fait accompli

L’opportunisme naval chinois dans le Pacifique Ouest se poursuivra-t-il en 2021 ? – par Arnaud Peyronnet

Depuis la première vague épidémique de coronavirus au printemps 2020, les forces armées chinoises ont multiplié les démonstrations de force dans le Pacifique Ouest. En avril 2020, un groupe aéronaval chinois s’est en effet déployé dans les eaux contestées de l’archipel des Ryukyu, puis au large de Taïwan avant d’entamer une patrouille très médiatisée en mer de Chine méridionale. Dans le même temps, plusieurs incidents navals ont impliqué des navires chinois, tant civils que militaires, avec des États riverains des mers de Chine (Japon, Taïwan, Vietnam et Indonésie). Ces frictions, cumulées à de nouvelles annonces chinoises sur la territorialisation de ces espaces maritimes, ont renforcé le sentiment d’une démarche coordonnée de Pékin pour réaffirmer ses droits qualifiés d’« historiques » sur de nombreux îlots contestés. Washington a d’ailleurs accusé Pékin de profiter de la crise sanitaire liée au Covid-19 pour renforcer ses positions en mer de Chine méridionale, zone pour laquelle la Chine développe depuis des années une politique du fait accompli. Pékin aurait ainsi voulu accélérer ses démonstrations de force en tirant opportunément bénéfice de l’épidémie sanitaire frappant la marine américaine, cette dernière ayant été ponctuellement dans l’impossibilité de déployer ses groupes aéronavals affectés à la région Indopacifique. Depuis, l’implication américaine, d’abord perturbée par la crise sanitaire, s’est largement raffermie, notamment auprès de ses alliés régionaux, dont Taïwan, les États-Unis s’appuyant désormais très clairement sur la 1ère chaîne d’îles pour affirmer sa stratégie d’endiguement de la menace chinoise[1].

Les gesticulations navales chinoises de 2020 sont-elles marquées par une simple opportunité de circonstance ou s’inscrivent-elles dans une démarche plus profonde ? Le nouveau président Joe Biden et l’administration qu’il va mettre en place vont-ils poursuivre ce pivot américain vers le Pacifique Ouest ?

Accélération du fait accompli chinois dans les mers de Chine en 2021

La Chine affirme depuis des années ce qu’elle qualifie de « droits historiques » en mer de Chine méridionale au travers d’une tactique avérée du fait accompli, de la militarisation de certains îlots et de l’implication plus grande de la population chinoise dans ses revendications, cette stratégie globale étant soutenu par des campagnes médiatiques intenses. En 2016, le verdict de la Cour permanente d’arbitrage international déboutant la Chine de sa revendication de droits historiques sur la mer de Chine méridionale a accentué ce phénomène en attisant le nationalisme chinois sur cette zone[2]. La militarisation de certains îlots revendiqués par la Chine dans les archipels des Paracels et Spratleys s’est ensuite accélérée : création d’une piste d’aviation sur le récif de Fiery Cross, mise en place d’emprises militaires et de systèmes d’écoute sur les îlots de Woody Island, Scarborough,Subi et Mischief. Des tirs d’essais de missiles antinavires ont été conduits dans l’archipel des Paracels au cours de l’été 2019. L’armée de l’air chinoise y effectue aussi des déploiements de force et des exercices de raids à grande distance, dans une région considérée depuis 2013 par Pékin comme une zone de défense et d’identification aérienne (ADIZ[3]), non reconnue d’ailleurs au plan international. Ce réseau militaire de déni d’accès est complété par l’emploi désinhibé d’une milice maritime pro-gouvernementale, basée essentiellement à Haïnan et composée d’une flottille de pêche pléthorique (300 navires en permanence en mer de Chine du Sud) soutenue par des garde-côtes omniprésents (flotte de 142 navires disponibles dans cette zone).

Depuis le mois d’avril 2020, ces revendications chinoises se sont accentuées, la Chine inaugurant de nouvelles stations de recherche au sein de ses bases militaires de Fiery Cross et Subi Reef. Le 18 avril 2020, Pékin a annoncé la création de 2 districts administratifs supplémentaires (Xisha et Nansha) pour les Spratleys et les Paracels, les rattachant de facto à la ville de Sansha, créée elle-même de toutes pièces en 2012 sur l’île de Woody. Celle-ci est ainsi devenue une localité responsable de 2 millions de km2 d’espaces maritimes alors même qu’elle compte moins de 2000 résidents. Dans le même temps, l’administration chinoise a publié les noms et coordonnées officielles de 80 îlots et récifs de la région, une première depuis près de 40 ans[4]. La territorialisation de la mer de Chine méridionale, inexorablement en marche, semble s’être accélérée sous couvert de l’épidémie sanitaire frappant la marine américaine et « tétanisant » de nombreux pays de la région.

Des gesticulations militaires chinoises très opportunes dans les mers de Chine

Le déploiement en avril 2020 d’un groupe aéronaval chinois composé du porte-avions Liaoning et de cinq navires de premier rang, d’abord entre Taïwan et les îles nipponnes de l’archipel contesté des Ryukyu, puis en mer de Chine méridionale, a été fortement médiatisé par les organes de presse de l’armée chinoise qui expliquaient qu’au même moment, de nombreux porte-avions étrangers[5]étaient touchés par le coronavirus, les rendant inaptes à tout déploiement opérationnel. La marine chinoise cherchait ainsi à démontrer sa supériorité sur les autres marines, notamment occidentales. La médiatisation de ce déploiement et la critique à peine voilée des marines occidentales s’inscrivait également dans une diplomatie chinoise plus agressive vis à vis de l’Occident qui avait de son côté abondamment critiqué la gestion chinoise de l’épidémie.

Ces gesticulations navales se sont également superposées à divers incidents dans des régions maritimes contestées par la Chine.Ainsi, un navire des garde-côtes taïwanais est d’abord entré en collision le 19 mars 2020 avec un chalutier chinois, lors de tensions impliquant une dizaine de navires de pêche. Le 30 mars 2020, c’est un destroyer japonais qui est entré en collision avec un chalutier chinois en mer de Chine orientale. Plus au Sud, au large de l’archipel des Paracels revendiqué par le Vietnam, c’est un navire de pêche vietnamien qui a été coulé le 2 avril suivant par un bâtiment des garde-côtes chinois. Fin avril 2020, un navire océanographique chinois, escorté de plusieurs navires des garde-côtes, a opéré ostensiblement dans la ZEE vietnamienne, puis malaisienne.

Dans le même temps, Pékin a accru ses pressions sur Taïwan. La Chine continue en effet toujours d’affirmer que Taïwan fait partie intégrante de la Chine et que la réunification entre l’île et le continent reste inéluctable. Le Livre Blanc 2019 du ministère chinois de la défense qualifie ainsi le séparatisme de Taïwan comme une menace domestique susceptible, le cas échéant, d’entraîner un recours à la force. En conséquence, la Chine cherche à isoler diplomatiquement Taïwan et à neutraliser ses forces armées par la démonstration régulière d’un rapport de force déséquilibré en faveur de Pékin. Les démonstrations de force chinoises se sont ainsi accentuées ces derniers mois, les aéronefs militaires de la RPC ayant multiplié les incursions dans la zone d’identification de défense aérienne de Taïwan[6], franchissant même à plusieurs reprises la ligne médiane du détroit de Formose, ce qu’ils se gardaient de faire auparavant[7]. Les médias chinois ont largement couvert des exercices militaires de grande envergure simulant une invasion par voie maritime d’une île proche du continent, le quotidien chinois Global Times affirmant même que les exercices militaires chinois dans les environs de Taïwan n’étaient pas des « avertissements » mais plutôt une « répétition pour une prise de contrôle de l’île »[8]. Ces dernières années, la Chine a en effet modernisé et développé ses forces militaires stationnées le long du détroit de Taïwan. Les exercices s’y sont multipliés dans les domaines amphibie et parachutiste. Taïwan reste ainsi particulièrement inquiète de possibles raids chinois sur les groupes d’îles Pescadores (à 45 km de Taïwan), ou sur les îles Kinmen, Wuciu et Matsu, très proches du continent. De telles opérations pourraient très rapidement instaurer un « fait accompli » difficilement réversible. En outre, l’aviation chinoise continue d’effectuer des exercices de raids à longue portée autour de l’île de Taïwan.Le blocus chinois de l’île est ainsi l’hypothèse privilégiée par l’état-major taïwanais, qui ne pense pas l’armée chinoise capable de mener une opération amphibie d’ampleur, sauf sur les îles à proximité du continent. La marine chinoise, selon un récent rapport américain[9], pourrait, dans le contexte d’une montée progressive des tensions, se rapprocher ainsi des côtes taïwanaises, en invoquant la liberté de transit, et exercer progressivement une pression sur l’économie de l’île, puis bloquer le trafic maritime et ensuite les ports taïwanais.

Un opportunisme naval chinois rendu possible par une faiblesse très ponctuelle des moyens américains

Les crispations sino-américaines dans les mers de Chine ont été de plus en plus régulières ces dernières années, dénotant une montée progressive des tensions entre les deux superpuissances : interceptions régulières d’avions de surveillance américains par les chasseurs chinois, protestations systématiques lors de patrouilles de bâtiments américains en mer de Chine méridionale, notamment quand ceux-ci pénètrent dans les 12 miles nautiques des îles artificielles bâties par la Chine, manœuvres chinoises d’intimidation contre les moyens américains (comportements nautiques dangereux, utilisation de lasers aveuglant les aéronefs).

Pour Pékin, la gestion de la crise sanitaire par l’US Navy démontrerait que la supériorité militaire des États-Unis dans le Pacifique Ouest était révolue et qu’arrivait donc le moment pour les forces militaires chinoises d’étendre leur influence sur cette région, le déclin américain étant « inéluctable » selon les conceptions chinoises[10]. Pékin a tiré avantage du fait que seul un navire amphibie américain, l’USS America doté d’aéronefs de type F-35, était disponible dans le Pacifique Ouest au courant du printemps 2020, limitant les moyens américains disponibles à un seul porte-avions « léger » appuyé toutefois par des destroyers qui ont continué leurs patrouilles de type FONOPS (Freedom of Navigation Operations) dans la région[11]. Cette pause opérationnelle non souhaitée par les États-Unis, et habilement exploitée par la Chine, a été toutefois de courte durée. Les États-Unis ont en effet mené des missions de démonstration de force lorsque fin avril 2020, deux bombardiers B1-B ont survolé la mer de Chine méridionale à partir de leur base des États-Unis[12]. Cette mission signifiait clairement à la Chine la permanence des moyens stratégiques américains dans le Pacifique Ouest, malgré les élongations et l’absence ponctuelle de groupes aéronavals. En mai 2020, ce sont cette fois 6 sous-marins américains qui auraient été déployés dans cette zone dans le cadre de contingency response operations afin de démontrer à la Chine la permanence de la puissance navale américaine dans cette même région. Les États-Unis ont ensuite multiplié les démonstrations de force avec le déploiement simultané de deux porte-avions en mer de Chine méridionale (concept de Dual Carrier Operations) tout en appuyant plus ouvertement les revendications des autres États riverains (Malaisie, Philippines, Vietnam, Indonésie) sur les espaces maritimes contestés par Pékin, assumant une démarche de confrontation diplomatique avec la Chine. L’opportunisme naval de Pékin semble donc avoir été de courte durée et avoir provoqué, a contrario, un sursaut d’implication militaire de Washington dans le Pacifique Ouest.

Frictions sino-américaines sur la 1ère chaîne d’îles

Un soutien américain désormais plus affirmé à Taïwan

Face aux actions ostensibles de Pékin vis-à-vis de Taïwan, les franchissements du détroit de Taïwan par des bâtiments américains sont devenus très réguliers, montrant ainsi à la Chine[13] que l’indépendance de cette île restait dans l’intérêt américain et que les États-Unis étaient, là aussi, attachés à la liberté de navigation. Le soutien matériel américain à Taïwan s’accélère, démontrant ainsi tout le soutien américain à la défense autonome de l’île. Les États-Unis ont d’abord accepté des transferts de technologie au profit de Taïwan pour la construction de sous-marins, puis ont surtout validé, en novembre 2020, la vente de quatre drones de type MQ-9B dotés de capacités anti-sous-marines[14], de 135 missiles de croisière de type AGM-84 SLAM ER (Standoff Land Attack Missile/ Expanded Response), de 11 systèmes d’artillerie M142 HIMARS, des missiles ATCMS (Army Tactical Missile System) et de 400 missiles antinavires de type Harpoon Block-2. Ces annonces suivent celles déjà dévoilées quelques mois auparavant quant aux possibilités de vente de 66 chasseurs F-16 Viper, de 250 missiles sol-air Stinger et de 108 chars M1A2 Abrams[15] aux forces locales. Cette implication américaine résolue pour le renforcement des capacités militaires taïwanaises face au spectre d’une invasion amphibie et aéroportée de l’île est ainsi un signal de dissuasion majeur donné par Washington à Pékin et signifie clairement le maintien d’une protection américaine pérenne aux États du Pacifique Ouest.

La nouvelle administration Biden va-t-elle réaffirmer la stratégie américaine de pivot vers le Pacifique Ouest ?

La stratégie américaine développée ces dernières années pour le Pacifique Ouest s’appuie sur la défense résolue de la 1ère chaîne d’îles. En effet, dans les perceptions américaines actuelles, les mers à l’Ouest de la 1ère chaîne d’îles sont considérées comme opérationnellement fermées par le déni d’accès multicouches chinois (représenté, entre-autres, par la menace des missiles balistiques et celle de l’armée de l’air venant du continent). Les États-Unis recherchent alors l’endiguement naval de la Chine en l’empêchant de franchir militairement cette 1ère chaîne d’îles. Le 1er volet de cette stratégie américaine passe par un réinvestissement dans ses capacités amphibies afin de dominer les LOCE (Littoral Operations in Contested Environment), opérations amphibies en milieux non permissifs et nécessitant une bonne synergie des moyens interarmées. Les forces amphibies doivent donc disposer à terme de moyens offensifs augmentés, capables d’être utilisés dans la lutte dans plusieurs domaines en simultané (anti surface et anti-sous-marins, systèmes d’artillerie guidée et silos de missiles embarqués), les aéronefs de type F-35 et V-22 étant au centre de cette transformation, tant par leurs capacités de décollage et atterrissage verticaux que par leurs qualités de furtivité et de versatilité. La nouvelle doctrine du corps des Marines illustre d’ailleurs cette tendance en faisant l’apologie de ce mode opératoire comme outil de primo-intervention pour éviter l’escalade militaire incontrôlable ensuite. Le corps des Marines se veut donc plus agile de manière à rester projeté en priorité à partir de la mer, à l’opposé du volume de forces qui lui était nécessaire pour les interventions terrestres d’Afghanistan et d’Irak, lorsqu’il était considéré comme une « armée de terre bis ». L’autre volet de cette stratégie est le développement du concept EABO (Expeditionary Advance Base Operations) devant permettre aux forces expéditionnaires des Marines de conquérir puis de tenir les îles du Pacifique Ouest à partir de bases avancées préexistantes, en soutien d’opérations aéronavales plus larges de l’US Navy.Ces bases avancées[16] doivent être disposées sur des positions maritimes stratégiques, donc près des différents détroits de la région. Ces bases permettront de protéger les lignes logistiques de la marine américaine en interdisant l’accès de certaines zones à l’adversaire chinois tout en participant aussi, par leur puissance de feu (artillerie de type HIMARS ou PALADIN, batteries de missiles antinavires et anti-aériens notamment), à l’élimination des systèmes adverses de déni d’accès.Ces bases permettraient également de rassurer les alliés régionaux des États-Unis en permettant l’intégration des forces locales avec les unités américaines, afin de priver la Chine de toute velléité de fait accompli dans la zone. En effet, et c’est le 3ème volet de cette nouvelle implication américaine dans les mers de Chine, le resserrement des liens avec les alliés régionaux, que ce soit le Japon, l’Australie, Taïwan, les Philippines, l’Indonésie ou la Malaise devient indispensable pour Washington.

Cette stratégie défendue par le Pentagone sera sans doute poursuivie résolument parl’administration Biden dans les prochaines années. En effet, et bien que Joe Biden ait été, comme bon nombre des politiciens américains de sa génération, un partisan du dialogue avec la Chine et de l’ambiguïté stratégique vis-à-vis de Taïwan, ses perceptions ont changé tout comme le regard des États-Unis dans leur ensemble sur la Chine. L’administration Biden hérite ainsi d’une Chine qui est désormais la première puissance navale du monde (du moins par le nombre d’unités avec environ 350 bâtiments), ce qui représente une rupture pour Washington alors même que le Président élu rappelait pendant sa campagne que les États-Unis restaient une « puissance de l’Océan Pacifique » et que Washington « devait baser 60% de sa puissance navale dans le Pacifique Ouest pour reconstruire les alliances et protéger les pays qui le demanderaient »[17]. De fait, l’administration Biden devrait reprendre à son compte la stratégie de pivot vers l’Asie initiée à l’époque Obama puis revisitée par Trump dans sa propre logique de frictions de puissance, en comptant d’ailleurs sur un vaste consensus bipartisan en la matière. Le futur conseiller national à la sécurité, Jake Sullivan et le prochain Secrétaire d’État, Antony Blinken, à l’approche de leur confirmation législative au Sénat, ont d’ailleurs indiqué qu’ils voyaient davantage qu’auparavant la Chine comme une « menace contre les intérêts des États-Unis »[18], Joe Biden précisant qu’il était lui-même attaché à approfondir les liens entre Washington et Taïpei au cours de son mandat. Il apparaît donc assez clairement que la stratégie américaine de présence militaire renforcée dans le Pacifique Ouest sera poursuivie par la prochaine administration à des fins de réassurance de ses alliés et de dissuasion de la Chine, comme dans d’autres régions du monde.

Côté chinois, il est également improbable qu’un changement de stratégie ait lieu compte-tenu des ambitions géopolitiques de l’Empire du Milieu sur l’Asie. De fait, le 1er semestre de l’année 2021 pourrait être mis à profit par la Chine pour tenter un nouveau fait accompli dans la région de manière à tester les positions et la réactivité de la nouvelle administration américaine. Des manœuvres massives et régulières simulant un blocus de Taïwan, tout comme le renforcement des moyens navals et aériens chinois déployés en mer de Chine méridionale[19] pourraient ainsi être les options favorisées par Pékin. La conduite d’une invasion (sur un îlot des Pescadores par exemple) serait par contre trop risquée et obligerait Washington à réagir durablement, ce qui serait contraire aux intérêts de long terme de la Chine (départ des États-Unis de la région, lent enveloppement économique et sécuritaire de la région pour la rendre plus perméable aux intérêts chinois).  

Les velléités chinoises sur le Pacifique Ouest sont anciennes, durables et se sont accentuées en 2020. Elles devraient perdurer en 2021 et au-delà. Mais les États-Unis ne sont pas prêts à abandonner cette région pour laquelle ils effectuent depuis des années des bascules d’effort importantes dans le cadre de leur pivot vers l’Asie. Cette stratégie s’appuie notamment sur la réassurance des alliés régionaux de Washington via le pré-positionnement et le déploiement de moyens conséquents, au plus près de la 1ère chaîne d’îles, devenue la ligne de défense du Pacifique Ouest. Si la nouvelle administration américaine va probablement s’inscrire dans cet héritage et poursuivre la politique menée ces dernières années, elle devra cependant faire face, sans doute dans les premiers mois de son mandat, à des épreuves de force avec la Chine qui voudra tester ses réactions et ses lignes rouges. Les tensions sino-américaines dans le Pacifique Ouest devraient donc rester dans l’écran géopolitique de cette année charnière à bien des égards.


[1] Pouvant être définie comme la 1ère chaîne de grands archipels à partir du continent asiatique. Elle relie le Japon, les îles Ryukyu, Taïwan, les Philippines et l’île de Bornéo.

[2] Le ministre de la Défense chinois avait, à l’époque, évoqué des menaces sécuritaires maritimes renouvelées, exhortant les services de l’État, tout comme la population, à la mobilisation.

[3] Air Defense and Identification Zone.

[4] La précédente liste de ce type publiée par la Chine sur cette zone datait de 1983.

[5] Tant américains que français.

[6] Un rapport du ministère taïwanais de la Défense rapporte que la force aérienne taïwanaise avait fait décoller ses avions de chasse à plus de 4000 reprises dans les 6 premiers mois de l’année 2020, soit une hausse de +129% par rapport à 2019 (Reuters in Opex360 du 06 octobre 2020).

[7] Wang Wenbin, porte-parole de la diplomatie chinoise, affirmant que, « la soi-disante ligne médiane n’existe pas » étant donné que « la région de Taïwan est une partie inaliénable du territoire chinois ». Chine Magazine, 23 septembre 2020.

[8] Global Times, 18 septembre 2020.

[9] China Military Power Report 2020, 1er septembre 2020.

[10] Selon Bruno Maçães, author of “Belt and Road: A Chinese World Order”, Hurst, 1er février 2019.

[11] L’USS Theodore Roosevelt était bloqué pour plusieurs semaines à Guam, 10 % de son équipage étant contaminé par le coronavirus. Les USS Ronald Reagan, Nimitz et Carl Vinson étaient quant à eux en maintenance et certains de leurs membres d’équipage étaient également contaminés par le coronavirus, hypothéquant alors leurs chances d’une disponibilité opérationnelle rapide.

[12] Mission aérienne de 32 heures confirmant la mise en place, dans le Pacifique, d’un emploi dynamique et imprévisible des bombardiers américains dont certains étaient d’ailleurs auparavant employés à partir de l’île de Guam.

[13] Pour la Chine, le détroit de Taïwan séparant l’île principale du continent (110 milles nautiques de large) fait partie de ses eaux territoriales. Les transits de bâtiments militaires américains dans le détroit de Taïwan ont été exceptionnellement nombreux en 2020 : 13, contre 9 en 2019, 3 en 2018, 5 en 2017 et 12 en 2016.

[14] Naval News, 04 novembre 2020.

[15] Opex 360, 28 octobre 2020.

[16] Comme Okinawa, l’archipel des Ryuku, les îles Batanes, les côtes de Luzon et de Palawan (Philippines) pour la 1ère chaîne d’îles voire Guam et Palau pour la défense en profondeur (2ème chaîne d’îles).

[17] Cité dans The Diplomat, 20 novembre 2020.

[18] Ibid.

[19] Mise en place permanente de porte-avions et de porte-hélicoptères à Haïnan et déploiement pérenne de chasseurs en mer de Chine méridionale, par exemple.

Erdogan – Stratège ou voyou – par Jean-Philippe Pierre

Jean-Philippe PIERRE, Directeur du Centre Méditerranéen Innovation et Economie de Défense à l’institut FMES

Docteur en géographie-géopolitique

La Turquie de Recep Tayyip Erdogan (RTE), jusqu’à présent 19ème économie mondiale, connait depuis quelques années de réelles difficultés économiques. Forte d’une population de 83 millions d’habitants dont près du quart a moins de 15 ans, il s’agit d’une société en pleine transformation. La tertiarisation de l’activité[1] (55% du PIB pour 55,4% de la population active en 2019) a pris le dessus sur les secteurs agricole (5,8% de la richesse nationale) et industriel (29,1%). Le chômage touche 13,4% de la population active (octobre 2019) et l’inflation atteint un niveau record de 12,15% en janvier 2020. L’AKP, parti de la justice et du développement, parti d’Erdogan au pouvoir depuis 2002 s’est vu sanctionné lors des élections municipales du 31 mars 2019 par la perte des villes d’Ankara et d’Istanbul, qu’il contrôlait depuis 15 ans.

Cette déconvenue électorale au-delà du problème migratoire qui a pesé sur ce scrutin, a été prise comme un avertissement par le chef de la majorité qui a redoublé d’efforts pour sortir de cette ornière économique. Sa stratégie s’appuie à la fois sur l’entretien d’un sentiment victimaire et le retour à un esprit conquérant.

Elle consiste dans un premier temps à chercher des solutions pour sortir du piège intérieur que constituent ces difficultés économiques, puis à créer des alliances d’intérêts et de valeurs divers et enfin à imposer des situations toujours plus osées à ses partenaires.

 

Sortir du piège intérieur – la fuite en avant.

Les mesures de correction internes de la balance commerciale déficitaire depuis 2003[2], ont contribué à appauvrir les turcs. En effet, l’endettement du secteur privé est passé de 29,9 % du PIB en 2007 à 69 % en 2019 et la monnaie a perdu un tiers de sa valeur ces deux dernières années. Sans une diminution de sa dépendance énergétique, une nette amélioration de son attrait pour les investisseurs étrangers et un assouplissement de ses relations avec ses partenaires américains et européens, la Turquie est condamnée à une course perpétuelle aux subsides. Le jeu ambigu de Recep Tayyip Erdogan ne semble pas aller dans le sens d’une remise en question et d’un assainissement des relations extérieures.

 

Erdogan ou le chaud et le froid.

Dans un portrait rédigé pour le blog de l’institut Montaigne[3], François Livet après l’élection présidentielle turque de juillet 2018 résumait ainsi ce nouveau mandat du « nouveau sultan » : … « Il peut, en cet été 2018, poursuivre son rêve d’une Turquie complètement remodelée qu’il domine presque sans contrepoids, non sans rappeler au fond Kemal Atatürk, dont d’ailleurs il commence à revendiquer l’héritage. Les prisons du pays sont remplies d’opposants, les médias sont muselés, le patronat a dû se soumettre, l’armée, la justice, les administrations ont été épurées. La guerre contre les Kurdes du PKK est relancée ». Cet extrait résume à lui seul la personnalité duale du personnage. En effet, le charismatique président turc affiche deux visages. Celui d’un « libéral » qui s’est battu pour l’intégration de la Turquie à l’Union européenne et celui du conservateur qui, soutenu par les Frères musulmans, conforte les classes populaires dans leur modèle patriarcale et nationaliste. Et, en ce début de seconde mandature, force est de constater que la relation avec l’Union européenne a été instrumentalisée par l’AKP pour contrer les nostalgiques du kémalisme, et insidieusement réinstaurer un Etat religieux, et sert d’exemple vertueux au profit de l’idéologie frériste.

Résumer RTE à sa seule accointance au courant des frères musulmans serait néanmoins une erreur. Erdogan est avant tout un pragmatique et un opportuniste. Les alliances et mésalliances auxquelles il habitue les observateurs en attestent. Le traitement de l’affaire Jamal Khashoggi, assassiné par des « agents » saoudiens sur le territoire turc en est une excellente illustration. Dans un premier temps, il dénonce lui-même le crime puis, en Turquie plus rapidement qu’ailleurs, les suites de l’affaire sont passées sous silence. A posteriori, nous pouvons en déduire deux conséquences. En premier lieu, c’est une affirmation de la non vassalité de la Turquie vis-à-vis de l’Arabie-Saoudite et dans un second temps, il s’agit d’un moyen de pression qui pourra être utilisé lors de négociations ultérieures.

Fin négociateur, le président Erdogan semble assez peu se soucier des moyens, seuls les résultats comptent et cette attitude qui peut sembler déstabilisante pour un Occidental est plutôt acceptée dans la culture moyen orientale. D’un autre côté, la situation intérieure du pays l’oblige à adopter une attitude moins déterminée.

 

Une économie exsangue et des perspectives limitées.

Contre coup de la crise de 2008, effets de la corruption, inadaptation de l’industrie et forte dépendance énergétique ne sont que quelques-unes des causes des inquiétudes qui pèsent sur l’avenir de la Turquie.

Sa population partagée équitablement entre les habitants des grandes villes et celles des villes moyennes et des ruraux subit cette situation économique morose de manière très différente. Les urbains des grandes villes principalement dans les régions d’Istanbul, Ankara, Izmir, à la frontière sud à Adana et Baziantep et au Nord dans la région de Samsun, sont très sensibles à la chute de la livre turque et au chômage. Avec un taux d’alphabétisation de 99, 48 % (2015), cette partie de la population est attachée à un mode de vie ouvert à la mondialisation, elle est très liée avec la diaspora installée en Europe. Les tensions économiques de cette dernière décennie et le retour du fait religieux dans l’espace public turc (comme le port du voile…) les inquiètent. Les résultats des dernières élections municipales, au printemps 2019, illustrent cette inquiétude, l’AKP a perdu Istanbul où Binali Yildirim, un proche d’Erdogan a été battu par une coalition de l’opposition. Il s’agit bien là d’un vote sanction contre un parti, l’AKP, qui exerce pourtant un contrôle total sur l’appareil d’Etat. La population rurale est à l’inverse toute acquise au camp conservateur. Moins sensible aux difficultés économiques du fait de la solidarité familiale et villageoise, elle est bien plus concernée par les problèmes liés aux afflux de populations réfugiées des pays voisins notamment les 3,6 millions de réfugiés syriens et à la préservation de leur mode de vie patriarcal. Le discours nationaliste et conservateur du président y trouve un écho très favorable. Les scores enregistrés par l’AKP dans l’Est et le centre du pays attestent de ce soutien populaire même si une érosion, inquiétante pour le pouvoir et liée au phénomène migratoire, est perceptible.

La Turquie est à la frontière de zones très riches en énergies fossiles (Moyen-Orient et Asie-centrale) et de l’Union Européenne. Elle constitue un point de passage majeur pour le transport d’hydrocarbures. Plus de 2 millions de barils par jour (Mb/j) de matières énergétiques transitent par ses détroits. Ne produisant que 7% de ses besoins elle dépend des productions Irakiennes, Iraniennes pour le pétrole et 60 % de sa consommation de gaz lui est fournie par la Russie. Ses infrastructures gazoducs, oléoducs et plates formes de transformation (GNL) ont atteint leurs capacités maximales, de lourds investissements sont actuellement consentis pour faire passer les capacités de stockage de 5 à 20 % des importations annuelles de gaz. Cette forte dépendance énergétique rend la Turquie vulnérable aux ruptures d’approvisionnement et aux tensions géopolitiques. Ceci explique entre autres le jeu ambigu du président turc vis-à-vis de ses voisins ou de la Russie. Sur le plan industriel, la situation n’est pas meilleure, nous l’avons vu précédemment, la balance commerciale est en déséquilibre quasi chronique. Les autorités misent fortement sur le secteur de l’économie maritime et de défense par la mise en œuvre d’une stratégie très offensive visant à utiliser les capacités de sous-traitance des entreprises turques à développer des partenariats stratégiques (Asie centrale, alliés et pays du Moyen-Orient), à développer des accords de coopération industrielle et à occuper le terrain laissé par les anciens pays colonisateurs en Afrique. Malgré ces efforts et un doublement des chiffres de l’export sur la période 2010 – 2014 (de 0,8 Md$ à 1,6 Md$), les perspectives ne sont pas depuis à la croissance.

Enfin, la corruption est une affaire de pouvoir en Turquie. Comme c’est souvent le cas dans les démocraties autoritaires, le « clan » au pouvoir profite de sa position dominante pour s’affranchir des règles. Les accusations et les scandales de fraudes, de blanchiment d’argent, de corruption et de clientélisme sont récurrentes depuis l’accession au pouvoir d’Erdogan. En 2013 par exemple, à quelques mois des élections locales, le gouvernement du Premier ministre turc Erdogan est touché par un scandale de corruption sans précédent. Dix ministres y ont été démissionnés et 70 officiers de police ont été limogés pour des affaires d’attributions de permis de construire illégaux et de malversations financières. L’Indice de perception de la corruption [4](IPC) en 2018 montre que la lutte contre la corruption est au point mort dans la plupart des pays et en particulier en Turquie qui enregistre un net recul de 8 places (78ème sur 180 pays) en affichant un score de 41/100 sachant que dans l’IPC, les démocraties bien établies obtiennent en moyenne un score de 75 points et les démocraties imparfaites un score moyen de 49.

Ces difficultés financières, le manque de crédibilité du fait des affaires de corruption et la baisse du soutien populaire dans les grandes villes semblent des phénomènes durables qui rendent l’exercice du pouvoir complexe et fragile.

 

Désigner des boucs émissaires.

Pour sortir de l’impasse politique, le maître d’Ankara joue la carte des boucs émissaires. Chacune de ses interventions est une nouvelle désignation tantôt les Kurdes, les terroristes, les réfugiés, tantôt les Européens, les Israéliens ou les Saoudiens. Evitant les postures victimaires, il préfère se poser en juge, il assène ses théories et impose ses décisions, il a le pouvoir, en use et en abuse surtout vis-à-vis de ceux qui donnent des signes de faiblesse.

Particulièrement cinglant vis-à-vis des Européens, le nouveau Sultan comme les médias occidentaux le surnomment, stigmatise leur manque de soutien et leur manque d’engagement. Les réticences à l’entrée de la Turquie dans l’UE sont pour lui une véritable aubaine. Il peut ainsi justifier que malgré d’« immenses efforts » en matière de démocratie et d’organisation, l’UE a rejeté les Turcs, alimentant un nationalisme déjà bien ancré. Conscient que l’UE a du mal à parler d’une seule voix sur les sujets sensibles, il en profite pour jouer la carte de la migration. Sur ce sujet, il est gagnant sur deux tableaux. Sur le plan des relations internationales, il pratique le chantage avec les Européens et soutire des aides financières importantes. Sur le plan intérieur, il se dédouane du problème de l’accueil des réfugiés syriens en rejetant la faute sur l’UE qui ne veut pas les accueillir.

La guerre est également un bon moyen de masquer les problèmes du pays. Surtout si elle est conduite contre un ennemi qui fait l’unanimité contre lui. Les Kurdes, et en particulier le PKK, sont considérés comme une menace majeure pour la Turquie même si leurs communautés associant celles de Turquie, de Syrie, d’Irak et d’Iran semblent incapables de se fédérer. Les inimitiés historiques qu’ils suscitent justifient l’actuelle intervention militaire d’Ankara dans la poche d’Idlib.

Enfin, la présence des réfugiés, même si elle présente un défi important pour Erdogan, est également l’occasion d’une instrumentalisation. En effet, il obtient d’une part des aides substantielles de l’UE pour les accueillir, et d’autre part, ils sont tenus pour partie responsables des difficultés économiques du pays. Même si les estimations hautes du nombre de réfugiés syriens est de 3, 6 millions, le président turc n’hésite pas à gonfler les chiffres, il annonce régulièrement plus de 5 millions, pour en tirer encore plus d’avantages.

Le double jeu de RTE est donc une véritable stratégie qu’il déploie pour faire face à ses propres difficultés ou à celles du pays. Cette duplicité est particulièrement complexe et trouble les relations entre les Etats de la région.

 

L’allié de tous les camps.

Faute d’offrir des perspectives économiques à son pays, l’ambitieux président turc en plus de désigner des responsables à ses difficultés, cherche des alliances qui lui permettent de montrer qu’il porte haut les intérêts de la Turquie. Si cette stratégie fonctionne assez bien vis-à-vis d’entités ou de leaders moins déterminés, elle a peu d’effets vis-à-vis de personnalités plus affirmées, mais l’habileté politique et la capacité à se dédire de Recep Tayyip Erdogan lui permettent néanmoins de s’imposer si ce n’est en maître du jeu, au moins en tant que partenaire incontournable.

 

Le pari de la Russie.

La complexité de la guerre en Syrie et l’incapacité des Occidentaux à dépasser leurs analyses manichéennes a permis à des acteurs plus pragmatiques de prendre l’initiative et de remettre en cause les équilibres internationaux. Ainsi, RTE a su se placer en allié de circonstance de la Russie.

La guerre en Syrie a offert au moins trois succès à la Russie. Elle a pu revenir au sein du groupe des quelques nations qui disposent de capacités et de savoir-faire militaires de premier plan, elle s’est établie durablement sur les rives de la Méditerranée et elle a conforté sa position dominante dans la distribution des énergies fossiles vers l’UE. Ces opportunités, elle les a saisies sans que la puissance américaine ne puisse s’y opposer. Dans cette entreprise, Erdogan a monté sa capacité à adapter sa politique à la situation.

Dans un premier temps, alors qu’elle combattait le régime syrien au côté des occidentaux, l’aide apportée par Ankara à certaines milices jihadistes a contribué à affaiblir leur détermination puisqu’ils cherchaient à tout prix à éviter de se retrouver prisonniers d’un bourbier à l’issue incertaine. Dès 2014, alors que les occidentaux ont revu leur soutien aux opposants de Bachar al Assad, des enquêtes menées par des journalistes d’Hürriyet Dailly News et de Radikal (quotidiens Turcs appartenant au groupe Dogan) ont apporté des preuves de l’implication des services de renseignement turcs (MIT) et de responsables de l’association islamiste Humanitarian Relief Foundation (IHH), proche du gouvernement et des frères musulmans, dans l’acheminement d’armes aux rebelles syriens et dans les soins apportés aux jihadistes blessés.

Puis, en septembre 2017, l’achat pour 2,2 milliards d’euros de missiles russes antiaériens S-400 incompatibles avec le système de défense de l’OTAN, a semé la confusion au sein du camp occidental. Cette acquisition de S-400 équipés de radars pouvant peut-être déchiffrer les secrets technologiques du F-35, le fleuron de 5ème génération de la chasse américaine, a non seulement semé l’inquiétude mais également souligné un manque de confiance dans les capacités de l’organisation à assurer la couverture sol-air de l’un de ses membres.

Enfin, sur le plan politique, l’accord de Sotchi du 22 octobre 2019, conclu entre Russes et Turcs met définitivement hors de course les Européens et Américains. Cet extrait d’article de l’envoyé spécial de RFI, Daniel Vallot montre les deux chefs d’Etat comme des faiseurs de paix : Recep Tayyip Erdogan a salué un accord « historique ». Vladimir Poutine a quant à lui évoqué des solutions « décisives ». À l’issue d’un entretien de plus de cinq heures, les deux dirigeants sont finalement parvenus à un accord par lequel la Turquie s’engage à ne pas reprendre son offensive militaire dans le nord de la Syrie, en échange de quoi la Russie promet un retrait des forces kurdes tout au long de la frontière. Ce sont les Américains qui par leur retrait soudain ont permis cette offensive et ce sont les Russes qui obtiennent un cessez le feu. Erdogan, par son renoncement à poursuivre son opération contre les Kurdes, revient dans le jeu diplomatique dont il avait perdu le contrôle. Il prouve aux Turcs sa détermination à lutter contre les Kurdes et à trouver une solution pour réinstaller les réfugiés syriens en Syrie et par la même occasion, il passe pour un dirigeant raisonnable et un habile négociateur. Plus récemment, le cessez-le-feu entre la Russie et la Turquie pour stopper l’escalade de violence à Idlib conclu le jeudi 5 mars 2020 relève de la même logique.

La proximité entre les deux dirigeants s’appuie sur leur pragmatisme et peut également se comprendre par leur longévité partagée : Vladimir Poutine est aux affaires depuis 21 ans et Recep Tayyip Erdogan depuis 17 ans. A titre indicatif, ils ont vu passer 4 présidents américains sur cette période.

 

Le mauvais garçon de l’OTAN.

L’habileté politique du président turc lui permet tout en étant membre de l’OTAN, de s’y comporter comme bon lui semble. Conscient de son poids au sein de l’organisation, la Turquie, au-delà de la seconde plus grande armée après les Etats-Unis avec un budget de 18,2 milliards de dollars y tient un rôle stratégique du fait de l’implantation d’un poste de commandement des forces terrestres de l’OTAN à Izmir, le LANDCOM et d’un radar AN/ TPY-2[5] sur la base militaire de Kürecik, à Malatya dans le centre Est, dans le cadre du système de défense anti-missile de l’OTAN (NATO Ballistic Missile Defence, BDM).

Fort de cette position, RTE prend des libertés vis-à-vis de ses alliés. Le projet d’implantation d’une base navale à Gazimagusa en République Turque de Chypre Nord (RTCN) est une des nombreuses illustrations de cette attitude. Ses décisions sont régulièrement ressenties comme des provocations par les autres membres, mais aucun d’entre eux ne s’aventure à y répondre, ce qui l’incite à repousser les limites. Ses outrances verbales, comme en décembre dernier à l’encontre du président français au sujet de sa déclaration sur la « mort cérébrale » de l’OTAN en sont le parfait exemple. Pour mémoire, lors d’un discours prononcé à Istanbul, il s’est adressé au président Macron dans les termes suivants : “Ces déclarations ne siéent qu’à ceux dans ton genre qui sont en état de mort cérébrale”…”Fais d’abord examiner ta propre mort cérébrale !”.

Au-delà d’un verbe fort, RTE manie avec efficacité le rapport de force et même le chantage. En réponse aux menaces de sanctions infligées à son pays contre l’achat de systèmes de défense antiaérienne S-400 russes, Il a ainsi, par la voix de son ministre des Affaires étrangères M. Mevlut Cavusoglu averti les autorités américaines qu’il pourrait fermer à l’US Air Force la base aérienne d’Incirlik, dans le sud de la Turquie. Le ministre Cavasoglu début décembre 2019 déclarait « Nous évaluerons le pire des scénarios et prendrons une décision. Si les États-Unis imposent des sanctions contre la Turquie, alors la question des bases d’Incirlik et de Kureggik pourrait être à l’ordre du jour »,

Cette attitude provocatrice est clairement délibérée. Pour la population turque, cette posture confère au président Erdogan une certaine autorité vis-à-vis de ses partenaires, ce qui lui vaut un soutien populaire empreint de fierté et d’admiration. Pour ses contradicteurs, il inspire la crainte car il se montre imprévisible et incontrôlable. Pour ses alliés enfin, c’est un trublion avec lequel ils sont obligés de composer.

 

Des alliances à géométrie variable.

La situation intérieure de la Turquie reste pour son président la principale préoccupation, toutes ses actions à l’international visent conforter sa position et celle de l’AKP et freiner l’érosion de son électorat. Il se tourne donc, au nom du nationalisme turc et du panislamisme, vers de nouveaux horizons. L’hybridation de l’islamisme et du nationalisme sont le fil rouge de ces nouvelles alliances.

S’appuyant sur le réseau et les moyens financiers importants (dont ceux du Qatar) dont dispose l’organisation des frères musulmans, la Turquie se rapproche de pays où ils sont influents. La récente alliance avec le Gouvernement d’union nationale (GNA), dirigé par Fayez Sarraj montre parfaitement cette politique. L’un des moyens pour sortir de la situation économique compliquée de la Turquie est de réduire sa dépendance énergétique. Les gisements offshores de Méditerranée Orientale pourraient largement y contribuer. La Turquie revendique les gisements découverts sur son plateau continental qui s’étend jusqu’au Sud-Ouest de Chypre sans tenir compte des conventions de Genève (1958) et de Montego bay (1982) sur le droit de la mer (dont elle n’est pas signataire). Isolée dans cette posture, Ankara a trouvé un partenaire en renforçant sa coopération militaire avec Tripoli et en signant un protocole d’accord de délimitation maritime permettant à la Turquie d’augmenter de 30% la superficie de son plateau continental. Le GNA étant reconnu par les Nations Unies, cet accord apporte une forme de caution morale et juridique aux ambitions d’Erdogan. Il lui permet également de renfoncer militairement la position des frères musulmans en Libye et de se placer en défenseur de leurs intérêts puisque l’Egypte et l’Arabie Saoudite soutiennent au moins officieusement le camp du maréchal Khalifa Haftar. Enfin, cet accord est une nouvelle provocation vis-à-vis de ses alliés de l’OTAN puisque la zone ainsi partagée entre Libye et Turquie « isole » la Méditerranée Orientale.

Une autre alliance d’intérêt est celle avec l’Iran. En septembre dernier, Recep Tayyip Erdogan, avant de quitter New York où il venait d’assister à l’Assemblée générale des Nations Unies, déclarait à des journalistes turcs : « C’est impossible pour nous d’annuler nos relations avec l’Iran en ce qui concerne le pétrole et le gaz naturel. Nous allons poursuivre nos achats de gaz naturel de ce pays ». Cette déclaration va totalement à l’encontre du nouveau train de sanction imposées par le président Donald Trump. Une fois encore, alors que la quasi-totalité de la communauté occidentale s’est pliée bon gré mal gré à la volonté américaine, Erdogan impose unilatéralement sa décision et ménage un autre protagoniste du problème kurde dont il pourrait avoir besoin.

 

Une stratégie : tester et repousser les limites.

Dans un article pour valeurs actuelles du 16 septembre 2019, intitulé : La Turquie néo-impériale d’Erdogan : faible avec les forts et fort avec les faibles[6], le Géo politologue Alexandre Del Valle présente cette appétence du président turc pour les rapports de force. Evaluant en permanence la capacité de réponse de ses contradicteurs, Erdogan est un fin négociateur. Face aux moins déterminés, il pratique volontiers la politique du fait accompli. Face aux plus forts que lui, l’agression préventive lui permet de montrer sa détermination et d’emporter un gain minimum. Enfin, la menace, le chantage et les provocations, le font passer pour une sorte de voyou avec lequel la négociation comprend toujours un risque de discrédit.

 

La politique du fait accompli.

Le meilleur exemple de la politique du fait accompli pratiquée par les Turcs est certainement celui des prospections sauvages au Sud-Ouest des côtes chypriotes. Dès 2011, la Turquie signe un accord de délimitation du plateau continental avec la RTCN qui autorise la compagnie Turkiye Petrolleri Anonim Ortakligi (TPAO) à prospecter sous la protection de la marine turque. Faute de contradicteurs, le gouvernement d’Erdogan affirme que le partage des ressources offshore doit faire partie intégrante des discussions sur la réunification de l’Ile. Il s’impose à tous en maître du jeu.

Par l’emploi de la marine militaire turque qui assure une « surveillance constante » et la sécurité des zones de forage revendiquées, Ankara une nouvelle fois marque sa volonté d’incarner l’acteur incontournable de la région.

Le 13 février 2018 la marine turque a repoussé une plate-forme de forage italienne (ENI). Sous le prétexte de Manœuvres militaires en cours, elle a été contrainte de s’immobiliser à 50 kilomètres de sa zone de forage au sud-est des côtes chypriotes. Le ministre des affaires étrangères a dénoncé ces actions unilatérales de Chypre, qui « spolient » les droits des Chypriotes turcs, copropriétaires de l’île, sur ses ressources naturelles.

Le 23 novembre 2019, Mr Fatih Donmez, ministre turc de l’Energie et des Ressources Naturelles, a réaffirmé une nouvelle fois que la Turquie poursuivra ses travaux de forage en Méditerranée orientale jusqu’à ce que les recherches aboutissent à la découverte d’hydrocarbures. Pour contrer les menaces de sanctions (gel d’avoir financiers turcs) provenant notamment de l’Union Européenne il déclare : « Nous ne prenons en compte aucune des menaces faites à notre pays et nos institutions. Nous irons jusqu’au bout … Nous défendrons jusqu’au bout nos droits ainsi que ceux des Chypriotes turcs. … Nous réalisons notre 4ème forage en Méditerranée orientale. Nous continuerons à chercher jusqu’à ce que nous trouvions quelque chose ».

Cette déclaration est rapidement suivie d’effets puisque début décembre deux navires militaires turcs ont expulsé le Bat Galimun, navire de recherche océanographique et limnologique israélien, travaillant au large des eaux chypriotes. Cet évènement n’a pas donné lieu à une communication particulière et n’a été divulgué que deux semaines plus tard par les israéliens. Ce silence est certainement le signe d’une quasi « normalisation » de cette attitude turque.

 

L’agression préventive

Dans le même esprit que cette politique du fait accompli, Erdogan pratique l’agression préventive. La mise à exécution de menaces auxquelles ses interlocuteurs ont du mal à accorder du crédit ou l’action sans préavis lui permettent de conquérir des gages qui feront l’objet de négociations sur lesquelles il fera certainement des concessions mais pour lesquelles il tirera néanmoins certains avantages.

Lors de l’opération « Source de paix », l’offensive menée par Ankara à la frontière turco-syrienne contre les Kurdes des Unités de protection du peuple (YPG) entre les 9 et 22 octobre 2019, Erdogan n’obtient certes pas tout ce qu’il voulait, mais c’est une victoire facile et à moindres frais qui ajoute à son prestige. Ankara n’est pas parvenue à prendre le contrôle des 440 km de frontière, elle garde quand même le contrôle sur une bande frontalière longue de 120 km et profonde de 32 km, entre la ville de Tall Abyad et celle de Ras Al-Aïn. L’effet de surprise voire de sidération produit par ces mises à exécution de menaces lui permet à chaque fois d’aller un peu plus loin dans le contrôle de l’espace et l’affaiblissement de ses adversaires.

Plus récemment, l’offensive militaire contre le régime de Bachar al-Assad à Idlib, dans le Nord-Ouest de la Syrie, en réponse à la mort de 33 soldats turcs tués par une frappe attribuée aux forces de Bachar al Assad peut ressembler à une défaite des turcs. Même si le président Erdogan a dû accepter de faire des concessions dans les négociations avec son puissant allié russe, il en tire des avantages. Sur le plan intérieur, le président Erdogan prouve à son opinion publique qu’il agit concrètement pour le retour chez eux des réfugiés syriens. C’est notamment un des 3 points de l’accord de cessez le feu conclu à Sotchi le 5 mars. Sur le plan de la politique extérieure, Il a également donné des gages à ses partenaires en prenant le parti des forces d’opposition au régime syrien, dont certains sont financés et soutenus par l’organisation des frères musulmans. Enfin, il y a trouvé et ce déjà depuis quelques temps des proxis qu’il oriente vers les forces de Tripoli en Libye.

 

Chantage et provocations.

Erdogan n’hésite pas à contraindre ses interlocuteurs. C’est un parieur qui n’hésite pas à prendre des risques pour arriver à ses fins. Plus il sent faible son interlocuteur, plus il est provocant. Peu soucieux des us et coutumes de la diplomatie, le chantage est pour lui un moyen comme un autre pour obtenir ce qu’il veut. Il est en cela au diapason des dirigeants du nouveau monde : Trump, Poutine, Xi-Jinping.

Aujourd’hui, ce sont les européens qui font les frais du chantage aux migrants. Fragilisés, car devant parler d’une seule voix pour 28 membres, leurs hésitations et leurs désaccords renforcent la détermination d’Ankara. L’accord passé sous l’impulsion de la chancelière allemande en mars 2016, prévoyant de financer la Turquie pour qu’elle garde sur son territoire les réfugiés syriens est battu en brèche à la fois par un certain rejet de ces syriens (arabes) qui pèsent sur le quotidien des Turcs et par l’appât du gain que représente cette manne financière consentie par l’UE. Dans cette affaire encore, Erdogan joint le geste à la parole. Afin d’être certain que les Européens comprennent bien que sa demande ne souffre pas de discussion, il lance en même temps les premières vagues de migrants vers l’Union et, il fait appuyer leur passage de la frontière de l’UE par ses forces de police et ses forces spéciales.

Les Européens sont pris au piège. Soit, ils paient et s’exposent à de nouveaux chantages. Soit, ils ferment momentanément leurs frontières sachant qu’il est quasiment impossible d’arrêter un tel flux de migrants et que jamais les opinions publiques occidentales n’accepteront le sacrifice d’hommes et de femmes considérées là comme une simple marchandise.

L’ambition de Recep Tayyip Erdogan a peu de limites, il souhaite marquer l’histoire de son pays d’une marque au moins aussi indélébile que celle laissée par Mustafa Kemal Atatürk.
Il est vrai que le contexte actuel lui offre de nombreuses possibilités de servir cette cause et de donner l’illusion qu’il peut atteindre son but.

Pourtant, si l’on observe attentivement la situation de la Turquie, on s’aperçoit que « l’allié de tous » d’hier est en train de devenir l’adversaire de chacun aujourd’hui.

Même si l’Europe n’est pas en mesure aujourd’hui de contrer ses provocations, le retour de la Russie, l’impératif besoin de stabilité en Méditerranée Orientale pour les nouvelles routes de la soie chinoises et la présence discrète mais toujours imposante des Etats-Unis pourraient rapidement ramener le « néo sultan » à la réalité. Erdogan est un joueur qui affectionne le bluff, mais son jeu et ses moyens ne lui permettront pas de gagner la partie. Reste le risque de la fuite en avant…

 

**

[1] https://www.tresor.economie.gouv.fr/Pays/TR/indicateurs-et-conjoncture

[2]http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMTendanceStatPays?langue=fr&codePays=TUR&codeTheme=7&codeStat=NE.RSB.GNFS.ZS

[3] https://www.institutmontaigne.org/blog/portrait-de-recep-tayyip-erdogan-president-de-la-republique-de-turquie

[4] https://transparency-france.org/actu/indice-de-perception-de-la-corruption-2018

[5] Ce radar permet à l’OTAN de détecter et d’identifier des missiles balistiques ennemis. Les informations sont ensuite automatiquement transmises à d’autres outils de défense aérienne de façon à intercepter les missiles étrangers.

[6] https://www.valeursactuelles.com/monde/la-turquie-neo-imperiale-derdogan-faible-avec-les-forts-et-fort-avec-les-faibles-110815