Haut Karabagh

Nagorno-Karabakh : nouveau front turc face à la Russie ? – par Pierre Razoux

Pierre Razoux est directeur académique et de la recherche

Résumé :
En encourageant le président azéri Ilham Aliyev dans sa tentative de reconquête du Nagorno-Karabakh, le président Erdogan a ouvert un nouveau front face au Kremlin pour se targuer d’un succès symbolique auprès de sa population et pour contraindre Vladimir Poutine à accepter un compromis sur les autres fronts syrien, libyen, méditerranéen et énergétique.  Cette stratégie n’est pas sans risque car le conflit pourrait s’étendre aux républiques sécessionistes d’Ossétie du Sud et d’Abkhazie en Géorgie voisine. Elle pourrait surtout provoquer une escalade de tensions avec l’Iran.
Le rapport de forces relativement équilibré entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan ne permet à aucun des deux belligérants de conduire une guerre éclair victorieuse contre le territoire de l’autre, a fortiori au Nagorno-Karabakh très montagneux. Tout affrontement aboutira structurellement à une guerre d’attrition, laissant du temps aux présidents turc et russe pour négocier. Forçant sa chance, Recep Tayyip Erdogan pourrait être tenté d’annexer prochainement la partie nord de Chypre, échangeant son désengagement du Sud-Caucase contre le silence du Kremlin.

En encourageant le président azéri Ilham Aliyev dans sa tentative de reconquête de la province sécessionniste du Nagorno-Karabakh défendue par l’Arménie (lancée le 27 septembre 2020), le président Recep Tayyip Erdogan a-t-il volontairement ouvert un nouveau front face au Kremlin pour contraindre Vladimir Poutine à trouver un compromis sur les autres fronts syrien, libyen, méditerranéen et énergétique ? Force est de constater que la contre-offensive de Fayez el-Sarraj en Libye soutenue par le président turc piétine devant Syrte[1], que la bataille d’Idlib ne tourne pas à l’avantage des forces pro-turques en Syrie – même si l’estocade du régime syrien soutenu par Moscou tarde à venir – et que la Turquie a dû rétropédaler en Méditerranée orientale sous la triple pression des Etats-Unis, de l’OTAN[2] et des Européens[3]. Il était donc temps pour le président turc de susciter une diversion – ou de l’encourager – de manière à se targuer d’un succès symbolique auprès de sa population et lui faire oublier les difficultés économiques. Quoi de mieux pour lui que d’agiter l’épouvantail arménien, dossier le plus à même de fédérer toutes les strates d’une société turque toujours hostile à l’Arménie chrétienne ? Il a privilégié cette fois l’approche indirecte en ciblant le Nagorno-Karabakh, par proxy interposé, sans prendre le risque d’une attaque directe du territoire arménien qui aurait entraîné sans aucun doute la riposte directe de la Russie.

Nouvelle pirouette du président Erdogan

Le président turc profite indubitablement de la guerre entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie pour raffermir son pouvoir, sur fond de nationalisme exacerbé et d’ambition expansionniste, comme en témoignent les correspondants de presse présents sur place[4]. Ses tweets sans nuance vont dans le même sens, tout particulièrement lorsqu’il déclare, moins d’une heure après le déclenchement des hostilités : « La nation turque soutient ses frères azerbaïdjanais avec tous ses moyens, comme toujours » ; puis lorsqu’il renchérit quelques jours plus tard  en affirmant « Nous soutenons nos frères azerbaïdjanais dans leur lutte pour sauver leurs terres occupées et protéger leur patrie » et « Chaque crime impuni (l’annexion du Nagorno-Karabakh) rend son auteur plus insatiable ; toute infraction non comptabilisée invite à une nouvelle persécution »[5].

La présence d’une poignée de chasseurs turcs F-16 prépositionnés en Azerbaïdjan pendant l’été 2020 dans le cadre d’exercices bilatéraux entre Ankara et Bakou, puis déployés sur la base aérienne de Ganja quelques jours avant le déclenchement de l’offensive azerbaïdjanaise[6], laisse peu de doute sur la préméditation du président turc. Cette présence désormais avérée donne davantage de crédibilité aux propos du porte-parole du ministère arménien de la Défense indiquant que l’un de ses avions d’attaque au sol Su-25 avait été abattu par un F-16 turc le jour suivant le déclenchement des hostilités. Peut-être est-ce également l’une des raisons qui a poussé l’armée du Nagorno-Karabagh à tirer quelques vénérables missiles SCUD sur la ville de Ganja voisine de la base aérienne où étaient apparemment basés les F-16 turcs.

La présence de combattants syriens sur le champ de bataille, à proximité de la frontière iranienne, constitue le second élément tangible en faveur de la thèse de la préméditation. Le 1er octobre 2020, lors du sommet européen de Bruxelles, le président Emmanuel Macron a pointé du doigt la responsabilité de la Turquie en affirmant que 300 combattants islamistes originaires de Syrie avaient transité par la ville turque de Gazantiep, non loin du front d’Idlib en Syrie[7]. Ses propos n’ont pas été démentis, mais renforcés par ceux du président iranien Hassan Rohani qui s’est ému de la présence de ces combattants à proximité du territoire iranien, à l’extrême sud de la ligne de front[8]. Faut-il voir là un message supplémentaire du président turc à ses homologues russes et iraniens, ses deux partenaires du processus d’Astana[9], sur le mode « j’ai une capacité de nuisance contre vous deux si l’on ne s’entend pas » ? Son pari risqué illustre en tous cas le fait que le processus d’Astana n’est pas la panacée dont Moscou, Téhéran et Ankara veulent nous convaincre.

Cette stratégie du boutefeu n’est pas sans risque car le conflit pourrait s’étendre aux républiques sécessionistes d’Ossétie du Sud et d’Abkhazie en Géorgie voisine, au risque d’entraîner une nouvelle intervention militaire russe dans le Caucase. Elle pourrait surtout provoquer une escalade de tensions avec l’Iran, si les tirs de mortiers qui ont visé le territoire iranien lors de la première semaine de combats venaient à s’intensifier. Téhéran n’a pas hésité à proférer des menaces à peine voilées en direction de Bakou et d’Ankara. Lors d’une conversation téléphonique avec Ilham Aliyev, le président Hassan Rohani a insisté sur « l’importance du respect de l’intégrité territoriale de la RII, ainsi que de la vie des citoyens iraniens des régions frontalières avec le Haut-Karabakh… La République islamique d’Iran ne tolèrera pas de voir ses citoyens visés »[10]. La veille, le conseiller diplomatique du Guide suprême avait déclaré : «Nous conseillons à nos amis turcs d’arrêter d’attiser le conflit et de se joindre à nous pour aider à trouver une solution négociée »[11]. Pour donner davantage de poids à leurs propos, les Iraniens ont massé de l’infanterie, de l’artillerie et des drones à leur frontière avec l’Azerbaïdjan. Dans le contexte très incertain qui précède l’élection présidentielle américaine, le gouvernement iranien cherche néanmoins à calmer le jeu dans la région pour pouvoir engager le dialogue avec une nouvelle administration américaine, alors même que Washington envisage de fermer son ambassade à Bagdad après les harcèlements répétés des milices chiites inféodées à Téhéran. Le régime iranien est d’autant plus gêné qu’il est stratégiquement proche de l’Arménie[12], pourtant chrétienne orthodoxe, et qu’il se méfie de l’Azerbaïdjan turcophone, pourtant majoritairement chiite. Il est vrai que l’Azerbaïdjan n’a jamais abandonné ses ambitions de reforger la « Grande Azerbaïdjan » et que la population azérie est nombreuse au sein de la mosaïque ethnique iranienne. Certains Iraniens estiment que la reconquête du Nagorno-Karabakh pourrait n’être qu’une première étape dans l’agenda de la famille Aliyev. Tous se méfient de l’instrumentalisation du facteur ethnique, à l’instar de nombreux universitaires[13]. L’Iran se méfie également de la coopération militaire étroite entre l’Azerbaïdjan et Israël.

Une chose parait certaine : compte-tenu de l’hostilité ambiante et du poids de l’histoire, Recep Tayyip Erdogan n’a pas eu besoin de déployer beaucoup d’efforts pour convaincre le président Aliyev de se lancer à l’assaut du Nagorno-Karabagh. Celui-ci ne cessait en effet de répéter à son peuple que le temps était venu de reconquérir les territoires perdus en 1994. Les escarmouches de 2016, puis de juillet 2020 n’avaient fait qu’attiser la détermination du président azerbaïdjanais, d’autant qu’il avait besoin d’un succès – même symbolique – pour justifier ses dépenses d’armement (lorsque le prix du baril de pétrole était élevé), redorer son blason et effacer le souvenir de la guerre d’indépendance (1988-1994) qui avait fait près de 20 000 morts azerbaïdjanais.

Une guerre d’attrition

Sans revenir sur les causes historiques du conflit du Nagorno-Karabakh – il y a pléthore d’articles résumant bien les positions des deux camps – analysons le champ de bataille, le rapport des forces en présence, ce que l’on sait des combats et les conséquences de tout cela sur la suite probable des opérations si le cessez-le-feu provisoire entré en vigueur le 10 octobre 2020 venait à voler en éclats.

Le Nagorno-Karabakh est une zone montagneuse de hauts plateaux rocailleux auxquels conduisent quelques vallées encaissées. Il s’agit donc d’un terrain compartimenté très facile à défendre, d’autant que depuis la guerre de 1988-1994, les milices arméniennes, qui dominent physiquement les déboulés par lesquels pourraient surgir l’assaillant, se sont retranchées dans des bunkers éparpillés tout le long de la ligne de front. L’essentiel de la population est concentrée autour de la « capitale » Stepanakert, elle-même protégée par un cirque de collines fortifiées. Le corridor de Latchine qui relie le Nagorno-Karabakh à l’Arménie voisine constitue la zone la mieux défendue par les milices arméniennes, car c’est par ce cordon ombilical que transite toute l’assistance militaire et économique en provenance d’Arménie. Situé très en arrière du front, il n’a pas fait l’objet d’attaque azerbaïdjanaise pour l’instant.

Seule la façade orientale du Nagorno-Karabakh, constituée de plaines et de vallons conquis par les milices arméniennes à la fin de la guerre civile, est vulnérable à des attaques massives de l’armée azerbaïdjanaise. De fait, c’est le long de cette façade que cette dernière a lancé ses assauts les plus déterminés qui lui ont permis de reconquérir quelques bourgades au nord-est (Tartar, Talysh et Madagiz), au centre à proximité d’Aghdam et de Martuni, mais surtout au sud-est où les Azerbaïdjanais ont réussi à s’emparer de Fuzuli, puis à pousser leur avantage en direction de Djabrayl. C’est dans ce dernier secteur de plaine proche de la frontière iranienne qu’ont été engagés les combattants syriens, en tête d’une vaste offensive mécanisée appuyée par l’artillerie mobile et les drones armés.

Carte des opérations militaires au Nagorno-Karabakh (27 septembre-12 octobre 2020)

A aucun moment la ville de Stepanakert n’a subi la menace d’une capture directe, d’autant plus que l’armée azerbaïdjanaise, constituée majoritairement de conscrits, ne dispose que d’un nombre restreint de commandos et de moyens aéromobiles pour les héliporter. En revanche, Stepanakert a été la cible régulière de tirs d’artillerie et de bombardements destinés à affaiblir le moral de ses habitants, forçant la moitié d’entre eux à se réfugier dans la partie occidentale de la province, voire en Arménie. Il s’agit là d’un grand classique de l’histoire militaire récente : quand l’agresseur ne parvient pas à percer le champ de bataille et à menacer le centre de gravité de son adversaire, et que le front devient largement statique, il s’en prend à la population pour tenter d’affaiblir son moral et sa combativité. Comme à chaque fois, l’autre partie riposte en visant à son tour les villes ennemies, ce que les milices arméniennes ont fait en ciblant la grande ville de Gandja située non loin du front. Et comme toujours, les belligérants ont recours à la propagande et à la guerre psychologique pour propager de fausses nouvelles et tenter d’influencer le déroulement des combats[14]

Malgré la reconquête de plusieurs bourgades frontalières et de quelques secteurs de plaine par l’armée azerbaïdjanaise, le front est resté très largement statique, chaque camp tentant d’écraser les positions retranchées de l’autre sous un déluge d’obus. Dans cette guerre d’attrition, les milices arméniennes qui surplombent le champ de bataille et sont bien équipées en missiles antichars, ont pu multiplier les coups au but sur les blindés azerbaïdjanais. Ces derniers auraient subi de lourdes pertes[15]. En revanche, les batteries arméniennes d’artillerie et de missiles sol-air ont été étrillées par les drones armés d’origine israélienne et turque équipant les troupes de Bakou. Les conseillers turcs (ou israéliens, ce qui expliquerait le renvoi de l’ambassadeur d’Israël posté en Arménie) auraient fait merveille en précipitant leurs drones « kamikazes » israéliens de type Harop contre des cibles arméniennes de haute valeur technologique (certains experts turcs évoquent la destruction de plusieurs batteries de missiles sol-air S-200 et S-300)[16].

Pour l’instant, il ne semble pas qu’il y ait eu de combats massifs le long de la frontière entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Les observateurs locaux ont rapporté le bombardement ponctuel des points de passage entre l’Arménie et la république autonome du Nakhitchevan (rattaché à l’Azerbaïdjan), de même que des escarmouches au nord du lac Sevan. Il ne s’agit donc pas encore d’une guerre directe entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, même si cette dernière alimente les milices du Nagorno-Karabakh en armes, munitions, conseillers et probablement en combattants.

De toute façon, le rapport de forces relativement équilibré entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, illustré par le tableau ci-dessous, ne permettrait à aucun des deux belligérants de conduire une guerre éclair victorieuse contre le territoire de l’autre. Ni l’Arménie, ni l’Azerbaïdjan n’est capable d’aligner un rapport de forces terrestres suffisant pour percer un front très montagneux, encore plus compartimenté que celui du Nagorno-Karabakh, de manière à menacer sa capitale. Erevan est protégé par une ligne de hautes montagnes, mais aussi par la présence de troupes russes déployées dans le cadre de l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC) à laquelle l’Arménie est liée. L’Azerbaïdjan, pour sa part, ne fait formellement partie d’aucune alliance défensive, même si elle entretient un partenariat avec l’OTAN et une coopération militaire étroite avec la Russie, la Turquie, Israël et les Etats-Unis. Mais Bakou, situé dans un isthme de la mer Caspienne, est loin du front et facilement défendable par un réseau de cours d’eau et de terres marécageuses aisément inondables.

Rapport de forces entre les belligérants

En termes de combattants, l’Azerbaïdjan dispose au mieux d’un rapport de forces de 1,5 contre 1 face à l’Arménie, ce qui est très insuffisant pour percer le front, même si l’armée azerbaïdjanaise peut atteindre localement des rapports de forces de 3 ou 4 contre 1 lui permettant de conquérir quelques gains symboliques. Même si celle-ci dispose d’un avantage réel en nombre de chars et de blindés, ces derniers ne lui sont que de peu d’utilité en zone montagneuse. Les deux camps possèdent un arsenal important d’artillerie classique qui leur permette de harceler l’adversaire et de freiner toute percée grâce aux tirs de saturation de leurs lance-roquettes multiples très mobiles.

Sur le plan aérien, l’Azerbaïdjan dispose de l’avantage numérique, tant en termes d’avions et d’hélicoptères de combat que de drones armés et de surveillance. A cet égard, la livraison récente de drones turcs et israéliens lui a conféré un réel avantage tactique, puisqu’elle peut repérer et attaquer des cibles qu’il lui aurait été plus difficile d’engager auparavant. L’Arménie jouit toutefois d’un triple avantage qualitatif : 1) ses chasseurs bombardiers Su-30 très supérieurs aux vénérables MiG et Sukhoï azerbaïdjanais ; 2) ses batteries de missiles sol-air S-300 modernisés et intégrées dans le réseau de défense aérienne de l’OTSC ; 3) la présence d’un groupe aérien russe constitué de 18 MiG-29 modernisés basés à Erebuni.

En cas de montée aux extrêmes, les deux belligérants ne pourraient compter que sur leurs lanceurs de missiles balistiques conventionnels pour tenter de frapper la capitale ou les principales villes adverses.

Au bilan, ces facteurs se conjuguent pour transformer structurellement tout affrontement entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie en une guerre d’usure condamnée à s’enliser. Ce constat n’est sans doute pas pour déplaire au président turc et au maître du Kremlin qui savent disposer ainsi du temps nécessaire pour d’éventuelles négociations qu’ils peuvent avoir intérêt à faire durer.

La Russie en position d’arbitre partial

Le dégel du conflit du Nagorno-Karabakh place le Kremlin dans une posture délicate, d’autant qu’il a toujours considéré le Sud-Caucase comme son arrière-cour stratégique. D’un côté, la Russie est l’alliée historique de l’Arménie qui est membre fondateur de l’OTSC (1992). C’est la raison qui explique la présence de la 102e base russe à Gyumri (Arménie), au nord-ouest du Mont Arara. Cette base était initialement destinée à protéger Erevan de la Turquie membre de l’OTAN. Depuis la fin de la guerre civile, elle a vocation également à dissuader Bakou d’envahir le territoire arménien. De fait, les dirigeants russes auraient du mal à ne pas intervenir militairement si l’Azerbaïdjan envahissait ou bombardait directement l’Arménie. La garnison russe de Gyumri regroupe aujourd’hui 3 300 militaires (l’équivalent d’une brigade mécanisée renforcée) équipée de 74 chars T-72 & T-80 modernisés, de 160 véhicules blindés BMP-1/2, de 24 automoteurs d’artillerie, de 12 lance-roquettes multiples, de 12 hélicoptères de combat Mi-24 et d’une batterie de missiles balistiques Iskander, le tout protégé par des batteries de missiles sol-air S-300 et par l’escadron de chasse déployé à Erebuni. Ces moyens conséquents ne sont pas de nature à changer fondamentalement l’équilibre des forces, mais leur engagement ponctuel pourrait provoquer la défaite d’une offensive azerbaïdjanaise sur un objectif symbolique. En s’interposant entre les belligérants, les militaires russes peuvent surtout les questionner sur leur volonté d’affronter Moscou, jouant ainsi un rôle de bouclier dissuasif très précieux pour éviter une escalade incontrôlable.

Le Kremlin est en même temps agacé par la ligne libérale du Premier ministre arménien Nikol Pachinian qui conduit depuis 2018 une politique s’écartant de la ligne pro-russe. Cet ancien chef de l’opposition arménienne a emprisonné des oligarques corrompus très liés à Moscou. Peut-être est-ce l’une des raisons qui explique le retard de livraison à l’Arménie des 8 derniers chasseurs Su-30 promis par la Russie.  

D’un autre côté, Vladimir Poutine sait qu’il peut difficilement entrer en choc frontal avec l’Azerbaïdjan s’il veut préserver ses intérêts énergétiques dans la région du Caucase. Faire durer le conflit pour montrer aux deux camps qu’ils ont besoin de la Russie, tout en exerçant une menace potentielle sur l’approvisionnement énergétique de la Turquie[17], peut être un pis-aller intéressant pour le Kremlin. Mais pour le président russe, il est clair qu’à la fin de la partie, ce devra être lui l’arbitre du conflit. Ce n’est pas un hasard si Sergueï Lavrov, son illustre ministre des Affaires étrangères, s’est impliqué personnellement pour négocier d’arrache-pied un premier accord de cessez-le-feu dans la nuit du 9 au 10 octobre 2020, après deux semaines de combats peu concluants. Recep Tayyip Erdogan le sait et il attend très certainement le bon moment pour mettre son engagement auprès de l’Azerbaïdjan dans la balance.

L’annexion de Chypre du Nord comme prochaine étape ?

De l’avis des observateurs et des journalistes qui tentent de le décrypter, le président turc n’a plus qu’une idée en tête : assurer sa survie politique en enchaînant les foucades et les coups de force lui permettant de flatter la fibre nationaliste de sa population[18]. Et quoi de plus fort et de plus symbolique que d’annexer la partie nord de Chypre ? Ce pourrait être doublement gagnant pour lui si Bruxelles ne réagissait pas, démontrant par là-même la faiblesse d’une Europe qui pourrait éclater sur cette crise symbolique, un peu comme les démocraties européennes n’ont su ni anticiper, ni faire face à la crise des Sudètes dans les années 1930.

Imaginons le scénario suivant : début novembre 2020, le résultat de l’élection présidentielle américaine est incertain et contesté par les deux partis en lice. La tension monte et le Pentagone étudie les scénarios d’engagement de l’armée fédérale sur le territoire américain (il laisse déjà fuiter des bruits en ce sens). Le pays, au bord de la guerre civile, se fracture un peu plus. Les alliés traditionnels des Etats-Unis paniquent et tentent d’obtenir des garanties auprès de la Maison Blanche et du Congrès, sans succès. Profitant du vide régional et des tensions consécutives au scrutin « présidentiel » de la République turque autoproclamée de Chypre du Nord, qu’elles ont attisées par des provocations visant les populations locales[19], les autorités turques annexent la partie nord de Chypre manu-militari, puis organisent un référendum d’autodétermination qui conclue quelques jours plus tard au rattachement formel de ce territoire à la Turquie. Le scénario de la Crimée en somme. L’annexion ne pose techniquement aucune difficulté à Ankara puisque des troupes turques sont présentes sur place depuis 1974 et contrôlent l’ensemble des points stratégiques. Leur dispositif, y compris naval et aérien (sous forme de drones et d’hélicoptères), a été renforcé depuis un an. Il suffit donc aux officiers turcs de hisser leur drapeau, sans même provoquer de conflit armé avec la République de Chypre (du Sud). 

Qui réagira ? Les Etats-Unis auront d’autres sujets de préoccupation plus cruciaux ; peut-être en profiteront-ils pour rapatrier à Chypre leur base turque d’Incirlik ? Les Chinois seront d’autant plus discrets qu’ils auront peut-être profité de ce vide stratégique pour prendre des gages en mer de Chine méridionale, voire même face à Taïwan en occupant de vive force les îles fortifiées Quemoy et Matsu, à proximité de leur littoral ; les Britanniques ont certes un imposant dispositif militaire le long de la ligne de démarcation, mais ils savent avoir plusieurs dizaines de milliers de retraités – potentiellement otages – vivant dans la partie nord de Chypre[20] ; l’Union européenne protestera vigoureusement à l’unisson de la France et de la Grèce, mais elle risque de faire étalage de ses divisions, comme lors du récent sommet européen de Bruxelles lorsque la chancelière allemande a refusé de s’associer aux sanctions proposées contre la Turquie ; seule la Russie pourrait réagir vigoureusement, d’autant qu’elle a des intérêts financiers et navals à défendre à Chypre et qu’elle est bien décidée à tenir la dragée haute au président turc sur tous les autres fronts. Dans ce cas, celui-ci pourrait être tenté d’échanger son désengagement au Caucase contre le silence russe à Chypre, faisant valoir à Vladimir Poutine le précédent de la Crimée. Le président Macron pourrait dès lors se retrouver bien seul.

Le pire n’est toutefois jamais certain. Ce qui paraît en revanche probable, c’est qu’à force de pousser sa chance, Recep Tayyip Erdogan, aveuglé par son ego et sa cour, pourrait commettre une erreur de calcul entraînant une escalade militaire incontrôlable. C’est bien ce que craignent les dirigeants européens, beaucoup plus que ses rodomontades. Pour reprendre l’antique adage romain, quand Jupiter veut perdre les puissants, il les rend fous, donc imprudents.


[1] Ahmed Eleiba, « Ankara islosing hand in Libya », Egyptian Center for Security Studies, 3 octobre 2020. Constat confirmé par plusieurs observateurs institutionnels contactés par l’auteur.

[2] Le gouvernement turc a accepté le 1er octobre 2020 un mécanisme de médiation avec le gouvernement grec sous l’égide de Jens Stoltenberg, Secrétaire général de l’OTAN.

[3] Didier Billion, « Pourquoi la Grèce et la Turquie ont finalement opté pour le dialogue », France 24, 24 septembre 2020.

[4] Gabriel Détrie, Le Point, 8 octobre 2020 :https://www.lepoint.fr/monde/haut-karabakh-la-nouvelle-guerre-d-erdogan-08-10-2020-2395511_24.php

[5] Compte Twitter du président Erdogan, les 27 septembre, 1er et 2 octobre 2020.

[6] Laurent Lagneau, « L’imagerie satellitaire confirme que des F-16 turcs sont basés en Azerbaïdjan », OPEX 360, 8 octobre 2020 : http://www.opex360.com/2020/10/08/limagerie-satellitaire-confirme-que-des-f-16-turcs-sont-bases-en-azerbaidjan-a-80-km-du-haut-karabakh/

[7] Même s’il n’a pas précisé par où précisément ces combattants étaient entrés en Azerbaïdjan.

[8] Lors d’un conseil des ministres ; agence FARS, 7 octobre 2020.

[9] Le processus d’Astana, mis en place le 4 mai 2017 entre la Russie, l’Iran et la Turquie vise à résoudre les frictions et faire respecter les zones de cessez-le-feu en Syrie mais aussi le respect des zones d’influences revendiquées par ces trois pays.

[10] Agence FARS, 6 octobre 2020.

[11]Ali Akbar Velayati, conseiller diplomatique du Guide suprême, Kayhan, 5 octobre 2020.

[12] Une campagne de fake news (sur les réseaux sociaux) démentie par Téhéran le 30 septembre 2020 affirmait que l’Iran avait laissé transiter sur son territoire des armes russes à destination de l’Arménie dans les premiers jours de la guerre ; ce qui paraît d’autant plus étonnant que la Russie dispose d’une base militaire importante en Arménie !

[13]Elaheh Koolaee & Fahimeh Khansari Fard, « The impact of historical narratives on ethnic conflicts in Nagorno-Karabakh, Abkhazia and South Ossetia », International Studies Journal (Téhéran) vol. 17, issue 1, n° 65, été 2020, pp. 137-168.

[14] Comme en témoignent les courriels envoyés à la communauté des chercheurs et experts français (dont l’auteur de cet article) par l’ambassade d’Azerbaïdjan en France, accusant la partie arménienne de violer systématiquement le cessez-le-feu et de cibler spécifiquement les civils.

[15] Sébastien Roblin, « Tanks ablaze as Azerbaijani forces attack Armenian troops in disputed Nagorno-Karabakh », Forbes.com, 27 septembre 2020, réactualisé le 9 octobre 2020.

[16] EDAM, 1er octobre 2020 : https://edam.org.tr/en/the-hunt-for-armenias-s-300-assessing-azerbaijans-most-sensational-sam-system-hit-in-the-ongoing-war/

[17] L’Azerbaïdjan assure 20 % du ravitaillement en gaz de la Turquie et lui garantit des revenus substantiels grâce aux royalties payées pour le transit sur son territoire des hydrocarbures extraits d’Azerbaïdjan et de mer Caspienne – notamment via le fameux oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan (eurasianet.org via Le Guetteur, bulletin de veille du CDEM, n° 2020-13, 30 septembre 2020).

[18] Delphine Minoui, « la dangereuse surenchère d’Erdogan », Le Figaro, 11 octobre 2020.

[19] Telle que la réouverture de la cité fantôme balnéaire grecque de Varosha qui était zone interdite depuis 1974 ; confer Alexis Kefalas, « La Turquie avance ses pions dans la partie nord de Chypre », Le Figaro, 11 octobre 2020.

[20] Pierre Razoux, « Le Brexit aura des conséquences en Méditerranée », FMES, 5 février 2020 : http://fmes-france.org/le-brexit-aura-des-consequences-en-mediterranee/