armement

Russie-Algérie : un partenariat flexible et pragmatique

Adlene Mohammedi, chargé de recherches stratégiques pour le cabinet AESMA et auteur d’une thèse sur la politique arabe de la Russie postsoviétique.

Le 29 septembre 2020, quelques jours avant la visite du secrétaire américain à la Défense de l’époque, Mark Esper, le directeur du service fédéral russe de la coopération technico-militaire s’est rendu à Alger. Dimitri Chougaev a été reçu par le chef d’état-major de l’armée algérienne, Saïd Chengriha, et les deux hommes ont évoqué l’état de la coopération militaire entre les deux pays. Si la coopération militaire est au cœur des relations entre Moscou et Alger, tandis que les relations économiques se développent assez discrètement, les deux pays partagent des priorités et des représentations communes.

Vladimir Poutine a un peu tardé à s’intéresser au Moyen-Orient et à l’Afrique du Nord après son élection à la tête de la Fédération de Russie en 2000. Son premier mandat (2000-2004) est davantage tourné vers les États-Unis et l’Europe et il ne commence son offensive diplomatique dans le monde arabe que dans le cadre de son deuxième mandat (2004-2008). Il se rend à Alger en mars 2006, et ce sera au tour de son éphémère successeur, Dmitri Medvedev, de visiter la capitale algérienne en octobre 2010. Avant même les efforts diplomatiques russes en direction du monde arabe à partir de la deuxième moitié de la décennie 2000, Abdelaziz Bouteflika – alors nouveau président algérien – est allé signer à Moscou une déclaration de partenariat stratégique et un accord entre les deux ministères de la Défense en 2001.

La visite de Vladimir Poutine à Alger en 2006 est d’autant plus significative qu’elle a lieu une trentaine d’années après la dernière visite d’un dirigeant soviétique[1]. Les origines des relations russo-algériennes remontent à l’époque soviétique, même si l’Union soviétique fait d’abord preuve de prudence au lendemain de l’indépendance algérienne en 1962. Nikita Khrouchtchev aurait déclaré au premier président de l’Algérie indépendante Ahmed Ben Bella : « Nous ne pourrons pas supporter deux Cuba ; vous avez un bon partenaire, le général de Gaulle, gardez-le ! »[2] Une décennie plus tard, le président Houari Boumediene (qui succède à Ben Bella à la suite du coup d’État de 1965) accueille à Alger le 4e sommet de la conférence des pays non-alignés (5 septembre 1973), tout en conservant de bonnes relations avec Moscou.

Ces bonnes relations se traduisent notamment par la livraison à l’Algérie de matériel militaire russe dans un contexte de tensions entre Alger et Rabat. À la fin des années 1970, 90 % du matériel militaire algérien est d’origine russe[3]. Les relations algéro-soviétiques vont au-delà des livraisons d’armements. Moscou contribue au développement du secteur minier en Algérie et ouvre ses centres de formation et ses universités aux jeunes diplômés algériens – entre autres diplômés africains et arabes. De nombreux cadres, ingénieurs et officiers de la jeune république algérienne bénéficient d’une formation soviétique, ce qui s’accompagne de connexions matrimoniales (mariages mixtes) et culturelles (apprentissage de la langue).

Aujourd’hui, et alors que l’ouverture des universités soviétiques aux étudiants arabes et africains a perduré jusqu’à la chute de l’URSS, les traces de cette influence – concurrencée par l’influence française et l’influence anglo-saxonne – se font de plus en plus rares. D’ailleurs, les cadres formés en Union soviétique sont rarement les mieux lotis. Si on prend l’exemple du secteur énergétique, et plus précisément du géant pétrolier Sonatrach fondé en 1963, sa présidence est régulièrement confiée à des ingénieurs formés aux États-Unis (Chakib Khelil, notamment). Les cadres formés en URSS sont, en revanche, bien représentés dans l’état-major de l’armée. L’actuel chef d’état-major, Saïd Chengriha, a été formé à l’académie russe de Vorochilov pendant les années 1970. Son prédécesseur, Ahmed Gaïd Salah (décédé à la fin de l’année 2019), l’homme fort du pouvoir algérien après les premiers mois du soulèvement populaire (Hirak) et artisan de l’éviction d’Abdelaziz Bouteflika, a aussi été formé en Union soviétique. Parmi tous les centres du pouvoir algérien, l’armée – qui reste le premier d’entre eux – apparaît comme celui où l’influence russe perdure le plus. La jeune génération de généraux est cependant moins russophile que les précédentes.

Afin de saisir les relations russo-algériennes dans leur globalité et leur complexité, au-delà des mythes sur une alliance indéfectible, il convient de s’intéresser à trois secteurs (énergétique, économique et commercial, transferts d’armements) et à deux thématiques : les représentations géopolitiques communes et la position russe face au soulèvement populaire algérien (Hirak).

Concurrence, tensions et coopération dans le secteur énergétique

Dès lors qu’il est question de pétrole, les relations entre la Russie et l’Algérie sont d’abord les relations entre le Kremlin et l’OPEP. Sur ce point, deux représentations contradictoires cohabitent : d’un côté, un bras de fer permanent, alimenté par un rôle attribué à l’OPEP dans la chute de l’URSS (une forte production dans les années 1980 ayant favorisé une baisse des prix) ; de l’autre, le spectre de l’adhésion de la Russie à cette organisation. Moscou participe aux discussions de l’OPEP depuis 1993 tout en affirmant son indépendance ; mais la confiance nécessaire à un véritable partenariat n’est pas toujours au rendez-vous. En 2001, les divergences étaient déjà perceptibles. D’abord, l’OPEP était confrontée à un secteur pétrolier russe en expansion, avec des investissements importants. L’augmentation de la production et de l’exportation affaiblissant les prix, l’OPEP a durci le ton avec les pays producteurs non-membres. La Russie a néanmoins fini par accepter de baisser symboliquement sa production. Avec la hausse du prix du pétrole, la nécessité d’une coopération s’est atténuée entre 2003 et 2007. Fin 2008, l’idée d’une possible adhésion de la Russie a surgi, à un moment où le prix du baril a baissé. Même si le discours a pu paraître ambigu, l’idée de se faire imposer des quotas a toujours posé un sérieux problème à Moscou. En face, l’OPEP considère que les baisses de production de la Russie sont symboliques et que l’organisation porte seule le fardeau de la stabilisation des prix. En 2009, face à des problèmes budgétaires importants, la Russie a annoncé une baisse de sa production, justifiée par la situation de son industrie pétrolière plutôt que par une coordination avec l’OPEP. Pour la Russie, tant que les prix sont jugés « normaux » (supérieurs à 80 dollars le baril), un dialogue et un échange d’informations suffisent. Aujourd’hui, tandis que la demande mondiale est comprimée par la crise sanitaire, le prix du baril est inférieur à 50 dollars et les termes des tensions entre la Russie et l’OPEP demeurent les mêmes : l’OPEP réclame la collaboration de Moscou pour stabiliser les prix. Actuellement sous présidence algérienne, l’OPEP poursuit ses négociations avec la Russie en vue d’une nouvelle baisse de la production destinée à stabiliser les prix[4].

Pour ce qui est du gaz, là encore, les relations sont ambiguës. Intuitivement, l’hypothèse de la concurrence entre Alger et Moscou s’impose : dans une volonté d’échapper à une trop forte dépendance à l’égard de la Russie, les clients européens sont tentés d’encourager une hausse des importations d’Algérie. Mais le secteur des hydrocarbures en Algérie ne se porte pas très bien, comme en témoigne la valse des présidents de Sonatrach (quatre en trois ans). Au-delà du contexte actuel, entre une demande intérieure qui augmente et une production qui demeure limitée, l’Algérie semble tentée par le gaz de schiste, y compris dans le cadre de partenariats avec des entreprises américaines. Mais avec un contexte sociopolitique déjà marqué par la défiance de la population algérienne, l’exploitation du gaz de schiste pourrait exacerber la crise actuelle. Soucieux de multiplier les explorations et d’exploiter de nouveaux gisements, le pouvoir algérien a assoupli sa législation afin d’attirer des investisseurs étrangers[5], un moyen pour lui de clientéliser des acteurs européens, américains, mais aussi russes. Par exemple, le 5 mai 2020, l’entreprise nationale algérienne Sonatrach a signé un protocole d’accord avec l’entreprise russe Lukoil[6]. Rien de précis n’a pour l’instant été prévu.

Enfin, dans le domaine du nucléaire civil, les relations sont moins ambiguës. La Russie ne cache pas son intention d’exporter son expertise en la matière partout dans le monde arabe. En 2014, un accord algéro-russe a été signé. Il prévoit l’assistance de l’agence russe Rosatom au ministère algérien de l’Énergie dans le développement d’une industrie nucléaire civile en Algérie. En 2016, Rosatom et le Commissariat à l’Énergie atomique (COMENA) algérien ont signé une déclaration d’intention prévoyant la construction de centrales nucléaires de conception russe en Algérie. Cette coopération bilatérale, amenée à se développer, est aussi évoquée lors du Forum international de l’Énergie nucléaire à Sotchi, en 2018. La construction de ces centrales est prévue à l’horizon 2025-2030.

Une balance commerciale largement favorable à la Russie

Afin d’encourager le développement des échanges commerciaux entre la Russie et le monde arabe, un accord en 2002 entre la Chambre de commerce et d’industrie russe – présidée alors par Evgueni Primakov[7] dont le rôle est ici central – et l’Union générale des Chambres arabes donne naissance au Conseil d’affaires russo-arabe. Depuis 2003, ce Conseil multiplie les initiatives (sessions, forums, voyages d’affaires) dans l’ensemble du monde arabe (de la Mauritanie jusqu’à Oman), et l’Algérie fait partie des destinations privilégiées.

A l’occasion des 15 ans de ce Conseil (2018), le ministre des Affaires étrangères russe Sergueï Lavrov a rappelé son rôle dans le développement des échanges commerciaux (22 milliards de dollars en 2018), ainsi que les principaux partenaires commerciaux de la Russie dans le monde arabe : l’Égypte, l’Algérie, le Maroc et les Émirats arabes unis. Certes, ces chiffres sont tout à fait modestes en comparaison avec d’autres partenaires commerciaux de la Russie (les échanges avec l’Union européenne sont plus de dix fois supérieurs), mais loin d’être négligeables en comparaison avec la décennie 1990. Au moment de l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, les échanges commerciaux entre la Russie et le monde arabe n’atteignaient pas le milliard (tandis qu’ils pouvaient atteindre les 10 milliards de dollars avant la chute de l’Union soviétique). Du point de vue de la Russie, les résultats sont donc plutôt satisfaisants, d’autant que les balances commerciales sont souvent largement favorables à Moscou.

Dans le cas de l’Algérie – qui reste un très gros importateur d’armement russe –, les échanges commerciaux avec la Russie sont particulièrement déséquilibrés. En rassemblant quelques données de l’UN Comtrade (telles que rapportées par les autorités russes pour chaque cas), nous constatons l’étendue de ce déséquilibre en comparant la situation de l’Algérie avec celle de ses deux voisins marocain et tunisien. Au-delà des échanges avec la Russie, ces chiffres sont révélateurs de la faiblesse de l’économie algérienne et de son extrême dépendance aux hydrocarbures.

En 2018, les exportations russes en Algérie ont été plus de 450 fois supérieures aux importations de produits algériens par la Russie. Ce nombre est autrement plus impressionnant que pour la Tunisie (à peu près 5 fois plus d’exportations russes) et le Maroc (moins de deux fois). Par ailleurs, toujours en 2018, les exportations tunisiennes vers la Russie ont été 13 fois supérieures aux exportations algériennes et les exportations marocaines plus de 50 fois supérieures. Non seulement la Tunisie et le Maroc réussissent à exporter beaucoup plus de produits issus de l’agriculture (notamment des fruits) que l’Algérie, mais ils exportent aussi quelques produits industriels. Pour la Russie, l’Algérie est avant tout un client. Il s’agit d’un client très gourmand en matériel militaire, mais pas seulement. L’Algérie se prépare désormais à importer de plus en plus de blé russe au détriment du blé français[8].

Les échanges commerciaux russo-maghrébins depuis l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine

Données de l’UN Comtrade Database rapportées par le gouvernement russe
En millions de dollars ($)

L’Algérie : un gros client sur le marché de l’armement

En observant les données de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI), quelques remarques s’imposent :

  • Le marché mondial des armes demeure dominé par Washington et Moscou – qui exportent 57% des armes –, malgré la percée française pour la période 2015-2019.
  • Avec les Émirats arabes unis (18ème exportateur mondial), le monde arabe dispose d’une industrie militaire balbutiante. Cette industrie est avant tout tournée vers le monde arabe : l’Égypte (41% des exportations émiriennes) et l’Algérie (13%) sont les principaux clients d’Abu Dhabi.
  • Le monde arabe est surreprésenté parmi les pays importateurs. Sur les dix principaux pays importateurs d’armements, six sont arabes, au premier rang desquels l’Arabie saoudite (12% de l’ensemble des importations dans le monde, contre 5,6% pour la période 2010-2014).

L’Algérie est le sixième importateur mondial. Elle importe 4,2% des armes sur le marché mondial (contre 2,6% pour la période 2010-2014). Si la hausse des importations saoudiennes s’explique par la guerre au Yémen et les relations privilégiées avec l’administration Trump (les Saoudiens ont absorbé un quart des exportations américaines dans la période 2015-2019), celle des importations algériennes s’explique par une volonté exprimée de moderniser l’armée algérienne dans un contexte de tensions régionales.

Comme nous l’avons indiqué plus haut, l’Algérie est un client précieux de l’industrie militaire russe. Après l’Inde (25% des exportations russes) et la Chine (16%), l’Algérie est le troisième client de Moscou (14%). A elle seule, l’Algérie achète environ la moitié des armes russes exportées vers le continent africain. Avec 67% des importations algériennes, la Russie est de loin le principal fournisseur de l’Algérie.

Si Alger est un client historique de Moscou, et ce depuis la période soviétique, la visite de Vladimir Poutine à Alger en 2006 marque un tournant. A cette occasion, le président russe annonce l’effacement de la dette algérienne, soit 4,7 milliards de dollars. Dans la foulée, l’Algérie s’engage à dépenser 7,5 milliards de dollars en armes russes[9]. Selon des médias russes spécialisés, entre 2006 et 2018, l’Algérie aurait dépensé plus de 13,5 milliards de dollars en armement russe. Entre 2000 et 2019, l’Algérie a acheté environ 200 aéronefs[10] (des hélicoptères aux avions de chasse, notamment des MiG-29), 500 tanks, ainsi que des systèmes de défense antiaérienne (des Pantsir aux S-300). A cela s’ajoute une modernisation du matériel livré, à l’instar de celle d’avions Su-24 traités en Russie en avril 2020.

Les principaux exportateurs d’armements et leurs principaux clients pour la période 2015-2019

Données de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI)
EAU : Émirats arabes unis

Les principaux importateurs d’armements et leurs principaux fournisseurs pour la période 2015-2019

Données de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI)
EAU : Émirats arabes unis

Malgré cette relation privilégiée, il est difficile de parler d’alliance entre Alger et Moscou. Nous pouvons tout au plus identifier des priorités et des réflexes communs. Il est possible d’affirmer que la Russie et l’Algérie partagent la même attitude face aux recompositions géopolitiques au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.

Des représentations communes

Face aux trois axes géopolitiques qui ont émergé au Moyen-Orient (à savoir l’axe contre-révolutionnaire mené par Abu Dhabi, l’axe islamo-réformateur mené par Ankara et l’axe de la résistance mené par Téhéran), la Russie et l’Algérie partagent la même flexibilité. La Russie, qui assume dans sa doctrine de politique étrangère le refus des alliances et des logiques de blocs, a su tirer profit de ses succès militaires en Syrie. Après une exacerbation des tensions avec les principaux adversaires de Damas dans les premières années du conflit syrien (l’Arabie saoudite, la Turquie, le Qatar), qui lui reprochaient justement son soutien décisif au pouvoir syrien, la Russie a fini par apparaître comme un partenaire incontournable.

Elle entretient d’excellentes relations avec les Émirats arabes unis (l’un des principaux partenaires économiques de la Russie dans le monde arabe), tout en maintenant un dialogue devenu presque systématique avec la Turquie (en Syrie, en Libye, dans le Haut-Karabakh[11]) et tout en poursuivant la coopération avec Téhéran et Damas. La Russie entend multiplier les médiations[12] et entretenir de bonnes relations avec l’ensemble des acteurs tout en veillant à ce qu’aucune relation ne soit menacée par une autre : coopérer avec l’Iran[13] tout en préservant les liens avec Israël ; dialoguer avec la Turquie tout en sauvegardant les liens avec les Émirats.

A son échelle, l’Algérie suit l’exemple russe et tente de maintenir de bonnes relations avec à peu près tout le monde. Au-delà de la propagande anti-impérialiste (soigneusement entretenue par une grande partie des médias algériens), le pouvoir algérien a besoin de compenser son illégitimité intérieure (la population algérienne a massivement boycotté les deux derniers scrutins, à savoir l’élection présidentielle de décembre 2019 et le référendum sur la révision constitutionnelle de novembre 2020) par une relative stabilité dans ses relations extérieures. Là où la Russie considère que la flexibilité dans la politique étrangère (la capacité à dialoguer avec tous les acteurs) est un instrument de puissance et un vecteur d’opportunités économiques, le pouvoir algérien y voit simplement un mécanisme de protection.

Malgré des tensions ponctuelles largement exagérées, le pouvoir algérien entretient de bonnes relations avec Abu Dhabi. D’un point de vue idéologique, les dirigeants algériens représentent tout ce que les Émirats soutiennent dans le monde arabe (notamment en Égypte) : un pouvoir militaire contre l’instabilité dont la démocratie serait porteuse et contre la menace terroriste[14]. Sur ce point précis, Alger, Moscou et Abu Dhabi semblent sur la même longueur d’onde. Par ailleurs, l’Algérie est le deuxième client de l’industrie militaire émirienne en recherche permanente de marchés.

En Libye, l’Algérie a opté pour une position équilibrée entre le gouvernement d’union nationale et l’armée de Khalifa Haftar. En février 2020, ce dernier a accueilli à Benghazi le chef de la diplomatie algérienne[15]. Quatre mois plus tard, le président Fayez al-Sarraj était reçu à Alger[16]. Avec son principal parrain, la Turquie, le pouvoir algérien entretient des relations analogues aux relations russo-turques : il voit en elle un partenaire incontournable sans forcément soutenir son aventurisme et ses opérations militaires.

Enfin, l’Algérie entretient de très bonnes relations avec l’Iran depuis 2000. Comme la Russie, elle soutient l’axe Téhéran-Damas (en promouvant, par exemple, un retour de la Syrie dans la Ligue arabe) avec une certaine prudence, car il n’est pas question pour elle de sacrifier les bonnes relations bilatérales avec l’Arabie saoudite.

En définitive, la Russie et l’Algérie partagent bien des représentations et des partis pris communs : une mise en avant de la sacro-sainte stabilité (notamment à travers l’importance accordée à la lutte antiterroriste), une préférence pour la flexibilité dans les relations diplomatiques et une volonté de contribuer – par la médiation – à la résolution des conflits. D’ailleurs, malgré son soutien traditionnel au Front Polisario et ses relations houleuses avec Rabat, le pouvoir algérien privilégie la prudence et la retenue dans son traitement des tensions actuelles au Sahara occidental[17].

La Russie face au Hirak algérien : un soutien modéré au pouvoir

Pour conclure cette synthèse sur les relations russo-algériennes, quelques mots s’imposent sur la position de Moscou face au soulèvement populaire algérien. Depuis février 2019, le pouvoir algérien fait face à un mouvement de contestation (Hirak) inédit. Au nom d’une vision court-termiste de la stabilité (les excès du pouvoir algérien sont forcément porteurs d’instabilité), aucune puissance extérieure n’a tourné le dos au régime cryptocratique (une vitrine civile et un pouvoir militaire insaisissable) qui contrôle l’Algérie. Contrairement à ce qu’on a pu constater ailleurs, aucun adversaire du régime algérien ne s’est manifesté pour appeler à sa chute. Au contraire, il semble avoir bénéficié de soutiens multiples et la notion d’ingérence a surtout été invoquée par les manifestants. Ceux-ci ont reproché à Paris sa bienveillance à l’égard du pouvoir algérien et les récentes déclarations d’Emmanuel Macron (de soutien au président algérien Abdelmadjid Tebboune) n’arrangent pas les choses[18].

Le soutien apporté par la Russie aux dirigeants algériens a aussi été critiqué par les manifestants du Hirak. Dès les premiers mois du soulèvement, le ministre des Affaires étrangères algérien de l’époque, Ramtane Lamamra, a effectué une tournée diplomatique destinée à rassurer les partenaires européens, ainsi que la Russie[19]. Quelques mois plus tard, c’était au tour d’Abdelkader Bensalah, président par intérim, de se rendre à Moscou. Son discours laborieux face à Vladimir Poutine a été perçu comme une humiliation par une partie des Algériens, le dirigeant algérien ayant donné l’impression de rendre des comptes au président russe[20].

En réalité, les dirigeants russes se sont contentés d’un soutien minimal. En suggérant la réélection d’un homme sans vie (Abdelaziz Bouteflika), le pouvoir algérien n’a pas facilité la tâche à ses partenaires. Les dirigeants russes – comme les autres – pouvaient difficilement faire l’apologie d’un homme incapable de prononcer le moindre discours depuis plusieurs années. Et même après l’éviction de Bouteflika, les Russes n’ont apporté qu’un soutien discret et modéré au pouvoir algérien. Certaines déclarations du président français et du chef de la diplomatie française semblent autrement plus bienveillantes à l’égard du régime algérien que celles de leurs homologues russes. La chaîne de télévision officielle russe RT est d’ailleurs l’un des médias étrangers qui ont le plus couvert les manifestations en Algérie. Elle n’y a pas été invitée par le Kremlin, mais rien n’a été fait pour l’en dissuader.

Pour Moscou, les surenchères en faveur du régime algérien étaient donc inutiles. Deux raisons expliquent ce soutien limité, bien qu’incontestable. D’abord, parce que les Russes sont suffisamment bien renseignés pour savoir que le Hirak algérien n’est activement soutenu par aucune puissance extérieure. Ensuite, parce qu’ils sont certains de la dépendance de la structure militaire – elle-même prépondérante – à leur égard. Une dépendance que les chefs de l’armée algérienne tentent d’atténuer en conservant toujours de très bonnes relations avec Washington et l’Alliance atlantique, ce qui explique les visites à Alger du chef du Pentagone et du chef du Commandement des États-Unis pour l’Afrique pendant l’automne 2020.


[1] Mansouria  Mokhefi, « Alger-Moscou : évolution et limites d’une relation privilégiée », Politique étrangère, vol. automne, no. 3, 2015, pp. 57-70.

[2] Mohammed Harbi, L’Algérie et son destin : croyants ou citoyens, Paris, Arcantère, 1992, p. 188.

[3] Nicole Grimaud, La politique extérieure de l’Algérie (1962-1978), Paris, Karthala, 1984, p. 133.

[4] “OPEC and Russia study deeper oil cuts – two sources”, Reuters, 3 novembre 2020. URL : https://www.reuters.com/article/opec-algeria-idUSKBN27J27X.

[5] « En Algérie, adoption d’un projet de loi controversé sur les hydrocarbures », Le Monde, 14 novembre 2019. URL : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2019/11/14/en-algerie-adoption-d-un-projet-de-loi-controverse-sur-les-hydrocarbures_6019170_3212.html.

[6] “Algeria’s Sonatrach signed a MoU with Russia’s Lukoil”, Neftegaz, 5 mai 2020. URL : https://neftegaz.ru/en/news/companies/547017-algeria-s-sonatrach-signed-a-mou-with-russia-s-lukoil/.

[7] Cet ancien ministre des Affaires étrangères (1996-1998) et Premier ministre (1998-1999) était un orientaliste arabisant qui connaissait bien le monde arabe et quelques-uns de ses dirigeants. Il a largement contribué, après l’élection de Vladimir Poutine, au développement des relations russo-arabes. Il a été l’un des plus importants conseillers du président russe tout en présidant la Chambre de commerce et d’industrie (2001-2011).

[8] « L’Algérie se prépare à importer du blé russe », RFI, 18 septembre 2020. URL : https://www.rfi.fr/fr/podcasts/20200918-lalg%C3%A9rie-pr%C3%A9pare-%C3%A0-importer-bl%C3%A9-russe.

[9] Tatiana Kondratenko, “Russian arms exports to Africa: Moscow’s long-term strategy”, Deutsche Welle (DW), 29 mai 2020. URL : https://www.dw.com/en/russian-arms-exports-to-africa-moscows-long-term-strategy/a-53596471.

[10] Ibid.

[11] Olivier Roy, « L’Arménie a cru au mythe de la Russie chrétienne », Le Monde, 18 novembre 2020. URL : https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/11/18/olivier-roy-l-armenie-a-cru-au-mythe-de-la-russie-chretienne_6060140_3232.html.

[12] Adlene Mohammedi, « La stratégie russe en Libye : entre biais inavoués et perspectives de médiation », Fondation méditerranéenne d’Etudes stratégiques (FMES), 17 juillet 2020. URL : https://fmes-france.org/la-strategie-russe-en-libye-entre-biais-inavoues-et-perspectives-de-mediation-par-adlene-mohammedi/.

[13] Adlene Mohammedi, « Russie-Iran : cette rupture qui ne vient pas », Middle East Eye, 4 juin 2020. URL : https://www.middleeasteye.net/fr/decryptages/russie-iran-diplomatie-guerre-syrie-turquie.

[14] Adlene Mohammedi, « Les Émirats, parrains du parti de l’ordre dans le monde arabe », Middle East Eye, 24 avril 2019. URL : https://www.middleeasteye.net/fr/opinion-fr/les-emirats-parrains-du-parti-de-lordre-dans-le-monde-arabe.

[15] « Libye: le chef de la diplomatie algérienne rencontre le maréchal Haftar à Benghazi », Le Figaro, 5 février 2020. URL : https://www.lefigaro.fr/international/libye-le-chef-de-la-diplomatie-algerienne-rencontre-le-marechal-haftar-a-benghazi-20200205.

[16] « Crise libyenne : Fayez Al Sarraj à Alger », El Watan, 21 juin 2020. URL : https://www.elwatan.com/edition/actualite/crise-libyenne-fayez-al-sarraj-a-alger-21-06-2020.

[17] « Sahara occidental : Alger appelle à la retenue après l’annonce de la fin du cessez-le-feu de 1991 », Sud Ouest, 13 novembre 2020. URL : https://www.sudouest.fr/2020/11/13/sahara-occidental-alger-appelle-a-la-retenue-apres-l-annonce-de-la-fin-du-cessez-le-feu-de-1991-8074862-4803.php.

[18] Adlene Meddi, « Algérie : l’opposition critique les déclarations de Macron sur Tebboune », Le Point, 23 novembre 2020. URL : https://www.lepoint.fr/afrique/algerie-l-opposition-critique-les-declarations-de-macron-sur-tebboune-22-11-2020-2402152_3826.php#.

[19] « Algérie : Ramtane Lamamra mardi en Russie pour informer Moscou “de source directe” », Jeune Afrique, 15 mars 2019. URL : https://www.jeuneafrique.com/749943/politique/algerie-ramtane-lamamra-mardi-en-russie-pour-informer-moscou-de-source-directe/.

[20] « Bensalah : la boulette russe », Liberté, 26 octobre 2019. URL : https://www.liberte-algerie.com/actualite/bensalah-la-boulette-russe-326728.

EDEX 2018 : Premier salon de l’armement en Egypte

 

Le président égyptien Abdel Fattah AL-SISSI au salon EDEX 2018, le 3 décembre 2018.
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Le président égyptien Abdel Fattah AL-SISSI a inauguré, lundi 3 décembre 2018, au Caire, EDEX 2018, le premier salon de l’armement organisé en Egypte. D’une durée de 3 jours, cet événement de grande ampleur a pour dessein de participer au rayonnement de l’Egypte sur la scène internationale. Le ministre égyptien de la Production militaire, Mohamed AL-ASSAR a déclaré aux journalistes que « ce salon renvoie à la force du pays » et qu’une telle démonstration est destinée aux « partenaires occidentaux pour les inciter à produire du matériel militaire en Egypte ».

L’Egypte est la première puissance militaire d’Afrique et l’une des premières puissances militaires de la région moyen-orientale. Les Etats-Unis comptent le plus grand nombre d’entreprises étrangères représentées. Près de 40 délégations et plus de 400 entreprises participent à ce salon.

Florence PARLY, ministre française des Armées, était aux côtés du président égyptien AL-SISSI lors de l’inauguration, lundi 3 décembre. Parmi les entreprises françaises présentes, se trouvent les grands groupes français tels que Dassault Aviation, Airbus, Naval Group ou encore MBDA. De plus petites entreprises étaient également présentes, à l’instar de Sterela, entreprise toulousaine spécialisée dans la fabrication de cibles pour les entrainements à tirs réels.

L’Egypte représente un marché important pour la France. La coopération militaire entre Le Caire et Paris s’est renforcée depuis l’arrivée au pouvoir du président Abdel Fattah AL-SISSI en juin 2014. Les ventes françaises ont permis à l’armée égyptienne de moderniser son arsenal, l’Egypte étant un partenaire de la France dans la lutte antiterroriste. Près de 6 milliards d’euros de contrat d’armement ont été conclus depuis 2015. De nombreuses unités de construction française (Naval Group) ont renforcé l’ordre de bataille naval égyptien. Outre les deux bâtiments de projection de type Mistral Gamal Abdel Nasser et Anouar el-Sadate acquis par Le Caire en 2016, la marine égyptienne compte dans ses rangs la frégate de type FREMM Tahya Misr, livrée le 23 juin 2015 et la corvette de type Gowind El Fateh. Les trois autres corvettes du programme seront construites en Egypte, répondant aux vœux de Mohamed AL-ASSAR. Selon un rapport publié par le ministère des Armées, la région du Moyen-Orient a représenté plus de 60% des exportations de systèmes d’armements français pour l’année 2017 (3,9 milliards d’euros).

Une étude de l’institut de recherche suédois Sipri a démontré que les ventes d’armes au Moyen-Orient ont doublé ces dix dernières années. Durant la période 2013-2017, la région représente environ 32% des importations mondiales. Le marché est dominé par les Etats-Unis, suivis de la Russie et de la France.

La présence française au salon EDEX 2018 a alerté les organisations des droits de l’homme internationales qui accusent le régime du président SISSI d’utiliser ces armements contre des civils pour réprimer les opposants et les activistes politiques. Paris est régulièrement interpellé par des ONG telles qu’Amnesty International ou la Fondation Internationale de la Ligue des droits de l’homme sur ses ventes d’armes à l’Egypte. L’Egypte et la France réfutent ces accusations. Pour Jean-Jacques BRIDEY, président de la commission de la défense à l’Assemblée nationale et présent au Caire, « l’Egypte est un partenaire stratégique pour la France » et ces matériels ne sont pas « des matériels de répression contre la population civile ».

Le traité FNI – un frein à la course aux armements remis en cause

La porte-parole du ministère des affaires étrangères russe a regretté lors de sa conférence de presse du 28 décembre 2017 la décision du gouvernement japonais de déployer sur son territoire le système de défense anti-missiles « Aegis Ashore », développé par Lockeed Martin à partir du système embarqué sur les croiseurs et destroyers de l’US Navy. Rappelant que les lanceurs universels pouvaient tirer des missiles de croisière, Maria Zakharova a dénoncé une nouvelle violation du traité sur l’élimination des forces nucléaires à portée intermédiaire (« traité FNI »).

Le traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire

Le traité entre les Etats-Unis d’Amérique et l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques portant sur « l’élimination de leurs missiles à portée intermédiaire et à portée inférieure » a été signé le 8 décembre 1987 par le président Ronald Reagan et le Secrétaire général du parti communiste Mikhail Gorbatchev. Entré en vigueur le 1er juin 1988, il a permis l’élimination de tous les missiles lancés depuis le sol d’une portée comprise entre 500 et 5 500 km, ainsi que de tous les lanceurs associés. Cette décision courageuse avait permis de mettre définitivement fin à la crise dite des « Pershing », missiles balistiques américains stationnés en Europe pour répondre au déploiement en 1977 par les Soviétiques de missiles SS-20, vecteurs mobiles équipés d’ogives nucléaires capables de frapper l’ensemble du territoire de l’Europe occidentale.

Les accusations américaines

Le 8 décembre 2017, à l’occasion du 30ème anniversaire de la signature du traité, la porte-parole du Department of States avait publié un communiqué intitulé « Trump Administration INF Treaty Integrated Strategy ». Rappelant que les Etats-Unis dénoncent depuis 2014 la violation du traité par la Russie, ce communiqué confirme que Washington reste attaché au respect d’un traité qui a largement contribué à la sécurité du continent européen et à la limitation de la course aux armements. Toutefois, et « afin de forcer la Russie à se conformer au traité », le communiqué officialise le lancement de travaux exploratoires pour le développement de systèmes de missiles à charge conventionnelle et portés intermédiaires lancés depuis le sol.

En parallèle, le Department of Commerce américain a ajouté le 19 décembre 2017 Novator et Titan-Barrikady, deux entreprises du complexe militaro-industriel russes, à la liste des entreprises visées par des sanctions. Ces deux entreprises sont accusés de produire « un missile de croisière tiré depuis le sol et son système de transport et de lancement associé, d’une portée interdite par le traité FNI ». Sergey Ryabkov, ministre russe des affaires étrangères délégué, a réagi le jour même, notant l’absence de preuves étayant ces affirmations[1] et accusant les Etats-Unis d’eux-mêmes violer le traité.

La position russe

Le discours de dénonciation russe a été largement repris par Vladimir Poutine lors de son intervention du 22 décembre 2017. Evoquant la nouvelle stratégie « offensive » de l’OTAN et des Etats-Unis, le président russe a évoqué les « violations » du traité FNI par les Etats-Unis, citant les lanceurs de missiles polyvalents déployés en Roumanie[2] et en Pologne, au titre de la défense anti-missile de l’Alliance. Selon Vladimir Poutine, ces équipements peuvent mettre en œuvre les missiles Tomahawk embarqués, d’une portée de 2 500 km. Poursuivant un argumentaire bien rodé, il a également cité les cibles téléguidées utilisées pour tester les systèmes anti-missiles balistiques, identiques à l’exception de la charge militaire à des missiles lancés depuis le sol. Il a conclu en invoquant le droit souverain à répondre à cette menace et en demandant à son auditoire de préparer la réponse adaptée.

VA(2S) Alain Christienne, directeur de la stratégie de l’Institut FMES

Le traité sur le site du Department of States (en anglais) =>

[1] La commission spéciale de vérification mise en place par le traité FNI s’est réunie à Genève du 12 au 14 décembre 2017. Des délégations des Etats-Unis, de la Russie et de trois anciennes républiques soviétiques (Bélarussie, Kazakhstan, Ukraine) y ont confirmé, dans un texte commun la contribution importante du traité pour « la sécurité internationale, le désarmement nucléaire et la non-prolifération » et leur volonté de le respecter et de le renforcer. Aucune mention d’une violation du traité par une partie n’a été mentionnée.

[2] Le site roumain a été déclaré opérationnel le 12 mai 2016. Lors de son discours, le secrétaire général de l’OTAN avait rappelé que cette installation n’était et ne pouvait être dirigée contre la Russie et, visant sans le cité l’Iran, était dédiée à la lutte contre les missiles balistiques à courte et moyenne portée situés hors de la zone Euro-Atlantique.