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Nouveaux axes stratégiques en Méditerranée orientale : la Turquie en recherche de partenariats – Arnaud Peyronnet

Membre associé FMES de l’Observatoire stratégique de la Méditerranée et du Moyen-Orient (OS2MO)

La Turquie s’attelle énergiquement à se rapprocher de l’Ukraine et du Royaume-Uni pour contrer l’influence de la Russie dans ses approches, ce qui suscite l’intérêt des plus atlantistes des pays européens. Dans cette démarche, l’industrie de défense turque est devenue un formidable atout international, notamment grâce à ses succès opérationnels engrangés en Syrie, en Libye et dans le Caucase. Ces nouvelles alliances en gestation et la visibilité accrue de l’opposition géopolitique russo-turque pourraient permettre à Ankara de se rapprocher de Washington et d’isoler un peu plus les pays européens ayant pris fait et cause pour la Grèce dans ses contentieux avec la Turquie en Méditerranée. Athènes se rapproche de son côté d’Israël et des Émirats arabes unis. De nouvelles failles apparaissent ainsi dans la tectonique des plaques géopolitiques de la Méditerranée orientale et opposent trois types d’acteurs : la Russie, un axe opportuniste turco-atlantiste et un axe profondément antiturc.

La Méditerranée orientale, aux prises avec un affrontement géopolitique croissant entre la Turquie et la Grèce mais également entre la Turquie et la Russie, est le théâtre de nouveaux accords stratégiques qui ouvrent la porte à de nouveaux acteurs. La Turquie, qui cherche à contrebalancer la Russie sur son flanc nord, s’est ainsi rapprochée de l’Ukraine, suscitant mécaniquement la faveur des plus atlantistes des pays européens, notamment du Royaume-Uni, qui ne jurent que par la menace russe. Pour Ankara, cet accord avec Kiev, et plus tard éventuellement avec la Grande-Bretagne, pourrait lui permettre de trouver tant des ressources que des débouchés pour son industrie de défense, notamment pour sa force de frappe de drones qui s’avère être l’une des clés de la projection de puissance turque en même temps qu’un formidable intégrateur industriel avec des partenaires étrangers.

À l’opposé, la Grèce et Chypre ont approfondi leur association avec un axe antiturc et pro-américain. Ces deux pays ont ainsi signé des partenariats majeurs avec les Émirats arabes unis (EAU) et Israël, sans doute aussi dans l’intention de s’attirer les bonnes grâces des États-Unis, profitant d’un contexte de tensions turco-américaines palpables, freinant par là même toute velléité d’Ankara de se rapprocher de la nouvelle administration Biden. Pour la Grèce, les accords récemment signés lui permettent d’arrimer les EAU, et dans une moindre mesure Israël, à la défense du territoire grec, mis au défi par les prétentions turques en mer Égée et en Méditerranée au cours des dernières années.

Une coopération turco-ukrainienne en plein développement

La Turquie fait l’objet d’un isolement croissant, tant vis-à-vis de l’UE que des États-Unis, alors qu’Ankara est entré dans une lutte d’influence régionale avec la Russie, tant en Syrie qu’en Libye et dans le Caucase. Dès lors, elle semble avoir résolument pris la décision de se rapprocher de l’Ukraine, ce qui lui permet de contrer la Russie, cette fois en mer Noire, dans une zone que Moscou considère comme sienne. En février 2020, les premiers rapprochements ont été effectués entre les deux gouvernements et en août suivant, c’est un protocole de coopération entre le ministère ukrainien des Industries stratégiques et l’agence nationale turque de l’industrie de défense qui a été conclu, puis signé par le président ukrainien, le 16 octobre 2020, lors d’une visite officielle en Turquie. Ce protocole de coopération prévoirait des échanges de matériels et de savoir-faire technologique[1] entre les deux pays. L’Ukraine a également accepté des transferts de savoir-faire en matière de technologie spatiale à la société turque Roketsan[2]. Cet accord a d’ailleurs été annoncé par le chef de l’agence spatiale turque le 4 décembre 2020, précisant que cette coopération concernait le développement commun de nouvelles technologies, la fabrication de satellites et de lanceurs spatiaux[3].

Ankara envisagerait également l’achat en Ukraine d’avions de transport de type AN-178 et souhaiterait développer avec Kiev des programmes communs pour des drones à longue portée et des missiles de croisière. En échange, la Turquie aurait vendu à l’Ukraine des missiles antinavires de type Atmaca, mais aussi des systèmes de communication et de surveillance fabriqués par la société Aselsan. Sur le plan naval, la Turquie va vendre à l’Ukraine 4 corvettes de type Ada(contrat d’une valeur de 1 milliard de dollars), tout comme des drones Bayraktar selon un accord bilatéral conclu le 15 décembre 2020 par le ministre ukrainien de la Défense et l’agence nationale turque de l’armement[4].

Ce rapprochement a également un volet économique, encore plus important en période de crise[5], les dirigeants des deux pays souhaitant faire passer leurs échanges commerciaux d’un volume de 5 milliards de dollars en 2019 à 20 milliards dans les prochaines années. La Turquie reste en outre un lieu hautement touristique pour les ressortissants ukrainiens (1,5 million de touristes en 2019). Les négociations pour la conclusion d’un accord de libre-échange, débutées en 2012, devraient également être accélérées.

Sur le plan politique, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a accueilli le président turc à Kiev en février 2020, avant de se rendre lui-même en Turquie en août, puis en octobre 2020. De fait, la Turquie soutient l’armée ukrainienne dans son différend avec la Russie pour le Dombass et la Crimée, s’imposant dès lors comme un partenaire très important pour l’Ukraine. Lors d’un déplacement en Turquie le 2 décembre 2020, le ministre des Affaires étrangères ukrainien a déclaré que « son pays attendait qu’Ankara ait un rôle majeur dans le règlement du conflit de Crimée[6] ». Cette situation va dans le sens de l’OTAN qui souhaite accroître sa présence en mer Noire. Elle permet également à Ankara d’exercer une certaine pression sur Moscou, en riposte aux agissements antiturcs de la Russie tant en Syrie qu’en Libye ou dans le Caucase.

Les drones turcs comme outil d’intégration régionale

Le partenariat turco-ukrainien montre toute son importance dans le domaine des drones. En effet, dès 2018, un premier accord avait été signé par l’Ukraine pour l’achat de 12 drones turcs de type Bayraktar TB2[7]et d’environ 200 munitions associées (contrat de 69 millions de dollars). En octobre 2020, le directeur de la société publique ukrainienne de commerce d’armes Ukrspecexporta annoncé avoir l’intention de commander en 2021 un nouveau lot de 12 drones Bayraktar TB2, puis potentiellement de produire sous licence en Ukraine 36 unités supplémentaires[8].

La filière drones serait ainsi un axe d’effort majeur de la coopération des deux pays, Ankara estimant que les projets communs entre le fabricant de drones turcs Bayraktar Baykar Makina et la société ukrainienne Ukrspecexport étaient de nature à résoudre certains problèmes de l’industrie de défense turque pour la production de moteurs[9]. La Turquie avait déjà importé d’Ukraine une douzaine de moteurs Ivchenko-Progress AI-450C pour le futur drone de type Akinci[10],confirmant qu’Ankara avait besoin de Kiev pour mener à bien ses futurs programmes de drones. Ce nouveau type de drone armé, de forte endurance (24 heures pour 600 à 800 km de rayon d’action) et capable d’opérer à haute altitude (plus de 12 000 mètres) a en effet pour but de pallier la non-participation turque au programme F-35, voire de proposer des solutions alternatives pour les clients des industries de défense turques. Si les drones turcs utilisés massivement en Syrie, en Irak et dans le Caucase ont démontré toute leur efficacité en appui des opérations au sol, le partenariat avec les motoristes ukrainiens demeure à ce stade essentiel pour la Turquie. En effet, et faute d’autres alternatives industrielles en matière de production de moteurs, cette alliance avec des sociétés aéronautiques ukrainiennes est vitale pour Ankara afin de pérenniser son ambitieux programme de drones.

Une collaboration turco-ukrainienne qui permet à la Turquie de se rapprocher de l’Occident

Ankara pourrait, via l’Ukraine, bénéficier de débouchés intéressants pour son industrie d’armement désormais sous l’effet de sanctions. Comme l’Ukraine attend un soutien américain plus conséquent avec la nouvelle administration américaine, la Turquie espère obtenir les mêmes avantages en soutenant opportunément Kiev face à la Russie, de manière à s’attirer les bonnes grâces du président Joe Biden pour la levée de sanctions très problématiques pour les forces armées turques. En effet, les États-Unis ont décidé en 2019 d’exclure la Turquie du programme F-35 en raison d’achats de systèmes russes de défense aérienne de type S-400 (faisant passer Ankara sous le coup de la loi CAATSA[11]). Or, le 14 décembre 2020, le chef de la diplomatie américaine a décidé de mettre en place des sanctions contre l’agence chargée de l’acquisition d’armements pour les forces armées turques, Washington s’interdisant désormais d’attribuer toute licence d’exportation à destination des industriels de défense turcs, position rapidement suivie par le Canada (fournisseur de composants pour les drones). Ces sanctions exposent particulièrement la force aérienne turque, vieillissante et essentiellement composée d’appareils d’origine américaine (F-16 et F-4 pour les chasseurs, Bell UH-1 et Sikorski S-70 pour les hélicoptères) dont la maintenance risque dès lors de s’avérer compliquée. La marine turque, constituée pour une bonne part d’anciens navires américains (dont 8 frégates de classe Oliver Hazard Perry) eux-mêmes dotés d’armements américains, pourrait être pénalisée par ces sanctions. Certaines composantes terrestres (artillerie et blindés surtout) risquent aussi d’être à terme impactées sachant que celles-ci font déjà face aux restrictions imposées par certains pays européens dont l’Allemagne[12].

Via ce rapprochement turco-ukrainien, la Turquie pourrait en outre chercher à s’attirer les bonnes grâces des pays européens du flanc est de l’OTAN qui perçoivent la menace russe comme bien plus conséquente que l’activisme turc en Méditerranée[13]. La Turquie pourrait y trouver des opportunités de rapprochement avec le Royaume-Uni, très impliqué avec Kiev. Les ministres de la Défense britannique et ukrainien ont en effet signé, en octobre 2020, une lettre d’intention portant sur la livraison de matériels militaires britanniques à l’Ukraine, la production commune de certains équipements et la construction d’emprises pour la marine ukrainienne, l’ensemble pour un montant estimé à 1,6 milliard de dollars[14]. Huit patrouilleurs lance-missiles pourraient ainsi être développés conjointement, dont 6 construits en Ukraine. En octobre 2020, les deux pays avaient déjà signé un accord de coopération politico-économique réaffirmant leur volonté de « travailler ensemble pour contrer l’influence malveillante de la Russie » en Europe de l’Est[15].

Le Royaume-Uni, dans une stratégie post-Brexit, vise en effet à accélérer la conclusion d’accords commerciaux et industriels avec les pays non- membres de l’UE. Après l’Ukraine, la Turquie pourrait être un objectif majeur de Londres. Les deux pays ont d’ailleurs annoncé, fin décembre 2020, la signature d’un accord douanier avec l’espoir de conclure à terme un accord bilatéral global de libre-échange. Le président Recep Tayyip Erdogan a qualifié cet accord « de plus important depuis l’accord pour l’union douanière avec l’UE » signé en 1995[16]. La Turquie chercherait à développer ses liens avec le Royaume-Uni, notamment dans le domaine des drones, avec de potentielles exportations vers les îles britanniques. De plus, la Turquie aurait sollicité le Royaume-Uni pour l’acquisition d’un porte-aéronefs d’occasion et pour un appui technique à la construction d’unités modernes de ce type[17]. Enfin, le Royaume-Uni a pour avantage, vu d’Ankara, d’être sorti de l’UE et d’être surtout l’une des puissantes « garantes[18] » de l’ordre constitutionnel à Chypre. Londres, de par sa présence et son influence sur l’île de Chypre[19], pourrait ainsi représenter un contrepoids politique majeur à l’UE et à Athènes sur la question chypriote. La Turquie y gagnerait au mieux un allié, au pire un partisan du statu quo, qui pourrait favoriser le narratif turc et marginaliser de fait l’influence européenne sur l’île. Le rapprochement turco-britannique actuel est donc sans doute aussi lié, pour Ankara, à la question chypriote et aux tensions avec l’UE.

Rapprochement géopolitique entre la Grèce et les EAU

De son côté, la Grèce n’est pas restée inactive[20]. Partageant une opposition commune à la politique néo-ottomane de la Turquie, même si c’est pour des raisons différentes[21], Athènes et Abu Dhabi ont multiplié ces derniers mois les signes de rapprochement. Dans le courant de l’été 2020, au plus fort de la crise maritime opposant Athènes à Ankara, les EAU ont déployé quatre chasseurs F-16 sur la base de La Sude, en Crète, au prétexte d’exercices conjoints avec l’armée de l’air hellénique. Les forces aériennes émiriennes s’étaient déjà entraînées en Grèce les années passées, lors d’exercices multinationaux de type Inochios qui associaient également Israël. Cette fois-ci, ce déploiement s’est fait sur un plan strictement bilatéral, dans un signal clair de soutien d’Abu Dhabi à la Grèce dans son conflit avec la Turquie. Ce rapprochement a été consacré par la signature, en novembre 2020, d’un accord bilatéral renforçant la coopération militaire entre les deux pays, doublé d’un partenariat stratégique s’étendant à la politique étrangère des deux États. Dans une déclaration conjointe publiée à l’issue de cette signature, les dirigeants des deux pays ont condamné « la violation par la Turquie de la souveraineté et des droits souverains de la Grèce et de Chypre, ainsi que son comportement global agressif au Moyen-Orient, en Méditerranée orientale et dans le Caucase du Sud, en violation flagrante du droit international[22] ». De plus, une « clause d’assistance mutuelle en matière de défense » pourrait être « activée en cas de menace pour l’intégrité territoriale de l’un des deux pays »[23], tout comme serait prévu, en cas de nécessité, le stationnement temporaire de troupes dans les deux pays respectifs[24] et l’échange de renseignement[25]. Les deux pays souhaitent d’ailleurs créer en Grèce, sur la base aérienne d’Avlona, un centre de formation et d’entraînement conjoint à la maintenance des appareils de type F-16[26]. Enfin, 10 jours après la conclusion de ce partenariat, les EAU ont participé début décembre 2020, au large d’Alexandrie, à l’exercice naval Médusa-10 avec la Grèce, Chypre, l’Égypte et la France, marquant une fois de plus la consolidation de cette nouvelle alliance en Méditerranée.

Le 12 janvier 2021, c’est au tour de Chypre de signer un accord de coopération militaire avec les EAU[27], Nicosie ayant déjà des engagements de ce type avec l’Égypte et Israël, sans compter ceux avec la Grèce. Cet accord prévoirait des exercices militaires et des programmes de formation, confirmant la volonté d’Abu Dhabi de s’allier en Méditerranée avec les États opposés à la politique néo-ottomane de la Turquie. Ces accords pourraient en outre marquer la volonté des EAU de se projeter régulièrement en Méditerranée aux côtés de leurs alliés.

Volonté grecque d’intégrer l’axe israélo-américain

La Grèce s’est aussi rapprochée d’Israël[28] avec la conclusion, le 4 janvier 2021, d’un accord de 1,68 milliard de dollars sur 20 ans avec la société israélienne Elbit pour la création et l’exploitation d’une école de pilotage sur la base grecque de Kalamata. La société israélienne équipera ainsi 10 avions d’entraînement M-346 d’origine italienne et fournira des simulateurs afin que la formation initiale des pilotes de combat grecs soit similaire à celle des pilotes israéliens. Les deux pays s’étaient déjà grandement rapprochés en 2020 avec l’achat par la Grèce de deux drones israéliens de type Heron dédiés à la surveillance maritime et leur engagement commun dans un projet de construction d’une nouvelle classe de corvettes répondant aux besoins des deux pays[29].

La Grèce multiplie par ailleurs les tentatives de rapprochement avec Washington, profitant de la volonté américaine de contrer l’influence russe dans la région. Le Pentagone a ainsi fait part de son intérêt renouvelé pour plusieurs bases grecques, comme celle de La Sude, déjà employée par la marine américaine, mais qui devrait accueillir de façon permanente un bâtiment de soutien américain[30], et la base aérienne de Larissa qui pourrait accueillir des drones de type MALE[31]. La base aérienne de Stefanovikeo et le port d’Alexandroupoli, proche du détroit des Dardanelles, présenteraient également des intérêts pour Washington[32]. En complément, Athènes fait miroiter à Washington des contrats d’armement, notamment dans les domaines aérien (20 F-35) et naval (4 frégates Multi-Mission Surface Combattant, mise à niveau des 4 frégates de type Meko et 4 hélicoptères MH-60R dédiés à la lutte anti-sous-marine). La Grèce souhaite tout particulièrement disposer du F-35 furtif, à l’instar d’Israël et bientôt peut-être des EAU[33], améliorant ainsi l’interopérabilité avec ses nouveaux alliés du « club F-35 » en s’arrimant fermement à Washington, alors même que la Turquie a été exclue de ce programme.

Le renforcement de la coopération militaire entre les États-Unis et Chypre a été annoncé par Washington au début du mois de juillet 2020, confirmant la levée de l’embargo américain en vigueur sur l’île depuis 1987[34]. Cette coopération viserait surtout la formation et l’entraînement du personnel, avant toute possibilité de livraison d’armements d’origine américaine au gouvernement de Nicosie. Ce soutien américain à un axe Athènes-Nicosie-Jérusalem ne vise pas en soi la Turquie mais a pour but, dans les perceptions américaines, de contrer les influences russe et chinoise dans la région tout en promouvant la stabilité en Méditerranée orientale[35], notamment autour du projet gazier EastMed.

Certains alliés des États-Unis estiment pour leur part que l’ambition démesurée de la Turquie représente le principal facteur crisogène dans la région. Cette thématique ne se dément pas, comme en témoigne encore en mars 2021 la mise en garde turque à la Grèce, à Israël et à l’UE, les exhortant à obtenir son autorisation pour d’éventuels travaux sur le plateau continental revendiqué par Ankara en Méditerranée orientale[36].

* * *

Pour l’instant, la Turquie semble rester en position favorable avec des alliances économiques prometteuses avec l’Ukraine et le Royaume-Uni, alors même qu’Ankara, en grande difficulté économique, tente de renouer des liens tant avec l’UE qu’avec la nouvelle administration américaine. De fait, il est probable que la Turquie cherchera dans les prochains mois à temporiser en Méditerranée et à s’afficher comme un allié « modèle » de l’OTAN, quitte à rebasculer ses efforts vers la Syrie, l’Irak ou le Caucase qui sont revendiqués comme faisant partie de la « Grande Turquie » par des proches du président Erdogan. Pour la Grèce, l’année 2021 sera certainement l’occasion de consolider les alliances nouées en 2020 tout en se rapprochant durablement de Washington.


Émergence de nouveaux axes géopolitiques en Méditerranée orientale

1] L’Ukraine pourrait devenir le principal partenaire de la Turquie dans un certain nombre de technologies telles que les turbopropulseurs, les moteurs, l’avionique, les drones, les missiles, les systèmes radar, les systèmes robotiques et les blindages.

[2] La Turquie aurait formellement réitéré son désir de développer un satellite de renseignement commun avec l’Ukraine.

[3] Defense News, 14 décembre 2020.

[4] Defense News, 21 décembre 2020.

[5] Baisse de 35 % de la livre turque en 2020, 2récession (– 4 %) en 2 ans, 12 % d’inflation (Les Échos, 19 novembre 2020).

[6] Al Monitor, 11 décembre 2020. La Crimée a fait d’ailleurs partie de l’Empire ottoman jusqu’au xviisiècle et conserve donc une importance symbolique dans les perceptions turques. Ankara a ainsi maintenu son soutien à un retour de la Crimée sous la souveraineté de l’Ukraine, l’annexion de celle-ci par la Russie en 2014 ayant été fortement décriée.

[7] Les premiers ayant été mis en service en mars 2019.

[8] Opex360, 11 octobre 2020.

[9] Comme en témoignerait la décision turque d’accorder en février 2020 plus de 40 millions de dollars à l’Ukraine pour soutenir la recherche et le développement dans le domaine des moteurs. L’Ukraine a également vendu un quart des actions du motoriste ukrainien Motor Sich à des entreprises turques (Atalayar, 23 octobre 2020).

[10] La Turquie pensait en mettre en service 6 en 2021, 12 ayant été commandés. L’Ukraine, le Qatar, la Malaisie et l’Azerbaïdjan sont également intéressés par ce programme.

[11] Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act, promulgué en août 2017.

[12] L’Allemagne ne livre plus de pièces de rechange pour les blindés turcs de type Léopard depuis les opérations turques menées en Syrie.

[13] La division de l’OTAN et de l’UE pourrait être dès lors un objectif indirect d’Ankara dans ce dossier.

[14] Naval News, 5 janvier 2021.

[15] AFP, 8 octobre 2020.

[16] Le Figaro, 29 décembre 2020.

[17] Middle East Eye & Daily Sabah, cité par Opex 360, 3 février 2021.

[18] Selon le traité de garantie signé entre le Royaume-Uni, la Turquie et la Grèce le 16 août 1960 à Nicosie et qui officialisait l’indépendance de l’île. Or, Ankara cherche avec constance à imposer une solution à deux États qui validerait le fait accompli turc.

[19] Présence de deux bases militaires souveraines (Akrotiri et Dhekelia), contribution aux forces onusiennes. Plus de 30 000 ressortissants britanniques sont présents sur l’île, dont environ 3 500 fonctionnaires. En outre, les touristes britanniques représentent annuellement environ 40 % des visiteurs sur l’île. La diaspora chypriote au Royaume-Uni est également forte de plusieurs dizaines de milliers de personnes.

[20] Comme en témoigne l’article d’Aris Marghelis « La nouvelle stratégie régionale de la Grèce » publié par la FMES en mars 2021.

[21] Les Émirats arabes unis s’opposent à l’islam politique des Frères musulmans représenté, entre autres, par le gouvernement turc actuel, tandis que la Grèce se concentre sur ses contentieux territoriaux avec la Turquie.

[22] Quotidien grec I Kathimeriní cité par Opex360, 23 novembre 2020.

[23] Ibid.

[24] Al-Monitor, 2 décembre 2020, citant Antonia Dimou, directeur Moyen-Orient de l’Institute for Security and Defense Analyses d’Athènes.

[25] Al Monitor, 13 janvier 2021.

[26] Ibid.

[27] Defense News, 12 janvier 2021.

[28] Tel-Aviv s’étant rapprochée des EAU en septembre 2020 par les accords « Abraham ».

[29] Opex 360, 27 juin 2020.

[30] The New York Times, 29 septembre 2020.

[31] MALE : Moyenne altitude longue endurance.

[32] Le Pentagone cherche à contrer la Russie en Méditerranée et en mer Noire, la Grèce étant un excellent point d’appui pour l’ensemble de la Méditerranée centrale et orientale.

[33] Un accord entre les États-Unis et les EAU aurait été trouvé le 19 janvier 2021 pour 50 F-35, quelques heures avant le changement d’administration américaine ; il a depuis été remis en cause.

[34] Les États-Unis avaient imposé cet embargo en 1987 à l’ensemble de l’île dans l’espoir d’encourager une réunification de Chypre, dont le nord est occupé par la Turquie depuis 1974.

[35] Secrétaire d’État américain, cité par Le Figaro, 8 juillet 2020.

[36] Cette démarche diplomatique d’Ankara a été prise à la suite d’un accord signé le 8 mars 2021 entre Chypre, la Grèce et Israël pour la mise en œuvre d’un câble électrique sous-marin visant à connecter les réseaux électriques des trois pays (Capital, 15 mars 2021).

La nouvelle stratégie régionale de la Grèce – Aris Marghelis

Chercheur associé au Centre de droit maritime et océanique de l’université de Nantes

La fuite en avant de la politique régionale turque à partir de la fin 2019 a eu comme effet de bousculer la Grèce, faisant de 2020 une année très particulière pour sa politique étrangère. Outre de nouvelles délimitations maritimes, la Grèce a surtout cherché à développer des synergies, y compris avec des puissances militaires du Moyen-Orient via lesquelles elle puisse contrer les desseins turcs en Méditerranée orientale, dont elle est la première cible avec Chypre. Elle cherche également à moderniser son aviation et sa marine. Plusieurs inconnues questionnent toutefois cette nouvelle stratégie, notamment l’évolution de la question chypriote, les conséquences de l’élection de Joe Biden, le facteur russe et la situation en Libye.

À partir du moment où la Turquie a « franchi le Rubicon » en signant un accord de délimitation empiétant sur les droits maritimes de la Grèce le 27 novembre 2019[1], Athènes a rapidement procédé à deux délimitations, avec l’Italie en juin 2020[2] et l’Égypte en août suivant[3], de manière à contrer la délimitation turco-libyenne. En octobre 2020, la Grèce s’est entendue avec l’Albanie, partenaire stratégique de la Turquie, pour confier à la justice internationale l’arbitrage de leurs frontières maritimes. Enfin, en janvier 2021 elle a étendu à 12 milles marins (nautiques) ses eaux territoriales en mer Ionienne, réitérant son droit discrétionnaire de faire de même au large de toutes ses côtes si besoin était, sachant que pour la Turquie une extension au-delà de 6 milles nautiques en mer Égée serait un casus belli[4]. Autant d’actions intervenant après des décennies d’immobilisme en la matière.

Les vecteurs traditionnels de politique étrangère s’avèrent insuffisants

Devant le danger d’escalade militaire avec la Turquie en 2020, la Grèce a pris acte à la fois de la nécessité incontestable, mais aussi des limites de ses liens avec l’Union européenne et l’OTAN. L’UE reste l’atout essentiel de la Grèce mais elle est pénalisée par ses divisions en matière de politique étrangère. Des États comme l’Espagne, l’Italie, l’Allemagne, la Hongrie et Malte se montrent très réticents à adopter une position dure à l’égard de la Turquie. À l’inverse, la France, l’Autriche ou encore la Slovénie défendent une attitude ferme et un soutien substantiel à la Grèce et à Chypre.

De son côté, dans son souci de maintenir sa cohésion, l’OTAN s’est montrée fidèle à son équidistance traditionnelle entre la Grèce et la Turquie. Une posture mal vécue par la Grèce à partir du moment où, se considérant comme agressée, être traitée à égalité avec son agresseur fait, selon elle, automatiquement le jeu de celui-ci. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la Turquie préfère largement le cadre de l’OTAN à celui de l’UE et qu’elle a multiplié les pressions en direction des Alliés et des structures de l’Alliance atlantique, conférant à ses diplomates en poste dans ces structures le rôle de « quasi-commissaires politiques[5] ». La mise en place du « mécanisme de déconfliction » au sein de l’Alliance atlantique est d’ailleurs très caractéristique de la manière dont fonctionne le trio OTAN-Grèce-Turquie. Après qu’il a été annoncé début septembre 2020 par le secrétaire général Stoltenberg et le gouvernement turc, la Grèce a immédiatement fait savoir que le seul moyen de faire baisser la tension était d’en éliminer la cause, demandant à ce que le navire turc de recherches sismiques Oruç Reis et son escorte se retirent du plateau continental grec. Pour les autorités grecques, accepter une « baisse de tension » sous l’égide de l’OTAN sans le départ préalable de cette flottille était inacceptable. Ce mécanisme a finalement été mis en place début octobre, une fois les navires turcs rentrés au port, et la Grèce a veillé à ce qu’il soit limité à une dimension strictement opérationnelle sans production d’effets politiques.

Athènes a donc pris note des limites inhérentes à ces deux cadres d’action qui sont, par ailleurs, des vases communicants, ce qui l’a amené à créer des alternatives bilatérales pour endiguer la fuite en avant de la Turquie : des partenariats militaro-diplomatiques bilatéraux et régionaux, combinés à un important programme de réarmement.

De nouveaux partenariats militaro-diplomatiques

Avec la France

Excepté les États-Unis, de tous les partenaires européens de la Grèce, la France est indéniablement le plus important et le plus puissant pour Athènes. Elle a fait preuve d’un soutien sans faille durant la crise de 2020 ce qui a incontestablement fait la différence au niveau de son déroulement et de son dénouement. Outre la multiplication des exercices militaires communs[6], Athènes et Paris ont également réhaussé leur coopération dans le domaine de l’armement comme évoqué plus loin. Cet appui précieux, lié aux relations traditionnelles entre les deux pays, n’est évidemment pas étranger à la politique turque en Afrique du Nord et au Sahel, qui incite la France à investir dans des soutiens grecs et égyptiens en Méditerranée orientale, à la fois comme relais régionaux et facteurs de rééquilibrage.

Avec les pays du Golfe

Après plusieurs années de désintérêt apparent pour le monde arabe, la Grèce semble opérer un retour dynamique dans les pays arabo-musulmans. Elle a conclu avec les Émirats arabes unis (EAU) un certain nombre d’accords de coopération[7], mais aussi un partenariat stratégique incluant un accord de défense mutuel[8] signé le 18 novembre 2020, une première pour la Grèce dans un cadre hors OTAN. Théoriquement, cela signifie qu’en cas d’agression, elle pourrait compter sur le soutien de la respectable armée de l’air émiratie. Signe de la nouvelle dynamique de coopération militaire entre les deux pays, quatre F-16 émiratis ont stationné au moins d’août en Crète, en pleine crise avec la Turquie. En outre, ce partenariat pourrait s’avérer très bénéfique pour l’armée de l’air hellénique sur le long terme, étant donné la similitude du matériel utilisé par les deux armées qui souhaitent toutes deux acquérir des chasseurs bombardiers furtifs F-35 et qui disposent déjà de F-16 modernisés.

Avec l’Arabie saoudite, les relations sont plus discrètes mais se développent, profitant de la rivalité turco-saoudienne. Cela touche au domaine spatial[9], mais surtout militaire. Des manœuvres aériennes gréco-saoudiennes devraient se dérouler dans les prochaines semaines en Méditerranée[10]. Un accord de déploiement de missiles Patriot grecs est également en passe d’être signé à la demande des Américains, avec pour objectif de protéger les infrastructures pétrolières saoudiennes régulièrement visées depuis 2019. En retour, Riyad les modernisera à ses frais. La Grèce rappelle néanmoins qu’il s’agit d’armes défensives et ne souhaite pas être associée à un soutien actif à la guerre au Yémen[11].

En revanche, cette ouverture vers le Golfe, facilitée par la récente normalisation des relations entre Israël et plusieurs pays arabes opérée sous la précédente administration américaine, semble se faire aux dépens des relations gréco-iraniennes, pourtant longtemps cordiales[12]. De fait, les lobbys pro-grecs à Washington semblent s’être rapprochés de ceux favorables à Israël, à l’Arabie saoudite et aux EAU.

Au Levant

Proche du monde arabe jusqu’en 1990 (date de la reconnaissance d’Israël par Athènes), la Grèce a densifié ses liens avec Tel Aviv à partir de 2010 dans un contexte de détérioration des relations turco-israéliennes. La coopération gréco-israélienne, qui implique Chypre dans la plupart de ses schémas, repose sur la double dimension énergétique et militaire. Sur le plan énergétique, les trois États planifient d’installer le plus long câble électrique sous-marin du monde (1 200 km), visant à relier Israël à l’Europe pour assurer à l’État hébreux un approvisionnement en cas d’urgence[13]. Mais leur projet-phare est bien sûr celui du gazoduc East Med[14]. Cependant, l’architecture régionale qu’il implique, mais surtout la question de sa faisabilité technique et de sa rentabilité économique sèment le doute quant aux réelles perspectives de sa réalisation. Tant que ce projet n’est pas réellement lancé, rien n’est certain et il s’apparente davantage à un outil géopolitique. En marge de l’énergie, la Grèce vient d’annoncer qu’elle ouvrait ses portes aux touristes israéliens, malgré la crise sanitaire[15]. Au niveau militaire, la coopération entre la Grèce et Israël, qui a débuté dans les années 2010[16], connaît aujourd’hui une embellie et se focalise sur l’entraînement conjoint, le partage d’information et la cybersécurité[17]. Israël offre à la Grèce et à Chypre un axe Est-Ouest complémentaire de l’axe Nord-Sud établi avec l’Égypte, qui leur permet de couvrir la Méditerranée orientale. De leur côté, ces deux pays européens offrent à Israël une connexion directe avec l’Europe ainsi que des zones d’entraînement et une profondeur stratégique régionale qui lui font défaut, notamment après la « perte » de la Turquie, partenaire militaire précieux d’antan[18]. De surcroît, la politique régionale de la précédente administration américaine montre qu’il est désormais possible de développer des liens avec l’État hébreux sans impliquer mécaniquement une dégradation des rapports avec le monde arabe, enrayant au passage la stratégie turque de fédération du monde sunnite contre Israël. L’Autorité palestinienne et Israël participent même au Forum gazier est-méditerranéen, établi en février 2020, qui est devenu en septembre une organisation régionale intergouvernementale siégeant au Caire[19].

Avec l’Égypte, la Grèce a développé une relation stratégique approfondie depuis l’avènement au pouvoir du président al-Sissi en 2013, intensifiant la coopération militaire, qui implique régulièrement la France et les EAU[20]. Et ce d’autant plus que le régime d’al-Sissi, très lié à Riyad et Abu Dhabi, est en très mauvais termes avec Ankara au sujet de la Libye et du soutien turc aux Frères musulmans égyptiens. Malgré tout, l’Égypte reste prudente et ne souhaite pas contrarier la Turquie plus que nécessaire, observant par exemple une position neutre au sujet des délimitations maritimes à l’est du 28e méridien, où la Grèce réclame des zones maritimes à partir du complexe d’îles de Kastellorizon, revendication ardemment refusée par la Turquie. L’acceptation par l’Égypte de délimiter avec la Grèce à l’est du 28e méridien équivaudrait donc à un parti pris retentissant contre la Turquie, sans que ses intérêts vitaux ne soient pourtant impliqués.

Source : carte non officielle diffusée par le ministère grec des Affaires étrangères (les précisions en français sont celles de l’auteur).

L’Égypte reste incontestablement l’État-clé de Méditerranée orientale pour la Grèce, car ses orientations détermineront nombre d’évolutions ; il est bien évident que la situation régionale aurait été radicalement différente et autrement plus compliquée pour la Grèce si les Frères musulmans avaient dominé en Égypte.

Une stratégie inscrite dans la durée ?

La nouvelle stratégie grecque régionale s’est déployée en réponse à une fuite en avant de la Turquie, même si ses éléments étaient déjà en germe depuis plusieurs années. Pour contrer durablement les desseins turcs, la Grèce doit donner de la consistance à ces synergies par la promotion d’une architecture régionale crédible et fédératrice. Cela repose sur trois axes : économique, diplomatique et militaire.

Au niveau économique, outre l’enjeu gazier, l’un des grands défis est d’assurer la maîtrise des couloirs de connexion entre le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord d’une part, et l’Europe d’autre part, mais surtout d’en être le point d’arrivée pour les connecter au reste de l’Europe. D’où une certaine rivalité entre d’un côté l’Italie et Malte qui en raison de leurs relations économiques, commerciales et politiques privilégiées avec la Turquie souhaitent ménager la présence de celle-ci en Méditerranée afin de soutenir leur réseau de connexion transméditerranéen[21], et de l’autre côté, la Grèce[22] et l’Égypte, soutenues par la France. Dans ce cadre, le facteur chinois est décisif. Désormais contrôlé par le géant COSCO, Le Pirée est devenu le premier port de Méditerranée pour les conteneurs en 2019 (devant Valence)[23]. Combiné à l’inclusion de la Grèce par la Chine dans son mécanisme de coopération avec les pays d’Europe centrale et orientale en 2019[24], cela renforce considérablement la stratégie régionale grecque d’attraction des flux commerciaux maritimes. À cet égard, la coopération avec l’Égypte qui contrôle le canal de Suez[25], mais aussi avec l’Arabie saoudite qui borde la mer Rouge, est évidemment essentielle. S’agissant de cette nouvelle stratégie régionale, la Grèce doit toutefois prendre en compte le facteur chinois même s’il ne faut pas surestimer la capacité de Pékin à faire pression sur Athènes car les autorités américaines conservent plusieurs bases cruciales en Grèce et observent avec vigilance toute nouvelle infrastructure chinoise en mer Égée.

Au niveau diplomatique, le ministre grec des Affaires étrangères, Nikos Dendias, a assumé la tâche fort ardue d’établir, de l’Afrique du Nord au Moyen-Orient, un groupe d’États favorables à l’architecture régionale promue par la Grèce tout en dénonçant l’expansionnisme turc. Le récent forum « Philia » (signifiant « amitié » en grec)[26], qui a regroupé Chypre, les EAU, l’Arabie saoudite, l’Égypte, Bahreïn et la France, mais pas l’Italie, est caractéristique de cet effort de la Grèce d’opérer la jonction entre le Golfe et la Méditerranée en se positionnant comme point d’entrée vers l’Europe de manière à contrer plus efficacement la stratégie turque agressive d’occupation de l’espace est-méditerranéen. En outre, la décision d’Athènes de rétablir une représentation à Damas[27], d’ouvrir une ambassade au Sénégal et de plaider pour l’accroissement de la présence européenne – y compris grecque – au Sahel[28] témoigne que la Grèce a bien saisi le fait que les questions est-méditerranéennes, sahéliennes et moyen-orientales sont désormais imbriquées.

Au niveau militaire, la Grèce opère le plus gros investissement de son histoire, l’armée de l’air en étant le premier bénéficiaire. La France va fournir 18 Rafale à la Grèce pour une valeur de 2,8 milliards d’euros, les premiers étant attendus dès l’été 2021. La Grèce a aussi convenu avec les États-Unis de la modernisation de 84 chasseurs F-16 et de l’achat de 7 hélicoptères MH-60R, une acquisition déterminante pour ses capacités militaires en mer Égée et en Méditerranée orientale. Par ailleurs, Athènes a procédé à une demande officielle d’achat de 18 à 24 chasseurs bombardiers furtifs F-35. Enfin, la Grèce a conclu avec Israël un accord de location de drones Heron, ainsi que l’établissement d’un centre international de formation de pilotes de chasse pour une valeur de 1,4 milliard sur 20 ans, accompagné de la vente et de la modernisation d’avions d’entraînement. Ce centre sera situé à Kalamata, dans le sud-ouest du Péloponnèse, et sera géré par la compagnie israélienne Elbit Systems. Ces nouvelles mesures devraient d’autant plus rehausser la valeur dissuasive de l’armée de l’air hellénique que ses pilotes de chasse sont réputés très performants[29], là où les pilotes turcs sont notoirement sous-entraînés depuis les purges qui ont affecté l’armée de l’air turque. Des investissements très importants sont également consacrés à la marine nationale, la Grèce souhaitant se procurer quatre frégates. Malgré les équilibres à maintenir avec les États-Unis, très influents auprès des élites militaires grecques, le projet franco-grec Belharra semble être privilégié. D’une valeur de 5 milliards, la proposition française remplit tous les critères posés par la Grèce : la modernisation des quatre frégates que détient actuellement la marine hellénique, l’acquisition de deux frégates modernisées comme solution intermédiaire et la construction de deux des quatre frégates neuves dans les chantiers navals grecs. Ces frégates de défense et d’interventions (4 500 t) sont de type mixte : anti-sous-marins et anti-aérien. Les Néerlandais et les Britanniques vont également soumettre des propositions[30]. Concernant l’armée de terre, l’industrie hellénique de véhicules militaires (ELVO), longtemps en difficulté, a été rachetée par un consortium de compagnies israéliennes et va renouveler au cours des prochaines années la flotte de camions et autres véhicules de l’armée de terre. En sus, la Grèce a décidé de fixer de nouveau à 12 mois la durée du service militaire obligatoire, tombée à 9 mois en 2009, en introduisant toutefois la possibilité d’un service plus court – donc plus attractif – si celui-ci est entièrement effectué en zone frontalière, afin de mieux pourvoir en personnel les unités qui y sont déployées. En outre, 15 000 recrutements supplémentaires sont prévus dans les trois prochaines années. Ces initiatives interviennent après plus de dix ans de sous-investissements et dans un contexte de vieillissement du personnel professionnel et du matériel. Elles ont été indéniablement accélérées par la nature très militarisée de la politique régionale turque, même si elles étaient objectivement nécessaires.

Plusieurs inconnues subsistent

La question chypriote

L’année 2021 pourrait marquer un nouveau tournant sur le dossier chypriote. La Turquie rejette désormais sans ambiguïté[31] le cadre onusien de règlement de la question chypriote – celui d’une fédération bizonale bicommunautaire – au profit d’une solution à deux États. Cela constitue un saut très important des revendications turques et un moyen de pression qui n’est évidemment pas étranger aux évolutions régionales. À cet égard, la réunion informelle à cinq prévue entre la Grèce, le Royaume-Uni et la Turquie en tant que puissances-garantes, ainsi que la République de Chypre et les représentants de la communauté chypriote-turque en avril 2021 à Genève pourrait s’avérer cruciale pour le futur de l’île mais aussi pour la région et la répartition des espaces maritimes. L’objectif de la Grèce reste de conserver le cadre onusien de résolution de ce conflit vieux de près d’un demi-siècle.

La politique de Joe Biden

Alors que Donald Trump était régulièrement dépeint comme trop complaisant à l’égard du président turc, c’est pourtant sous son administration que les relations gréco-américaines ont connu leurs plus beaux jours. La présence militaire américaine sur le sol grec a atteint des sommets[32] et les États-Unis ont, pour la première fois, adopté un comportement déviant de leur stricte équidistance entre Grèce et Turquie. Ainsi, le secrétaire d’État Pompeo a visité Chypre sans rencontrer le leader chypriote-turc, une première, et il a signé au passage une série d’accords dans le domaine sécuritaire[33], incluant – au grand dam d’Ankara – une levée de l’embargo américain pour les armes non létales. Mike Pompeo a également rendu visite au patriarche œcuménique orthodoxe établi en Turquie sans rencontrer d’officiels turcs. Cependant, si cela a été perçu en Grèce comme un soutien clair de la part des États-Unis, le développement de la coopération avec Athènes et Nicosie vise avant tout à punir Ankara pour sa relation jugée trop proche avec Moscou, tout en détricotant les liens traditionnels de Chypre avec le Kremlin. La toile de fond de ce relatif revirement américain est donc bien la Russie ; pour preuve, les seules sanctions prises par Washington contre Ankara à l’heure actuelle concernent l’acquisition par la Turquie de missiles S-400 russes et aucunement le comportement turc en Méditerranée. D’ailleurs, le vocabulaire utilisé par les officiels américains veille bien à ne pas fermer la porte à la Turquie en Méditerranée orientale, comme en témoigne le récent exercice naval qui a vu l’interaction du porte-avions nucléaire USS Eisenhower avec la frégate turque Gemlik, début mars 2021, même si l’ambassadeur américain en poste à Athènes a souligné l’excellence des manœuvres militaires américano-grecques qui s’étaient déroulées quelques jours auparavant, déclarant : « Les relations de défense entre les États-Unis et la Grèce ont atteint un niveau record et elles se renforcent chaque jour[34]. »

Dans ce contexte, l’arrivée de Joe Biden pourrait bien changer la donne. En effet, deux partenaires proches de la Grèce se sont immédiatement retrouvés dans le collimateur de la Maison Blanche au sujet des droits de l’homme : l’Égypte et l’Arabie saoudite. En revanche, la Turquie n’a pas encore été sérieusement inquiétée. Le président turc a veillé à prendre les devants pour diminuer ce risque[35], sachant que plusieurs membres du Sénat et du Congrès ont demandé à Joe Biden de se saisir de la question des droits de l’homme en Turquie. Mais il semble que toute sévérité à l’égard du président Erdogan aura avant tout comme objet les relations russo-turques. Au demeurant, la vision de la Méditerranée orientale[36] partagée par la nouvelle responsable « Europe » du Conseil de sécurité nationale de l’administration Biden, Amanda Sloat, coïncide étonnamment bien avec les positions turques. Les États-Unis sont présentés comme beaucoup plus légitimes à intervenir que l’UE, dont l’approche, qui serait forcément biaisée, lui retirerait toute crédibilité dans la gestion du conflit gréco-turc. Cela correspond parfaitement à la vision de la Turquie et à sa volonté de découpler la Grèce de l’UE. La Turquie devrait également être associée « sans préconditions » – un terme très cher à Ankara – aux synergies énergétiques régionales, sans pour autant que soit faite la moindre référence au respect du droit international, qui est justement la précondition en question. Enfin, c’est l’agenda de la Turquie qui est repris comme définition du « différend gréco-turc » (eaux territoriales, espace aérien, souveraineté sur des îlots, zones maritimes) alors que la Grèce maintient que le seul vrai différend est celui de la délimitation des zones maritimes, le reste constituant des revendications turques unilatérales et illégitimes ne pouvant pas faire l’objet de négociations car relevant de sa souveraineté.

La Russie

Ayant joué un rôle crucial dans l’établissement de l’État grec moderne mais aussi de la république turque un siècle plus tard, la Russie est, d’une certaine manière, un facteur incontournable dans l’équation gréco-turque. Ce n’est pas un hasard si le développement des relations russo-turques s’est opéré en parallèle avec celui des relations gréco-américaines, éloignant, au passage, toute perspective de dialogue chaleureux entre Athènes et Moscou. Les relations historiques des deux États sont tombées au plus bas en 2018[37], lorsque la Grèce et son voisin septentrional, l’Ancienne République yougoslave de Macédoine, ont décidé de régler le différend qui les opposait depuis 1992 au sujet du nom de la petite république balkanique, afin que celle-ci, au grand dam de Moscou, puisse intégrer l’OTAN. Malgré tout, depuis l’été 2019 et l’élection du gouvernement grec actuel, les contacts semblent avoir repris, ce qui n’est pas étranger aux dissensions croissantes entre la Russie et la Turquie. En revanche, la perspective d’un partenariat durable et productif n’est pas réaliste. En effet, le degré de coopération de la Grèce avec les États-Unis et les orientations de l’administration Biden devraient permettre tout au plus un retour à la cordialité entre Athènes et Moscou. Cependant, une nouvelle donne en Méditerranée orientale pourrait recalibrer la politique régionale russe, ce qu’Athènes suivra de près, notamment sur le dossier libyen qui est perçu comme le baromètre des tensions régionales et qui fait désormais partie de l’équation gréco-turque.

La Libye

Ulcérée par l’accord turco-libyen mais sans emprise sur les évolutions libyennes, la Grèce a cherché à reconstruire dans l’urgence une politique libyenne élémentaire en coupant les ponts avec le gouvernement tripolitain d’al-Sarraj et en multipliant les contacts avec les autorités militaires et politiques de Cyrénaïque. Cependant, le nouveau pouvoir établi à Tripoli depuis février 2021 a reçu les félicitations des concurrents les plus féroces sur le terrain libyen (Turquie d’un côté, EAU et Égypte de l’autre), ce qui semble indiquer l’amorce d’un processus de redistribution des influences. Dans ce contexte, la Grèce a immédiatement décidé de rouvrir son ambassade à Tripoli et d’établir un consulat à Benghazi. La Grèce ne souhaite plus perdre de vue la Libye après le choc de l’accord turco-libyen qui a brutalement intégré ce pays dans l’équation gréco-turque et a rappelé à Athènes les réalités géographiques de son environnement régional (la Crète est équidistante de Tobrouk et du Pirée).

* * *

Pour conclure, la fuite en avant de la politique régionale turque, combinée à la politique de Donald Trump, a eu un effet catalytique : celui d’extraire les relations gréco-turques de leur cadre bilatéral traditionnel – arbitré par les États-Unis soucieux de maintenir à tout prix la cohésion de l’OTAN – pour les projeter dans un cadre régional plus large nécessitant une approche radicalement différente, à savoir celle de nouveaux partenariats diplomatiques et militaires. Dans cette configuration, la Grèce a quelques atouts. Si la Turquie conserve des avantages indéniables comme l’importance de son marché et une stature régionale conséquente, la Grèce, tout comme Chypre, est membre de l’UE. Cette appartenance démultiplie son poids diplomatique, sa capacité d’action et son attractivité dans une région sans autres pays européens. En sus, elle possède un savoir-faire et un ancrage dans le milieu maritime, essentiels dans sa stratégie d’utilisation de l’espace, ce qui accroît sa crédibilité globale. Enfin, sa relative petite taille par rapport à la Turquie n’est pas nécessairement un désavantage : elle élimine tout soupçon d’agenda hégémonique dissimulé qui pourrait provoquer une méfiance de ses partenaires.

En revanche, la Grèce va devoir faire face à de véritables défis. Mis à part le cas particulier de la Syrie, elle seule et Chypre sont menacées dans leur substance territoriale et l’exercice de leurs pouvoirs régaliens par la Turquie, ce qui constitue une différence structurelle fondamentale avec ses partenaires européens et régionaux. Ainsi, une normalisation, même relative, des relations de la Turquie avec les pays de la région, pourrait conduire au détricotage des partenariats que la Grèce s’est évertuée à nouer et à une « re-bilatéralisation » des relations gréco-turques selon des modalités qui pourraient contenir les germes d’un nouvel isolement.

Il est donc essentiel pour la Grèce de cultiver son attractivité comme partenaire tout en promouvant son projet régional indépendamment du facteur turc, afin que cette nouvelle stratégie puisse survivre à un éventuel changement d’attitude durable de la Turquie. Car la résistance à la poussée turque, indéniablement fédératrice dans le contexte actuel, ne peut constituer à elle seule un dénominateur commun durable. C’est un pari bien difficile, notamment au vu des divisions européennes et de l’inconnue que constitue la vision régionale qui sera in fine celle de la nouvelle administration Biden.


[1] « Full text of Turkey-Libya maritime agreement revealed », The Nordic Monitor, 5 décembre 2019 (https://nordicmonitor.com/2019/12/the-full-text-of-turkey-libya-maritime-agreement-revealed/).

[2] Aris Marghelis, « The maritime delimitation agreement between Greece and Italy of 9 June 2020: An analysis in the light of International Law, national interest and regional politics », Marine Policy, vol. 126, avril 2021.

[3] Aris Marghelis, « Le mémorandum d’accord entre la Turquie et le gouvernement d’entente national libyen et l’accord de délimitation entre la Grèce et l’Égypte dans leur contexte régional », Annuaire de droit maritime et océanique (ADMO), à paraître.

[4] « Turkey says Greece’s decision to extend its territorial waters in the Aegean is cause of war », Hurriyet Daily News, 30 août 2020 (https://www.hurriyetdailynews.com/turkey-says-greeces-decision-to-extend-its-territorial-waters-in-aegean-is-cause-of-war-157805).

[5] Interview avec Pierre Razoux, familier des structures otaniennes, le 15 mars 2021.

[6] « Greece, France ‘hold joint drills’ amid tensions with Turkey », China Daily, 13 août 2020 (https://www.chinadailyasia.com/article/139944) ; « France joins military exercises in east Mediterranean », Reuters, 26 août 2020 (https://www.reuters.com/article/us-turkey-greece-france-idUSKBN25M0UF) ; « Skyros : la grande tournée des Rafale », L’Opinion, 8 février 2021 (https://www.lopinion.fr/blog/secret-defense/skyros-grande-tournee-rafale-235949).

[7] « Greece & UAE sign four memoranda », Greek City Times, 24 juillet 2020 (https://greekcitytimes.com/2020/07/24/greece-uae-sign-four-memoranda/).

[8] « Greece, UAE commit to mutual defense assistance », Kathimerini, 23 novembre 2020 (https://www.ekathimerini.com/news/259450/greece-uae-commit-to-mutual-defense-assistance/).

[9] « Saudi Arabia Signs MoU with Greece in the Field of Space », Saudi Press Agency, 5 février 2020 (https://www.spa.gov.sa/viewfullstory.php?lang=en&newsid=2030738).

[10] « Saudi and Greek air forces begin joint exercise in Greece », Arab News, 18 mars 2021 (https://www.arabnews.com/node/1826716/saudi-arabia).

[11] « Greek FM to discuss military ties with Saudi Arabia », Saudi Press Agency, 20 février 2021 (https://www.arabnews.com/node/1812761/saudi-arabia).

[12] « Iran threatens retaliation against Greece for US use of military bases », The Jerusalem Post, 15 janvier 2020 (https://www.jpost.com/Middle-East/Iran-threatens-retaliation-against-Greece-for-US-use-of-military-bases-614185).

[13] « Israel inks deal to link electricity grid with Cyprus, Greece via undersea cable », The Times of Israel, 8 mars 2021 (https://www.timesofisrael.com/israel-inks-deal-to-link-electricity-grid-with-cyprus-greece-via-undersea-cable/?utm_source=The+Daily+Edition&utm_campaign=daily-edition-2021-03-08&utm_medium=email).

[14] « Greece, Israel, Cyprus sign deal for EastMed gas pipeline », Israel Hayom, 3 janvier 2020 (https://www.israelhayom.com/2020/01/03/greece-israel-cyprus-sign-deal-for-eastmed-gas-pipeline/).

[15] « Greece might allow in Israeli tourists as early as April », The Jerusalem Post, 10 mars 2021 (https://www.jpost.com/israel-news/greece-might-allow-in-israeli-tourists-as-early-as-april-661575).

[16] « Turkey Out – Greece In. As Turkey rattles its saber at Israel, the Jewish state signs a security deal with its neighbor, Greece », Israel national News, 4 septembre 2011 (https://www.israelnationalnews.com/News/News.aspx/147529).

[17] « Israel, Greece sign status of forces agreement », The Jerusalem Post, 19 juillet 2015 (https://www.jpost.com/Israel-News/Israel-Greece-sign-status-of-forces-agreement-409492) ; « Israel, Greece and Cyprus agree to boost defense cooperation », The Times of Israel, 13 novembre 2020 (https://www.timesofisrael.com/israel-greece-and-cyprus-agree-to-boost-defense-cooperation/) ; « Israel pivotal in Greece’s defense plans », Kathimerini, 15 février 2021 (https://www.ekathimerini.com/news/262372/israel-pivotal-in-greeces-defense-plans/) ; « Israel leads naval drill with Greece, Cyprus as countries deepen ties », The Times of Israel, 12 mars 2021 (https://www.timesofisrael.com/israel-leads-naval-drill-with-greece-cyprus-as-countries-deepen-ties/?utm_source=The+Daily+Edition&utm_campaign=daily-edition-2021-03-12&utm_medium=email).

[18] « Israeli Air Force Trains in Turkey », Jewish Telegraphic Agency, 16 avril 1996 (https://www.jta.org/1996/04/16/archive/israeli-air-force-trains-in-turkey ) ; Michael Eisenstadt, « Turkish-Israeli Military Cooperation: An Assessment », The Washington Institute for Near East Policy, 24 juillet 1997 (https://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/turkish-israeli-military-cooperation-assessment).

[19]  « Signing the EMGF Statute to become a Regional Intergovernmental Organization », Ministry of Petroleum and Mineral Resources, Arab Republic of Egypt, 22 septembre 2020 (https://www.petroleum.gov.eg/en/media-center/news/news-pages/Pages/mop_22092020_01.aspx).

[20] « Egyptian, Greek naval forces conduct joint drills », State Information Service, Arab Republic of Egypt, 29 janvier 2021 (https://www.sis.gov.eg/Story/154008/Egyptian,-Greek-naval-forces-conduct-joint-drills/?lang=en-us  ; « Méditerranée orientale : Fin d’exercice MEDUSA-10 pour l’Aconit », Ministère des Armées, 10 décembre 2020 (https://www.defense.gouv.fr/actualites/international/mediterranee-orientale-fin-d-exercice-medusa-10-pour-l-aconit).

[21] Michaël Tanchum, « Italy and Turkey’s Europe-to-Africa Commercial Corridor: Rome and Ankara’s Geopolitical Symbiosis Is Creating a New Mediterranean Strategic Paradigm », Fokus 10/2020, Austria Institut für Europa und Sicherheitspolitik (AIES), 28 août 2020 (https://www.aies.at/download/2020/AIES-Fokus-2020-10.pdf).

[22] Michaël Tanchum, « Greece’s Rise as a Trans-Mediterranean Power: Greece’s Eastern Mediterranean strategic shift to Europe-to-Africa and Europe-to-Middle East connectivity », Policy paper 56, Hellenic Foundation for European & Foreign Policy (ELIAMEP), février 2021 (https://www.eliamep.gr/wp-content/uploads/2021/02/Policy-paper-56-Tanchum-final.pdf).

[23] « Le Pirée a pris la tête en Méditerranée en 2019 », Le Journal de la marine marchande, 26 mai 2020 (https://www.journalmarinemarchande.eu/actualite/portuaire/le-piree-a-pris-la-tete-en-mediterranee-en-2019).

[24] « Xi Jinping welcomes Greece to join China-CEEC cooperation », China Global Television Network (CGTN), 5 novembre 2019 (https://news.cgtn.com/news/2019-11-04/President-Xi-meets-with-Greek-PM-Mitsotakis-LlMofUYGk0/index.html).

[25] « Egypt, Greece sign MoU to cooperate in maritime transport », Egypt Today, 4 février 2021 (https://www.egypttoday.com/Article/3/97236/Egypt-Greece-sign-MoU-to-cooperate-in-maritime-transport).

[26] « Philia Forum a ‘bridge’ between Europe, Mideast: Greek official », Arab News, 19 février 2021 (https://www.arabnews.com/node/1811096/middle-east).

[27] « Ministry of Foreign Affairs announcement on the appointment of a Special Envoy for Syria », Ministère grec des Affaires étrangères, 5 mai 2020 (https://www.mfa.gr/en/current-affairs/statements-speeches/ministry-of-foreign-affairs-announcement-on-the-appointment-of-special-envoy-for-syria.html).

[28] « Written statement of the Minister of Foreign Affairs, Nikos Dendias, following the videoconference of the first Ministerial Meeting of the International Coalition for the Sahel (12 June 2020) », Ministère grec des Affaires étrangères (https://www.mfa.gr/en/current-affairs/statements-speeches/written-statement-of-the-minister-of-foreign-affairs-nikos-dendias-following-the-videoconference-of-the-first-ministerial-meeting-of-the-international-coalition-for-the-sahel-12-june-2020.html).

[29] Comme l’a souligné Pierre Razoux qui a eu l’opportunité de s’entretenir récemment avec plusieurs pilotes français et américains s’étant entraînés avec leurs homologues grecs ces derniers mois.

[30] Pour les détails de toutes les propositions : « The frigate candidates for the Hellenic Navy’s new frigate program », Navales Analyses, 8 mars 2021 (https://www.navalanalyses.com/2021/03/infographics-46-frigate-candidates-for.html?fbclid=IwAR3Wzd_6cJmZzX3pm_bDHrODVsR6i5xBFWlpBOdoDCtCcmU6-rKJlQqO67o).

[31] « Erdogan : “Il n’y a plus d’issue à Chypre, sauf pour la solution à deux États. Que vous l’acceptiez ou pas” », Agence Anadolu, 10 février 2021 (https://www.aa.com.tr/fr/turquie/erdogan-il-ny-a-plus-dissue-%C3%A0-chypre-sauf-pour-la-solution-%C3%A0-deux-%C3%A9tats-que-vous-lacceptiez-ou-pas-/2139991).

[32] « Greece ratifies major military expansion with US », Greek City Times, 31 janvier 2020 (https://greekcitytimes.com/2020/01/31/greece-ratifies-major-military-expansion-with-us/).

[33] « Secretary Michael R. Pompeo At the Cyprus Center for Land, Open-seas, and Port Security Memorandum of Understanding Signing Ceremony », Ambassade des États-Unis à Chypre, 12 septembre 2020 (https://cy.usembassy.gov/secretary-michael-r-pompeo-at-the-cyprus-center-for-land-open-seas-and-port-security-memorandum-of-understanding-signing-ceremony/).

[34] Laurent Lagneau, « Le porte-avions Eisenhower fait le service minimum lors d’un exercice avec la marine turque », blog Zone militaire Opex 360, 20 mars 2021.

[35] « ‘New human rights plan for the people’: Turkish leader », Anadolu Agency, 2 mars 2021 (https://www.aa.com.tr/en/politics/new-human-rights-plan-for-the-people-turkish-leader/2162111).

[36] « Stronger Together: A Strategy to Revitalize Transatlantic Power », Belfer Center for Science and International Affairs, décembre 2020 (https://www.belfercenter.org/publication/stronger-together-strategy-revitalize-transatlantic-power).

[37] « Greece ‘orders expulsion of two Russia diplomats’ », BBC, 11 juillet 2018 (https://www.bbc.com/news/world-europe-44792714).

Séminaire de mars de la 31ème Session méditerranéenne des hautes études stratégiques (SMHES) – Patrick Lefebvre

Ce séminaire était principalement consacré aux enjeux de sécurité. La sécurité revêt une importance stratégique et s’inscrit dans la dimension globale de la réflexion qu’il faut accorder à la sécurité et à la défense. Ce module s’inscrit donc pleinement dans le cadre du parcours SMHES. Dans le contexte que nous traversons, nous constatons d’ailleurs que la sécurité, dans son acception large, est une préoccupation de premier rang au plus haut niveau de l’Etat. C’est d’ailleurs comme l’avait souligné le général de Gaulle « son premier devoir car il n’y saurait manquer sans se renier lui-même ». Pour cette séquence, l’objectif était donc de faire partager aux auditeurs les éléments structurant les grandes actions dans ce domaine. Au-delà des interventions des responsables d’organismes sollicités, il nous a paru intéressant d’aller au contact des acteurs qui les font vivre pour mieux comprendre les réalités du terrain. Evidemment, toutes les portes n’étaient pas ouvertes compte tenu des mesures sanitaires et nos auditeurs en comprennent parfaitement les raisons. Mais lorsque la visite fut possible, elle a permis d’aller à la rencontre de ceux qui assurent ces missions très difficiles. C’est un formidable atout humain qui n’a pas d’égal. Naturellement, ce module consacré à la sécurité invite aussi à s’intéresser aux autres organismes, et ils sont nombreux, car la complémentarité des actions qu’ils conduisent donne cette cohérence globale des actions conduites sur le territoire à l’échelle locale, régionale et nationale.

Enfin, le mode hybride de nos séminaires permet malgré tout, et c’est d’une importance capitale, de maintenir la dynamique des liens entre nos auditeurs. Il maintient ce très bel esprit d’une promotion qui       a pris forme au fil des mois. N’oublions pas non plus que ce séminaire a permis d’avancer significativement les travaux de nos auditeurs sur leur thème d’étude relatif aux conséquences des enjeux environnementaux en Méditerranée, en interne, au cours des travaux de comité, et en externe, en liaison avec l’université de Toulon dans le cadre de la préparation du diplôme universitaire.

Nous avons donc commencé, pour introduire ce sujet stratégique, par une intervention réalisée par la gendarmerie nationale le jeudi 18 mars en matinée. Il s’agissait de percevoir les enjeux globaux mais aussi de mesurer les actions menées au niveau du territoire. C’est le général de division Philippe Ott qui a tenu à s’adresser aux auditeurs de la session en venant à leur rencontre. Cette intervention fut remarquée et remarquable. Nous étions véritablement sur « le terrain » à ses côtés en abordant tous les grands sujets de sécurité portés par la gendarmerie dans le champ de la sécurité publique et tous les dispositifs particuliers mis en œuvre par une institution qui affiche une double identité avec une militarité conservée et sa tutelle du ministère de l’intérieur. C’est une institution qui interagit avec presque tous les services de l’Etat. Les échanges qui ont accompagné cette séquence ont été très nombreux et nous aurions pu sans doute prolonger la durée de ce rendez-vous très longtemps au regard de l’intérêt porté par nos auditeurs dont certains ont découvert des facettes d’une gendarmerie qu’ils ne connaissaient pas. Pour des cadres dirigeants qui ont choisi de vivre nos sessions, ce rendez-vous s’avère donc indispensable et précieux. A l’évidence, lorsque nous sortirons de cette crise sanitaire, nous reproduirons ce rendez-vous avec une visite dynamique pour aller au contact des gendarmes et vivre les actions décrites au cours de cette matinée. Enfin, le général Philippe Ott a également livré une vision méditerranéenne acquise lorsqu’il exerçait des responsabilités en qualité d’attaché de sécurité intérieure près des ambassades de France en Turquie et en Tunisie. Dans le champ géopolitique, les acteurs de la gendarmerie prennent ainsi toute leur part dans l’exercice de ce type de fonction ou lorsqu’ils sont engagés en opérations extérieures.     

Au terme de ce rendez-vous, les auditeurs ont pu consacrer du temps à leurs travaux de comité. Les avancées sont significatives tant sur la partie introductive de leur futur mémoire fixant l’état des principaux facteurs d’influence de l’environnement que sur la partie consacrée à la déclinaison des différents scénarios.  Cette étape a précédé un compte rendu très précis réalisé par tous les auditeurs devant le responsable du diplôme de l’Université de Toulon. Ce compte-rendu fait partie des jalons établis pour l’obtention du diplôme universitaire. Cette approche académique conforte la méthodologie retenue par les différents comités et permet de préciser certains points spécifiques. Pour parachever cet après-midi dédié aux travaux des auditeurs, une intervention de monsieur Thierry Garcin s’est concentrée sur les données géopolitiques de l’Arctique. Si l’Arctique a toujours été un acteur important des relations internationales, il pourrait en accroître sa portée par l’effet des évolutions environnementales. Nous pourrions paraître assez loin de notre thème d’étude en étant très éloignés de la Méditerrané, mais en y regardant de plus près, les profondes évolutions au Nord induiront d’inévitables effets au Sud.  Pour autant, cet expert géopolitique reste mesuré sur les perspectives de croissance d’une zone géographique hostile qui restera longtemps un frein à tout développement économique. Néanmoins, il ne sous-estime pas la dimension stratégique de cet espace immense, et l’histoire en témoigne, même s’il ne concentre pas à l’image de la Méditerranée tous les facteurs de tensions entre les Etats limitrophes. Cette intervention fut d’autant plus intéressante qu’elle prolonge celle réalisée par monsieur Mikaa Mered en novembre 2020 à l’école de guerre où il soulignait pour l’Arctique une forme de dilemme stratégique avec l’ouverture d’activités commerciales et des opportunités régionales de développement. En tout état de cause, cette approche géopolitique est essentielle pour consolider les analyses du thème d’étude de la 31ème SMHES.

Le vendredi 19 mars, en matinée, un écart volontaire au programme de ce séminaire centré sur les enjeux de sécurité a été réalisé avec une présentation en visioconférence de l’établissement de Dassault aviation installé à Istres. Il était important de maintenir dans le déroulement de la session ce rendez-vous avec la présentation d’un fleuron de l’aéronautique française, notamment pour sa composante militaire. Ce savoir-faire technologique est stratégique et les défis à relever sont très importants compte tenu de l’évolution des générations d’avions de combat concomitantes à celle de son environnement d’emploi. Comme nous le soulignons régulièrement, le monde se durcit et la conflictualité change de forme exigeant des capacités en constante adaptation. Ce rendez-vous a donc utilement complété le séminaire consacré aux enjeux aéronautiques et aérospatiaux du mois de février dernier.

En fin de matinée, les auditeurs ont pris la route vers Brignoles pour aller à la rencontre de l’unité d’instruction et d’intervention de la sécurité civile (l’UIISC 7). Unité de l’armée de terre appartenant à l’arme du génie, les formations militaires de la sécurité civile sont mises pour emploi à la disposition du ministère de l’intérieur et relèvent de la direction générale de la sécurité civile et de la gestion des crises. Ces unités furent créées à l’initiative du général de Gaulle à la suite de la rupture du barrage de Malpasset en 1959. Cet accident, qui a fait de nombreuses victimes, avait souligné le manque d’unités d’interventions réactives aboutissant à la création de 7 unités. Au fil des années ce nombre a été ramené à 3 avec une implantation majeure sur le territoire varois. Dès lors, ces unités ont multiplié leurs missions dans tous les domaines du sauvetage en France et à l’étranger. Elles sont aujourd’hui très impliquées dans le domaine des risques technologiques et dans la protection de l’environnement et des populations. Cette unité militaire est singulière dans sa composition à l’image des sapeurs-pompiers militaires de Marseille ou de Paris. Ce sont des militaires professionnelles très aguerris, disposant d’une très solide expérience de terrain, qui s’agrègent aux autres composantes civiles dont certaines ne sont pas professionnelles. Le chef de corps, le colonel Christophe Libert, a su montrer aux auditeurs ce caractère unique et exceptionnel d’acteurs complètement engagés au service des autres. La devise de son unité « servir pour sauver » illustre bien le sens de cet engagement. La passion de ces militaires, quant à elle, saute aux yeux et donnent confiance à ceux qui un jour devront tendre la main pour être secouru.

Au bilan, ce séminaire, par le simple fait de rassembler les auditeurs, est un véritable succès. Il n’est en effet pas si courant aujourd’hui de pouvoir se retrouver tout en prenant évidemment les mesures appropriées de protection. Pour clore cette séquence et avant de s’atteler aux travaux de comité du samedi 20 mars en matinée, l’institut FMES a tenu à organiser un dîner débat sur les faits d’actualité géopolitique. Dans un cadre agréable et convivial des salons de l’hôtel OKKO de Toulon, le vice-amiral d’escadre (2s) Pascal Ausseur et Pierre Razoux ont librement échangé avec des auditeurs attentifs et actifs. Si les sujets traités pouvaient s’éloigner du thème d’étude proprement dit, les propos délivrés peuvent nous y ramener d’une manière ou d’une autre car les puissances, quel que soit leur niveau, devront tôt ou tard porter une attention au fait environnemental. A n’en pas douter, ce sujet est stratégique et prendra toute sa part dans la compétition des puissances. Les auditeurs de la 31ème SMHES peuvent donc poursuivre leurs travaux avec cette belle détermination qui les anime depuis le mois d’octobre 2020.   

Tribune de Jacques Frémeaux en réponse au rapport Stora

Jacques Frémeaux

Professeur émérite à l’université de Paris-Sorbonne. Membre de l’Académie des Sciences d’outre-mer

Chers amis,

Benjamin Stora a toute mon amitié, ne serait-ce que pour avoir partagé le destin de tous les Français d’Algérie et cherché, comme il le pouvait, à trouver une solution à une situation difficile pour eux tous, sinon insupportable.

On n’est évidemment pas forcé de partager toutes ses positions, et moins encore celles du Président de la République, lui-même tout à fait étranger, non par son âge, mais par sa culture, à l’Afrique du Nord et au Maghreb, descendant de Pharamond plus que de Jugurtha ou de Marius.

J’avoue que j’aurais tendance à négliger l’ensemble des débats qui se déchaînent à ce propos, tant j’ai confiance dans le fait que les acquis de la science historique finissent toujours par s’imposer, même si la brièveté de nos existences fait que nous souhaiterions que la vérité triomphe de notre vivant.

Malgré tout, il est difficile d’être indifférent à tout ce qui se passe et qui touche tant de sensibilités.

C’est donc avec distance, mais non sans passion, que je m’exprime, ce qui peut expliquer la sévérité apparente de certaines de mes remarques.

Il est déjà difficile de vouloir réconcilier des mémoires.

Par définition la mémoire constitue une donnée intangible, sinon elle ne serait pas mémoire, c’est-à-dire accumulation de souvenirs plus ou moins précis, colorés par une sensibilité dont Marcel Proust a montré combien elle était précieuse à chacun. Il est vrai qu’elle charrie avec elle bien des préjugés et des déformations par rapport aux réalités historiques. Mais on ne peut la modifier, à moins d’opérer un véritable « lavage de cerveau », ce qui suppose plus que les effets à répétition de la correction politique qui s’efforce trop souvent de faire prévaloir à travers le discours officiel et les médias, un véritable régime totalitaire. En réalité, il n’y a que le savoir désintéressé et impartial qui puisse espérer vaincre les préjugés que véhicule la mémoire. Encore sait-on depuis longtemps que les préjugés, comme les vieilles théories, disparaissent moins parce que ceux qui les soutenaient modifient leur façon de voir que parce qu’ils meurent.

Il est vrai qu’il existe cependant des mémoires opposées, celles que portent les gouvernements des deux États, mais il y a là bien plus qu’une opposition de sensibilités. Aucun des deux, en effet, ne peut vraiment transiger sur sa vision de l’histoire. Ce serait remettre en cause, du côté français, la légitimité de la Cinquième république et l’image même du général de Gaulle, et, du côté algérien, celle du FLN et de ses successeurs. Un tel changement supposerait, pour s’imposer, une révolution de chaque côté, dont évidemment aucun pouvoir ne veut. 

Benjamin Stora se trouve donc amené à proposer des modifications qui ne peuvent que difficilement atteindre le fond des choses.

Certaines touchent moins à la mémoire qu’au travail historique : accès aux archives, et facilités données aux chercheurs. Ces mesures peuvent effectivement avoir des effets positifs. Notons cependant qu’il n’y a pas à attendre de miracle de l’ouverture de ces archives.

Une plus grande place donnée à l’enseignement de l’histoire de l’Algérie, très souhaitable, supposerait globalement une place plus grande de l’histoire dans la formation des élèves, et aussi une vision moins instrumentale et moins polémique de l’argumentation historique dans les débats qui agitent la Cité.

Je note cependant, avec regret, qu’il n’est pas question d’éditer des documents sur la guerre d’Algérie, à la suite des deux volumes dirigés par Jean-Charles Jauffret, et moins encore d’engager une publication sur le modèle des Documents diplomatiques français édités par les Affaires Étrangères par des commissions d’historiens.

Pour le reste, c’est une politique d’actions surtout symboliques qui est proposée par le rapport. Il faut reconnaître que, si l’on estime qu’il faut distribuer avec équité les gestes de cet ordre, une part trop grande est faite à l’action de la Révolution algérienne et de ses partisans. Il n’est pas question d’une cérémonie du souvenir le 26 mars 1962 ; la « panthéonisation » concerne une avocate du FLN (qui n’est pas née en Algérie). Bien d’autres noms pourraient être suggérés, par exemple ceux de José Aboulker, Fanny Colonna, Nafissa Sid Cara, le colonel Chérif Cadi, Jules Roy … liste évidemment non exhaustive. 

Le souvenir d’Abd el-Kader dépasse largement celui d’un héros de l’indépendance. Il sut en effet, en faisant litière du passé, admirer les valeurs humanistes, spirituelles et religieuses représentées par la France de son temps. De plus, tous les Français dont l’histoire s’enracine en Algérie ont le droit de le tenir, avec respect, pour l’un des leurs.

Je me dois aussi de remarquer qu’aucune place n’est accordée à la Fondation pour la Mémoire de la Guerre d’Algérie, sur laquelle est portée une accusation qui n’est guère étayée par la référence à « différents historiens ».  Qu’on me permette de le déplorer.

Au total, ce texte formule, à partir de la sensibilité de son auteur, et de demandes gouvernementales issues de préoccupations diverses, un discours qui exprime une indéniable bonne volonté et la perpétuation de la pensée d’une certaine gauche française à laquelle on est libre d’adhérer ou non.

Cela n’empêche pas, évidemment, de le reprendre sur des points précis ou de faire d’autres propositions. Il fournira ainsi une occasion de s’exprimer à des points de vue différents et tout aussi respectables. On doit naturellement en exclure les interventions de ceux qui, sans aucun lien avec l’histoire du passé colonial et les souffrances qu’il a engendrées, s’attribuent une autorité morale et un savoir scientifique dans un domaine qui les dépasse.

Le Soudan, nouvelle porte d’entrée de la Russie vers l’Afrique et l’océan – Arnaud Peyronnet

La Russie, qui souhaite jouer un rôle de premier plan en mer Rouge et dans l’océan Indien, cherche à s’offrir au Soudan un point d’appui pérenne pour ses forces déployées tant en Afrique qu’en océan Indien. Cette nouvelle base lui permettra de rivaliser avec les autres puissances maritimes, tant régionales que mondiales, déjà présentes dans cette zone sous tension. Elle s’inscrit parfaitement dans les nouvelles ambitions russes vers son arc Sud, déjà constatées en Méditerranée depuis 2015, afin d’y contester tant la suprématie occidentale que les velléités chinoises. Côté soudanais, il n’est pas impossible que cette manœuvre vise à réengager le dialogue avec la nouvelle administration américaine.

Le détroit de Bab el-Mandeb et la mer Rouge voient passer 40 % du trafic maritime mondial dont 4 millions de barils de pétrole brut par jour[1]. Ce corridor maritime, déjà sujet d’actes de piraterie dans les années 2010, est désormais le théâtre d’incidents récurrents liés au conflit yéménite. En novembre et décembre 2020, plusieurs navires marchands au mouillage près de ports saoudiens de la mer Rouge ont connu des explosions suspectes[2]. En janvier 2018, le chef politique des houthis avait menacé de couper la circulation maritime en mer Rouge afin de contraindre la coalition arabe à lever son blocus des ports yéménites. Sous tension, cette région voit dès lors une implication navale régionale et internationale de plus en plus conséquente. Les pays de la coalition arabe sont présents (Arabie Saoudite, Egypte et Emirats Arabes Unis) tandis que des Etats asiatiques (Chine et Japon) y patrouillent régulièrement, que plusieurs puissances y disposent de bases militaires, à l’exemple des Etats-Unis et de la France, et que d’autres tentent d’en obtenir (Turquie et Ethiopie). Cette région est donc le théâtre d’un jeu complexe et renouvelé de puissances régionales ou internationales. Dans ce contexte, la Russie, qui souhaite aussi jouer un rôle de 1er plan dans cette région, a annoncé en novembre 2020 son intention d’ouvrir une base navale au Soudan afin de s’offrir un nouveau point d’appui pour ses forces armées, tant en Afrique qu’en océan Indien.

Nul doute que la Méditerranée a joué un rôle d’incubateur important dans cette quête de projection navale russe vers le Moyen-Orient et l’océan Indien, rendant dès lors plus aisé ce bond russe vers les mers chaudes. En effet, la Méditerranée orientale a été l’occasion pour la marine russe de démontrer, notamment vis à vis des États-Unis, son savoir-faire opérationnel et lui a permis de s’ancrer définitivement en Méditerranée, de la Libye à la Syrie en passant par l’Egypte. Ce projet russe d’implantation en mer Rouge et en océan Indien, bien qu’ancien, représente dès lors une rupture supplémentaire[3] pour la région et démontre tout l’intérêt géopolitique que Moscou peut avoir pour l’Afrique et le Moyen-Orient.

Quelles ont été les conditions favorisant une telle implantation russe en mer Rouge ? Quelles sont les ambitions de Moscou pour cette région du monde ? Une instrumentalisation de ces velléités russes par les puissances régionales est-elle envisageable ?

La Méditerranée, incubateur de la projection navale russe au Moyen-Orient

La crise prolongée en Syrie et le nécessaire soutien russe au régime de Bachar el-Assad ont conduit Moscou à mener une intervention militaire terrestre et aérienne dans ce pays en 2015. Celle-ci a été accompagnée d’un volet naval de plus en plus conséquent. D’abord conçu pour escorter le pont naval logistique russe vers la Syrie[4], la projection de puissance russe s’est au fur et à mesure étoffée pour s’ancrer définitivement dans le paysage de la Méditerranée orientale. Ce théâtre a été l’occasion pour la marine russe de démontrer son savoir-faire opérationnel et technique. La Syrie est devenue une véritable zone d’essais pour les capacités russes de frappes contre la terre à partir de plateformes navales (via les missiles Kalibr notamment)[5]. Le déploiement du porte-avions Kuznetsov au large de la Syrie, fin 2016, a été un signal supplémentaire. La Russie a en outre réussi à y mettre en place une stratégie de déni d’accès – comme en mer Noire – qui se manifeste par la présence quasi permanente d’un groupe naval russe au large des côtes syriennes, le déploiement d’un système de défense côtière Bastion-P en Syrie (350 km de portée), mais également de capacités de frappes terrestres (450 km de portée) accompagnées de la rénovation des systèmes syriens de détection avancée. Depuis la ratification par la Douma russe (21 décembre 2017) d’un accord gouvernemental entre Damas et le Kremlin, les bâtiments militaires russes disposent d’un accès pour 49 ans au port de Tartous. Celui-ci sera modernisé pour accueillir jusqu’à 11 bâtiments russes, y compris des porte-aéronefs et des unités à propulsion nucléaire. La Russie arrive enfin à fermer, parfois pour plusieurs jours, des zones maritimes et aériennes au large de la Syrie au prétexte d’exercices militaires, dissuadant les autres pays d’un accès libre et inconditionnel à ces espaces aéromaritimes jouxtant la Syrie[6].

D’abord restreint au littoral syrien jusqu’en 2018, ce dispositif naval s’est peu à peu éloigné des côtes pour s’étendre progressivement sur l’ensemble de la Méditerranée orientale. Les exercices navals y sont plus réguliers voire même massifs à l’instar de celui conduit en septembre 2018 et ayant mobilisé simultanément 25 bâtiments. La marine russe a inauguré en octobre 2020 l’escorte de pétroliers iraniens à destination de la Syrie, dès leur entrée en Méditerranée par le canal de Suez[7], signalant ainsi aux Etats-Unis sa volonté d’empêcher toute action occidentale[8] contre le trafic pétrolier syro-iranien, notamment dans ce qui est finalement devenu une zone prioritaire de l’action navale russe.

Cette projection de forces a dès lors permis à Moscou d’accroître ses actions d’influence vers plusieurs pays de la région. La Russie a d’abord privilégié un retour en Libye, via son soutien au LNA (Libyan National Army) du maréchal Haftar[9]. Un des objectifs de Moscou semble avoir été la création, sans succès à ce stade, d’un nouveau point d’appui naval en Libye, sans doute à Tobrouk,afin d’y développer ensuite une stratégie de déni d’accès, adaptant localement le modèle développé en Syrie. Moscou a également accru sa pression navale sur la Turquie, conséquence logique des frictions déjà constatées entre les deux pays tant en Syrie qu’en Libye ou dans le Caucase. La marine russe a ainsi conduit au mois de septembre 2020 deux exercices navals au sud-ouest de Chypre, dans des zones habituellement utilisées par les forces navales turques pour l’escorte de leurs bâtiments de recherche. Dans le même esprit, Moscou s’est rapproché de l’Egypte, autre rival régional d’Ankara, organisant en mer Noire en novembre 2020 un exercice entre les deux marines russe et égyptienne[10], illustrant ainsi la réalité des frictions russo-turques.

Une base en mer Rouge : un projet russe ancien

Le 11 novembre 2020, le gouvernement russe a soumis au président Vladimir Poutine une proposition d’accord bilatéral avec Khartoum en vue de l’établissement d’une base navale au Soudan. Le 17 novembre, le président russe l’a validé, ouvrant la voie à l’établissement d’un point d’appui logistique pour les forces navales russes sur les rives de la mer Rouge. Cet accord prévoit la création d’un centre logistique et de facilités de réparations navales[11] pouvant abriter 300 personnes et accueillir au maximum 4 bâtiments, y compris ceux à propulsion nucléaire. Le gouvernement soudanais semble s’être engagé à fournir gracieusement pour 25 ans (renouvelables pour 10 années supplémentaires) les infrastructures portuaires nécessaires, dans la localité de Port Soudan. L’accord donnerait aussi le droit à la Russie d’importer et d’exporter, via les ports et les aéroports soudanais, les armes, munitions et équipements nécessaires au fonctionnement de cette base et au ravitaillement des bâtiments y étant accostés. Si la protection de cette base devrait être assurée par les forces soudanaises depuis la terre, elle le sera par la Russie pour les approches maritimes et la défense aérienne. De plus, l’accord prévoirait un appui militaire russe aux forces soudanaises dans les domaines du sauvetage en mer, du génie sous-marin et dans la protection aérienne de cette zone. Pour ce faire, un protocole dédié prévoirait la mise à disposition par la Russie d’armements, d’hommes et d’équipements au profit des armées soudanaises[12]. Le Kremlin disposerait ainsi de tous les outils pour établir une bulle A2AD en mer Rouge de manière à couper ponctuellement – ou surveiller le reste du temps – le trafic maritime occidental et les communications (câbles sous-marins) le long de ce corridor maritime stratégique.

Le projet de base en mer Rouge est cependant ancien, la Russie souhaitant depuis longtemps retourner en océan Indien. De 1964 à 1977, une base militaire soviétique existait à Berbera (Somalie) et en 1978, une base navale russe avait été créée dans l’archipel des Dhalak (île de Nosra) alors détenu par l’Ethiopie, et ce jusqu’en 1990. L’URSS disposait également d’installations au Yémen, à Aden et Socotra, bases servant d’appui, à l’époque, à la 8ème escadre navale soviétique déployée en océan Indien. Ces dernières années, la Russie avait prospecté auprès de Djibouti, puis du Somaliland, pour installer un point d’appui naval, mais ces tentatives se sont soldées par des échecs, tant à cause de l’inconstance des gouvernements locaux[13] que des pressions sans doute effectuées par les Etats-Unis sur les pays concernés. Or, le Soudan était déjà un pays avec lequel la Russie entretenait des liens importants et où le soutien de la société militaire privée Wagner a été rapporté dès le printemps 2019 au profit du Président El-Béchir.

Les négociations pour la création de cette base auraient débuté en novembre 2017 lors de la visite à Moscou du président soudanais. Si le projet a pris du retard avec la destitution d’El-Béchir, il n’a toutefois pas été enterré. La coopération russo-soudanaise s’est même accélérée avec la création d’une mission militaire russe au sein du ministère de la Défense soudanais, en même temps que la signature de plusieurs accords de coopération technico-militaire[14]. Ainsi, à l’instar de la livraison d’avions de combat de type Mig-29 au Soudan en 2008, via le Bélarus, la Russie a fourni au Soudan divers types d’armements et de munitions au travers de pays tiers, en échange de quoi Khartoum s’engageait à déployer des miliciens Janjaweed en Libye aux côtés des troupes du Maréchal Haftar[15].

Le symbole d’une volonté russe de projection de puissance en océan Indien et en Afrique

Selon certains commentateurs russes, l’ouverture de cette base signifie « le retour de la Russie sur l’océan mondial », « évitant également de longs transits pour les bâtiments des flottes du Nord ou de la Baltique »[16].  En effet, la présence russe le long d’une des routes maritimes les plus fréquentée au monde lui permet de s’afficher comme une marine mondiale, du même niveau que les autres puissances maritimes qui ont déjà des accès dans la région[17].Cette implantation au Soudan est notamment un signal important vis-à-vis de la Turquie qui a multiplié, sous le régime d’El-Béchir, les tentatives d’implantation dans la région. Fin 2017, les autorités soudanaises avaient en effet concédé, pour 99 ans, la gestion de l’île de Suwakin[18]à la Turquie contre des promesses d’investissements et de coopération militaire, ce qui avait suscité de vives inquiétudes en Arabie Saoudite et en Egypte. Le changement de régime soudanais en 2019 et le rapprochement de Khartoum avec l’Egypte et les Emirats Arabes Unis ont rendu ces projets turcs beaucoup plus difficiles[19], rendant dès lors les annonces russes encore plus douloureuses pour Ankara.

Une fois active, cette base russe à Port Soudan servira au soutien des unités militaires russes déployées en océan Indien, sans exclure non plus un soutien aux services de sécurité privés russes qui pourraient voir un nouveau champ d’actionen mer Rouge, notamment pour combattre la piraterie toujours présente dans la région. Cette présence russe permettra aussi de défendre les intérêts pétroliers de Moscou dans la région[20] et d’observer de plus près le conflit au Yémen qui oppose l’Arabie Saoudite et l’Iran. Moscou pourrait ainsi tenter de s’imposer, à terme, comme médiateur de ce conflit et développer sa présence dans ce pays, véritable fenêtre d’observation sur le détroit de Bab el Mandeb et le golfe d’Aden. Une telle base pourrait aussi permettre à la marine russe d’escorter les pétroliers iraniens autour de la Péninsule arabique, comme elle le fait depuis octobre dernier en Méditerranée, renforçant d’autant le rôle régional de Moscou[21]. Enfin, en complément des infrastructures portuaires, la presse russe a évoqué l’installation de capacités de renseignement, potentiellement de systèmes de brouillage et de guerre électronique, sans compter les moyens de défense anti-aérienne déjà évoqués, laissant ainsi présager l’éventuelle création d’une bulle de déni d’accès russe en mer Rouge, ce qui serait problématique pour les fréquents transits de bâtiments militaires occidentaux dans cette région.

Cette implantation russe au Soudan constitue en outre une porte d’entrée de son influence en Afrique, Port Soudan pouvant servir de vitrine pour les actions de coopération militairerusso-africaines. Ainsi, et à condition que la Russie propose son aide au Soudan pour la création de moyens de défense côtiers, il n’est pas exclu que ce modèle fasse des émules dans la région. Les chantiers navals russes sont aptes à proposer des patrouilleurs et vedettes rapides aux clients régionaux pour des prix moins élevés que ses concurrents occidentaux, pouvant ainsi capter, sur les rivages est-africains, une clientèle bien réelle.

Cette nouvelle implantation navale est surtout un signe supplémentaire de l’intérêt renouvelé de la Russie pour l’Afrique. Moscou a en effet multiplié ses investissements en Afrique de l’Est (Mozambique, Zimbabwe et Soudan, notamment via les groupes Rosneft et Rosatom) et a organisé son premier sommet consacré à l’Afrique en octobre 2020. La Russie représente également près de la moitié du total des exportations d’armes vers l’Afrique[22], notamment vers l’Egypte et le Soudan. L’accélération de l’intervention russe en Centrafrique depuis l’automne 2020[23], en appui du gouvernement en place et via la société militaire privée Wagner, témoigne également des ambitions russes dans la région[24]. De fait, la Russie voit dans l’Afrique un partenaire clé dans sa vision d’un ordre mondial multipolaire, moins occidental, axé sur les puissances régionales émergentes et pour lequel elle peut concurrencer une influence chinoise grandissante. La création de cette base russe au Soudan, plus de 5 ans après celle de Tartous en Méditerranée, constitue donc une nouvelle étape dans les ambitions russes, préalable à une future présence de la marine russe dans d’autres zones plus proches du golfe arabo-persique (éventuellement en Iran ou au Pakistan) ou du canal du Mozambique, deux points de passage éminemment stratégiques pour le trafic maritime mondial.

Un message des gouvernements locaux pour réengager les Etats-Unis ?

La mise en place d’une telle implantation navale russe au Soudan devrait toutefois s’avérer plus difficile qu’en Syrie. Compte-tenu des élongations depuis le territoire russe, l’acheminement des matériels nécessaires (systèmes de défense antiaérienne, infrastructures) sera long et compliqué, imposant certainement l’utilisation des bases de Tartous et Khmeimim (en Syrie) comme hubs logistiques intermédiaires. En outre, l’état des infrastructures sur place, notamment pour la distribution d’électricité, rend l’installation d’une base navale problématique, surtout pour l’accueil des bâtiments à propulsion nucléaire. De fait, l’inauguration d’une telle base ne devrait pas voir le jour avant de longs mois, voire avant des années, laissant planer un doute quant à la réelle faisabilité de cette entreprise. Une instrumentalisation des compétitions russo-turque et russo-américaine par les puissances régionales et en premier lieu par Khartoum est donc envisageable. En effet, le jeu politique soudanais, qui a un temps favorisé les offres turques, préfère désormais celles de Moscou. Le Soudan pourrait avoir choisi l’option russe afin de permettre, dans un premier temps, une éviction commode de la Turquie, conformément aux souhaits des EAU et de l’Arabie Saoudite, puis dans un 2ème temps, de favoriser son rapprochement avec les Etats-Unis (via l’instrumentalisation de la perception d’une nouvelle menace russe au Moyen-Orient). Le Soudan a récemment normalisé ses relations avec Israël, conformément aux vœux de l’administration Trump, et a été, pour ce faire, rayé des listes américaines des Etats soutenant le terrorisme, ouvrant dès lors le pays aux investissements occidentaux. Le projet de création d’une base navale russe en mer Rouge, couloir indispensable de transit des forces navales américaines, ne pouvait pas passer inaperçu et visait donc peut-être aussi à susciter une réaction ferme de Washington, voire un réengagement sécuritaire des Etats-Unis en mer Rouge.

Si la construction d’une base russe à Port Soudan s’envisage sur le temps long, il est toutefois probable que la marine russe profite du dynamisme du rapprochement politique entre Moscou et Khartoum pour augmenter la fréquence de ses déploiements en océan Indien, tant le long des côtes africaines qu’au plus proche du golfe arabo-persique, comme le montre d’ailleurs le dernier exercice russo-sino-iranien en mer d’Arabie. La présence régulière, voire permanente à terme,de la marine russe en océan Indien compliquera un peu plus les plans des marines occidentales, déjà gênées par une présence chinoise persistante. La nouvelle ère des grandes compétitions de puissances en océan Indien semble donc bien lancée et la nouvelle administration américaine devra en tenir compte dans ses futurs choix stratégiques.


[1] Les Echos, 17 novembre 2020.

[2] Navire Agrari le 25 novembre 2020 à proximité du port saoudien d’Al Shuqaiq ; navire BW Rhine le 13 décembre 2020 à Djeddah.

[3] A l’instar de l’intervention russe en Syrie en 2015.

[4] Ravitaillement logistique de ses troupes et des forces syriennes par voie maritime (« Syrian Express »), utilisant à la fois des navires militaires et des navires affrétés.

[5] Des frégates, corvettes et sous-marins (notamment ceux basés en mer Noire et déployés en Méditerranée orientale) ont ainsi fait les premiers tests opérationnels de ces missiles en 2016, puis plus régulièrement dès 2017 en appui des opérations terrestres. De nouveaux tirs ont été effectués en novembre 2020.

[6] Certaines de ces zones réservées se sont même étendues jusqu’au nord d’Israël pour les plus grands exercices, comme en septembre 2018.

[7] USNI 21/10/2020. Ce type d’escorte s’est également renouvelé en décembre 2020.

[8] En 2019, un pétrolier iranien, soupçonné de trafic de produits raffinés iraniens vers la Syrie, avait été saisi puis détenu pour un temps à Gibraltar. Cette affaire avait donné lieu à des actes de représailles iraniennes dans le golfe arabo-persique. L’administration américaine a également arraisonné à la fin du mois de juillet 2020 quatre navires de commerce chargé de pétrole iranien et naviguant cette fois-ci vers le Venezuela.

[9] Ce dernier ayant été accueilli à bord du porte-avions Kuznetsov au large des côtes libyennes, en janvier 2017.

[10] Les précédents exercices de ce type, baptisés « Pont de l’Amitié », ayant d’habitude lieu au large de l’Egypte.

[11] Ou « point d’appui technique et matériel », dénomination standard pour les implantations navales russes à l’étranger.

[12] Un patrouilleur de type Petrushka ayant été cédé au Soudan par la Russie en octobre 2020 (Defense web, 12 novembre 2020).

[13] De 2012 à 2014, des négociations se sont tenues entre Moscou et Djibouti sur ce sujet mais le gouvernement local n’avait consenti qu’à louer une fraction de ce que la Russie demandait et à des coûts prohibitifs (1 milliard de dollars, soit 5 fois plus que ce que devrait coûter la base de Port Soudan).

[14] Al-Monitor, 17 novembre 2020.Un accord de coopération militaire russo-soudanais a été signé en mai 2019.

[15] Ibidem.

[16] Dmitry Litovkin pour l’agence TASS repris par Defense News le 13 novembre 2020.

[17] Comme c’est le cas pour la France, les Etats-Unis, la Chine et le Japon à Djibouti ; à Assab, Berbera Périm et Socotra pour les Emirats Arabes Unis.

[18] Cette île était déjà au début du 20ème siècle un avant-poste de l’Empire ottoman.

[19] Le ministère des Affaires étrangères turc annonce quant à lui que les négociations continuent avec le gouvernement sur ce projet maritime dédié à des « projets essentiellement touristiques » – Al-Monitor, 19 novembre 2020.

[20] Le ministère de l’Energie soudanais a effectivement signé en 2018 des contrats avec des sociétés russes pour la modernisation d’une raffinerie à Port Soudan – Al Monitor, 17 novembre 2020.

[21] La marine russe a d’ailleurs participé avec les forces navales iraniennes à l’exercice Ceinture de sécurité maritime dans le golfe d’Oman à la mi-février 2021. Un exercice naval du même type avait déjà été conduit au large du port iranien de Chah Bahar en décembre 2019, avec déjà à l’époque la présence de bâtiments chinois.

[22] Données de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI) citées par Deutsche Wellele 30 juin 2020.

[23] Les premiers mercenaires russes étant apparus dans le pays en 2018.

[24] « Pour aider Bangui à renforcer les capacités de la Centrafrique, la Russie a répondu rapidement à la demande du gouvernement centrafricain et envoyé 300 instructeurs supplémentaires pour la formation de l’armée nationale », a annoncé le ministère russe des Affaires étrangères ;in Opex360, 23 décembre 2020.

Édito lettre de Février 2021

Ce mois-ci, l’actualité géopolitique nous ramène encore aux États-Unis et au Moyen-Orient. Les signaux se multiplient montrant qu’Américains et Iraniens ont entamé les négociations que nous évoquions dans notre Lettre du mois dernier. Après une phase avenante pendant laquelle les Iraniens ont souhaité la bienvenue à Joe Biden, l’ont invité à prendre le thé et à grignoter quelques pistaches dans une arrière-boutique du Bazar en lui montrant le tapis qu’ils espèrent lui vendre, ils font désormais grimper les enchères. Ils ont repris l’enrichissement d’uranium à 20 %, laissent entendre qu’ils pourraient passer à 60 % et ont décidé de réduire l’accès de leurs sites nucléaires aux inspecteurs de l’AIEA. Parallèlement, ils se sont déclarés prêts à retourner aux clauses de l’accord nucléaire de 2015 dès que les États-Unis auront fait tomber les sanctions économiques frappant Téhéran, trouvant même un accord temporaire avec le directeur général de l’AIEA. Les Américains ont multiplié quant à eux les gestes de bonne volonté, mais ils restent fermes sur le fond et attendent que le pouvoir iranien fasse le premier pas. De leur côté, les Israéliens compensent l’ouverture américaine par une plus grande intransigeance à l’encontre de l’Iran, laissant planer l’hypothèse d’une action militaire – comme à l’époque de Barack Obama – tout en préparant l’élection du mois prochain dans laquelle Benjamin Netanyahou, poursuivi judiciairement, jouera sa survie politique ; le Premier ministre israélien espère retourner une fois de plus la situation à son profit.

Le nouveau Secrétaire d’État Antony Blinken ayant évoqué la possibilité d’un accord séparé sur les futurs équilibres régionaux avec Téhéran, le régime iranien a pris les devants et a multiplié les démonstrations de force : assassinat au Liban de l’intellectuel chiite Lokman Slim connu pour sa proximité avec les Occidentaux, tirs répétés de roquettes (via des milices chiites locales) sur la base d’Erbil abritant quelques-unes des dernières troupes américaines stationnées en Irak, survol de drones en Arabie saoudite, offensive victorieuse des Houthis à la frontière entre le Yémen et l’Arabie saoudite. Comme dans toute négociation, chacun montre sa détermination avant d’entamer la discussion. Nul doute qu’en agissant ainsi, les factions conservatrices iraniennes ont cherché à tester la nouvelle administration démocrate, lui faisant passer le message suivant : un accord rapide nécessitera des gestes forts et des compromis visibles de la part des Américains. Les conservateurs souhaitent sûrement remettre les accords après leur retour probable au pouvoir lors de l’élection présidentielle de juin prochain. Alors que nous commémorons ce mois-ci le trentième anniversaire de la guerre du Golfe (1991) qui a marqué un quart de siècle de domination américaine totale sur la région, l’Irak, avant-poste de la rivalité entre Washington et Téhéran, illustre le déclassement de la posture américaine au Moyen-Orient.

En attendant, Joe Biden sait qu’il doit sécuriser le corridor stratégique que représente la Méditerranée pour continuer à peser sur les multiples facettes du dossier moyen-oriental. C’est le sujet de la conférence du mois. Sur ce même front méditerranéen, le président Erdogan semble s’être momentanément calmé. Nul doute qu’il faut y voir sa volonté de donner des gages au nouvel hôte de la Maison Blanche comme l’explique l’article de la jeune universitaire que nous avons décidé de mettre en exergue. De son côté, le président Sissi occulte le dixième anniversaire de la révolution égyptienne. Nul ne semble très motivé pour commémorer les dix ans du « Printemps arabe » qui aurait pu ouvrir une ère nouvelle dans l’espace arabo-musulman, mais qui s’est soldé par la crispation des pouvoirs en place et par les chaos libyen et syrien. L’histoire n’est certes pas terminée à l’image de ce qui se passe en Algérie où le « Hirak » célèbre en fanfare ses deux ans d’existence sous le contrôle strict du pouvoir militaire. C’est dans ce contexte délétère que l’historien Benjamin Stora a rendu public son rapport sur les enjeux mémoriels entre la France et l’Algérie que nous décryptons dans un article de cette lettre.

Pour conclure sur une note plus positive, février 2021 aura vu le début de mission prometteuse d’un rover extraordinaire sur le sol martien, démontrant à la fois que l’avenir de l’humanité était sans doute lié aux conséquences positives de la conquête spatiale, mais que celle-ci redevenait un champ de compétition entre puissances globales. C’est ce que les auditeurs de notre 31ème SMHES ont pu toucher du doigt lors du séminaire mensuel, centré sur les enjeux aérospatiaux, qui les a conduits à visiter les installations industrielles de Thalès Alenia Space à Cannes La Bocca.

Plus que jamais, l’institut FMES décrypte l’actualité géopolitique à l’instar de notre directeur général qui brosse en podcast les priorités stratégiques pour 2021. Les mois qui viennent seront déterminants.

L’équipe de direction de l’institut FMES

Sarah Sriri – Décryptage du rapport Stora sur l’enjeu mémoriel de la relation France-Algérie

Commandé par le président de la République Emmanuel Macron en juillet 2020 à l’historien Benjamin Stora, le rapport « Les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d’Algérie » lui a été remis le 20 janvier 2021.

Spécialiste reconnu de l’histoire de l’Algérie et de l’empire colonial français, universitaire français issu de la communauté juive d’Algérie, Benjamin Stora a rédigé son rapport durant près de six mois.

Que contient ce rapport ?

Si Emmanuel Macron a chargé Benjamin Stora de l’écriture de ce rapport, c’est parce que ce dernier est un expert, certes engagé, mais incontestable de la question algérienne. Tout au long de sa carrière, cet universitaire français s’est penché sur la colonisation, la guerre d’Algérie, les relations entre la France et l’Algérie ou encore l’immigration algérienne en France.

Ce rapport de 160 pages est structuré en trois parties historiques retraçant les relations franco-algériennes, une conclusion, des préconisations et des annexes.

Dans son introduction, Benjamin Stora explique les raisons de ce rapport. La longue et violente guerre d’Algérie, qui est le résultat d’une colonisation de plus d’un siècle, a eu et a encore des conséquences sur les relations franco-algériennes. Pour la première fois, les autorités françaises font la demande d’un tel document, ce qui témoigne de la volonté de Paris d’apaiser ses relations avec Alger. Le lien passionnel qu’entretiennent les deux pays a d’ailleurs longtemps empêché l’examen d’une mémoire commune.

La première partie historique s’intitule « L’Algérie, l’impossible oubli » et s’étale sur près de 30 pages. L’historien y analyse les mémoires de part et d’autre de la Méditerranée, longtemps meurtries par cette relation. Il revient aux origines du malaise entre ces deux pays, la période coloniale et étudie tous les acteurs de cette période douloureuse de l’histoire. La fin difficile de la colonisation a donné lieu à des mémoires antagonistes. Benjamin Stora convoque l’historien Pierre Nora : « Si les mémoires divisent, l’histoire rassemble » et dénonce ce qu’il appelle la « communautarisation des mémoires ». Beaucoup de groupes ont, dans les deux pays, un lien avec l’Algérie et la guerre d’Algérie : les pieds-noirs, la population algérienne, les harkis, les nationalistes algériens, les militaires et appelés français et leurs descendants, les Juifs d’Algérie et autres minorités. Chacun de ces groupes considère avoir vécu un déracinement, un exil, des stigmatisations ou des violences diverses. Ne formant pas un tout homogène, ils se sont chacun enfermés dans leurs mémoires et refusent de voir ou d’accepter la mémoire de l’autre. Cette situation a donné lieu à deux imaginaires. En France, la publication des récits autobiographiques s’est multipliée pour donner lieu à un trop-plein de mémoires tandis qu’en Algérie, un roman national imposé par les nationalistes au pouvoir depuis l’indépendance a évincé toute version différente de cette période douloureuse.

Dans une deuxième partie de 25 pages, Benjamin Stora étudie les rapports de la France avec l’Algérie sous les angles économiques et politiques. L’historien, de manière chronologique, étudie comment les relations ont évolué, notamment après l’élection de François Mitterrand puis au tournant des années 2000. Cette décennie des années 2000 est cruciale : l’Algérie est sortie de la guerre civile et des deux côtés de la Méditerranée, le travail de mémoire s’accélère et la publication des récits se multiplie tout comme les reportages et documentaires. Cette partie souligne l’évolution de la position algérienne depuis les années 2000 avec l’arrivée au pouvoir d’Abdelaziz Bouteflika : L’Algérie exprime clairement son ressentiment vis-à-vis de la France coloniale et construit son discours officiel autour de cette question. Pour appuyer son discours, l’Algérie a convoqué des figures emblématiques de l’indépendance et de la construction de l’identité algérienne.

Dans sa troisième et dernière partie historique (27 pages), l’historien français tente de dresser un état des lieux des défis à relever. Aussi douloureux que cela puisse être pour certains des groupes qui ont vécu cette guerre, Paris et Alger sont liées par l’histoire. Les deux pays partagent donc un patrimoine commun qui se caractérise en premier lieu par les archives. Un véritable travail de réflexion doit être mis en place autour de ces archives essentielles pour comprendre l’histoire des deux pays. L’Algérie réclame la totalité des archives se référant à son histoire, tandis que la France invoque le principe de souveraineté pour les conserver, l’Algérie étant scindée en trois départements français lors de la colonisation. Benjamin Stora propose de remettre aux autorités algériennes « l’ensemble des fonds numérisés ». La question des disparus est elle aussi cruciale pour faire le deuil de cette relation exsangue. Benjamin Stora imagine un guide des disparus pour rendre leur dignité aux personnes mortes entre 1830 et la guerre d’Algérie. C’est également dans cette partie que l’historien évoque la question des excuses. Très attendues côté algérien, ces excuses ne peuvent pas être à elles seules la solution au dossier franco-algérien. Pour justifier son choix, il prend l’exemple de l’Asie. En dépit des excuses japonaises aux voisins chinois et coréens pour les atrocités commises durant la Seconde Guerre mondiale, les relations entre ces pays continuent d’être houleuses. Plusieurs sujets sont évoqués dans cette partie et ce seul rapport ne suffira pas à apaiser les tensions. La route est encore longue pour les deux pays et Benjamin Stora en est tout à fait conscient.

L’auteur propose, dans sa conclusion, la mise en place d’un traité « Mémoires et vérité ». A l’approche du soixantième anniversaire de l’indépendance, il apparaît primordial de réconcilier les deux rives de la Méditerranée. Cette commission aurait pour objectif de proposer des « initiatives communes entre la France et l’Algérie sur les questions de mémoires ». Elle rassemblerait les survivants de la guerre, Européens comme Algériens. Ce traité, qui viserait à réconcilier Paris et Alger, paraît d’autant plus essentiel puisque cette histoire singulière entre les deux pays continue de concerner des millions de Français, d’Algériens et de binationaux. Cette réconciliation ne concerne pas seulement les deux pays mais aura des répercussions sur l’ensemble de la région. L’Algérie partage des frontières terrestres avec des pays soumis à des nombreux défis et dangers à l’instar de la Libye, du Mali ou encore du Niger. La situation de ces pays, en sus de l’immigration, préoccupe la France qui pourrait trouver en l’Algérie un véritable allié sur la scène régionale. Benjamin Stora n’appelle pas à l’écriture d’une mémoire commune mais à accepter ce passé afin de mettre un terme aux refoulements et dénis. Il invite les jeunes générations et les citoyens à se saisir de ce dossier afin d’œuvrer à la réconciliation entre les deux pays.

Enfin, 6 pages de préconisations constituent le cœur du rapport. Dans cette partie, Benjamin Stora s’appuie sur la commission « Mémoires et vérités » pour proposer 22 préconisations visant à pacifier les mémoires entre la France et l’Algérie.

Parmi ces propositions, certaines s’inscrivent dans une volonté de poursuivre les commémorations et les hommages. L’historien invite ainsi à poursuivre les cérémonies de commémorations aux dates anniversaires à l’instar du 19 mars, rendant hommage aux accords d’Evian de 1962, ou du 25 septembre célébrant les harkis. Il propose par la même une journée nationale d’hommage aux morts pour la France dans les conflits algérien, marocain et tunisien. Benjamin Stora suggère aux autorités françaises la création de lieux pour ces commémorations. Il invite à faire des quatre camps d’internement situés sur le territoire français (Larzac, St-Maurice l’Ardoise, Thol et Vadeney) des lieux de mémoire qui rappelleraient cette histoire commune franco-algérienne et imagine la tenue d’un colloque ou d’une exposition au Musée national de l’immigration consacré à ce sujet au cours de l’année 2021. L’historien invite aussi à réactiver le projet de création du musée dédié à la France et l’Algérie à Montpellier.

En sus de commémorer les événements, le rapport propose de rendre hommage à certaines personnalités qui se sont illustrées lors de cette longue période à travers des recommandations symboliquement fortes. L’épée de l’Emir Abdelkader, qui s’est opposé à l’occupation française au XIXème siècle, devrait être remise à Alger et une stèle à son effigie pourrait être construite en 2022, marquant le soixantième anniversaire de l’indépendance. Benjamin Stora invite les autorités françaises à faire entrer l’avocate française Gisèle Halimi, fermement engagée dans la lutte contre la colonisation et la guerre, au Panthéon. L’universitaire français engage également la France à reconnaître officiellement l’assassinat de l’avocat et dirigeant nationaliste algérien Ali Boumendjel par l’armée lors de la bataille d’Alger en 1957. Comprendre l’histoire passe par la connaissance et l’acceptation de ses principaux acteurs. C’est pourquoi l’historien suggère à la France de donner à des rues de communes des noms de personnes issues de l’immigration et de l’outre-mer. A l’inverse, des Français au parcours historique pourraient également donner leur nom à des rues en Algérie.

Honorer la mémoire des morts est une question importante à la lecture de ce document. En termes de patrimoine, Benjamin Stora attend des autorités algériennes qu’elles œuvrent en faveur de la préservation des cimetières européens et juifs. Il invite les autorités françaises et algériennes à avancer sur la question des disparus des deux camps à travers un « guide des disparus ». Il enjoint également les deux pays à œuvrer à l’étude des dépouilles notamment par un travail scientifique conjoint.

La question des archives est un sujet brûlant. Il en est question à de nombreuses reprises tout au long du rapport. Il invite à un accès facilité aux archives, des côtés algérien et français. L’historien invite à poursuivre le travail amorcé en 2013 sur cette question et invite à des consultations communes. Il imagine même la constitution d’un premier fond d’archives commun et appelle à la déclassification d’un certain nombre de documents comme le prévoit la loi française. Ces préconisations sur les archives vont de pair avec la coopération universitaire. Benjamin Stora propose d’octroyer des visas et des bourses pour des chercheurs algériens et français travaillant sur la guerre d’Algérie. Cette coopération renforcerait les liens entre les deux pays en multipliant les échanges et la connaissance de l’autre.

S’agissant des domaines académique et culturel, il propose la création d’un fond de traduction entre l’arabe et le français – et à terme le berbère – et la création d’un office franco-algérien dédié à promouvoir les œuvres des jeunes créateurs des deux rives de la Méditerranée. L’historien préconise par ailleurs d’accorder plus de place à l’histoire de France en Algérie. Cette décision va de pair avec le fait de traiter de la colonisation lorsqu’il s’agira d’étudier la guerre.

Il suggère aux autorités des deux pays de poursuivre le travail concernant les lieux des essais nucléaires en Algérie et leurs conséquences. Vis-à-vis des harkis, il propose aux autorités algériennes de faciliter leur voyage en Algérie pour eux et leurs familles.

Pour mener à bien sa mission, Benjamin Stora s’est appuyé sur le témoignage et l’appui de nombreuses personnes. Son rapport comporte donc 5 pages de remerciements. Durant 6 mois, il s’est adressé à des Français et des Algériens qui lui ont permis de rendre ce travail inédit. Parmi eux figurent bien évidemment de nombreux historiens, des personnalités issues du monde politique et institutionnel, des journalistes, des militaires, des représentants d’associations et des personnalités ayant un lien avec cette période (ancien combattants, fille de Messali Hadj, etc.).

Le rapport s’achève par une longue partie dédiée aux annexes. D’abord, Benjamin Stora y fait figurer les discours présidentiels consacrés à la question algérienne. Ces discours font écho à l’évolution qu’ont connu les relations franco-algériennes, avec la reconnaissance graduelle par la France de son passé en Algérie. Les annexes se poursuivent avec l’analyse des signes de détente et de coopération entre les sociétés civiles. La pacification des relations ne dépend pas seulement des autorités mais également des sociétés, liées par 132 ans de colonisation, puis d’immigration. Il apparaît donc indispensable d’impliquer les sociétés civiles des deux côtés de la Méditerranée pour œuvrer à la réconciliation. Cette annexe concerne aussi les archives relatives à l’Algérie. A travers une série de tableaux et de classements, Benjamin Stora énumère le travail effectué en vertu de ce patrimoine commun. Enfin, l’annexe 3 reprend le compte-rendu de la quatrième session du comité intergouvernemental de haut niveau franco-algérien qui s’est déroulée à Paris le 7 décembre 2017.

Pour clore son rapport, Benjamin Stora mentionne sa bibliographie scindée en deux parties exhaustives. D’abord, une bibliographie sélective sur les mémoires de la guerre d’Algérie fait état de cette communautarisation des mémoires qu’il analyse. Cette bibliographie reprend les récits des différents acteurs de la guerre et précède celle sur les rapports entre la France et l’Algérie qui recense de nombreux travaux d’historiens et de revues.

Le rapport passionnel entre ces deux pays a longtemps empêché l’écriture d’une mémoire commune qui se heurte à la « communautarisation » des mémoires. Un trop plein de mémoires en France – qui passe notamment par la publication des récits des différents acteurs de la guerre – a donné lieu à une multitude d’histoires. De l’autre côté de la Méditerranée, la vision unanimiste de la guerre prônée par les caciques du régime a fait taire toute autre vision ou nuance de cette période de l’histoire. Ce document, qui s’adresse d’abord aux Français de toutes origines, y compris algérienne, aura donc permis de nourrir les réflexions et de relancer le débat dans un contexte où le poids de l’histoire apparaît pesant. Il présente plusieurs aspects positifs. Cette volonté politique d’Emmanuel Macron est audacieuse et inédite. Si les présidents de la cinquième République, depuis Jacques Chirac, tendent la main progressivement à l’Algérie, Emmanuel Macron entend aller plus loin. Soixante ans après les faits, il espère que les blessures ont été pansées et que ce rapport permettra de nouer des relations plus saines. Cette initiative a été rendue possible grâce au concours de Benjamin Stora dont les travaux appellent à faire reculer les préjugés autour de ce dossier. Il est clair que l’historien a permis de construire un pont entre les deux pays et qu’il encourage au dialogue, à la coopération et à l’amitié entre les peuples. L’historien s’adresse à l’ensemble des groupes concernés par la guerre et ses conséquences. En France, on estime cette population à 7 millions de personnes, soit près d’un habitant de la France sur 10.

Quel accueil a reçu le rapport Stora ?

Lors de la remise officielle du rapport, le président Emmanuel Macron a posté une vidéo sur Twitter dans laquelle Benjamin Stora lui remet officiellement le rapport de 160 pages. Il a également écrit : « Regarder l’histoire en face, c’est ce qui nous permettra de réconcilier les mémoires. Merci Benjamin Stora pour ce rapport sur les mémoires de la colonisation et de la guerre d’Algérie. Poursuivons ensemble, par des actes, l’indispensable travail de reconnaissance. » Selon l’Elysée, le chef de l’Etat devrait suivre l’essentiel des préconisations présentées.

Côté algérien, on salue la reconnaissance officielle de l’assassinat de l’avocat nationaliste Ali Boumendjel mais on regrette que le cas de Larbi Ben M’hidi, lui aussi assassiné lors de la Bataille d’Alger, ne soit pas mentionné alors même qu’il était l’une des six figures historiques de la guerre d’indépendance. Concernant les préconisations, les Algériens auraient souhaité, en sus d’excuses officielles, la restitution totale des archives, la réparation et l’indemnisation des victimes des essais nucléaires dans le sud du pays et la reconnaissance de la disparition forcée d’Algériens.

Pour l’heure, aucune réaction du président de la République algérienne, Abdelmadjid Tebboune, n’a été communiquée. L’agence de presse algérienne Algérie Presse Service a tout de même fait savoir que le président algérien avait reçu un appel téléphonique de son homologue français le dimanche 24 janvier. Ce dernier lui a exprimé sa volonté de « reprendre le travail de concert sur des dossiers d’intérêt commun ». Il est donc attendu que ce travail conjoint reprenne une fois le président algérien rétabli. Il était hospitalisé en Allemagne du fait de complications liées à la Covid-19.

Trois semaines après la remise de ce rapport, c’est le ministre algérien de la Communication et porte-parole du gouvernement, Amar Belhimer, qui a évoqué le sujet en premier dans le journal arabophone El Massa, retranscrit par le journal francophone Tout sur l’Algérie. Le ministre fustige le manque d’excuses : « le criminel fait tout pour éviter de reconnaître ses crimes. (…) Mais cette fuite en avant ne pourra pas durer ».

Pour que cette histoire partagée puisse être apaisée pour permettre des rapports moins passionnels, il faudra qu’elle s’écrive à deux mains. Si la France semble avoir rempli sa part en présentant le rapport Stora, l’Algérie doit à son tour faire un geste. Abdelmadjid Chikhi, conseiller chargé des archives et de la mémoire auprès de la présidence, a lui aussi été nommé en juillet 2020 pour produire un rapport. Pour l’heure, M. Chikhi n’a pas souhaité se prononcer sur le document présenté par son homologue français et n’a pas rendu ses conclusions. Contacté par le journal algérien Liberté au début du mois de février 2021, Abdelmadjijd Chikhi s’est refusé à commenter l’existence d’une commission en Algérie en charge d’établir un document ayant pour objectif de rassembler la France et l’Algérie. Il faudra donc certainement attendre le rétablissement du président algérien, qui vient de rentrer d’un séjour hospitalier en Allemagne, pour obtenir une communication officielle à ce sujet.

De leur côté, les médias algériens déplorent l’absence d’excuses. C’est le cas de Liberté dans son interview de l’historien algérien Mohamed El-Korso selon qui la France doit reconnaître « de manière claire et franche qu’il y a eu crime contre l’humanité ». Tout sur l’Algériereprend les mots d’Abdelaziz Rahabi, ancien ministre et ambassadeur : « Il ne s’agit ni de repentance, notion étrangère aux relations entre États, ni de fonder une mémoire commune, les deux pays étant héritiers de deux mémoires antagonistes sur cette question. Pour le reste, chacun doit assumer son passé et les deux États sont tenus de mettre en place les conditions d’une relation apaisée et tournée vers l’avenir. » Il apparaît clair qu’une partie du peuple algérien n’envisage un rapprochement entre Paris et Alger qu’à la condition d’une repentance affichée et affirmée. Quant à El Watan, il relaie des interviews et propos de spécialistes français plutôt algérophiles à l’instar d’Olivier le Cour Grandmaison ou Gilles Manceron qui proposent une critique de ce rapport. Pour Le Midi algérien, le refus de présenter des excuses « ne fera que renforcer l’exigence du peuple algérien ». Toutefois, L’Expression souligne cet « exercice difficile mais nécessaire » instaurant « un nouvel élan et un rythme nouveau » afin de permettre « le passage d’une mémoire communautarisée à une mémoire commune ».

En France aussi, les médias ont donné un large écho au rapport rédigé par l’historien. Dans Libération, Pascal Blanchard juge ce rapport « dense, riche et d’une qualité historiographique impressionnante » tandis que les médias tels que France info, Le Monde ou Le Figaro ont résumé le contenu du rapport. Pour La Croix, la création d’une commission Mémoires et vérité apparaît comme un « vade-mecum pour aller de l’avant et sortir du registre des passions douloureuses entre Paris et Alger ». Quant à France 24, l’exercice de mémoire s’avère difficile, ce rapport réveillant « d’éternelles frictions ».

La publication de ce rapport a pris place dans les débats entre les historiens. Pour l’islamologue et politologue François Burgat, ce document a « peu de chance » de « rapprocher les deux rives » tandis que pour Pascal Blanchard, il « vise d’abord à « régler » un contentieux franco-français » qui pourra permettre à l’avenir de réfléchir conjointement.

Certains journaux algériens et français s’inquiètent des propositions formulées à l’égard des populations harkies. En France, Libération s’interroge sur cette question susceptible de devenir « un foyer de tensions entre les deux pays ». A Alger, la question des harkis continue de nourrir les crispations. Le journal algérien Liberté juge ce sujet « très sensible ». Il convient de rappeler que l’élite politique en place n’a jamais exprimé le moindre désir de rapprochement envers les harkis. Ce dossier semble donc encore très loin de figurer à l’ordre du jour du gouvernement algérien.

D’ailleurs, ce rapport a reçu un accueil froid des harkis. Le comité national de liaison de harkis (CNLH) accuse le rapport Stora de « minimalisme », estimant que l’historien s’était « abstenu de tout débat ou avis contradictoire, pourtant nécessaire en démocratie ». Pire, il accuse ce rapport de fausser l’histoire en occultant le massacre des harkis par les nationalistes algériens et l’abandon par la France de ces milliers de soldats et familles. Les harkis déplorent la préconisation à leur égard et réclament plutôt que « la France reconnaisse définitivement le mal qu’elle a fait ». Le communiqué du CNLH est limpide : « Cet effroyable drame humain et national ne saurait être occulté, c’est le sens de notre combat pour qu’enfin une page se tourne et que le travail mémoriel des deux côtés de la Méditerranée commence, en vue de la réconciliation des peuples, dans l’intérêt des générations présentes et futures. »

La voix de certaines figures proches des deux pays était attendue. C’est le cas de l’écrivain algérien de langue française Kamel Daoud. Selon lui, l’histoire retiendra qu’Emmanuel Macron est le président « qui a le plus avancé sur ce dossier de la mémoire entre la France et l’Algérie ». L’écrivain souligne le double avantage de ce rapport : « mettre des mots sur ce qui est possible, identifier ce qui fait mal et participer à la thérapie ». Si le rapport Stora « ne fera pas bouger les lignes en Algérie », il a tout de même le mérite de mettre les groupes acteurs de cette époque face à la réalité de l’histoire. Quant à la question des excuses, sa vision est plus nuancée que celles des journaux algériens : « elles peuvent se justifier mais c’est un préalable de mauvaise foi, sinon stérile aujourd’hui ». Pour Kamel Daoud, le rapport Stora, en plus de s’adresser aux Français, s’adresse à l’Algérie et notamment à sa jeunesse qui s’est construite avec les discours contre la France et la puissance coloniale. La réflexion de Kamel Daoud, assez représentative des élites intellectuelles algériennes et francophiles, est intéressante. Elle se montre à la fois critique des deux rives de la Méditerranée en faisant preuve de recul, vis-à-vis des positions officielles des deux pays.

La jeunesse et les personnes issues des deux pays ont toute leur place dans ce débat afin de marcher vers la réconciliation. La société civile a donc un grand rôle à jouer et notamment les Français d’origine algérienne de 2ème et 3ème générations. Ces derniers, attachés culturellement à l’Algérie, ne sont pas soumis au dictat du pouvoir algérien. L’Obs a publié, à l’approche du 60ème anniversaire de l’indépendance et une semaine après la remise du rapport Stora, « Nos mémoires d’Algérie », correspondant à une « trentaine de témoignages dont l’histoire s’entremêle avec celle du pays ». Parmi elles, des intellectuels, des artistes ou encore des écrivains qui racontent « leur histoire algérienne ».

Comment interpréter ce rapport ?

Le 5 juillet 2020, à l’occasion du 58ème anniversaire de l’indépendance, le président Abdelmadjid Tebboune a déclaré que la France n’avait pour l’instant présenté que des « demi-excuses » et qu’il lui fallait « aller plus loin ». La question des excuses s’invite de plus en plus dans les débats qui animent la France et l’Algérie. Pour autant, l’absence d’excuses témoigne de la volonté politique d’Emmanuel Macron de régler la question algérienne d’une autre façon, notamment à travers une série de préconisations concrètes.

Côté algérien, les excuses sont brandies comme la seule possibilité d’aboutir à une relation dépassionnée. Plus ces excuses sont attendues, plus les frustrations algériennes croissent et crispent toute volonté d’apaisement. Pour autant, il convient de s’interroger sur la nécessité de ces excuses : sont-elles le seul remède aux maux franco-algériens ? Benjamin Stora écrit d’ailleurs : « le discours d’excuses et pas seulement de reconnaissance des massacres, ne suffit pas à calmer les mémoires blessées, à faire progresser le savoir sur cette question, à faire reculer les stéréotypes, le racisme ». Selon lui, le fait que la France s’excuse officiellement ne permettra pas de tirer un trait sur plus de 150 ans de douleurs. Il cite l’exemple du Japon : malgré des excuses formulées, le pays continue d’avoir des relations compliquées avec ses voisins chinois et sud-coréens.

Il convient à cet égard de rappeler que l’Algérie s’est construite dans l’opposition à l’ancien colonisateur et que son histoire enseignée – unanimiste car ne tolérant qu’une seule version : celle des nationalistes – tourne autour de cette guerre à la fois destructrice et fondatrice d’un Etat. Dans ce contexte, les excuses apparaissent primordiales à leurs yeux. Pour autant, il convient de s’interroger sur la réclamation de ces excuses : ne servent-elles pas de prétexte à l’Algérie pour retarder le dialogue avec la France pour ce pays qui, soixante après la fin de la guerre, n’a toujours pas pansé ses plaies ni décollé économiquement ? Pour la France, quel serait le coût politique réel d’excuses officielles ?

Plus que des excuses, le terme de repentance est largement mis en avant. Ce terme, hérité de la religion chrétienne, a monopolisé et enfermé le débat. L’absence répétée d’excuses officielles a engendré une véritable obsession chez les Algériens et n’a fait que nourrir davantage cette demande perpétuelle, érigée comme solution sine qua non à la réconciliation.

Au bilan, la colonisation française en Algérie se distingue par sa singularité. Benjamin Stora en est conscient et a mené un travail colossal. Ses préconisations visent à lancer le débat en tentant de s’adresser à chaque groupe acteur de cette période. Aucun des protagonistes ne semble clairement satisfait par la finalité de ce document qui apparaît en-deçà des attentes que chacun se faisait. Benjamin Stora a tendance à lisser les actions de tous ces groupes. En voulant tous les satisfaire, l’historien semble au final les avoir tous déçus.

La présentation de ce rapport répond aussi à un agenda politique du côté français : il fallait régler la question de la mémoire avant l’échéance de 2022. Cette année marquera le soixantième anniversaire de l’indépendance algérienne et le président français pourra se targuer d’avoir trouvé une solution à ce dossier brûlant et de tourner la page de cette douloureuse époque dans un contexte électoral incertain. Cette présentation tombe cependant à un moment politiquement sensible, marqué par un débat autour de l’influence de l’extrême gauche dans les universités qui promeut les concepts de racialisme et de décolonialisme sociétal. Ces controverses pourraient prendre en otage la démarche initiée par Emmanuel Macron.

Avant de s’adresser à l’Algérie, ce rapport concerne les Français. L’accueil mitigé qu’il a reçu et les critiques auxquelles il fait face témoigne qu’avant d’apaiser les mémoires algériennes, la France doit d’abord s’atteler à réconcilier sa propre mémoire qui semble, comme Benjamin Stora l’a écrit, communautarisée.

Finalement, quelles que soient les bonnes intentions et la crédibilité académique de Benjamin Stora, les partis-pris des acteurs et les hostilités de tous bords ne lui ont pas vraiment permis d’atteindre les objectifs ambitieux, voire irréalistes qui lui avaient été assignés.

Séminaire toulonnais de la 31ème Session méditerranéenne des hautes études stratégiques (SMHES) les 17 et 18 février 2021

Au moment où nous recevons les premières images de l’atterrissage du rover Perseverance sur mars, il était plus qu’opportun de s’intéresser au milieu aérospatial pour les auditeurs de la 31ème session méditerranéenne des hautes études stratégiques (SMHES). Evidemment, et ce n’est plus vraiment nouveau, le contexte sanitaire a induit des contraintes privilégiant un mode hybride dans le déroulement du séminaire. Ce mode conjuguait donc des présentations réalisées en visioconférence et des visites dynamiques.

La journée consacrée aux visioconférences s’est déroulée, le mercredi 17 février, à la maison numérique et de l’innovation de Toulon. Elle a permis de disposer d’une vision globale des grands enjeux du domaine aérospatial. Elle a également permis aux auditeurs de partager ensemble leurs réflexions sur leur thème d’étude. 

La journée du jeudi 18 février a, quant à elle, été consacrée aux visites dynamiques. Si la région Sud Provence-Alpes-Côte-d’Azur n’est pas l’Aerospace Valley telle que nous la connaissons à Toulouse, elle compte sur ses territoires des sites industriels où l’importance du domaine aérospatial est placée au premier rang des actions d’études et de production. Pour l’aéronautique avec Dassault et Airbus et pour le domaine spatial avec Thalès Alenia Space implanté sur les bords de la Méditerranée à Cannes La Bocca et, bien sûr, tout l’écosystème qui les accompagne. L’occasion était également donnée d’aller à la rencontre d’autres acteurs dont l’engagement dans l’innovation mérite d’être souligné. La visite de Thalès Systèmes Mission de Défense installé à Valbonne au cœur de la technopole de Sophia-Antipolis avec une expertise unique au monde dans la mise en œuvre de solutions de surveillance a bien mis en avant une expertise d’avant-garde. L’acoustique, les systèmes de drones embarqués, entre-autres, comptent parmi les équipements stratégiques de son secteur d’activités. Ce sont les équipements souverains dont ont besoin nos armées en particulier notre Marine nationale. Ces visites dynamiques ont permis de mesurer des savoir-faire d’exception.

Les visioconférences se sont déroulées en quatre temps. Trois temps consacrés aux questions aéronautiques et aérospatiales et un quatrième temps dédié au thème d’étude de la 31ème SMHES.  Le premier temps était centré sur le transport aérien avec une présentation très complète de monsieur Laurent Boisson du groupe Airbus. Si Toulouse reste une terre d’envol, le contexte sanitaire n’en a pas moins freiné certaines courses au décollage. La filière aéronautique figure en effet parmi celles les plus touchées par la crise du COVID 19. Une certaine imprévisibilité subsiste donc sur les délais permettant la reprise des activités de l’aviation commerciale. Toutes les mesures sont prises pour qu’elle se passe au mieux et que rien ne freine les études pour en accroître la performance. Le cap sur l’innovation est donc tenu. Le volet environnemental notamment avec la réduction des gaz à effet de serre est une priorité dans l’esprit des dispositions prises au niveau européen avec le « Green Deal », pacte visant à un environnement neutre en carbone[1] à l’horizon 2050.  Les technologies de nouvelle motorisation et une utilisation hybride de l’énergie constitue des cibles pour un renouvellement presque complet des flottes du transport aérien dans moins de vingt ans. Il ne faut pas non plus oublier les performances résultant des nouvelles technologies utilisées pour l’aérodynamique des avions actuels et futurs. Déjà aujourd’hui, un Airbus A350 n’a plus rien de commun avec les générations antérieures. Presque tout y est différent. Une structure en carbone conjuguant légèreté et résistance, un profil aérodynamique offrant un niveau de performance accru, des équipements satisfaisant la plupart des exigences des exploitants de toutes les compagnies aériennes et une motorisation réduisant drastiquement les coûts d’exploitation et s’inscrivant dans cette dynamique très volontariste de protection de l’environnement. Ce fut donc une présentation réaliste du transport aérien et des difficultés d’un écosystème très exposé à la concurrence et à la crise. Mais les auditeurs retiendront que tous les efforts sont entrepris pour faire face et relever les défis à venir confirmant d’ailleurs que l’innovation est un bel outil de relance et un formidable atout de résilience.

Le deuxième temps était centré sur les grands enjeux aérospatiaux. C’est le général de corps aérien Philippe Steininger qui s’est plié à cet exercice. Il a apporté aux auditeurs toutes les clés qu’il faut retenir du caractère stratégique des actions conduites par le centre national d’études spatiales. Il a notamment souligné ce subtil couplage entre la politique spatiale civile et le domaine relevant stricto sensu de la défense nationale. N’oublions pas que l’espace reste un champ d’investigations extraordinaires et qu’il est un outil de hiérarchisation des puissances. En la matière, l’Union européenne tient toute sa place et  l’Agence spatiale européenne figure parmi les acteurs de premier rang. Dans un monde connecté, son produit Galileo est d’ailleurs utilisé, au travers des applications mobiles, par plus de deux milliards d’utilisateurs.

Le CNES est aujourd’hui l’agence spatiale nationale la plus importante des pays de l’Union européenne. Il est un élément de souveraineté nationale qui permet à la France de couvrir un spectre très large de réponses aux besoins d’équipements d’observation, de surveillance ou de télécommunications.  Le centre est aussi partenaire de la NASA[2] dans la réalisation du rover Perseverance comme il l’avait été en installant l’instrument principal de la mission martienne américaine antérieure InSight. Enfin, une présentation des enjeux du segment spatial consacré à la défense démontre que dans ce domaine beaucoup d’évolutions sont envisagées à moyen-terme et qu’elles caractérisent bien les engagements pris par les puissances disposant des capacités d’accès à l’espace. La création récente en 2020 du commandement de l’espace qui sera installé à Toulouse et l’armée de l’air, devenue armée de l’air et de l’espace témoigne, s’il en était besoin, de toute l’importance accordée à l’espace exo atmosphérique.  Pour l’heure, c’est bien l’espace circumterrestre qui nous intéresse même si la compétition des grandes puissances spatiales pourrait aller bien au-delà…

Le troisième temps fut animé par Monsieur Denis Allard, directeur de l’établissement de Thalès Alenia Space Toulouse. La présentation complète des activités du groupe a souligné les principaux défis à relever. Ces activités imposent d’être très compétitif et de multiplier les offres répondant aux besoins rappelés précédemment dans les capacités de télécommunication civil ou militaire, d’observation de la terre et de recherche scientifique. Cette présentation allait d’une certaine manière préparer la visite dynamique du lendemain où les conditions de préparation des satellites seront exposées en détail. Une attention particulière a été portée à la présentation de l’innovation cluster. Ce fut l’occasiond’appréhender des mécanismes spécifiques favorisant l’innovation au sein des équipes. Elle apparaît ici aussi comme un facteur clé de la performance pour accroître la place du groupe dans les compétions qu’il mène sur un marché tendu.

Il était alors devenu temps de clore cette partition à quatre temps avec l’intervention de Madame Cristina d’Alessandro. Géographe, elle est une vraie spécialiste des questions environnementales et s’exprime dans de très nombreuses écoles ou universités prestigieuses en France et à l’étranger, notamment au Canada et au Kenya. Elle est donc revenue sur le cœur du sujet relatif aux conséquences des enjeux environnementaux en Méditerranée. Son approche multiscalaire propre à la discipline du géographe permet d’étudier les conséquences de ces enjeux environnementaux dans une dimension globale sous le prisme des facteurs économiques, sociétaux, interétatiques et environnemental bien sûr.  Cette approche globale fut étayée par de nombreuses références bibliographiques très utiles aux travaux des auditeurs.  Cette intervention très rigoureuse a donc permis de lancer une séquence de travaux de comité permettant aux auditeurs de se retrouver. 

Le lendemain, le jeudi 18 février, la place fut exclusivement réservée aux visites dynamiques. La 31ème SMHES a donc été scindée en deux groupes pour visiter alternativement les sites de Thalès Alenia Space à Cannes La Bocca et Thalès Systèmes de Mission de Défense (SMD) à Valbonne. Rien ne peut remplacer ces visites de terrain au contact direct des responsables qui partagent avec une légitime fierté les actions conduites par leurs services ou département. Nous ne pouvons que saluer les dispositions prises par les directions des sites pour autoriser de telles visites. Elles illustrent les présentations faites la veille et accroissent leurs portées tant les savoir-faire mis en avant sont exceptionnels. Nous remercions donc respectivement monsieur Pierre Lipsky, directeur d’établissement de Thalès Alenia Space et monsieur Iann Le Bris directeur de département chez Thalès SMD d’avoir accueilli les auditeurs de la session. Avec leurs collaborateurs, ils ont donné au mode hybride de ce séminaire un éclat inaccessible par d’autres voies. 

Finalement, ce mode hybride du séminaire du mois de février a non seulement maintenu la dynamique qui s’impose au sein du groupe d’auditeurs mais il aura mis en exergue les liens qui existent depuis longtemps entre Toulouse et les territoires méditerranéens. La région Provence-Alpes-Côte d’Azur tient donc toute sa place dans les technologies de pointe et participe à sa façon, aux côtés de l’Occitanie, à l’envol de programmes qui font notre fierté nationale. Pour la suite, les auditeurs de la 31ème SMHES gardent le cap…


[1] L’aviation commerciale représente 2% des émissions de gaz à effet de serre à l’échelle planétaire

[2] NASA : National Aeronautics and Space Administration