Arabie saoudite

Qu’attendre de Joe Biden au Moyen-Orient et en Afrique du Nord ? – par Pierre Razoux

Qu’attendre de Joe Biden au Moyen-Orient et en Afrique du Nord ? – par Pierre Razoux

Pierre Razoux, directeur académique et de la recherche de l’Institut FMES

RÉSUMÉ :

Même si son style sera plus avenant, nul doute que Joe Biden défendra les seuls intérêts américains. Son élection est un coup dur pour Vladimir Poutine, Xi-Jing Ping, Bachar el-Assad et Recep Tayyip Erdogan. Prudent, pragmatique et réaliste, le 46e président des États-Unis d’Amérique, attaché aux causes palestinienne et kurde, n’est pas facile à décrypter en matière de politique étrangère d’autant que son équipe a des avis très contrastés sur les principaux dossiers liés au Moyen-Orient. Il reste sans illusion sur la capacité des États-Unis à résoudre le conflit israélo-palestinien. Ses priorités à l’égard de la région ANMO devraient consister à endiguer la progression de la Chine et de la Russie, à mettre un terme à la politique de sanctions maximales contre l’Iran afin de renouer le dialogue avec Téhéran, à prendre ses distances avec l’Arabie saoudite en condamnant sa politique au Yémen, et à rassurer leurs autres alliés régionaux pour restaurer la crédibilité des États-Unis. En Afrique du Nord, il semble prêt à réengager ses partenaires les plus fragiles pour éviter qu’ils ne s’effondrent, sans toutefois s’impliquer directement en Libye, pas plus que dans la Bande Sahélo-Saharienne. Parmi ceux qui espéraient la victoire de Donald Trump (voir carte et schéma), les dirigeants israélien, égyptien, saoudien et émirien vont devoir donner des gages à la nouvelle administration démocrate. C’est avec le président turc Erdogan que les relations vont être les plus complexes. Ce dernier en semble conscient, puisqu’il affiche une posture de désescalade depuis quelques semaines.

S’il est très improbable que Joe Biden trouve un accord avec Téhéran à court terme, la nouvelle équipe conservatrice qui devrait l’emporter en Iran en juin 2021 pourrait être tentée de s’entendre ensuite avec lui sur un accord global, pour relancer l’économie et ne pas tomber sous la coupe de la Chine. En attendant, c’est le Qatar qui profite le plus de l’élection de Joe Biden, d’autant que ce dernier n’est pas opposé à l’Islam politique des Frères musulmans, tant que celui-ci reste compatible avec les valeurs libérales des États-Unis, tant qu’il promeut l’économie de marché, des élections démocratiques et qu’il ne remet pas en cause les contrats d’armement conclus avec l’industrie américaine.

Pour anticiper la politique des États-Unis en direction du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, l’option la plus raisonnable consiste in fine à décrypter l’agenda de politique étrangère de la vice-Présidente Kamala Harris, pièce maîtresse du dispositif institutionnel américain compte tenu du contexte et de l’âge du Président.

En devenant le 46e président des États-Unis d’Amérique, Joseph Biden hérite d’une situation volatile et fragmentée au Moyen-Orient, mais aussi en Afrique du Nord. Elle l’est d’autant plus que son prédécesseur semble s’en être détournée tout en s’entendant tacitement avec Vladimir Poutine pour diviser le Moyen-Orient en deux zones d’influence, l’une (au nord) dominée par la Russie et l’Iran, et l’autre (au sud) par les États-Unis et Israël. Cette division implicite des tâches, correspondant à sa volonté de diminuer l’empreinte militaire américaine et simplifier l’équation géopolitique régionale (« vous êtes pour moi ou contre moi ! »), l’a amené à stigmatiser à l’extrême l’Iran, détruisant par là-même le seul acquis diplomatique de la période Obama – l’accord nucléaire connu sous l’acronyme de JCPOA[1] – quitte à pousser les dirigeants iraniens dans les bras des Russes et des Chinois. Comme nombre de présidents républicains avant lui, Donald Trump a fait prévaloir la logique d’endiguement à l’encontre de l’Iran et de ses alliés de circonstances (Syrie hier, Irak, Qatar et Liban aujourd’hui) en s’appuyant sur Israël et les monarchies de la péninsule Arabique.

Joe Biden et son équipe rapprochée auront donc du pain sur la planche pour apaiser les tensions, rassurer les uns, restreindre les ambitions des autres, renouer un dialogue difficile avec Téhéran et limiter par là même les risques d’escalade militaire qu’au fond aucun des grands acteurs ne souhaite, puisqu’elle ne pourrait qu’aboutir à une plus grande fragmentation qui ferait le jeu des djihadistes et des extrémistes religieux. Le risque principal relève en fait de l’erreur de calcul. Le défi est d’autant plus grand que les acteurs du Moyen-Orient ont exporté leurs rivalités en Méditerranée et en Afrique du Nord, qu’il s’agisse de celles opposant l’Iran à Israël d’une part, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis à l’Iran, au Qatar et à la Turquie d’autre part, ou bien encore de la rivalité exacerbée entre pro et anti-Frères musulmans. De fait, toute analyse géopolitique et stratégique implique désormais de considérer simultanément les deux espaces nord-africain et moyen-oriental, là où ils pouvaient être décryptés séparément auparavant.  

L’administration Biden arrive en outre aux affaires dans une période charnière marquée par la désoccidentalisation du monde, l’affaiblissement du libéralisme et du multilatéralisme, et la montée des populismes comme des nationalismes. Ces lames de fond touchent le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, tout comme les conséquences socio-économiques désastreuses de la crise de la covid-19 qui isolent un peu plus les pays de ces deux régions, les rendant plus vulnérables aux appétits de Pékin, Moscou et Ankara, mais aussi des djihadistes, des groupes mafieux et des démagogues de tous acabits. Nul doute cependant que l’arrivée de Joe Biden constitue un coup dur pour Vladimir Poutine, Xi-Jing Ping, Recep Tayyip Erdogan et Bachar el-Assad.

Un Président très expérimenté, dont le logiciel paraît quelque peu daté

Âgé de 78 ans, Joe Biden a siégé au Sénat pendant 36 ans, a dirigé le très influent comité des affaires étrangères de la chambre haute du Congrès et a été pendant huit ans vice-Président de Barack Obama. Dans toutes ses fonctions, il n’a cessé de voyager au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, nouant des liens personnels avec de nombreux dirigeants dont plusieurs ont disparu aujourd’hui. Il maîtrise à l’évidence les dossiers, même si ses principales intuitions ont été forgées dans les années 1980-2000 et ne sont peut-être plus totalement en phase avec l’évolution rapide de ces deux régions. Bien que pragmatique et réaliste, il reste très attaché à la cause palestinienne, tout comme à la cause kurde, et mise clairement sur les régimes en place, quels qu’ils soient. Robert Malley, coordinateur de la Maison-Blanche pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord sous l’administration Obama, proche du nouveau secrétaire d’État Anthony Blinken, résume ainsi les dossiers prioritaires pour la nouvelle équipe Biden :

  • « Gérer la crise du coronavirus ;
  • Endiguer la Chine sans compromettre le dialogue et la coopération économique avec Pékin ;
  • Mettre un terme à la politique de « sanctions maximales » contre l’Iran pour revenir dans l’accord nucléaire (JCPOA) en s’assurant que Téhéran se remettra en conformité avec le traité, respectera l’intégralité de ses engagements et adoptera une attitude plus rassurante vis-à-vis de ses voisins ;
  • Prendre ses distances avec l’Arabie saoudite en arrêtant la politique du chèque en blanc quant à son intervention calamiteuse au Yémen ;
  • Revenir dans l’accord de Paris sur le changement climatique ;
  • Rassurer les alliés traditionnels des États-Unis car la crédibilité des États-Unis et la loyauté sont des valeurs auxquelles il croit profondément » [2].

Robert Malley poursuit en soulignant que « Joe Biden n’est pas facile à caser en matière de politique étrangère : il était favorable à la guerre des Balkans tout comme à l’intervention en Irak en 2003, mais il était opposé à l’intervention en Libye, de même qu’à tout projet d’intervention contre l’Iran ; […] Il n’a pas la main sur la gâchette ; […] Joe Biden est quelqu’un de très réaliste et de pragmatique. Il ne partage pas l’optimisme et la vision ambitieuse de Barack Obama à ses débuts. Il commencera là où Obama avait terminé. Dans ce sens-là, sa politique ressemblera plus à celle de la fin du second mandat Obama ; […] Au fond, Joe Biden ne fonde pas de grands espoirs sur le dossier du Proche-Orient. Il ne voit pas la résolution du conflit israélo-palestinien comme étant probable, et ne voudra pas y consacrer les efforts prioritaires des États-Unis »[3]. Il rappelle en outre que les membres de l’ancienne administration Obama – qui devraient retrouver un poste dans l’administration Biden – avaient et ont toujours des avis très contrastés sur les dossiers liés au Moyen-Orient et à l’Afrique du Nord[4].

Dans ses mémoires, Barack Obama insiste sur la prudence de Joe Biden en se remémorant la réunion de crise au cours de laquelle il a ordonné le raid sur Abbottabad visant à éliminer Oussama Ben Laden : « Joe (Biden) lui aussi s’est prononcé contre l’option du raid, au motif que le risque d’échec était trop élevé. […] Je savais que, tout comme Gates, il travaillait déjà à Washington pendant l’échec de Desert One (fiasco du raid américain visant à libérer les otages retenus en Iran en avril 1980). Il en gardait certainement de vifs souvenirs : douleur des familles, coup porté au prestige des États-Unis et défaite de Jimmy Carter »[5].

Comme une partie de l’establishment démocrate façonné par l’idéal libéral, Joe Biden n’est pas opposé à l’Islam politique des Frères musulmans, tant que celui-ci reste compatible avec sa vision et ses valeurs, notamment les droits de l’Homme, tant qu’il promeut l’économie de marché, des élections démocratiques et qu’il ne remet pas en cause les contrats d’armement conclus avec l’industrie américaine. Si en prime il vise à renvoyer les militaires dans leurs casernes, c’est encore mieux pour toute la génération de responsables démocrates marquée par le film Midnight Express[6].

Une feuille de route assez prévisible

Même si le style sera plus avenant, nul doute que Joe Biden défendra les seuls intérêts américains. Au Moyen-Orient, si l’on applique la grille de lecture fournie par Robert Malley, confirmée par les déclarations d’Anthony Blinken, il est probable que son administration visera à freiner et si possible contrer l’expansion russe et chinoise, à protéger les routes maritimes et les détroits si ceux-ci venaient à être menacés, tout en contrôlant les points de passage obligés des flux d’hydrocarbures alimentant la Chine pour la convaincre du fait qu’une guerre économique sévère avec les États-Unis – a fortiori un affrontement militaire direct – serait perdu d’avance. La lutte contre le djihadisme se poursuivra en se concentrant sur Daech et Al Qaïda, et non plus sur les mouvements proches de l’Iran qualifiés de « terroristes » par Mike Pompeo.

Contrairement à Donald Trump, Joe Biden cherchera à réengager la plupart des acteurs abandonnés par son prédécesseur pour redonner aux États-Unis leur rôle d’acteur légitime et incontournable, tant sur le plan diplomatique qu’économique. Tout indique qu’il soutiendra fermement les monarchies modérées de la Péninsule arabique, qu’il contribuera à stabiliser le Liban pour éviter que celui-ci ne bascule totalement dans l’escarcelle iranienne et qu’il cherchera à se maintenir en Irak. Très attaché à la forme, il adaptera le style de sa politique étrangère en rassurant ses alliés traditionnels et en revenant à davantage de multilatéralisme en accordant davantage d’importance aux droits de l’Homme. Le régime syrien n’a donc rien à espérer sous son mandat.

Sur le dossier palestinien, Robert Malley estime que « la nouvelle administration américaine abandonnera le plan de paix de Trump, adoptera une attitude plus dure envers les colonies israéliennes en Cisjordanie, reprendra les relations avec l’Autorité palestinienne et relancera l’aide économique aux Palestiniens »[7]. Néanmoins, elle ne reviendra très probablement pas sur le transfert de l’ambassade américaine à Jérusalem, sur la reconnaissance de l’annexion du Golan (qui concerne la Syrie et non pas les Palestiniens), sur la fourniture d’armements à Israël et sur la présence de bases radars et de missiles antimissiles américains sur le territoire israélien. Joe Biden sait qu’il devra donner des gages au pouvoir israélien pour lui faire avaler la pilule du réengagement avec l’Iran. Sa priorité reste en effet le dossier iranien qu’il lie à la sécurité du Golfe et du Levant. Il fera tout pour favoriser la reprise de négociations bilatérales avec l’Iran, tout en incitant l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis à renouer le dialogue avec Téhéran, de manière à atténuer les tensions régionales et faciliter le retour des États-Unis dans un accord nucléaire amélioré (JCPOA).

Sur le dossier kurde, il serait logique que Joe Biden, qui n’a jamais accepté le lâchage du PYD syrien par Donald Trump, fasse le minimum nécessaire pour donner de l’air aux Kurdes syriens et leur permettre de résister à la fois contre l’armée turque et le régime syrien. Cela ne solutionnera en rien leur avenir, mais cela leur permettra de gagner un peu de temps.

En Afrique du Nord, l’administration Biden semble vouloir réengager les pays les plus fragiles pour éviter qu’ils ne s’effondrent face aux coups des djihadistes, face à l’incurie de certains dirigeants, ou qu’ils ne tombent sous la coupe de Moscou et de Pékin. Il paraît probable qu’elle exerce des pressions sur eux pour contrôler plus efficacement la variation des prix pétroliers et prendre si possible des parts dans leur industrie énergétique. Elle semble peu désireuse de s’impliquer en Libye, tout comme dans la bande sahélo-saharienne, même si elle poursuivra très certainement son soutien logistique aux forces internationales déployées sur zone[8].  

Ceux qui se réjouissent de l’arrivée au pouvoir de Joe Biden

Joe Biden sait qu’une partie des dirigeants du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord souhaitait ardemment la victoire de Donald Trump et a tout fait pour favoriser sa campagne, comme en témoignent la carte et le tableau ci-dessous. Il sait en revanche que d’autres dirigeants, sur lesquels il va pouvoir s’appuyer, espéraient sa propre victoire, pour des raisons multiples : certains pour renouer un dialogue bilatéral permettant de s’entendre sur de nouveaux équilibres stratégiques (Iran) ; d’autres pour obtenir des réassurances américaines (Tunisie, Liban, Jordanie, Koweït, Oman) ; d’autres encore pour revenir à la situation ante (Qatar, Irak, Autorité palestinienne). La Libye et le Yémen, durablement fragmentés, sont des cas particuliers puisque leurs dirigeants ou ceux qui aspirent à le devenir ne sont pas tous sur la même ligne. Les dirigeants yéménites sont néanmoins d’accord sur le fait que Joe Biden reste le mieux placé pour exercer les pressions nécessaires sur les dirigeants saoudiens afin qu’ils renoncent à leur intervention militaire au Yémen, celle-ci apparaissant chaque jour un peu plus impopulaire au Congrès.

La carte et le tableau qui suivent témoignent de perceptions très diverses entre pro-Biden et pro-Trump, mais aussi entre ceux qui sont favorables ou hostiles à la présence militaire américaine dans la région, qu’il n’est pas possible de simplifier par des critères tels que la gouvernance (dictatures vs régimes plus ouverts, monarchies vs républiques) ou le statut d’allié privilégié (la Turquie, membre de l’OTAN, hostile à la fois à Joe Biden et à la présence militaire américaine dans sa sphère d’intérêts). Il n’y a pas de lignes de fracture claires. Les organisations régionales, qu’il s’agisse de la Ligue arabe, du Conseil de coopération du Golfe ou de l’Union du Maghreb arabe sont elles aussi profondément divisées sur ces perceptions et ne seront d’aucun secours aux dirigeants arabes pour leur permettre de faire émerger une ligne cohérente à l’égard de la nouvelle administration américaine. Les récentes normalisations de plusieurs États (Émirats arabes unis, Bahreïn, Maroc, Soudan) avec Israël ne font que renforcer l’impression d’un monde arabe plus fragmenté que jamais. Même si les dirigeants arabes qui ont reconnu Israël fin 2020 soutenaient tous Donald Trump, l’équipe de Joe Biden se réjouit de ces normalisations qui, de son point de vue, vont dans le sens d’un apaisement des tensions régionales[9].

Sociogramme des dirigeants du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord vis-à-vis de Joe Biden

Les plus enthousiastes semblent être les Iraniens qui interprètent l’arrivée de l’administration Biden comme la fin du risque de confrontation militaire directe, mais surtout comme l’opportunité de conclure un accord global leur permettant de sécuriser leurs gains au Moyen-Orient, quitte à renoncer durablement à leurs ambitions nucléaires militaires et à normaliser leurs relations avec l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, une fois que les États-Unis seront revenus dans le JCPOA et auront fait tomber les sanctions qui handicapent très lourdement l’économie iranienne. C’est toutefois loin d’être gagné car le Congrès, quelle que soit sa couleur, est structurellement hostile au régime iranien tout comme une majorité de la population américaine toujours hantée par les crises successives des otages, expliquant que Barack Obama ait préféré ne pas soumettre le JCPOA au Capitole. Même à majorité démocrate, il est peu probable que le Congrès fasse le forcing sur le dossier iranien, à l’heure où il est concentré sur les affres de la politique intérieure américaine. Différents lobbys (néoconservateurs, israéliens, émiriens, saoudiens, grecs[10]) se mobilisent pour contrer préventivement toute ouverture de Washington en direction de Téhéran. En Israël, Benjamin Netanyahou a déclaré qu’il resterait l’autorité ultime pour s’occuper du dossier iranien, indiquant par là-même qu’il ne se sentirait pas lié par le retour des États-Unis dans le JCPOA et qu’il conservait sa liberté d’action, y compris militaire, à l’encontre de l’Iran. 

En négociatrices habiles, les autorités iraniennes soufflent pour leur part le chaud et le froid, laissant leur Parlement adopter une loi intitulée « Plan d’action stratégique pour la levée des sanctions et la protection des droits de la nation iranienne » qui durcit considérablement les conditions de reprise des négociations avec les États-Unis et met la pression sur la Maison Blanche en fixant au 21 février 2021 la limitation d’accès des inspecteurs de l’AIEA à certaines installations nucléaires iraniennes, tout en augmentant sensiblement la quantité d’uranium susceptible d’être enrichi à 20 %. Mohammed Javad Zarif, ministre iranien des Affaires étrangères, a déclaré quelques jours avant la prestation de serment de Joe Biden : « Le retour des États-Unis au JCPOA n’est pas suffisant en ce moment. L’objectif du JCPOA était la levée des sanctions […] Aujourd’hui, si les États-Unis disent oralement qu’ils reviennent au sein du JCPOA, cela ne nous apportera rien. Il faut que les sanctions soient d’abord levées […] Il faut que nos relations bancaires reviennent à la normale et que les accords que nous avons signés avec différentes entreprises soient mis en œuvre […] Il faudra aussi discuter plus tard du dédommagement »[11] ; il a surrenchéri sur la possibilité de la présentation de nouvelles conditions par les parties du JCPOA pour la levée des sanctions : « Personne n’a le droit de faire une telle chose. Le JCPOA est un accord sur le nucléaire et n’a aucun lien avec la question balistique »[12]Mohammed Qalibaf, président du Parlement et candidat putatif à l’élection présidentielle de juin 2021, a rappelé pour sa part que « tous les articles de la loi sur le Plan d’action stratégique pour la levée des sanctions et la protection des droits de la nation iranienne étaient réversibles en cas d’entente sur la levée complète des sanctions »[13], sous-entendant que tout était réversible si l’on parvenait à s’entendre.

En accroissant la pression sur Joe Biden mais aussi sur le président Rohani de telle manière qu’un accord semble très improbable à court terme, le guide suprême Ali Khamenei signifie aux uns et aux autres qu’un éventuel accord ne pourra être conclu qu’après l’élection présidentielle iranienne du 18 juin 2021. L’enjeu de celle-ci n’est pas de savoir si c’est un réformateur ou un conservateur qui va l’emporter, car tout indique que ce sera un conservateur bon teint, mais si ce sera un ancien militaire issu du corps des gardiens de la révolution, une personnalité issue du clergé ou bien un politicien « civil » réputé pour sa bonne gestion des affaires économiques. Pour l’instant, toutes les options semblent sur la table et le vainqueur, quel qu’il soit, aura sans doute les mains plus libres pour négocier avec Washington, puisque le bloc conservateur lui fera confiance et ne lui reprochera pas de brader les intérêts de l’Iran. Comme souvent dans l’histoire, ce sont les dirigeants qui paraissent intransigeants qui finissent par conclure un accord de paix, car au fond, une entente entre Washington et Téhéran viserait tout autant à trouver une sortie négociée à la question de l’accord nucléaire qu’à enterrer la hache de guerre. Rien ne devrait donc déboucher d’ici fin 2021 au mieux. À défaut, la nouvelle équipe iranienne choisirait probablement d’acquérir la capacité nucléaire militaire et de se rapprocher encore davantage de Moscou et Pékin, renforçant la posture de la Russie et de la Chine au Moyen-Orient comme le souligne Albert Wolf de l’université John Hopkins[14].

Dans le golfe Persique, c’est sans doute le Qatar qui profite le plus de l’élection de Joe Biden puisque ce dernier souhaite l’apaisement des tensions entre les monarchies arabes et l’Iran, mais aussi entre les familles régnantes elles-mêmes. Les dirigeants saoudiens ne s’y sont pas trompés en acceptant une réconciliation de façade avec le Qatar lors de la réunion plénière du Conseil de Coopération du Golfe d’Al-Ula, le 5 janvier 2021, au grand dam de l’Émirien Mohammed ben Zayed al-Nahyane qui n’a pas fait le déplacement[15]. L’émir du Qatar Tamim al-Thani, qui sait pouvoir compter désormais sur la bienveillance des États-Unis en plus de celle de l’Iran et de la Turquie, va pouvoir organiser sereinement sa coupe du monde de football en 2022, là où les dirigeants émiriens risquent de se faire du souci pour le bon déroulé de leur exposition universelle de 2021 en cas d’aggravation des tensions avec l’Iran. À moyen terme, le Qatar devra probablement choisir entre l’Arabie saoudite et la Turquie, car il lui sera difficile de ménager durablement l’un et l’autre. Pour lui, l’essentiel reste finalement de conserver le soutien des États-Unis et de l’Iran dont il a besoin pour garantir sa sécurité et le développement économique et diplomatique de son émirat. Il espère sans doute jouer un rôle majeur dans les négociations entre Américains et Iraniens, sachant qu’il reste crédible des deux côtés[16].

Les dirigeants fraichement désignés du Koweït et du sultanat d’Oman se réjouissent de la victoire de Joe Biden puisqu’il appelle comme eux à de bonnes relations entre les deux rives du Golfe. Âgés et manquant pour l’instant de légitimité, ils font face à des difficultés intérieures et ne semblent pas en mesure de peser sur la scène internationale. 

En Irak, si le Premier ministre Moustafa al-Kazimi souhaite le maintien de la présence militaire et diplomatique américaine, ne serait-ce que pour équilibrer la présence iranienne sur place, ses opposants, tout comme les milices chiites instrumentalisées par Téhéran, agissent en sous-main pour saper la crédibilité des États-Unis et les contraindre à quitter le pays. L’arrivée de Joe Biden peut offrir un répit au Premier ministre irakien soutenu par une partie de la classe politique sunnite, mais il est très improbable que l’administration démocrate parvienne à renverser l’image catastrophique dont souffrent les États-Unis dans le pays. À long terme, le sort de la présence américaine en Irak paraît donc scellé.   

Au Levant, le roi Abdallah II de Jordanie, le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas et le président libanais Michel Aoun se réjouissent d’autant plus ouvertement de l’élection de Joe Biden qu’ils craignaient de faire les frais du fameux « Plan de paix du siècle » de Jared Kushner. Très affaibli sur la scène intérieure, Mahmoud Abbas espère un retour au statu quo ante (solution à deux États et médiation « juste » des États-Unis) qui lui permette de durer encore un peu en s’appuyant sur ses affidés, par défaut d’option de recours crédible[17], alors même que l’Iran semble renforcer son emprise dans la bande de Gaza pour accroître sa capacité de dissuasion envers Israël[18].

En Afrique du Nord, l’arrivée d’une équipe démocrate promouvant ouvertement les valeurs libérales de l’Amérique, tout particulièrement le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, l’aide au développement, le multilatéralisme et la défense de l’environnement, de surcroît sans préjugés négatifs à l’encontre de l’Islam politique, ne peut que réjouir des dirigeants cacochymes tétanisés par le cynisme, l’imprévisibilité et la brutalité de Donald Trump. Les difficultés intérieures limitent toutefois leurs marges de manœuvre sur la scène régionale. Les dirigeants algériens et marocains sont néanmoins réservés quant à la bienveillance de l’équipe Biden à l’égard des Frères musulmans.

Ceux qui vont devoir donner des gages au nouveau président américain

Le premier à avoir réagi est le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou qui sait qu’il va faire face à quatre années difficiles s’il parvient à se maintenir au pouvoir, car il a soutenu sans nuance la candidature de Donald Trump. Comme de nombreux Israéliens, il estime que la victoire de Joe Biden représente un retour en arrière[19]. Il ne l’en a pas moins appelé quelques heures après la proclamation de sa victoire pour le féliciter, souligner l’ancienneté de leur relation et reconnaître en lui un ami d’Israël. Depuis, il fait profil bas et se concentre sur sa survie politique et sur les négociations de normalisation avec d’autres pays arabes. Il semble avoir délégué la communication avec les États-Unis à sa garde rapprochée. Tzachi Hanegbi, ministre des implantations (colonies) parlant au nom du gouvernement israélien, a ainsi déclaré le 13 janvier 2021 : « Le plus important est de convaincre la nouvelle administration américaine de ne pas répéter les erreurs de l’administration Obama, à savoir apaiser les Iraniens »[20]. Parallèlement et pour se ménager les bonnes grâces de la nouvelle administration démocrate, Eli Cohen, ministre du renseignement, a fait fuiter une note envisageant une possible normalisation avec le Qatar stipulant que « l’importance du Qatar pour l’État hébreu réside dans sa capacité à bâtir un réseau de contacts avec les Frères musulmans […] Les relations avec le Qatar peuvent être un facteur de stabilisation dans la bande de Gaza et contribuer à atténuer les tensions existantes avec la Turquie »[21].

Les dirigeants saoudiens et émiriens savent eux aussi qu’ils vont devoir donner des gages s’ils ne veulent pas être complètement marginalisés. Les premiers signaux n’ont pas tardé, comme en témoignent les discussions au Congrès pour remettre en cause la livraison de chasseurs bombardiers furtifs F-35 aux Émirats arabes unis. L’accord de normalisation avec le Qatar est un premier pas ; il en faudra sans doute d’autres, probablement sur les dossiers yéménite, iranien, pakistanais et chinois, pour atténuer les foudres de la Maison Blanche.

Nul doute que le président Sissi, très pragmatique, saura lui aussi donner des gages au nouveau maître de la Maison-Blanche pour lui rappeler l’importance stratégique de l’Égypte, gardienne du canal de Suez et pays toujours très influent au sein du monde arabe, dans l’équation géopolitique américaine. En Afrique du Nord, le roi du Maroc regrette déjà le départ de Donald Trump dont l’administration aura soutenu fermement Rabat sur le dossier du Sahara occidental, tout en contribuant au maintien des capacités opérationnelles de son armée. Mais il reste l’un des gardiens du détroit de Gibraltar, le principal fournisseur des États-Unis en phosphate et un acteur symbolique pour la stratégie américaine de normalisation entre Israël et les pays arabes. S’il reste prudent, il devrait ne pas subir les critiques du parti démocrate, mais il sait qu’il lui faudra probablement donner des gages aux partis islamistes proches de la mouvance des Frères musulmans. Ce n’est pas forcément une bonne nouvelle pour les Européens.

C’est en définitive avec le président Erdogan que la relation sera probablement la plus compliquée. Les sujets de dispute n’ont pas manqué récemment : conflit en Syrie et agression turque contre le PYD kurde, protection américaine à l’opposant Fethullah Gülen, emprisonnement en retour du pasteur Andrew Brunson en Turquie, affaire Jamal Khashoggi mettant les États-Unis en porte-à-faux avec l’Arabie saoudite, achat turc de systèmes antimissile S-400 russes entraînant le gel du contrat F-35, crise en Libye, tensions en mer Egée et en Méditerranée orientale. Mike Pompeo a ouvertement mis en cause l’attitude perturbatrice du président Erdogan lors de la réunion des ministres des Affaires étrangères de l’OTAN à Bruxelles, le 1er décembre 2020. Recep Tayyip Erdogan sait qu’il a besoin du soutien des États-Unis pour contrecarrer l’influence économique, énergétique et stratégique croissante de la Russie en Turquie. Le président turc sait aussi que Joe Biden doit beaucoup au lobby grec qui l’a soutenu sans faillir tout au long de sa longue carrière politique. Mais il est conscient du fait que le nouveau président américain reste favorable au concept d’un « Islam modéré démocratique », tel que celui dont l’AKP turc sait habilement faire la promotion auprès des élites démocrates américaines. Comme le rappelle Robert Malley, « Joe Biden entretient de bonnes relations avec Erdogan ; cela date de sa vice-présidence lorsqu’il avait été mandaté par Obama pour servir d’interlocuteur avec le président turc. Ainsi, il va essayer de se montrer plus solidaire avec les Kurdes syriens que ne l’a été Trump, ce qui va compliquer sa relation avec la Turquie, tout en cherchant une entente avec Erdogan (…) La politique régionale agressive de la Turquie aujourd’hui suscite des débats au sein même de l’équipe Biden ; il y a d’un côté les durs, très critiques vis-à-vis de la Turquie, et d’un autre côté, ceux qui pensent que les États-Unis ne peuvent se permettre de crise majeure avec cet allié important de l’OTAN. Ces deux instincts se retrouvent chez Joe Biden »[22]. Car pour les stratèges américains, la Turquie demeure d’abord et avant tout le bouclier Sud de l’OTAN face à la Russie et l’Iran, et demain probablement face à la Chine. Ils savent aussi qu’ils ont besoin des installations radar de leur base de Kürecik dans le cadre de leur défense antimissile, mais aussi de la base aérienne d’Incirlik sur laquelle un lot de bombes atomiques B-61 est censé être stocké dans le cadre des plans de dissuasion nucléaire de l’OTAN. Le positionnement stratégique de la Turquie et sa capacité à affaiblir la cohésion européenne suffisent à justifier leur soutien à Ankara, même si Erdogan questionne régulièrement la pérennité de la présence américaine sur la base d’Incirlik. Ce soutien pourrait toutefois évoluer si l’aile gauche du parti démocrate arrivait au pouvoir.

De la nécessité de décrypter Kamala Harris

Compte tenu du rapport de forces équilibré au Sénat (50-50) qui confère au vice-Président le rôle d’arbitre, mais aussi de l’âge et de l’état de santé incertain de Joe Biden qui la met en avant et répète qu’il ne fera qu’un seul mandat, Kamala Harris s’impose comme une pièce maîtresse du jeu institutionnel américain. C’est également vrai sur les dossiers de politique étrangère puisqu’elle seconde le Président et peut appuyer ou faire obstacle au Sénat à d’éventuels accords négociés par l’administration. Ce le sera a fortiori si les évènements venaient à la propulser à la présidence des États-Unis d’Amérique. Il est donc crucial de connaître son positionnement sur les grands dossiers du Moyen-Orient et du bassin méditerranéen. A ce jour et si l’on se réfère à ses déclarations durant la campagne présidentielle, cette brillante juriste de 56 ans affiche un soutien sans faille à Israël[23], tout en déclarant « croire en la valeur de chaque Palestinien et de chaque Israélien »[24]. Jusqu’à présent, Kamala Harris ne s’est que très peu exprimée sur les sujets géopolitiques tout en insistant sur son tempérament progressiste, son attachement aux droits de l’Homme et des minorités, mais aussi sa proximité avec Barack Obama. Son passage remarqué à la commission du renseignement du Sénat laisse toutefois penser qu’elle s’est intéressée de près aux dossiers internationaux les plus sensibles.

Pour anticiper à moyen terme la politique des États-Unis en direction du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, l’option la plus raisonnable consiste donc à décrypter l’agenda réel de politique étrangère de la vice-Présidente Kamala Harris. Les chercheurs et les analystes peuvent d’emblée s’y mettre, en espérant que celle-ci sera bien protégée par le Secret Service.

 


[1] Joint Comprehensive Plan of Action, accord sur le programme nucléaire iranien signé à Vienne le 14 juillet 2015 entre Téhéran et les 5 membres permanents du Conseil de sécurité des Nations unies, plus l’Allemagne, appuyés par l’Union européenne, réintégrant l’Iran dans le concert des Nations.

[2] Robert Malley, interviewé par Armin Arefi pour Le Point, 13 novembre 2020.

[3] Ibidem.

[4] La consultation du rapport « Ten conflicts to watch in 2021 » du think tank International Crisis Group (ICG) dirigé par Robert Malley pendant le mandat Trump, donne également un éclairage intéressant sur les priorités du mandat de Joe Biden, puisqu’il cite l’Afghanistan, l’Éthiopie-Érythrée, la Bande Sahélo-Saharienne, le Venezuela, la Libye, la Somalie, le Yémen, la relation USA-Iran, la relation Russie-Turquie et les tensions liées aux dérèglements climatiques.

[5] Barack Obama, Une terre promise, Fayard, 2020, pp. 813-814.

[6] Comme l’ont rappelé à l’auteur de cet article de nombreux experts américains.

[7] Interview de Robert Malley par Armin Arefi, Le Point, op. cit.

[8] L’intervention en Libye et ses conséquences désastreuses restent un cauchemar pour de très nombreux responsables démocrates.

[9] Même si ces normalisations peuvent déboucher au bout du compte sur un regain de tensions entre Israël et l’Iran par conflits interposés, que ce soit dans le Golfe persique, en mer Rouge ou au Sahara occidental puisque le roi Mohammed VI a conditionné sa normalisation avec Israël à la reconnaissance par les États-Unis de la « marocanité » de ce territoire dont le Front Polisario, soutenu par l’Algérie et l’Iran, réclame l’indépendance.

[10] Traditionnellement proche de l’Iran, la Grèce, paniquée par l’agressivité et les ambitions de la Turquie, s’est récemment rapprochée d’Israël et des Émirats arabes unis, tant sur les plans économiques et énergétiques, que militaires et stratégiques.

[11] Site officiel iranien Khamenei.ir, 10 janvier 2021.

[12] Ibidem.

[13] Ibidem.

[14] Albert Wolf, « Why hasn’t anyone attacked Iran’s nuclear sites? », Perspectives Paper n° 1878, BESA Center, 11 janvier 2021.

[15] Armin Arefi, « Pourquoi l’Arabie saoudite et le Qatar enterrent la hache de guerre », Le Point, 5 janvier 2021.

[16] Comme en témoignent les propos élogieux de Mohammed Javad Zarif qui a tweeté en anglais le 5 janvier 2021 le message suivant : « Congratulations to Qatar for the success of its brave resistance to pressure & extortion ».

[17] Thierry Oberlé, « Mohammed Dahlan, un Palestinien dans l’ombre de l’accord Israël-Émirats », Le Figaro, 18 août 2020 ; les dirigeants émiriens comptaient sur un second mandat de Donald Trump pour placer leur homme – Mohammed Dahlan – à la tête de l’autorité palestinienne ; cette option semble aujourd’hui écartée.

[18] Comme en témoigne l’organisation sur place, le 29 décembre 2020, d’un exercice majeur qui aurait vu des membres des forces spéciales iraniennes conseiller les combattants du Hamas ; I24 News, 31 décembre 2020.

[19] Alex Joffé, « Le marais retourne à Washington », Perspectives Paper n° 1868, BESA Center, 5 janvier 2021.

[20] I24 News, 13 janvier 2021.

[21] I24 News, 13 janvier 2021.

[22] Interview avec Armin Arefi, Le Point, op. cit.

[23] Ali Harb, « Kamala Harris pledges unconditional support for Israel », Middle East Eye, 27 août 2020.

[24] The Arab American News & I24 News, 6 novembre 2020.

 

Une crise pétrolière inédite – par Sarah Sriri

Si, à la mi-mai 2020, le prix du baril de pétrole est de nouveau en léger rebond, depuis février dernier, l’or noir a vu son prix dévisser. La crise pétrolière de ces derniers mois découle de la rivalité des stratégies pétrolières au sein de l’OPEP+ ainsi que de la crise économique liée à la crise sanitaire de la Covid-19[1].  Tandis que l’industrie pétrolière et gazière fournit toujours près de 60% de l’énergie mondiale avec une production globale de près de 100 millions de barils par jour pour l’année 2019[2], l’Agence internationale de l’énergie a anticipé une chute de la demande mondiale de pétrole pour l’ensemble de l’année 2020, soulignant le caractère historique de cette crise[3].

Cette situation inédite a conduit les principaux pays producteurs de pétrole et leurs partenaires à conclure un accord historique, le 12 avril 2020, afin de réduire la production globale de 9,7 millions de barils par jour. Malgré cet accord, le secteur de l’or noir reste englué dans une double crise : une guerre des prix qui illustre la lutte entre Etats producteurs et les conséquences du coronavirus[4].

Un accord historique sur fond de querelle russo-saoudienne

Signé par les pays membres de l’OPEP (Angola, Algérie, Arabie saoudite, Emirats arabes unis, Equateur, Gabon, Guinée équatoriale, Irak, Iran, Koweït, Libye, Nigeria, République du Congo, Venezuela) et leurs partenaires de l’OPEP+[5], l’objectif premier de cet accord était de stabiliser le marché de l’or noir en réduisant l’excédent d’offre par rapport à la demande, afin de permettre une remontée des prix[6]. L’accord du 12 avril 2020 est significatif à deux points de vue. D’abord, la baisse de la production de 9,7 millions de barils (à compter du 1er mai 2020) est sans précédent en termes de volume dans l’histoire et ensuite, l’OPEP+ a étendu cet accord à l’ensemble des pays producteurs de pétrole. L’OPEP+ a en effet demandé aux pays producteurs de pétrole non-membres de l’organisation de réduire leur production d’un total de 5 millions de barils par jour. Reste à savoir si tous les Etats franchiront ce cap étant donné qu’ils ne sont contraints par aucun engagement international.

Pour comprendre le contexte économique d’avant crise, il convient de rappeler que depuis 2014, la production de pétrole de schiste, notamment américaine, a sensiblement augmenté tandis que celle du pétrole conventionnel a stagné. L’Arabie saoudite a décidé alors de lancer une guerre des prix dès 2014 pour convaincre les Etats-Unis d’adhérer à une politique commune concernant l’offre de pétrole. De 2014 à 2016, le prix du baril de pétrole passe de 114 dollars à environ 27 dollars. Face au maintien du niveau de la production américaine, Riyad a dans un premier temps renoncé à poursuivre sa stratégie et s’est allié en 2016 à la Russie, pourtant non membre de l’OPEP, en s’entendant sur leur production pétrolière conjointe, donnant naissance à l’OPEP+. Cette dernière s’est entendue pour réduire la production d’environ 1,5 million de barils / jour, puis 1,2 million de barils / jour de manière à faire remonter son prix autour des 60 dollars.

Ce rapprochement entre Moscou et Riyad était stratégique. Pour la Russie, cela lui permettait de conforter sa position d’acteur incontournable dans le secteur des hydrocarbures – Moscou restant le troisième producteur de brut au monde – tout en se rapprochant de l’Arabie saoudite, l’une des alliées principales des Etats-Unis. Cette stratégie allait de pair avec la volonté de Moscou de s’ériger comme une puissance ré-émergente au Moyen-Orient et dans le bassin méditerranéen et de faire face au rival américain. Les enjeux liés à l’or noir permettaient en outre au Kremlin d’accroitre son rôle et sa puissance aux plans diplomatique, géopolitique et économique. Le changement de cap de Washington dans la région, depuis l’élection de Donald Trump, laissait également le terrain libre à la puissance russe qui en a profité pour proposer une sorte de condominium à l’Arabie saoudite sur le secteur du pétrole ; les deux pays avaient en effet tout intérêt à s’entendre en amont pour définir les orientations stratégiques de l’OPEP[7]. Pour Riyad, ce rapprochement avec la Russie lui permet de tirer profit de sa rivalité avec l’Iran, elle aussi très présente au sein de l’OPEP – d’autant plus après l’attaque iranienne sur les sites Aramco le 14 septembre 2019 et le manque de réaction des Etats-Unis dont le silence a contribué à rapprocher les deux acteurs[8].

La pandémie de la Covid-19 est cependant venue affaiblir la dynamique de l’OPEP+ en freinant drastiquement l’activité de la majorité des pays industrialisés au premier plan desquels figure la Chine qui reste la plus dépendante du pétrole moyen-oriental. Elle a de facto diminué les profits de l’or noir, provoquant une chute des prix inédite. Réunis à Vienne le 5 mars 2020, les pays de l’OPEP, sous l’égide saoudienne, entendaient s’accorder pour réduire leur production en invitant leurs partenaires de l’OPEP+ à se joindre à leur effort. Face au refus russe, la relation russo-saoudienne et la crédibilité de l’OPEP+ en sont sorties ébranlées. Moscou se considérait en effet assez solide pour pouvoir supporter un effondrement des prix, grâce à ses réserves financières et y voyait une opportunité de fragiliser Washington.

En réaction au refus russe, Mohamed bin Salman s’est lancé dans une guerre des prix dès le mois de mars 2020, espérant faire revenir la Russie de Vladimir Poutine à la table des négociations. Cette stratégie risquée a consisté à augmenter massivement la production saoudienne tout en abaissant les coûts de livraison pour préserver les parts de marché de l’Arabie saoudite. Paradoxalement, les pays industriels, bien qu’affaiblis économiquement par la Covid-19, ont profité de cette crise pour remplir leurs réserves en achetant du pétrole à un prix défiant toute concurrence[9]. Dans cette rivalité entre Riyad et Moscou, le royaume wahhabite a vu ses revenus pétroliers divisés par trois depuis le début de l’année[10]. De son côté, Moscou a finalement accepté le compromis proposé le 13 avril 2020, après une nette détérioration de sa situation économique intérieure. En définitive, dans cette partie de poker à 3, la Russie a échoué, pensant que l’Arabie Saoudite ou les Etats-Unis allaient craquer avant elle.

Des raisons économiques permettent d’expliquer ce revirement de situation. En effet, l’exemple chinois montrait la lenteur de la reprise à l’issue de la Covid-19 et le maintien durable de prix bas aurait pu dissuader les investissements étrangers dans les secteurs vitaux du pays[11].

Quelles conséquences ?

En dépit de l’accord du 12 avril 2020, l’équilibre reste fragile. L’offre pétrolière, toujours très excédentaire, se heurte à une demande trop faible. Cette situation influe sur les prix et vient saturer les installations de stockage. Dans un monde qui tourne toujours au ralenti malgré le déconfinement progressif, les producteurs extraient encore beaucoup plus de pétrole que le monde n’en consomme. Aux Etats-Unis, l’indice de référence, le WTI (West Texas Intermediate) est même tombé ponctuellement en dessous de 0 le 20 avril 2020, illustrant la difficulté des producteurs américains à stocker leur pétrole, les réservoirs étant déjà pleins.

Les Etats-Unis, qui étaient redevenus le premier producteur mondial de brut avec une production de 13 millions de barils par jour[12], font face à une situation qui pénalise fortement les compagnies pétrolières américaines, tout particulièrement celles ayant beaucoup investi dans l’exploitation du pétrole de schiste, mais elle n’est pas défavorable à Donald Trump en pleine campagne présidentielle. Celui-ci cherche en effet à satisfaire son électorat, notamment les classes moyennes, en leur permettant de maintenir à un niveau bas le prix de l’essence à la pompe et en contribuant à relancer la production industrielle localisée aux Etats-Unis. De même, cette situation fait le jeu des majors américaines qui pourront racheter au rabais les plus petites compagnies très dépendantes du pétrole de schiste et dans l’incapacité de rembourser leurs emprunts[13]. Malgré tout, l’ampleur de la crise économique pourrait changer la donne, car la disparition de centaines de milliers d’emplois risque de menacer la réélection du président Donald Trump.

L’Arabie saoudite, de son côté, bénéficie d’importantes réserves pétrolières (17% du total mondial) et fait toujours partie des producteurs clés, les swing producers capables de faire fluctuer le prix du pétrole. Pour le royaume wahhabite, le secteur des hydrocarbures représente jusqu’à 50% du PIB[14] et 79% de ses recettes d’exportation en 2018[15]. La crise de la Covid-19 met en lumière la fragilité naissante de l’équilibre budgétaire[16] saoudien déjà menacé par l’arrivée de nouveaux acteurs influents : le bloc américain (Etats-Unis, Canada et Mexique) ainsi que la Russie appuyée par les Etats d’Asie centrale qui réduisent d’autant le rôle central des pétromonarchies[17]. De plus, la longévité de la crise sanitaire prive le royaume des ressources liées au pèlerinage (estimées à environ 8 milliards de dollars[18]). La reprise économique reportée à une date incertaine continue de fragiliser le royaume, ce qui pourrait aggraver la crise économique et sociale. Longtemps excédentaire, le budget de l’Etat s’est détérioré depuis 2014 à tel point que l’Arabie saoudite prévoit d’emprunter près de 60 millions de dollars pour combler son déficit budgétaire. A ce titre, le royaume wahhabite a adopté des mesures d’austérité. A compter de juillet 2020, la TVA – mise en place dans le pays il y a seulement deux ans – augmentera de 10 points (de 5 à 15%) et l’allocation pour le coût de la vie (1 000 rials mensuels, soit un peu plus de 245 euros) sera supprimée[19]. A ces mesures s’ajoute un contrôle des dépenses du régime qui « annule, étale ou reporte » les grands projets qui auraient dû diversifier l’économie du pays. Si Riyad espère engranger 100 milliards de riyals grâce à ces mesures, il n’est pas certain qu’elles suffisent à pallier la crise du secteur pétrolier[20], d’autant plus qu’elles exacerberont sans doute la colère populaire.

La Russie semblait s’être imposée dans le jeu des puissances en occupant un rôle dominant dans la fixation des cours du pétrole en relation avec l’Arabie saoudite. Toutefois, cette crise démontre que le Kremlin n’a pas réussi à faire fléchir Riyad et qu’il a dû finir par accepter l’accord de l’OPEP+, laissant percevoir ses limites. En outre, alors que le monde commence à se déconfiner, Moscou subit de plein fouet les conséquences de la Covid-19, affaiblissant davantage encore l’économie russe très dépendante de ses exportations de brut, même si le secteur gazier représente pour lui un filet de sécurité. La Banque centrale a en tout cas annoncé le 24 avril 2020 une baisse du PIB pouvant atteindre 6% en 2020[21].

La Chine, premier consommateur de pétrole (15% de la consommation mondiale totale), se prépare à la reprise et a profité des prix bas pour remplir ses réserves stratégiques. Premier pays à connaître la pandémie, il incarne aussi le premier à amorcer une reprise et fait figure de grand gagnant dans ce jeu des puissances. Mais Pékin devra gérer son image sérieusement écornée.

L’Europe a elle aussi profité des prix bas pour compléter ses stocks en attendant des jours meilleurs. L’Union européenne, qui a été massivement confinée, subit un ralentissement important de ses activités et son économie en ressort fragilisée. En France notamment, les investissements de quatre grandes banques françaises (BNP, Crédit agricole, Société générale et Caisse d’épargne) dans le secteur du pétrole de schiste américain affaiblit l’ensemble du secteur bancaire[22]. Face à la crise, certaines de ces banques ont vendu une partie de leurs actions tandis que d’autres ont préféré profiter de la crise pour miser sur les investissements dans le secteur de l’or noir, pariant sur un retour à la normale[23].

Pour les Etats africains producteurs de pétrole, cette crise aura des répercussions graves. Au Nigéria et en Angola (les deux principaux producteurs de pétrole du continent), les économies, déjà endettées, ont été fortement ébranlées. L’enjeu principal pour les gouvernements en place consiste à atténuer les conséquences de cette crise polymorphe. Pour autant, il convient de noter leur marge de manœuvre limitée du fait de leur dépendance accrue à l’or noir[24]. Le Gabon, lui aussi endetté, semble subir le même sort, victime d’une économie peu diversifiée.

En Algérie, troisième producteur de pétrole du continent, la crise de la Covid-19 vient s’ajouter à une crise sociale et politique qui perdure depuis plus d’un an. La crise de l’or noir est un défi majeur dans ce pays où les hydrocarbures assurent 95% des recettes en devises[25], d’autant plus que l’effondrement des prix pétroliers en 1986-1988 avait eu pour conséquence un surendettement de l’Etat et avait contribué à précipiter le pays dans la décennie noire, le régime étant incapable d’acheter la paix sociale pour contrer les discours des islamistes.

Avec un prix du baril aussi bas, il est impossible pour de nombreux Etats rentiers d’équilibrer leur budget. Tout comme l’Algérie et le Nigéria, le Venezuela reste trop dépendant du pétrole et la corruption et le manque d’investissements empêchent le secteur économique de fonctionner sainement. A défaut de provoquer l’écroulement du régime[26], cette crise pétrolière aggravera les tensions sociales.

Quant à l’Iran, si cette crise lui permet d’affaiblir l’Arabie saoudite et les pétromonarchies du Golfe associées à Riyad, son économie reste affaiblie, d’autant plus que Téhéran, comme Caracas, subit des sanctions internationales très fortes (notamment américaines)[27]. Pour l’Irak où le pétrole représente 67% des revenus budgétaires, la situation n’est guère plus enviable. La crise pétrolière se superpose aux crises sanitaire et économique et à une situation humanitaire alarmante. Tous ces éléments sont des défis de taille pour le gouvernement qui peine à sortir de l’impasse politique[28].  Son voisin koweïtien, pays le plus strict en matière de confinement[29], souffre également de la situation, d’autant que le Koweït a décidé de réduire encore plus sa production de pétrole (100 000 barils par jour) à compter de juin[30].

Mentionnons enfin le sultanat d’Oman, relativement épargné par la crise sanitaire, qui a dû réduire sa production de 200 000 barils par jour, aggravant l’endettement qui franchira cette année la barre des 100% du PIB alors que son nouveau sultan peine à imposer des réformes longtemps reportées[31].

Un retour à la normale est-il crédible à brève échéance ?

Le ministre français de l’Economie et des finances, Bruno Le Maire, déclarait le 21 avril 2020 que l’effondrement des prix du pétrole représentait « un danger pour l’économie mondiale » mais également pour la transition énergétique qui nécessite que « les prix des énergies fossiles soient à un niveau raisonnable[32]. » Les incertitudes sur une potentielle reprise sont grandes et il paraît impossible de prévoir à ce stade quelles seront les conséquences de la baisse de la consommation de pétrole et son impact pour l’économie mondiale.

Les pays industriels ont en effet besoin de pétrole pour redémarrer leur économie. Cette situation explique le léger rebond de l’or noir coté à un peu plus de 30 dollars le baril fin mai 2020. Toutefois, l’une des questions centrales reste de savoir à quel niveau se stabiliseront les cours pétroliers ?[33] Depuis plus de quarante ans, le PIB mondial varie selon la quantité de pétrole extraite[34]. Pour Eric Confais, consultant d’Oliver Wyman, un retour de la demande aux niveaux équivalents à ceux de la période pré-Covid (60 dollars le baril) n’est pas envisageable avant 2023, le temps que les transports et l’activité industrielle ne reviennent à la normale[35]. Cette vision rejoint celle de Marc-Antoine Eyl-Mazzega, directeur du centre énergie et climat de l’IFRI. Selon lui, le retour de la demande aurait pour conséquence une hausse des prix probablement à l’horizon 2025-2028[36].

Au bout du compte, le principal défi pour les pays producteurs de pétrole reste de maintenir l’équilibre budgétaire alors que la plupart d’entre eux n’ont pas su diversifier leur économie. Les plus gros producteurs peuvent envisager des emprunts à des bailleurs internationaux mais les plus fragiles ou les plus petits sont susceptibles de s’effondrer avant qu’une véritable reprise ne se matérialise, a fortiori s’ils font face à d’importantes crises sociale et politique. Pour l’instant, les prix bas profitent aux Etats clients, à l’instar de l’Union européenne et de la Chine qui stockent du pétrole à bas coût. Au fond, c’est probablement de Pékin que viendront les premières tendances puisque le prix du baril dépendra de la reprise chinoise.

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[1] https://www.iris-france.org/146275-petrole-le-nouvel-accord-de-lopep-peut-il-faire-remonter-les-prix/

[2] https://www.ompe.org/la-production-mondiale-de-petrole-en-pleine-augmentation/#:~:text=La%20plan%C3%A8te%20n’a%20tout,%2B%2045%25%20en%201%20an.

[3]  https://www.iea.org/reports/oil-market-report-april-2020

[4] https://www.foreignaffairs.com/articles/2020-04-02/oil-collapse

[5] L’OPEP+ réunit les 14 pays membres de l’OPEP ainsi que d’autres Etats producteurs de pétrole : Azerbaïdjan, Bahreïn, Brunei, Kazakhstan, Malaisie, Mexique, Oman, Russie, Soudan, Soudan du Sud

[6] https://www.opec.org/opec_web/en/press_room/5891.htm

[7] Entretien avec Pierre Razoux

[8] Entretien avec Pierre Razoux

[9] Entretien avec Pierre Razoux

[10] https://www.lefigaro.fr/flash-eco/austerite-en-arabie-saoudite-tva-triplee-fin-des-allocations-20200511

[11] https://les-yeux-du-monde.fr/actualite/mondialisation-enjeux/43427-une-partie-de-billard-a-trois-bandes-la-russie-larabie-saoudite-et-les-etats-unis-en-pleine-crise-petroliere-1-3

[12] https://les-yeux-du-monde.fr/actualite/mondialisation-enjeux/43438-une-partie-de-billard-a-trois-bandes-la-russie-larabie-saoudite-et-les-etats-unis-en-pleine-crise-petroliere-3-3

[13] Entretien avec Pierre Razoux

[14] https://www.middleeasteye.net/opinion/what-happens-saudi-arabia-when-oil-stops

[15] https://www.tresor.economie.gouv.fr/Pays/SA/situation-economique-et-financiere-de-l-arabie-saoudite

[16] Pour que l’Arabie saoudite équilibre son budget, le pays nécessite un prix du pétrole au-dessus de 80 dollars par baril : https://www.agefi.com/home/acteurs/detail/edition/online/article/le-prix-du-petrole-et-linflation-494810.html

[17] Entretien téléphonique avec Pierre Razoux

[18] https://www.middleeasteye.net/news/oil-prices-how-saudi-arabia-gambit-russia-could-backfire-vision-2030

[19] https://www.spa.gov.sa/viewfullstory.php?lang=fr&newsid=2084933

[20] https://www.middleeasteye.net/opinion/how-long-can-saudis-remain-silent-over-their-own-impoverishment

[21] https://www.bilan.ch/economie/leconomie-russe-sapprete-a-plonger-face-a-lepidemie-et-a-la-crise-petroliere

[22] https://www.marianne.net/societe/les-banques-francaises-pointees-du-doigt-pour-leurs-investissements-dans-le-petrole-et-gaz

[23] https://reporterre.net/En-plein-krach-la-finance-francaise-mise-encore-sur-le-petrole-et-le-gaz-de-schiste

[24] https://www.jeuneafrique.com/928038/economie/nigeria-angola-face-a-la-recession-meme-combat/

[25] https://www.jeuneafrique.com/mag/913944/economie/coronavirus-la-crise-de-trop-pour-lalgerie/

[26] https://blogs.letemps.ch/laurent-horvath/2020/05/01/energies-economie-petrole-revue-mondiale-avril-2020/

[27] https://www.letemps.ch/monde/chute-cours-petrole-plusieurs-pays-menaces-deffondrement

[28] https://www.aljazeera.com/ajimpact/oil-price-crash-compounds-problems-facing-iraq-government-200506232414949.html

[29] https://www.nouvelobs.com/societe/20200519.AFP6735/au-koweit-le-casse-tete-familial-des-polygames-au-temps-du-confinement.html

[30] https://www.ouest-france.fr/economie/petrole-ryad-va-reduire-en-juin-sa-production-d-1-million-de-barils-jour-6831562

[31] https://orientxxi.info/magazine/oman-incertitudes-economiques-defis-sociaux,3844

[32] https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/coronavirus-l-effondrement-des-prix-du-petrole-est-un-danger-pour-l-economie-mondiale-previent-bruno-le-maire_3927415.html

[33] https://jancovici.com/publications-et-co/articles-de-presse/du-petrole-ou-pas/

[34] https://theshiftproject.org/lien-pib-energie/

[35] https://www.consultor.fr/devenir-consultant/actualite-du-conseil/6006-en-plein-crack-le-petrole-plus-que-jamais-friand-de-conseil.html

[36] https://www.ifri.org/fr/publications/editoriaux-de-lifri/edito-energie/lenergie-climat-face-aux-chocs-covid-19-quitte-double

La problématique de l’exportation de technologies nucléaires par les Etats-Unis vers l’Arabie saoudite – par Ana Pouvreau

Ana Pouvreau – Spécialiste des mondes russe et turc, chercheur en sciences politiques, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques. Elle est auditrice de l’IHEDN et éditorialiste à l’institut FMES.

L’Arabie saoudite s’est engagée, comme d’autres Etats du Moyen-Orient, dans un mouvement de « renaissance nucléaire ». Invoquant la nécessité de réduire sa dépendance énergétique vis-à-vis de la production d’hydrocarbures, le pays s’est lancé dans un programme nucléaire civil et annoncé la construction de 16 réacteurs nucléaires, à l’horizon 2025-2030, pour un montant estimé à 80 milliards de dollars. La construction d’un premier réacteur nucléaire à Riyad est actuellement en cours, comme l’ont montré, en avril 2019, des photos satellite[1].

Les perspectives en matière d’’exportation de technologies nucléaires représentent une opportunité sans précédent pour les entreprises américaines spécialisées dans ce domaine. En effet, celles-ci évoluent dans un contexte contraint en ce qui concerne la demande intérieure, tandis que le marché international s’avère de plus en plus compétitif. Les Etats-Unis se sont donc positionnés sur le marché de la construction de centrales nucléaires saoudiennes. Cependant, en raison d’une législation nationale très restrictive, les entreprises américaines sont soumises à de fortes contraintes en ce qui concerne l’exportation de leurs technologies nucléaires.

L’Administration Trump a, dans un premier temps, autorisé des compagnies américaines à travailler sur des projets nucléaires en Arabie saoudite, dans le cadre d’une autorisation dite Part 810 Authorization[2], dispensée de l’accord du Congrès des Etats-Unis. Après la publication d’un rapport de la Chambre des Représentants[3] exprimant de fortes inquiétudes sur l’empressement de l’Administration Trump à exporter des technologies sensibles vers l’Arabie saoudite, plusieurs membres du Congrès ont souligné le risque manifeste de violation de la loi sur l’énergie atomique (Atomic Energy Act de 1954), qu’un tel transfert représenterait[4].

Dans un contexte actuel caractérisé par une montée des tensions au Moyen-Orient, la déclaration du prince héritier saoudien Mohamed Ben Salman, le 15 mars 2018, selon laquelle si l’Iran développait une bombe atomique, l’Arabie saoudite suivrait sans attendre[5], a renforcé aux Etats-Unis, le spectre de la prolifération nucléaire. A ce titre, les raisons invoquées par les opposants à la politique du président américain vis-vis de l’Arabie saoudite dans le domaine nucléaire, méritent d’être examinées.

LA POSITION DE L’ARABIE SAOUDITE SUR LE NUCLEAIRE

L’Arabie saoudite est un Etat partie au Traité sur la Non-Prolifération des armes nucléaires (TNP) depuis 1988. Elle peut développer un programme nucléaire civil, mais ce droit ne peut s’exercer que si cet usage à des fins pacifiques est vérifié par l’AIEA. Elle a conclu avec cette dernière un accord de garanties généralisées bilatéral et mis en vigueur un protocole relatif aux petites quantités de matières,  qui exempte le pays de l’obligation d’accueillir les inspections de contrôle de sécurité de l’AIEA, au motif que le pays ne dispose que de très peu de matières et d’activités nucléaires. Mais l’Arabie saoudite n’a pas signé la version modifiée en 2005 de ce Protocole sur les petites quantités de matières, qui implique des contrôles plus stricts[6]. Cette position a conduit le directeur général de l’AIEA, Yukiya Amano (décédé le 22 juillet 2019) à déplorer, en mars 2019, que « la capacité des inspecteurs de l’AIEA d’accéder aux installations en Arabie saoudite est actuellement limitée car son programme se développe “sur la base d’un ancien texte” de règles de sauvegarde ». Il avait alors appelé ce pays à signer le Protocole additionnel de l’AIEA[7].

Ce protocole vient en complément des mesures de vérification prévues par l’accord de garanties généralisées afin de contrôler les activités nucléaires d’un pays. Il définit par exemple plusieurs types de données supplémentaires importantes que les pays doivent recueillir et communiquer et il renforce l’accès des inspecteurs de l’AIEA[8].

Benjamin Hautecouverture, spécialiste du désarmement et de la dissuasion nucléaire, à la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), considère que si l’Arabie saoudite signait le protocole additionnel: « cela rassurerait, car cela impliquerait des visites très intrusives de l’AIEA sur le terrain »[9]. Il ressort en effet, selon cette analyse, qu’à la différence des Emirats arabes unis – engagés également dans la voie du nucléaire civil – l’Arabie saoudite n’entend pas signer d’accords qui, à l’avenir, ne lui permettraient pas de se doter de technologies E&R (Enrichment and Reprocessing technologies), afin d’enrichir et de retraiter des matières nucléaires sur son territoire. Le 9 septembre 2019, le nouveau ministre saoudien de l’énergie, Abdulaziz Ben Salman, a d’ailleurs annoncé, que son pays prévoyait d’enrichir l’uranium[10].

UNE CONTROVERSE PERSISTANTE AUX ETATS-UNIS

Avec les Etats-Unis, l’Arabie saoudite s’est montrée réticente à signer un accord dit accord 123 au titre de la section 123 de la loi sur l’énergie atomique (Atomic Energy Act) de 1954, à savoir un accord de non-prolifération nucléaire du même type que ceux déjà signés par les Etats-Unis avec, notamment, la Corée du sud et l’Inde. Sans la signature d’un tel accord, l’exportation de technologies américaines dans le domaine nucléaire n’est pas permise.

La polémique, qui s’est développée aux Etats-Unis, tient surtout au fait qu’en dépit des controverses concernant l’aide américaine à l’Arabie saoudite dans le cadre de son intervention militaire au Yémen, menée depuis le 26 mars 2015, et malgré l’assassinat, le 2 octobre 2018, à Istanbul, du journaliste Jamal Kashoggi, l’Administration Trump ait poursuivi avec détermination son projet d’exportation de technologies nucléaires vers ce pays, à l’insu du Congrès.

Citée dans le rapport susmentionné de la Chambre des Représentants de février 2019, l’entreprise IP3 International[11], formée en juin 2016, et employant d’anciens officiers généraux, d’anciens diplomates et des spécialistes dans le domaine de l’énergie, était en contact avec des dirigeants saoudiens à compter de novembre 2017, pour tenter de remporter le marché de la construction de réacteurs nucléaires. Le général Michael Michael Flynn et Jared Kushner, auraient activement promu ce projet, laissant planer le doute sur une éventuelle collusion d’intérêts. Ces soupçons ont été renforcés après la publication d’un nouveau rapport de la Chambre des Représentants[12] mettant en cause l’homme d’affaires Thomas Barrack, un proche du président Trump, qui aurait utilisé ses contacts à la Maison-Blanche pour promouvoir la coopération nucléaire avec les Saoudiens à des fins de profit personnel[13]. Cela a conduit les sénateurs Chris van Hollen (démocrate) et Lindsey Graham (républicain) à proposer, fin juillet 2019, une nouvelle législation visant à restreindre les transferts de technologie nucléaire à l’Arabie saoudite en empêchant notamment la US Export-Import Bank (dont le rôle est crucial en matière de financement d’exportations de technologies américaines) de financer tout projet avec l’Arabie saoudite dans le domaine nucléaire[14].

Dans la même optique, le 18 septembre 2019, les sénateurs américains Ed Markey et Jeff Merkley, dans une  lettre adressée au secrétaire d’État Mike Pompeo et au Secrétaire à l’énergie, Rick Perry, ont exprimé leur opposition à ces exportations : « Partager des technologies nucléaires avec l’Arabie saoudite, en particulier sans garanties suffisantes, donnera à Riyad les outils nécessaires pour concrétiser  la vision du Prince héritier en matière d’armes nucléaires. […] Si le gouvernement Trump ferme les yeux sur le comportement du royaume chez lui et à l’étranger tout en concluant un accord qui pourrait accélérer sa poursuite potentielle de l’arme nucléaire, le Congrès rejettera tout accord de ce type », ajoutant que le « mépris des droits de l’homme et des normes humanitaires » par l’Arabie saoudite ne devait pas être récompensé[15]. Au vu des craintes exprimées, tant du côté démocrate que du côté républicain, concernant les ambitions nucléaires saoudiennes d’une part, et l’ardeur de l’Administration Trump à les satisfaire, d’autre part, le Secrétaire américain à l’Energie Rick Perry, a assuré que les Etats-Unis veilleraient à ce que les Saoudiens ne puissent retraiter le combustible usé en vue de fabriquer des armes nucléaires et appelé l’Arabie saoudite à signer le Protocole additionnel de l’AIEA : «Ce n’est pas seulement l’administration Trump qui décide unilatéralement :« vous allez avoir le réacteur ». C’est un processus. Le Congrès des États-Unis a clairement indiqué qu’il ne permettrait pas à l’Arabie saoudite d’obtenir de technologie américaine sans signature d’un protocole additionnel », a t-il déclaré[16]. Pour certains spécialistes américains[17], il est nécessaire que de strictes garanties soient posées concernant la gestion du combustible nucléaire destiné aux futurs réacteurs saoudiens.

Par ailleurs, malgré un rapprochement entre Israël et l’Arabie saoudite, la détermination de l’Administration Trump à participer au développement du programme nucléaire civil saoudien crée des frictions dans les relations entre les Etats-Unis et Israël. Selon le site d’informations américain Axios, le Premier ministre Benjamin Netanyahu aurait demandé à Donald Trump de ne pas poursuivre de projet de coopération nucléaire avec l’Arabie saoudite. Devant la détermination des Etats-Unis à continuer, Israël aurait alors posé des « lignes rouges ». Les exigences israéliennes vis-à-vis des Etats-Unis seraient les suivantes : 1) Informer Israël de l’état des négociations sur la coopération nucléaire avec l’Arabie saoudite ; 2) Informer Israël des spécificités concernant les équipements que les Etats-Unis envisagent de fournir à l’Arabie saoudite ; 3) Ne pas autoriser l’Arabie saoudite à enrichir de l’uranium à l’intérieur de ses frontières ; 4) Les Etats-Unis doivent être la seule puissance autorisée à vendre du combustible nucléaire à Riyad ; 5) Les Etats-Unis doivent garantir l’enlèvement du combustible nucléaire usé[18].

***

Ces évolutions majeures du débat aux Etats-Unis seront indubitablement prises en considération par les Etats ayant déjà signé des accords-cadres avec l’Arabie saoudite visant au développement de son programme nucléaire civil, à savoir la France, la Russie, la Chine et la Corée du Sud, tous membres du Groupe des fournisseurs nucléaires (GFN)[19].

 


[1] Jonathan Tirone : “First Images of Saudi Nuclear Reactor Show Plant Nearing Finish”, Bloomberg, 3 avril 2019.

[https://www.bloomberg.com/news/articles/2019-04-03/first-images-of-saudi-nuclear-reactor-show-plant-nearing-finish]

[2] Viet Phuong Nguyen: “Decoding the US “secret authorizations” to sell nuclear technology to Saudi Arabia”, The Bulletin of the Atomic Scientists, septembre 2019. [https://thebulletin.org/2019/09/decoding-the-us-secret-authorizations-to-sell-nuclear-technology-to-saudi-arabia/]

[3] Rapport présenté par Elijah E. Cummings, président du Comité de surveillance et de réforme de la Chambre des Représentants des Etats-Unis: “Whistleblowers Raise Grave Concerns with Trump Administration’s Efforts to Transfer Sensitive Nuclear Technology to Saudi Arabia”, U.S. House of Representatives, février 2019. [https://oversight.house.gov/sites/democrats.oversight.house.gov/files/Trump%20Saudi%20Nuclear%20Report%20-%202-19-2019.pdf]. Voir aussi: « Inquiétudes au Congrès américain sur un éventuel accord nucléaire avec Ryad », Le Point, 27 février 2019 [https://www.lepoint.fr/monde/inquietudes-au-congres-americain-sur-un-eventuel-accord-nucleaire-avec-ryad-27-02-2018-2198345_24.php].

[4] Robie Gramer : “U.S. Senate Targets Saudi Nuclear Technology”, Foreign Policy, 30 juillet 2019. [https://foreignpolicy.com/2019/07/30/us-senate-targets-saudi-nuclear-technology-senate-van-hollen-lindsey-graham/]

[5] “Saudi crown prince warns of nuclear arms race with “Hitler” of Middle East”, extrait de l’interview du Prince Mohammed Bin Salman, dans l’émission 60 minutes sur la chaîne américaine CBS News, 15 mars 2018. [https://www.youtube.com/watch?v=bE_ZbK1YIBU]

L’Arabie saoudite avait déjà fait une déclaration similaire en 2012 (cf. Saudi Arabia threatens to go nuclear if Iran does”, Fox News, 10 février 2012).

[6] Mark Hibbs :”Safeguards for Saudi Arabia”, Carnegie Endownment for International Peace, 27 novembre 2018. [https://carnegieendowment.org/2018/11/27/safeguards-for-saudi-arabia-pub-77787]

[7] Op.cit. Jonathan Tirone, Bloomberg, 3 avril 2019.

[8] « Le Protocole additionnel : mise en œuvre et ratification », Vertic, Décembre 2012. [http://www.vertic.org/media/assets/Publications/FS13%20FR.pdf]

[9] Interview de Benjamin Hautecouverture par Rachel Marsden, « Trump favorable au nucléaire saoudien », RT, 8 avril 2019.

[https://fr.sputniknews.com/radio_desordre_mondial/201904081040658844-nucleaire-saoudien-trump-usa/]

[10] Rania El Gamal; Alexander Cornwell: “Saudi Arabia flags plan to enrich uranium as U.S. seeks nuclear pact”, Reuters, 9 septembre 2019.

[https://www.reuters.com/article/us-energy-wec-saudi-nuclearpower/saudi-arabia-flags-plan-to-enrich-uranium-as-u-s-seeks-nuclear-pact-idUSKCN1VU168]

[11] Julian Borger: Saudi Arabia’s first nuclear reactor nearly finished, sparking fears over safeguards”, The Guardian, 4 avril 2019. [https://www.theguardian.com/world/2019/apr/04/saudi-arabias-first-nuclear-reactor-nearly-finished-sparking-fears-over-safeguards]

[12] Rapport présenté par Elijah E. Cummings, président du Comité de surveillance et de réforme de la Chambre des Représentants des Etats-Unis: Corporate and Foreign Interests Behind White House Push to Transfer U.S. Nuclear Technology to Saudi Arabia”, juillet 2019.

[13] Sharon La Franière: “Trump Adviser Said to Have Pursued Saudi Nuclear Deal as He Sought Administration Role”, The New York Times, 29 juillet 2019. [https://www.nytimes.com/2019/07/29/us/politics/thomas-barrack-white-house.html]

[14] Op.cit. Robie Gramer, Foreign Policy, 30 juillet 2019.

[15] “2 US Senators Warn Trump Against Nuclear Deal With Saudis”, Voice of America News, 18 septembre 2019. [https://www.voanews.com/usa/2-us-senators-warn-trump-against-nuclear-deal-saudis].

[16] “U.S. tells Saudi Arabia: nuclear push depends on snap inspections deal”, Reuters, 17 septembre 2019.

[17] Chen Kane : Why proposals to sell nuclear reactors to Saudi Arabia raise red flags”, The Conversation,  23 février 2019.

[http://theconversation.com/why-proposals-to-sell-nuclear-reactors-to-saudi-arabia-raise-red-flags-112276]

[18] Barak Ravid: “Scoop: Netanyahu told Trump he’s concerned about U.S.-Saudi nuclear deal”, Axios, 9 mars 2018. [https://www.axios.com/netanyahu-told-trump-hes-concerned-about-us-saudi-nuclear-deal-74871e35-1871-42ed-8f63-79efde1b2a4d.html].
Voir également: Jason Lemon : “Saudi Arabia Wants to Be a Nuclear Power and Israel Has Demands, Report Says”, Newsweek, 9 juillet 2018. [https://www.newsweek.com/saudi-arabia-wants-be-nuclear-power-israel-has-demands-report-says-1014574]

[19] Ce régime multilatéral, qui comprend 45 Etats-membres, s’est engagé à ne pas livrer de technologies E&R, qui pourraient permettre le développement d’un programme nucléaire militaire – à un pays, sauf si ce dernier a signé avec l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) un protocole additionnel à son accord de garanties.

 

La série des attaques de Tankers continue….

Un tanker iranien a été touché par deux missiles le vendredi 11 octobre en mer Rouge, à proximité immédiate du port de Djeddah en Arabie-Saoudite. L’événement, qui a notamment occasionné une importante fuite de pétrole, a été signalé par l’armateur du navire, la National Iranian Tanker Company (NITC). Le ministère des affaires étrangères iranien a indiqué que l’attaque a été lancée « depuis un endroit près du corridor, dans l’est de la mer Rouge ». Le tanker s’apprêtait probablement à emprunter le canal de Suez afin de gagner la Méditerranée pour acheminer le pétrole en Syrie.

L’Iran, sous le coup de sanctions internationales, a vu ses exportations de pétrole s’effondrer. A ce jour, le pays ne vend plus que 200 à 400 000 barils par jour contre 2,5 millions avant le rétablissement des sanctions américaines en novembre 2018. La Syrie, tout comme la Turquie et la Chine, fait partie des rares pays à acheter le pétrole iranien, en très petites quantités.

Cet incident, qui intervient quelques semaines après les attaques de drones (le 14 septembre) contre les sites de la compagnie pétrolière saoudienne Aramco, s’inscrit dans une phase de montée des tensions autour de la péninsule arabique et du transport de produits pétroliers dans le golfe persique et le détroit d’Ormuz. Rappelons que la destruction des installations pétrolières saoudiennes avait été immédiatement imputée à l’Iran par les Etats-Unis, allié de l’Arabie Saoudite. En effet, l’attaque apparaissait très complexe à mettre en œuvre et impliquait des moyens « lourds », discréditant l’implication des rebelles Houthis du Yémen au vu de leurs capacités matérielles.

Vendredi soir, l’Arabie saoudite n’avait pas encore réagi à l’attaque, une enquête était en cours côté iranien sur un acte qualifié d’« irresponsable » par Abbas Moussavi, porte-parole de la diplomatie iranienne. Le lundi 14 octobre, le Président iranien Rohani, lors d’une conférence de presse à Téhéran, déclarait que « sans aucun doute, un gouvernement a été impliqué [dans cette attaque] ».

Toutes les hypothèses peuvent être considérées. Réplique de l’Arabie saoudite à la suite des attaques évoquées supra, manœuvre masquée des Israéliens afin de maintenir la zone sous tension, auto-sabotage par les iraniens dans une stratégie de victimisation, …. Il ne faut exclure aucune possibilité. L’incident ne va certainement pas dans le sens de l’apaisement des tensions dans la région. Déclaration de guerre, représailles, ou agissement d’un acteur de la zone espérant tirer avantage de la situation ? Personne ne peut encore se prononcer.

La situation demeure très préoccupante, les camps iranien et américain restant campés sur leurs positions. La stratégie d’étranglement du second se heurtant à la résistance du premier. Ni Washington ni Téhéran n’ont intérêt à ce qu’une guerre éclate. Cependant, l’imprévisibilité du Président Trump en matière de politique étrangère et de défense est plus que jamais un facteur déstabilisant pour la sous-région. Les Kurdes au Nord de la Syrie peuvent en témoigner ….

Relance des tensions entre les Etats-Unis et l’Iran à la suite des attaques de drones en Arabie-Saoudite

Le samedi 14 septembre en Arabie saoudite, un raid de drones militarisés a provoqué de graves dommages sur deux sites industriels majeurs du groupe Aramco[1] (une usine à Abqaiq et un champ pétrolier à Khurais dans l’est du pays). Le ministre des Affaires étrangères iranien Mohammed Javad Zarif a déclaré être prêt à une « guerre totale ». Cela fait suite aux déclarations de Mike Pompeo, qui, en visite à Djeddah, dessine une stratégie de riposte. En raison de l’ampleur des avaries, le ministre saoudien de l’énergie, le prince Abdoulaziz ben Salman, a annoncé la réduction de moitié de la production de pétrole du royaume. Le groupe pétrolier saoudien déclare, de son côté, qu’il puiserait dans les stocks afin de compenser la baisse de production, sans apporter de précision quant au délai nécessaire pour retrouver un rendement normal.

Cette attaque a été revendiquée par les rebelles Houthistes qui déclarent avoir agi en riposte aux frappes aériennes opérées par la coalition militaire menée par Ryad au Yémen. La manœuvre des rebelles chiites engendre, outre la flambée immédiate des cours du pétrole et les répliques militaires saoudiennes envisageables, une nouvelle passe d’arme entre les États-Unis et l’Iran.

Voir aussi : Guerre au Yémen : catalyseur des tensions entre Arabie saoudite et Emirats arabes unis

Les premiers par l’intermédiaire de Mike Pompeo, Secrétaire d’État, ont accusé « l’Iran [d’avoir] lancé une attaque sans précédent contre l’approvisionnement énergétique mondial ». S’il est acquis que Téhéran apporte son soutien aux Houtis, le Secrétaire d’État n’apporte toutefois pas d’éléments de preuve permettant d’étayer cette accusation. En réponse, Téhéran présente un démenti ironique, voire moqueur, par la voix du porte-parole des affaires étrangères, Abbas Moussavi, qui dénonce « des accusations et remarques aussi stériles et aveugles [qu’] incompréhensibles et insensées ». De leur côté les Gardiens de la Révolution, l’armée idéologique de la République islamique, jouent l’apaisement lorsque le commandant de la branche aérospatiale précise que “ni nous, ni les Américains ne voulons une guerre“. Ne manquant tout de même pas de rappeler que l’Iran reste “toujours préparé pour une guerre totale“.

La France marque une nouvelle fois sa position « non alignée » sur ce dossier en condamnant l’escalade sans cibler l’Iran directement. Paris souhaite ménager la chèvre et le chou dans une séquence ou elle tente désespérément de maintenir Téhéran dans les accords de Vienne alors que les États-Unis appellent la communauté internationale à condamner publiquement l’Iran pour ces attaques. La Chine tient une position similaire en exhortant lundi les deux protagonistes à la « retenue ».

En l’absence de renseignements consistants, il serait hasardeux d’affirmer que Téhéran n’est pas impliqué dans les attaques perpétrées par les rebelles yéménites ou dans les sabotages de pétroliers dans le détroit d’Ormuz aux mois de mai et juin derniers ou d’occulter l’aspiration au statut de puissance régionale affichée par la République islamique. Par ailleurs, il est impossible de confirmer les accusations de Donald Trump, qui a choisi le rapport de force comme mode opératoire pour la conduite de sa diplomatie, en particulier vis-à-vis de l’Iran.  La volonté déclarée du locataire de la Maison Blanche est bien de maintenir une pression maximale sur Téhéran, par le biais d’un embargo strict, afin de mener les autorités iraniennes à négocier un nouvel accord sur le nucléaire, plus en phase avec les visions américaine, saoudienne et israélienne. Par ailleurs, le Président Trump, qui tient l’Iran pour responsable de l’instabilité dans la sous-région, implique maintenant toute la communauté internationale en accusant le régime des Mollahs de mettre en péril l’approvisionnement énergétique mondial. Il tente ainsi d’ostraciser davantage Téhéran.

Difficile dans ce contexte de faire émerger toute la lumière sur cette affaire et en l’absence de preuves tangibles, prendre parti de manière objective est une gageure. L’histoire récente nous rappelle que l’Iran est soupçonné d’être l’instigateur d’un certain nombre d’attentats visant des opposants à l’étranger ainsi que les intérêts du « petit et du grand Satan » (Israël et les États-Unis). De leur côté les Etats-Unis ont également montrés leur capacité de désinformation.

Dans ce flou, quelques points émergent : 1- les Etats-Unis et l’Iran partagent la même stratégie : tenter de faire plier l’adversaire en faisant monter les enchères sans aller trop loin, car ni Donald Trump ni Hassan Rohani ne souhaitent le conflit (le limogeage de John Bolton en est une illustration). 2- les quatre acteurs impliqués dans cette tension (Etats-Unis, Iran, Israël et Arabie Saoudite) sont en fragilité politique interne, ce qui pourrait favoriser une surenchère menant à la perte de contrôle. 3- cette crise illustre bien notre nouveau monde stratégique : moins clair, moins stable, moins contrôlé, plus imprévisible.

 

Sur le même sujet : L’Iran peut-il réellement fermer les détroits d’Ormuz et de Bab el Mandeb ? – par Arnaud Peyronnet

[1] Compagnie nationale saoudienne d’hydrocarbure

Guerre au Yémen : catalyseur des tensions entre Arabie saoudite et Emirats arabes unis

Le mardi 3 septembre, un rapport des Nations unies, qui sera présenté au cours de la prochaine session du Conseil des droits de l’homme du 9 au 27 septembre, fait état des multiples « crimes de guerre » dans le pays commis par les diverses parties.
Depuis 2015 et l’éclatement du conflit, la guerre au Yémen a fait des dizaines de milliers de morts et a durement éprouvé les civils. Pour l’ONU, il s’agit de la « pire crise humanitaire au monde ».
Appelé autrefois « l’Arabie heureuse », le Yémen est aujourd’hui le pays le plus pauvre de la péninsule arabique. Embourbé dans des conflits internes depuis une cinquantaine d’années, il est aujourd’hui le théâtre d’une véritable guerre. En mars 2015, les Houthis, une faction minoritaire du chiisme appuyée par l’Iran et le Hezbollah libanais, ont pris le contrôle du palais présidentiel et de la capitale Sanaa. Le gouvernement d’Abdrabbo Hadi, d’abord replié à Aden puis réfugié en Arabie saoudite, demande l’aide de Riyad, son allié historique. Le royaume wahhabite, dirigé par le prince héritier Mohamed ben Salmane (MBS), met en place sous son commandement une coalition de pays arabes voisins pour combattre les Houthis et soutenir les forces loyales au Président Hadi. Sur le sol yéménite, l’Arabie saoudite se livre alors à une guerre par procuration avec l’Iran, son principal rival dans la région. Riyad et Téhéran se disputent en effet le leadership au Moyen-Orient et le conflit au Yémen s’inscrit dans un contexte d’escalade des tensions.
Depuis le mois d’août, un nouveau front s’est ouvert dans un Yémen déjà fragmenté. A Aden, les forces gouvernementales s’opposent aux séparatistes ayant pris le contrôle de la ville qui réclament l’indépendance du sud du pays. Les Emirats arabes unis, engagés dans le conflit depuis ses débuts et considérés comme un pilier de la coalition commandée par le royaume wahhabite, sont accusés d’aider une faction des séparatistes. Abou Dhabi se justifie en avançant avoir mené des raids aériens, notamment contre des « milices terroristes », dans un cas de « légitime défense ».
En juillet, l’émir ben Zayed (MBZ) avait annoncé la réduction de ses troupes, déplorant des pertes importantes en termes d’hommes – Abou Dhabi ayant envoyé un nombre conséquent de soldats sur le sol yéménite. Pour le New York Times, ce revirement des EAU démontre à quel point les combats pesaient lourdement sur l’alliance émirati-saoudienne, les deux Etats étant les plus gros contributeurs tant en moyen humain que matériel au sein de la coalition.
La situation au Yémen cristallise les tensions entre les deux grands pays du Golfe et fait la lumière sur les objectifs différents poursuivis par Riyad et Abou Dhabi. Si les deux pays partageaient, au début de la coalition, la volonté de remettre Hadi en place, désormais, leurs desseins divergent. Tandis que l’Arabie saoudite entend s’affirmer comme la puissance régionale dominante face à l’Iran en combattant les Houthis, les Emirats arabes unis, poursuivent un objectif territorial. Le sud du Yémen est en effet considéré comme une base permettant d’étendre l’influence émiratie en direction de la mer Rouge et de la corne de l’Afrique. A ce titre, les Emirats ont financé divers groupes séparatistes qui leur sont aujourd’hui favorables. La configuration du Yémen antérieure à la réunification de 1990 – correspondant à un pays scindé entre nord et sud – profiterait donc à Abou Dhabi, selon Gilles Gauthier, ancien ambassadeur de la France au Yémen. Ceci n’occulte en rien, pour Riyad, que les Houthis représentent une menace à la frontière sud.
Face aux « ingérences flagrantes des Emirats », le président Hadi a demandé à l’Arabie saoudite d’intervenir. Toutefois, il se heurte au silence de Riyad, qui se trouve très embarrassé par la dislocation de sa coalition.
Après des décennies de rivalités entre les Saoud et les Zayed, l’entente cordiale et respectueuse qu’entretiennent les princes héritiers MBS et MBZ apporte un nouveau souffle à la relation entre les deux pays constituant l’axe fort dans la région en incarnant des alliés symboliques et historiques. Les récents événements prouvent néanmoins les failles de cette alliance et percent au grand jour les différends opposant l’émirat et le royaume saoudien.
Or, l’Arabie saoudite, dans son combat contre les Houthis a tout intérêt à bénéficier de l’appui militaire des Emirats et devrait favoriser la réconciliation entre le gouvernement et les séparatistes. Dans une volonté d’afficher un front uni en dépit des divergences évidentes, les journaux d’Arabie saoudite et des EAU ont affirmé leur soutien mutuel face aux grands défis que connait la région. A ce titre, l’émirati MBZ a déclaré : « Les EAU et l’Arabie saoudite sont des partenaires. (…). Nos objectifs communs sont la sécurité des Emirats et de l’Arabie saoudite et la stabilité de la région. Nous partageons également un destin et un avenir communs ».
Ces tensions au sein du couple le plus puissant du Golfe bénéficie au rival qatari. En effet, pour le média Al Jazeera, le conflit yéménite est dans une impasse. La position des EAU au Yémen « fait partie d’une stratégie globale pour maintenir la nation la plus pauvre du monde arabe dans un état de faiblesse permanent afin de servir ses propres objectifs ». S’agissant du prince héritier MBS, il est, pour le journal qatari, empêtré dans des « sables mouvants » au Yémen : « incapable de remporter la victoire et incapable de quitter le pays ».
Le ministère français des Affaires étrangères condamne les attaques et affirme agir « en faveur d’une solution politique » en soutenant la position des Nations unies « en vue d’une reprise des discussions sur un accord politique global et inclusif ». Toutefois, la communauté internationale peine à s’imposer sur ce dossier crucial du bassin méditerranéen dont les conséquences géopolitiques peuvent avoir des répercussions sur le sol européen.

 

Arabie Saoudite : l’ombre de l’affaire Khashoggi sur le Davos du désert

L’Arabie saoudite accueille du 23 au 25 octobre 2018 la conférence « Future Investment Initiative » (FII). Considérée comme le « Davos du désert », la conférence a pour but de réunir à Riyad les dirigeants internationaux et les investisseurs. Portée par Mohammed ben SALMAN, l’homme fort du royaume wahhabite, le Davos du désert est terni par l’affaire Jamal KHASHOGGI, du nom du journaliste saoudien exilé aux Etats-Unis et assassiné le 2 octobre à l’ambassade saoudienne à Ankara.

Mohammed ben SALMAN, dit MBS, âgé de 33 ans, est surnommé le « jeune roi en attente ». Depuis 2015, celui qui a écarté ses rivaux pour consolider son pouvoir, a tenté de projeter l’image d’une Arabie saoudite ouverte et moderne en s’érigeant en « prince modernisateur ». Pour Stéphane LACROIX, spécialiste du royaume, ces mesures relèvent en réalité d’une « modernisation de l’autoritarisme ».

Alors que la responsabilité saoudienne était mise en cause dans le meurtre du journaliste collaborant avec le Washington Post, Riyad a admis le 20 octobre après des démentis, que Jamal KHASHOGGI avait bien été tué dans l’enceinte de l’ambassade. La version officielle, donnée par Saoud al-MOJEB, procureur général, évoque une bagarre à mains nues ayant débouché accidentellement sur la mort du journaliste. MBS soutient qu’il n’était pas informé par cet événement, le qualifie d’ « incident hideux » et annonce que « justice prévaudra ». Malgré l’affichage de coopération des autorités saoudiennes avec Ankara pour élucider cette enquête, cet assassinat a provoqué une indignation planétaire et jette le discrédit sur le prince héritier.

Cette déclaration intervient quelques jours avant le lancement de la deuxième édition du FII. Comme en 2017 lors de la première édition qui lui a valu le surnom de « Davos du désert », ce sommet devait être la vitrine de la nouvelle Arabie. L’événement s’est ouvert avec la présence d’investisseurs et d’hommes d’affaires de la péninsule arabique, d’Asie et de Russie. Vladimir POUTINE a affirmé le maintien de son agenda en dépit de l’incident et le vice-ministre russe du Développement économique est chargé de représenter Moscou dans la capitale wahhabite. Les dirigeants africains, à l’exception de l’Afrique du Sud, ont participé à ce sommet, Riyad étant l’un des principaux partenaires financiers du continent. Ils sont joints par les patrons de Total et d’AccorHotels, rares multinationales représentées. L’affaire KHASHOGGI a en effet engendré un boycott massif et le FII brille par l’absence remarquée de ses têtes d’affiche. Parmi ces personnalités figurent le secrétaire américain au Trésor, Steven MNUCHIN, la directrice du FMI, Christine LAGARDE, le président de la Banque mondiale, Jim Yong KIM et certains ministres européens. Bruno le MAIRE, ministre français de l’Economie des finances, a également décliné l’invitation.

Le Davos du désert semble être la première conséquence directe de l’affaire KHASHOGGI. En Occident, des questions se posent sur le futur des relations avec l’Arabie saoudite. Dans une déclaration commune, les ministres des Affaires étrangères français, allemand et britannique ont « condamné avec la plus grande fermeté » la mort du journaliste saoudien et ont demandé des éclaircissements sur les circonstances de l’assassinat. Tandis que la chancelière allemande Angela MERKEL invite ses voisins au gel des ventes d’armes vers le royaume wahhabite, le président Emmanuel MACRON, en visite au salon Euronaval au Bourget, n’a souhaité faire aucun commentaire.