Séminaire de la 32ème Session méditerranéenne des hautes études stratégiques (SMHES) – du jeudi 19 au samedi 21 mai

Opérationnalité et force morale – gagner la guerre avant la guerre…

Cette rencontre avec l’armée de terre s’inscrit dans le prolongement des visites réalisées antérieurement au sein de nos armées avec l’armée de l’air au mois d’octobre 2021 lors du lancement de la session et la marine nationale au mois de décembre 2021. Elle marque ainsi la fin du cycle consacré aux enjeux de défense proprement dits.  Inutile de souligner le contexte dans lequel ce rendez-vous était fixé avec la guerre en Ukraine qui occupe le premier rang de l’actualité internationale. Cette guerre soulève évidemment d’importantes questions où s’entremêlent celles portant sur les organisations des alliances et la nature de l’engagement des États de l’Union européenne, en particulier en termes d’efforts consacrés aux dépenses de défense.  Au regard du programme proposé, les auditeurs de la session avaient l’assurance de disposer d’une appréciation globale de l’armée de terre avec une présentation de la vision stratégique de son chef d’état-major puis de présentations dynamiques centrées sur les capacités aéroterrestres et celle d’un maillon clé de la manœuvre terrestre au niveau régimentaire.

Nous le soulignions l’année dernière lors de cette présentation faite à la 31ème SMHES, le monde est plus dur et les conflits exposent davantage nos forces armées confrontées à de nouvelles approches souvent qualifiées de multi domaines. Pour autant, observons qu’en Ukraine, les modes d’actions de l’armée russe, au-delà de leur dureté en termes d’effets, obéissent à des règles qui peuvent nous paraître anciennes.  Nonobstant cette remarque, les grands enjeux opérationnels de l’armée de terre méritent d’être analysés sous le prisme d’un plan dont l’objectif est d’affirmer une supériorité opérationnelle.  Ce plan « supériorité opérationnelle 2030 » est désormais la feuille de route fixée par le chef d’état-major de l’armée de terre. Cette perspective s’appuie sur une expérience opérationnelle conséquente. Car en effet, l’armée de terre a acquis au cours de ces multiples engagements, en Afghanistan de 2001 à 2011 et ceux de l’opération Barkhane de 2013 à aujourd’hui, un niveau de performance particulièrement utile à la préparation des conflits de plus haute intensité. Les retours d’expérience des opérations récentes sont évidemment très riches et sont pris en compte. Ils démontrent les avantages d’une préparation opérationnelle particulièrement robuste. Ils soulignent la performance du soutien en opérations pour garantir la capacité à tenir dans la durée dans un environnement très abrasif pour les matériels et équipements. Ils mettent enfin en avant la plus-value de l’infovalorisation s’appuyant sur la numérisation de l’espace de bataille. Sa vocation est bien d’augmenter la synergie des capacités engagées. Elle n’exclut pas une certaine rusticité dans un contexte où cette numérisation ne doit pas être le facteur exclusif de la performance. 

La présentation de la vision stratégique du chef d’état-major de l’armée de terre a été réalisée le jeudi 19 mai aux écoles militaires de Draguignan. Le colonel Alain Pontoglio a livré avec beaucoup de clarté et de précision ce qu’elle représentait en termes d’ambition conjuguant plusieurs objectifs au premier rang desquels figure la dimension relative aux ressources humaines dans ses volets recrutement, formation et entraînement. Au-delà bien sûr, apparaissent les objectifs capacitaires, ceux de la préparation opérationnelle proprement dite mais aussi celui d’un fonctionnement simplifié de l’armée de terre pour mobiliser les ressources strictement opérationnelles dont le volume n’est pas extraordinairement élevé puisque la force opérationnelle terrestre compte un peu moins de 80 000 hommes. Dans un contexte international qui sous-tend de nombreux risques et où les conflits de haute intensité ne sont plus de simples hypothèses, ce format soulève de légitimes interrogations même si un engagement conventionnel dans les hypothèses les plus hautes du livre blanc sur la défense et la sécurité nationale suppose la mise en œuvre d’une coalition de circonstance. Cette présentation essentielle à la compréhension globale des enjeux de défense et de sécurité pour les auditeurs des sessions méditerranéennes des hautes études stratégiques permet de mieux comprendre les enjeux de la préparation opérationnelle et de l’entrainement des forces qu’ils ont pu apprécier ensuite lors des visites de l’école de l’aviation légère de l’armée de terre et du 1er régiment étranger de cavalerie. Pour être complet, le lieutenant-colonel Alban Covoet a présenté aux auditeurs quelques aspects de la réflexion prospective menée pour l’arme de l’artillerie. Les opérations militaires en Ukraine démontrent toute l’importance des capacités détenues par les forces en présence. En particulier, tout le volet consacré à la défense sol-air prend un relief singulier. Le niveau de protection des forces déployées sur le terrain, les capacités sol-air moyenne portée interdisant l’acquisition de la supériorité aérienne de l’ennemi conditionnent pour une large part les facteurs de succès opératifs ou tactiques et le rythme des opérations. En première observation, la fulgurance opérationnelle imaginée par l’armée russe n’est pas au rendez-vous. Les auditeurs ont ensuite pu vivre une séquence de présentation dynamique avec les équipements de dernière génération tel que le canon CAESAR[1] et les véhicules blindés multi rôles Griffon.  Cette vision stratégique s’inscrit dans cette volonté affirmée par le chef d’état-major des armées de gagner la guerre avant la guerre. Cette affirmation est lourde de sens mais correspond aux exigences d’aujourd’hui. En tout état de cause, nous ne pouvons que vous inviter à consulter les nombreuses publications mises en ligne sur le site de l’institut FMES et du ministère des armées pour aller plus loin dans la compréhension de ces enjeux.

Au terme de cette visite, les auditeurs ont fait route vers le Cannet des Maures où est implantée l’école légère de l’aviation de l’armée de terre. La troisième dimension revêt une importance capitale dans l’acquisition de toute supériorité opérationnelle. Le combat aéroterrestre y tient une place essentielle et les manœuvres réalisées par l’armée russe en Ukraine devront faire l’objet d’une analyse approfondie car elles apparaissent permanentes même si l’efficacité ne semble pas au rendez-vous.  Le Cannet des Maures est probablement le site le plus important en Europe où la formation des équipages et des opérateurs de maintenance est réalisée selon les normes imposées par la réglementation aéronautique européenne. N’oublions pas non plus le site de Dax où est réalisée la formation initiale. L’école de l’aviation légère de l’armée de terre tient une place qui s’est accrue au fil du temps au regard de l’indispensable appui apporté aux forces et à l’engagement dans la profondeur. Malgré un emploi du temps très chargé, le général de brigade Pierre Meyer a tenu à accueillir les auditeurs de la session. Il est habitué à ce rendez-vous et y porte un attachement que nous ne pouvons que saluer. Il a confié au chef de corps de cette base école, le colonel Sylvain Coulon, la mission de présenter aux auditeurs les spécificités et enjeux de la composant héliportée de l’armée de terre. Cette mission fut parfaitement exécutée et l’importance de cette composante dans la conduite des opérations, quel que soit d’ailleurs le niveau d’intensité des engagements, est désormais bien comprise et illustrée à partir des expériences opérationnelles récentes et actuelles où le taux d’engagement des équipages est très élevé. Les hélicoptères de manœuvre et d’assaut comme les hélicoptères de reconnaissance et d’attaque agissent sur un spectre très large de missions allant de l’appui jusqu’aux actions de feu dans une coordination très précise réalisée avec les forces du terrain. Enfin, en termes capacitaires, les nouveaux équipements tel que le NH 90, les matériels modernisés tel que le Tigre dans sa version HAD (hélicoptère d’appui destruction) ainsi que l’appropriation du système Scorpion et l’arrivée prochaine de l’hélicoptère interarmées léger Guépard, démontrent une forme de rupture où les capacités aéroterrestres intègrent l’espace de bataille numérisée dans laquelle évoluent toutes les composantes de l’armée de terre. Enfin, n’oublions pas non plus que cette école est aussi une école tournée vers plus coopération européenne avec ici dans le sud, l’école franco-allemande et plus à l’ouest, à Dax, une école où s’exprime la coopération franco-belge.

Comme nous l’avions fait pour les sessions antérieures, la visite d’un maillon opérationnel clé de la manœuvre terrestre s’est ici aussi imposée avec la visite du 1er régiment étranger de cavalerie sur le site de Carpiagne.  La matinée du vendredi 20 mai y était consacrée avec un agenda permettant de laisser du temps à nos aux auditeurs pour aller à la rencontre des militaires qui ont choisi de servir un régiment centenaire. Depuis sa création, ce régiment s’est illustré partout au cours de la Seconde guerre mondiale, en Indochine, en Algérie et sur les théâtres d’opérations extérieures avec encore très récemment des engagements au sein de l’opération Barkhane. Cet unique régiment de cavalerie de la Légion étrangère suscite une évidente admiration tant par la performance qu’il a démontré et qu’il continue de démonter dans ses engagements que par les valeurs portées par ceux qui ont choisi d’y servir. La Légion étrangère est une singularité française qui n’a pas d’égal à l’étranger. Les légionnaires du 1er REC ont choisi avant tout de servir la France. Certains deviennent d’ailleurs français parce qu’ils le demandent et peuvent le devenir de fait par le sang versé. Son chef de corps, le colonel Henri Leinekiugel Le Cocq a tenu à recevoir, en personne, les auditeurs de la 32ème SMHES pour présenter l’organisation du régiment et les infrastructures qui permettent de préparer les unités avant leurs projections. Cette préparation est d’ailleurs confortée par des mises en condition avant projection, notamment dans les camps d’entraînement tel que celui de Canjuers au niveau régional. Les auditeurs ont pu ensuite effectuer une visite dynamique où ils ont pu découvrir, probablement pour la dernière fois dans l’histoire de ce régiment, l’AMX 10 RC, char de combat léger qui sera remplacé par le Jaguar dont l’arrivée est prévue dans les jours qui viennent. Cet équipement permettra de répondre aux exigences de la bulle numérisée Scorpion, conférant ainsi des capacités démultipliées dans la combinaison interarmes des différents éléments de manœuvre de l’armée de terre.  Avec sa belle devise « Nec Pluribus Impar[2] » le 1er régiment étranger de cavalerie porte haut ses traditions. La salle d’honneur a suscité le plus vif intérêt des auditeurs qui se sont attardés pour parcourir un siècle d’histoire. Cette visite s’est terminée autour d’un déjeuner permettant de poursuivre les échanges avec les officiers, sous-officiers et militaires du rang. A n’en pas douter, les auditeurs les suivront avec un regard différent au fil de l’actualité des engagements opérationnels. Ils leur sont très reconnaissants d’avoir accepté de partager avec eux une matinée très riche et très dense.

Ce rendez-vous devait clore le séminaire consacré à l’armée de terre. Une fois de plus, nous avons pu mesurer la qualité de ces rendez-vous qui offrent, dans un espace-temps assez resserré, une vision complète d’une armée de terre tournée vers l’avenir. En complément des visites réalisées antérieurement au sein de nos forces armées, les auditeurs disposent d’une appréciation globale de notre système de défense et de sécurité. Ils seront donc mieux armés pour le faire valoir à l’extérieur et défendre les intérêts d’une institution dédiée à la protection de la France partout où nos intérêts l’imposent. Enfin, nos auditeurs ont été magnifiquement reçus. Les interventions ont toutes été remarquables. De ces visites se dégage un certain caractère d’assurance qu’il faut à la force pour qu’elle puisse tenir son rang[3]


[1] CAESAR : Camion Équipé d’un Système d’Artillerie

[2] Nec Pluribus Impar : A Nul Autre Pareil

[3] « Il faut à la force pour tenir son rang un certain caractère d’assurance » – Général Charles de Gaulle

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