Erdogan

L’intervention militaire de la Turquie en Syrie vue par les médias turcs – par Ana Pouvreau

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Ana Pouvreau – Spécialiste des mondes russe et turc, chercheur en sciences politiques, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques. Elle est auditrice de l’IHEDN et éditorialiste à l’institut FMES.

 

Depuis août 2016, la Turquie est intervenue militairement en Syrie notamment lors de trois offensives : les opérations « Bouclier de l’Euphrate » (24 août 2016 – 29 mars 2017) ; « Rameau d’olivier » lors de la bataille d’Afrine (20 janvier 2018) et plus récemment, « Source de paix », qui s’est déroulée entre les 9 et 22 octobre 2019. Pour rappel, le 7 octobre 2019, le président des Etats-Unis a annoncé le retrait des forces américaines de la frontière syrienne après un appel téléphonique avec son homologue turc. Cette déclaration a marqué un tournant dans le conflit syrien. L’armée turque a ainsi lancé, le 9 octobre 2019, une offensive contre les combattants kurdes de Syrie. Elle s’est appuyée pour ce faire sur une coalition de groupes rebelles syriens dénommée « Armée nationale syrienne » (ANS)[1].

Face à ces évolutions géostratégiques inédites sur le théâtre syrien, on observe une quasi homogénéité des réactions médiatiques turques. Il est particulièrement intéressant de constater l’effet d’amplification par les médias de la vision que le pouvoir turc entend promouvoir. Cela permet de mesurer à quel point la perception turque de la situation dans le nord de la Syrie diffère de celle généralement diffusée par les médias occidentaux. La prise en compte de ce décalage dans les interprétations permettra peut-être aux puissances occidentales d’ajuster leur positionnement vis-à-vis de la Turquie.  

UNE RESTITUTION QUASI HOMOGENE DE L’INFORMATION PAR LES MEDIAS TURCS 

Le consensus qui semble prévaloir parmi les médias turcs s’explique par le contrôle accru exercé par le pouvoir sur la sphère médiatique à la suite de la tentative de putsch du 15 juillet 2016. Pour rappel, l’état d’urgence instauré entre le 20 juillet 2016 et le 19 juillet 2018, a donné lieu à plusieurs dizaines d’arrestations de journalistes et à la fermeture de près de 200 médias, soit en raison de leurs liens présumés avec le réseau du prédicateur Fethullah Gülen, accusé d’être l’instigateur du putsch, soit du fait de leur positionnement supposé ou réel par rapport au problème du séparatisme kurde. Dès le 27 juillet 2016, en vertu du décret-loi N°668[2], les autorités ont procédé à la fermeture officielle de 45 journaux, de 16 chaînes de télévision, de trois agences de presse, de 23 stations de radio, de 15 magazines et de 29 maisons d’édition. Ces mesures sont venues s’ajouter aux 89 mandats d’arrêt émis contre des journalistes au même moment[3].

On constate en 2016 la disparition du premier quotidien turc, le journal Zaman (« Le Temps ») et de sa version anglaise Today’s Zaman, fondé en 1986 et phare du mouvement güleniste. En mars 2018, le plus grand groupe d’information Doğan, du magnat Aydin Doǧan, a été vendu à un proche du président Erdoǧan, le milliardaire Erdoǧan Demirören (décédé le 8 juin 2018), à la tête de Demirören Holding[4]. Doǧan était entre autres propriétaire du quotidien Hürriyet (« Liberté ») – deuxième en termes de ventes après Zaman – et de la chaîne de télévision CNN Türk.

C’est ainsi que sur les 10 quotidiens les plus lus du pays, 9 sont désormais dirigés par des personnalités proches du gouvernement. Il en est de même pour 9 des 10 chaînes de télévision les plus regardées et pour 7 des 10 portails d’information les plus consultés sur Internet. Quant à l’agence de presse Anadolu (AA), son directeur général Şenol Kazancı, est un ancien conseiller du président Erdoğan. De plus, en vertu d’un décret de juillet 2018, TRT (Radio-télévision de Turquie) a été placée sous le contrôle de l’Office de communication de la Présidence turque[5].

Selon le recensement effectué en 2018 par le Comité de protection des journalistes (CPJ), basé à New York, 68 journalistes étaient encore incarcérés dans les prisons turques cette année-là, hissant la Turquie à la deuxième place derrière la Chine et devant l’Arabie saoudite et l’Egypte, parmi les pays détenant le record de journalistes emprisonnés[6]. Ce nombre serait tombé à 47 en 2019, mais de nombreux journalistes attendent de comparaître devant des tribunaux.

Lors d’une rencontre avec les autorités turques organisée par l’International Press Institute (IPI), en septembre 2019, une délégation internationale d’organisations œuvrant pour la liberté de la presse[7], s’est dite alarmée par la mise en œuvre d’une nouvelle réglementation édictée par le Conseil supérieur de l’audiovisuel (RTÜK). Celle-ci viserait à étendre le contrôle de cet organisme sur Ies sites Internet et à rendre leur existence précaire par un régime d’octroi de licences coûteux et opaque. La délégation est également préoccupée par le fait que le système de délivrance des cartes de presse aux journalistes soit passé sous le contrôle de la Présidence, ce qui, selon elle, aura pour effet d’entraver considérablement la capacité des médias nationaux et internationaux à poursuivre leur travail dans le pays. Elle a appelé la Turquie à réviser d’urgence sa législation antiterroriste et ses lois sur la diffamation, utilisées de manière abusive pour museler la presse[8].

LA JUSTIFIFICATION DE L’INTERVENTION MILITAIRE EN SYRIE PAR LES MEDIAS TURCS

Dans ce contexte d’incertitudes, il semblerait que les médias restants soient inévitablement voués à accepter un contrôle direct ou indirect du gouvernement turc et à pratiquer une sorte d’autocensure censée les protéger de poursuites pénales.

On observe ainsi l’absence de débat ne serait-ce que sur le choix du nom des opérations militaires menées par la Turquie en Syrie, choix qui vise manifestement à en démontrer le caractère défensif et à suggérer l’idée que ces interventions n’ont eu pour objectif principal que celui du rétablissement de la paix dans la région. Le gouvernement turc défend cette ligne depuis plus de trois ans pour justifier son action sur le théâtre syrien, avec le soutien des médias qui, de manière presque unanime, ont en majorité relayé ce positionnement et fait le jeu du pouvoir.

D’une manière générale, les médias nationaux ont justifié ces opérations en invoquant le nécessaire « combat de la Turquie contre la terreur » (« Türkiye’nin teröre karşı savaşı »), expression récurrente dans la terminologie employée par le président Erdoǧan, lorsqu’il exhorte la nation à le soutenir dans ses initiatives. Les objectifs suivants ont été systématiquement mis en avant[9] et leur formulation est restée figée quels que soient les médias concernés :

        • « L’élimination des terroristes du nord de la Syrie à l’est de l’Euphrate » :

      Les forces kurdes syriennes sont considérées comme  terroristes par Ankara en raison de leur affiliation au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Par conséquent, les offensives turques en Syrie sont présentées dans les médias comme un moyen d’éradication d’éléments terroristes, facteurs de déstabilisation régionale. Mais tandis que le pays s’est engagé de toutes ses forces dans la lutte contre l’Etat islamique (EI), la survie de cette organisation terroriste a été présentée récemment, de manière surprenante, comme la conséquence d’une collaboration entre l’EI et les forces kurdes. Le 1er décembre 2019, le ministère de la Défense turc a déclaré, à cet égard, sur Twitter que « le groupe terroriste PKK/YPG est la cause principale de la survie de l’EI en tant que groupuscule»[10]. On peut interpréter cette déclaration inattendue comme une réponse à l’accent mis par la presse occidentale sur le risque représenté par l’évasion de terroristes de l’EI qui étaient détenus par les forces kurdes avant l’offensive turque d’octobre 2019.

        • « La sécurisation des frontières de la Turquie » :

      La hantise de voir se former et se consolider une zone kurde autonome au sud du pays, qui renforcerait inévitablement les velléités séparatistes du PKK transparaît systématiquement à travers le traitement de l’évolution en Syrie par les médias turcs. L’agence de presse Anadolu souligne que la Turquie a mené toutes les opérations qui s’imposaient pour sécuriser son territoire et ses frontières contre les terroristes par le biais des opérations antiterroristes que furent « Bouclier de l’Euphrate », « Rameau d’olivier » et « Source de paix » en Syrie. Elle ne manque pas de rappeler qu’ « au fil de sa campagne de terreur menée pendant 30 ans, le PKK, qui figure sur la liste des organisations terroristes en Turquie, aux Etats-Unis et dans l’Union européenne, est responsable de la mort de 40 000 personnes y compris de femmes, d’enfants et de nourrissons »[11]. Cette formulation est reprise telle quelle dans son intégralité de manière récurrente par la plupart des médias.

        • « L’aide au retour en Syrie en toute sécurité des réfugiés syriens » :

      A l’instar du président turc, les médias soulignent que la Turquie accueille 5,5 millions de réfugiés et de migrants, dont 3 650 000 Syriens et 350 000 Kurdes et que le pays aurait dépensé plus de 40 milliards de dollars pour faire face à ce problème. Ils déplorent que l’aide européenne n’atteigne pour l’heure que 3 milliards d’euros. A ce stade, certains demandeurs d’asile entrés illégalement en Turquie auraient été renvoyés en Syrie et 370 000 personnes seraient retournées en territoire syrien pour s’y installer après la sécurisation de la région, « grâce à l’opération ‘Source de paix’ »[12]. Contrairement à la presse occidentale, qui a mis en avant la tragédie subie par les réfugiés et les déplacés kurdes ayant dû fuir face à l’offensive turque et aux exactions commises par les supplétifs locaux de l’armée turque, les médias turcs ont délaissé cet événement. Ils ont préféré relayer la détermination du gouvernement turc de voir se retirer les forces kurdes de la région « afin de créer une zone de sécurité et d’ouvrir la voie au retour en toute sécurité de quelque deux millions de réfugiés ». A noter qu’à la suite de l’accord russo-turc de Sotchi du 22 octobre 2019, la police militaire russe et les gardes-frontières syriens ont effectué des patrouilles du 23 au 29 octobre dans les territoires du nord-est de la Syrie évacués par les forces américaines sur une profondeur de trente kilomètres et ce, afin de « faciliter le retrait » des combattants kurdes YPG et de leurs armes[13].

        • « La garantie de l’intégrité territoriale de la Syrie » :

      Les forces kurdes syriennes sont présentées comme une menace non seulement pour la Turquie mais également pour la Syrie. A cet égard, les médias turcs n’hésitent pas à rapporter que le PKK et les Unités de Protection du Peuple/Parti de l’Union démocratique (YPG/PYD) constituent « la menace la plus grave pour l’avenir de la Syrie, mettant en péril son intégrité territoriale et sa structure unitaire »[14].  En cette fin d’année 2019, cette dichotomie manifeste entre les représentations données par les médias turcs d’une part, et occidentaux d’autre part, sur le sujet du positionnement de la Turquie en Syrie, continue à transparaître au travers des prises de position occidentales vis-à-vis des exigences formulées par le gouvernement turc auprès de ses Alliés dans l’OTAN. Lors du 27ème sommet de l’OTAN à Londres, le président français a affirmé, lors d’une conférence de presse avec son homologue américain le 3 décembre 2019, que la Turquie se battait désormais contre ceux qui avaient « combattu à nos côtés », l’accusant de travailler avec des intermédiaires du groupe État islamique[15]. En outre, le 4 décembre, celui-ci a indiqué le refus de la France et d’autres Alliés de classer comme groupe terroriste les unités de protection du peuple (YPG) et leur bras politique, le PYD : “Nous combattons le PKK et tous ceux qui mènent ces activités terroristes contre la Turquie, mais nous ne faisons pas ce raccourci ou cette agrégation que la Turquie souhaite entre ces différents groupes politiques et/ou militaires, là il y a un désaccord et il n’est pas levé”[16]. A travers le prisme des médias turcs, les réactions des puissances occidentales continuent d’être jugées comme hostiles à la Turquie.

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En conclusion, comme l’ont souvent fait observer les spécialistes français des relations internationales, Bertrand Badie et Marie-Claude Smouts: « La puissance varie avec la représentation qu’on en a. Images de soi, images de l’autre, images du monde et de ses menaces, images que l’on a de l’idée que les autres ont de soi, d’eux-mêmes, du monde… la dimension psychologique de la puissance est considérable»[17]. C’est ainsi que le perçu prend souvent le pas sur le réel.

 

 

[1] L’Armée nationale syrienne a été créée en 2017 en soutien des forces armées turques lors de l’opération « Bouclier de l’Euphrate ».

[2] Décret-loi N°668 du 27 juillet 2016 : https://www.resmigazete.gov.tr/eskiler/2016/07/20160727M2-1.pdf

[3] « Turquie: l’armée va être remaniée en profondeur après de vastes purges », La Libre Belgique, 28 juillet 2016. [https://www.lalibre.be/dernieres-depeches/afp/turquie-l-armee-va-etre-remaniee-en-profondeur-apres-de-vastes-purges-57999428357086b3e0daf28b]

[4] Marie Jégo: Turquie : « Le gouvernement renforce son contrôle sur les médias », Le Monde, 24 mars 2018. [https://www.lemonde.fr/international/article/2018/03/24/turquie-le-gouvernement-renforce-son-controle-sur-les-medias_5275775_3210.html]

[5] “Political Affiliations – TRT and AA”, Collectif DDH, 2018. [http://turkey.mom-rsf.org/en/findings/political-affiliations/]

[6] Elana Beiser : “China, Turkey, Saudi Arabia, Egypt are world’s worst jailers of journalists”, Committee to Protect Journalists, 11 décembre 2019. [https://cpj.org/reports/2019/12/journalists-jailed-china-turkey-saudi-arabia-egypt.php]

[7] European Federation of Journalists (EFJ), Committee to Protect Journalists (CPJ), PEN International, Norwegian PEN, the European Centre for Press and Media Freedom (ECPMF), Reporters Without Borders (RSF).

[8] “Press freedom in Turkey remains in crisis, mission concludes”, Committee to Protect Journalists, 13 septembre 2019. [https://ipi.media/press-freedom-in-turkey-remains-in-crisis-despite-some-room-for-very-cautious-optimism/#iLightbox%5Bgallery38140%5D/0]

[9] Gozde Bayar : “Highlights of two major deals Operation Peace Spring achieves”, Anadolu Agency, 24 octobre 2019. [https://www.aa.com.tr/en/americas/highlights-of-two-major-deals-operation-peace-spring-achieves/1624439]

[10] Ali Murat Alhas :  “’Daesh/ISIS still alive due to YPG/PKK’: Turkey”, Anadolu Agency, 1er décembre 2019. [https://www.aa.com.tr/en/turkey/daesh-isis-still-alive-due-to-ypg-pkk-turkey/1660765]

[11] Tevfik Durul:   “US-Turkey deal protects Syria’s territorial integrity”, Anadolu Agency, 18 octobre 2019. [https://www.aa.com.tr/en/middle-east/us-turkey-deal-protects-syria-s-territorial-integrity/1618573]

[12] “Erdoğan slams Macron over ‘Islamic terrorism’ expression”, Hürriyet Daily News, 9 décembre 2019. [http://www.hurriyetdailynews.com/erdogan-slams-macron-over-islamic-terrorism-expression-149645]

[13] Marie Jégo et Benoît Vitkine: “Syrie : Vladimir Poutine se porte garant du retrait des forces kurdes à la frontière turque », Le Monde, 23 octobre 2019.

[https://www.lemonde.fr/international/article/2019/10/23/a-sotchi-poutine-se-porte-garant-du-retrait-des-forces-kurdes-de-la-frontiere-syro-turque_6016604_3210.html]

[14] Nazli Yuzbasioglu : “Turkey wants to protect Syria’s territorial integrity”, Anadolu Agency, 30 décembre 2018. [https://www.aa.com.tr/en/middle-east/-turkey-wants-to-protect-syria-s-territorial-integrity-/1352450]

[15]« Sommet de l’Otan : Macron accuse la Turquie de proximité avec le groupe État islamique », France 24, 3 décembre 2019.[https://www.france24.com/fr/20191203-otan-macron-trump-ei-etat-islamique-turquie-proximite-terrorisme]

[16] « Sommet de l’Otan : pour Macron, “pas de consensus possible” avec la Turquie sur le terrorisme », France 24, 4 décembre 2019. [https://www.france24.com/fr/20191204-otan-emmanuel-macron-pas-consensus-possible-turquie-terrorisme-ypg]

[17] Bertrand Badie et Marie-Claude Smouts : Le retournement du monde – Sociologie de la scène internationale, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences politiques & Dalloz, 1992 (réed. en 1999), p. 156.

Que cherche vraiment le président Erdogan ?

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Le Sommet de l’OTAN à Londres les 3 et 4 décembre 2019 célèbre le 70ème anniversaire de l’Alliance atlantique. Après les déclarations du président de la République française Emmanuel Macron, soulignant l’état de « mort cérébrale » de l’Alliance – critiquant l’inaction de l’Alliance atlantique à l’issue de l’opération turque en Syrie – le président turc Recep Tayyip Erdogan a répliqué en stigmatisant directement son homologue français. Cette rencontre otanienne entre chefs d’Etat se tient donc dans un contexte particulièrement tendu. Evidemment, l’opération turque en Syrie marque une forme de rupture dans l’action militaire d’un membre de l’OTAN démontrant, qu’en matière de sécurité, l’engagement unilatéral prend le pas sur la concertation voulue par l’organisation transatlantique dont c’est l’un des fondements.

Sur tous les fronts, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan suscite donc l’intérêt et les interrogations. En effet, celui-ci a choisi la voie de l’escalade en multipliant les déclarations agressives et en refusant le jeu du multilatéralisme.

La situation interne de la Turquie explique en partie la position du pays sur la scène internationale. Fragilisé sur le plan politique et économique, en dépit d’une croissance qui repart à la hausse en cette fin d’année 2019, Ankara a subi les conséquences des sanctions américaines depuis la dégringolade de la livre turque en 2017. De plus, la tentative de putsch contre le président en 2016 a affaibli sa posture. Aux dernières élections municipales, l’AKP – le parti de la justice et du développement dont Erdogan est à la tête – a perdu des villes stratégiques dont la plus symbolique d’entre elles, Istanbul. Capitale économique et culturelle, elle était aux mains du parti depuis plus de vingt ans. En dépit de ces éléments, le chef de l’Etat turc use de la propagande et de discours nationalistes dans le dessein de flatter l’égo d’une partie de la population et de fédérer la diaspora. Celui qui pense en sultan s’est érigé en homme fort de la Turquie développant autour de sa personne un véritable culte de la personnalité. En 2023, la Turquie célébrera le centenaire de l’avènement de la République après l’effondrement de l’Empire ottoman. L’objectif d’Erdogan de se maintenir au pouvoir jusque-là enverra un signal fort puisqu’il pourra apparaître comme l’égal de Mustafa Kemal, la figure historique de la République turque. Toutefois, force est de constater le virage autoritaire et islamique qu’a pris la Turquie durant les années Erdogan qui se veut le porte-voix du monde sunnite. Sur le plan intérieur, la Turquie est également minée par le dossier kurde. Tenir sous le joug le PKK, le parti des travailleurs du Kurdistan – parti réclamant l’autonomie kurde et considéré comme une organisation terroriste par Ankara – est primordial pour les autorités turques qui craignent l’émergence d’une entité kurde indépendante dans la région.

C’est pourquoi, malgré les critiques, la Turquie a mené une offensive dans le nord-est de la Syrie contre les Kurdes syriens, pourtant alliés de l’Occident dans la lutte contre l’Etat islamique. A l’issue de cette offensive, la Ligue arabe a appelé ses membres à ne plus coopérer avec la Turquie et à réduire les représentations diplomatiques dans le pays. Pour autant, le président Erdogan poursuit une stratégie claire : occuper le leadership dans la région. Pour ce faire, il s’oppose religieusement et politiquement à ses rivaux principaux : l’Egypte, l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis. En effet, il entend incarner le leader sunnite républicain et « modéré » s’appuyant toutefois sur la doctrine des Frères musulmans contre le wahhabisme prôné par la monarchie absolue saoudienne. Absent de la traditionnelle conférence de Manama des 22-24 novembre 2019, le chef d’Etat turc s’est rendu à la place à Doha à l’occasion de la 5ème réunion du haut comité stratégique turco-qatari. Le Qatar, soutien financiers des mouvements fréristes est en effet l’un des rares pays arabes – avec la Somalie – à ne pas avoir condamné l’offensive turque en Syrie et les deux pays partagent un rival commun : l’Arabie saoudite. Le rapprochement entre Doha et Ankara est donc tactique, le Qatar, lui aussi écarté par les pays de la région, subissant depuis 2017 un blocus de la part de l’Arabie Saoudite, des Emirats arabes unis, de l’Egypte et de Bahreïn. La présence d’Erdogan au Qatar – qui abrite des bases militaires turques – entend certainement renforcer la coopération entre les deux Etats.

Concernant les autres acteurs forts de la région – l’Iran et Israël, la position d’Erdogan est ambivalente. Voulant s’affirmer face à ces deux Etats, la Turquie maintient tout de même des rapports et coopèrent avec eux dans divers domaines, notamment économiques…

En Afrique du Nord, le président turc est là aussi très actif. D’abord en Tunisie où il reçoit le soutien du parti d’obédience frériste Ennahdha qui a d’ailleurs pris l’AKP pour modèle. En soutenant ouvertement les Frères musulmans – bête noire de l’Egypte et des pétromonarchies du Golfe – la Turquie se démarque de ses rivaux et mène une stratégie idéologique, suscitant l’ire de ses rivaux. Le président Erdogan a en effet récemment conclu un accord avec Fayez al-Sarraj, le chef du gouvernement libyen d’entente nationale (GNA). En sus de le soutenir politiquement, deux mémorandums ont été signés ; le premier concerne la reconnaissance mutuelle des zones économiques exclusives et le second la coopération sécuritaire et militaire entre les deux Etats, faisant fi des revendications de ses voisins, en particulier l’Egypte, la République de Chypre et la Grèce. La Turquie, qui n’est pas signataire de la convention de Montego Bay sur le droit de la mer, revendique des zones maritimes sous couvert de revendications chypriotes turques. Ankara occupe en effet depuis 1974 le nord de l’île de Chypre de manière illégale. La découverte de gisements d’hydrocarbures en Méditerranée orientale et notamment au large de l’île attise d’autant plus l’appétit des acteurs du bassin levantin et continue de relancer les contentieux historiques. Dans ce contexte, le président turc entend faire de la Turquie un véritable hub de transit énergétique et mène des activités de forage dans la région en violation du droit international.

Sur la scène internationale, la position trouble d’Erdogan intrigue. Membre de l’OTAN, la Turquie s’est dotée de missiles sol-air russes S400, provoquant des tensions avec les Etats-Unis. En effet, cette acquisition représente presque un élément provocateur et irrite naturellement les Etats-Unis même si le Président Donald Trump s’impatiente de l’inertie des membres de l’Alliance pour ce qu’il appelle le « Burden-Sharing ». Singulièrement, cette acquisition est concomitante à un évident rapprochement de la Turquie avec la Russie : les présidents turc et russe ont multiplié les rapprochements ces derniers mois. Si l’accord de Sotchi sur le nord-est syrien a d’ailleurs été qualifié d’historique, Moscou et Ankara collaborent considérablement dans le domaine énergétique. Pour autant, Ankara reste un allié très ambigu de l’Occident dans la lutte contre l’organisation Etat islamique. C’est d’ailleurs là qu’il trouve sa légitimité dans l’intervention menée récemment en Syrie. Ces dernières semaines et à l’issue de menaces répétées, la Turquie a renvoyé dans leurs pays d’origine certains djihadistes ayant combattu dans les rangs de l’Etat islamique. Utilisant ces individus comme moyen de pression – le pays dispose de plus de 1 000 djihadistes sur son territoire – Erdogan profite de la faiblesse de l’Union européenne en matière de politique migratoire pour obtenir davantage de soutien financier.

En définitive, le président Erdogan peut être qualifié de « perturbateur pragmatique ». Faisant tantôt le jeu des Américains, Européens ou Russes, la Turquie joue de ses alliances naturelles pour apparaître comme un acteur incontournable sur la scène internationale. En effet, le pays se maintient à égale distance de Washington et Moscou. En se maintenant dans l’OTAN, la Turquie conserve une protection et le parapluie nucléaire que lui confère son adhésion à l’Alliance atlantique. En conservant ses liens avec l’Union européenne – dont elle est toujours officiellement candidate – Ankara bénéficie d’aides financières et de coopération. En se rapprochant de la Russie – avec qui elle partage la mer Noire – la Turquie jouit de contrats énergétiques qui lui sont favorables. Alors que la Maison Blanche et le Kremlin semblent avoir compris le logiciel pour négocier avec le président turc, mélange savant de pressions économiques et de dialogue géopolitique, Bruxelles peine à trouver un « bâton » efficace pour contraindre le président turc à un dialogue plus équilibré avec les Européens, l’argument financier ne suffit manifestement plus.

Les ambitions nucléaires de la Turquie – par Ana Pouvreau

Ana Pouvreau – Spécialiste des mondes russe et turc, chercheur en sciences politiques, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques. Elle est auditrice de l’IHEDN et éditorialiste à l’institut FMES.

 

Recep Tayyip Erdogan, lors du Forum économique d’Anatolie centrale. Sivas. 4 septembre 2019.
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Lors du Forum économique d’Anatolie centrale à Sivas, le 4 septembre 2019[1], le président turc RecepTayyip Erdoğan a contribué à relancer le débat sur les ambitions nucléaires de la Turquie. Il a déclaré à cette occasion qu’il était inacceptable que des Etats dotés d’armes nucléaires interdisent à Ankara de se procurer ses propres armes nucléaires[2].  Déterminé à hisser le pays parmi les dix premières puissances économiques mondiales à l’horizon 2023, le président Erdogan s’est attaché à faire aboutir deux projets dans le domaine du nucléaire civil – l’un sur la côte méditerranéenne, l’autre sur la mer Noire – en mettant en avant la nécessaire réduction de la dépendance énergétique du pays vis-à-vis de l’étranger. Cependant, ces projets (par ailleurs controversés au plan environnemental, car prévus sur des sites sismiques) ont éveillé les soupçons de la communauté internationale quant aux motivations profondes de l’Etat turc en matière de prolifération nucléaire. En effet, dans un contexte géostratégique de plus en plus incertain, la Turquie pourrait chercher à se doter de capacités nucléaires afin d’assurer sa prééminence dans la région face à des puissances rivales[3].

 

DES INTERROGATIONS PERSISTANTES SUR LA FINALITÉ DU PROGRAMME NUCLÉAIRE CIVIL TURC

Les deux projets de centrales nucléaires ont fait surgir des interrogations concernant les velléités turques de développer à plus long terme de nouvelles capacités d’enrichissement de l’uranium à des fins militaires.

Le projet de centrale nucléaire sur le site d’Akkuyu

Le 12 mai 2010, un accord de 20 milliards de dollars a été signé entre le gouvernement turc et l’agence nucléaire d’État russe Rosatom portant sur la construction de la centrale nucléaire d’Akkuyu[4]. L’accord prévoyait la création d’une société dont les Russes seraient propriétaires à au moins 51%[5]. La centrale serait en activité pendant 60 ans. Le terrain serait mis à disposition gratuitement par la Turquie. La moitié de la production d’énergie serait vendue à la compagnie publique d’électricité Tetas pour un prix fixe et l’Etat turc récupèrerait 20% des bénéfices[6].

De leur côté, les opposants au choix du nucléaire par la Turquie n’ont eu de cesse de dénoncer le manque de transparence du gouvernement turc, critiqué pour ne pas avoir rendu public un rapport d’audit de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). Ils ont également insisté sur l’absence de législation nationale pour accompagner la mise en fonctionnement des futures centrales[7]. Par ailleurs, certains experts ont considéré que l’évaluation du risque de catastrophe naturelle n’avait pas été conduite de manière satisfaisante par les autorités[8]. Le site choisi pour accueillir la première centrale nucléaire du pays est situé à proximité d’une faille sismique, constituant ainsi une menace majeure pour l’environnement, le tremblement de terre de 1999 à Izmit (17000 victimes) persistant encore dans les mémoires.

Mais ce sont les incertitudes concernant le combustible usé qui constituent l’autre pierre d’achoppement majeure. Rosatom en accord avec l’agence turque pour l’énergie atomique (Turkish Atomic Energy Authority,TAEK) fournira du combustible nucléaire pour toute la durée de vie de la centrale et gérera le combustible usé[9]. Des craintes ont toutefois surgi concernant le trajet retour. Pour Necdet Pamir, spécialiste turc de l’énergie, l’acheminement vers la Russie du combustible usé issu de la centrale d’Akkuyu soulève la question de la sécurisation de son transport, notamment pour les villes d’Antalya et d’Istanbul (mégapole de 17 millions d’habitants), pour le détroit du Bosphore et pour d’autres destinations touristiques, situés sur le trajet.[10] Le 14 mars 2019, Rosatom a annoncé l’achèvement du premier radier de la centrale nucléaire d’Akkuyu[11]. En avril 2019, les présidents Poutine et Erdogan ont officiellement célébré cette étape lors d’une cérémonie. Dans le même temps, alors que le Parlement européen votait un texte demandant la suspension des négociations d’adhésion de la Turquie à l’UE (en raison de son bilan en matière de respect des droits de l’homme et de l’évolution autoritaire de son régime politique), des députés européens auraient également demandé l’interruption des projets turcs de construction de centrales nucléaires[12].  Pour rappel, une Résolution du Parlement européen en date du 6 juillet 2017[13] avait déjà demandé au gouvernement turc d’interrompre son projet de centrale nucléaire à Akkuyu et souligné que le site prévu se trouvait dans une région à forte activité sismique, présentant ainsi un risque important non seulement pour la Turquie, mais aussi pour l’ensemble du bassin méditerranéen. La résolution appelait le gouvernement turc à ratifier la convention d’Espoo, une Convention des Nations unies sur l’évaluation de l’impact sur l’environnement dans un contexte transfrontière (adoptée en 1991)[14]. Celle-ci stipule l’obligation générale des Etats de se consulter sur tous les projets majeurs susceptibles d’avoir un impact transfrontière préjudiciable important sur l’environnement.

Le projet de centrale nucléaire à Sinop

Dans le deuxième projet de construction d’une centrale nucléaire à Sinop sur la côte de la mer Noire, à la suite de la signature d’un contrat en 2013 avec Atmea, un consortium franco-japonais comprenant Mitsubishi Heavy Industries et Areva, il était prévu que le premier réacteur soit mis en service en 2023, à l’occasion du centenaire de la République turque. Cependant, en juin 2019, le projet – dont le coût avait désormais plus que doublé et dépassait les 44 milliards de dollars – a été abandonné à l’initiative du Japon[15]. A noter qu’à l’instar du site d’Akkuyu, le site choisi pour la construction de la centrale nucléaire de Sinop était situé non loin d’une faille sismique.

Cependant, à la différence du projet d’Akkuyu, en ce qui concerne le projet de Sinop,  la Turquie aurait demandé l’inclusion de clauses lui donnant accès à de l’uranium enrichi et au plutonium[16]. En 2014, le ministre turc de l’énergie Taner Yıldız s’était déjà défendu de toute velléité d’enrichissement du combustible nucléaire, tout en ajoutant que la Turquie n’envisagerait des démarches d’enrichissement de l’uranium seulement si celui-ci était extrait du sous-sol turc[17].

A cet égard, Hans Rülhe, ancien directeur de l’État-major de planification du ministère fédéral de la Défense, a apporté des éléments dans un article publié dans le journal Welt am Sonntag le 12 septembre 2014[18], puis réactualisé pour la revue américaine de référence en matière de relations internationales, The National Interest, le 22 septembre 2015[19]. Il y indique que les services de renseignement allemands auraient signalé, dès mai 2010, le souhait de Recep Tayyip Erdogan, (alors Premier ministre), de préparer en secret la construction de sites d’enrichissement de l’uranium en Turquie. Selon ce spécialiste, « la Turquie serait déjà en possession d’uranium enrichi en provenance d’une ancienne république soviétique passé en contrebande via le Kosovo et la Bosnie-Herzégovine avec l’aide de la mafia »[20].  Elle bénéficierait, dans le domaine nucléaire, de l’aide du Pakistan, déjà doté de l’arme atomique. Elle aurait commencé à produire du yellowcake, à savoir, du concentré d’uranium sous forme d’une poudre jaune, transformé en gaz d’hexafluorure d’uranium après raffinage, puis enrichi en centrifugeuses. Hans Rühle n’exclut pas la possibilité que la Turquie possède déjà plusieurs centrifugeuses. L’évolution de la coopération russo-turque en matière de gestion du combustible  nucléaire destiné à la centrale d’Akkuyu sera certainement révélatrice des intentions turques pour l’avenir.  En dépit de l’abandon du projet de centrale nucléaire à Sinop, le président turc a demandé, le 12 août 2019, dans une directive aux services de l’Etat concernés, d’accélérer la mise en œuvre des projets dans le domaine du nucléaire civil[21].

UN ENVIRONNEMENT GÉOSTRATÉGIQUE PROPICE A LA TENTATION NUCLÉAIRE  

Face à ces suspicions, la Turquie a régulièrement souligné qu’elle avait ratifié le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) et indiqué qu’elle entendait respecter ses engagements dans ce domaine : un accord de garanties (1981), ainsi qu’un protocole additionnel (2001), ont été signés avec l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). En 1996, elle a signé le Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (TICEN), ratifié en 2000. Mais dans le contexte actuel d’instabilité régionale, on ne peut pas exclure l’hypothèse que la Turquie, tout comme l’Arabie saoudite et d’autres Etats de la région, aient la tentation d’imiter l’Iran, dans une ambition commune de posséder des armes de destruction massive. Dans un article intitulé « Turkey and the Bomb », la spécialiste Sinan Ülgen notait d’ailleurs en 2012 que, tout en insistant sur la nécessité pour l’Iran de coopérer avec l’Agence internationale pour l’énergie atomique (AIEA) et de s’assurer de la transparence de ses activités dans le domaine nucléaire, Recep Tayyip Erdogan, alors Premier ministre, avait soutenu le programme nucléaire controversé iranien et s’était opposé aux sanctions européennes et américaines[22]. Dans son discours de Sivas, le président turc a mentionné la position stratégique cruciale qu’occupe Israël en tant que puissance nucléaire dans la région en déclarant : « Nous avons Israël à proximité, presque des voisins. Ils effraient (d’autres nations) en possédant ces armes. Ils sont intouchables »[23].  Par ailleurs, dans un ouvrage sur l’avenir nucléaire de la Turquie intitulé : Turkey’s Nuclear Future, Sinan Ülgen et George Perkovitch  avaient prévenu que « si la relation avec les Etats-Unis venait à se détériorer et les menaces régionales à s’intensifier, il ne serait pas inenvisageable que la Turquie décide de se lancer dans un programme nucléaire militaire »[24].

Or à la suite de la tentative de coup d’Etat de juillet 2016, force a été de constater l’effritement rapide des relations américano-turques. Cette dégradation a été illustrée en particulier par l’intention des Etats-Unis de retirer leur stock d’armes nucléaires tactiques (des bombes à gravité B-61) datant de la guerre froide et stockées en Turquie, et plus récemment, par leur refus de livrer des avions F-35 à la Turquie en réaction à l’achat par les Turcs du système de défense anti-aérienne russe S-400.

Enfin, la fin du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI), en août 2019, a relancé le débat sur les programmes de missiles que la Turquie souhaite développer.

 

*****

Dans un contexte caractérisé par l’accroissement des incertitudes stratégiques, l’ensemble de ces éléments laissent supposer qu’il sera certainement de plus en plus difficile pour la Turquie de résister à la tentation de se doter d’armes nucléaires, ne serait-ce que pour assurer sa prééminence au seul plan régional. Dans ses récentes déclarations à Sivas, le président Erdogan a laissé se profiler la menace d’une remise en cause des engagements du pays en matière de non-prolifération. Cependant, pour l’heure, l’arrimage de la Turquie à l’Alliance atlantique contribue indubitablement à tempérer ces velléités.

 

[1] Cette date marque le centenaire du Congrès de Sivas (4-11 septembre 1919), événement fondateur de la République de Turquie.

[2] “Why we shouldn’t have nuclear warheads?”, TRT World, 4 septembre 2019. [https://www.trtworld.com/turkey/why-we-shouldn-t-have-nuclear-warheads-erdogan-29533]

[3] Ana Pouvreau : « L’impact stratégique des nouveaux choix énergétiques de la Turquie », Revue Défense Nationale, N°783, octobre 2015, pp. 62-67.

[4] Agreement between the Government of the Republic of Turkey and the Government of the Russian Federation in relation to the construction and operation of a nuclear power plant at the Akkuyu site in the Republic of Turkey (12 May 2010).

[5] “Parliament passes Turkish-Russian nuclear plant bill”, Hürriyet Daily News, 17 July 2010.

[6] Nicholas Birch, « La première centrale nucléaire de Turquie sera russe », Le Figaro, 19 mai 2010.

[7] Barçın Yinanç, “New gov’t needs to be transparent, accountable on atomic energy”,

Hürriyet Daily News, 8 June 2015.

[8] “Protests as Turkey builds first nuclear power plant”, Die Welt, 14 April 2015.

[9] “Akkuyu Nuclear Power Plant”, NS Energy Business. [https://www.nsenergybusiness.com/projects/akkuyu-nuclear-power-plant-mersin-turkey/]

[10] “Pamir: “Rusya Akkuyu’yla Doğu Akdeniz’de Güçleniyor”“ [La Russie se renforce à Akuyyu en Méditerranée orientale],  Voice of America, 18 juin 2018. [https://www.amerikaninsesi.com/a/pamir-rusya-akkuyu-ngs-ile-dogu-akdeniz-de-gucleniyor/4334553.html]

[11] “Basemat of Turkey’s Akkuyu 1 completed”, World Nuclear News, 14 mars 2019.  [http://www.world-nuclear-news.org/Articles/Basemat-of-Turkeys-Akkuyu-1-completed]. Voir également: https://www.facebook.com/GroupAssystem/photos/le-3-avril-dernier-%C3%A0-loccasion-du-coulage-inaugural-du-premier-radier-de-la-nouv/10155818862634580/

[12] Op.cit. World Nuclear News, 14 mars 2019.

[13] http://www.europarl.europa.eu/doceo/document/TA-8-2017-0306_FR.html

[14] Op.cit. World Nuclear News, 14 mars 2018.

[15] “Turkey set to pull out of nuclear power project with Japan”, Ahval News, 27 juin 2019.

[https://ahvalnews.com/turkey-nuclear-power/turkey-set-pull-out-nuclear-power-project-japan]. Voir également: Véronique Le Billon, Yann Rousseau: « Coup dur pour les projets nucléaires », Les Echos, 17 janvier 2019. [https://www.lesechos.fr/industrie-services/energie-environnement/hitachi-renonce-a-son-projet-nucleaire-en-grande-bretagne-517658]

[16] “Foreign backers set to pull out of Turkish nuclear power project”, Ahval News, 25 avril 2019. [https://ahvalnews.com/energy/foreign-backers-set-pull-out-turkish-nuclear-power-project]

[17] Turkish energy minister denies uranium enrichment intention”, Hürriyet Daily News, 9 janvier 2014. [http://www.hurriyetdailynews.com/turkish-energy-minister-denies-uranium-enrichment-intention-60787]

[18] Hans Rühle: “Arbeitet die Türkei heimlich an der Atombombe?”, Welt am Sonntag, 22 septembre 2014.

[19] Hans Rühle: Is Turkey Secretly Working on Nuclear Weapons?, The National Interest, 22 septembre 2015. [https://nationalinterest.org/feature/turkey-secretly-working-nuclear-weapons-1389]. Voir également Annabelle Georgen : « La Turquie cherche-t-elle à fabriquer l’arme atomique? », Slate, 25 septembre 2014. [http://www.slate.fr/story/92515/turquie-arme-atomique]

[20] Op.cit. The National Interest, 22 septembre 2015.

[21] “Presidential circular urges immediate finalization of nuclear power plant processes”, Hürriyet Daily News, 16 août 2019. [http://www.hurriyetdailynews.com/presidential-circular-urges-immediate-finalization-of-nuclear-power-plant-processes-145824]

[22] Sinan Ülgen: “Turkey and the Bomb”, The Carnegie Papers, Nuclear Policy, février 2012, p.6.

[23] Erdogan: Ankara devrait être autorisé à avoir l’arme nucléaire, comme Israël, The Times of Israël, 5 septembre 2019. [https://fr.timesofisrael.com/erdogan-ankara-devrait-etre-autorise-a-avoir-larme-nucleaire-comme-israel/]

[24] George Perkovitch; Sinan Ülgen: Turkey’s Nuclear Future, Carnegie Endowment for International Peace, Washington, 2015.

Forage en Méditerranée : la Turquie défie l’UE

Recep Tayyip Erdogan.
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Le président turc Recep Tayyip Erdogan continue de faire monter la pression en Méditerranée orientale. Elle s’accroît d’ailleurs davantage depuis la découverte d’importants gisements d’hydrocarbures autour de Chypre.

Cette pression existait antérieurement avec l’occupation illégale de la partie Nord de l’île depuis 1974, devenue la République turque de Chypre nord (RTCN). Non officiellement reconnue par la communauté internationale, la RTCN est séparée de la République de Chypre – membre de l’Union européenne depuis 2004 et contrôlant les deux tiers de l’île – par une zone démilitarisée. Au dossier épineux de ces frontières s’ajoute donc celui de la question maritime en ce qui concerne son exploitation. Si la Convention de Montego Bay de 1982 régit le droit de la mer et attribue à chaque Etat une zone économique exclusive, elle n’est pas reconnue par la Turquie. Cette dernière fait donc valoir le droit à « une répartition équitable des ressources » tandis que Chypre juge cette proposition inacceptable.

Il faut ici rappeler que, ces dernières années, d’importants gisements d’hydrocarbures ont été découverts dans le bassin levantin. Dans un contexte de raréfaction des ressources énergétiques primaires, ces hydrocarbures représentent un enjeu stratégique majeur pour les Etats riverains – Chypre, Liban, Israël et Egypte – et annoncent d’évidents débouchés économiques qui font ressurgir de vieux contentieux historiques dont l’un des plus anciens entre Chypre et la Turquie.

A cette problématique tendue entre les Etats s’accole celle concernant les contrats passés avec des groupes multinationaux et Nicosie, tels que l’américain Exxon Mobil, l’italien Eni ou le français Total ; une forme d’effet induit de portée internationale. Or, la Turquie s’oppose à tout forage qui exclurait la RTCN, ne s’interdisant pas de son coté de pratiquer des forages en débordant sur la ZEE chypriote. Cette situation ne peut donc être acceptée par la communauté internationale qui condamne ces agissements et appelle au respect du droit international. Faisant fi de ces accusations, et notamment de celles de l’UE, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan entend continuer de mener ses activités de prospection.

La position de l’UE vient corroborer celle de la France affirmée par le Président Emmanuel Macron le 14 juin dernier lors du Sommet à La Valette réunissant les chefs d’Etat du sud de l’UE : « La Turquie doit mettre fin à ses activités illégales dans la zone économique exclusive de Chypre ». Si cette position ne constitue pas un véritable levier d’action pour convaincre Ankara, celle du  Conseil européen adoptant, le 15 juillet dernier, des conclusions assorties de sanctions enfonce le « clou ». Il a décidé de suspendre les négociations relatives à l’accord global sur le transport aérien et a pris la décision de ne pas organiser de réunions dans le cadre des dialogues de haut niveau entre l’UE et la Turquie. Sur proposition de la Commission, le Conseil entend aussi réduire l’aide de préadhésion en faveur de la Turquie pour l’année 2020, soit une coupe de près de 150 millions d’euros. Enfin, Bruxelles « invite la Banque européenne d’investissement à revoir ses activités de prêt à la Turquie ». Des mesures certes symboliques mais qui abondent le message diplomatique et qui démontrent la position unie de l’Union européenne sur ce dossier. Ce levier n’infléchit pas pour autant la position turque d’autant que le processus d’adhésion de la Turquie à l’UE est au point mort.

Contestant ces mesures, le chef de l’Etat turc a déclaré le 24 août dernier: « nous allons défendre jusqu’au bout les droits de la Turquie en Méditerranée orientale » face aux « menaces de l’Occident ». Deux jours plus tard, son ministre de l’Energie et des Ressources naturelles Fatih Donmez, lors d’un discours à Istanbul, a affirmé que « la Turquie ne renoncera jamais à sa cause légitime en Méditerranée orientale ».

Ce dossier sur les hydrocarbures en Méditerranée orientale se combine aux importantes ambitions turques avec le développement de moyens de transit de gaz naturel sur son territoire et le projet de pipeline Turkish Stream. Au carrefour entre l’Asie et l’Europe, c’est cette ambition qui renforce la détermination du pays sur les ressources énergétiques. Cette ambition complique donc la gestion des ressources en Méditerranée orientale à l’échelle régionale et par effet induit à l’échelle internationale.

Face aux sanctions de l’UE à l’impact financier symbolique, Erdogan maintient sa position. Reste à savoir comment évoluera la situation dans le bassin levantin et quelle sera la réaction des autres puissances régionales et internationales.

Erdogan échoue à Istanbul – par Mustapha Benchenane

Recep Tayyip Erdogan et Ekrem Imamoglu.
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Le Parti de la Justice et du Développement (AKP) est arrivé au pouvoir en Turquie en novembre 2002. Depuis cette date, il a remporté toutes les élections. Or, le candidat de l’opposition – Ekrem Imamoglu – est sorti vainqueur des urnes et devient maire d’Istanbul, ville qui a servi de tremplin à Erdogan dans sa stratégie de conquête du pouvoir en Turquie.

Cette défaite marque-t-elle le début d’un processus irréversible menant à une alternance au niveau national ?

UNE DÉFAITE ÉLECTORALE SIGNIFICATIVE

Erdogan l’avait lui-même dit en 2017 : « Si nous calons à Istanbul, nous trébucherons en Turquie.  Mais si nous tenons fermement Istanbul, aucune force ne pourra nous détruire, ni en Turquie, ni dans le monde ». Pourquoi Istanbul est-elle un enjeu majeur dans la lutte pour le pouvoir en Turquie ?

C’est une ville de 16 millions d’habitants. Elle concentre un tiers de la richesse nationale. Son budget est de 60 milliards de livres turques, soit 9,1 milliards d’euros. Qui tient cette ville peut se servir de moyens financiers considérables pour se constituer une « clientèle » importante par la distribution de subventions à des associations, à des fondations etc. Ces moyens sont dorénavant entre d’autres mains, celle de l’opposition. C’est aussi une ville symbole, une ville « vitrine ». Avant l’arrivée de l’AKP au pouvoir, la droite kémaliste en avait fait sa porte d’entrée dans l’Union européenne ou du moins un vecteur de sa candidature : la Turquie moderne, ouverte sur le monde, occidentalisée… À l’époque, les Occidentaux y ont cru sans se rendre compte que cette Turquie-là ne correspondait pas à la Turquie profonde, celle de l’Anatolie.À tous égards cette consultation électorale était importante.

À l’issue du premier scrutin qui s’est déroulé le 13 juin, le candidat de l’opposition l’avait emporté avec 13000 voix d’avance sur son adversaire Binali Yildirim, ancien Premier ministre d’Erdogan. Le pouvoir a exercé des pressions sur la « Haute commission électorale » et a obtenu l’annulation de ce premier scrutin. Le deuxième scrutin s’est déroulé le 23 juin et a vu la confirmation de la victoire de Ekrem Imamoglu avec 54% des suffrages exprimés, soit cette fois-ci, plus de 800000 voix d’écart en sa faveur.

Il a remporté cette victoire en menant une campagne intelligente : il s’est allié avec les nationalistes du Bon parti (IYI), et il a obtenu l’appui du Parti Démocratique du Peuple (HDP), pro kurdes. De sa prison, le leader kurde Selahattin Demirtas a appelé ses partisans à voter pour le candidat de l’opposition. Il faut savoir que près de 3 millions de Kurdes vivent à Istanbul. Bien qu’étant favorable à la laïcité, E.Imamoglu a cité « Allah » dans ses discours et il n’a pas hésité à réciter un passage du Coran. Il a donc compris que l’on ne pouvait pas, en Turquie, ignorer la dimension religieuse de l’identité turque. En revanche, la campagne électorale de son adversaire n’a reculé devant aucun stratagème de la propagande : il a été accusé son adversaire d’être grec, donc du « parti de l’étranger », de soutenir le « terrorisme » et sa victoire au premier scrutin a été présentée comme le résultat d’« un complot ourdi depuis l’étranger ».

Mais cette victoire de l’opposition s’explique avant tout par une situation économique nettement dégradée depuis quelques années. En effet, Erdogan a pratiqué une politique redistributive en faveur des populations défavorisées aussi longtemps que la croissance économique lui en donnait les moyens. Mais depuis quelques années, la tendance s’est inversée et la Turquie traverse une période difficile.

La livre turque a perdu 40% de sa valeur par rapport au dollar en 2018 et 2019. L’inflation était de 20% il y a un mois, et de 30% pour les produits alimentaires. Cela pèse lourdement sur les budgets des familles modestes. Le taux de chômage est de 14,7% de la population active et on compte 5 millions de chômeurs. Quant à la ville d’Istanbul, son endettement s’élève à 3,3milliards d’euros.

Cela explique en grande partie le résultat des élections et la perte d’Istanbul par l’AKP dont on estime à 4% ses partisans qui, au dernier scrutin, ont voté pour le candidat de l’opposition. Le volet économique a donc été décisif à Istanbul, comme il le sera pour les prochaines élections présidentielles en 2023.  On constate que plus le pouvoir est en difficulté, plus il se crispe et devient autoritaire au dedans et imprévisible au dehors.

UN POUVOIR AUTORITAIRE AU DEDANS ET IMPRÉVISIBLE AU DEHORS

En 2013, le pouvoir a décidé de transformer un parc à Istanbul en complexe immobilier. Cela a provoqué des manifestations massives d’une partie de la population. C’est ce que l’on a appelé les manifestations de Gezi du nom de la place où elles se déroulaient. Ces mécontents ont été accusés de fomenter une opération visant « au renversement du gouvernement Turc » et ils furent durement réprimés.

En 2016, les partisans de Gülen, un ancien allié de Erdogan, ont été accusés d’avoir tenté de prendre le pouvoir par un coup d’Etat militaire. Cet épisode a été l’occasion pour Erdogan de lancer une vaste opération de contrôle de l’armée et de la fonction publique. Cela s’est traduit par des milliers d’arrestations et de révocations de fonctionnaires dans tous les secteurs et toutes hiérarchies confondues.

Afin de donner à son penchant autocratique une base « légale », Erdogan a fait réviser la constitution pour établir un régime « présidentiel » lui permettant de réunir entre ses mains quasiment tous les pouvoirs. Quant à sa politique étrangère, on peut l’analyser en tenant compte de deux facteurs : l’un relève de la politique intérieure et concerne les Kurdes. En cette matière, il y a un consensus entre les nationalistes Kémalistes et les islamistes de l’AKP : toute revendication autonomiste de la part des Kurdes de Turquie doit être combattue par tous les moyens. Le pouvoir en place est donc attentif à tout ce qui concerne cette question partout où, dans la région, il y a des Kurdes : en Irak, en Syrie, en Iran. D’où l’intervention militaire de la Turquie dans le Kurdistan syrien. Pour Ankara, les Kurdes de ce pays et leur organisation ne sont que l’annexe du PKK, parti des Kurdes de Turquie, considéré comme une organisation terroriste.

Le second facteur tient à la prise de conscience de l’ensemble de la classe politique turque des obstacles insurmontables pour l’adhésion de leur pays à l’Union européenne. Ils pensent avoir compris que les Européens ne veulent pas de la Turquie, pays musulman, dans un ensemble culturellement différent.

C’est ce qui explique, du moins en grande partie, le redéploiement de la politique étrangère de Erdogan vers « l’espace ottoman » et principalement dans l’environnement moyen oriental de la Turquie.

Cette nouvelle orientation se traduit par des initiatives et des actions parfois confuses. Par exemple, les ingérences de Ankara dans la guerre civile syrienne. Au minimum, il est indéniable qu’il y a eu complaisance à l’égard des « djihadistes ». Les autorités les ont laissé transiter par la Turquie pour aller se battre contre le régime de Bachar El Assad. En Égypte, Erdogan a condamné le coup d’Etat du Maréchal El Sissi qui a renversé le président Morsi élu au suffrage universel. De même, bien qu’étant membre de l’OTAN, la Turquie a décidé d’acheter à la Russie son système de défense antiaérienne S400. Dans ce domaine, Erdogan veut faire comprendre que son pays doit retrouver une pleine et entière liberté d’action en fonction de l’analyse qu’il fait des intérêts vitaux et stratégiques de celui-ci.

 

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Erdogan mène au dedans comme au dehors un politique qui incommode de plus en plus d’acteurs. Au plan intérieur, la conjonction de la crise économique et de la répression exacerbe les contradictions dans tous les domaines. Pour ce qui relève de la politique extérieure, la Turquie compte aujourd’hui plus de pays qui s’inquiètent de ses initiatives que de pays « amis ». C’est ainsi que ses actions contrarient celles de la Russie, de l’Iran, d’Israël, de l’Egypte, des Etats-Unis.Ce sont là autant d’indicateurs de l’affaiblissement du régime.

Election municipale à Istanbul : la défaite du parti d’Erdogan

Ekrem Imamoglu dimanche 23 juin.
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Après le premier scrutin du 31 mars dernier annulé par la Haute commission électorale, les Stambouliotes se sont de nouveau rendus aux urnes dimanche 23 juin pour élire le nouveau maire d’Istanbul. Invoquant des fraudes, le parti de la justice et du développement (AKP), d’obédience islamo-conservatrice, avait en effet convaincu la commission d’invalider un résultat qui donnait le candidat de l’opposition gagnant.

Ekrem Imamoglu, candidat du Parti républicain du peuple (CHP) – plus vieux parti politique turc – a remporté l’élection municipale avec 54% des suffrages, devançant de 800 000 voix Binali Yildirim, ancien ministre issu de l’AKP soutenu par le président Recep Tayyip Erdogan. Les résultats du 31 mars donnaient une petite marge au CHP mais la victoire s’est renforcée le 23 juin.

A l’origine maire d’arrondissement, Ekrem Imamoglu a su s’imposer et rassembler l’opposition turque. Laïc, libéral et issu du centre-gauche, il a également recueilli les voix de la minorité kurde de la capitale économique. Le nouveau maire d’Istanbul a déclaré après l’annonce des résultats : « Ce n’est pas seulement un candidat, ni un parti, mais toute la Turquie qui a remporté les élections ». Il s’est par la même engagé à gouverner la ville avec « justice et amour au lieu de l’arrogance et de l’aliénation ».

Dès le résultat connu, les scènes de liesse se sont multipliées à travers les différents quartiers de la ville, la rue célébrant « le retour de la démocratie ». Cette victoire fait ainsi renaitre l’espoir chez les opposants d’Erdogan.

Après la conquête d’Ankara et de plusieurs villes importantes, cette nouvelle victoire de l’opposition dans la ville la plus riche et la plus peuplée du pays est significative alors que l’AKP régnait sur Istanbul depuis plus de 17 ans. Il s’agit aussi d’un véritable camouflet pour le chef de l’Etat turc – qui a débuté sa carrière à Istanbul en devenant maire de la ville en 1994 – qui vit là sa plus grande défaite électorale. Il avait déjà prévenu ses partisans en août 2017 sur l’importance des élections dans la capitale économique et culturelle du pays : « Si nous calons à Istanbul, nous trébucherons en Turquie. Mais si nous tenons fermement Istanbul, alors aucune force ne pourra nous détruire, ni en Turquie, ni dans le monde ». »  En somme, si « remporter Istanbul, c’est remporter la Turquie » selon lui, des questions sur le futur du président et son parti émergent.

A l’issue des résultats, le candidat de l’AKP, Binali Yildirim, a reconnu sa défaite : « Je félicite mon adversaire. Il est en tête ». Le président de la République a à son tour félicité Ekrem Imamoglu par écrit. Pour la première fois, Recep Tayyip Erdogan ne s’exprime pas en direct après une élection. Toutefois, deux jours après les résultats, Recep Tayyip Erdogan a constaté son échec : « Il est hors de question d’en vouloir à la nation ou de rejeter la faute sur elle. Nous allons examiner les raisons pour lesquelles le 31 mars et le 23 juin, nous n’avons pas réussi à convaincre notre nation. » Il a cependant rappelé que l’AKP détenait la majorité au conseil municipal d’Istanbul.

La défaite du parti présidentiel annonce une nouvelle phase de la politique turque. En gagnant la mairie d’Istanbul, Ekrem Imamoglu incarne le futur candidat de l’opposition lors des élections présidentielles de 2023. Il consacre aussi l’émergence d’une nouvelle génération d’hommes politiques se démarquant de l’AKP qui pâtit du virage autoritaire et nationaliste de son président.

Affaibli, Recep Tayyip Erdogan maintient néanmoins le cap autoritaire. Lundi 24 juin s’est ouvert le procès des 16 manifestants de Gezi de 2013. Accusés d’avoir tenté de « renverser le gouvernement » lors d’un mouvement de contestation, ils risquent la prison à perpétuité. Le procès, qui a suscité des commentaires de la part de l’Union européenne, continue de questionner la Turquie sur le respect des droits de l’homme.

Les forces navales turques face aux nouveaux enjeux stratégiques – par Ana Pouvreau

Ana Pouvreau – Spécialiste des mondes russe et turc, chercheur en sciences politiques, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques. Elle est auditrice de l’IHEDN et éditorialiste à l’institut FMES.

Tableau d’un peintre vénitien du 17ème siècle représentant la flotte turque. Tous droits réservés.

Cantonnée pendant la guerre froide à contenir les velléités d’expansion de l’Union soviétique et de ses satellites sur le flanc Sud-Est de l’OTAN, notamment en mer Noire, et à freiner leur accès à la Méditerranée par le biais des détroits du Bosphore et des Dardanelles, la marine turque (Türk Deniz Kuvetleri) a commencé à nourrir, à partir des années 1990, l’ambition de devenir une marine à vocation régionale au-delà de sa traditionnelle défense littorale. Au cours de la décennie suivante, le Parti de la justice et du développement (AKP), qui a accédé au pouvoir à la suite des élections de novembre 2002, a promis de porter cette ambition à l’échelle globale.

L’actuel président turc, Recep Tayyip Erdoǧan a élaboré, quant à lui, une stratégie générale de remontée en puissance de la Turquie, dont il a formulé les grandes orientations dans sa « Vision 2023 », en vue de la commémoration du centenaire de la République de Turquie. Le projet de construction du « Canal Istanbul », devant relier la mer Noire à la mer de Marmara en passant à l’ouest du Bosphore, de même que la construction d’un porte-avions, le TCG Anadolu, sont emblématiques de cette vision.

Dans cette même approche, la redynamisation de l’industrie navale turque devrait permettre de sortir le pays de sa situation de dépendance vis-à-vis de l’étranger en matière d’industrie d’armement et, de ce fait, de lui permettre de gagner une autonomie stratégique croissante. Cependant, la multiplication des enjeux de sécurité régionaux à compter de 2011 ont contrarié les ambitions présidentielles et contraint la marine turque à adapter sa vision stratégique à la réalité de ses moyens.

 

1. La transformation rapide de l’environnement maritime de la Turquie

L’ancien Premier ministre et ancien ministre des affaires étrangères, Ahmet Davutoǧlu, dont l’influence en matière de relations internationales fut déterminante au sein de l’AKP, tenta de mettre en œuvre sa politique du « zéro problème avec les voisins », en orientant en priorité les efforts diplomatiques de la Turquie en direction de l’ancienne sphère d’influence ottomane et ce, afin de redonner au pays une « profondeur stratégique »[1]. Selon cette logique, jusqu’en 2011, la Turquie opéra, entre autres, un rapprochement avec le régime syrien, servit de médiateur dans les négociations sur le nucléaire iranien et renforça ses relations bilatérales avec l’Irak, les États du Golfe, le Liban, la Jordanie et les pays d’Afrique du Nord[2]. Cependant, à partir de la survenue des printemps arabes en 2011 et de la résurgence de la Russie à compter des années 2010, la Turquie s’est retrouvée confrontée à la multiplication des défis de sécurité régionaux.

Au stade actuel, en mer Egée, l’éruption d’anciens contentieux territoriaux avec la Grèce est toujours latente. En Méditerranée orientale, l’occupation de Chypre-Nord perdure depuis 1974. Depuis 2011, le conflit en Syrie a provoqué des basculements géostratégiques générateurs d’inquiétudes pour les Turcs. En mer Noire, à partir de 2014, de vives tensions ont été engendrées par les ambitions de la Russie en Ukraine, avec l’annexion de la Crimée et la guerre du Donbass toujours en cours. La Turquie a dénoncé, à maintes reprises, la volonté de la Russie de faire de la mer Noire un « lac russe ». Récemment en 2018, les tentatives russes de contrôle de la mer d’Azov ont réactivé ces tensions[3].

A cet égard, en dépit d’un rapprochement russo-turc observable à partir de la fin 2015, on note qu’en septembre 2016, le chef d’état-major des armées russes, le général Valeri Guerassimov, indiqua que la flotte russe de la mer Noire était désormais plus puissante que les forces navales turques. La flotte russe de la mer Noire était désormais, selon lui, en mesure de frapper les détroits du Bosphore. Il se félicita des nouvelles acquisitions de la flotte russe de la mer Noire, notamment de sous-marins capables de lancer des missiles de croisières Kalibr ; de nouveaux avions et du système de missiles de défense côtière Bastion, dont le rayon d’action est de 350 km, donc jusqu’au Bosphore, désormais déployé en Crimée[4].

Face à ces incertitudes stratégiques, la Turquie dispose d’un atout de poids : celui du contrôle des détroits du Bosphore et des Dardanelles en vertu de la Convention de Montreux de 1936. De ce fait, elle se trouve en mesure d’exercer un levier sur la puissance russe. Depuis l’intervention militaire de la Russie dans le conflit syrien en septembre 2015,  la Russie a utilisé le « Syria Express », cette voie d’acheminement navale de centaines de milliers de tonnes de matériels de la mer Noire vers le théâtre syrien[5]. Par ailleurs, dans le cadre de son projet d’installation d’une base navale permanente à Tartous en Syrie, la Russie a augmenté le rythme de ses allées-venues entre Sébastopol sur la péninsule de Crimée et la Méditerranée orientale.

Enfin, autre facteur de tension : à la suite de la découverte d’immenses gisements de gaz au large de Chypre, les explorations gazières menées dans sa Zone économique exclusive (ZEE) par la République de Chypre, membre de l’Union européenne depuis 2004, ont déclenché des tensions avec Ankara, qui réclame leur suspension dans l’attente d’une solution à la division de l’île[6]. En février 2018, après des mises en garde de la Turquie à l’encontre de sociétés étrangères de forage, la marine turque a bloqué un navire affrété par la société publique italienne ENI au large des côtes chypriotes.

 

2. La mise en œuvre d’une nouvelle stratégie navale

Au vu de ces multiples défis, le chercheur Vincent Themelin a qualifié le rôle de la marine turque d’« essentiel dans l’affirmation de l’indépendance du pays et dans sa volonté d’hégémonisme régional »[7].

En témoigne en février-mars 2019, l’exercice national « Mavi Vatan » (« Patrie bleue ») en mer Egée, mer Noire et Méditerranée, soit le plus grand exercice naval (103 navires, des hélicoptères et des drones) jamais organisé en Turquie[8].  En février 2019, la Turquie, membre de l’Alliance atlantique depuis 1952, a également participé à l’entraînement opérationnel multinational de lutte anti-sous-marine et de lutte antisurface OTAN « Dynamic Manta 2019 » au large des côtes siciliennes, ce qui permet à ses forces navales ainsi qu’aux autres Marines alliées « de maintenir leur niveau de qualification opérationnelle, l’interopérabilité entre alliés et d’affirmer leur savoir-faire dans ce domaine »[9].

Face à l’évolution du contexte géostratégique en mer Noire, les forces navales turques vont ajouter une neuvième base navale aux huit bases déjà existantes en Turquie. Celle-ci est en voie de construction à Çamburnu à 40 km de Trabzon à 200 kilomètres de la frontière avec la Géorgie. Elle assurera des fonctions logistiques. 400 personnels militaires et 200 civils y seront stationnés[10]. En Méditerranée orientale, la Turquie est également déterminée à renforcer sa présence navale à Chypre. La République de Chypre abrite toujours deux bases militaires souveraines (Sovereign Base Areas) de la Couronne britannique. Le gouvernement chypriote a accepté en 2015 de laisser la Russie utiliser ses ports de Limassol et Larnaca. En 2019, il ressort également que la marine française pourrait bientôt utiliser de manière permanente le port de Mari sur la côte sud de l’île[11]. Au vu de ses développements, le gouvernement turc poursuivrait le projet d’installer une base navale permanente à Famagouste en République turque de Chypre-Nord (RTCN)[12].

Au plan capacitaire, la marine turque, onzième marine au monde en tonnage, a consenti des efforts considérables. Le nouveau porte-avions Anadolu devrait offrir aux forces navales des capacités supplémentaires aux plans régional et global. Les médias turcs et certains spécialistes ont annoncé un lancement en 2019[13] ou en 2021[14]. Des incertitudes persistent attendu que les Etats-Unis pourraient être réticents à livrer des avions F-35B Joint Strike Fighter en raison d’un différend avec la Turquie sur la livraison du système russe de défense antiaérienne et antimissile S-400[15].

Déjà dotée d’une flotte sous-marine, de frégates, de patrouilleurs, de bâtiments de guerre des mines et d’une cinquantaine d’aéronefs, le pays s’est engagé dans de nombreux programmes de modernisation de ses équipements, dans la construction de nouveaux bâtiments et dans le renforcement de ses capacités sous-marines et de projection[16]. Les programmes de modernisation concernent notamment une partie des sous-marins à propulsion conventionnelle assemblés sur le sol turc avec l’aide allemande et, en ce qui concerne la flotte de surface, des frégates et des bâtiments de guerre des mines américains, français et allemands, qui avaient été transférés à la Turquie au cours des dernières décennies[17].

A noter que des avancées considérables axées sur le développement d’une base industrielle et technologique (BITD) nationale ont été accomplies par la Turquie depuis plus de trente ans déjà[18]. Dans le domaine naval, la Turquie a lancé le programme MILGEN pour la construction de corvettes et de frégates[19]. En poursuivant ses efforts pour développer ses capacités nationales, elle pourrait même, dans un avenir proche, devenir une puissance concurrente de plusieurs de ses Alliés (entre autres, de la France) notamment dans certains secteurs de l’industrie navale (bâtiments patrouilleurs, ravitailleurs et démineurs)[20]. Une telle perspective soulève de nombreuses interrogations sur un marché déjà ultra-compétitif alors que les pays occidentaux voient avec inquiétude leur Allié turc se tourner vers de nouveaux partenaires stratégiques dans le domaine de la coopération de défense. La Turquie cherche en effet, depuis plusieurs années, à nouer des partenariats avec des pays non-OTAN tels que la Russie, la Chine, le Pakistan, la Corée du Sud (et même, jusqu’en 2011, la Syrie)[21].

*****

L’ensemble de ces efforts considérables d’adaptation consentis par la Turquie face à un nouvel environnement géostratégique contraignant et hostile ne doit pas occulter le fait qu’à la suite de la tentative de coup d’Etat du 15 juillet 2016, les forces navales turques ont été particulièrement touchées par la vague de purges qui s’est abattue sur l’ensemble des forces armées. Trois ans après ce traumatisme, la marine turque demeure profondément meurtrie et structurellement amoindrie, en dépit des efforts du pouvoir pour remplacer, autant que faire se peut, les effectifs manquants et réparer les dégâts moraux.

 

[1] Voir à cet égard l’ouvrage de référence d’Ahmet DAVUTOĞLU intitulé Strategic Depth (Stratejik Derinlik), 2001.

[2] Bezen Balamir COSKUN: “Neighbourhood Narratives From “Zero Problems With Neighbours” to “Precious Loneliness”: Turkey’s Resecuritized Middle East Policy After the Arab Spring”, Regional Insecurity After the Arab Uprisings, New Security Challenges, Springer, 2015, pp. 187-203. [https://link.springer.com/book/10.1057/9781137503978]

[3] Ana POUVREAU : « Les implications géostratégiques de l’incident naval en mer d’Azov entre la Russie et l’Ukraine », FMES, 17 décembre 2018. [http://fmes-france.org/les-implications-geostrategiques-de-lincident-naval-en-mer-dazov-entre-la-russie-et-lukraine/]

[4] « General Staff: Russia -Turkey balance of force in Black Sea has changed over years », Agence TASS, 14 septembre 2016 (www.tass.com/defense).

[5] Ana POUVREAU : « Le bilan stratégique de l’engagement russe en Syrie à l’heure du retrait américain », FMES, 15 janvier 2019. [http://fmes-france.org/le-bilan-strategique-de-lengagement-russe-en-syrie-a-lheure-du-retrait-americain/]

[6] La production chypriote de gaz naturel devait être acheminée vers l’Egypte. Le gaz - sous forme de gaz naturel liquéfié - devait ensuite être réexporté vers l’Europe.

[7] Vincent THEMELIN : « Sultans of Swing ? Quand la marine turque veut tendre vers la puissance régionale”, Centre d’études stratégiques de la Marine (CESM), 2017, p.6. [http://cesm.marine.defense.gouv.fr/index.php/18-accueil/81-marine-turque]

[8] « Avec Mavi Vatan, la Turquie veut incarner une puissance maritime incontournable », FMES, 4 mars 2019.

[http://fmes-france.org/avec-mavi-vatan-la-turquie-veut-incarner-une-puissance-maritime-incontournable/]

[9] Cem Devrim YAYLALI: "Dynamic Manta 2019 Has Started”, Turkishnavy.net, 26 février 2019. [https://turkishnavy.net/2019/02/26/dynamic-manta-2019-has-started/]

[10] "Researcher on Turkey Creating Black Sea Naval Base: Logical Policy Continuation”, Sputnik News, 14 décembre 2018.

[https://sputniknews.com/analysis/201812141070673155-experts-turkey-build-naval-base-black-sea/]

[11] Elias HAZOU: “Government tightlipped on naval base use by France”, Cyprus Mail, 1er février 2019.[ https://cyprus-mail.com/2019/02/01/government-tightlipped-on-naval-base-use-by-france/]

[12] Metin GURCAN : “Why Turkey wants a permanent naval base in Northern Cyprus”, Al-Monitor, 12 septembre 2018. [https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2018/09/turkey-why-ankara-wants-permanent-naval-base-in-cyprus.html#ixzz5kboIo0gS]

[13] “Turkey's indigenously-built warship to be ready in 2019”, Hürriyet Daily News, 24 mars 2018.[http://www.hurriyetdailynews.com/turkeys-indigenously-built-warship-to-be-ready-in-2019-129239]

[14] Cem Devrim YAYLALI, “The First Block Of TCG Anadolu Is Laid”, Turkishnavy.net, 11 février 2018 [https://turkishnavy.net/2018/02/11/the-first-block-of-tcg-anadolu-is-laid/#comments]

[15] Robert FARLEY: “Will Turkey Really Get an Aircraft Carrier Armed with F-35s?”, The National Interest, 21 février 2019. [https://nationalinterest.org/blog/buzz/will-turkey-really-get-aircraft-carrier-armed-f-35s-45172]

[16] Vincent THEMELIN, op.cit. pp. 12-13

[17] Bernard PRÉZELIN : Flottes de combat 2016, Editions maritimes et d’outre-mer, 2016.

[18] Sophie LEFEEZ : « L’industrie de défense turque : un modèle de développement basé sur une volonté d’autonomie stratégique », Policy Paper, IRIS, avril 2017.

[19] “Turkey starts to make first ‘indigenous’ frigate”, Hürriyet Daily News, 19 janvier 2017.

[http://www.hurriyetdailynews.com/turkey-starts-to-make-first-indigenous-frigate-108743]

[20] Sophie LEFEEZ, Ibid. pp. 8-11

[21] Ana POUVREAU : « Vision stratégique et politique d’armement de la Turquie », Revue Défense Nationale, N°813, octobre 2018. [http://www.defnat.com]

 

Elections municipales en Turquie : un revers pour Erdogan

Le président turc Tayyip Erdogan glissant son bulletin de vote dans l’urne lors des élections municipales à Istanbul, le 31 mars 2019.  

Dimanche 31 mars se sont tenues les élections locales en Turquie. Dans un pays polarisé entre les différents partis, ces élections s’inscrivent dans un contexte anxiogène depuis le putsch manqué de juillet 2016.

A l’issue des élections, les résultats provisoires estiment à 52% les suffrages exprimés en faveur de la coalition regroupant le Parti pour la Justice et le Développement du président Recep Tayyip Erdogan et Parti d’action nationaliste MHP. S’il reste la principale force du pays, l’AKP connait tout de même un revers inédit depuis 2002 et son accession au pouvoir. En effet, les principales villes du pays ont basculé hors du giron de l’AKP. Parmi elles, les capitales politique et économique, Ankara et Istanbul. Pour la première fois depuis 1994, le Parti républicain du peuple, le CHP, principal parti d’opposition d’obédience kémaliste, a remporté les deux villes les plus importantes du pays. La ville d’Istanbul, qui compte 16 millions d’habitants et 10 millions d’électeurs et dont le président actuel a été le maire, a été perdue par l’AKP par 30 000 voix d’écart. La victoire du CHP a été notamment permise par l’électorat kurde, qui représente 12% de la population de la ville. Le parti pro-kurde HDP, qui recueille habituellement ses votes, a décidé de ne pas présenter de candidats dans l’ouest et le sud du pays et a exhorté les Kurdes à voter en faveur du candidat kémaliste du CHP. Cependant, le HDP a pour sa part perdu cinq villes dans le sud-est de la Turquie, dans des villes pourtant à majorité kurde.

Concernant Istanbul, l’AKP conteste le résultat. Bayram Senocak, président du bureau d’Istanbul du parti, a indiqué avoir déposé toutes les objections auprès des Conseils électoraux dans 39 districts. Le parti dénonce en effet de « nombreuses fraudes flagrantes ». De fait, le Conseil électoral saisi aura jusqu’au 13 avril pour étudier les recours et annoncer les résultats définitifs du scrutin.

Si l’attention est focalisée sur Ankara et Istanbul, les votes de dimanche 31 mars ont permis la bascule de plusieurs autres villes importantes, à l’instar d’Antalya et ont donné lieu à l’élection à Tunceli, dans l’est du pays, du premier maire communiste du pays.

Du côté de la presse, le quotidien Sabah, proche du pouvoir turc, félicite la majorité obtenue par la coalition AKP-MHP. A contrario, Al-Monitor félicite l’opposition qui « reprend vie » tandis que le journal kémaliste Cumhuriyet titre : « le pouvoir ébranlé ».

Le président Erdogan, à travers son parti, sort affaibli de ces élections qui illustrent le plus gros revers électoral subi par l’AKP depuis presque deux décennies. Cette défaite est d’autant plus significative que Recep Tayyip Erdogan avait fait campagne comme s’il s’agissait d’élections présidentielles. Malgré la mainmise du pays par le Président depuis des décennies et la multiplication de ses sorties nationalistes et agressives, l’opposition a connu un succès et a prouvé qu’il était possible de battre le parti du Président.

Les résultats du vote interviennent alors que l’économie est fragilisée dans le pays. A Ankara, les prix des denrées alimentaires ont connu une augmentation de 20% depuis janvier 2018 et le chômage a augmenté, provoquant la colère du peuple.

En dépit des critiques émises envers la Turquie concernant la liberté de la presse, la garantie des droits de l’homme et le développement démocratique, ces élections ont prouvé que l’accès aux élections libres est un principe fondamental dont les Turcs continuent de bénéficier. Reste à savoir quel sera l’impact de la perte significative par l’AKP de ces villes importantes du pays et quelle sera la réaction du Conseil électoral concernant la ville d’Istanbul.

Dossier syrien : ERDOGAN tance BOLTON

Le porte-parole du gouvernement turc, Ibrahim KALIN s’entretenant avec John BOLTON, le conseiller à la Sécurité américain le 8 janvier 2019 à Ankara.
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Alors qu’il devait s’entretenir avec le président turc Recep Tayyip ERDOGAN mardi 8 janvier 2019, le conseiller américain à la Sécurité John BOLTON a quitté Ankara sans pouvoir le rencontrer.

Au début du mois de janvier, John BOLTON s’est rendu successivement en Israël et en Turquie pour discuter des conditions de retrait des Etats-Unis en Syrie. Le président américain Donald TRUMP a annoncé le 19 décembre dernier cette décision, qui bien que conforme à ses arguments de campagne, a fait l’effet d’une bombe.  Provoquant le départ de Jim MATTIS, Secrétaire d’Etat à la Défense souvent présenté comme un pôle de stabilité de l’administration TRUMP, ce retrait  pose trois questions  : comment garantir la lutte contre l’Etat islamique sans Washington ?, comment gérer l’avenir des combattants kurdes ? et quel sera l’impact du vide créé par le retrait américain du Proche-Orient ? en tout état de cause, cette décision est une bonne nouvelle pour Ankara et pour Moscou qui pourraient profiter du retrait américain pour avancer leurs pions.

Etats-Unis et Turquie divergent sur la question kurde. Alliés de Washington dans la lutte contre l’Etat islamique, les Unités de protection du peuple (Yekîneyên Parastina Gel – YPG) sont considérées comme des terroristes par Ankara.

En visite diplomatique en Israël et Ankara, John BOLTON a tenté de rectifier le tir et de rassurer sur les conditions de retrait des troupes américaines en conditionnant leur départ à des garanties de sécurité pour leurs alliés kurdes.

Rassurants pour le président israélien Benjamin NETANYAHU, ces propos ont sans surprise suscité la colère du président ERDOGAN qu’il considère « inacceptables et impossibles à digérer ». Lors d’une réunion du groupe parlementaire de son parti l’AKP (Parti de la justice et du développement) Recep Tayyip ERDOGAN s’est exprimé à propos du PKK et PYD (le Parti des travailleurs du Kurdistan et le Parti de l’union démocratique, son équivalent syrien) : « La prétendue lutte du PKK / PYD contre l’Etat Islamique n’est rien de plus qu’un mensonge (…).». Il continue : « La Turquie cible ces deux organisations en même temps, non à cause de son animosité ethnique ou religieuse, mais à cause de sa politique antiterroriste ».  En se félicitant du rôle de la Turquie « seul pays à avoir véritablement combattu et obtenu des succès contre les organisations en Syrie », le président turc souligne que « Les Etats-Unis commettent une très grave erreur s’ils considèrent que ces terroristes sont identiques à nos frères et sœurs kurdes ». Annulant la rencontre prévue avec John BOLTON, le président ERDOGAN a laissé sa place à Ibrahim KALIN, conseiller spécial du président et porte-parole du gouvernement. Ce dernier a démenti l’engagement du président turc à garantir la sécurité des milices kurdes, énoncé par le secrétaire d’Etat américain, Mike POMPEO.

Ainsi, accompagné par le général Joseph DUNFORD, chef d’état-major américain et de James JEFFREY, Représentant spécial de Washington pour l’engagement en faveur de la Syrie, John BOLTON a rencontré des officiels turcs de rang moins élevé qu’annoncé et n’a pas donné la conférence de presse programmée.

La situation en Syrie et la lutte contre l’Etat islamique cristallise des enjeux cruciaux. Le retrait américain aura des conséquences sur la probable résurgence de l’Etat islamique, l’avenir de l’entité kurde face à la Turquie et laisse la place à la Russie pour occuper le rôle d’acteur incontournable dans la région.

Méditerranée orientale : entre initiatives chypriotes et mises en garde turques

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Lundi 26 novembre, le gouvernement chypriote, par la voix de son ministre de l’Energie Georgios LAKKOTRYPIS, a annoncé que les multinationales Total et Eni avaient répondu à un appel d’offres concernant les réserves offshores de pétrole et de gaz situées au large de l’île de Chypre. Les géants français et italien pourront explorer le bloc 7, situé dans la zone économique exclusive déclarée par la République de Chypre. Nicosie espère devenir à terme un acteur énergétique majeur dans la région.

La Turquie s’oppose depuis des années à l’exploration de ces gisements gaziers récemment découverts et en réclame la suspension. Ankara, dont les troupes sont présentes dans le nord de l’île, sur le territoire de la République turque de Chypre du Nord, non reconnue par la communauté internationale, prône au préalable une solution politique pour l’île.

En réaction à l’annonce chypriote, mardi 27 novembre, devant des représentants du parti présidentiel AKP, Recep TAYYIP ERDOGAN a mis en garde Chypre et ses soutiens, déclarant que la Turquie « ne laissera pas agir ceux qui veulent établir une hégémonie économique et politique en Méditerranée ». Le discours du chef de l’Etat turc n’a pas épargné l’Union européenne et en particulier la Grèce : « le comportement irresponsable de la Grèce et de l’administration chypriote-grecque, qui reçoivent le soutien de certains pays européens, sont devenus source de menace et de danger, à commencer pour elles-mêmes ».

Dans la journée, le ministère des Affaires étrangères grec a répondu à ces « déclarations provocantes ». Dans un communiqué, Athènes déclare que « les provocations turques nuisent à la stabilité de la région à un moment crucial et démontrent les faibles arguments juridiques de la Turquie ». Le pays assure continuer « en collaboration avec ses alliés et partenaires, à défendre le droit international et ses propres droits inaliénables ». Enfin, le ministère des Affaires étrangères grec souligne que les autres pays de la région, « malgré leur différence (…), reconnaissent que l’énergie doit être un pont favorisant le dialogue et la coopération ».

Ces derniers mois, le président ERDOGAN ne cesse de multiplier les déclarations  concernant les gisements d’hydrocarbures en Méditerranée orientale, dont il revendique une partie au profit de la Turquie et de la communauté turque chypriote, s’appuyant sur son interprétation de la délimitation des zones maritimes. L’Union européenne ne s’est plus prononcée sur ce sujet depuis le Conseil européen du 22 mars 2018, où elle demandait « d’urgence à la Turquie de respecter les droits souverains de Chypre d’explorer et d’exploiter ses ressources naturelles, conformément au droit de l’UE et au droit international ».

La conclusion d’un accord en novembre 2018 entre la Grèce, l’Italie, Chypre et Israël sur la pose future du plus long et plus profond au monde gazoduc, permettant à Chypre et Israël d’exporter leur gaz, pourrait envenimer davantage les relations d’Ankara avec ses voisins.