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L’avenir turc incertain de l’ancien porte-avions Foch

Notre directeur académique décrypte la cession de l’ancien porte-avions Foch par le Brésil à la Turquie pour ferraillage, dans un contexte de risque de manipulation de l’information par les autorités turques.

Vendu à la Turquie pour y être démantelé, l’ex porte-avions Foch pourrait finalement continuer
de naviguer. Un ancien amiral turc propose d’utiliser le navire pour former des marins.

Promis à la démolition sur la côte turque, plus précisément dans les environs d’Izmir, après que la marine brésilienne l’a vendu pour 1,5 million d’euros à la société Sök Denizcilik (nos éditions du lundi 22 mars 2021), le Sao Paulo (ex-porte-avions Foch) pourrait jouer les prolongations. Cet hypothétique changement de programme est né des déclarations de l’amiral turc Mustafa Cihat Yayci. Dans une double interview accordée les 24 et 26 mars derniers à la chaîne de télévision en ligne VeryansinTV, l’ancien chef d’état-major de la marine turque a en effet proposé de renoncer au démantèlement du Sao Paulo et de l’utiliser au profit des forces navales, notamment pour la formation des équipages de futurs porte-avions turcs (1).

Pas d’avion adapté


Directeur académique de la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques, Pierre Razoux, spécialiste du Moyen Orient, n’accorde que peu de crédit aux déclarations de l’ancien officier général turc […]

(1) Les ambassades du Brésil et de Turquie à Paris ont été sollicitées mercredi 7 avril à ce sujet, mais n’ont pas été en mesure de commenter ces déclarations dans les délais.

Les Européens posent leurs conditions pour renouer avec la Turquie

Retrouvez l’article écrit par Gabriel Grésillon et Yves Bourdillon pour les Echos du 06 avril 2021, dans lequel le Directeur académique de la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques, Pierre Razoux nous livre son analyse sur le jeu de la Turquie et le positionnement de son partenaire américain.

« Erdogan a compris que Washington ne lui fera plus aucun cadeau »

La rencontre entre les dirigeants de l’UE et le président turc, mardi, s’annonce délicate, selon l’historien Pierre Razoux. Le numéro un turc calme néanmoins le jeu, car il sent bien que son partenaire clé, les Etats-Unis, sera désormais moins indulgent.

Qu’attendre de la tournée des dirigeants européens en Turquie ?

Pas grand-chose, car la question est « qu’est-ce que l’Union européenne peut proposer ou imposer ? » plus que « qu’est-ce que le président turc peut offrir ? » […]

Erdogan a compris qu’il ne pourrait plus bénéficier de la complaisance de la Maison-Blanche, qu’il va devoir négocier et transiger avec une administration américaine qui ne lui fera plus aucun cadeau, à l’inverse de l’administration Trump.

[…]

Et, précisément, le régime turc actuel est un peu dans les deux camps à la fois, une démocrature, c’est-à-dire une démocratie avec des aspects fortement autoritaires.

Et que va faire Erdogan ?

Avec les tensions actuelles, les masques tombent. La Chine avance ses pions partout, y compris en Méditerranée orientale. Erdogan doit faire des choix […]

Erdogan donne des gages à Washington, via notamment la reprise des discussions avec la Grèce sur la mer Egée. Les tensions sont retombées avec Athènes et Paris et l’apaisement prévaut aussi en Libye avec la constitution d’un gouvernement de réconciliation nationale.

[…]

Son jeu peut-il diviser les Européens ?

Erdogan peut se permettre de tenir la dragée haute aux Européens, en raison du rapport de force que lui donne le fait qu’il héberge les migrants du Moyen-Orient, mais seulement dans une certaine mesure puisqu’il a aussi besoin de leurs capitaux pour financer le déficit de sa balance des paiements courants.

[…]

La Turquie en recherche de partenariats : nouveaux axes stratégiques en Méditerranée orientale – Arnaud Peyronnet

Membre associé FMES de l’Observatoire stratégique de la Méditerranée et du Moyen-Orient (OS2MO)

La Turquie s’attelle énergiquement à se rapprocher de l’Ukraine et du Royaume-Uni pour contrer l’influence de la Russie dans ses approches, ce qui suscite l’intérêt des plus atlantistes des pays européens. Dans cette démarche, l’industrie de défense turque est devenue un formidable atout international, notamment grâce à ses succès opérationnels engrangés en Syrie, en Libye et dans le Caucase. Ces nouvelles alliances en gestation et la visibilité accrue de l’opposition géopolitique russo-turque pourraient permettre à Ankara de se rapprocher de Washington et d’isoler un peu plus les pays européens ayant pris fait et cause pour la Grèce dans ses contentieux avec la Turquie en Méditerranée. Athènes se rapproche de son côté d’Israël et des Émirats arabes unis. De nouvelles failles apparaissent ainsi dans la tectonique des plaques géopolitiques de la Méditerranée orientale et opposent trois types d’acteurs : la Russie, un axe opportuniste turco-atlantiste et un axe profondément antiturc.

La Méditerranée orientale, aux prises avec un affrontement géopolitique croissant entre la Turquie et la Grèce mais également entre la Turquie et la Russie, est le théâtre de nouveaux accords stratégiques qui ouvrent la porte à de nouveaux acteurs. La Turquie, qui cherche à contrebalancer la Russie sur son flanc nord, s’est ainsi rapprochée de l’Ukraine, suscitant mécaniquement la faveur des plus atlantistes des pays européens, notamment du Royaume-Uni, qui ne jurent que par la menace russe. Pour Ankara, cet accord avec Kiev, et plus tard éventuellement avec la Grande-Bretagne, pourrait lui permettre de trouver tant des ressources que des débouchés pour son industrie de défense, notamment pour sa force de frappe de drones qui s’avère être l’une des clés de la projection de puissance turque en même temps qu’un formidable intégrateur industriel avec des partenaires étrangers.

À l’opposé, la Grèce et Chypre ont approfondi leur association avec un axe antiturc et pro-américain. Ces deux pays ont ainsi signé des partenariats majeurs avec les Émirats arabes unis (EAU) et Israël, sans doute aussi dans l’intention de s’attirer les bonnes grâces des États-Unis, profitant d’un contexte de tensions turco-américaines palpables, freinant par là même toute velléité d’Ankara de se rapprocher de la nouvelle administration Biden. Pour la Grèce, les accords récemment signés lui permettent d’arrimer les EAU, et dans une moindre mesure Israël, à la défense du territoire grec, mis au défi par les prétentions turques en mer Égée et en Méditerranée au cours des dernières années.

Une coopération turco-ukrainienne en plein développement

La Turquie fait l’objet d’un isolement croissant, tant vis-à-vis de l’UE que des États-Unis, alors qu’Ankara est entré dans une lutte d’influence régionale avec la Russie, tant en Syrie qu’en Libye et dans le Caucase. Dès lors, elle semble avoir résolument pris la décision de se rapprocher de l’Ukraine, ce qui lui permet de contrer la Russie, cette fois en mer Noire, dans une zone que Moscou considère comme sienne. En février 2020, les premiers rapprochements ont été effectués entre les deux gouvernements et en août suivant, c’est un protocole de coopération entre le ministère ukrainien des Industries stratégiques et l’agence nationale turque de l’industrie de défense qui a été conclu, puis signé par le président ukrainien, le 16 octobre 2020, lors d’une visite officielle en Turquie. Ce protocole de coopération prévoirait des échanges de matériels et de savoir-faire technologique[1] entre les deux pays. L’Ukraine a également accepté des transferts de savoir-faire en matière de technologie spatiale à la société turque Roketsan[2]. Cet accord a d’ailleurs été annoncé par le chef de l’agence spatiale turque le 4 décembre 2020, précisant que cette coopération concernait le développement commun de nouvelles technologies, la fabrication de satellites et de lanceurs spatiaux[3].

Ankara envisagerait également l’achat en Ukraine d’avions de transport de type AN-178 et souhaiterait développer avec Kiev des programmes communs pour des drones à longue portée et des missiles de croisière. En échange, la Turquie aurait vendu à l’Ukraine des missiles antinavires de type Atmaca, mais aussi des systèmes de communication et de surveillance fabriqués par la société Aselsan. Sur le plan naval, la Turquie va vendre à l’Ukraine 4 corvettes de type Ada(contrat d’une valeur de 1 milliard de dollars), tout comme des drones Bayraktar selon un accord bilatéral conclu le 15 décembre 2020 par le ministre ukrainien de la Défense et l’agence nationale turque de l’armement[4].

Ce rapprochement a également un volet économique, encore plus important en période de crise[5], les dirigeants des deux pays souhaitant faire passer leurs échanges commerciaux d’un volume de 5 milliards de dollars en 2019 à 20 milliards dans les prochaines années. La Turquie reste en outre un lieu hautement touristique pour les ressortissants ukrainiens (1,5 million de touristes en 2019). Les négociations pour la conclusion d’un accord de libre-échange, débutées en 2012, devraient également être accélérées.

Sur le plan politique, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a accueilli le président turc à Kiev en février 2020, avant de se rendre lui-même en Turquie en août, puis en octobre 2020. De fait, la Turquie soutient l’armée ukrainienne dans son différend avec la Russie pour le Dombass et la Crimée, s’imposant dès lors comme un partenaire très important pour l’Ukraine. Lors d’un déplacement en Turquie le 2 décembre 2020, le ministre des Affaires étrangères ukrainien a déclaré que « son pays attendait qu’Ankara ait un rôle majeur dans le règlement du conflit de Crimée[6] ». Cette situation va dans le sens de l’OTAN qui souhaite accroître sa présence en mer Noire. Elle permet également à Ankara d’exercer une certaine pression sur Moscou, en riposte aux agissements antiturcs de la Russie tant en Syrie qu’en Libye ou dans le Caucase.

Les drones turcs comme outil d’intégration régionale

Le partenariat turco-ukrainien montre toute son importance dans le domaine des drones. En effet, dès 2018, un premier accord avait été signé par l’Ukraine pour l’achat de 12 drones turcs de type Bayraktar TB2[7]et d’environ 200 munitions associées (contrat de 69 millions de dollars). En octobre 2020, le directeur de la société publique ukrainienne de commerce d’armes Ukrspecexporta annoncé avoir l’intention de commander en 2021 un nouveau lot de 12 drones Bayraktar TB2, puis potentiellement de produire sous licence en Ukraine 36 unités supplémentaires[8].

La filière drones serait ainsi un axe d’effort majeur de la coopération des deux pays, Ankara estimant que les projets communs entre le fabricant de drones turcs Bayraktar Baykar Makina et la société ukrainienne Ukrspecexport étaient de nature à résoudre certains problèmes de l’industrie de défense turque pour la production de moteurs[9]. La Turquie avait déjà importé d’Ukraine une douzaine de moteurs Ivchenko-Progress AI-450C pour le futur drone de type Akinci[10],confirmant qu’Ankara avait besoin de Kiev pour mener à bien ses futurs programmes de drones. Ce nouveau type de drone armé, de forte endurance (24 heures pour 600 à 800 km de rayon d’action) et capable d’opérer à haute altitude (plus de 12 000 mètres) a en effet pour but de pallier la non-participation turque au programme F-35, voire de proposer des solutions alternatives pour les clients des industries de défense turques. Si les drones turcs utilisés massivement en Syrie, en Irak et dans le Caucase ont démontré toute leur efficacité en appui des opérations au sol, le partenariat avec les motoristes ukrainiens demeure à ce stade essentiel pour la Turquie. En effet, et faute d’autres alternatives industrielles en matière de production de moteurs, cette alliance avec des sociétés aéronautiques ukrainiennes est vitale pour Ankara afin de pérenniser son ambitieux programme de drones.

Une collaboration turco-ukrainienne qui permet à la Turquie de se rapprocher de l’Occident

Ankara pourrait, via l’Ukraine, bénéficier de débouchés intéressants pour son industrie d’armement désormais sous l’effet de sanctions. Comme l’Ukraine attend un soutien américain plus conséquent avec la nouvelle administration américaine, la Turquie espère obtenir les mêmes avantages en soutenant opportunément Kiev face à la Russie, de manière à s’attirer les bonnes grâces du président Joe Biden pour la levée de sanctions très problématiques pour les forces armées turques. En effet, les États-Unis ont décidé en 2019 d’exclure la Turquie du programme F-35 en raison d’achats de systèmes russes de défense aérienne de type S-400 (faisant passer Ankara sous le coup de la loi CAATSA[11]). Or, le 14 décembre 2020, le chef de la diplomatie américaine a décidé de mettre en place des sanctions contre l’agence chargée de l’acquisition d’armements pour les forces armées turques, Washington s’interdisant désormais d’attribuer toute licence d’exportation à destination des industriels de défense turcs, position rapidement suivie par le Canada (fournisseur de composants pour les drones). Ces sanctions exposent particulièrement la force aérienne turque, vieillissante et essentiellement composée d’appareils d’origine américaine (F-16 et F-4 pour les chasseurs, Bell UH-1 et Sikorski S-70 pour les hélicoptères) dont la maintenance risque dès lors de s’avérer compliquée. La marine turque, constituée pour une bonne part d’anciens navires américains (dont 8 frégates de classe Oliver Hazard Perry) eux-mêmes dotés d’armements américains, pourrait être pénalisée par ces sanctions. Certaines composantes terrestres (artillerie et blindés surtout) risquent aussi d’être à terme impactées sachant que celles-ci font déjà face aux restrictions imposées par certains pays européens dont l’Allemagne[12].

Via ce rapprochement turco-ukrainien, la Turquie pourrait en outre chercher à s’attirer les bonnes grâces des pays européens du flanc est de l’OTAN qui perçoivent la menace russe comme bien plus conséquente que l’activisme turc en Méditerranée[13]. La Turquie pourrait y trouver des opportunités de rapprochement avec le Royaume-Uni, très impliqué avec Kiev. Les ministres de la Défense britannique et ukrainien ont en effet signé, en octobre 2020, une lettre d’intention portant sur la livraison de matériels militaires britanniques à l’Ukraine, la production commune de certains équipements et la construction d’emprises pour la marine ukrainienne, l’ensemble pour un montant estimé à 1,6 milliard de dollars[14]. Huit patrouilleurs lance-missiles pourraient ainsi être développés conjointement, dont 6 construits en Ukraine. En octobre 2020, les deux pays avaient déjà signé un accord de coopération politico-économique réaffirmant leur volonté de « travailler ensemble pour contrer l’influence malveillante de la Russie » en Europe de l’Est[15].

Le Royaume-Uni, dans une stratégie post-Brexit, vise en effet à accélérer la conclusion d’accords commerciaux et industriels avec les pays non- membres de l’UE. Après l’Ukraine, la Turquie pourrait être un objectif majeur de Londres. Les deux pays ont d’ailleurs annoncé, fin décembre 2020, la signature d’un accord douanier avec l’espoir de conclure à terme un accord bilatéral global de libre-échange. Le président Recep Tayyip Erdogan a qualifié cet accord « de plus important depuis l’accord pour l’union douanière avec l’UE » signé en 1995[16]. La Turquie chercherait à développer ses liens avec le Royaume-Uni, notamment dans le domaine des drones, avec de potentielles exportations vers les îles britanniques. De plus, la Turquie aurait sollicité le Royaume-Uni pour l’acquisition d’un porte-aéronefs d’occasion et pour un appui technique à la construction d’unités modernes de ce type[17]. Enfin, le Royaume-Uni a pour avantage, vu d’Ankara, d’être sorti de l’UE et d’être surtout l’une des puissantes « garantes[18] » de l’ordre constitutionnel à Chypre. Londres, de par sa présence et son influence sur l’île de Chypre[19], pourrait ainsi représenter un contrepoids politique majeur à l’UE et à Athènes sur la question chypriote. La Turquie y gagnerait au mieux un allié, au pire un partisan du statu quo, qui pourrait favoriser le narratif turc et marginaliser de fait l’influence européenne sur l’île. Le rapprochement turco-britannique actuel est donc sans doute aussi lié, pour Ankara, à la question chypriote et aux tensions avec l’UE.

Rapprochement géopolitique entre la Grèce et les EAU

De son côté, la Grèce n’est pas restée inactive[20]. Partageant une opposition commune à la politique néo-ottomane de la Turquie, même si c’est pour des raisons différentes[21], Athènes et Abu Dhabi ont multiplié ces derniers mois les signes de rapprochement. Dans le courant de l’été 2020, au plus fort de la crise maritime opposant Athènes à Ankara, les EAU ont déployé quatre chasseurs F-16 sur la base de La Sude, en Crète, au prétexte d’exercices conjoints avec l’armée de l’air hellénique. Les forces aériennes émiriennes s’étaient déjà entraînées en Grèce les années passées, lors d’exercices multinationaux de type Inochios qui associaient également Israël. Cette fois-ci, ce déploiement s’est fait sur un plan strictement bilatéral, dans un signal clair de soutien d’Abu Dhabi à la Grèce dans son conflit avec la Turquie. Ce rapprochement a été consacré par la signature, en novembre 2020, d’un accord bilatéral renforçant la coopération militaire entre les deux pays, doublé d’un partenariat stratégique s’étendant à la politique étrangère des deux États. Dans une déclaration conjointe publiée à l’issue de cette signature, les dirigeants des deux pays ont condamné « la violation par la Turquie de la souveraineté et des droits souverains de la Grèce et de Chypre, ainsi que son comportement global agressif au Moyen-Orient, en Méditerranée orientale et dans le Caucase du Sud, en violation flagrante du droit international[22] ». De plus, une « clause d’assistance mutuelle en matière de défense » pourrait être « activée en cas de menace pour l’intégrité territoriale de l’un des deux pays »[23], tout comme serait prévu, en cas de nécessité, le stationnement temporaire de troupes dans les deux pays respectifs[24] et l’échange de renseignement[25]. Les deux pays souhaitent d’ailleurs créer en Grèce, sur la base aérienne d’Avlona, un centre de formation et d’entraînement conjoint à la maintenance des appareils de type F-16[26]. Enfin, 10 jours après la conclusion de ce partenariat, les EAU ont participé début décembre 2020, au large d’Alexandrie, à l’exercice naval Médusa-10 avec la Grèce, Chypre, l’Égypte et la France, marquant une fois de plus la consolidation de cette nouvelle alliance en Méditerranée.

Le 12 janvier 2021, c’est au tour de Chypre de signer un accord de coopération militaire avec les EAU[27], Nicosie ayant déjà des engagements de ce type avec l’Égypte et Israël, sans compter ceux avec la Grèce. Cet accord prévoirait des exercices militaires et des programmes de formation, confirmant la volonté d’Abu Dhabi de s’allier en Méditerranée avec les États opposés à la politique néo-ottomane de la Turquie. Ces accords pourraient en outre marquer la volonté des EAU de se projeter régulièrement en Méditerranée aux côtés de leurs alliés.

Volonté grecque d’intégrer l’axe israélo-américain

La Grèce s’est aussi rapprochée d’Israël[28] avec la conclusion, le 4 janvier 2021, d’un accord de 1,68 milliard de dollars sur 20 ans avec la société israélienne Elbit pour la création et l’exploitation d’une école de pilotage sur la base grecque de Kalamata. La société israélienne équipera ainsi 10 avions d’entraînement M-346 d’origine italienne et fournira des simulateurs afin que la formation initiale des pilotes de combat grecs soit similaire à celle des pilotes israéliens. Les deux pays s’étaient déjà grandement rapprochés en 2020 avec l’achat par la Grèce de deux drones israéliens de type Heron dédiés à la surveillance maritime et leur engagement commun dans un projet de construction d’une nouvelle classe de corvettes répondant aux besoins des deux pays[29].

La Grèce multiplie par ailleurs les tentatives de rapprochement avec Washington, profitant de la volonté américaine de contrer l’influence russe dans la région. Le Pentagone a ainsi fait part de son intérêt renouvelé pour plusieurs bases grecques, comme celle de La Sude, déjà employée par la marine américaine, mais qui devrait accueillir de façon permanente un bâtiment de soutien américain[30], et la base aérienne de Larissa qui pourrait accueillir des drones de type MALE[31]. La base aérienne de Stefanovikeo et le port d’Alexandroupoli, proche du détroit des Dardanelles, présenteraient également des intérêts pour Washington[32]. En complément, Athènes fait miroiter à Washington des contrats d’armement, notamment dans les domaines aérien (20 F-35) et naval (4 frégates Multi-Mission Surface Combattant, mise à niveau des 4 frégates de type Meko et 4 hélicoptères MH-60R dédiés à la lutte anti-sous-marine). La Grèce souhaite tout particulièrement disposer du F-35 furtif, à l’instar d’Israël et bientôt peut-être des EAU[33], améliorant ainsi l’interopérabilité avec ses nouveaux alliés du « club F-35 » en s’arrimant fermement à Washington, alors même que la Turquie a été exclue de ce programme.

Le renforcement de la coopération militaire entre les États-Unis et Chypre a été annoncé par Washington au début du mois de juillet 2020, confirmant la levée de l’embargo américain en vigueur sur l’île depuis 1987[34]. Cette coopération viserait surtout la formation et l’entraînement du personnel, avant toute possibilité de livraison d’armements d’origine américaine au gouvernement de Nicosie. Ce soutien américain à un axe Athènes-Nicosie-Jérusalem ne vise pas en soi la Turquie mais a pour but, dans les perceptions américaines, de contrer les influences russe et chinoise dans la région tout en promouvant la stabilité en Méditerranée orientale[35], notamment autour du projet gazier EastMed.

Certains alliés des États-Unis estiment pour leur part que l’ambition démesurée de la Turquie représente le principal facteur crisogène dans la région. Cette thématique ne se dément pas, comme en témoigne encore en mars 2021 la mise en garde turque à la Grèce, à Israël et à l’UE, les exhortant à obtenir son autorisation pour d’éventuels travaux sur le plateau continental revendiqué par Ankara en Méditerranée orientale[36].

* * *

Pour l’instant, la Turquie semble rester en position favorable avec des alliances économiques prometteuses avec l’Ukraine et le Royaume-Uni, alors même qu’Ankara, en grande difficulté économique, tente de renouer des liens tant avec l’UE qu’avec la nouvelle administration américaine. De fait, il est probable que la Turquie cherchera dans les prochains mois à temporiser en Méditerranée et à s’afficher comme un allié « modèle » de l’OTAN, quitte à rebasculer ses efforts vers la Syrie, l’Irak ou le Caucase qui sont revendiqués comme faisant partie de la « Grande Turquie » par des proches du président Erdogan. Pour la Grèce, l’année 2021 sera certainement l’occasion de consolider les alliances nouées en 2020 tout en se rapprochant durablement de Washington.


Émergence de nouveaux axes géopolitiques en Méditerranée orientale

1] L’Ukraine pourrait devenir le principal partenaire de la Turquie dans un certain nombre de technologies telles que les turbopropulseurs, les moteurs, l’avionique, les drones, les missiles, les systèmes radar, les systèmes robotiques et les blindages.

[2] La Turquie aurait formellement réitéré son désir de développer un satellite de renseignement commun avec l’Ukraine.

[3] Defense News, 14 décembre 2020.

[4] Defense News, 21 décembre 2020.

[5] Baisse de 35 % de la livre turque en 2020, 2récession (– 4 %) en 2 ans, 12 % d’inflation (Les Échos, 19 novembre 2020).

[6] Al Monitor, 11 décembre 2020. La Crimée a fait d’ailleurs partie de l’Empire ottoman jusqu’au xviisiècle et conserve donc une importance symbolique dans les perceptions turques. Ankara a ainsi maintenu son soutien à un retour de la Crimée sous la souveraineté de l’Ukraine, l’annexion de celle-ci par la Russie en 2014 ayant été fortement décriée.

[7] Les premiers ayant été mis en service en mars 2019.

[8] Opex360, 11 octobre 2020.

[9] Comme en témoignerait la décision turque d’accorder en février 2020 plus de 40 millions de dollars à l’Ukraine pour soutenir la recherche et le développement dans le domaine des moteurs. L’Ukraine a également vendu un quart des actions du motoriste ukrainien Motor Sich à des entreprises turques (Atalayar, 23 octobre 2020).

[10] La Turquie pensait en mettre en service 6 en 2021, 12 ayant été commandés. L’Ukraine, le Qatar, la Malaisie et l’Azerbaïdjan sont également intéressés par ce programme.

[11] Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act, promulgué en août 2017.

[12] L’Allemagne ne livre plus de pièces de rechange pour les blindés turcs de type Léopard depuis les opérations turques menées en Syrie.

[13] La division de l’OTAN et de l’UE pourrait être dès lors un objectif indirect d’Ankara dans ce dossier.

[14] Naval News, 5 janvier 2021.

[15] AFP, 8 octobre 2020.

[16] Le Figaro, 29 décembre 2020.

[17] Middle East Eye & Daily Sabah, cité par Opex 360, 3 février 2021.

[18] Selon le traité de garantie signé entre le Royaume-Uni, la Turquie et la Grèce le 16 août 1960 à Nicosie et qui officialisait l’indépendance de l’île. Or, Ankara cherche avec constance à imposer une solution à deux États qui validerait le fait accompli turc.

[19] Présence de deux bases militaires souveraines (Akrotiri et Dhekelia), contribution aux forces onusiennes. Plus de 30 000 ressortissants britanniques sont présents sur l’île, dont environ 3 500 fonctionnaires. En outre, les touristes britanniques représentent annuellement environ 40 % des visiteurs sur l’île. La diaspora chypriote au Royaume-Uni est également forte de plusieurs dizaines de milliers de personnes.

[20] Comme en témoigne l’article d’Aris Marghelis « La nouvelle stratégie régionale de la Grèce » publié par la FMES en mars 2021.

[21] Les Émirats arabes unis s’opposent à l’islam politique des Frères musulmans représenté, entre autres, par le gouvernement turc actuel, tandis que la Grèce se concentre sur ses contentieux territoriaux avec la Turquie.

[22] Quotidien grec I Kathimeriní cité par Opex360, 23 novembre 2020.

[23] Ibid.

[24] Al-Monitor, 2 décembre 2020, citant Antonia Dimou, directeur Moyen-Orient de l’Institute for Security and Defense Analyses d’Athènes.

[25] Al Monitor, 13 janvier 2021.

[26] Ibid.

[27] Defense News, 12 janvier 2021.

[28] Tel-Aviv s’étant rapprochée des EAU en septembre 2020 par les accords « Abraham ».

[29] Opex 360, 27 juin 2020.

[30] The New York Times, 29 septembre 2020.

[31] MALE : Moyenne altitude longue endurance.

[32] Le Pentagone cherche à contrer la Russie en Méditerranée et en mer Noire, la Grèce étant un excellent point d’appui pour l’ensemble de la Méditerranée centrale et orientale.

[33] Un accord entre les États-Unis et les EAU aurait été trouvé le 19 janvier 2021 pour 50 F-35, quelques heures avant le changement d’administration américaine ; il a depuis été remis en cause.

[34] Les États-Unis avaient imposé cet embargo en 1987 à l’ensemble de l’île dans l’espoir d’encourager une réunification de Chypre, dont le nord est occupé par la Turquie depuis 1974.

[35] Secrétaire d’État américain, cité par Le Figaro, 8 juillet 2020.

[36] Cette démarche diplomatique d’Ankara a été prise à la suite d’un accord signé le 8 mars 2021 entre Chypre, la Grèce et Israël pour la mise en œuvre d’un câble électrique sous-marin visant à connecter les réseaux électriques des trois pays (Capital, 15 mars 2021).

Tribune de Jacques Frémeaux en réponse au rapport Stora

Jacques Frémeaux

Professeur émérite à l’université de Paris-Sorbonne. Membre de l’Académie des Sciences d’outre-mer

Chers amis,

Benjamin Stora a toute mon amitié, ne serait-ce que pour avoir partagé le destin de tous les Français d’Algérie et cherché, comme il le pouvait, à trouver une solution à une situation difficile pour eux tous, sinon insupportable.

On n’est évidemment pas forcé de partager toutes ses positions, et moins encore celles du Président de la République, lui-même tout à fait étranger, non par son âge, mais par sa culture, à l’Afrique du Nord et au Maghreb, descendant de Pharamond plus que de Jugurtha ou de Marius.

J’avoue que j’aurais tendance à négliger l’ensemble des débats qui se déchaînent à ce propos, tant j’ai confiance dans le fait que les acquis de la science historique finissent toujours par s’imposer, même si la brièveté de nos existences fait que nous souhaiterions que la vérité triomphe de notre vivant.

Malgré tout, il est difficile d’être indifférent à tout ce qui se passe et qui touche tant de sensibilités.

C’est donc avec distance, mais non sans passion, que je m’exprime, ce qui peut expliquer la sévérité apparente de certaines de mes remarques.

Il est déjà difficile de vouloir réconcilier des mémoires.

Par définition la mémoire constitue une donnée intangible, sinon elle ne serait pas mémoire, c’est-à-dire accumulation de souvenirs plus ou moins précis, colorés par une sensibilité dont Marcel Proust a montré combien elle était précieuse à chacun. Il est vrai qu’elle charrie avec elle bien des préjugés et des déformations par rapport aux réalités historiques. Mais on ne peut la modifier, à moins d’opérer un véritable « lavage de cerveau », ce qui suppose plus que les effets à répétition de la correction politique qui s’efforce trop souvent de faire prévaloir à travers le discours officiel et les médias, un véritable régime totalitaire. En réalité, il n’y a que le savoir désintéressé et impartial qui puisse espérer vaincre les préjugés que véhicule la mémoire. Encore sait-on depuis longtemps que les préjugés, comme les vieilles théories, disparaissent moins parce que ceux qui les soutenaient modifient leur façon de voir que parce qu’ils meurent.

Il est vrai qu’il existe cependant des mémoires opposées, celles que portent les gouvernements des deux États, mais il y a là bien plus qu’une opposition de sensibilités. Aucun des deux, en effet, ne peut vraiment transiger sur sa vision de l’histoire. Ce serait remettre en cause, du côté français, la légitimité de la Cinquième république et l’image même du général de Gaulle, et, du côté algérien, celle du FLN et de ses successeurs. Un tel changement supposerait, pour s’imposer, une révolution de chaque côté, dont évidemment aucun pouvoir ne veut. 

Benjamin Stora se trouve donc amené à proposer des modifications qui ne peuvent que difficilement atteindre le fond des choses.

Certaines touchent moins à la mémoire qu’au travail historique : accès aux archives, et facilités données aux chercheurs. Ces mesures peuvent effectivement avoir des effets positifs. Notons cependant qu’il n’y a pas à attendre de miracle de l’ouverture de ces archives.

Une plus grande place donnée à l’enseignement de l’histoire de l’Algérie, très souhaitable, supposerait globalement une place plus grande de l’histoire dans la formation des élèves, et aussi une vision moins instrumentale et moins polémique de l’argumentation historique dans les débats qui agitent la Cité.

Je note cependant, avec regret, qu’il n’est pas question d’éditer des documents sur la guerre d’Algérie, à la suite des deux volumes dirigés par Jean-Charles Jauffret, et moins encore d’engager une publication sur le modèle des Documents diplomatiques français édités par les Affaires Étrangères par des commissions d’historiens.

Pour le reste, c’est une politique d’actions surtout symboliques qui est proposée par le rapport. Il faut reconnaître que, si l’on estime qu’il faut distribuer avec équité les gestes de cet ordre, une part trop grande est faite à l’action de la Révolution algérienne et de ses partisans. Il n’est pas question d’une cérémonie du souvenir le 26 mars 1962 ; la « panthéonisation » concerne une avocate du FLN (qui n’est pas née en Algérie). Bien d’autres noms pourraient être suggérés, par exemple ceux de José Aboulker, Fanny Colonna, Nafissa Sid Cara, le colonel Chérif Cadi, Jules Roy … liste évidemment non exhaustive. 

Le souvenir d’Abd el-Kader dépasse largement celui d’un héros de l’indépendance. Il sut en effet, en faisant litière du passé, admirer les valeurs humanistes, spirituelles et religieuses représentées par la France de son temps. De plus, tous les Français dont l’histoire s’enracine en Algérie ont le droit de le tenir, avec respect, pour l’un des leurs.

Je me dois aussi de remarquer qu’aucune place n’est accordée à la Fondation pour la Mémoire de la Guerre d’Algérie, sur laquelle est portée une accusation qui n’est guère étayée par la référence à « différents historiens ».  Qu’on me permette de le déplorer.

Au total, ce texte formule, à partir de la sensibilité de son auteur, et de demandes gouvernementales issues de préoccupations diverses, un discours qui exprime une indéniable bonne volonté et la perpétuation de la pensée d’une certaine gauche française à laquelle on est libre d’adhérer ou non.

Cela n’empêche pas, évidemment, de le reprendre sur des points précis ou de faire d’autres propositions. Il fournira ainsi une occasion de s’exprimer à des points de vue différents et tout aussi respectables. On doit naturellement en exclure les interventions de ceux qui, sans aucun lien avec l’histoire du passé colonial et les souffrances qu’il a engendrées, s’attribuent une autorité morale et un savoir scientifique dans un domaine qui les dépasse.

La Chine, un empire à l’assaut du droit de la mer

Retrouvez l’article écrit par Nathalie Guibert pour le Monde du 05 mars 2021, dans lequel le vice-amiral d’escadre (2s) Pascal Ausseur nous livre son analyse de la situation en mer de Chine et évoque l’avenir de la convention de Montego Bay.

RÉCIT.En affichant sa souveraineté en mer de Chine du Sud, Pékin fait prévaloir des droits dits « historiques » sur les règles internationales, qu’il sape chaque jour de façon plus agressive.

Un destroyer de l’US Navy qui passe dans le détroit de Taïwan, début février, au nom de la « liberté de navigation ». Deux porte-avions américains qui s’exercent de conserve en mer de Chine du Sud quelques jours plus tard. Suivis par dix bombardiers chinois, lancés dans une mission fictive de frappes antinavires. Avant que l’Armée populaire de libération ne lance simultanément ses trois flottes, celles des mers du Nord, de l’Est et du Sud, pour un mois de mars d’exercices tous azimuts…

Entre les deux grandes puissances, la saison des démonstrations de force bat son plein, comme pour marquer l’arrivée du nouveau président américain, Joe Biden, à la Maison Blanche. La guerre n’est toutefois pas à l’ordre du jour.Dans les approches de la Chine, c’est un pilier majeur de la mondialisation que les deux grands éprouvent : le droit international de la mer.

Les Etats-Unis n’ont pas signé la Convention des Nations unies sur le droit de la mer adopté en 1982, à Montego Bay (Jamaïque), dont ils sont aujourd’hui les défenseurs les plus bruyants. La Chine, elle, a ratifié le texte, mais le sape chaque jour de façon plus agressive, en affirmant comme sienne la mer située à l’intérieur de la « ligne en neuf traits » – ce grand U qu’elle a dessiné unilatéralement, en 1947, et qui, depuis Taïwan, longe les Philippines, Brunei, l’Indonésie, la Malaisie et le Vietnam. […]

A l’instar de nombreuses autres règles multilatérales, la convention de Montego Bay vit-elle ses dernières heures ? Elle est en tout cas en danger, estime, en France, Pascal Ausseur, directeur de la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques. 

« La mer est longtemps restée “la chose commune”, selon le principe formulé par Grotius au XVIIsiècle, avant de ne devenir qu’une aire de transit au service du commerce des empires coloniaux européens, rappelle-t-il. Montego Bay a scellé un compromis pour une appropriation raisonnable de leurs eaux par les Etats. Mais, à présent, les puissances continentales  Chine, Turquie, Russie  réclament davantage. »

[…]

Ilots contestés

[…] Pékin ne réclame pas la mise au rebut de la convention de Montego Bay. Mais il en tord tous les principes, au nom de « droits historiques », sans base légale, revendiqués à l’ONU en 2009 : par note verbale, la Chine déclarait une zone maritime de 2 millions de kilomètres carrés, îles comprises. De premières constructions avaient commencé en 1988 sur le récif de Johnson du Sud, dans l’archipel des Spratleys. Pékin a accéléré la poldérisation des îlots contestés en mer de Chine du Sud, au cours des années 2010, en y édifiant des bases militaires. […]

« Le discours des Chinois reste ambigu, explique Christophe Prazuck, directeur du tout nouvel Institut de l’océan de l’Alliance Sorbonne Université, et ancien chef d’état-major de la marine française. Ils ne disent jamais quel est le statut des eaux à l’intérieur de la “ligne en neuf traits”, ne parlent pas de ZEE ou d’eaux territoriales chinoises. Car le faire serait pour eux s’aliéner les pays de la région. Ils attendent simplement que des opportunités se présentent, et prennent des positions. »

En 1982, à Montego Bay, c’est un point d’équilibre historique qui avait été atteint par la communauté internationale, à l’issue de discussions commencées neuf ans plus tôt. La convention mettra douze ans de plus pour entrer en vigueur… mais on avait concilié le principe séculaire de la liberté de naviguer et la soif nouvelle d’appropriation des mers. La Chine des années 1980 déclarait déjà 200 milles marins pour ses eaux territoriales, « quand les Etats-Unis se contentaient des 3 milles en vigueur, rappelle M. Ausseur. Ronald Reagan disait que les eaux territoriales n’étaient pas son sujet ! Il n’avait pas besoin d’un droit de la mer ni de frontière sur les océans, seule comptait pour lui la liberté de navigation. »

« Dans la ZEE, chacun est maître de ses poissons, c’est tout, souligne Eric Frécon, chercheur associé à l’Ecole navale française et à l’Institut de recherche sur l’Asie du Sud-Est contemporaine de Bangkok. Ce n’est pas la souveraineté, point. Ce sont des droits souverains. Le voisin n’a pas à demander l’autorisation de passer un câble ou d’y faire naviguer ses garde-côtes. On est dans le règne du “oui, mais”… » […]

La France ne peut que figurer parmi les plus ardents défenseurs de Montego Bay. Ses territoires ultramarins lui ont conféré du jour au lendemain la place de deuxième empire maritime mondial, avecune ZEE de 10,2 millions de kilomètres carrés, derrière les Etats-Unis (12,2 millions de kilomètres carrés). […]

Innombrables incidents

« Le problème n’est pas qu’il existe des différends, car il est normal que chacun essaie de tirer avantage du droit. Le problème est qu’on ne trouve pas de compromis », s’inquiète M. Prazuck. Dans leur confrontation, Américains et Chinois se livrent à un dialogue de sourds, explique M. Koh. La « militarisation » de la mer de Chine du Sud, dénoncée par les Etats-Unis, est une « légitime défense » pour le régime de Xi Jinping. La ZEE n’est plus « exclusivement économique » pour Pékin, mais « zone de sécurité ». Qui réduit la liberté de navigation promue par Washington à celle des bateaux civils. […]

La Chine n’est pas seule à fragiliser la convention de Montego Bay depuis sa mise en vigueur en 1994. […]

La Turquie, non signataire de Montego Bay, bouscule depuis plusieurs années les équilibres atteints en Méditerranée en affichant de nouvelles revendications autour de Chypre et au large de la Libye. La découverte d’hydrocarbures et l’instrumentalisation des sujets extérieurs par le président, Recep Tayyip Erdogan, à l’adresse de son électorat nationaliste, poussent Ankara à contester les droits accordés aux îles grecques par Montego Bay. « M. Erdogan veut négocier une ZEE pour neutraliser les îles du Dodécanèse », résume M. Ausseur. […]

La Russie, pourtant signataire de Montego Bay, a aussi rompu avec le droit international maritime en mer d’Azov, après l’annexion territoriale de la Crimée en 2014 : en considérant qu’elle était souveraine sur l’ensemble des rives de la mer et sur le détroit de Kertch, elle a mis à mal l’accord qu’elle avait avec l’Ukraine sur l’usage de ces eaux. Et fermé, de fait, la mer d’Azov. Un arbitrage est en cours entre les deux pays sur le sujet. […]

Un texte suffisamment souple

[…] La solution trouvée par l’Inde et le Bangladesh à leur dispute sur leur frontière maritime, en 2014, démontre la résilience du droit international. […] D’autres pays du Sud-Est asiatique ont porté leurs contentieux devant la Cour internationale : la Malaisie et Singapour dans le cas de Pedra Branca, en 2008 ; la Malaisie et l’Indonésie au sujet de Ligitan et Sipadan, en 2002. La souplesse offerte par le texte de Montego Bay pour régler les différends politiques a démontré sa force. « Il est acquis qu’il n’y a pas de frontière de barbelés en mer, que la fameuse ligne rouge ne saurait exister », souligne M. Frécon. C’est un dégradé de souverainetés, dans lequel peuvent prendre place tous les moyens dont les Etats ont besoin pour sauver la face, depuis les visites diplomatiques jusqu’à la militarisation, fait-il valoir.

Le texte a cependant besoin d’être actualisé, notamment pour prendre en compte la prolifération des drones marins. Il doit aussi être complété pour répondre à l’enjeu de la protection de la haute mer. Les capacités techniques de prospection et la pression économique ont changé la donne. « Sauvegarder la biodiversité devient une dimension importante de la légitimité à occuper un endroit, un argument de responsabilité dans une négociation », estime M. Prazuck. Bousculée par l’appétit chinois, la préservation des ressources prend une valeur géopolitique croissante.

Sarah Sriri – Décryptage du rapport Stora sur l’enjeu mémoriel de la relation France-Algérie

Commandé par le président de la République Emmanuel Macron en juillet 2020 à l’historien Benjamin Stora, le rapport « Les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie » lui a été remis le 20 janvier 2021.

Spécialiste reconnu de l’histoire de l’Algérie et de l’empire colonial français, universitaire français issu de la communauté juive d’Algérie, Benjamin Stora a rédigé son rapport durant près de six mois.

Que contient ce rapport ?

Si Emmanuel Macron a chargé Benjamin Stora de l’écriture de ce rapport, c’est parce que ce dernier est un expert, certes engagé, mais incontestable de la question algérienne. Tout au long de sa carrière, cet universitaire français s’est penché sur la colonisation, la guerre d’Algérie, les relations entre la France et l’Algérie ou encore l’immigration algérienne en France.

Ce rapport de 160 pages est structuré en trois parties historiques retraçant les relations franco-algériennes, une conclusion, des préconisations et des annexes.

Dans son introduction, Benjamin Stora explique les raisons de ce rapport. La longue et violente guerre d’Algérie, qui est le résultat d’une colonisation de plus d’un siècle, a eu et a encore des conséquences sur les relations franco-algériennes. Pour la première fois, les autorités françaises font la demande d’un tel document, ce qui témoigne de la volonté de Paris d’apaiser ses relations avec Alger. Le lien passionnel qu’entretiennent les deux pays a d’ailleurs longtemps empêché l’examen d’une mémoire commune.

La première partie historique s’intitule « L’Algérie, l’impossible oubli » et s’étale sur près de 30 pages. L’historien y analyse les mémoires de part et d’autre de la Méditerranée, longtemps meurtries par cette relation. Il revient aux origines du malaise entre ces deux pays, la période coloniale et étudie tous les acteurs de cette période douloureuse de l’histoire. La fin difficile de la colonisation a donné lieu à des mémoires antagonistes. Benjamin Stora convoque l’historien Pierre Nora : « Si les mémoires divisent, l’histoire rassemble » et dénonce ce qu’il appelle la « communautarisation des mémoires ». Beaucoup de groupes ont, dans les deux pays, un lien avec l’Algérie et la guerre d’Algérie : les pieds-noirs, la population algérienne, les harkis, les nationalistes algériens, les militaires et appelés français et leurs descendants, les Juifs d’Algérie et autres minorités. Chacun de ces groupes considère avoir vécu un déracinement, un exil, des stigmatisations ou des violences diverses. Ne formant pas un tout homogène, ils se sont chacun enfermés dans leurs mémoires et refusent de voir ou d’accepter la mémoire de l’autre. Cette situation a donné lieu à deux imaginaires. En France, la publication des récits autobiographiques s’est multipliée pour donner lieu à un trop-plein de mémoires tandis qu’en Algérie, un roman national imposé par les nationalistes au pouvoir depuis l’indépendance a évincé toute version différente de cette période douloureuse.

Dans une deuxième partie de 25 pages, Benjamin Stora étudie les rapports de la France avec l’Algérie sous les angles économiques et politiques. L’historien, de manière chronologique, étudie comment les relations ont évolué, notamment après l’élection de François Mitterrand puis au tournant des années 2000. Cette décennie des années 2000 est cruciale : l’Algérie est sortie de la guerre civile et des deux côtés de la Méditerranée, le travail de mémoire s’accélère et la publication des récits se multiplie tout comme les reportages et documentaires. Cette partie souligne l’évolution de la position algérienne depuis les années 2000 avec l’arrivée au pouvoir d’Abdelaziz Bouteflika : L’Algérie exprime clairement son ressentiment vis-à-vis de la France coloniale et construit son discours officiel autour de cette question. Pour appuyer son discours, l’Algérie a convoqué des figures emblématiques de l’indépendance et de la construction de l’identité algérienne.

Dans sa troisième et dernière partie historique (27 pages), l’historien français tente de dresser un état des lieux des défis à relever. Aussi douloureux que cela puisse être pour certains des groupes qui ont vécu cette guerre, Paris et Alger sont liées par l’histoire. Les deux pays partagent donc un patrimoine commun qui se caractérise en premier lieu par les archives. Un véritable travail de réflexion doit être mis en place autour de ces archives essentielles pour comprendre l’histoire des deux pays. L’Algérie réclame la totalité des archives se référant à son histoire, tandis que la France invoque le principe de souveraineté pour les conserver, l’Algérie étant scindée en trois départements français lors de la colonisation. Benjamin Stora propose de remettre aux autorités algériennes « l’ensemble des fonds numérisés ». La question des disparus est elle aussi cruciale pour faire le deuil de cette relation exsangue. Benjamin Stora imagine un guide des disparus pour rendre leur dignité aux personnes mortes entre 1830 et la guerre d’Algérie. C’est également dans cette partie que l’historien évoque la question des excuses. Très attendues côté algérien, ces excuses ne peuvent pas être à elles seules la solution au dossier franco-algérien. Pour justifier son choix, il prend l’exemple de l’Asie. En dépit des excuses japonaises aux voisins chinois et coréens pour les atrocités commises durant la Seconde Guerre mondiale, les relations entre ces pays continuent d’être houleuses. Plusieurs sujets sont évoqués dans cette partie et ce seul rapport ne suffira pas à apaiser les tensions. La route est encore longue pour les deux pays et Benjamin Stora en est tout à fait conscient.

L’auteur propose, dans sa conclusion, la mise en place d’un traité « Mémoires et vérité ». A l’approche du soixantième anniversaire de l’indépendance, il apparaît primordial de réconcilier les deux rives de la Méditerranée. Cette commission aurait pour objectif de proposer des « initiatives communes entre la France et l’Algérie sur les questions de mémoires ». Elle rassemblerait les survivants de la guerre, Européens comme Algériens. Ce traité, qui viserait à réconcilier Paris et Alger, paraît d’autant plus essentiel puisque cette histoire singulière entre les deux pays continue de concerner des millions de Français, d’Algériens et de binationaux. Cette réconciliation ne concerne pas seulement les deux pays mais aura des répercussions sur l’ensemble de la région. L’Algérie partage des frontières terrestres avec des pays soumis à des nombreux défis et dangers à l’instar de la Libye, du Mali ou encore du Niger. La situation de ces pays, en sus de l’immigration, préoccupe la France qui pourrait trouver en l’Algérie un véritable allié sur la scène régionale. Benjamin Stora n’appelle pas à l’écriture d’une mémoire commune mais à accepter ce passé afin de mettre un terme aux refoulements et dénis. Il invite les jeunes générations et les citoyens à se saisir de ce dossier afin d’œuvrer à la réconciliation entre les deux pays.

Enfin, 6 pages de préconisations constituent le cœur du rapport. Dans cette partie, Benjamin Stora s’appuie sur la commission « Mémoires et vérités » pour proposer 22 préconisations visant à pacifier les mémoires entre la France et l’Algérie.

Parmi ces propositions, certaines s’inscrivent dans une volonté de poursuivre les commémorations et les hommages. L’historien invite ainsi à poursuivre les cérémonies de commémorations aux dates anniversaires à l’instar du 19 mars, rendant hommage aux accords d’Evian de 1962, ou du 25 septembre célébrant les harkis. Il propose par la même une journée nationale d’hommage aux morts pour la France dans les conflits algérien, marocain et tunisien. Benjamin Stora suggère aux autorités françaises la création de lieux pour ces commémorations. Il invite à faire des quatre camps d’internement situés sur le territoire français (Larzac, St-Maurice l’Ardoise, Thol et Vadeney) des lieux de mémoire qui rappelleraient cette histoire commune franco-algérienne et imagine la tenue d’un colloque ou d’une exposition au Musée national de l’immigration consacré à ce sujet au cours de l’année 2021. L’historien invite aussi à réactiver le projet de création du musée dédié à la France et l’Algérie à Montpellier.

En sus de commémorer les événements, le rapport propose de rendre hommage à certaines personnalités qui se sont illustrées lors de cette longue période à travers des recommandations symboliquement fortes. L’épée de l’Emir Abdelkader, qui s’est opposé à l’occupation française au XIXème siècle, devrait être remise à Alger et une stèle à son effigie pourrait être construite en 2022, marquant le soixantième anniversaire de l’indépendance. Benjamin Stora invite les autorités françaises à faire entrer l’avocate française Gisèle Halimi, fermement engagée dans la lutte contre la colonisation et la guerre, au Panthéon. L’universitaire français engage également la France à reconnaître officiellement l’assassinat de l’avocat et dirigeant nationaliste algérien Ali Boumendjel par l’armée lors de la bataille d’Alger en 1957. Comprendre l’histoire passe par la connaissance et l’acceptation de ses principaux acteurs. C’est pourquoi l’historien suggère à la France de donner à des rues de communes des noms de personnes issues de l’immigration et de l’outre-mer. A l’inverse, des Français au parcours historique pourraient également donner leur nom à des rues en Algérie.

Honorer la mémoire des morts est une question importante à la lecture de ce document. En termes de patrimoine, Benjamin Stora attend des autorités algériennes qu’elles œuvrent en faveur de la préservation des cimetières européens et juifs. Il invite les autorités françaises et algériennes à avancer sur la question des disparus des deux camps à travers un « guide des disparus ». Il enjoint également les deux pays à œuvrer à l’étude des dépouilles notamment par un travail scientifique conjoint.

La question des archives est un sujet brûlant. Il en est question à de nombreuses reprises tout au long du rapport. Il invite à un accès facilité aux archives, des côtés algérien et français. L’historien invite à poursuivre le travail amorcé en 2013 sur cette question et invite à des consultations communes. Il imagine même la constitution d’un premier fond d’archives commun et appelle à la déclassification d’un certain nombre de documents comme le prévoit la loi française. Ces préconisations sur les archives vont de pair avec la coopération universitaire. Benjamin Stora propose d’octroyer des visas et des bourses pour des chercheurs algériens et français travaillant sur la guerre d’Algérie. Cette coopération renforcerait les liens entre les deux pays en multipliant les échanges et la connaissance de l’autre.

S’agissant des domaines académique et culturel, il propose la création d’un fond de traduction entre l’arabe et le français – et à terme le berbère – et la création d’un office franco-algérien dédié à promouvoir les œuvres des jeunes créateurs des deux rives de la Méditerranée. L’historien préconise par ailleurs d’accorder plus de place à l’histoire de France en Algérie. Cette décision va de pair avec le fait de traiter de la colonisation lorsqu’il s’agira d’étudier la guerre.

Il suggère aux autorités des deux pays de poursuivre le travail concernant les lieux des essais nucléaires en Algérie et leurs conséquences. Vis-à-vis des harkis, il propose aux autorités algériennes de faciliter leur voyage en Algérie pour eux et leurs familles.

Pour mener à bien sa mission, Benjamin Stora s’est appuyé sur le témoignage et l’appui de nombreuses personnes. Son rapport comporte donc 5 pages de remerciements. Durant 6 mois, il s’est adressé à des Français et des Algériens qui lui ont permis de rendre ce travail inédit. Parmi eux figurent bien évidemment de nombreux historiens, des personnalités issues du monde politique et institutionnel, des journalistes, des militaires, des représentants d’associations et des personnalités ayant un lien avec cette période (ancien combattants, fille de Messali Hadj, etc.).

Le rapport s’achève par une longue partie dédiée aux annexes. D’abord, Benjamin Stora y fait figurer les discours présidentiels consacrés à la question algérienne. Ces discours font écho à l’évolution qu’ont connu les relations franco-algériennes, avec la reconnaissance graduelle par la France de son passé en Algérie. Les annexes se poursuivent avec l’analyse des signes de détente et de coopération entre les sociétés civiles. La pacification des relations ne dépend pas seulement des autorités mais également des sociétés, liées par 132 ans de colonisation, puis d’immigration. Il apparaît donc indispensable d’impliquer les sociétés civiles des deux côtés de la Méditerranée pour œuvrer à la réconciliation. Cette annexe concerne aussi les archives relatives à l’Algérie. A travers une série de tableaux et de classements, Benjamin Stora énumère le travail effectué en vertu de ce patrimoine commun. Enfin, l’annexe 3 reprend le compte-rendu de la quatrième session du comité intergouvernemental de haut niveau franco-algérien qui s’est déroulée à Paris le 7 décembre 2017.

Pour clore son rapport, Benjamin Stora mentionne sa bibliographie scindée en deux parties exhaustives. D’abord, une bibliographie sélective sur les mémoires de la guerre d’Algérie fait état de cette communautarisation des mémoires qu’il analyse. Cette bibliographie reprend les récits des différents acteurs de la guerre et précède celle sur les rapports entre la France et l’Algérie qui recense de nombreux travaux d’historiens et de revues.

Le rapport passionnel entre ces deux pays a longtemps empêché l’écriture d’une mémoire commune qui se heurte à la « communautarisation » des mémoires. Un trop plein de mémoires en France – qui passe notamment par la publication des récits des différents acteurs de la guerre – a donné lieu à une multitude d’histoires. De l’autre côté de la Méditerranée, la vision unanimiste de la guerre prônée par les caciques du régime a fait taire toute autre vision ou nuance de cette période de l’histoire. Ce document, qui s’adresse d’abord aux Français de toutes origines, y compris algérienne, aura donc permis de nourrir les réflexions et de relancer le débat dans un contexte où le poids de l’histoire apparaît pesant. Il présente plusieurs aspects positifs. Cette volonté politique d’Emmanuel Macron est audacieuse et inédite. Si les présidents de la cinquième République, depuis Jacques Chirac, tendent la main progressivement à l’Algérie, Emmanuel Macron entend aller plus loin. Soixante ans après les faits, il espère que les blessures ont été pansées et que ce rapport permettra de nouer des relations plus saines. Cette initiative a été rendue possible grâce au concours de Benjamin Stora dont les travaux appellent à faire reculer les préjugés autour de ce dossier. Il est clair que l’historien a permis de construire un pont entre les deux pays et qu’il encourage au dialogue, à la coopération et à l’amitié entre les peuples. L’historien s’adresse à l’ensemble des groupes concernés par la guerre et ses conséquences. En France, on estime cette population à 7 millions de personnes, soit près d’un habitant de la France sur 10.

Quel accueil a reçu le rapport Stora ?

Lors de la remise officielle du rapport, le président Emmanuel Macron a posté une vidéo sur Twitter dans laquelle Benjamin Stora lui remet officiellement le rapport de 160 pages. Il a également écrit : « Regarder l’histoire en face, c’est ce qui nous permettra de réconcilier les mémoires. Merci Benjamin Stora pour ce rapport sur les mémoires de la colonisation et de la guerre d’Algérie. Poursuivons ensemble, par des actes, l’indispensable travail de reconnaissance. » Selon l’Elysée, le chef de l’Etat devrait suivre l’essentiel des préconisations présentées.

Côté algérien, on salue la reconnaissance officielle de l’assassinat de l’avocat nationaliste Ali Boumendjel mais on regrette que le cas de Larbi Ben M’hidi, lui aussi assassiné lors de la Bataille d’Alger, ne soit pas mentionné alors même qu’il était l’une des six figures historiques de la guerre d’indépendance. Concernant les préconisations, les Algériens auraient souhaité, en sus d’excuses officielles, la restitution totale des archives, la réparation et l’indemnisation des victimes des essais nucléaires dans le sud du pays et la reconnaissance de la disparition forcée d’Algériens.

Pour l’heure, aucune réaction du président de la République algérienne, Abdelmadjid Tebboune, n’a été communiquée. L’agence de presse algérienne Algérie Presse Service a tout de même fait savoir que le président algérien avait reçu un appel téléphonique de son homologue français le dimanche 24 janvier. Ce dernier lui a exprimé sa volonté de « reprendre le travail de concert sur des dossiers d’intérêt commun ». Il est donc attendu que ce travail conjoint reprenne une fois le président algérien rétabli. Il était hospitalisé en Allemagne du fait de complications liées à la Covid-19.

Trois semaines après la remise de ce rapport, c’est le ministre algérien de la Communication et porte-parole du gouvernement, Amar Belhimer, qui a évoqué le sujet en premier dans le journal arabophone El Massa, retranscrit par le journal francophone Tout sur l’Algérie. Le ministre fustige le manque d’excuses : « le criminel fait tout pour éviter de reconnaître ses crimes. (…) Mais cette fuite en avant ne pourra pas durer ».

Pour que cette histoire partagée puisse être apaisée pour permettre des rapports moins passionnels, il faudra qu’elle s’écrive à deux mains. Si la France semble avoir rempli sa part en présentant le rapport Stora, l’Algérie doit à son tour faire un geste. Abdelmadjid Chikhi, conseiller chargé des archives et de la mémoire auprès de la présidence, a lui aussi été nommé en juillet 2020 pour produire un rapport. Pour l’heure, M. Chikhi n’a pas souhaité se prononcer sur le document présenté par son homologue français et n’a pas rendu ses conclusions. Contacté par le journal algérien Liberté au début du mois de février 2021, Abdelmadjijd Chikhi s’est refusé à commenter l’existence d’une commission en Algérie en charge d’établir un document ayant pour objectif de rassembler la France et l’Algérie. Il faudra donc certainement attendre le rétablissement du président algérien, qui vient de rentrer d’un séjour hospitalier en Allemagne, pour obtenir une communication officielle à ce sujet.

De leur côté, les médias algériens déplorent l’absence d’excuses. C’est le cas de Liberté dans son interview de l’historien algérien Mohamed El-Korso selon qui la France doit reconnaître « de manière claire et franche qu’il y a eu crime contre l’humanité ». Tout sur l’Algériereprend les mots d’Abdelaziz Rahabi, ancien ministre et ambassadeur : « Il ne s’agit ni de repentance, notion étrangère aux relations entre États, ni de fonder une mémoire commune, les deux pays étant héritiers de deux mémoires antagonistes sur cette question. Pour le reste, chacun doit assumer son passé et les deux États sont tenus de mettre en place les conditions d’une relation apaisée et tournée vers l’avenir. » Il apparaît clair qu’une partie du peuple algérien n’envisage un rapprochement entre Paris et Alger qu’à la condition d’une repentance affichée et affirmée. Quant à El Watan, il relaie des interviews et propos de spécialistes français plutôt algérophiles à l’instar d’Olivier le Cour Grandmaison ou Gilles Manceron qui proposent une critique de ce rapport. Pour Le Midi algérien, le refus de présenter des excuses « ne fera que renforcer l’exigence du peuple algérien ». Toutefois, L’Expression souligne cet « exercice difficile mais nécessaire » instaurant « un nouvel élan et un rythme nouveau » afin de permettre « le passage d’une mémoire communautarisée à une mémoire commune ».

En France aussi, les médias ont donné un large écho au rapport rédigé par l’historien. Dans Libération, Pascal Blanchard juge ce rapport « dense, riche et d’une qualité historiographique impressionnante » tandis que les médias tels que France info, Le Monde ou Le Figaro ont résumé le contenu du rapport. Pour La Croix, la création d’une commission Mémoires et vérité apparaît comme un « vade-mecum pour aller de l’avant et sortir du registre des passions douloureuses entre Paris et Alger ». Quant à France 24, l’exercice de mémoire s’avère difficile, ce rapport réveillant « d’éternelles frictions ».

La publication de ce rapport a pris place dans les débats entre les historiens. Pour l’islamologue et politologue François Burgat, ce document a « peu de chance » de « rapprocher les deux rives » tandis que pour Pascal Blanchard, il « vise d’abord à « régler » un contentieux franco-français » qui pourra permettre à l’avenir de réfléchir conjointement.

Certains journaux algériens et français s’inquiètent des propositions formulées à l’égard des populations harkies. En France, Libération s’interroge sur cette question susceptible de devenir « un foyer de tensions entre les deux pays ». A Alger, la question des harkis continue de nourrir les crispations. Le journal algérien Liberté juge ce sujet « très sensible ». Il convient de rappeler que l’élite politique en place n’a jamais exprimé le moindre désir de rapprochement envers les harkis. Ce dossier semble donc encore très loin de figurer à l’ordre du jour du gouvernement algérien.

D’ailleurs, ce rapport a reçu un accueil froid des harkis. Le comité national de liaison de harkis (CNLH) accuse le rapport Stora de « minimalisme », estimant que l’historien s’était « abstenu de tout débat ou avis contradictoire, pourtant nécessaire en démocratie ». Pire, il accuse ce rapport de fausser l’histoire en occultant le massacre des harkis par les nationalistes algériens et l’abandon par la France de ces milliers de soldats et familles. Les harkis déplorent la préconisation à leur égard et réclament plutôt que « la France reconnaisse définitivement le mal qu’elle a fait ». Le communiqué du CNLH est limpide : « Cet effroyable drame humain et national ne saurait être occulté, c’est le sens de notre combat pour qu’enfin une page se tourne et que le travail mémoriel des deux côtés de la Méditerranée commence, en vue de la réconciliation des peuples, dans l’intérêt des générations présentes et futures. »

La voix de certaines figures proches des deux pays était attendue. C’est le cas de l’écrivain algérien de langue française Kamel Daoud. Selon lui, l’histoire retiendra qu’Emmanuel Macron est le président « qui a le plus avancé sur ce dossier de la mémoire entre la France et l’Algérie ». L’écrivain souligne le double avantage de ce rapport : « mettre des mots sur ce qui est possible, identifier ce qui fait mal et participer à la thérapie ». Si le rapport Stora « ne fera pas bouger les lignes en Algérie », il a tout de même le mérite de mettre les groupes acteurs de cette époque face à la réalité de l’histoire. Quant à la question des excuses, sa vision est plus nuancée que celles des journaux algériens : « elles peuvent se justifier mais c’est un préalable de mauvaise foi, sinon stérile aujourd’hui ». Pour Kamel Daoud, le rapport Stora, en plus de s’adresser aux Français, s’adresse à l’Algérie et notamment à sa jeunesse qui s’est construite avec les discours contre la France et la puissance coloniale. La réflexion de Kamel Daoud, assez représentative des élites intellectuelles algériennes et francophiles, est intéressante. Elle se montre à la fois critique des deux rives de la Méditerranée en faisant preuve de recul, vis-à-vis des positions officielles des deux pays.

La jeunesse et les personnes issues des deux pays ont toute leur place dans ce débat afin de marcher vers la réconciliation. La société civile a donc un grand rôle à jouer et notamment les Français d’origine algérienne de 2ème et 3ème générations. Ces derniers, attachés culturellement à l’Algérie, ne sont pas soumis au dictat du pouvoir algérien. L’Obs a publié, à l’approche du 60ème anniversaire de l’indépendance et une semaine après la remise du rapport Stora, « Nos mémoires d’Algérie », correspondant à une « trentaine de témoignages dont l’histoire s’entremêle avec celle du pays ». Parmi elles, des intellectuels, des artistes ou encore des écrivains qui racontent « leur histoire algérienne ».

Comment interpréter ce rapport ?

Le 5 juillet 2020, à l’occasion du 58ème anniversaire de l’indépendance, le président Abdelmadjid Tebboune a déclaré que la France n’avait pour l’instant présenté que des « demi-excuses » et qu’il lui fallait « aller plus loin ». La question des excuses s’invite de plus en plus dans les débats qui animent la France et l’Algérie. Pour autant, l’absence d’excuses témoigne de la volonté politique d’Emmanuel Macron de régler la question algérienne d’une autre façon, notamment à travers une série de préconisations concrètes.

Côté algérien, les excuses sont brandies comme la seule possibilité d’aboutir à une relation dépassionnée. Plus ces excuses sont attendues, plus les frustrations algériennes croissent et crispent toute volonté d’apaisement. Pour autant, il convient de s’interroger sur la nécessité de ces excuses : sont-elles le seul remède aux maux franco-algériens ? Benjamin Stora écrit d’ailleurs : « le discours d’excuses et pas seulement de reconnaissance des massacres, ne suffit pas à calmer les mémoires blessées, à faire progresser le savoir sur cette question, à faire reculer les stéréotypes, le racisme ». Selon lui, le fait que la France s’excuse officiellement ne permettra pas de tirer un trait sur plus de 150 ans de douleurs. Il cite l’exemple du Japon : malgré des excuses formulées, le pays continue d’avoir des relations compliquées avec ses voisins chinois et sud-coréens.

Il convient à cet égard de rappeler que l’Algérie s’est construite dans l’opposition à l’ancien colonisateur et que son histoire enseignée – unanimiste car ne tolérant qu’une seule version : celle des nationalistes – tourne autour de cette guerre à la fois destructrice et fondatrice d’un Etat. Dans ce contexte, les excuses apparaissent primordiales à leurs yeux. Pour autant, il convient de s’interroger sur la réclamation de ces excuses : ne servent-elles pas de prétexte à l’Algérie pour retarder le dialogue avec la France pour ce pays qui, soixante après la fin de la guerre, n’a toujours pas pansé ses plaies ni décollé économiquement ? Pour la France, quel serait le coût politique réel d’excuses officielles ?

Plus que des excuses, le terme de repentance est largement mis en avant. Ce terme, hérité de la religion chrétienne, a monopolisé et enfermé le débat. L’absence répétée d’excuses officielles a engendré une véritable obsession chez les Algériens et n’a fait que nourrir davantage cette demande perpétuelle, érigée comme solution sine qua non à la réconciliation.

Au bilan, la colonisation française en Algérie se distingue par sa singularité. Benjamin Stora en est conscient et a mené un travail colossal. Ses préconisations visent à lancer le débat en tentant de s’adresser à chaque groupe acteur de cette période. Aucun des protagonistes ne semble clairement satisfait par la finalité de ce document qui apparaît en-deçà des attentes que chacun se faisait. Benjamin Stora a tendance à lisser les actions de tous ces groupes. En voulant tous les satisfaire, l’historien semble au final les avoir tous déçus.

La présentation de ce rapport répond aussi à un agenda politique du côté français : il fallait régler la question de la mémoire avant l’échéance de 2022. Cette année marquera le soixantième anniversaire de l’indépendance algérienne et le président français pourra se targuer d’avoir trouvé une solution à ce dossier brûlant et de tourner la page de cette douloureuse époque dans un contexte électoral incertain. Cette présentation tombe cependant à un moment politiquement sensible, marqué par un débat autour de l’influence de l’extrême gauche dans les universités qui promeut les concepts de racialisme et de décolonialisme sociétal. Ces controverses pourraient prendre en otage la démarche initiée par Emmanuel Macron.

Avant de s’adresser à l’Algérie, ce rapport concerne les Français. L’accueil mitigé qu’il a reçu et les critiques auxquelles il fait face témoigne qu’avant d’apaiser les mémoires algériennes, la France doit d’abord s’atteler à réconcilier sa propre mémoire qui semble, comme Benjamin Stora l’a écrit, communautarisée.

Finalement, quelles que soient les bonnes intentions et la crédibilité académique de Benjamin Stora, les partis-pris des acteurs et les hostilités de tous bords ne lui ont pas vraiment permis d’atteindre les objectifs ambitieux, voire irréalistes qui lui avaient été assignés.

Russian-Iranian relations deciphered by Pierre Razoux for The Moscow Times

“It was definitely an important event that could give a new impetus to Russia-Iran relations,” Safarov said.

Pierre Razoux, a regional analyst and academic director at the Mediterranean Foundation of Strategic Studies (FMES) think tank, echoed Safarov’s comments.

“As chairman of the Iranian Parliament and putative candidate in the June 2021 presidential election, it is a way for Ghalibaf to strengthen his international posture,” Razoux said […] Read more

Investiture Biden : un démarrage moins facile que prévu pour la nouvelle diplomatie américaine

Pierre Razoux est cité par Virginie Robert des Échos dans son article sur les difficultés et défis pour l’administration Biden qui entre en fonction.

« Changement de ton mais pas forcément d’objectifs. La Chine va rester la question centrale de la politique étrangère des États-Unis. Les débuts de la nouvelle administration seront plus compliqués que prévu en raison d’une image ternie de la démocratie américaine et de liens moins faciles à réparer qu’il n’y paraît avec les alliés. »

Dans le Golfe, une réconciliation dictée par la raison

Pierre Razoux est interviewé par Anne-Bénédicte Hoffner du journal La Croix qui se penche dans cet article sur le rapprochement vraisemblable entre le Qatar et les autres monarchies du Golfe.

« Depuis l’élection de Joe Biden à la Maison-Blanche, l’Arabie saoudite et surtout les Émirats arabes unis, principaux artisans du blocus contre Doha, ont conscience qu’il leur faut soigner leur crédibilité vis- à-vis de leur allié américain. »

Le Spectacle du Monde – n°634

Avec Tom Tugendhat, Agnès Boschet, Son Excellence François Chih-Chung Wu, Pascal Ausseur, Franck DeCloquement, Olivier de Maison Rouge et Jean Philippe Montias

Dossier coordonné par Antoine Colonna

Xi Jinping va-t-il trop vite ? Va-t-il trop loin ? C’est la question qui est devenue inévitable avec la crise de la Covid-19, dans laquelle la responsabilité de la Chine a alimenté bien des polémiques. Tant et si bien que le combat déclenché par Donald Trump, seul contre Pékin pour préserver la domination américaine, a été, dans une certaine mesure, rejoint par les autres Occidentaux. Il est justifié par les situations particulières de Hong-Kong et des Ouïghours. Les Anglo-saxons d’abord, puis l’Europe et la France ont commencé à renoncer à l’idée que la loi du marché viendrait à bout de l’autoritarisme chinois. Ils ont aussi commencé à comprendre à quel point nous sommes devenus dépendants de l’“usine-monde”, que ce soit pour de simples masques de protection ou des avancées technologiques comme la 5G. Une dépendance structurelle qui pèse de plus en plus sur nos souverainetés et peut nous empêcher de nous opposer aux appétits manifestes de l’Empereur rouge. Vue de France, la Chine n’a pas le monopole des dangers qui pèsent sur notre indépendance, les technologies chinoises sont, pour l’instant, nettement moins omniprésentes et intrusives que celles de l’Amérique. Mais son déploiement militaire en Asie-Pacifique, ses investissements massifs partout en Europe, la structuration de la dette africaine, sont autant de dossiers sur lesquels nous devons nous montrer plus attentifs.

Lire l’interview de Pascal Ausseur dans ce numéro