Saudi Arabia raise red flags”, The Conversation,  23 février 2019.

[http://theconversation.com/why-proposals-to-sell-nuclear-reactors-to-saudi-arabia-raise-red-flags-112276]

[18] Barak Ravid: “Scoop: Netanyahu told Trump he’s concerned about U.S.-Saudi nuclear deal”, Axios, 9 mars 2018. [https://www.axios.com/netanyahu-told-trump-hes-concerned-about-us-saudi-nuclear-deal-74871e35-1871-42ed-8f63-79efde1b2a4d.html].
Voir également: Jason Lemon : “Saudi Arabia Wants to Be a Nuclear Power and Israel Has Demands, Report Says”, Newsweek, 9 juillet 2018. [https://www.newsweek.com/saudi-arabia-wants-be-nuclear-power-israel-has-demands-report-says-1014574]

[19] Ce régime multilatéral, qui comprend 45 Etats-membres, s’est engagé à ne pas livrer de technologies E&R, qui pourraient permettre le développement d’un programme nucléaire militaire – à un pays, sauf si ce dernier a signé avec l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) un protocole additionnel à son accord de garanties.

 

La série des attaques de Tankers continue….

Un tanker iranien a été touché par deux missiles le vendredi 11 octobre en mer Rouge, à proximité immédiate du port de Djeddah en Arabie-Saoudite. L’événement, qui a notamment occasionné une importante fuite de pétrole, a été signalé par l’armateur du navire, la National Iranian Tanker Company (NITC). Le ministère des affaires étrangères iranien a indiqué que l’attaque a été lancée « depuis un endroit près du corridor, dans l’est de la mer Rouge ». Le tanker s’apprêtait probablement à emprunter le canal de Suez afin de gagner la Méditerranée pour acheminer le pétrole en Syrie.

L’Iran, sous le coup de sanctions internationales, a vu ses exportations de pétrole s’effondrer. A ce jour, le pays ne vend plus que 200 à 400 000 barils par jour contre 2,5 millions avant le rétablissement des sanctions américaines en novembre 2018. La Syrie, tout comme la Turquie et la Chine, fait partie des rares pays à acheter le pétrole iranien, en très petites quantités.

Cet incident, qui intervient quelques semaines après les attaques de drones (le 14 septembre) contre les sites de la compagnie pétrolière saoudienne Aramco, s’inscrit dans une phase de montée des tensions autour de la péninsule arabique et du transport de produits pétroliers dans le golfe persique et le détroit d’Ormuz. Rappelons que la destruction des installations pétrolières saoudiennes avait été immédiatement imputée à l’Iran par les Etats-Unis, allié de l’Arabie Saoudite. En effet, l’attaque apparaissait très complexe à mettre en œuvre et impliquait des moyens « lourds », discréditant l’implication des rebelles Houthis du Yémen au vu de leurs capacités matérielles.

Vendredi soir, l’Arabie saoudite n’avait pas encore réagi à l’attaque, une enquête était en cours côté iranien sur un acte qualifié d’« irresponsable » par Abbas Moussavi, porte-parole de la diplomatie iranienne. Le lundi 14 octobre, le Président iranien Rohani, lors d’une conférence de presse à Téhéran, déclarait que « sans aucun doute, un gouvernement a été impliqué [dans cette attaque] ».

Toutes les hypothèses peuvent être considérées. Réplique de l’Arabie saoudite à la suite des attaques évoquées supra, manœuvre masquée des Israéliens afin de maintenir la zone sous tension, auto-sabotage par les iraniens dans une stratégie de victimisation, …. Il ne faut exclure aucune possibilité. L’incident ne va certainement pas dans le sens de l’apaisement des tensions dans la région. Déclaration de guerre, représailles, ou agissement d’un acteur de la zone espérant tirer avantage de la situation ? Personne ne peut encore se prononcer.

La situation demeure très préoccupante, les camps iranien et américain restant campés sur leurs positions. La stratégie d’étranglement du second se heurtant à la résistance du premier. Ni Washington ni Téhéran n’ont intérêt à ce qu’une guerre éclate. Cependant, l’imprévisibilité du Président Trump en matière de politique étrangère et de défense est plus que jamais un facteur déstabilisant pour la sous-région. Les Kurdes au Nord de la Syrie peuvent en témoigner ….

L’Iran et le nucléaire – par Mustapha Benchenane

Un article de Mustapha Benchenane, docteur d’Etat en science politique, conférencier au Collège de l’OTAN et éditorialiste à l’institut FMES.

 

Les grandes puissances, en particulier, et les moins grandes, en général, considèrent que l’arme nucléaire crée une situation stratégique unique dans l’histoire de l’humanité. Durant la Guerre froide – 1947-1991 – on parlait de l’ « équilibre de la terreur » dans les relations entre le bloc occidental et le bloc soviétique, mais plus précisément, entre l’Union Soviétique et les États-Unis: ces deux pays avaient les moyens de se détruire mutuellement et de détruire, en même temps, toute la terre. C’est cette réalité qui a fait prendre conscience des dangers de la prolifération. On a en effet estimé, que l’arme nucléaire ne devait, en aucun cas, être détenue par un “fou” ou par un “État voyou” qui ne refrénerait pas sa tentation d’utiliser cette arme de destruction massive. Ce sont les raisons principales de l’affaire du « nucléaire iranien », bien que ce pays soit signataire du Traité de Non-Prolifération (TNP) qui est entré en vigueur le 5 mai 1970. La Chine et la France n’y ont adhéré qu’en 1992. En devenant membre de ce Traité, l’Iran s’interdisait la maîtrise du nucléaire militaire, sachant que le TNP reconnaît que l’accès aux technologies nucléaires à usage civil est “inaliénable”. Toujours est-il que l’Iran est soupçonné de vouloir construire “la bombe”, d’où les pressions et les sanctions qui l’ont convaincu de négocier et de signer l’Accord de Vienne (Autriche) le 14 juillet 2015.

L’ACCORD DE VIENNE, FRUIT D’UN COMPROMIS

L’Accord de Vienne implique 8 parties : les cinq membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU (États-Unis, Russie, Chine, France, Grande-Bretagne), l’Allemagne, l’Union européenne et l’Iran. L’objectif est de contrôler le programme nucléaire iranien et mettre fin aux sanctions économiques qui pesaient lourdement sur les iraniens. Ce document accepte la poursuite d’une activité nucléaire civile.

L’une des pierres angulaires du Traité est le maintien de la durée du “break out”, c’est-à-dire le délai nécessaire pour produire assez d’uranium enrichi permettant la fabrication d’une bombe atomique. Ce délai est d’un an et il est valable pendant dix ans.

Cette disposition permettrait d’avoir le temps indispensable pour réagir en cas de violation de l’Accord par Téhéran.

Les clauses du traité limitent le nombre de centrifugeuses à 5060 alors qu’il y en avait 19000. Seul le modèle IR-1 est autorisé. Les centrifugeuses interdites devront être bloquées sur le site de Natanz et placées sous la surveillance de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique (AIEA).

  • L’uranium enrichi au-delà de 3,67% sera expédié hors d’Iran ou dilué. Les dirigeants iraniens s’engagent à ne pas enrichir l’uranium à plus de 3,67% et cette activité devra s’exercer uniquement que sur le site de Natanz. La quantité d’uranium enrichi est limitée à 300Kg. La centrale à l’eau lourde d’Arak sera modifiée pour ne plus produire de l’uranium de qualité militaire et l’Iran ne pourra plus posséder de réacteur à l’eau lourde pendant quinze ans.
  • Les inspecteurs de l’AIEA pourront faire leur travail sans entrave, y compris des inspections dites “intrusives”, c’est-à-dire inopinées pendant quinze ans, vingt ans pour les centrifugeuses et vingt-cinq ans pour la production de “yellow cake”.
  • En échange de la signature de l’accord par l’Iran, l’Union européenne et les États-Unis, s’engagent à mettre fin aux sanctions.

Toutes les inspections effectuées depuis la signature de l’Accord ont conclu au respect par l’Iran de tous ses engagements.

En dépit de cette réalité, le président américain, Donald Trump, a décidé le 8 mai 2018 de retirer son pays de l’Accord.

Le candidat Trump aux élections présidentielles avait promis à ceux qui voteraient pour lui de déchirer cet accord. Une fois élu, il a tenu sa promesse. Il a déclaré : « Il s’agissait d’un abominable accord unilatéral qui n’aurait jamais dû être conclu. Il n’a pas apaisé la situation. Et il n’a pas apporté la paix. Et il ne l’apportera jamais. Il est évident à mes yeux, qu’avec la structure fragilisante et pourrie de l’accord actuel, on ne peut empêcher l’Iran de se doter d’une bombe nucléaire ». Il précise : « Tout pays qui aidera l’Iran dans sa quête d’armes nucléaires pourrait aussi être fortement sanctionné par les États-Unis ». Ce à quoi Ali Khamenei, Guide suprême de la révolution iranienne répond : « vous avez commis une grave erreur ». Le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou a aussitôt apporté son “soutien total à la décision courageuse” de Donald Trump. Cette décision américaine a été approuvée par l’Arabie Saoudite. La France, l’Allemagne et la Russie se sont dites déterminées à appliquer l’accord. Le Président français a ajouté : ” tout en travaillant à en négocier un nouveau, plus large”. Pour la Russie, il s’agit d’une “violation gravissime des normes du Droit international “.

La position de la France qui se veut raisonnable est contradictoire. En effet, comment peut-on affirmer sa volonté de respecter l’accord du 14 juillet 2015 et, dans le même temps, dire que l’on va en négocier un nouveau ?

En fait, aucune partie à l’accord ne veut prendre le risque de contrarier Donald Trump dont les décisions et les menaces de sanctions pèsent sur toute entreprise qui commercerait avec l’Iran, en particulier dans le domaine des hydrocarbures. Or Téhéran a un besoin vital de vendre son pétrole et son gaz.

Face à cette impuissance des signataires du traité, Téhéran annonce à l’ONU, en juin 2018, qu’elle va reprendre la production de centrifugeuses. Le 6 juin 2018, la Banque Européenne d’Investissement refuse de soutenir les investisseurs européens en Iran, par crainte de représailles américaines.

La situation va sans cesse s’aggraver et cela est illustré par des incidents dans le Détroit d’Ormuz.

LA CAPACITE DE NUISANCE DE L’IRAN

Plus les États-Unis durcissent les sanctions, plus Téhéran réplique de deux manières : d’une part en s’éloignant graduellement des obligations incluses dans l’accord sur le nucléaire et, d’autre part, en montrant ses capacités à répliquer sur le registre de la force, sans jamais aller trop loin. De son côté Donald Trump ne souhaite pas intervenir militairement en Iran pour ne pas impliquer les Etats-Unis dans un nouveau conflit armé.

L’Iran menace d’empêcher la navigation dans le Détroit d’Ormuz. Tout en sachant ne pas aller trop loin Or c’est par là que transitent 21 millions de barils de brut chaque jour, ce qui représente un cinquième de la consommation mondiale de pétrole et un quart de la consommation mondiale de gaz liquéfié. 76% des exportations iraniennes de brut ayant emprunté le Détroit d’Ormuz en 2018 étaient livrés à l’Inde et à la Chine, au Japon et à la Corée du Sud. C’est ce qui explique le sabotage de Tankers en mer d’Oman en mai et juin 2019 et la multiplication des incidents dans le Détroit d’Ormuz. Le fait le plus grave s’est produit le 14 septembre 2019 : une attaque par des drones et/ou des missiles contre des installations pétrolières saoudiennes. Cela révèle à la fois la vulnérabilité de l’Arabie Saoudite alors même que ce pays est l’un des plus gros importateurs d’armements dans le monde, et la capacité militaire de l’Iran. Le 25 septembre 2019, à l’ONU, le président iranien Hassan Rohani a déclaré qu’il y aura une “réponse négative à toute proposition de négociation tant qu’il y aura des sanctions”. Auparavant, Téhéran avait menacé de “guerre totale” en cas de frappes militaires contre l’Iran”.

Ces avertissements doivent être pris au sérieux.

En effet, les dirigeants iraniens ont les moyens de déstabiliser toute la région en s’attaquant aux intérêts américains et à ceux des alliés de Washington.

Leurs missiles peuvent atteindre toutes les bases militaires américaines du Moyen Orient, en particulier la base navale permanente installée à Bahreïn où se trouve la 5ie flotte. Ils peuvent également atteindre le Quartier général de leur commandement central qu’ils ont installé au Qatar dans les années 2000. Il en va de même pour les installations militaires américaines en Arabie Saoudite, aux Émirats Arabes Unis.

Ils disposent de moyens d’action par leurs alliés : le Hezbollah libanais, les Houtistes au Yémen, des milices chiites en Irak, la minorité chiite en Arabie ainsi qu’à Bahreïn, le Hamas à Gaza.

Il est important d’avoir à l’esprit cette approche globale car il ne s’agit pas seulement d’un “bras de fer” entre Téhéran et Washington. C’est ce que semblent avoir compris les dirigeants des Émirats Arabes Unis qui se sont éloignés de l’Arabie Saoudite au Yémen et en prônant le dialogue avec l’Iran. Le Qatar tient à avoir des relations apaisées avec son puissant voisin iranien avec lequel il a des accords pour exploiter les gisements de gaz naturel.

Il convient aussi de situer ce qui se passe avec l’Iran, dans un contexte beaucoup plus vaste : celui d’un réajustement historique des rapports de force à l’échelle mondiale. Ces réajustements concernent au premier chef les grandes puissances : États-Unis, Russie, Chine. On est passé en moins de vingt ans de l’Amérique “hyperpuissance” à une réalité différente, c’est à dire un monde multipolaire.
Dans ce cadre, ces grandes puissances sont dans une relation de rivalité, même si certaines d’entre elles s’allient temporairement comme c’est le cas, ponctuellement, de la Russie et de la Chine. Il convient d’avoir à l’esprit les ambitions de l’Inde, en rivalité avec celles du Pakistan. Face à la menace de la Corée du Nord, il n’est pas exclu que le Japon décide de se réarmer y compris par l’arme nucléaire. Dans le même temps, et en particulier au Moyen Orient, nombreux sont les pays qui veulent jouer un rôle de leaders dans leur environnement immédiat. C’est le cas de l’Iran, de la Turquie, d’Israël, de l’Arabie saoudite, de l’Egypte. Ces deux niveaux : la puissance à l’échelle mondiale et la puissance à l’échelle régionale, sont liées par le jeu des alliances non dénuées d’arrière-pensées.

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Plus que jamais, le Moyen Orient est une « zone des tempêtes » tant les intérêts sont antagonistes, les ambitions inconciliables, les arrière-pensées permanentes. La politique américaine dans cette région ne contribue pas à la stabilisation mais, comme on l’a vu en Irak à partir de 2003, elle est un facteur supplémentaire de montée des périls. L’Europe n’a pas d’existence en tant qu’acteur indépendant car il n’y a pas une politique extérieure commune. La France s’efforce par les moyens de sa diplomatie et par la confiance qu’elle inspire, de trouver des arrangements, des compromis, qui éviteraient que “l’étincelle mette le feu à la plaine”.

Relance des tensions entre les Etats-Unis et l’Iran à la suite des attaques de drones en Arabie-Saoudite

Le samedi 14 septembre en Arabie saoudite, un raid de drones militarisés a provoqué de graves dommages sur deux sites industriels majeurs du groupe Aramco[1] (une usine à Abqaiq et un champ pétrolier à Khurais dans l’est du pays). Le ministre des Affaires étrangères iranien Mohammed Javad Zarif a déclaré être prêt à une « guerre totale ». Cela fait suite aux déclarations de Mike Pompeo, qui, en visite à Djeddah, dessine une stratégie de riposte. En raison de l’ampleur des avaries, le ministre saoudien de l’énergie, le prince Abdoulaziz ben Salman, a annoncé la réduction de moitié de la production de pétrole du royaume. Le groupe pétrolier saoudien déclare, de son côté, qu’il puiserait dans les stocks afin de compenser la baisse de production, sans apporter de précision quant au délai nécessaire pour retrouver un rendement normal.

Cette attaque a été revendiquée par les rebelles Houthistes qui déclarent avoir agi en riposte aux frappes aériennes opérées par la coalition militaire menée par Ryad au Yémen. La manœuvre des rebelles chiites engendre, outre la flambée immédiate des cours du pétrole et les répliques militaires saoudiennes envisageables, une nouvelle passe d’arme entre les États-Unis et l’Iran.

Voir aussi : Guerre au Yémen : catalyseur des tensions entre Arabie saoudite et Emirats arabes unis

Les premiers par l’intermédiaire de Mike Pompeo, Secrétaire d’État, ont accusé « l’Iran [d’avoir] lancé une attaque sans précédent contre l’approvisionnement énergétique mondial ». S’il est acquis que Téhéran apporte son soutien aux Houtis, le Secrétaire d’État n’apporte toutefois pas d’éléments de preuve permettant d’étayer cette accusation. En réponse, Téhéran présente un démenti ironique, voire moqueur, par la voix du porte-parole des affaires étrangères, Abbas Moussavi, qui dénonce « des accusations et remarques aussi stériles et aveugles [qu’] incompréhensibles et insensées ». De leur côté les Gardiens de la Révolution, l’armée idéologique de la République islamique, jouent l’apaisement lorsque le commandant de la branche aérospatiale précise que “ni nous, ni les Américains ne voulons une guerre“. Ne manquant tout de même pas de rappeler que l’Iran reste “toujours préparé pour une guerre totale“.

La France marque une nouvelle fois sa position « non alignée » sur ce dossier en condamnant l’escalade sans cibler l’Iran directement. Paris souhaite ménager la chèvre et le chou dans une séquence ou elle tente désespérément de maintenir Téhéran dans les accords de Vienne alors que les États-Unis appellent la communauté internationale à condamner publiquement l’Iran pour ces attaques. La Chine tient une position similaire en exhortant lundi les deux protagonistes à la « retenue ».

En l’absence de renseignements consistants, il serait hasardeux d’affirmer que Téhéran n’est pas impliqué dans les attaques perpétrées par les rebelles yéménites ou dans les sabotages de pétroliers dans le détroit d’Ormuz aux mois de mai et juin derniers ou d’occulter l’aspiration au statut de puissance régionale affichée par la République islamique. Par ailleurs, il est impossible de confirmer les accusations de Donald Trump, qui a choisi le rapport de force comme mode opératoire pour la conduite de sa diplomatie, en particulier vis-à-vis de l’Iran.  La volonté déclarée du locataire de la Maison Blanche est bien de maintenir une pression maximale sur Téhéran, par le biais d’un embargo strict, afin de mener les autorités iraniennes à négocier un nouvel accord sur le nucléaire, plus en phase avec les visions américaine, saoudienne et israélienne. Par ailleurs, le Président Trump, qui tient l’Iran pour responsable de l’instabilité dans la sous-région, implique maintenant toute la communauté internationale en accusant le régime des Mollahs de mettre en péril l’approvisionnement énergétique mondial. Il tente ainsi d’ostraciser davantage Téhéran.

Difficile dans ce contexte de faire émerger toute la lumière sur cette affaire et en l’absence de preuves tangibles, prendre parti de manière objective est une gageure. L’histoire récente nous rappelle que l’Iran est soupçonné d’être l’instigateur d’un certain nombre d’attentats visant des opposants à l’étranger ainsi que les intérêts du « petit et du grand Satan » (Israël et les États-Unis). De leur côté les Etats-Unis ont également montrés leur capacité de désinformation.

Dans ce flou, quelques points émergent : 1- les Etats-Unis et l’Iran partagent la même stratégie : tenter de faire plier l’adversaire en faisant monter les enchères sans aller trop loin, car ni Donald Trump ni Hassan Rohani ne souhaitent le conflit (le limogeage de John Bolton en est une illustration). 2- les quatre acteurs impliqués dans cette tension (Etats-Unis, Iran, Israël et Arabie Saoudite) sont en fragilité politique interne, ce qui pourrait favoriser une surenchère menant à la perte de contrôle. 3- cette crise illustre bien notre nouveau monde stratégique : moins clair, moins stable, moins contrôlé, plus imprévisible.

 

Sur le même sujet : L’Iran peut-il réellement fermer les détroits d’Ormuz et de Bab el Mandeb ? – par Arnaud Peyronnet

[1] Compagnie nationale saoudienne d’hydrocarbure

Perspectives navales : L’Iran peut-il réellement fermer les détroits d’Ormuz et de Bab el Mandeb ? – par Arnaud Peyronnet

Les attaques suspectes de plusieurs bâtiments marchands à proximité du détroit d’Ormuz, tout comme la saisie d’autres quelques semaines plus tard pendant l’été 2019, ont ravivé les craintes d’une potentielle fermeture par l’État iranien de cette artère stratégique[1]. En effet, et alors que l’Iran fait face à des sanctions économiques renouvelées (notamment pour l’exportation de son pétrole) suite à la profonde crise irano-américaine liée à la sortie des États-Unis du JCPOA, le régime des Mollahs a toujours indiqué qu’il ne permettrait à quiconque d’exporter du pétrole par le détroit d’Ormuz si lui-même ne pouvait pas le faire. Or, avec des forces navales littorales implantées tout au long du détroit d’Ormuz et dans le golfe arabo-persique (Bandar Abbas, Jask, Qeshm et Abu Musa), sans compter une expertise certaine pour les modes opératoires hybrides, l’Iran semble parfaitement positionné pour tenter de fermer ce détroit s’il le souhaite. Impliqué également dans la guerre civile yéménite au travers de son soutien aux rebelles houthis, le régime iranien est aussi présent à proximité du détroit de Bab el-Mandeb, 4ème détroit le plus fréquenté dans le monde[2]. Des attaques commis par les houthis contre des navires de commerce ont déjà eu lieu dans cette zone les années passées et s’inscrivent plus particulièrement dans la lutte d’influence régionale entre l’Iran et l’Arabie Saoudite. Les détroits de la région sont donc une vulnérabilité majeure pour le commerce maritime mondial, toute fermeture d’un ou des deux passages pouvant précipiter l’économie mondiale dans une crise profonde et durable. Or, les méthodes éprouvées des forces navales iraniennes font de celles-ci un adversaire redoutable qui peut effectivement porter atteinte à la liberté de navigation. En outre, les puissances régionales intéressées à empêcher de tels agissements ont révélé leur incapacité à les endiguer, ouvrant alors la voie à de potentiels multiples autres incidents en cas de détérioration plus large de la situation en Iran[3].

Des moyens navals iraniens réduits mais dédiés au déni d’accès

La marine iranienne cherche à maintenir, au prix de grandes difficultés matérielles, ses capacités de haute-mer. Si elle assure depuis 2011 des déploiements anti-piraterie dans la corne de l’Afrique, les annonces régulières de déploiements lointains[4] s’apparentent plus à de la gesticulation déclaratoire qu’à de nouvelles intentions géopolitiques. La marine iranienne dispose de 7 corvettes, de 32 patrouilleurs équipés de missiles anti navires de longue portée et met surtout en ligne 29 sous-marins[5], outil classique d’une stratégie de déni d’accès. Toutefois, seuls 5 sous-marins sont capables de missions hauturières (classe Kilo), quand ceux-ci sont opérationnels… Cette arme reste cependant privilégiée par la marine iranienne comme en témoignent ses investissements dans un nouveau sous-marin côtier (type Fateh), dont le premier a été mis en service en février 2019. La flotte de surface est par contre dans un état plus précaire. L’Iran a ainsi perdu en janvier 2018 l’un de ses 2 plus grands bâtiments (le Damavand) lors d’une collision en mer Caspienne, cet incident illustrant l’état de délabrement de la flotte hauturière de l’Iran[6]. Les constructions navales iraniennes sont également marquées par d’importants défauts et des manques de moyens criants, essentiellement en raison des sanctions internationales et des faibles prix du pétrole. Le manque de capacités de défense antiaérienne limite enfin considérablement le pouvoir de nuisance de cette flotte iranienne qui pourrait être ainsi rapidement détruite en cas de déclenchement des hostilités, sauf si elle est maintenue sous couverture de la défense aérienne côtière, la limitant alors uniquement à un rôle littoral. Cette marine se déploie donc peu en dehors de ses approches (golfe d’Oman essentiellement) et effectue des exercices annuels (type Velayat), généralement consacrés à la seule protection navale du territoire national. La marine iranienne pourrait toutefois être soutenue dans ses actions par des frappes de missiles balistiques de précision (type Fateh-110 ou Khalij Fars), capables théoriquement de cibler des grosses unités occidentales naviguant en mer d’Oman, toujours dans une stratégie classique de déni d’accès. Malgré tout, isolée et manquant de moyens, la marine iranienne cherche à consolider son rôle régional et cherche pour se faire à se rapprocher de la Russie. Elle envisagerait ainsi, à terme, la conduite d’exercices bilatéraux réguliers avec la marine russe.

 

Des méthodes asymétriques éprouvées dans les détroits…

Composante navale des Gardiens de la Révolution, l’IRGCN est quant à elle plus spécifiquement chargée de la lutte asymétrique dans le golfe arabo-persique et, en temps de crise, du verrouillage potentiel du détroit d’Ormuz. Elle dispose dans ce cadre de multiples embarcations de faible tonnage suréquipées en missiles anti navires. Ces unités sont d’ailleurs généralement utilisées en « essaims » pour harceler et saturer les forces adverses, notamment dans les eaux resserrées des détroits[7]. Les modes d’action asymétriques préservant la discrétion et l’ambiguïté quant à une implication iranienne sont également favorisés. Ainsi, au printemps 2019 et au plus fort de tensions irano-américaines liées à la question nucléaire, 4 navires civils ont subi des actions de sabotage au mouillage de Fujeirah (Emirats Arabes Unis) tandis que 2 autres ont été endommagés par des mines-ventouses au large du sultanat d’Oman. Si l’implication de l’Iran n’a pas été clairement établie, le mode d’action reste par contre typique des procédés asymétriques iraniens. Durant l’été 2019, l’Iran a également arraisonné plusieurs navires de commerce, dont un britannique (sous un prétexte de lutte contre le trafic de pétrole), ouvrant la voie à une crise navale « hybride » mêlant considérations juridiques, commerciales et militaires….et rendant donc toute réponse forcément plus complexe. L’Iran brouillerait également ponctuellement les signaux GPS dans le golfe arabo-persique (via des systèmes installés sur l’ile d’Abu Mussa) et perturberait les communications radio, le tout afin de semer une certaine confusion dans le trafic marchand. Enfin, comme autre pan de cette crise navale « hybride », l’IRGCN envisagerait à terme de faire payer une « taxe » spéciale aux navires transitant dans le golfe arabo-persique afin que ceux-ci puissent y circuler librement et sans interférence iranienne….

Une base de projection indirecte au Yémen

Le détroit de Bab-el mandeb est également une région d’attention particulière pour les forces navales iraniennes. Cette zone est en effet une route logistique importante pour le transport d’armes et de matériels vers ses alliés tant au Yémen qu’à Gaza, en Syrie ou au Liban. Des chargements d’armes iraniennes à destination des houthis ont ainsi été interceptés à plusieurs reprises en mer d’Arabie, le Yémen étant pour l’Iran une excellente plate-forme de lancement « indirect » de missiles balistiques ou de drones armés sur l’Arabie Saoudite. Cette zone est d’ailleurs un excellent « terrain d’exercice » pour tester, via son proxy local, les modes opératoires asymétriques développés par la composante navale des Gardiens de la Révolution. L’Iran a ainsi procuré des « vedettes suicides » aux rebelles yéménites houthis qui les ont utilisées pour mener des attaques contre des bâtiments ou des ports saoudiens. En effet, les rebelles houthis continuent régulièrement de cibler (missiles balistiques, drones et vedettes suicides opérés à distance) les infrastructures pétrolières saoudiennes de la région de Jizan. Les navires saoudiens ont fait l’objet d’attaques dans le nord du détroit de Bab el Mandeb (au moins une dizaine de navires, dont 4 militaires depuis début 2017) via des tirs de missiles anti navires côtiers ou l’utilisation de « vedettes suicides ». Les houthis auraient également dispersé des mines le long des côtes occidentales du Yémen (Mokha, alHudeydah) afin de compliquer les opérations de la coalition arabe mais également de faire peser une menace tangible sur le trafic commercial. D’ailleurs, cette stratégie asymétrique de ciblage des pétroliers saoudiens dans le détroit de Bab al Mandeb a produit des effets lors de l’été 2018, la compagnie saoudiennes Aramco ayant annoncé à cette époque suspendre, pour une durée certes limitée, son trafic pétrolier à travers le détroit.

Un jeu irano-émirien déséquilibré dans les détroits

Pour protéger leurs voies maritimes et assurer un certain leadership régional dans le cadre de la coalition arabe, les EAU ont développé ces dernières années des implantations militaires avancées autour du détroit de Bab al Mandeb. Ils ont ainsi construit une base sur l’île de Périm (Mayyun), en plein milieu du détroit, qui comprend une piste d’aviation et quelques infrastructures portuaires légères permettant de soutenir au plus près les opérations émiriennes au Yémen. Les EAU disposent également d’une base aérienne et navale à Assab, en Erythrée, et pourraient en construire une autre à Berbera (Somaliland). Enfin, des pourparlers ont eu lieu en 2017 avec le gouvernement yéménite en exil pour la location pour 99 ans de l’île de Socotra. Des moyens militaires émiriens légers auraient également été déployés sur cette île. Cette présence émirienne permet de surveiller l’influence locale de l’Iran mais est aussi devenue un « outil de négociation » dans les relations officieuses des deux pays. Un certain « équilibre stratégique » serait recherché par les EAU qui ne veulent pas laisser l’Iran être le seul acteur influent des détroits. Toutefois, les pertes subies au Yémen, les incertitudes quant aux objectifs à long terme de la coalition arabe et les tensions du printemps 2019 dans le détroit d’Ormuz ont initié un retrait progressif des EAU des opérations au Yémen[8], sans remettre en cause toutefois pour l’instant son réseau d’infrastructures militaires autour du détroit de Bab el-mandeb. Dans tous les cas, les EAU maintiennent un certain dialogue avec l’Iran pour trouver des solutions de « désescalade » dans le détroit d’Ormuz (non condamnation de l’Iran lors des actions de sabotage et de minage de navires marchands, réunion entre les garde-côtes des deux pays).

Le retour des initiatives de « sécurité maritime » pour faire face aux inquiétudes…

L’activisme iranien et les incidents recensés au printemps 2019 contre le trafic commercial dans le détroit d’Ormuz ont évidemment accru le niveau d’inquiétudes de la communauté internationale. Ils ont ravivé le besoin de « sécurisation » du trafic marchand, à l’instar des années 1987/1988 lors de la guerre Iran/Irak. De fait, la marine américaine a annoncé en juin le lancement de l’opération Sentinel visant à mettre en place un système d’escortes et de surveillance des navires de commerce dans le golfe arabo-persique. Cette opération s’est doublée d’un mécanisme international de sécurité maritime (International Maritime Security Construct ou IMSC), sous leadership américain, ouvert à d’autres Etats si ceux-ci veulent s’y joindre, dans le cadre d’une coalition maritime ad hoc (Bahreïn, la Corée du Sud, l’Australie et le Royaume-Uni se sont déclarés intéressés). L’arraisonnement d’un navire britannique par l’Iran lors de l’été 2019 (en rétorsion de l’arraisonnement d’un pétrolier iranien à Gibraltar) a d’ailleurs conduit rapidement la marine britannique à déclencher une mission navale de protection de son trafic maritime commercial (opération Kipion), intégrée à la « coalition maritime » voulue dans cette zone par les Etats-Unis.

 

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Les capacités navales iraniennes étant limitées, la fermeture militaire d’un ou des deux détroits ne durerait probablement que quelques jours à quelques semaines, tout en signifiant certainement la destruction à terme des capacités navales de ce pays. L’utilisation par l’Iran de l’arme navale devrait donc probablement rester « hybride », afin d’éviter une responsabilité directe, et utilisée comme une « diversion » par rapport à d’autres théâtres d’opérations plus prioritaires (Syrie, Irak). Les possibilités de perturbations du trafic commercial dans les détroits, causés indirectement par les agissements iraniens, vont donc rester pérennes et osciller en fonction du tempo de la crise américanoiranienne. Les réponses potentielles à y apporter restent dans tous les cas limitées, les escortes de convois immobilisant déjà des moyens conséquents et étant en soi une reconnaissance implicite des capacités de nuisance iraniennes.

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[1] Le détroit d’Ormuz voit transiter environ 2400 pétroliers par année, soit environ 17 millions de barils de pétrole par jour, 75 % de celui-ci allant en Asie.

[2] 40 % du trafic maritime mondial dont 6,2 millions de barils de pétrole brut par jour en 2018.

[3] La menace de fermeture du détroit d’Ormuz est classiquement brandie par le régime iranien, notamment quand celui-ci est soumis à une forte pression extérieure.

[4] Notamment en Atlantique en 2019 avec une escale annoncée au Venezuela.

[5] Notamment des sous-marins de poche dotés de capacités de mouillage de mines.

[6] Il ne reste plus qu’un bâtiment de type Jamaran sur les 2 construits et ce alors que 7 étaient initialement prévus (la construction de quatre autres étant à l’arrêt).

[7] La vitesse, la mobilité, la surprise et les eaux resserrées sont favorisées par les unités de l’IRGCN pour mener leurs opérations. Le mouillage de mines est également un mode d’action favorisé. Le harcèlement des unités occidentales franchissant le détroit d’Ormuz par des vedettes rapides ou des drones est d’ailleurs récurrent et illustre toute l’attention que l’Iran porte en outre à ce détroit.

[8] Les incidents du détroit d’Ormuz, artère vitale pour l’économie des EAU, auraient eu raison de son implication au Yémen, signant peut-être la fin de la coalition arabe, ce qui était potentiellement l’état final recherché par l’Iran dans le détroit d’Ormuz…

Nucléaire iranien – Union européenne : un partenariat menacé

Pour la troisième fois depuis le mois de mai 2019, l’Iran a décidé de s’affranchir de certains des engagements inscrits dans l’accord de Vienne de 2015 (Joint Comprehensive Plan of Action, JCPoA) concernant son programme nucléaire. Les autorités iraniennes ont annoncé la mise en route de centrifugeuses avancées dans l’optique d’augmenter le stock d’uranium. Annoncé lors d’un discours télévisé d’Hassan Rohani, ce choix a été confirmé par le ministère des Affaires étrangères, Mohammed Javad Zarif dans une lettre en date  du 5 septembre à la cheffe de la diplomatie européenne, Federica Mogherini : « en raison des conséquences du retrait américain du plan global d’action commun sur le nucléaire iranien et de la réimposition des sanctions à l’Iran, ainsi que de l’incapacité des trois pays européens à remplir leurs obligations réciproques envers Téhéran relatifs à l’accord et aux déclarations publiées par la Commission mixte (à l’issue du retrait américain), la République islamique d’Iran suspendra, à partir d’aujourd’hui tous ses engagements vis-à-vis du JCPoA dans le domaine de la recherche et du développement nucléaires ».

 

Voir aussi : Dépassement de la limite prévue d’uranium enrichi : l’accord sur le nucléaire iranien en péril

Cette décision, confirmée le lundi 9 septembre par l’agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), n’est pas permise par l’accord sur le nucléaire iranien de 2015. Ce dernier autorise en effet Téhéran à ne produire de l’uranium enrichi qu’avec des centrifugeuses de première génération.

A l’issue du retrait unilatéral de Washington de l’accord international sur le nucléaire iranien, les tensions entre les Etats-Unis et la République islamique se sont accrues. Face au retrait américain et à l’impossibilité pour les Européens signataires de l’accord (Allemagne, France, Royaume-Uni) d’aider le régime des mollahs à contourner les sanctions, Téhéran a commencé à s’affranchir de certains engagements. Asphyxié économiquement, le pays est entré dans une violente récession du fait des pressions américaines. En réaction, l’Iran dénonce les « promesses non tenues » de l’UE et espère faire pression sur les Etats encore parties à l’accord – Allemagne, Chine, France, Royaume-Uni et Russie – de manière à contourner les sanctions américaines. Le président iranien a donné aux Etats européens « un nouveau délai de soixante jours » pour répondre à ses exigences : « À tout moment, si les Européens reviennent à leurs engagements, nous aussi reviendrons aux nôtres ». Affaibli sur la scène internationale et à l’intérieur de son pays, Hassan Rohani joue la montre et la provocation pour inciter les pays européens et pousser les Etats-Unis à revenir à la table des négociations. A ce titre, le président américain Donald Trump s’est dit prêt, le mardi 10 septembre, à rencontrer son homologue iranien en dépit d’un maintien de la « campagne de pression maximale ».

 

Voir aussi : Nouvelles mesures américaines sanctionnant l’Iran

Le plan iranien inquiète la communauté internationale. Le dépassement des limites encadrant les activités de recherche et développement est perçu par le Foreign Office de Londres comme un cas « profondément inquiétant ». Pour le ministre français des affaires étrangères Jean-Yves le Drian, si les autorités iraniennes font un mauvais choix, celui de l’escalade, « les voies du dialogue restent ouvertes », les objectifs essentiels du processus étant « l’absence de nouvelle violation du JCPoA et le retour à une pleine conformité à l’accord ». Engagée dans un effort de médiation avec l’Iran, la France semble pour l’heure avoir perdu son pari pris au G7 En effet, A Biarritz, le Président français avait fait du dossier iranien une priorité, faisant renaître l’espoir d’un possible apaisement dans la région. Toutefois, Washington et Téhéran n’en apparaissent pour autant être les moteurs.

Au Moyen-Orient, l’isolement de l’Iran par les Etats-Unis et le conflit latent qui oppose la République islamique à l’axe dirigé par l’Arabie saoudite accroissent les tensions et pourraient conduire à un conflit régional majeur. Or, alors que la paix et la sécurité au Moyen-Orient s’imposent comme une nécessité, un processus de négociation complet ne saurait exclure le régime des mollahs. En effet, la coopération de l’Iran est une condition sine qua non à la stabilité de la région.

 

Pour en savoir plus :

 L’outil de troc de l’UE pour commercer avec l’Iran

Sanctions contre l’Iran : la décision unilatérale des Etats-Unis

Israël et Liban : un jeu de dupes ?

L’armée israélienne a déclaré dans un communiqué du mardi 3 septembre, avoir repéré un site de fabrication de missiles appartenant au mouvement chiite libanais Hezbollah. Ce communiqué intervient quelques jours après les échanges de tirs entre les deux entités à la frontière du Liban.

Les tensions entre Israël et le Hezbollah, mouvement terroriste chiite du Liban, ne datent pas d’aujourd’hui. Néanmoins, cette escalade est particulièrement surveillée par la communauté internationale qui redoute un nouveau conflit entre les deux voisins ennemis : le dernier, en 2006, avait fait 1 200 morts du côté libanais et 160 du côté israélien.

Le dimanche 1er septembre dernier, le Hezbollah allié de Téhéran, notamment en Syrie où il soutient le régime, a tiré des missiles antichars sur le nord d’Israël. L’Etat hébreu a répliqué par des frappes sur le sud du Liban provoquant uniquement des incendies dans des secteurs boisés. Le Hezbollah libanais, de son côté, a annoncé avoir « détruit » un véhicule militaire israélien dans la zone frontalière faisant état de « morts et de blessés ». La confrontation est survenue au terme d’une semaine allant crescendo, commençant par un bombardement de l’armée israélienne tuant deux combattants du Hezbollah en Syrie, et se poursuivant par des accusations d’attaques de drones israéliens contre un bastion du Hezbollah dans la banlieue sud de Beyrouth. Dès lundi toutefois, la tension était retombée.

Cette nouvelle étape franchie dans la montée de tension avec Israël a poussé le Premier ministre libanais, Saad Hariri, à réclamer l’intervention de Paris et Washington. Ce dernier s’est entretenu par téléphone avec le chef de la diplomatie américaine Mike Pompeo et avec un conseiller du président français Emmanuel Macron pour demander « l’intervention des États-Unis, de la France et de la communauté internationale face aux développements de la situation à la frontière sud », d’après le communiqué.

La communauté internationale n’a à ce jour pas encore répondu à l’appel de Hariri. Nous observons que les Etats-Unis financent et équipent depuis de nombreuses années l’armée libanaise tandis que le Hezbollah est financé par l’Iran, ennemi des Etats-Unis. Cependant, l’armée régulière du Liban et le Hezbollah entretiennent des relations à la fois complexes et déséquilibrées, qui ne permettent pas à l’armée libanaise de prendre l’ascendant sur le Hezbollah.

L’administration Trump et celle de Netanyahou ont dans leurs scopes tous groupes ou pays alliés de l’Iran, par ailleurs d’ores et déjà soumis aux sanctions américaines. Il est donc difficile d’imaginer que les Etats-Unis vont répondre positivement au président libanais. La France se veut elle médiatrice dans le conflit qui sévit entre les Etats-Unis et l’Iran. Elle s’est démarquée au G7, en invitant le ministre des affaires étrangères iranien, Mohammad Javad Zarif, à s’entretenir avec le président français.  Elle se veut très impliquée dans la préservation de l’accord sur le nucléaire, duquel se sont retirés les américains. La France et le Liban entretiennent pour leur part des relations étroites fondées sur plusieurs aspects, tant historiques (mandat sur le Liban de la SDN en 1920), culturels (le pays de cèdre est francophone) que politiques (création par la France de ses principales Institutions, soutient par la FINUL du Liban à l’initiative de la France). Il serait donc délicat pour la France d’aller à l’encontre des intérêts libanais ou de simplement faire la sourde oreille. La France entretient aussi des rapports stables avec Israël, qui sont partagés entre le besoin d’interagir avec un partenaire essentiel du Moyen-Orient tout en maintenant de bonnes relations, voire des relations privilégiées avec le monde arabo-perse.

Mais, dans ce jeu d’échec, le Hezbollah est un « pion » essentiel. Il fait partie des gouverneurs successifs du Liban depuis 2005 (le pays est subdivisé administrativement et politiquement en huit gouvernorats), il occupe trois postes ministériels ainsi que treize sièges au parlement. Il est un acteur incontournable de la vie politique et sociale, au-delà du simple aspect militaire et idéologique, du Liban. Il bénéficie d’un appui militaire et financier de l’Iran depuis sa création en 1982 et, s’est énormément renforcé et aguerri particulièrement avec la guerre en Syrie. L’organisation compte aujourd’hui environ 25000 membres, soit deux fois plus qu’en 2010.  Les Etats-Unis ont émis des sanctions à l’encontre des membres du Hezbollah ces deux dernières années, en particulier envers les chefs de l’appareil sécuritaire du Hezbollah ainsi qu’une cinquantaine d’autres membres. De son côté, le Liban a émis des réactions diverses à cet égard en raison de sa pluri confessionnalisation (chiite, sunnite et chrétien maronite) et de ses relations privilégiées avec plusieurs Etats arabes opposés à l’Iran tels que l’Arabie-Saoudite, les Emirats Arabes Unis mais aussi du fait des liens étroits existants entre le pouvoir et le Hezbollah (Président Libanais chrétien maronite proche de l’organisation chiite), d’une part, ainsi qu’avec certains pays occidentaux, la France en particulier, d’autre part.

A ce jeu s’ajoute la situation politique délicate de Benjamin Netanyahou. Poursuivi par le Procureur Général pour des affaires d’abus de confiance, de fraude et de corruption, le Premier ministre israélien trouve dans cette situation d’accroissement de la tension avec son voisin l’occasion de renforcer sa posture d’homme fort, garant de la sécurité. En vue des élections législatives du 17 septembre prochain, le discours sécuritaire représente une diversion bienvenue, pour le moins est-ce l’opportune occasion de détourner l’attention de l’électorat.

Le Liban se trouve dans une position très délicate, risquant tout à la fois l’ire des Etats-Unis et celle du Hezbollah. Saad Hariri n’a clairement pas les cartes entre ses mains, il est pris en otage des jeux d’influences menées par des acteurs extérieurs. Pourtant l’enjeu est grand, il en va du précaire équilibre politique, sociale, sécuritaire confessionnel du Pays de cèdre.

Emmanuel Macron reçoit Vladimir Poutine : les crises mondiales au cœur des discussions

Ce lundi 19 août, le président de la République Emmanuel Macron reçoit son homologue russe Vladimir Poutine dans sa résidence de Brégançon dans le Var pour un entretien en tête à tête suivi d’un dîner.

Alors que se tiendra le G7 à Biarritz du 24 au 26 août, le chef de l’Etat français souhaitait s’entretenir avec Vladimir Poutine sur les grands sujets internationaux. En effet, le président russe ne participe plus à ce Sommet depuis son exclusion avec l’annexion de la Crimée en 2014. Cette rencontre bilatérale souligne la volonté de la France de maintenir le dialogue avec la Russie, acteur majeur sur la scène internationale. Il s’agit d’ailleurs de la troisième rencontre entre les deux chefs d’Etats.

Les thèmes abordés lors de cet entretien concernent, pour l’essentiel les dossiers libyen, syrien, iranien et ukrainien.  En définitive, il s’agit de thèmes axés autour du bassin méditerranéen, zone sensible où Moscou et Paris jouent un rôle important. Sur le dossier syrien, la France demande à la Russie « d’user de son influence » sur ses alliés pour que cesse l’offensive du régime sur Idleb, ces derniers étant soutenus par l’aviation russe. S’agissant de la République islamique d’Iran, l’enjeu est de préserver l’accord sur le nucléaire iranien que la France s’efforce de maintenir en vie malgré le départ des Etats-Unis et le rétablissement des sanctions.

Cette rencontre permet aussi à la Russie de défendre ses intérêts hors du G7 et de montrer que le pays n’est pas isolé. Une façon de confirmer que le pays reste un acteur incontournable dans la résolution des crises d’autant plus qu’il bénéficie d’un siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies. Pour la France, partisane du multilatéralisme, il s’agit de réintroduire la Russie dans les débats en se posant en pays médiateur capable de s’entretenir avec ses voisins.

C’est aussi un moyen de renforcer la position internationale de la France dans sa capacité à peser sur les décisions des grands partenaires.

Après s’être entretenu avec Vladimir Poutine, Emmanuel Macron recevra pour la première fois le Premier ministre britannique Boris Johnson, à l’heure où la question du Brexit – dont Boris Johnson est un fervent partisan – constitue un réel enjeu pour l’Union européenne. A Biarritz, le Président français s’entretiendra bien sûr avec son homologue américain Donald Trump. Paris qui multiplie donc ses rencontres avec des chefs d’Etats aux intérêts divergents se fait le porte-voix d’une Union européenne qui peine à s’affirmer à l’échelle internationale. Dans cette démarche, la France, à défaut d’un multilatéralisme désormais inexistant, fait valoir ses valeurs et ses idées dans ses rencontres bilatérales.

Ainsi, si les désaccords entre Paris et Moscou sont multiples, notamment concernant les droits de l’homme, les intérêts communs n’en restent pas moins nombreux, en témoignent les relations ininterrompues avec la Russie depuis l’élection d’Emmanuel Macron.

L’Iran poursuit son programme balistique

Samedi 1er décembre, le secrétaire d’Etat américain Mike POMPEO condamne l’essai d’un missile balistique iranien à moyenne portée. Mike POMPEO considère que « ce test viole la résolution 2231 du Conseil de sécurité des Nations Unies », considérant ce missile comme capable de « frapper une partie de l’Europe et le Moyen-Orient ».

Adoptée en 2015, la résolution 2231 a pour objectif de garantir le Plan d’action global commun, ou Accord de Vienne, conclu entre l’Iran, les Etats-membres du Conseil de sécurité des Nations unies et l’Union européenne à propos du nucléaire iranien. Dans le cadre de cet accord, Téhéran s’engage à limiter son programme de recherche nucléaire. L’ONU invitait l’Iran à s’abstenir de poursuivre le développement de missiles balistiques susceptibles d’être armés d’ogives nucléaires pendant une période pouvant aller jusqu’à huit ans. En contrepartie, les sanctions contre l’Iran sont levées. En 2018, le président américain Donald TRUMP a annoncé, de manière unilatérale, le retrait de son pays du Plan d’action global commun et le rétablissement des sanctions envers l’Iran.

Par le biais de son ministère de l’Europe et des Affaires étrangères, la France se dit « préoccupée » par le tir de ce missile balistique et « condamne cette action provocatrice et déstabilisante ». Le ministre français et le chef de la diplomatie américaine appellent l’Iran « à cesser immédiatement toute activité liée aux missiles balistiques conçus pour pouvoir emporter des armes nucléaires ».

A la demande de la France et de la Grande-Bretagne, le Conseil de sécurité s’est réuni mardi 4 décembre afin de discuter de cet essai balistique iranien. Washington, Paris et Londres accusent Téhéran d’avoir violé la résolution de l’ONU concernant son programme balistique. L’ambassadrice américaine à l’ONU, Nikki HALEY, a réclamé une « condamnation unanime ». Toutefois, la session du Conseil de sécurité n’a donné lieu à la publication d’aucune déclaration commune.

En réponse, le général Abolfazl SHEKARCHI a confirmé la poursuite des essais iraniens : « les essais de missiles sont menés pour la défense de notre pays et pour la dissuasion et nous allons les poursuivre ». Le porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères, Bahram QASSEMI a rejeté ce qu’il considère comme des préoccupations « sans fondements ». Il affirme que le programme iranien est « totalement dissuasif », cet essai faisant partie des « programmes de défense imparables du pays ». Au regard de la communauté internationale, il poursuit : « nous ne considérons pas que notre programme de missiles contrevienne à une résolution du Conseil de sécurité des Nations unies ». Sur son compte Twitter, Mohamed Javad ZARIF, le ministre des Affaires étrangères iranien fustige les Etats-Unis et répond à Mike POMPEO. Il accuse à son tour les Etats Unis de violer la résolution 2231 en se retirant de l’Accord de Vienne et affirme que Washington « menace même de punir ceux qui ne veulent pas le violer en respectant les sanctions américaines illégales ».

Depuis le retrait américain, les autres pays signataires espèrent sauver ce cadre légal de contrôle de la politique nucléaire iranienne.