Guerre

Les défis du nouveau gouvernement libanais face à la thawra (révolution) populaire

Depuis le mois d’octobre 2019, le Liban est englué dans une crise protéiforme. Quatre mois de contestations illustrent la faiblesse politique d’un Etat qui a bien du mal à gérer les affaires publiques et qui reste marqué par les conséquences de la guerre civile qui a dévasté le pays de 1975 à 1990. Le pays du cèdre n’est plus « La Suisse du Moyen-Orient », tel qu’il était appelé aux lendemains de son indépendance en 1943. Le nouveau gouvernement mis en place le 21 janvier 2020 doit gérer une situation quasi explosive.

Des contestations sans précédent depuis 2005

Le 17 octobre 2019, la colère explose au Liban après l’annonce du précédent gouvernement de Saad Hariri de taxer les communications sur la célèbre application WhatsApp. Dans ce pays déjà endolori par une profonde crise économique, cette annonce exacerbe les tensions et devient le symbole d’une contestation naissante. Malgré le retrait quasi immédiat de cette proposition, l’ensemble des communautés descend dans la rue et dénonce le système tout entier accusé de corruption, de procrastination et d’incurie. Les manifestants font fi de leurs divergences politiques, sociales, religieuses et communautaires et s’unissent en dénonçant la mauvaise gestion étatique. Cette vague de contestations fédère presque toutes les générations, toutes les classes sociales et toutes les communautés dans un pays pourtant fragmenté par le communautarisme. Les leaders religieux eux-mêmes s’unissent dans les manifestations, donnant l’impression d’un sentiment d’unité dont le pays semblait manquer. Il n’y avait jamais eu autant de manifestants dans les rues depuis l’assassinat de l’ancien Premier ministre Rafic Hariri en 2005 qui avait débouché sur le retrait de l’armée syrienne du Liban.

Tout indique qu’il s’agit d’un véritable mouvement de « dégagisme » où la vieille garde et la jeune garde se font face dans un pays où la corruption est réputée solidement ancrée parmi les notables et la classe dirigeante. Plus de cent jours après le début des contestations et après des décennies de mauvaise gestion politique, économique et sociale, les Libanais ne décolèrent pas. Scandant à l’unisson thawra – révolution – ils protestent contre la classe dirigeante, qu’ils jugent incompétente et corrompue. Ils pointent du doigt une classe politique qui profite des divisions internes du Liban depuis plus de trente ans pour mieux segmenter le peuple. Ce mouvement de protestation inédit, bien que singulier, s’inscrit probablement dans la même vague de contestations régionales, les « hiraks » qui touchent l’Egypte, l’Algérie, l’Irak et même l’Iran. Alors qu’il se voulait pacifique, une vague de violence inédite a frappé Beyrouth fin janvier 2020. Plus de 500 personnes ont été blessées, notamment par des balles en caoutchouc, creusant davantage le fossé entre le peuple et les forces de police apparaissant comme le bras armé d’un régime décrié. La radicalisation de la répression confère un caractère explosif au mouvement en cours dans ce pays à bout de souffle.

Une situation de marasme économique

Le PIB du Liban était de près de 57 milliards de dollars en 2018. Si sa valeur augmentait – les estimations du FMI tablent sur un PIB de 58 milliards de dollars pour 2019 – la situation économique du pays n’en reste pas moins très préoccupante. En effet, la dette de l’Etat est supérieure à 155% du PIB et la croissance a dévissé : alors qu’elle frôlait les 8% il y a 10 ans, elle n’a pas dépassé les 1% en 2018. A ces problèmes structurels s’ajoutent le rationnement des liquidités (la pénurie de devises a entraîné une limitation des retraits à 200 dollars) de même qu’une inflation galopante couplée à une dévaluation de la monnaie et à un chômage de masse. Tous ces éléments ont conduit à une véritable misère sociale. La situation est telle que le pays pourrait se retrouver en défaut de paiement sur sa dette dès mars 2020, ce qui a contraint le Liban a demandé le soutien du FMI pour un plan de sauvetage économique.

C’est dans ce contexte que s’était tenue en avril 2018 la Conférence économique pour le développement par les réformes et les entreprises (CEDRE) qui avait réuni 48 pays et organisations internationales à Paris.  Cette conférence avait promis une aide économique de 10 milliards d’euros pour le Liban. En contrepartie, Beyrouth s’était engagé à réformer le pays en profondeur et à lutter contre la corruption. Pour autant, les dirigeants n’ont pas su mener les réformes nécessaires, creusant davantage le déficit.

La crise bancaire libanaise retentit au-delà des frontières. Beyrouth et Damas étant très interdépendantes au plan financier, la Syrie  en subit directement les conséquences, de même que le conflit syrien a des répercussions néfastes et visibles sur la situation interne du Liban. Damas a vu sa monnaie s’effondrer ces derniers mois, les Etats-Unis, l’Union européenne et l’Organisation des Nations unies ayant imposé des sanctions financières à la Syrie de Bachar al-Assad pour faire pression sur son régime depuis l’éclatement du conflit syrien. En réaction, les capitaux syriens ont migré massivement en direction du Liban.

Mais c’est la présence de 1,5 million de réfugiés syriens (et une centaine de millier de réfugiés palestiniens) qui déstabilise le plus le Liban, portant la population du pays à environ 6,8 millions d’habitants (statistiques de la Banque mondiale pour l’année 2018). Ces réfugiés représentent près de 25% de la population totale, ce qui fait du Liban l’un des pays où le nombre de réfugiés est le plus important par rapport au nombre d’habitants, même si le Liban a bénéficié d’une aide humanitaire internationale liée à la guerre civile syrienne. L’Union européenne a ainsi fourni près de 600 millions d’euros d’aide humanitaire au pays du cèdre pour lui permettre de faire face à la crise syrienne. Pour autant, la présence des réfugiés syriens reste un point de crispation bien réel dans le pays. La stigmatisation des Libanais à leur égard devient de plus en plus forte, la plupart d’entre eux n’entendant pas rentrer en Syrie.

La fermeture de certains journaux – dont The Daily Star, l’un des seuls journaux anglophones du pays – et de certaines radios confirme que les médias subissent eux aussi de plein fouet la crise qui secoue le pays. Ces événements ont un fort retentissement au sein de la population compte tenu de la notoriété de la presse libanaise au Moyen-Orient.

Ce marasme économique est renforcé par la situation régionale qui reste très tendue. Le Liban et Israël sont toujours techniquement en état de guerre, aucun traité de paix n’étant venu mettre un terme au cessez-le-feu de 1949. Israël a envoyé à trois reprises ses troupes au Liban entre 1978 et 2006 et a occupé le sud du pays pendant 18 ans. Le Hezbollah, puissant parti chiite armé – la seule faction à ne pas avoir déposé les armes à l’issue de la guerre civile – demeure l’adversaire prioritaire d’Israël qu’il ne reconnaît officiellement pas. Ce même Hezbollah demeure un outil de dissuasion contre Israël dans la main du régime iranien.  Le Liban demeure ainsi plus que jamais l’otage du conflit par procuration qui oppose Téhéran à Jérusalem. Dès lors, la nomination de ministres et de responsables sécuritaires est observée à la loupe par chacun des belligérants…

Un nouveau gouvernement contesté

Le pays du Cèdre se distingue par son originale répartition du pouvoir en fonction de ses communautés. La constitution libanaise fonde la nation et l’organisation de l’Etat sur les différentes communautés et religions qui composent le pays : Sunnites, Chiites, Druzes et Chrétiens. Cette gestion du pouvoir a cloisonné les communautés et a conduit au clientélisme, au népotisme et à la corruption. Cette situation de crise à plusieurs niveaux, qui s’est amplifiée depuis les années 1990, a conduit le Liban à l’implosion et ces manifestations ont permis de pointer du doigt de manière claire les défaillances du système miné par l’oligarchie familiale.

Les contestations ont ainsi mené à la démission du Premier ministre Saad Hariri le 29 octobre 2019. Le régime, qui n’avait plus de gouvernement de plein exercice, est resté sourd pendant près de trois mois aux revendications populaires qui réclament le départ de tous les caciques du système, à commencer par l’indéboulonnable président de la Chambre des députés Nabih Berri, en poste depuis 1992. Issu du parti chiite Amal, Nabih Berri est au pouvoir depuis presque trente ans. A l’instar de la classe politique, il est lui aussi décrié et pointé du doigt par la population. On lui reproche la répression des rassemblements populaires. La Chambre des députés s’est d’ailleurs protégée par un mur surnommé par les manifestants « le mur de Berri-lin ». Celui-ci est censé empêcher les manifestants de troubler la Chambre des députés ; il symbolise le fossé toujours plus grand entre le pouvoir et le peuple.

Nabih Berri a pourtant été à l’œuvre dans la nomination du nouveau gouvernement. Nommé par le président chrétien Michel Aoun, le nouveau Premier ministre sunnite Hassan Diab – ministre de l’Education et de l’Enseignement supérieur de 2011 à 2014 – a dévoilé son gouvernement le 21 janvier 2020. Les 20 ministres nommés ont pour principale mission la sortie de crise et doivent répondre rapidement aux attentes économiques, politiques et sociales de la population. Officiellement composé de technocrates et d’experts, ce gouvernement est boycotté par certains partis politiques et par une partie des classes populaires. En effet, le mouvement de Saad Hariri – Premier ministre démissionnaire – n’est pas représenté, à l’instar des Forces libanaises chrétiennes. Les Druzes, minoritaires dans le pays mais soudés derrière leur chef Walid Joumblatt à la tête du Parti socialiste progressiste, ne participent pas non plus à ce gouvernement.

Si ce nouvel exécutif rajeuni a répondu aux échos de la rue en ne faisant figurer aucun député ni ministre issu du dernier gouvernement, ses ministres fraîchement nommés sont pour la plupart affiliés aux partis politiques prosyriens, au Hezbollah et à Amal, parti proche de la République islamique d’Iran. En somme, la composition de ce gouvernement n’augure rien de nouveau pour ses détracteurs… Derrière la nomination de ces technocrates se cache en réalité une mainmise iranienne qui pourrait inquiéter Israël, certains Etats arabes de la région et les puissances occidentales.

Pour autant, la première déclaration ministérielle de ce nouveau gouvernement se veut ambitieuse et entend agir principalement dans les secteurs bancaires et énergétiques. Approuvée le 11 février 2020 par le Parlement, cette déclaration vise également à conférer au pays une politique étrangère indépendante. Le pays espère en effet un soutien financier de la communauté internationale et tend la main aux pays arabes de la région. Pour autant, la place du Hezbollah dans cette configuration pourrait compliquer les objectifs visés par le pays. Si aucun pays arabe n’espère la chute du Liban, la présence du Hezbollah dans le gouvernement pourrait représenter un frein à leur soutien.

Ce nouveau gouvernement, sous la pression de la rue, doit pouvoir amorcer une sortie de crise dans un « délai de quatre mois ». Les mots critiques de Nabih Berri, pourtant soutien officiel de la nouvelle équipe, illustrent les réserves du système. Il serait toutefois difficile d’envisager qu’un délai si court suffise à régler des décennies de dysfonctionnements et de corruption aggravée. Il apparaît peu probable que la société civile, active depuis plusieurs mois, se désintéresse de la chose politique au profit d’un gouvernement qui ne récolterait pas ses faveurs, même si une certaine lassitude semble affecter aujourd’hui les manifestants et les étudiants qui continuent d’occuper la rue. Plus que tout, il est indispensable que le Liban enclenche un processus d’ajustement budgétaire suivi de réformes structurelles pour juguler la dette publique et relancer la croissance économique.

De réelles perspectives économiques en cas de bonne gouvernance

Malgré tous ces éléments de vulnérabilité, il existe des perspectives économiques favorables pour le pays. D’abord, les promesses de la conférence CEDRE n’ont pas été annulées et laissent entrevoir une aide internationale importante de près de 10 milliards d’euros, indispensable pour relancer l’économie du pays.

Ensuite, la reconquête par Bachar al-Assad de la plus grande partie du territoire syrien amène à penser à une fin prochaine de la guerre en Syrie. La fin des combats entraînerait la reconstruction de ce pays, exsangue depuis 2011. Elle signifierait par la même le retour en Syrie d’une part importante des réfugiés syriens. Les enjeux de la reconstruction syrienne profiteraient sans nul doute au Liban en termes économiques, d’autant que le pays du cèdre dispose d’importantes sociétés dans le domaine du BTP.

Enfin, la présence potentielle d’importants gisements d’hydrocarbures offshores en Méditerranée orientale laisse entrevoir une manne financière considérable pour le Liban, même si elle attise l’appétit des pays du bassin levantin. En janvier 2018, Beyrouth, qui espère devenir un hub énergétique dans la région, a accordé à un consortium formé par les multinationales Eni, Total et Novatek l’exploration et l’exploitation des ressources en pétrole et en gaz des blocs 4 et 9 revendiqués par le Liban. Toutefois, une partie du bloc 9 est revendiquée également par l’Etat d’Israël et les sociétés pétrolières refusent d’y prospecter tant que le Liban et Israël ne seront pas tombés d’accord pour délimiter leur frontière maritime. Les Etats-Unis jouent les intermédiaires mais les négociations semblent pour l’instant au point mort.

Depuis la fin de la guerre civile, le peuple libanais a su faire preuve de résilience. L’actuelle contestation lui a permis de renverser un gouvernement de manière pacifique. Si cette tahwra n’a pas totalement permis de renverser l’oligarchie en place, nombreux sont ceux qui espèrent qu’elle permettra de faire émerger un projet incluant toutes les communautés de manière transparente afin de faire face à une paupérisation grandissante. Tout dépendra de la capacité de la population à garder espoir et à continuer de faire preuve de sagesse en refusant la violence, car celle-ci ferait inéluctablement le jeu de tous ceux qui préfèrent neutraliser le Liban, de Téhéran à Jérusalem en passant par Damas. Dans cette optique, les élections générales qui se profilent en Iran (21 février 2020) et en Israël (2 mars 2020) pourraient influencer de manière cruciale l’évolution du rapport de force régional et par là-même le devenir du pays du Cèdre engoncé entre ses puissants voisins.

Syrie : le flou autour du désengagement américain et l’offensive turque

Un entretien téléphonique le 6 octobre 2019 entre Donald Trump et Recep Tayyip Erdogan a probablement scellé le futur du Nord de la Syrie. Dans un communiqué publié à l’issue de la discussion entre les deux chefs d’Etats, la Maison blanche a annoncé une opération turque dans le Nord de la Syrie « prévue de longue date », dans laquelle les forces armées américaines ne seront pas impliquées : « Les forces armées des États-Unis ne soutiendront ni ne participeront à l’opération, et les forces américaines, après avoir vaincu le « califat » territorial de l’Etat islamique, ne seront plus dans les environs immédiats ». En sus de s’être retiré militairement de la zone, Washington a évoqué la possibilité de confier à la Turquie la responsabilité des combattants européens ayant rejoint les rangs de l’Etat islamique actuellement détenus par une coalition arabo-kurde  : « la Turquie va maintenant être responsable pour tous les combattants de l’EI dans la zone, capturés dans les deux dernières années ».

La présidence turque a également rendu compte de l’appel téléphonique et a annoncé la rencontre entre les deux chefs d’Etat à Washington prochainement pour discuter de la création d’une zone tampon dans le nord du pays. Alors qu’elle n’a pour l’heure pas abouti, la mise en place de cette « zone de sécurité » est une priorité pour Ankara alors que 3,6 millions de réfugiés ont fui la Syrie. Surtout, elle permettrait à la Turquie, en « dékurdifiant » cette zone, de garder la mainmise sur une région contrôlée par les Kurdes. Cette stratégie s’inscrit dans la continuité de l’action menée sur son propre territoire contre les velléités séparatistes des Kurdes de Turquie.

Si les deux pays n’ont pas donné de détail ni de date précise concernant cette opération, le président turc a prévenu dans le journal Hurryiet que l’ordre d’entrer en Syrie pouvait être donné « à tout moment » .  En effet, la milice des unités de protection du peuple syrien kurde (YPG), bien qu’alliée des Etats-Unis, est considérée par Ankara comme une « branche terroriste » qu’elle combat ardemment.

Les Kurdes du YPG ont été des soutiens indéfectibles de Washington et des puissances étrangères dans la guerre contre l’organisation Etat islamique. Le retrait américain a engendré sans surprise une vive réaction de la part de la communauté kurde. Ayant reconquis ce territoire à l’Est de l’Euphrate à la faveur du conflit syrien, ils ont prêté main forte aux occidentaux pour en chasser les djihadistes de Daesh, au prix de nombreuses pertes dans leurs rangs. Ils escomptaient, en contrepartie de ces sacrifices, pouvoir s’installer légitimement sur ces terres proches de la frontière turque.

Le lundi 7 octobre, le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlut Cavusoglu a réaffirmé la position turque, déclarant que son pays « garantira l’existence et la sécurité en éliminant les terroristes de cette région ».

Le retrait américain est un signal fort envoyé de la part de Washington. La décision américaine marque en effet un tournant dans la politique étrangère américaine. Jusqu’à présent, les administrations successives estimaient nécessaire de rester dans le Nord de la Syrie pour contrer toute résurgence jihadiste. Toutefois, en faisant le choix de se retirer, Donald Trump pourrait être accusé d’abandonner un allié crucial depuis 2014 et le début de la lutte contre le groupe Etat islamique. Par ailleurs, selon les informations du New York Times, le Pentagone et le Département d’Etat – en l’occurrence l’équivalent des ministères des Armées et des Affaires étrangères – étaient favorables au maintien américain, notamment pour influer dans cette région face aux rivaux iranien et russe. Le retrait américain ne semble être aujourd’hui qu’une question de temps.

Pour les Forces démocratiques syriennes (FDS), alliance de combattants arabes et kurdes du YPG soutenus par la coalition internationale menée par les Etats-Unis, une opération militaire turque dans la zone entraînerait une résurgence majeure de l’EI. Cette opération mettrait en péril la relative sécurité mise en place par les FDS, notamment dans les prisons qu’ils tiennent où sont retenus les jihadistes et leurs familles.

Pour l’Organisation des Nations unies, la nouvelle de l’opération turque est reçue avec beaucoup d’inquiétude. Panos Moumtzis, le coordinateur humanitaire de l’ONU pour la Syrie a déclaré : « Nous ne savons ce qui va se passer. (…) Nous nous préparons au pire ». De son côté, l’Union européenne s’oppose à une offensive turque qui « saperait les efforts engagés pour une résolution de ce conflit » selon les déclarations de Maja Kocijancic, porte-parole de la cheffe de la diplomatie européenne Federica Mogherini.

Pourtant, avec ou sans l’aval américain et face à l’indignation kurde et onusienne, la Turquie est prête à intervenir…

Libye : un dossier complexe et une guerre qui s’éternise

La situation en Libye est préoccupante. Depuis le printemps arabe et la chute du colonel Mouammar Kadhafi, le pays est plongé dans le chaos. Fayez al-Sarraj et Khalifa Haftar se disputent la légitimité à la tête de l’Etat depuis près de deux ans sans qu’aucune élection ne soit venue entériner le processus politique. Le premier, à la tête du Gouvernement d’union nationale (GNA) est officiellement soutenu par la communauté internationale tandis que le second, autoproclamé maréchal, dirige l’Armée nationale libyenne et bénéficie des appuis émirati et égyptien.

La communauté internationale et en particulier Ghassan Salamé, l’envoyé spécial pour la Libye pour les Nations unies tentent de réconcilier les deux parties et d’instaurer la paix. Pour autant, le général Haftar a lancé une offensive sur Tripoli – siège du GNA – le 4 avril alors qu’une conférence nationale devait être organisée à Ghadamès dix jours plus tard.

En six mois, la guerre a fait plus de 1 000 morts et a causé le déplacement d’environ 120 000 personnes, engendrant une situation humanitaire déplorable. De fait, lors d’une intervention devant les membres du Conseil de sécurité au début du mois de septembre, Ghassan Salamé a annoncé la volonté de l’ONU de se maintenir en Libye : « Plus la situation sur le terrain s’aggrave, plus notre présence, nos efforts de médiation et la fourniture de services humanitaires sont nécessaires ».

En dépit des trêves, dont celle de l’Aïd el-Adha, les combats se poursuivent. Et, si la ligne de front ne bouge quasiment plus, un cessez-le-feu se montre peu envisageable dans l’immédiat. En effet, dans un entretien accordé à Libération en septembre 2019 dans lequel il confie avoir vécu la guerre comme un « affront », Ghassan Salamé déclare qu’un cessez-le-feu apparaît « plus compliqué qu’une trêve ». En effet, ce dernier nécessite des observateurs et des équipements veillant au respect de l’accord. Pour les Nations unies, cela signifie un mandat élargi comprenant une mission de médiation politique.

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Si la situation militaire est figée, dans le ciel libyen une véritable guerre par procuration a vu le jour depuis le mois de juin. Bien qu’ils n’aient pas une influence sur l’équilibre des forces selon des analystes, les drones émiratis et turcs occupent les airs, faisant de la Libye « probablement le plus grand théâtre de guerre de drones au monde » selon Ghassan Salamé. Le GNA s’est tourné vers la Turquie tandis que l’ANL bénéficie de l’appui émirati. Idéologiquement et politique, les sponsors des deux parties libyennes ne cessent de s’opposer.

Aux problèmes internes s’ajoutent la question des migrants et le terrorisme. La Libye étant un pays de transit pour les migrants, ces derniers sont victimes de détention arbitraire et de mauvais traitements très souvent dénoncés par les ONG. Quant au sud du pays, il sert de repaire aux islamistes de Daesh. A ce titre, le 27 septembre, les forces aériennes américaines ont mené une opération qui a causé la mort de 7 islamistes affiliés à l’Etat islamique

Dans ce pays qui est la « cible d’interférences extérieures » Ghassan Salamé déplore le manque de soutien des puissances s’intéressant à la Libye. Dans ce contexte, l’Envoyé de l’ONU multiplie les contacts en Turquie, aux Emirats arabes unis, en Egypte, aux Etats-Unis et en Russie pour tenter de préparer l’adoption d’un accord inter libyen qui bénéficierait d’un appui international. Pour ce faire, une conférence internationale consacrée à la Libye doit se tenir au cours des mois qui viennent. Alors que la solution militaire renvoie à « une illusion couteuse », l’émissaire des Nations unies imagine trois scénarios. Le premier scénario imaginé prévoit un maintien de la situation actuelle avec une guerre d’intensité réduite qui aura tendance à décliner progressivement. Le deuxième cas de figure concerne une escalade des tensions où la Libye deviendrait le théâtre d’une guerre régionale. Cette solution, dangereuse pour la Libye aurait des répercussions internationales, causant de fait un impact direct dans tout le bassin méditerranéen. Enfin, le troisième scénario – le plus souhaitable – serait d’aboutir rapidement à un cessez-le-feu et à une reprise du dialogue. Impensable il y a quelques semaines, il semble dorénavant possible.  Dans un communiqué du 26 septembre 2019 paru avant la réunion des Nations unies à New York, Khalifa Haftar a affirmé sa volonté de dialogue avec la partie adverse. Contrairement aux mois précédents, le militaire met des conditions à un éventuel retrait. Il exige en l’occurrence que les « groupes terroristes et les milices criminelles qui contrôlent Tripoli » se retirent, faisant référence aux forces libyennes loyales au GNA.

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Toutefois, il ne faut omettre l’antagonisme entre les deux hommes. Devant l’ONU, Fayez al-Sarraj a qualifié son adversaire de « criminel assoiffé de sang » et a déploré l’ingérence des puissances étrangères, à l’instar des Emirats arabes unis, de la France et de l’Egypte qu’il accuse de soutenir le camp d’Haftar.

Si l’apaisement semble possible et atteignable à terme, la condition sine qua none à un retour à la paix est sans surprise la tenue d’élections qui permettront de trancher la légitimité du chef d’Etat. La conférence internationale sur la Libye, organisée par l’ONU à l’initiative notamment de Rome et Paris et qui devrait se tenir en Allemagne, poserait ainsi les bases de la paix. Le ministère des Affaires étrangères appelle à un cessez-le-feu et à un retour au processus politique et salue la réunion de l’ONU qui a permis à « la communauté internationale et aux acteurs régionaux d’exprimer leur unité et leur détermination à soutenir la médiation des Nations unies conduite par le représentant spécial du secrétaire général des Nations unies ».

Afghanistan : Facilité à déclencher la guerre, difficultés à y mettre fin – par Mustapha Benchenane

Un article de Mustapha Benchenane, docteur d’Etat en science politique, conférencier au Collège de l’OTAN et éditorialiste à l’institut FMES.

 

La guerre en Afghanistan a commencé le 7 octobre 2001 par l’opération “Enduring freedom”
(Liberté immuable). Elle est, à ce moment-là, exclusivement américaine, dans le cadre du droit à la légitime défense. En effet, les États Unis venaient de faire l’objet d’une agression contre leur propre territoire le 11 septembre 2001. La Force Internationale d’Assistance et de Sécurité (FIAS) intervient en Afghanistan après le vote par le Conseil de Sécurité de l’ONU de la Résolution 1386 le 20 décembre 2001. L’OTAN en a pris le commandement en août 2003. La FIAS était constituée de 130 000 hommes dont 90 000 Américains. Cette guerre se poursuit en 2019 et elle est quatre fois plus longue que la Seconde guerre mondiale…Les Américains essaient de se désengager partiellement et, pour ce faire, ils ont entamé depuis 2018 à Doha (Qatar) des négociations avec les “Talibans” qu’ils avaient chassés du pouvoir en novembre-décembre 2001. Pourquoi une guerre si longue, et pourquoi cette impasse dans laquelle se trouve Washington ?

 

DES ERREURS INITIALES CAUSE DE L’IMPASSE

Le gouvernement américain a immédiatement accusé Al Al-Qaïda et son chef Ben Laden réfugié en Afghanistan d’être les auteurs de l’attaque contre les tours jumelles à New-York et contre le Pentagone à Washington le 11septembre 2001. Il convient de rappeler que Ben Laden avait été l’un des meilleurs alliés des États-Unis dans la guerre contre les Soviétiques qui avaient envahi l’Afghanistan en 1979. A cette époque, l'”ennemi principal” des Américains était Moscou et cela depuis la “guerre froide” en 1947 en Europe. Ben Laden et la “légion islamique” étaient armés, équipés, entraînés par la CIA. Ce conflit a duré du 27 décembre 1979 au 15 février 1989. Les divergences entre ces alliés sont apparues à partir du 2 août 1991 lorsque Saddam Hussein a envahi le Koweït. Le désaccord a porté sur la manière de libérer le Koweït, Ben Laden étant hostile à une intervention militaire américaine à partir de l’Arabie “terre d’islam”, donc “sacrée”. De surcroît, les États Unis ont contribué à la prise du pouvoir par les “Talibans” à Kaboul en 1996. C’est en particulier lors d’une réunion qui s’est tenue le 21 septembre 1994 au Pakistan entre les représentants des États-Unis, du Pakistan et de l’Arabie Saoudite, que le plan visant à soutenir les “Talibans” est passé à la phase opératoire. On se rend compte à ce stade que la politique de Washington dans cette région est complexe sinon équivoque. Mais on peut aussi constater qu’il arrive souvent que les “amis” d’aujourd’hui deviennent les “ennemis” de demain et inversement. Il n’empêche que les Américains ont manqué de discernement.

L’intervention armée en Afghanistan avait un but de guerre : vaincre Al Al-Qaïda et renverser le régime taliban du Mollah Omar puisque Kaboul refusait de livrer Ben Laden.

Dès la conception de cette opération des fautes stratégiques ont été commises, d’où l’engrenage dans lesquelles Américains se sont eux-mêmes piégés.

En effet, ils se sont livrés à des bombardements massifs qui ont provoqué des “dommages collatéraux” importants, et ils ont engagé des troupes au sol, nombreuses et sur une longue durée. Or, dès la fin du mois de décembre 2001, l’objectif de guerre était atteint : Il n’y avait plus de combattants de Al-Qaïda en Afghanistan car, soit ils avaient été tués, soit ils s’étaient réfugiés dans les zones tribales au Pakistan. Quant au régime taliban, il avait été éliminé. La mission était donc remplie. Mais c’est à ce moment-là que les États-Unis ont décidé de fixer de nouveaux objectifs de guerre : mettre en place la démocratie dans ce pays. De “libérateurs”, les Américains sont devenus très vite des occupants aux yeux de beaucoup d’Afghans. Les incursions de soldats dans les maisons en pays d’islam, les victimes civiles de plus en plus nombreuses, la mise en place d’un régime pro américain incompétent et corrompu, l’absence d’État de droit, l’arbitraire de chefs locaux se comportant en roitelets, le retour à l’économie de la drogue faisant de l’Afghanistan un “narco État”. Ces facteurs ont grandement contribué au retour des « Talibans » et à la multiplication des individus, des clans, des tribus, qui voulaient se venger parce que un de leur proche avait été tué par les militaires occidentaux.

Les Américains ont proclamé haut et fort leur méthode : « tuer les Talibans et gagner les esprits et les cœurs ». Ils se sont inspirés de la guerre d’Algérie et des “enseignements” du Lieutenant-colonel Galula et du Colonel Trinquier. Or ces deux objectifs sont irréductiblement incompatibles car quand vous tuez un combattant, et compte tenu de la structuration de la société afghane en ethnies, tribus, clans, le “code d’honneur” dicte de mener un combat total contre les “coupables”…Si bien que les troupes américaines et leurs alliés se sont trouvés dans une guerre sans fin.

Quant à mettre en place une “démocratie “dans un environnement qui n’a jamais connu ce type de régime, c’était un leurre, car la démocratie est d’abord une culture qui nécessite un long processus d’apprentissage.

Cette démarche devait comprendre la mise en place d’une « armée nationale » afghane. Dans ce domaine également, le Président G.W Bush et ses conseillers appartenant au courant « néoconservateur », n’ont pas compris que l’on ne peut pas mettre en place une “armée nationale” là où il n’y a pas de nation…. Qu’elle est la situation aujourd’hui ?

 

TRAGIQUE ENTÊTEMENT

Plus ils s’égaraient dans cette guerre sans issue et plus le commandement américain demandait des moyens supplémentaires en hommes et en matériel. Cette impasse a été mise à profit par les sociétés privées de sécurité (SMP) qui ont employé jusqu’à 74000 personnes, majoritairement regroupées au sein de la “Private Security Companies of Afghanistan”. Il existe une étroite connexion entre ces mercenaires et l’armée américaine. Par exemple, la société “Military Professional Ressources Inc”, filiale de “L.3 communications” a employé plus de 300 Généraux américains.

Quant à l’ « afghanisation de la guerre », elle a pour seul résultat l’aggravation de la guerre civile entre Afghans, notamment parce que la constitution d’une “armée nationale” afghane est un leurre et une illusion. De plus, ce conflit doit être placé dans son environnement régional, le Pakistan, l’Inde, l’Iran, étant soit “impliqués”, soit “concernés”, ou “intéressés” par cet enjeu stratégique. Pour le Pakistan, en particulier, l’Afghanistan constitue une profondeur stratégique dont il dit avoir un besoin vital dans son antagonisme avec l’Inde. La présence militaire massive des Américains et de leurs alliés n’a pas mis fin à une économie fondée sur la drogue : l’Afghanistan produit 93% de l’opium mondial. Selon l’Office des Nations Unies contre la drogue (UNODOC), 100 000 personnes meurent chaque année à cause de l’opium afghan.

Lorsqu’il avait été élu, le président Obama avait semblé comprendre que son pays devait se retirer militairement d’Afghanistan. Mais en 2010, le général David Petraeus l’a convaincu d’envoyer des renforts importants (“Surge”) afin de vaincre définitivement les « Talibans ». Presque dix années après, la situation reste inextricable. La création de milices pro gouvernementales encadrées par la CIA ajoute à la complexité du problème. Ces milices sont censées pallier les défaillances de l’ « armée nationale » afghane, affaiblie par la corruption et les désertions. Elles interviennent au côté des forces spéciales américaines sans avoir de compte à rendre au gouvernement de leur pays. Elles se livrent, en toute impunité, à des exactions régulièrement dénoncées par des organisations de défense des droits de l’Homme et par le CICR.

Le Général Scott Miller a déclaré l’année dernière, avant de prendre le poste de chef des forces armées américaines et de l’OTAN en Afghanistan, qu’il n’était plus question de justifier la présence de son pays par la nécessité de « scolariser les petites filles afghanes et tout cela… ». Mais bien que ce soit important pour le futur de l’Afghanistan, ce n’est pas notre priorité. L’objectif c’est de garder les forces de sécurité afghane en vie afin qu’elles soient un partenaire fiable, et d’éliminer un maximum de commandants des forces antigouvernementales”.

Pour l’heure, les négociations de Doha visent à désengager l’armée américaine dans les moins mauvaises conditions possibles, tout en maintenant sur le terrain un contingent de 6800 hommes avec, en particulier, une capacité de frappe constituée de forces spéciales et l’aviation, ce que les « Talibans » refusent.

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Dès septembre 2001, une autre politique était possible et souhaitable. Elle aurait consisté, dans le cadre de la légitime défense, en s’appuyant d’abord et avant tout sur le renseignement, à identifier les responsables de l’attaque contre les États-Unis. Une fois ce travail achevé, la seconde étape aurait consisté à éliminer physiquement ces individus par le moyen de frappes circonscrites et de courte durée. Au besoin, si l’action sur le terrain s’avérait indispensable, le seul recours à des forces spéciales aéroportées, exfiltrées dès la mission accomplie, aurait suffi pour atteindre l’objectif de guerre, c’est à dire frapper la “tête du serpent”… Cette méthode, accompagnée des mesures les plus strictes de sanctions visant à affaiblir les « Talibans » afin de susciter, de l’intérieur, des réactions de rejet de ce régime totalitaire, auraient au moins mérité d’être tentées.

Ce qui était prévisible dès 2001, c’est que l’envoi de troupes au sol sur une longue durée, ne pouvait produire d’autres conséquences que celles constatées depuis dix-huit années.

Guerre au Yémen : catalyseur des tensions entre Arabie saoudite et Emirats arabes unis

Le mardi 3 septembre, un rapport des Nations unies, qui sera présenté au cours de la prochaine session du Conseil des droits de l’homme du 9 au 27 septembre, fait état des multiples « crimes de guerre » dans le pays commis par les diverses parties.
Depuis 2015 et l’éclatement du conflit, la guerre au Yémen a fait des dizaines de milliers de morts et a durement éprouvé les civils. Pour l’ONU, il s’agit de la « pire crise humanitaire au monde ».
Appelé autrefois « l’Arabie heureuse », le Yémen est aujourd’hui le pays le plus pauvre de la péninsule arabique. Embourbé dans des conflits internes depuis une cinquantaine d’années, il est aujourd’hui le théâtre d’une véritable guerre. En mars 2015, les Houthis, une faction minoritaire du chiisme appuyée par l’Iran et le Hezbollah libanais, ont pris le contrôle du palais présidentiel et de la capitale Sanaa. Le gouvernement d’Abdrabbo Hadi, d’abord replié à Aden puis réfugié en Arabie saoudite, demande l’aide de Riyad, son allié historique. Le royaume wahhabite, dirigé par le prince héritier Mohamed ben Salmane (MBS), met en place sous son commandement une coalition de pays arabes voisins pour combattre les Houthis et soutenir les forces loyales au Président Hadi. Sur le sol yéménite, l’Arabie saoudite se livre alors à une guerre par procuration avec l’Iran, son principal rival dans la région. Riyad et Téhéran se disputent en effet le leadership au Moyen-Orient et le conflit au Yémen s’inscrit dans un contexte d’escalade des tensions.
Depuis le mois d’août, un nouveau front s’est ouvert dans un Yémen déjà fragmenté. A Aden, les forces gouvernementales s’opposent aux séparatistes ayant pris le contrôle de la ville qui réclament l’indépendance du sud du pays. Les Emirats arabes unis, engagés dans le conflit depuis ses débuts et considérés comme un pilier de la coalition commandée par le royaume wahhabite, sont accusés d’aider une faction des séparatistes. Abou Dhabi se justifie en avançant avoir mené des raids aériens, notamment contre des « milices terroristes », dans un cas de « légitime défense ».
En juillet, l’émir ben Zayed (MBZ) avait annoncé la réduction de ses troupes, déplorant des pertes importantes en termes d’hommes – Abou Dhabi ayant envoyé un nombre conséquent de soldats sur le sol yéménite. Pour le New York Times, ce revirement des EAU démontre à quel point les combats pesaient lourdement sur l’alliance émirati-saoudienne, les deux Etats étant les plus gros contributeurs tant en moyen humain que matériel au sein de la coalition.
La situation au Yémen cristallise les tensions entre les deux grands pays du Golfe et fait la lumière sur les objectifs différents poursuivis par Riyad et Abou Dhabi. Si les deux pays partageaient, au début de la coalition, la volonté de remettre Hadi en place, désormais, leurs desseins divergent. Tandis que l’Arabie saoudite entend s’affirmer comme la puissance régionale dominante face à l’Iran en combattant les Houthis, les Emirats arabes unis, poursuivent un objectif territorial. Le sud du Yémen est en effet considéré comme une base permettant d’étendre l’influence émiratie en direction de la mer Rouge et de la corne de l’Afrique. A ce titre, les Emirats ont financé divers groupes séparatistes qui leur sont aujourd’hui favorables. La configuration du Yémen antérieure à la réunification de 1990 – correspondant à un pays scindé entre nord et sud – profiterait donc à Abou Dhabi, selon Gilles Gauthier, ancien ambassadeur de la France au Yémen. Ceci n’occulte en rien, pour Riyad, que les Houthis représentent une menace à la frontière sud.
Face aux « ingérences flagrantes des Emirats », le président Hadi a demandé à l’Arabie saoudite d’intervenir. Toutefois, il se heurte au silence de Riyad, qui se trouve très embarrassé par la dislocation de sa coalition.
Après des décennies de rivalités entre les Saoud et les Zayed, l’entente cordiale et respectueuse qu’entretiennent les princes héritiers MBS et MBZ apporte un nouveau souffle à la relation entre les deux pays constituant l’axe fort dans la région en incarnant des alliés symboliques et historiques. Les récents événements prouvent néanmoins les failles de cette alliance et percent au grand jour les différends opposant l’émirat et le royaume saoudien.
Or, l’Arabie saoudite, dans son combat contre les Houthis a tout intérêt à bénéficier de l’appui militaire des Emirats et devrait favoriser la réconciliation entre le gouvernement et les séparatistes. Dans une volonté d’afficher un front uni en dépit des divergences évidentes, les journaux d’Arabie saoudite et des EAU ont affirmé leur soutien mutuel face aux grands défis que connait la région. A ce titre, l’émirati MBZ a déclaré : « Les EAU et l’Arabie saoudite sont des partenaires. (…). Nos objectifs communs sont la sécurité des Emirats et de l’Arabie saoudite et la stabilité de la région. Nous partageons également un destin et un avenir communs ».
Ces tensions au sein du couple le plus puissant du Golfe bénéficie au rival qatari. En effet, pour le média Al Jazeera, le conflit yéménite est dans une impasse. La position des EAU au Yémen « fait partie d’une stratégie globale pour maintenir la nation la plus pauvre du monde arabe dans un état de faiblesse permanent afin de servir ses propres objectifs ». S’agissant du prince héritier MBS, il est, pour le journal qatari, empêtré dans des « sables mouvants » au Yémen : « incapable de remporter la victoire et incapable de quitter le pays ».
Le ministère français des Affaires étrangères condamne les attaques et affirme agir « en faveur d’une solution politique » en soutenant la position des Nations unies « en vue d’une reprise des discussions sur un accord politique global et inclusif ». Toutefois, la communauté internationale peine à s’imposer sur ce dossier crucial du bassin méditerranéen dont les conséquences géopolitiques peuvent avoir des répercussions sur le sol européen.

 

Syrie : la percée des forces pro régime autour d’Idlib

 

En Syrie, l’offensive du régime de Bachar al-Assad se poursuit. Le lundi 19 août, les forces gouvernementales, appuyées par leur allié russe ont avancé dans le nord-ouest du pays et pris la ville stratégique de Khan Cheikhoun dans la région d’Idlib.

La province d’Idlib est dominée par le groupe djihadiste Hayat Tahrir al-Cham de l’ex-branche syrienne d’Al Qaïda. Abritant des groupes rebelles pro turcs, la région est la cible depuis quelques mois de bombardements du régime syrien et de la Russie.

Dans ce conflit, la Turquie soutient certains groupes rebelles. De fait, les tensions s’accroissent entre Ankara et Damas. Le 19 août dernier, un convoi militaire turc comprenant 50 véhicules, dépêché après l’entrée des forces pro régime dans la région, a fait l’objet de bombardements syriens et russes, causant la mort de trois personnes. Si Ankara a déploré la perte de trois civils, pour l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), il s’agit de trois combattants rebelles affiliés à la Turquie. Face à cette attaque, le ministre turc des Affaires étrangères a averti la Syrie de ne pas « jouer avec le feu » et a assuré faire le nécessaire pour la sécurité des soldats turcs.

En septembre 2018, des accords ont été conclus entre la Turquie et la Russie à Sotchi en faveur d’un cessez-le-feu dans la région, un accord partiellement appliqué. Pour autant, Ankara et Moscou continuent de s’opposer en soutenant des camps syriens antagonistes, suscitant l’inquiétude la communauté internationale. Le Président français Emmanuel Macron, lors de sa rencontre avec son homologue russe Vladimir Poutine, a rappelé l’importance de respecter l’accord conclu. Et Vladimir Poutine de répondre qu’il soutient l’armée syrienne contre les « terroristes ». Au même titre, l’Organisation des Nations unies se dit « préoccupée par l’escalade continue dans le nord-ouest du pays ». Le Secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, exhorte toutes les parties « à respecter pleinement le droit international humanitaire et réitère son appel urgent pour que le Mémorandum d’accord de septembre 2018 soit maintenu ».

En dépit d’une reconquête massive du territoire par le régime, la majeure partie de la région d’Idlib, à l’instar des provinces voisines d’Alep et de Lattaquié, ne sont pas sous contrôle du président syrien. La mainmise sur Khan Cheikhoun symbolise malgré tout l’inexorable reconquête des forces de Bachar al-Assad après plus de huit années de conflit. D’ailleurs, depuis le mois d’avril, la région d’Idlib a fait l’objet de lourds combats faisant des civils les premières victimes, avec la mort de 860 d’entre eux selon l’OSDH. Selon les Nations unies, ces combats ont également provoqué le déplacement de plus de 400 000 personnes.

Depuis la répression initiée par le régime syrien en 2011, le conflit en Syrie a fait plus de 370 000 morts et déplacé plus d’un million de personnes. Les différentes parties du pays ont fait l’objet de jeux d’alliances des puissances régionales et internationales. Ce conflit est sans doute aujourd’hui le dossier le plus sensible de l’espace méditerranéen.