Mondes méditerranéens

Sainte-Sophie otage des ambitions historiographiques d’Erdogan – par Béatrice Veyrat-Masson

Joyau stambouliote à la croisée des cultures et des religions, la reconversion de Sainte-Sophie en mosquée suscite de vives émotions. Universalistes convaincus, défenseurs kémalistes de la laïcité, orthodoxes viscéralement attachés à leur berceau, chrétiens et Occidentaux inquiets face à la montée de l’islam politique : nombreux sont ceux qui regrettent cette décision. Face à eux, le grand gagnant semble être le président Erdogan, lequel renforce son projet historiographique néo-ottoman et rallie à lui les milieux conservateurs et nationalistes. Cette alliance renforcée, le président en a grandement besoin alors qu’il dépend du parti d’action nationaliste (MHP) pour faire passer ses lois et qu’il ne peut compter sur son modeste bilan économique fragilisé par la pandémie du Covid-19.

 

Rappels historiques

L’emplacement choisi en 330 par l’empereur Constantin – fraîchement converti au christianisme – pour la construction de la basilique dédiée à la nativité du Christ et nommée Hagia Sophia (« sagesse divine », sans référence à Sainte Sophie) se situe sur les ruines d’un ancien temple d’Apollon et domine la ville de Byzance, rebaptisée Constantinople, ainsi que le Bosphore. Après plus d’un millénaire de reconstructions impériales, d’agrandissements audacieux et d’entreprises de décorations fastueuses, le conquérant Mehmed II est touché par la beauté de la basilique et décide de l’épargner en 1453. Il y fera ériger un minaret, en fera une mosquée et prescrira que tout lieu de culte coranique de son empire devra dès lors s’inspirer de celle qu’il nommera Ayasofya. Durant l’époque ottomane, le bâtiment connaîtra des modifications conformes à son statut de mosquée : Soliman dit le Magnifique ramena deux imposants chandeliers de bronze de sa conquête de Hongrie pour orner le mihrab, indiquant à la fois la direction de la kaaba à La Mecque et son écrasante victoire sur le rempart réputé inexpugnable de la chrétienté contre l’islam ; Selim II ordonna la construction de nouveaux minarets et y fit construire la loge du sultan ainsi que son mausolée ; Mahmoud Ier fit quant à lui ajouter une école coranique, une bibliothèque, une fontaine d’ablutions et une soupe populaire. La succession des califats ottomans et les altérations que ces derniers ont réalisé à Ayasofya en ont fait un emblème – culturel et cultuel – de victoire de l’islam sur la chrétienté. L’histoire de l’édifice prend un tout autre tournant avec la décision du fondateur et premier président de la République turque Mustafa Kemal Atatürk en 1934 de désaffecter Ayasofya comme lieu de culte coranique pour en faire un musée et ainsi « l’offrir à l’humanité ». Cinquante années plus tard, l’UNESCO classera le site, reconnaissant ainsi le chef d’œuvre architectural d’Ayasofya, l’universalité de son héritage mais aussi le puissant symbole de dialogue que lui confère sa nouvelle vocation.

« La Turquie s’est débarrassée d’une honte »

Si la communauté internationale avait favorablement accueilli la transformation de l’édifice en musée, il en est tout autrement de la branche conservatrice et ultranationaliste turque qui déplorait la perte d’un symbole identitaire et souverain majeur. Dès lors, un désir de reconquête s’est installé dans les esprits d’une frange de la population et une société civile conservatrice s’est organisée pour œuvrer à « la veille idéologique, l’agitation médiatique et l’action judiciaire relatives à ce combat ».[1] C’est d’ailleurs une requête associative qui a permis au Conseil d’Etat de révoquer la décision gouvernementale de 1934 conférant à Sainte-Sophie son statut de musée.

Faisant suite à la révision constitutionnelle de 2017 offrant les pleins pouvoirs au président, il est fort à parier qu’Erdogan n’est pas étranger au décret du plus haut tribunal de Turquie rendu le 10 juillet 2020.[2] Son annonce télévisée enflammée précipitant la mise en application du décret pour la tenue de la prière du vendredi 24 juillet en sa présence témoigne non seulement son implication sur ce dossier, mais aussi la récupération idéologique qu’il a en tête. En effet, le 24 juillet 1923 a été signé le traité de Lausanne. Si les kémalistes y voient une victoire diplomatique effaçant l’humiliation du traité de Sèvres et permettant la reconnaissance de la Turquie au regard du droit international, Erdogan y voit un traité imposé par les puissances occidentales et une réduction drastique du territoire turc. Quant au droit international, ce dernier priverait la Turquie des îles sur lesquelles elle devrait historiquement exercer sa souveraineté.[3] L’affirmation de l’identité turco-musulmane à travers la requalification d’Ayasofya sonne ainsi comme une revanche sur la soumission de la Turquie à l’Occident, comme une prise en main de l’histoire nationale qui parle à l’écosystème islamique de droite.

Erdogan, le calife à la place du président

Une fois les éléments kémalistes indésirables effacés du roman national, Erdogan souhaite reprendre de plus belle le fil ottoman de l’histoire dont il veut être un protagoniste aux côtés de Mehmed II. Pour cela, le président souhaite ressusciter puis incarner le califat et la grandeur qui y était associée, notamment à travers la rhétorique « pseudo-guerrière de l’unité contre les ennemis de la nation »[4].  Le cinéma fait partie intégrante de cette feuille de route : ainsi, Feith 1453, une superproduction islamo-nationaliste turque de 2012 sur la conquête de Constantinople a attiré plus de spectateurs que les blockbusters américains, symbole-même de l’idéologie occidentale, pour devenir le plus gros succès cinématographique enregistré en Turquie (plus de 6,5 millions d’entrées). L’imaginaire visuel ottoman est également mis à contribution de l’entreprise du président lorsque ce dernier accueille des chefs d’Etat étrangers entouré d’une garde d’honneur vêtue de tenues militaires traditionnelles de l’époque de l’empire Ottoman. Il montre ainsi l’exemple à ses concitoyens en « regard[ant] vers le futur à travers [leur] glorieuse histoire ». Rares sont ceux qui élèvent la voix contre cette mascarade historiographique, permettant au président de lisser les rugosités les unes après les autres et de construire une « nation turco-musulmane homogène ».[5]

La nouvelle Turquie, phare de l’islam dans le monde

Le projet historiographique d’Erdogan ne comprend pas seulement la Turquie, mais aussi l’ensemble du monde musulman. En effet, le président turc se voit comme le phare de l’islam politique et religieux dans le monde[6], défenseur des musulmans dont les droits sont bafoués aux quatre coins du monde, jouant tant sur la corde frères musulmans, tant sur la corde panislamique lorsque cela lui permet d’utiliser leurs réseaux établis afin de renforcer sa stature régionale et internationale.[7] Ainsi, le pays musulman dans lequel la construction de mosquées a le plus explosé depuis 15 ans[8] avait-il amorcé la restitution d’églises devenues musées au culte coranique comme Sainte-Sophie de Nicée en 2011 et Sainte-Sophie de Trébizonde en 2013. Sainte-Sophie de Constantinople était donc la suite logique du processus entamé, tout en revêtant un symbole historique fort pour le monde occidental et chrétien, ainsi que pour les minorités turques. Erdogan en a profité pour marquer les esprits du monde musulman en annonçant dans son communiqué en arabe que la mosquée Ayasofya était annonciatrice de la prochaine « libération de la mosquée Al-Aqsa » de Jérusalem sous contrôle israélien. Il est intéressant de noter que cette phrase ne figure pas dans la version anglophone du communiqué, plus consensuelle, démontrant ainsi que le message adressé aux locuteurs de la langue de la révélation faite à Mohammed est fondamentalement différent de celui adressé au monde occidental. Cependant, la requalification de Sainte-Sophie doit davantage être analysée comme une instrumentalisation de la religion à des fins nationalistes et expansionnistes plutôt qu’au service de l’islam en tant que tel.

Erdogan à la conquête de la Méditerranée orientale

Si les dirigeants politiques et religieux du monde entier ont réagi à l’annonce de la requalification d’Ayasofya, leur prise de parole est souvent restée superficielle, basée sur des sentiments ou bien sur la légalité et la légitimité de la décision. Et pour cause, l’événement ne doit pas être analysé en tant que tel, sorti du contexte géopolitique dressé par Erdogan ces derniers mois. La lutte historiographique décrite plus haut va de pair avec le positionnement militaire néo-ottoman agressif engagé en Méditerranée orientale, d’un côté vis-à-vis de la Grèce et Chypre dont bon nombre d’îles et d’eaux territoriales sont revendiquées par la Turquie faisant suite à l’accord de Sèvres, et de l’autre côté vis-à-vis du monde occidental par lequel elle se sent muselée et plus particulièrement de la France, pays sur le territoire duquel a été signé le traité du déshonneur.

Ainsi, la situation en Syrie et en Libye, le positionnement favorable de la Turquie sur le dossier des migrants vis-à-vis de l’Union européenne, les violations répétées des souverainetés grecque et chypriote et les provocations militaires crescendo envers la France contribuent à la réalisation de la promesse du président turc de rétablir l’empire ottoman en 2024, non seulement dans l’imaginaire collectif, mais aussi en termes de territoire. Pour les plus dubitatifs d’entre nous, l’historien Olivier Bouquet nous relate une série d’événements datant de mai dernier : « Lors de la commémoration de la prise de Constantinople […], la 48ème sourate du Coran (« La conquête ») a été lue à Sainte-Sophie. Le même jour, des forages ont été annoncés dans l’espace maritime grec. L’un des navires chargés de l’opération a pour nom Fatih (« le conquérant »). Dans un jeu de bascule à l’attention de l’opposition kémaliste et au-delà, les quatre zones de forage se nomment « Ne » « Mutlu » « Türküm » « Diyene » : « heureux celui qui peut se dire turc ». »[9]

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Ce qui a de quoi faire pâlir, ce n’est donc pas le symbole que constitue Sainte-Sophie, mais bien l’ambition néo-ottomane expansionniste d’Erdogan. Ce dernier teste les limites du monde occidental. Excepté le président français Emmanuel Macron et quelques rares dirigeants européens, il n’a pour le moment pas rencontré de résistance, ce qui le conforte dans sa vision de l’avenir. La question n’est donc pas jusqu’où Erdogan est prêt à aller, fort de son budget de la Défense en hausse de 16% cette année, mais bien jusqu’où les pays occidentaux vont se laisser marcher sur les pieds.

[1] J.-F. Pérousse (2020). Turquie. Le mauvais film de la « reconquête » de Sainte-Sophie ; Orientxxi.info ; 23 juillet 2020.

[2] V. Toranian (2020). Quand Erdogan convertit de force Sainte-Sophie à l’islam ; Revue des deux mondes ; 15 juillet 2020.

[3] O. Bouquet (2020). En Méditerranée, Recep Tayyip Erdogan cherche une revanche néo-ottomane ; Le Monde ; 3 juillet 2020.

[4] J.-F. Pérousse (2020).

[5] A. Bonzon dans P. Sugy (2020). La réislamisation de la basilique Sainte-Sophie supposera de recouvrir les fresques et le mosaïques ; Le Figaro ; 16 juillet 2020.

[6] V. Toranian (2020).

[7] J.-P. Filiu (2020). Jusqu’où ira l’islamo-nationalisme d’Erdogan ?; Le Monde ; 19 juillet 2020.

[8] A. del Valle (2020). Réislamisation de Sainte-Sophie : Erdogan avance son projet de renaissance de l’empire ottoman ; Valeurs actuelles ; 28 juillet 2020.

[9] O. Bouquet (2020).

Missions martiennes – la conquête de l’espace, un enjeu géopolitique – par Sarah Sriri et Florian Putaud

Programme chargé pour la planète rouge. En l’espace de 15 jours, trois sondes ont été lancées en direction de Mars. Le 20 juillet, les Emirats arabes unis ont lancé Al-Amal (Espoir) tandis que trois jours plus tard, c’est la Chine qui a envoyé Tianwen-1 (Questions au ciel-1). Le 30 juillet, les Etats-Unis ont lancé Perseverance.

Si ces trois missions distinctes se font tour à tour, la période choisie n’est pas un hasard. Ces rendez-vous sur Mars se font durant « l’opposition », c’est-à-dire le moment où le Soleil, la Terre et Mars sont alignés et lorsque la distance entre Mars et la Terre est la plus courte. Cette période intervient tous les 26 mois. La planète rouge attise les convoitises des puissances spatiales mondiales. Parmi elles, l’Union européenne et la Russie avec ExoMars qui, ayant manqué le rendez-vous de juillet 2020, prévoient pour 2022 l’envoi d’un rover (véhicule d’exploration spatiale) sur la surface de Mars.

Les découvertes sur l’espace permettront par ailleurs de comprendre davantage la Terre et d’anticiper son évolution. Mars, qui est la planète la plus proche géographiquement de la Terre, présentait il y a des milliards d’années des similitudes avec la planète bleue. Parmi elles, figure la présence de rivières et d’océans. Sa découverte représente donc « une sorte de Graal de l’exploration spatiale » selon Jean-Yves Le Gall, président de l’agence spatiale du CNES.

Des objectifs scientifiques

La découverte de l’espace, entreprise dès le milieu des années 1950, répond à des missions politiques, économiques ou encore militaires et fait l’objet de coopération internationale. Cette dernière permet aux Etats des avancées considérables en mettant en commun leur savoir-faire.

La mission américaine Perseverance est le fruit d’une telle coopération. La Supercam, principal instrument dont le rover est équipé, a été en grande partie développée par l’agence spatiale française, le CNES. L’un des capteurs sonores qui permettra d’enregistrer les sons sur Mars est également le fruit d’une réalisation française, par ISAE-SUPAERO. La place de la France dans cette coopération internationale témoigne du savoir-faire spatial français reconnu à travers le monde.

Les aptitudes de Persévérance sont donc remarquables. Les Etats-Unis entendent ramener des échantillons de la planète Mars sur Terre grâce à leur robot sophistiqué Perseverance qui est le plus gros et le plus lourd engin jamais envoyé sur la planète rouge par la Nasa (3 mètres de long, 1 tonne et équipé de 19 caméras). En cela, c’est une prouesse technique et une exclusivité américaine. Curiosity, lancé en 2012, a permis de démontrer que Mars avait été habitable il y a environ 3,5 milliards d’années, c’est-à-dire que les conditions dites « propices » à l’apparition de la vie étaient réunies (carbone, eau, climat favorable). Les analyses permises par Perseverance pourront quant à elles déterminer si la planète a été réellement habitée.

Pour les Etats-Unis, cette mission présente des avancées significatives au plan technique et traduit une véritable supériorité technologique vis-à-vis de ses concurrents. Elle traduit également une démultiplication des sources de financement dont certaines sont privées, d’autres publiques et des sources étrangères au titre de la coopération engagée avec certains organismes dont l’agence spatiale européenne.

A l’inverse, la mission Tianwen-1 est une mission complètement indépendante. Après l’échec de sa mission conjointe avec la Russie, la Chine a fait le choix de mener ses missions majoritairement seule. Yinghuo-1, la sonde chinoise prévue afin d’orbiter la planète rouge était accolée à la sonde russe Phobos-Grunt qui a connu un problème de moteur, l’empêchant de quitter l’orbite. En réaction, la République populaire de Chine a redoublé d’efforts durant plusieurs années afin d’être en mesure d’explorer la planète Mars.

Avec cette mission, la première interplanétaire de la Chine – Pékin poursuit deux objectifs : poser un rover  et mettre une sonde en orbite autour de Mars. Le rover, équipé de 13 instruments scientifiques, se focalisera sur l’analyse des sols avec notamment la recherche d’eau. En outre, une analyse des sous-sols sera effectuée afin de comprendre le passé de Mars. Quant à la sonde en orbite, elle s’intéressera à l’étude de l’atmosphère martienne et à l’analyse des gaz présents.

L’engin spatial, de près de 5 tonnes et comportant 13 instruments scientifiques, figure parmi les sondes les plus lourdes lancées en direction de la planète rouge. Par rapport aux Etats-Unis, la technologie est moins développée. En effet, cette mission permettra à Pékin de prévoir une prochaine mission dans le but de récupérer des échantillons de la planète Mars. En outre, la véritable avancée chinoise se traduit par sa capacité à rallier la planète Mars. Cette première étape et donc la manifestation de la concurrence qu’elle entend développer avec les Etats-Unis. Mais le frein à son développement, notamment commercial, est lié aux règles ITAR (International Traffic in Arms Regulations) qui interdit au lanceur chinois de placer sur orbite des satellites ou objets comportant des composants américains.

A contrario des missions américaine et chinoise, la mission émiratie Al-Amal (Espoir), qui a décollé du Japon, aura un rôle particulier. En effet, cette sonde de 1 350 kg – soit le poids d’un 4×4 – ne se posera pas sur Mars mais se placera en orbite autour de la planète rouge afin d’étudier la dynamique de l’atmosphère et du climat martien durant une année martienne (687 jour terrestres). Il faudra 7 mois à la sonde pour rejoindre la planète rouge et fournir un panorama de l’atmosphère martienne. Pour cette mission, les équipes scientifiques ont choisi une orbite inédite qui permettra une observation constante de l’atmosphère et son évolution heure par heure dans l’objectif de fournir une image complète de la dynamique du temps dans l’atmosphère de cette planète. Le satellite embarque trois instruments scientifiques qui étudieront principalement l’atmosphère martienne. La sonde pourra par ailleurs observer un lieu unique. Cela va permettre de suivre les changements climatiques de Mars et comprendre la formation et l’évolution de ses nombreuses tempêtes.

En définitive, si cette mission confère à Abou Dhabi le statut de puissance spatiale, il est clair que les EAU ne se positionnent pas au niveau des Etats-Unis et de la Chine en termes de technologies et de capacités, notamment parce qu’il ne possède pas la maîtrise des lanceurs. Toutefois, les informations collectées, mises à disposition de la communauté scientifique internationale, participeront à la compréhension de l’environnement martien.

Des objectifs technologiques

Les avancées liées à la conquête de l’espace sont nombreuses et ont permis des améliorations technologiques dans les domaines de l’informatique, des télécommunications, de la navigation mais également de la médecine.

La conquête spatiale focalise donc l’attention des Etats. Actuellement, la concurrence interétatique dans l’espace se fait autour de trois domaines : les lanceurs, les satellites et la data. L’objectif des pays présents dans la conquête spatiale est d’atteindre une certaine indépendance technologique vis-à-vis des autres pays. Si pour l’instant les Etats-Unis s’en approchent le plus, la Chine par le biais de sa stratégie de transfert de technologies avec des pays « partenaires » lui permet une nouvelle fois de se proposer comme un outsider grandissant dans la conquête spatiale.

La première prouesse technologique pour un Etat est sa capacité à lancer des charges utiles dans l’espace, ce qui signifie être en mesure de pourvoir lancer des missiles. Autour du bassin méditerranéen, plusieurs Etats font office de puissances spatiales. Parmi eux, la France, l’Italie, Israël, l’Iran et plus récemment les Emirats arabes unis. Malgré un nombre d’acteurs grandissant, le secteur spatial reste extrêmement élitiste et le développement de programme spatiaux s’avère très coûteux.

En effet, la conquête de l’espace doit se hisser parmi les priorités d’un Etat. Si elle permet des avancées indéniables, elle reste très onéreuse. A titre d’exemple, Perseverance, qui représente la neuvième mission américaine en direction de Mars, a un coût de 2,4 milliards de dollars. Dans une moindre mesure – et notamment parce que les portées technologiques sont plus modestes – Al-Amal coûte aux Emirats 200 millions de dollars.

Des visées géopolitiques

Alors que Terre et Mer ont longtemps dominé la géopolitique, le domaine aérien est apparu au XXème siècle et avec lui sa prolongation exo-atmosphérique soit l’espace. Très fortement associé aux capacités nucléaires, l’espace a incarné durant la Guerre froide un enjeu de puissance entre les deux Géants qu’étaient les Etats-Unis et l’Union soviétique. Aujourd’hui, il continue de rimer avec puissance pour des raisons plus diverses. En plus de mêler acteurs étatiques et privés, il représente un véritable terrain où se joue la géopolitique.

Dans ce théâtre relativement nouveau de jeux des puissances, les Etats prennent une place prépondérante et se préparent à d’éventuels affrontements. En effet, les capacités de nuisance d’un Etat sur Terre peuvent se répercuter dans l’espace. A titre d’exemple, en 2017, le satellite-espion russe Louch-Olympe a tenté de s’approcher du satellite franco-italien Athena-Fidus.

Les puissances spatiales n’omettent donc pas la probabilité de conflit dans l’espace. Par ailleurs, la France, qui a commencé l’exploration de l’espace assez tôt (le CNES ayant été créé en 1961 à l’initiative du générale Charles de Gaulle), continue d’accorder une importance primordiale à ce domaine notamment au niveau étatique et donc géopolitique. A ce titre, la ministre des Armées Florence Parly a déclaré le vendredi 24 juillet 2020 que l’armée de l’air est désormais « une armée de l’air et de l’espace ». Son poste de commandement sera basé à Toulouse, historiquement « terre d’envol » et cette nouvelle appellation sera officielle au début de l’année 2021 après un vote. Toutefois, Florence Parly promet que le pays reste attaché à un usage pacifique de l’espace en dépit des luttes entre puissances qui s’y jouent.

Ces missions martiennes poursuivent donc un dessein géopolitique. Les Etats-Unis continuent d’incarner la première puissance dans ce domaine. Perseverance entend donc permettre aux Etats-Unis de conserver leur leadership. Dans le pays, les agences privées prennent une place grandissante et travaillent en collaboration avec la NASA, la plus célèbre étant Space X. Si les Etats-Unis continuent d’incarner la première puissance dans ce domaine – et dont la mission Perseverance entend consolider le leadership, la Chine a pris la place de deuxième maillon fort.

Pour la Chine qui entend également incarner l’hégémon à l’échelle mondiale et notamment avec ses nouvelles routes de la Soie, cette conquête spatiale illustre son désir de puissance. Avec sa mission ambitieuse, la Chine entend faire en une mission martienne tout ce que les Etats-Unis sont parvenus à réaliser en plusieurs fois depuis les années 1960. Après un gros retard technologique au départ, Pékin incarne aujourd’hui la deuxième puissance spatiale mondiale et a pour ambition de devenir la première puissance mondiale en 2049, à l’occasion du centenaire du régime. Pour ce faire, la gestion spatiale est devenue plus indépendante (contrairement aux collaborations passées avec la Russie) et s’est ouverte aux entreprises privées. Depuis 2015, une soixantaine d’entreprises privées ont émergé dont One Space, le principal concurrent de Space X. La Chine, qui se spécialise dans les microsatellites, investit massivement dans les entreprises privées américaines afin de pouvoir bénéficier de transferts de technologies. Cette stratégie pourrait toutefois mener à des tensions entre les deux puissances et rencontrer de nombreux freins d’ordre juridique.

Les Emirats arabes unis frappent un grand coup géopolitique avec Al-Amal, première mission spatiale arabe vers Mars. Outre les avancées technologiques et scientifiques qu’elle permettra, l’arrivée de la sonde Al-Amal en février 2021 sur Mars célèbrera le 40ème anniversaire de la création des Emirats arabes unis, formés en 1971 après l’association de 7 principautés. Les Emirats arabes unis qui ont les moyens de leurs ambitions grâce à leurs importantes capacités financières, entendent accroître leur puissance notamment par la colonisation de Mars à l’horizon 2117 – volonté inscrite dans la feuille de route spatiale émiratie. Il y a là clairement l’affichage d’une ambition. A travers cette mission martienne, Abou Dhabi espère démontrer que la civilisation arabe contribue au progrès des connaissances de l’humanité. En septembre 2019, le pays avait déjà envoyé pour la première fois un astronaute vers la station spatiale internationale. S’il n’est resté que 8 jours à bord de la station, Hazza al Mansouri devient un symbole politique et représente le troisième homme de l’histoire du monde arabe à avoir séjourné dans l’espace, après le Saoudien Sultan Ben Salman Ben Abdelaziz en 1985 et le Syrien Mohamed Farès en 1987.

Pour certains, la puissance spatiale émiratie dépasserait les frontières. On prête à Abou Dhabi l’ambition de créer une agence spatiale arabe qui lui conférerait une véritable autonomie stratégique. Pour autant, les désaccords et les conflits entre les différents pays arabes rendent très improbable une capacité spatiale pan-arabe. Qui plus est, la capacité de développer des lanceurs restent un élément clé de la suprématie aérospatiale. Elle n’est pour l’heure pas acquise et est loin de l’être.

Pour autant, la conquête spatiale est un vecteur de fierté nationale et participe au prestige d’un Etat sur la scène internationale. Pour le responsable du projet émirati, Omar Charaf, « les Emirats voulaient envoyer un message fort à la jeunesse arabe, lui rappeler le passé, où monde arabe n’était pas en reste sur la promotion du savoir notamment spatial ».

 

Des questions juridiques en suspens

Comme pour les autres « espaces communs » (mer, air, cyber), bénéficier d’un point de vue global sur la planète Terre par le biais des satellites est un vecteur de puissance. Ces espaces isotropes devront faire l’objet d’une approche pluridisciplinaire mêlant les domaines technologiques, scientifiques et juridiques. La Mer, en sa qualité de plus ancien espace commun, en est l’illustration.

L’avènement d’entreprises privées sur le marché au cours des dernières décennies a permis d’accélérer considérablement les innovations mais cette multiplication d’acteurs a entraîné l’augmentation de nombreux risques mettant en lumière les limites de la législation spatiale actuelle. Dès les prémices de la conquête spatiale, la nécessité d’un droit de l’espace s’est imposée. En 1967, porté par l’Organisation des Nations unies, le traité de l’espace est signé par une centaine d’Etats, dont l’ensemble des puissances spatiales : Etats-Unis, Union soviétique, Chine, France et Japon. Le traité prévoit la liberté d’accéder à l’espace exo-atmosphérique sans qu’une appropriation par un quelconque Etat ne soit rendue possible. Les Etats signataires se sont donc engagés à une utilisation pacifique de l’espace. Ce traité à l’époque avait pour principal objectif de réguler la guerre entre les Soviétiques et les Américains dans la course à la Lune. Désormais de nouveaux problèmes subsistent, le principal étant la gestion des flux de satellites et la quantité croissante de ces derniers (et les déchets qui en découlent) qui provoque un risque important. Le « silence de la loi » du fait d’une rédaction des textes ambigus ont poussé les Etats à interpréter le droit de l’espace de manière subjective. En effet, le texte n’interdit pas formellement l’envoi de satellites visant à la défense d’un Etat.

En 1979, un traité international sur la Lune et les autres corps célestes est venu compléter le premier traité sur l’espace. En tant que « patrimoine commun de l’humanité », la Lune et les corps célestes ne peuvent devenir la propriété d’Etats, d’organisations internationales ou de personnes physiques. Aussi, les Etats signataires s’engagent à une répartition équitable entre les Etats parties des avantages potentiellement découverts. Cette condition « collectiviste » n’a pas trouvé écho auprès des Etats. A l’heure actuelle, seuls 18 Etats ont ratifié cet accord. Parmi eux, aucune puissance spatiale.

Or, au vu des transformations et des évolutions croissantes qu’a connu cet endroit et compte tenu de l’apparition d’acteurs toujours plus nombreux et notamment privés, il apparaît primordial de réglementer l’espace. Pour autant, sur Terre comme dans l’espace, il est évident que le multilatéralisme traverse une crise profonde accentuée par l’arrivée de dirigeants (Etats-Unis, Russie, Chine, etc.) adepte de l’unilatéralisme. De fait, la discussion et la diplomatie n’incarnent plus le lieu naturel de règlement des différends. La volonté d’appropriation de l’espace par les Etats – notamment les Etats-Unis avec le Space Act de 2015 viennent contrecarrer les ambitions de l’Organisation des Nations unies qui ne parvient pas à dépasser les blocages. La paralysie du droit de l’espace laisse donc le champ libre aux Etats pour poursuivre leurs ambitions nationales.

Vers le durcissement accéléré des relations turco-égyptiennes en Méditerranée ? – par Arnaud Peyronnet

Le Président égyptien a officiellement déclaré en juin 2020 que toute nouvelle offensive des forces libyennes pro-turques du Gouvernement d’Accord National (GAN) constituerait une « ligne rouge », pouvant déclencher l’intervention armée des forces égyptiennes en Libye, par simple « légitime défense ». Cette escalade verbale représente dès lors une nouvelle phase dans des relations turco-égyptiennes déjà passablement compliquées. En effet, et outre une histoire commune parfois tumultueuse, le régime égyptien voit dans l’Islam politique incarné aujourd’hui par la Turquie une menace consubstantielle à sa sécurité. Les velléités géopolitiques turques en Méditerranée comme au Moyen-Orient ont également suscité l’ire de la capitale égyptienne qui y voit tant des atteintes insoutenables aux « nations arabes » qu’une remise en cause de sa prétendue « centralité » moyen-orientale. De fait, une sérieuse compétition géopolitique turco-égyptienne se met désormais en place dans l’Est méditerranéen, illustrée par le conflit libyen. Cette concurrence attise toutefois aussi les intérêts des nouvelles puissances « décomplexées » du Moyen-Orient (Russie et Émirats Arabes Unis) qui semblent vouloir profiter de cette instabilité actuelle pour progresser davantage dans cette région.

Quels sont donc les fondements de cette compétition géopolitique turco-égyptienne et quels sont les possibilités de réaction de l’Égypte ? La Russie et les EAU pourraient-ils être finalement les grands gagnants de cette concurrence régionale débridée ?

Des relations turco-égyptiennes traditionnellement compliquées

L’Égypte a été intégrée à l’Empire ottoman en 1517, après la prise du Caire et la Bataille de Ridaniya. L’Égypte est restée alors sous influence ottomane pendant plus de trois siècles. En 1805, Méhémet Ali s’installe au pouvoir avec l’aval des Ottomans et réforme en profondeur le pays. Mais il le dote également d’une large autonomie, entraînant finalement une guerre contre l’Empire ottoman en 1831, qu’il remporta, avant de passer peu à peu sous influence britannique. Cette première séquence compliquée dans les relations entre les deux pays se poursuit, l’Égypte devenant la base arrière des affrontements entre les armées britanniques et ottomanes au cours de la 1ère guerre mondiale. L’entre-deux guerres ayant été plus apaisé, la guerre froide ravive les tensions, en fonction des différentes « allégeances » effectuées par les deux pays (la Turquie, membre de l’OTAN étant proche des États-Unis et l’Égypte de Nasser puis Sadate optant pour le camp soviétique). Le rapprochement égyptien vis-à-vis du camp occidental en 1979 conduit un temps à un réchauffement des relations turco-égyptiennes avec notamment la conclusion de plusieurs accords dans le domaine énergétique à la fin des années 90. En 2012, un représentant des Frères Musulmans, Mohammed Morsi, est élu à la tête de l’Égypte… ce qui ne manque pas d’être vécu par l’armée égyptienne et une partie « laïque » du pays comme un véritable traumatisme. Le renversement de Mohammed Morsi en 2013 par l’armée égyptienne, ennemi jurée des Frères Musulmans, et l’arrivée au pouvoir d’Abdel Fatah Al Sissi provoque dès lors de fortes divergences entre les deux pays qui s’opposent depuis dans la plupart des conflits régionaux.

Des ambitions turques démesurées en Libye ?     

Le GAN pro-turc souhaite le retrait de ses adversaires de l’ANL (Armée Nationale Libyenne du maréchal Haftar) des localités de Sirte et d’Al-Juffa ainsi que du Fezzan conformément à des accords conclus en décembre 2015, ce que l’ANL refuse obstinément. Or, appuyé indirectement par l’aide militaire turque, le GAN a gagné au printemps 2020 des espaces de manœuvre vers l’Est et semble persister à vouloir continuer son offensive, malgré les menaces égyptiennes. Ce « pari » turc pour la poursuite d’une offensive du GAN vers l’Est est essentiellement mû par les intérêts d’Ankara qui voit tout le potentiel du croissant pétrolier libyen pour ses besoins domestiques et pour sa politique régionale. La conquête du littoral libyen vers l’Est permettrait en outre d’étendre aussi géographiquement l’accord de délimitation maritime conclu en 2019 entre la Turquie et le GAN, augmentant de facto vers l’Est les espaces maritimes pouvant être soumis à des activités de prospection offshore exclusivement turques. L’ensemble du croissant pétrolier libyen et la majeure partie de la Méditerranée centrale tomberaient alors dans l’escarcelle turque.

Cependant, les groupes pro-turcs n’ont pas la supériorité aérienne suffisante pour mener une offensive d’ampleur, surtout vu les moyens actuellement déployés en réaction par Moscou à Al-Juffa, en soutien à l’ANL. De fait, seule une opération aérienne turque à partir d’une base projetée (potentiellement à Al-Watiya) permettrait de rééquilibrer les choses et d’appuyer efficacement les actions des troupes au sol, ce qui signifierait alors une nouvelle escalade dans le conflit. D’ailleurs, les frappes « anonymes » de début juillet sur du matériel sol-air turc stationné sur cette même base d’Al-Watiya ont été sans doute conduites pour démontrer aux forces pro-turques leur grande vulnérabilité et pour donner un « ultime avertissement » à Ankara.  Il est donc possible que le GAN et la Turquie cherchent à combler cette faiblesse opérationnelle via le déploiement de chasseurs en Libye ou, plus probablement, via la création d’une No Flight Zone sur le littoral et l’Ouest libyen, qui seraient alors les étapes préalables à une offensive terrestre d’ampleur. La création d’une telle zone permettrait également in fine à la Turquie de parachever à moindre coût sa stratégie de déni d’accès au large de la Libye

Une volonté égyptienne d’endiguement du pan-ottomanisme turc

La volonté de domination régionale turque est mal vue au Caire qui doit déjà faire avec les conséquences de l’implication turque tant en Syrie que dans la bande de Gaza (soutien turc au Hamas, lié aux Frères Musulmans) et qui observe sa « centralité traditionnelle régionale » (positionnement géographique particulier entre Méditerranée et Mer rouge, siège de la Ligue Arabe) être remise en cause par l’activisme d’Erdogan. La crise libyenne a dès lors ravivé les craintes égyptiennes quant à une « contagion de l’Islam politique » à sa frontière et le Caire a donc logiquement soutenu depuis 2015 l’ANL du Maréchal Haftar[1]. Cette situation s’est aggravée au cours du printemps 2020, suite aux victoires militaires du camp pro-turc, la région libyenne de Sirte et la base d’Al-Juffa devenant des « lignes rouges » pour l’Egypte qui a menacé d’intervenir militairement si jamais les forces du GAN libyen décidaient de passer à l’offensive dans ces secteurs. Sirte est en effet névralgique tant pour ses terminaux pétroliers que pour son rôle de point de passage obligé sur la côte libyenne entre Tripoli et Benghazi. La base d’Al-Juffra pourrait quant à elle permettre une domination aérienne des cieux libyens et reste un plot logistique indispensable entre le Sud isolé et le littoral[2].

Cette éventuelle « intervention » pour protéger « les frontières occidentales »[3] de l’Égypte ne pourrait toutefois s’effectuer que si l’ANL demandait formellement de l’aide[4]. Les régions tenues par l’ANL sont ainsi essentiellement vues par le Caire comme des « zones tampon »  permettant d’écarter durablement l’Islam radical et l’Islam politique pro-turc des frontières égyptiennes. Dans ce contexte, l’Égypte semble vouloir prendre appui sur les tribus locales de l’Est libyen pour que celles-ci constituent « le » rempart armé contre les velléités pro-turques du GAN. D’ailleurs, un des conseils tribaux a annoncé dès le 20 juin son soutien plein et entier au plan égyptien. La « solution tribale » permettrait à l’Egypte d’obtenir le soutien local à ses actions, de bénéficier de troupes aguerries connaissant le terrain et également d’éviter à avoir intervenir directement dans la crise libyenne…La proxysation du conflit libyen se poursuivrait donc de plus belle, à l’instar du modèle syrien. En effet, l’Egypte faisant déjà face à d’importantes difficultés (crise économique et sanitaire, tensions avec l’Ethiopie, persistance de la menace terroriste intérieure), ce choix du conflit indirect et asymétrique serait le plus logique, le Caire cherchant d’ailleurs parallèlement le soutien accru du camp arabe[5] voire russe à sa cause.

 

Un rapprochement égyptien délibéré avec les autres puissances régionale

L’accession au pouvoir d’Abdel Fatah Al Sissi avait déjà amorcé un nouveau rapprochement entre l’Égypte et la Russie, tous deux isolés sur la scène internationale (l’Égypte à cause de la répression exercée contre l’opposition, la Russie depuis l’annexion de la Crimée), et ce alors que la relation égypto-américaine s’était tendue (l’aide militaire américaine à l’Égypte avait été en partie suspendue en 2013, en réaction à la répression exercée contre les partisans de l’ex-président Mohamed Morsi, les tensions revenant ensuite en 2017/2018, toujours en raison de questions sur les droits de l’homme). De nombreux contrats d’armement ont été conclus entre les deux pays en 2015 (pour 3,5 milliards de dollars dont un système anti-accès de type Bastion et des S-300, des appareils de type Su-30 et Mig-29) et, tout comme en 2017 un accord pour la construction par la Russie d’une centrale nucléaire en Égypte. Cette « proximité » avec la Russie ne s’est pas démentie même si celle-ci reste discrète. En 2018, un contrat sur l’acquisition d’une vingtaine d’avions de type Su-35 aurait été conclu avec la Russie, malgré les menaces américaines. En 2020, c’est un accord pour la production de 500 chars de combat de type T-90MS qui a été signé. De fait, la Russie s’est de nouveau placée, grâce à la crise libyenne, comme un interlocuteur d’importance pour l’Égypte, les deux pays ayant finalement des intérêts stratégiques quasi-alignés.

Les Émirats Arabes Unis se sont aussi particulièrement engagés (frappes aériennes non revendiquées, livraisons de matériels) depuis 2014 auprès de l’ANL, voyant en elle le meilleur rempart à l’influence des Frères musulmans et de leurs parrains régionaux, la Turquie et, derrière elle, le Qatar. De fait, l’Égypte et les EAU partagent les mêmes intérêts et devraient intensifier leur partenariat au prétexte de la crise libyenne, sans doute au travers d’un renforcement du soutien logistique et militaire à l’ANL et aux groupes tribaux de l’Est libyen. Cette « intervention » prolongée d’un État du golfe arabo-persique sur la rive Sud de la Méditerranée, pourtant déjà constatée en 2011 lors du renversement de Muammar Kadhafi, reste une rupture géopolitique inédite, illustrant l’extension à l’ouest d’un « arc arabe sunnite traditionnel » qui a pour principal objectif de lutter contre les puissances non arabes de la région (dont la Turquie et l’Iran en premier lieu). Cet axe, conforté par la crise libyenne et les velléités pan-ottomanes turques, permet également à l’Égypte d’être replacée par son camp dans sa propre « centralité » orientale. Il est donc hautement probable, géopolitiquement parlant, que Le Caire cherche à accentuer et prolonger l’implication émirienne à ses côtés dans la crise libyenne.

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La crise libyenne et l’interventionnisme turc sur le territoire nord-africain ont ravivé les tensions opposant l’Égypte et la Turquie. Celles-ci, déjà sous-jacentes compte-tenu des frictions politiques liées aux actions régionales des Frères Musulmans et des ambitions maritimes turques en Méditerranée, incitent l’Égypte à durcir le ton afin de ne pas être marginalisée sur la scène régionale. En effet, Le Caire se perçoit toujours géographiquement et diplomatiquement comme un centre de gravité au Moyen-Orient et peine à accepter l’entrisme turc sur la scène régionale, parfois vu comme une sorte d’impérialisme néo-ottoman contraire aux intérêts arabes. L’Égypte cherche alors à asseoir une position de fermeté vis-à-vis de la Turquie tout en privilégiant l’affrontement indirect, par proxies interposés. Le Caire souhaite également bénéficier de l’appui, parfois très intéressé, d’autres puissances régionales (Russie et EAU) qui pénètrent finalement durablement cette région, tirant complètement profit du vide sécuritaire laissé sciemment ou pas par les occidentaux.

[1]Voulant maintenir la stabilité à ses frontières, l’Égypte avait naturellement soutenu le maréchal Haftar lors de l’opération « Dignité » contre les groupes djihadistes installés dans l’est de la Libye.

[2]La base d’Al-Juffra est par ailleurs, et ce n’est pas un hasard, l’épicentre de la présence russe en Libye (groupe Wagner, aéronefs Mig-29 et Su-24, systèmes de défense aérienne) et un centre d’entraînement/équipement des forces pro-Haftar.

[3]L’accord du Parlement égyptien pour une potentielle opération militaire égyptienne en Libye ayant en outre été obtenu le 20 juillet.

[4]Une première étape étant déjà franchie puisque mi-juillet le Parlement de Tobrouk a donné son accord pour « permettre aux forces armées égyptiennes d’intervenir pour protéger la sécurité nationale libyenne et égyptienne, si elles voient une menace imminente pour la sécurité des deux pays ».

[5] Les Émirats arabes unis ont affirmé se tenir « au côté de l’Égypte pour toutes les mesures qu’elle prend pour assurer la sécurité et la stabilité » face au conflit en Libye. » L’Arabie Saoudite a affiché son « soutien à l’Égypte quant à son droit à défendre ses frontières et son peuple contre l’extrémisme, les milices terroristes et leurs soutiens dans la région ».

Turquie et Qatar : une alliance durable ? – par Ana Pouvreau

Ana Pouvreau – Spécialiste des mondes russe et turc, chercheur en sciences politiques, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques. Elle est auditrice de l’IHEDN et éditorialiste à l’institut FMES.

Les deux alliés tentent de modeler l’avenir de la région en soutenant la confrérie des Frères musulmans[2], ce qui les a conduits à partager de nombreux objectifs communs en matière de politique étrangère et à développer une active coopération militaire. Le président Recep Tayyip Erdoǧan a rejoint dès les années 1970 la mouvance islamiste de Necmettin Erbakan[3], fondateur du Milli Görüş (« Vision nationale »), proche des Frères musulmans. Le Qatar, pour sa part, a tout d’abord apporté sa protection, dès 1961, au théologien d’origine égyptienne Yusuf al-Qaradawi, guide spirituel des Frères musulmans. Selon Pierre Razoux, spécialiste du Moyen-Orient, le soutien du Qatar aux Frères musulmans s’explique avant tout par les conditions dans lesquelles l’émir du Qatar, le Cheikh Hamad Ben Khalifa Al Thani a détrôné son père, le Cheikh Khalifa Ben Hamad Al Thani. Ce faisant, l’émir fut marginalisé par l’Arabie saoudite et les EAU, choqués par cette succession brutale, à l’encontre des règles de succession tribale selon lesquelles le trône passe en priorité aux frères et non au fils[4]. Dès 2015, le nouvel émir, le Cheikh Tamim Ben Hamad Al Thani, a poursuivi ce soutien aux Frères musulmans, dans une approche diamétralement opposée à celle de ses voisins et rivaux saoudiens et émiriens.

 

 I.          Une alliance stratégique vitale pour les régimes turc et qatarien 

Selon Intelligence Online, le chef de l’Organisation nationale turque du renseignement  (Milli Istihbarat Teşkilatı  – MIT) aurait effectué plusieurs voyages à Doha, en décembre 2015, dans le but de consolider un accord secret entre les deux pays. Selon ce pacte, Ankara se serait engagée à protéger le Qatar contre des menaces militaires extérieures. En contrepartie, Doha aiderait à améliorer les relations tendues entre Ankara et Moscou après la destruction par la Turquie d’un avion russe à la frontière turco-syrienne en novembre 2015. Le Qatar se serait également engagé à consolider l’économie turque grevée par l’absence de touristes russes à la suite de cet incident, soit une perte estimée à environ 3 milliards de dollars. Le Qatar se serait engagé, en outre, à fournir du gaz à la Turquie, au cas où Moscou interromprait ses livraisons d’hydrocarbures[5].

Après la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016 en Turquie, le Cheikh Tamim bin Hamad Al Thani a été le premier chef d’Etat à témoigner sa solidarité au président Erdoǧan. Une unité d’élite composée de 150 membres des forces spéciales qatariennes a été envoyée en Turquie, à la demande du président turc, le 19 juillet 2016, afin d’assurer sa protection rapprochée et éviter ainsi toute tentative d’assassinat[6]. Pour sa part, le Qatar a besoin du soutien de la Turquie pour protéger sa souveraineté. Le 5 juin 2017, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, l’Égypte et Bahreïn[7] ont rompu leurs relations diplomatiques avec l’émirat qatarien, l’accusant de soutenir divers groupes terroristes et sectaires visant à déstabiliser la région. Les demandes émanant de ces quatre pays comprenaient notamment l’interruption des relations diplomatiques entre le Qatar et l’Iran, la fin du soutien qatarien à la Confrérie des Frères musulmans et au Hamas, l’arrêt de la coopération militaire avec la Turquie, le retrait des forces turques du pays et la fermeture de la chaîne qatarienne Al Jazeera. Ces exigences furent rejetées par le Qatar[8]. Les EAU ont expulsé tous les ressortissants qatariens vivant aux Émirats et interdit à leurs citoyens de se rendre au Qatar. L’Arabie saoudite a fermé son espace aérien, ses eaux territoriales et ses frontières terrestres avec le Qatar et suspendu la participation du Qatar à l’opération militaire de la coalition menée sous son égide au Yémen. Le président turc a dénoncé « le caractère inhumain » de cet isolement et l’a  qualifié de « contraire aux valeurs de l’islam » et semblable à une “condamnation à mort”[9]. Face à la perspective d’une pénurie alimentaire lors de cette crise, la Turquie (à l’instar de l’Iran) a réagi en établissant un pont aérien et une liaison maritime entre le port turc d’Izmir et Hamad au Qatar afin de maintenir un flux constant de marchandises, dont plusieurs tonnes de produits frais et de médicaments, renforçant ainsi les liens commerciaux entre les deux pays. A cet égard,  la Turquie exporte vers le Qatar des navires civils, des produits de la métallurgie et du matériel électrique, tandis que les exportations en provenance du Qatar sont principalement constituées d’hydrocarbures, de dérivés d’hydrocarbures et d’aluminium[10]. L’ambassadeur du Qatar en Turquie, Salem bin Mubarak Al Shafi, a exprimé sa reconnaissance à la Turquie en saluant son positionnement historique lors du blocus. Pour Can Kasapoǧlu, spécialiste des questions de défense au sein du think tank stambouliote Edam, au fil des années, la coopération militaire turco-israélienne a cédé la place au partenariat de défense entre la Turquie et le Qatar, en raison du remplacement de l’élite militaire « ultra-séculariste » qui était au pouvoir jusqu’en 2002, par les islamo-conservateurs du Parti de la justice et du développement (AKP)[11], ce qui explique le soutien apporté par la Turquie aux flottilles d’aide à Gaza en 2010 provoquant la tension des relations entre la Turquie et Israël.

Dès 2007, Ankara et Doha se sont engagés sur la voie de la coopération dans le domaine des ventes d’armements. Ce rapprochement a été complété en juillet 2012 par un accord de coopération militaire[12]. Depuis 2014, celle-ci s’est étendue à l’entraînement des forces et à la possibilité de déploiements mutuels comme en a témoigné l’arrivée du premier contingent turc en octobre 2015 à Doha et la mise en place d’un commandement de forces interarmées entre le Qatar et la Turquie (Qatar-Turkey Combined Joint Force Command, QTCJFC)[13]. L’essentiel des travaux de casernement d’une base militaire turque permanente au Qatar serait depuis terminé. Cette base doit permettre à la Turquie de disposer à terme d’une présence militaire permanente d’environ 3 000 soldats dans le Golfe. En mars 2018, un accord a été signé concernant l’établissement d’une base navale turque au nord du Qatar[14]. Celle-ci comprendra un centre de formation au profit des missions de surveillance maritime.

Ces développements s’inscrivent, selon Can Kasapoǧlu, dans une volonté turque d’installer des bases opérationnelles avancées et témoignent d’un nouvel activisme militaire de la part de la Turquie. En effet, cette tendance est manifeste dans le Golfe, en mer Rouge et en Méditerranée, comme en témoigne l’établissement de bases au Soudan et peut-être en Libye. Cela n’est toutefois pas sans risque, car la Turquie pourrait être confrontée à des guerres hybrides ou par procuration se révélant très coûteuses.   Dans le domaine des ventes d’armements, la Turquie a annoncé des ventes de drones, de véhicules blindés turcs et de bâtiments de surface au Qatar[15]. Le Qatar a acheté 49,9% des parts de la firme turque de véhicules blindés BMC[16].

 

II.         Une alliance pour modeler l’avenir du bassin méditerranéen et du Moyen-Orient 

L’alliance turco-qatarienne est fondée sur la promotion du rôle politique de l’Islam, ce qui se traduit par un soutien à la confrérie des Frères musulmans. Par ce biais, la Turquie a saisi l’occasion d’étendre son influence dans son ancienne zone de domination ottomane. Ce positionnement lui permet de poursuivre son ambition de redevenir une puissance incontournable dans la région et au sein du monde musulman. Par ailleurs, pour l’analyste géostratégique Bahauddin Foizee, l’engagement du Qatar en faveur de la Confrérie constitue « une police d’assurance contre l’opposition politique d’inspiration religieuse dans le petit État où les Frères musulmans se sont dissous volontairement en 1999 »[17]. Les deux pays partagent, de ce fait, de nombreux objectifs communs en Tunisie, en Egypte, en Syrie, en Libye, ou au Soudan[18].

Egypte

En Égypte, la Turquie et le Qatar ont apporté conjointement leur soutien à la fois politique et financier (plusieurs milliards de dollars versés entre 2012 et 2013) à Mohamed Morsi, issu du courant frériste, qui avait été élu président lors des élections égyptiennes de juin 2012. En mars 2013, l’émir du Qatar, le cheikh Hamad bin Khalifa Al Thani a appelé les Etats membres de la Ligue arabe à soutenir l’Egypte en raison des sacrifices consentis par ce pays en faveur de la cause arabe[19].  Après le coup de force mené par l’armée en juillet 2013, qui a porté le maréchal Abdel Fattah al-Sissi au pouvoir avec le soutien de l’Arabie saoudite et des Emirats arabes unis, les Frères musulmans se sont trouvés, selon Stéphane Lacroix, spécialiste du monde arabe, « dans la situation la plus compliquée de leur histoire ». « La maison mère, en Egypte, est en lambeaux », écrit-il. Le leadership se partagerait donc entre la Turquie et le Qatar. Dans ces deux pays, seuls endroits de la région où les Frères musulmans peuvent s’exposer et tenter de s’organiser politiquement, il estime qu’ « il s’est créé là-bas une sorte d’internationale frériste, avec des Egyptiens, des Turcs, des Syriens, des Libyens, etc.»[20].   

Tunisie

Le 1er juillet 2020, la Tunisie – où l’influence ottomane s’est exercée pendant plus de 300 ans à partir du 16ème siècle – a annoncé qu’elle allait élever sa coopération bilatérale mise en place en 2012 avec la Turquie, au rang de partenariat stratégique[21]. La Turquie a apporté son aide à la « révolution de jasmin » (décembre 2010 – janvier 2011). En décembre 2012, les deux pays ont mis en place un Conseil de coopération stratégique de haut niveau. De la même manière, les relations entre la Tunisie et le Qatar se sont resserrées lors de la révolution, la chaîne qatarienne Al-Jazeera ayant pris position contre le président Ben Ali. La coopération entre les deux pays a prospéré entre 2011 et 2013, dans le cadre de la coalition dirigée par le parti Ennahda, issu de la mouvance des Frères musulmans. A compter de 2012, les forces armées tunisiennes ont participé à des exercices militaires au Qatar tandis que Doha fournissait une aide en véhicules militaires[22]. Le Qatar fournit une aide économique à la Tunisie et a investi massivement dans le pays.

Syrie  

En 2011, en Syrie, où l’opposition au régime de Bachar el-Assad était dominée par les Frères musulmans persécutés depuis les années 1970, la Turquie et le Qatar ont conjointement contribué à la formation de la branche civile de l’opposition syrienne (le Conseil national syrien – CNS) et de sa branche militaire (l’Armée syrienne libre – ASL). A la suite du reformatage de l’opposition en coalition nationale syrienne et de l’ASL en Conseil militaire supérieur, les deux pays ont continué à se soutenir mutuellement[23]. Au sein de la nouvelle coalition nationale syrienne, l’influence des Frères musulmans diminua, mais cela n’empêcha pas l’existence en son sein d’un bloc loyal au Qatar qui reste la principale source de financement de la coalition. D’après le Financial Times, dès le début de l’année 2012, le Qatar a acheté des armes légères en Libye et en Europe de l’Est pour les acheminer vers la Turquie, où des membres des services de renseignement les auraient livrés en Syrie. Le Qatar aurait utilisé à cette occasion les services de renseignement turcs ainsi que des médiateurs libanais[24]. Par ailleurs, en octobre 2019, le Qatar a soutenu la Turquie dès le début de son opération « Source de paix » en Syrie, alors que l’Arabie saoudite, les EAU et le Koweït la condamnaient au sein du Conseil de coopération du Golfe (CCG). Cette intervention militaire turque visait à expulser les milices kurdes soutenues par les États-Unis de la frontière turco-syrienne et à faciliter le rapatriement des réfugiés vers la zone conquise. Le Qatar a également exprimé des réserves sur la position de la Ligue arabe condamnant  «l’invasion» de la Syrie par la Turquie[25].

Libye

Lors de la révolution libyenne de février 2011, le Qatar et les EAU ont apporté une aide conjointe à l’est de la Libye, notamment dans la région de Benghazi libérée du joug de Kadhafi, avant de prendre des orientations diamétralement opposées à partir d’août 2011. Le Qatar se défend d’avoir fourni un soutien logistique et financier aux Brigades de défense de Benghazi (BDB), ainsi qu’à des groupes armés considérés par les Nations unies comme terroristes[26]. Le Qatar et la Turquie ont soutenu publiquement, à compter de 2015, le gouvernement d’union nationale (Government of National Accord, GNA) de Fayez al-Sarraj basé à Tripoli et reconnu par les Nations unies, dominé par les Frères musulmans[27]. Les EAU ont été, de leur côté, le principal soutien politique, financier, logistique et médiatique de la campagne militaire menée par le général Haftar depuis le mois de mai 2014 avec l’aide de l’Égypte et de la Jordanie.

Hamas 

La Turquie et le Qatar refusent de qualifier le Hamas, issu des Frères musulmans, d’organisation terroriste. Lors du blocus de Gaza par Israël en 2007, à la suite de la victoire électorale du Hamas en 2006, les deux pays ont choisi d’aider  les Palestiniens et d’atténuer les effets du blocus[29]. Israël a accusé la Turquie et le Qatar d’aider le Hamas via des organisations caritatives et les a soupçonnés d’utiliser celui-ci pour recueillir du renseignement sur Israël. En 2010, Israël a attaqué un ferry turc apportant de l’aide à Gaza et entraîné la mort de 10 citoyens turcs. En décembre 2019, Israël a exhorté le gouvernement turc à fermer le siège du Hamas à Istanbul en invoquant le fait que des membres de cette milice palestinienne auraient préparé des attaques depuis Istanbul[30]. En ce qui concerne le Qatar, celui-ci, en plus de fournir une aide financière au Hamas (surtout sous la forme d’une aide au profit de la population, en particulier en ce qui concerne le paiement des salaires), a contribué à lui donner un rôle régional, en lui apportant son soutien dans les forums régionaux et internationaux notamment à la suite d’une visite de l’émir du Qatar à Gaza en 2012.

Soudan 

Le Qatar a signé avec le gouvernement soudanais, en mars 2018, un accord de 4 milliards de dollars pour la réhabilitation du port de Suakin sur la mer Rouge[31]. De son côté, la Turquie envisageait de construire une nouvelle base militaire sur l’île de Suakin, louée au gouvernement soudanais pour 99 ans[32] . Ce faisant, elle s’est heurtée à l’opposition manifestée par l’Égypte, les EAU et l’Arabie saoudite. Avec la chute du président soudanais Omar el-Béchir en avril 2019, après 30 ans au pouvoir, ce projet a été ajourné. Cette île de 20 kilomètres carrés s’est trouvée sous contrôle des Turcs à partir du 16ème siècle. Une base navale permettait alors de protéger la province ottomane de Hijaz. L’île était un lieu de transit pour les musulmans africains voyageant vers la Mecque.

Somalie

Dans ce pays, dont l’importance stratégique est cruciale dans la Corne de l’Afrique, la Turquie a implantée en 2017 une nouvelle base militaire à  Mogadiscio. Celle-ci se trouve être la plus grande base turque à l’étranger. Elle occupe 400 hectares à proximité du port et de l’aéroport de la capitale. Elle permet de former 1 500 personnels somaliens[33]. Le gouvernement turc a indiqué que le principal objectif de cette mission était le renforcement des capacités militaires des forces armées somaliennes face à la menace représentée par al-Shabab. De son côté, le Qatar entretient des relations étroites et controversées avec le président somalien Mohamed Farmaajo. Il a investi massivement dans le pays, en construisant notamment une nouvelle ambassade à Mogadiscio et en projetant la construction d’un nouveau port à Hobyo, soulevant l’opposition de l’Arabie saoudite et des EAU. En 2019, le Qatar a fourni 68 véhicules blindés à la Somalie. A noter qu’en août 2019, il a permis au maire de Mogadiscio, Abdirahman Omar Osman, d’être transporté par avion à Doha pour y subir en vain un traitement médical d’urgence après une attaque par al-Shabab[34].

 

En conclusion, force est de constater qu’au fil des dernières années, le dynamisme des relations entre la Turquie et le Qatar a contribué à changer de manière significative les équilibres géostratégiques au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, notamment en Syrie et en Libye, avec des conséquences importantes dans le Golfe, notamment en ce qui concerne le dossier iranien. Tout indique que cette alliance perdurera tant que le président Erdoǧan restera au pouvoir en Turquie. Cette évolution, couplée à la montée des tensions au Moyen-Orient et en Libye, implique, pour les puissances occidentales, mais également pour Israël, l’Egypte et la Russie, de réévaluer au plus vite les enjeux dans la région.

 

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[1] Caǧan Koç: “Turkey Turns to Gulf Ally Again With $15 Billion Qatar Swap Line”, Bloomberg, 20 mai 2020. [https://www.bloomberg.com/news/articles/2020-05-20/turkey-qatar-triple-foreign-currency-swap-deal-to-15-billion]

[2] Ana Pouvreau : « L’influence des Frères musulmans sur la politique régionale de la Turquie », Institut FMES, 16 juillet 2019. [https://fmes-france.org/linfluence-des-freres-musulmans-sur-la-politique-regionale-de-la-turquie-par-ana-pouvreau/]

[3] Necmettin Erbakan (1926-2011) fut Premier ministre de juin 1996 à juin 1997, avant d’être poussé à démissionner sous la pression de l’armée.

[4] Note de Pierre Razoux, 2 juillet 2020. De fait, la Constitution de l’Etat du Qatar de 2005 stipule désormais que la règle est héréditaire dans la lignée des descendants masculins de la famille Al Thani.

[5] Cité par Paul Cochrane in “Revealed: Secret details of Turkey's new military pact with Qatar”, Middle East Eye, 29 janvier 2016. [https://www.middleeasteye.net/news/revealed-secret-details-turkeys-new-military-pact-qatar]

[6] "Qatar sent forces to protect Erdoǧan after coup attempt”, The Middle East Monitor, 2 février 2017. [https://www.middleeastmonitor.com/20170202-qatar-sent-forces-to-protect-Erdoǧan-after-coup-attempt/]. En 2018, l’émir du Qatar a fait cadeau d’un Boeing 747 au président turc. cf. "Qatar's emir 'gives $500m private jet to Turkey'", BBC, 17 septembre 2018.  [https://www.bbc.co.uk/news/world-middle-east-45550537]

[7] Le gouvernement yéménite d'Abdrabbo Mansour Hadi, le gouvernement libyen de Tobrouk, la Mauritanie, les Maldives, les Comores et l'île Maurice, firent de même.

[8] “Qatar blockade: Five things to know about the Gulf crisis”, Al Jazeera, 5 juin 2020.

[https://www.aljazeera.com/news/2019/06/qatar-blockade-gulf-crisis-190604220901644.html]

[9] Selin Girit: “Why is Turkey standing up for Qatar?, BBC News, 14 juin 2017. [https://www.bbc.co.uk/news/world-middle-east-40262713]

[10] Voir également: Burak Bekdil: “Turkey and Qatar: Love in Bloom”, Beghin Sadat Centre for Strategic Studies, 1er juillet 2020. [https://besacenter.org/perspectives-papers/turkey-qatar-alliance/]

[11] Can Kasapoglu:  “Turkey’s Growing Military Expeditionary Posture”, Terrorism Monitor, Volume: 18 Issue: 10, 15 mai 2020 [https://jamestown.org/program/turkeys-growing-military-expeditionary-posture/]

[12] Ana Pouvreau: “Les forces armées turques face aux nouveaux défis stratégiques », Revue Défense Nationale, 2020/4 (N° 829), p.88.

[13] Yunus Paksoy:  “Turkish Military in Qatar: Bonds of mutual trust”, Daily Sabah, 12 juin 2018. [https://www.dailysabah.com/feature/2018/06/13/turkish-military-in-qatar-bonds-of-mutual-trust]

[14] “Qatar signs Turkey naval military base agreement”, Middle East Monitor, 14 mars 2018.

[https://www.middleeastmonitor.com/20180314-qatar-signs-turkey-naval-military-base-agreement/]

[15] Selon des accords signés le en mars 2018, la Turquie devait livrer au Qatar, entre autres, 6 drones Bayraktar, 85 véhicules blindés, 2 navires-écoles et 17 navires de guerre. “Turkish defense companies clinch key deals in Qatar”, Hurriyet Daily News, 14 mars 2018. [http://www.hurriyetdailynews.com/turkey-to-build-two-training-warships-for-qatar-navy-128714]

[16] Zülfikar Doǧan: “Qatar wins big as Erdoğan privatises $20 billion tank factory”, Ahval News, 18 janvier 2019.

[17] Bahauddin Foizee, “Shared regional agendas are stimulating the rapid rise of Turkey-Qatar cooperation”, Middle East Monitor, 1er avril 2017. [https://www.middleeastmonitor.com/20170401-shared-regional-agendas-are-stimulating-the-rapid-rise-of-turkey-qatar-cooperation/]

[18] Alexandre del Valle : « Après la mort de Mohamed Morsi, quel avenir pour les Frères musulmans? », Figarovox, 20 juin 2019. [http://premium.lefigaro.fr/vox/monde/apres-la-mort-de-mohamed-morsi-quel-avenir-pour-les-freres-musulmans-20190620]

[19] Birol Başkan : Turkey and Qatar in the Tangled Geopolitics of the Middle East, New York,  Palgrave Macmillan, 2016.

[20] Luc Mathieu, Entretien avec Stéphane Lacroix : « Les Frères musulmans sont dans la situation la plus compliquée de leur histoire », Libération, 18 juin 2019. [https://www.liberation.fr/planete/2019/06/18/les-freres-musulmans-sont-dans-la-situation-la-plus-compliquee-de-leur-histoire_1734582]

[21] « La Turquie et la Tunisie œuvrent à renforcer davantage la coopération bilatérale », TRT, 2 juillet 2020. [https://www.trt.net.tr/francais/afrique-asie/2020/07/02/la-turquie-et-la-tunisie-oeuvrent-a-renforcer-davantage-la-cooperation-bilaterale-1447446]

[22] Youssef Cherif: “Tunisia’s Fledgling Gulf Relations”, Carnegie Endownment for International Peace, 17 janvier 2017. [https://carnegieendowment.org/sada/67703]

[23] Fehim Tastekin: “Turkey, Qatar strengthen economic ties”, Al-Monitor, 9 mai 2014. [https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2014/05/turkey-qatar-economic-ties-strengthen.html]

[24] Roula Khalaf and Abigail Fielding-Smith: “How Qatar seized control of the Syrian revolution”, Financial Times, 17 mai 2013. [https://www.ft.com/content/f2d9bbc8-bdbc-11e2-890a-00144feab7de]

[25] Samuel Ramani: “How Turkey’s Syria incursion could have big impact in the Gulf”, Al-Monitor, 22 octobre 2019. [https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2019/10/turkey-incursion-syria-gulf-impact-uae-saudi-arabia-qatar.html#ixzz6Qfm41cSF]

[26] Guma El-Gamaty: “Qatar, the UAE and the Libya connection”, Al-Jazeera, 12 juin 2017.

[https://www.aljazeera.com/indepth/opinion/2017/06/qatar-uae-libya-connection-170612080219306.html]

[27] Ana Pouvreau: “Les ressorts de l’engagement de la Turquie en Libye », Institut FMES, 13 février 2020.  [https://fmes-france.org/les-ressorts-de-lengagement-de-la-turquie-en-libye/]

[28] « La Turquie veut s'installer sur deux bases militaires en Libye », Le Figaro, 15 juin 2020. [https://www.lefigaro.fr/flash-actu/la-turquie-veut-s-installer-sur-deux-bases-militaires-en-libye-20200615]

[29] Adnan Abu Amer: “Hamas Ties to Qatar Have Cost”, Al-Monitor, 22 avril 2013. [https://www.al-monitor.com/pulse/fr/originals/2013/04/hamas-qatar-relationship-independence.html]

[30] Bel Trew: “Israel urges Turkey to cut ties with Hamas over allegations it uses country as base to launch attacks”, The Daily Telegraph, 18 décembre 2019. [https://www.independent.co.uk/news/world/middle-east/israel-hamas-turkey-palestinian-militants-attack-erdogan-a9252016.html]




[31] Behram Abdelmunim: Khartoum et Doha signent un accord de réhabilitation du port de "Suakin", Agence Anadolu, 26 mars 2018. [https://www.aa.com.tr/fr/politique/khartoum-et-doha-signent-un-accord-de-r%C3%A9habilitation-du-port-de-suakin-/1099668]

[32] Mohammed Amin : « Suakin: ‘Forgotten’ Sudanese island becomes focus for Red Sea rivalries », Middle East Eye,  19 mars 2018 [https://www.middleeasteye.net/news/suakin-forgotten-sudanese-island-becomes-focus-red-sea-rivalries].

[33] Selcan Hacaoǧlu : "Mapping the Turkish Military’s Expanding Footprint”, Bloomberg, 7 mars 2019 réactualisé le 2 janvier 2020. [https://www.bloomberg.com/news/articles/2019-03-07/mapping-the-turkish-military-s-expanding-footprint-quicktake]

[34] Matthew Weaver: “Mayor of Mogadishu dies as result of al-Shabaab attack”, The Guardian, 1er août 2019. [https://www.theguardian.com/world/2019/aug/01/mayor-of-mogadishu-dies-as-result-of-al-shabaab-attack-somalia]

 

Que peut-on encore apprendre de la guerre de 1870 ? – par le CBA Jean-Baptiste Blandenet

Le Chef de Bataillon Jean-Baptiste Blandenet est un officier de l’armée de Terre, issu de l’arme des Transmissions. Saint-Cyrien, il a servi sur plusieurs théâtres d’opérations extérieures, en Afrique et au Moyen-Orient. Il est actuellement stagiaire à la 27e promotion (P27) de l’École de Guerre.

Cet article a été publié dans la revue Conflits.

Véritable fracture pour la France du XIXe siècle, la guerre franco-prussienne de 1870 a aujourd’hui disparu de notre mémoire collective, et son enseignement a été éclipsé par celui de la Première, puis de la Seconde Guerre mondiale. Son évocation ramène à peine quelques vagues images issues de nos vieux cours d’Histoire : Napoléon III vaincu et humilié à Sedan, Gambetta qui quitte Paris en montgolfière, la naissance de l’Allemagne moderne dans la galerie des glaces à Versailles, l’insurrection et la répression de la Commune de Paris.

Sur le plan militaire, quelques spécialistes et historiens continuent à s’intéresser aux leçons de 1870, mais notre connaissance de ce conflit n’a plus rien de comparable avec la première moitié du XXe siècle, quand les cours sur la guerre franco-prussienne constituaient l’abécédaire de la formation à l’École Supérieure de Guerre[1].

Les similitudes entre 1870 et 2020

La guerre franco-prussienne pourrait pourtant faire l’objet d’une plus grande attention. D’une part, parce que la situation en 1870 présente d’étranges similitudes avec celles que nous connaissons en 2020 : la France est un pays en paix qui ne croit pas vraiment à une guerre conventionnelle et de haute intensité ; l’armée française est une armée au format réduit et tournée vers les théâtres d’opérations extérieures ; la rumeur, la désinformation et les théories complotistes circulent sans frein et sont omniprésentes dans l’opinion. D’autre part, parce que la manière dont s’y sont déroulées les opérations continue à nous interpeller par son actualité, que ce soit dans les défaillances de la logistique ou du commandement, ou encore dans la façon de vivre la violence ou d’utiliser la géographie.

Ainsi, la guerre de 1870 n’a tout simplement pas dit son dernier mot. Avec tout le recul historique que l’on peut maintenant se permettre, son étude invite nos armées modernes à l’introspection, et en tant qu’officier, spécialiste de la défense ou décideur du monde civil, à rester humble face aux évènements. Aussi, arrêtons-nous quelques instants sur ce conflit qui bouleversa les certitudes de l’armée française et voyons comment il pourrait être une source d’inspiration pour demain.

La brigade Lapasset brûle ses drapeaux (Metz, 26 octobre 1870) — Dujardin – Beaumetz

PREMIERE PARTIE : LE DEROULEMENT DE LA GUERRE

La France, puissance arrogante

La France de juillet 1870 est une très grande puissance et son armée jouit d’une excellente réputation. Certes, les différents régimes qui ont succédé à Napoléon Ier n’ont pas réussi à desserrer l’étau géopolitique mis en place par le Congrès de Vienne – d’autant que l’arrivée d’un nouveau Bonaparte au pouvoir a accru la méfiance des monarques européens – mais l’époque est à la prospérité économique et le Second Empire a obtenu plusieurs succès politiques et militaires emblématiques. Ainsi, la France a soutenu adroitement l’indépendance de l’Italie tout en garantissant l’intégrité du Pape ; elle a poursuivi avec succès son entreprise coloniale et a réussi à défaire les prétentions russes en Crimée. La campagne du Mexique est peut-être un échec, mais, de l’avis général de l’époque, cet échec est à mettre plutôt sur le compte de mauvais calculs politiques que sur les opérations militaires, qui ont été, on le dit, très bien conduites. Pourtant, cet état des lieux cache en réalité de profondes faiblesses : sur le plan politique, l’Empereur malade perd peu à peu le pouvoir au profit d’un régime parlementaire, « l’Empire libéral ». Sur le plan militaire, l’armée française est avant tout un grand corps expéditionnaire, structuré autour de troupes d’élite (troupes de marine, Légion étrangère) avec des effectifs réduits, mais un équipement moderne, dont les fameux fusils « chassepot ». Enfin, la France observe le monde avec l’arrogance de ses succès, et cette arrogance contribua à précipiter le désastre de 1870.

Une guerre improbable

En juillet, personne ne croit vraiment à la guerre, et à juste raison : la Prusse n’est certes pas un pays ami et le récent conflit avec l’Autriche comme ses visées expansionnistes inquiètent, mais elle n’est pas non plus un adversaire. Il faut qu’une querelle éclate à propos de la succession du trône d’Espagne pour que la tension augmente jusqu’à la crise et jusqu’au conflit armé, jugé alors inévitable. Sans revenir sur les causes lointaines et proches de la guerre[2], deux points méritent notre attention. Le premier est que du côté prussien, l’on suit un objectif parfaitement clair : l’unification des États allemands dans un nouvel Empire. Pour mener à bien ce projet, le Royaume de Prusse dispose d’une organisation du commandement cohérente : Moltke commande les opérations militaires, le chancelier Bismarck mène la manœuvre politique, et le roi Guillaume arbitre, c’est à dire choisi ce qui relève du politique et ce qui relève du militaire. Aux yeux des dirigeants prussiens, la guerre avec la France n’est que le point final d’une stratégie de long-terme qui vise à rassembler les États allemands dispersés, grâce à une épreuve commune face à un adversaire commun. Une guerre contre la France serait fédératrice et symbolique notamment parce que c’est l’Empire français qui a mis fin, en 1806, au Saint Empire Romain Germanique après Iéna. Mais pour bien faire, il faudrait que ce soit la France qui soit de nouveau dans la position de l’agresseur, ce qui permettrait de justifier une levée en armes de tous les États allemands. C’est là qu’intervient le deuxième point essentiel du départ du conflit : la rumeur. L’été 1870 est propice à la dissémination de toute sorte de ragots, de on-dit, de complots inventés, qui sont amplifiés par des médias de plus en plus nombreux et de plus en plus modernes. On parle, on ergote ; dans tous les bistros des deux côtés du Rhin, on donne son avis sur la crise, et bien souvent on fait le jeu de la montée aux extrêmes. « Ne nous laissons pas humilier ! » s’écrie-t-on côté français ; « Cette fois-ci, nous ne laisserons pas les Français saccager nos campagnes ! » acclame-t-on du côté allemand. Et c’est dans ce contexte périlleux que Bismarck réussit à instrumentaliser la querelle bien mineure de succession du trône d’Espagne, en se montrant ouvertement conciliateur avec la France, mais en attisant les tensions en sous-main, notamment en falsifiant la fameuse « dépêche d’Ems »[3]. En France, l’ensemble du corps politique joue la surenchère pour ne pas paraître lâche, et presse l’Empereur affaibli de déclencher la guerre. Ce sera une guerre rapide, dit-on, face à un Allemand que l’on a vaincu tant de fois par le passé, et l’armée est prête, il « ne manque pas un bouton de guêtre »[4]. Le 19 juillet 1870, la France déclare la guerre à la Prusse « d’un cœur léger »[5]. L’Europe est atterrée devant cette agression française et les États allemands (le royaume de Bavière, le royaume de Wurtemberg, le Grand-Duché de Bade et le Grand-Duché de Hesse-Darmstadt) s’allient immédiatement à la Prusse.

Les deux grandes phases de la guerre

La chronologie du conflit peut être divisée en deux grandes phases. De la déclaration de guerre du 19 juillet à la capitulation de Napoléon III à Sedan, le 2 septembre, les combats sont conventionnels. Les états-majors français envisagent de porter la guerre en Allemagne. En face, les états-majors prussiens ont planifié une invasion par l’Alsace puis de se diriger vers Paris, avec trois grandes armées qui se rassemblent sur le Rhin. Dès le 19 juillet, deux armées françaises se préparent à faire mouvement vers l’Est : l’armée d’Alsace (Mac Mahon) et l’armée de Lorraine (Bazaine). Mais la mobilisation tarde. L’opération amphibie qui fût un temps envisagée au nord de l’Allemagne est abandonnée, faute d’effectifs, de même que toute manœuvre navale d’envergure : quelques actions limitées mises à part[6], les navires de guerre français resteront à quai pendant toute la durée du conflit. Les structures ne sont pas prêtes, la logistique française n’est pas adaptée à une guerre contre ses voisins : les stocks sont disséminés un peu partout, le soutien des troupes n’est pas prévu, les quantités sont insuffisantes. Pour finir, les premières troupes françaises ont beau être présentes sur la frontière le 20 juillet, l’artillerie n’arrive que le 27. Toutes les unités se regroupent et se portent vers les régions de l’Est dans le plus grand chaos, à l’aide d’un chemin de fer qui démontre pour la première fois son usage militaire.

Carte des principales opérations de la guerre de 1870[7]

Le choix de la défensive

Finalement, le commandement français, devant l’état d’impréparation des troupes, et constatant également l’abandon de ses potentiels alliés européens (l’Italie et l’Autriche) modifie ses plans à la va-vite et privilégie la défensive. Les premiers combats se traduisent donc par une rencontre sur la frontière entre Français et Allemands et tournent rapidement à l’avantage de ces derniers. En effet, si individuellement le fantassin français semble mieux équipé et plus combattif, collectivement les Allemands disposent de meilleures pièces d’artillerie (le canon Krupp), sont plus disciplinés et mieux coordonnés. Surtout, les Français s’installent en défensive sur des positions qui n’ont pas été valorisées à l’avance face à un adversaire qui est déjà en supériorité numérique. De plus, les généraux prussiens savent bien mieux se servir du terrain pour concentrer leurs efforts, et ils obtiennent systématiquement des rapports de force locaux très favorables. Après la bataille de Woerth, le 6 août, l’Armée d’Alsace est bousculée au nord d’Haguenau et se replie en désordre sur le camp de Châlons pour se réarticuler, laissant aux Allemands les mains libres en Alsace et dans les Vosges.

Le même jour, à Spicheren (Forbach), l’Armée de Lorraine est bousculée de même et se retire dans la direction de Verdun, avec l’idée de protéger les accès de Paris. Mais les Français se font rattraper sur la Moselle, et après de très durs combats à Mars-la-Tour (le 16 août) puis à Saint-Privat (le 18), l’armée de Lorraine se retrouve enfermée dans Metz avec 180 000 hommes, et assiégée (le 20). La nouvelle armée de Châlons, reformée à partir de l’armée d’Alsace et toujours aux ordres de Mac Mahon, remonte alors vers le Nord-Est pour rejoindre Bazaine dont il ignore l’encerclement dans Metz comme sa position exacte. Mais Mac-Mahon, qui a été rejoint par l’Empereur, franchit la Meuse trop au Nord, entre Sedan et Mouzon, et se retrouve bientôt acculé sur la rive droite, coincée entre la frontière belge et deux armées allemandes qui le prennent en tenaille par le Sud et par le Nord. Le 2 septembre, Napoléon III, malade et profondément affaibli, capitule à Sedan.

La Ligne de feu, épisode de la bataille du 16 août 1870 à Rezonville — Pierre Georges Jeanniot

Une seconde phase « hybride »

La deuxième phase du conflit pourrait être aujourd’hui qualifiée « d’hybride », car elle se caractérise à la fois par une succession d’actions conventionnelles et non conventionnelles, sur fond d’effondrement politique et militaire français. Cette phase débute au lendemain de Sedan et ne se terminera qu’avec l’armistice, signé le 26 janvier 1871, puis avec le Traité de Francfort du 18 mai 1871 qui met fin à la guerre. Une fois les nouvelles de la défaite de Sedan – et l’humiliation de l’Empereur – connues à Paris, on proclame la République (le 4 septembre). Un « gouvernement de la Défense nationale » se met en place, avec la volonté de lever les masses populaires pour rejouer Valmy et les grandes heures de la Révolution française. Tandis que les Allemands arrivent à Paris le 20 septembre et encerclent la capitale qui refuse de se rendre, partout dans les provinces françaises, on lève des troupes et on essaye de former des unités conventionnelles. Gambetta, qui est à la tête de la délégation du gouvernement en province, tente depuis Tours puis Bordeaux de porter « l’union sacrée » des différentes factions patriotes, royalistes, orléanistes, communistes, républicaines qui forment à la hâte de nouvelles unités. Quatre armées sont formées : l’armée de la Loire, du Nord, de l’Est et des Vosges. Constituées de volontaires de toutes sortes, de gardes mobiles, de corps francs, de zouaves pontificaux (pour la Loire) ou des républicains italiens de Garibaldi (à l’Est), leur valeur comme leurs résultats seront inégaux. L’armée du Nord, aux ordres de Faidherbe, empêchera les départements du Nord et du Pas-de-Calais d’être envahis ; l’armée de la Loire rencontrera quelques succès avant d’être battue en janvier 1871 près du Mans ; l’armée de l’Est finira par se replier en Suisse. L’action de ces armées réussit certes à ralentir l’avancée prussienne, mais ne permit pas de briser le siège à Paris. Finalement, l’échec de ces armées de fortune et la capitulation, dans la honte, de Bazaine à Metz (le 19 octobre) finit d’annihiler le potentiel militaire français, ce qui mena directement à l’armistice du 26 janvier. Le traité de paix qui s’en suivit assura l’annexion de l’Alsace et la Moselle au nouvel Empire allemand, qui entre-temps, avait été déclaré à Versailles le 18 janvier 1871, ainsi qu’une période d’occupation de deux ans.

 

DEUXIEME PARTIE : LES GRANDES LEÇONS DE LA GUERRE DE 1870

L’oubli de ce qu’est la guerre 

Sur le plan politique, le monde de 1870 est un monde d’empires. De façon assez similaire à ce que nous connaissons aujourd’hui, puissance et richesse se partagent entre des empires « de référence », historiques et bien en place (la Grande-Bretagne, la France, la Russie), des empires sur le déclin (l’Empire ottoman, l’Espagne) et des « émergents » (les États-Unis d’Amérique). Des tensions existent entre ces empires, mais de manière générale, le monde est en paix depuis 1815. La France est stable et prospère, et le « concert des Nations » réussit tant bien que mal à juguler la montée des nationalismes, qui représente le grand défi de cette époque. Dans ce contexte, la guerre Franco-Prussienne est une surprise pour la population française, qui avait oublié depuis deux générations ce qu’était une guerre sur son territoire. On faisait confiance à la diplomatie et au « bon sens » pour pouvoir éviter un conflit armé entre voisins. Puis, une fois la guerre déclarée, sa durée comme sa violence étonnent. On pensait la guerre lointaine, on en cultivait une vision onirique : on ne s’imaginait certainement pas, en France, devoir endurer des mois de combat et le chaos politique, apercevoir des uhlans en reconnaissance dans les villages et des troupes allemandes stationnées dans les fermes de l’Est, du Nord ou de la Loire. Cependant, la population civile restera, toute chose égale par ailleurs, écartée des combats qui seront aussi intenses que brefs, et qui n’auront certainement pas l’ampleur de ceux de 1914. Ce sont surtout les armées des deux camps qui découvrent, en 1870, l’atrocité de la guerre moderne : à Mars-la-Tour, 30 000 morts et blessés jonchent le champ de bataille à l’issue d’une journée de combat. Au cours de la bataille de Saint-Privat, 15 000 Allemands tentent un assaut frontal : 6 000 seront mis hors de combat en moins d’une heure[8]. Le milieu du XIXe siècle est l’âge d’or de l’opéra et des grandes envolées lyriques – Aida de Verdi fait sa Première en décembre 1871, quelques mois après la fin de la guerre. Comment s’étonner dès lors que les officiers de 70 n’idéalisent pas la guerre, n’en fassent pas l’incarnation de la bravoure et du panache ? La guerre Franco-Prussienne est la concrétisation d’un mythe, mais aussi un dur retour à la réalité pour ces soldats d’élite qui étaient surtout habitués aux combats de la conquête coloniale. Lors de la bataille de Woerth, les unités françaises de cuirassiers à cheval montent à l’assaut et sont font décimer par les balles prussiennes, dans ce qui restera connu comme la grande charge de cavalerie de Reichshoffen ; à Sedan, le 1er septembre, les chasseurs d’Afrique de division Margueritte chargent également à cheval, et se font massacrer avec panache, ce qui arrachera cette exclamation au roi Guillaume, qui observe la bataille depuis le promontoire de Frénois : « Ah, les braves gens ! »[9].

La charge à Morsbronn – Tableau d’Édouard Detaille

 

La résurgence de conflits de haute intensité

À l’image de ces officiers pleins de bravoure, nous ne pouvons nous figurer aujourd’hui en Europe ce qu’est la guerre avec une majuscule. Comme ce fût le cas pour eux, deux générations s’interposent entre nous et le dernier conflit conventionnel de grande ampleur. De manière identique, nous cultivons tous, militaires et civils, des clichés sur ce que pourrait être la guerre, abreuvée d’une part par les récits historiques et de l’autre par la filmographie d’Hollywood. Certes, de nombreuses unités françaises, sans avoir vécu des engagements conventionnels, ont mené des actions de guerre, et nos observations des combats en Syrie ou en Ukraine nous donnent une idée assez précise de ce que pourrait être au XXIe siècle un conflit conventionnel. Mais il y a évidemment une différence majeure entre l’observation et la pratique. Le commandement français de 1870 avait parfaitement conscience de la nouveauté meurtrière des armées modernes comme de la violence d’un conflit de masse. Ils avaient, comme nous, pu en faire une expérience limitée lors de la campagne d’Italie ou à Sébastopol et avaient observé avec intérêt le déroulement de la guerre de Sécession. Mais cela ne les a pas empêchés de se faire bousculer par la violence des armes en août 1870, et de voir leur moral flancher devant la dureté des combats. Sommes-nous aujourd’hui dans une situation comparable à celle de 1870 la veille du conflit ? Nous pouvons légitimement nous le demander. Certes, nous vivons dans un monde en paix – comme l’était le monde en juillet 1870 – mais de plus en plus polarisé autour de grandes puissances engagées dans une mécanique de rivalité voire de confrontation.

Dans ce contexte, la résurgence d’un conflit conventionnel, de haute intensité, dans lequel la France serait engagée, seule ou avec ses partenaires ferait à coup sûr voler en éclats toutes nos certitudes. Le Chef d’Etat-Major des Armées (CEMA), le Général Lecointre, déclarait lui-même récemment devant la commission de défense de l’Assemblée nationale : « il faut être prêt à s’engager pour un ‘conflit de survie’, seul ou en coalition, rapidement et dans la durée ». Mais comment se prépare-t-on à un tel engagement ? Peut-être faut-il avant tout avoir l’humilité d’accepter de ne pas être prêt complètement. Il ne saurait avoir de conflit de grande envergure, surtout s’il advient par surprise, où « il ne manque pas un bouton de guêtre ». Nous irons même jusqu’à avancer que cette humilité s’organise : par la préparation de plans, par la mise au point de mécanismes réactifs (financiers et organisationnels) qui permettent de faire face à l’imprévu. La deuxième réponse pourrait être de garder en mémoire qu’une guerre totale est toujours possible, un « conflit de survie » pour reprendre l’expression du CEMA. La France de 1870 l’avait oubliée en organisant principalement son armée et sa marine autour de tâches expéditionnaires et de corps d’élite. Aujourd’hui, nous avons la possibilité de prendre les devants pour préparer ce « conflit de survie », car nous avons le recul historique qui permet la hauteur de vue, et parce que nous avons des Alliés avec qui combattre (ce que la France de 1870 n’avait pas). Nous pouvons donc nous poser des questions nécessaires sur l’organisation du soutien, sur la préparation opérationnelle des forces à un conflit majeur, sur la mobilisation de la masse qui aujourd’hui nous manque, que ce soit à travers la société française ou en s’engageant toujours plus avec nos Alliés.

Armées et batailles en 1870

Les armées de 1870 sont des armées de conscription. En France, un tirage au sort permettait de renouveler annuellement une partie du contingent, mais le format limité associé à des faibles crédits et à un système de passe-droit, par rachat du numéro de tirage, en faisait une armée de taille réduite et très proche d’un corps professionnel. Au contingent s’ajoutait une garde nationale, mais uniquement présente en1870 sur le papier, car les crédits et les ressources pour équiper cette garde étaient absents. En Prusse, la conscription suivait un système beaucoup plus évolué, car la Landwehr, qui venait en complément de l’armée régulière, était parfaitement encadrée et entrainée – ce qui a pu être vérifié dès 1866 lors de sa mobilisation contre l’Autriche. En juillet 1870, après avoir retiré les différentes troupes qui restèrent de faction dans les colonies ou la gendarmerie, les historiens estiment que les armées françaises comptèrent 280 000 hommes contre 500 000 Allemands. Ces armées sont véhiculées à pied, à cheval ou par chemin de fer, et sont accompagnées d’une volumineuse logistique, qui va de l’intendance aux munitions des canons. Les effectifs, nous le voyons, sont beaucoup plus limités que ceux de la Première ou de la Seconde Guerre mondiale, et sont beaucoup plus proches des effectifs de nos armées modernes. En conséquence, il n’y a pas, en 1870, de front continu – les effectifs et les moyens sont bien trop réduits pour que les deux adversaires tombent en garde, face à face, comme en 1914.

Le théâtre des opérations est donc divisé par un front discontinu, ou plutôt par une succession de fronts discontinus. Il est dès lors impossible de dire, à un moment donné, qui contrôle telle ou telle portion de terrain, puisqu’en fait personne ne la contrôle vraiment. L’avantage revient plutôt alors à celui qui a la supériorité numérique, ou surtout à celui qui est capable de prendre des initiatives et de saisir des opportunités rapidement : dans les deux cas, en 1870, les Prussiens. Le général de Gaulle, alors lieutenant-colonel, dressera le constat dans son ouvrage Le fil de l’épée[10] en 1932, des leçons erronées de la guerre de 1870. En effet, les tacticiens de la fin du XIXe siècle estimèrent bien à tort que le combat moderne donnait désormais la priorité à l’offensive, et que c’était ce manquement à cette règle nouvelle qui avait valu la défaite aux armées françaises. Ils en tirèrent un nouveau dogme, celui de l’offensive à outrance, qui se révéla totalement inadapté quand les effectifs devinrent dix fois supérieurs et le front une simple ligne continue. Au lieu de générer de la mobilité, le dogme de l’offensive, en lançant des dizaines de milliers de combattants sur les mitrailleuses allemandes, mena au blocage tactique et aux hécatombes de l’été 1914.

C’est là un épisode bien connu de l’histoire de la pensée militaire française, mais qui ne cesse encore de nous questionner. Car nous comprenons maintenant aisément, forts de cette mémoire militaire, qu’il doit y avoir des doctrines, mais pas des dogmes, et que là où la paresse intellectuelle nous indique faussement des recettes prétendues parfaites, il n’y a que l’intelligence de situation qui triomphe sur le champ de bataille. Mais sommes-nous si certains, que voulant libérer la pensée de ses carcans, nous n’en bâtissons pas d’autres, encore plus rigides ? Cet épisode de la pensée militaire invite à une profonde introspection. Car n’est-ce pas la tendance naturelle de tout individu en société que de proposer à son chef ou à son supérieur, par coupable facilité ou par vulgaire ambition, les solutions qui plaisent plutôt que celles qui pourraient emporter la victoire ?

Le cimetière de Saint-Privat – Tableau d’Alphonse de Neuville

Planifier et conduire des opérations

Ces questions nous amènent directement à l’art de la planification et de la conduite des opérations. En 1870, les combats sont des combats de rencontre. À Woerth comme à Spicheren, les combats sont engagés par les éléments de têtes qui ne comprennent pas qu’ils ont à faire au gros de l’ennemi, et le moment et le lieu de la bataille s’imposent aux généraux des deux camps plutôt qu’ils ne l’imposent. Systématiquement, le chef militaire de 1870 se fait manœuvrer par les évènements, systématiquement il se place en réaction face à ceux-ci. Il y a là matière à réflexion. Certes, les armées de l’époque ne disposent de pratiquement aucun renseignement sur l’ennemi, hormis les éclaireurs de cavalerie légère. Le chef militaire est constamment plongé dans le brouillard de la guerre. Mais peut-on imaginer qu’aujourd’hui cela soit différent ? Nous avons beau disposer de puissants capteurs de renseignement, le tempo extrêmement rapide des opérations nous met constamment dans la difficulté de pouvoir analyser et exploiter les informations collectées dans les temps impartis. Dans le cas de 1870, il se passe moins de quinze jours entre la déclaration de guerre (le 19 juillet) et les premiers combats début août. Imagine-t-on aujourd’hui quelle pourrait être la rapidité du déclenchement des opérations dans le cas d’un conflit de haute intensité ? Même si celui-ci ne se déroule pas aux frontières de la France métropolitaine, la soudaineté du conflit risque de faire effondrer toutes nos certitudes, que celles-ci soient stratégiques ou tactiques, comme le fit du point de vue sanitaire la crise du coronavirus en mars 2020. Dès lors, on risque fort de se reposer inéluctablement sur le « flair » du chef, c’est-à-dire cette capacité à exploiter au mieux les bribes de renseignement dont il dispose, à exécuter et à amender un plan qui est clair et de pouvoir reprendre l’ascendant sur les évènements qui ne cessent de le bousculer.

France – Allemagne : la question de la planification

À l’automne 1870, la différence dans ce domaine va être particulièrement nette entre le commandement français et le commandement prussien. Clausewitzien convaincu, Moltke dispose d’un plan associé à une volonté tactique : rechercher la bataille décisive avec le gros des armées françaises, puis les neutraliser par une manœuvre d’encerclement. Son état-major envisage, au début de la guerre, que cette bataille décisive pourrait avoir lieu en Lorraine, quelque part à l’ouest des Vosges, peut-être entre Nancy et Lunéville. Il dispose alors ses trois armées en conséquence. Mais les événements viennent le bousculer : les combats s’engagent sur la frontière, à la fois en Moselle et en Alsace, et complètement malgré lui. Du côté français, l’état-major dispose d’un plan qui porterait les armées françaises en territoire allemand, mais les généraux français ne disposent pas vraiment de tactiques pour le mettre en œuvre. Fin juillet, les considérations politiques et l’état désastreux de la logistique générale forcent à abandonner les ambitions offensives et le commandement se contentera de porter les troupes sur la frontière. La suite est connue : Moltke ne respectera certainement pas son plan à la lettre, mais il réussira à encercler et à faire capituler les deux armées françaises, à Metz et à Sedan. Il en sera ainsi durant toute la durée du conflit : les Français ne cesseront d’être manœuvrés beaucoup plus par les évènements que par les Allemands.

Dans ses mémoires, le Général Trochu, gouverneur militaire de Paris pendant le siège en fera modestement l’aveu : « Je n’ai jamais eu d’idée stratégique ni tactique »[11]. La manœuvre de Moltke n’était probablement pas la meilleure, et les premiers travaux de la nouvelle École de Guerre, fondée à Paris en 1873 après la guerre, en ont montré les limites[12]. Mais Moltke a pu, grâce à son plan et à son idée de manœuvre, surmonter les événements et parvenir à les mettre à sa main. L’art de la guerre commence avec ce type de planification, dynamique. Les plans sont imparfaits, subjectifs, souvent limités. Mais mieux ils sont construits, mieux ils pourront être, le jour venu, amendés ou abandonnés. Aujourd’hui est enseignée dans les armées européennes la COPD[13], la méthode de planification de l’OTAN. Plus personne ne met sérieusement en doute la vertu de la planification même si l’observateur avisé notera que les méthodes de l’OTAN, rigides et formatées, ont encore du mal à être bien comprises et appliquées en France.

Surtout, dès qu’une crise survient, que ce soit en opération ou en exercice, le même observateur croisera encore de nombreux officiers adeptes de la « conduite pure » ou du « on s’adapte et on verra bien ».  Ce comportement, qui consiste à s’affranchir soudainement des plans existants pour gagner en réactivité, est aussi très présent dans les administrations civiles ou dans les grandes entreprises, où la culture de la planification est moins présente dans que les armées. Plus encore, cette attitude est aujourd’hui accentuée par les besoins court-termistes des échelons politiques ou par celui de faire le « buzz » sur les réseaux sociaux. Enfin, cet observateur notera que des grands chefs militaires, des grands patrons ou des décideurs politiques, face à l’immédiateté d’une situation de crise, préfèrent compter sur l’intuition et se réunir avec deux ou trois conseillers privilégiés ou visiteurs du soir pour remettre en cause les plans savamment élaborés par leurs officiers d’état-major ou leurs administrations. Le général de Gaulle notait déjà ce genre de comportement dans Le fil de l’épée et faisait le lien avec la guerre de 1870 : « les soldats, constatant par la pratique l’insuffisance du savoir, s’en remettent à la seule inspiration ou au gré du destin. L’armée française du Second Empire manifestait un tel état d’esprit : « On se débrouillera ! » disait-elle »[14]. Aussi, les leçons de septembre 1870 continuent à nous rappeler que l’association d’un plan, même moyen, et d’une volonté, même incertaine, vaut toujours mieux que de tomber brutalement en garde à la frontière, sans tactique et sans idées.

La mobilisation et la logistique

Le Lieutenant-colonel Rousset, dans son cours à l’École de Guerre en 1896[15], expliquait ainsi le fonctionnement de « l’intendance »[16] pendant la guerre de 1870 : « À cette époque, l’Intendance, investie à la fois de la direction, de l’exécution et du contrôle, jouissait d’une indépendance absolue que tempéraient seules quelques instructions ministérielles de principe. L’autorité des généraux était nulle, aussi bien en temps de guerre qu’en temps de paix, et ses membres, agissant en qualité de délégués directs du ministre, traitaient les affaires administratives complètement en dehors du commandement ». Comme le souligne Michel Goya[17], celui qui connaît un peu l’organigramme actuel des Armées remarquera la similitude avec l’organisation actuelle de notre soutien – une similitude uniquement vraie pour le fonctionnement organique, car la totalité du soutien en opération est aujourd’hui placée sous les ordres du commandement de théâtre. Si on s’accorde pour dire aujourd’hui, jusqu’au plus haut niveau des armées[18] françaises, que cette organisation, issue des réformes de 2008 et calquée sur le monde civil, est préjudiciable à la préparation opérationnelle des forces, ce n’est pas le seul enseignement que l’on peut tirer des problèmes de logistique de 1870.

En juillet, la mobilisation en France est un désastre complet. Alors que tout semblait bien préparé, les deux étapes de la mobilisation, la concentration et le mouvement des troupes s’entremêlent dans la plus grande confusion. Certaines unités se constituent vaille que vaille, directement dans les gares de l’Est. L’équipement, les munitions, l’habillement et surtout la santé ne suivent pas : en août, on ignore le volume exact de soldats français présents sur la frontière, et ceux-ci se nourrissent parfois, voire logent, grâce à l’habitant. À Saint-Privat, les soldats français n’ont pas d’eau à boire pour ce qui fût la plus terrible journée de combat de la guerre. Durant le siège de Metz, nous dit Rousset, il y a un seul médecin pour soigner, panser et opérer 400 à 500 blessés.

La guerre coloniale ne prépare pas à la guerre moderne

Si l’organisation défaillante du soutien est en partie responsable de cet état de fait, le commandement porte aussi sa responsabilité. En effet, le chef militaire français de 1870 est avant tout un colonial : sa carrière et son renom se font principalement dans des opérations lointaines, en Afrique ou en Extrême-Orient, où il commande de faibles effectifs et où il est soutenu par la population locale. Celui qui deviendra la figure de l’officier méhariste, qui commande des centaines de kilomètres carrés de désert avec quelques compagnons et une poignée d’unités indigènes ne se préoccupe pas du soutien : « l’intendance suivra »[19]. Si l’on rajoute le fait que ce soutien dépend d’une chaîne à part, il suffit dès lors au chef militaire de blâmer ces « messieurs de l’intendance », geste dont beaucoup ne se priveront pas lorsqu’il s’agira de régler des comptes à l’issue de la guerre. Peut-être touchons-nous ici à un trait sociologique particulièrement intéressant de l’officier français, qui n’aime pas trop s’intéresser aux affaires de logistique et de soutien, pourvu que celles-ci suivent. S’il s’agit du soutien de petites unités, disons du volume de la brigade, jusqu’à 5 000 hommes, c’est effectivement le cas : on peut partir à l’aventure l’esprit libre, et l’intendance suit, comme c’est généralement le cas pour les départs en opération extérieure – et cette agilité est assurément un atout considérable des armées françaises. Mais il en va autrement dès qu’on pense en « gros » volumes, c’est-à-dire 10, 20, 60 000 hommes. À ce niveau-là, la planification des opérations doit d’abord être une planification de la logistique, et c’est la manœuvre tactique qui vient ensuite s’adapter à ce que peut faire la logistique. La planification française s’avère brutalement inadéquate, fin juillet 1870, parce que l’échec de la mobilisation empêche de concrétiser les ambitions d’une offensive en Allemagne.

À l’inverse, le plan de l’état-major de Moltke est avant tout un plan logistique et ses officiers planifient en termes d’élongation des chaînes de soutien, de transport et de munitions. Après 1870, la France modifia complètement son organisation et sa conception du soutien, ce qui fit que les grands succès de l’été 1914 sont surtout des grands succès logistiques. Mais l’actualité militaire prouve que ce sujet est loin d’être clos, comme le montrent plusieurs exemples emblématiques : il n’y a toujours pas de mobilité militaire en Europe (en cas de crise à l’Est du continent, nos équipements devront répondre à autant de procédures de douanes que de frontières à traverser) ; nos capacités de transports stratégiques sont toujours très limitées ; le manque d’exercices en grandeur nature (LIVEX) de très grande ampleur, nous oblige trop souvent à simuler la logistique interalliée en exercice, et donc à prendre le risque de ne constater la défaillance de « l’intendance » que les premiers jours de la vraie crise.

Les places fortes et le retour de la géographie

La guerre de 1870 est peut-être le dernier grand conflit dans lequel les places fortes ou les forteresses jouèrent une importance vitale. Ces places fortes sont des ensembles de fortifications, qui sont construites bien souvent en prolongement des citadelles Vauban. Mais elles peuvent être aussi des structures très modernes, comme les forts qui entourent Paris (fort de l’Est, Vincennes, Kremlin-Bicêtre, etc.) qui datent de 1840 et qui défendirent la capitale durant le siège. Ces forts permettent de cantonner des troupes, d’interdire le franchissement d’un axe ou la saisie d’une ville : ils disposent de lourdes pièces d’artillerie qui s’appuient entre elles, ce qui rend la saisie des forts indispensable pour l’ennemi tout en lui demandant un effort conséquent. L’efficacité d’un réseau de places fortes dépend surtout de la géographie. Un réseau bien disposé de places fortes permet d’entraver grandement la progression de l’adversaire et même si elles sont contournées, elles continuent à représenter une menace majeure pour son train logistique et conservent une puissante symbolique. À l’automne 1870, les Allemands décident ainsi de s’avancer de l’Alsace vers le Sud, en direction de la vallée du Rhône. Pour réaliser ce mouvement, deux couloirs de mobilité sont possibles : à l’ouest des Vosges ou bien par l’Est, à travers la plaine d’Alsace puis en longeant le Jura et la frontière suisse. Or, deux places fortes françaises tiennent encore : Langres, qui bloque les accès ouest, et Belfort, qui ferme la plaine d’Alsace. Les Allemands perdent du temps à les assiéger, puis contournent Langres pour saisir Dijon. Au final, la résistance de ces deux places leur aura fait perdre de longs mois, surtout dans le cas de Belfort, qui grâce à la géographie, interdit complètement le couloir de mobilité Est. De plus, grâce une remarquable défense mise en œuvre sous les ordres du Colonel Denfert-Rochereau, Belfort ne sera jamais conquise et ses troupes se retireront à l’Armistice avec les honneurs militaires[20]. Mais après 1870, les places fortes perdent leur intérêt stratégique et tactique, quand l’aviation et l’artillerie longue portée permettront de s’affranchir de la géographie terrestre. L’échec de la ligne Maginot, en 1939, finit de décrédibiliser la place forte comme objet d’utilité militaire (même si les forts de la ligne Maginot n’ont pas failli en eux-mêmes, puisque c’est l’ensemble de l’ouvrage qui a été contourné) et elle devient une relique de l’histoire militaire.

L’actualité des places fortes

Mais n’aurait-on pas abandonné trop vite ce concept ? Deux éléments méritent là-dessus notre réflexion. Tout d’abord, il semblerait que l’on monte encore aujourd’hui des places fortes sans le savoir, mais qu’en le faisant justement sans le savoir, on prenne le risque de le faire mal. Lorsque nous érigeons des bastion walls autour de nos FOB, en Afghanistan, en Irak, pour pouvoir résister à des tirs de roquettes improvisées, et que celles-ci deviennent à leur tour un objectif symbolique pour l’adversaire, ne continuons-nous pas quelque part de bâtir des places fortes à l’ancienne ? Pourtant, le savoir-faire tactique ou stratégique de la place forte n’est plus enseigné dans nos écoles occidentales[21], de même que son corollaire, la poliorcétique, c’est-à-dire l’art du siège. C’est regrettable, car des dispositifs simples de tranchées et de piques, comme le maîtrisaient parfaitement les légions romaines, permettraient peut-être aux armées du Sahel de faire face aux nombreuses attaques des groupes armés terroristes contre leurs emprises isolées. Quant à la poliorcétique, les difficultés rencontrées par l’armée irakienne appuyée par la coalition internationale pour assiéger Mossoul en 2016 et 2017 montrent que cet art est toujours bien vivant.

Le deuxième élément de réflexion est celui du « retour de la géographie ». Face à la menace aérienne, les armées modernes se sont équipées de puissants moyens de défense sol-air, et dans l’éventualité d’un conflit contre un adversaire avec un format d’armée équivalent, il n’est pas certain aujourd’hui que les nations occidentales disposent de la supériorité aérienne totale. Plus encore, les conflits de demain pourront se tenir au milieu de grandes bulles A2/AD (déni d’accès et interdiction de zone), c’est-à-dire dans des zones pratiquement privées de moyens aériens. Dans ce contexte, les éléments de la géographie terrestre risquent fort de redevenir prépondérants dans la manœuvre. Enfin, avec l’émergence de la menace cyber et des villes connectées, peut-être que le concept de place forte devrait évoluer pour entrer dans l’ère du cyberespace. Nous pourrions ainsi imaginer demain un réseau de « places fortes 2.0 » qui comprendrait des moyens de défense physiques (barrières, murs, blindage), des moyens de défense 3D (défense sol-air) et des moyens de défense cyber (un Internet contraint dans un lieu donné par une succession de pare-feu et des outils de Lutte Informatique Défensive), et qui serait donc capable de contraindre la géographie cette fois-ci dans ses quatre dimensions. En résumé, les places fortes et forteresses ont dominé l’art militaire depuis les premières civilisations et nous avons peut-être fait une erreur d’abandonner leur concept si brutalement. Au contraire, les quelques hypothèses que nous pouvons avancer sur les potentiels conflits de demain nous invitent à ressortir la place forte des cartons poussiéreux et à réfléchir à ce que pourrait être, en 2020, la « place forte 2.0 ».

A gauche les fortifications de Belfort pendant le siège et à droite une FOB en Afghanistan. On remarque que les fortifications de Belfort épousent le paysage et suivent une géométrie oblique pour résister aux tirs d’artillerie.

 

TROISIEME PARTIE : LA QUESTION DU COMMANDEMENT

La Grandeur et les défaillances des chefs militaires

Les chefs militaires de 1870 ont été jugés après la guerre comme les grands responsables du désastre. On retrouve en 1871 les mêmes critiques qui seront adressées aux généraux de 1940, et l’opinion populaire considère largement que le soldat français s’est bien battu, mais qu’il a été mal commandé. Pourtant, le général de 1870 n’est pas celui de 1918 ni de 1940 ; il en même plutôt la figure opposée. Nous sommes bien loin, en 1870, du général Gamelin qui savoure le 19 mai 1940 un déjeuner copieux, « un véritable banquet de noces », alors que le front est percé[22]. Le chef de 1870, lui, est au centre de l’action : il bondit, il court, il montre l’exemple. Il se bat avec panache et fougue, habitué qu’il est des campagnes expéditionnaires, et sait que c’est de l’avant qu’un chef mène sa troupe. Bien souvent, il est blessé ou meurt à la tête de ses hommes. Le 4 août, le général Abel Douay tombe au-devant de sa division lors des tous premiers combats à Wissembourg. À Sedan, Mac Mahon est gravement blessé avant le début de la bataille – ce qui lui évitera de connaître un déshonneur comparable à celui de Bazaine et lui permettra de poursuivre la carrière politique que l’on connaît. En fait, le général et les officiers de 1870 mènent leurs hommes, mais ce faisant, ils ne commandent pas. Habitués des petites passes d’armes, ils oublient que l’art ou la science du commandement c’est d’abord celui d’ordonner des troupes[23], et qu’on ne dirige pas sous le feu dix mille hommes comme l’on en dirige cent ou deux cents.

« À Rezonville, nous dit le Général de Gaulle, le maréchal Bazaine ne prend, de la journée, aucune disposition d’ensemble, n’assigne pas de mission précise à des corps d’armée qui débouchent successivement sur le champ de bataille, mais parcourt sans cesse le terrain et, dédaigneux du danger, s’occupe ici de conduire un bataillon, là de placer une batterie »[24]. L’opinion ne s’y trompe pas, et restera cette phrase célèbre de Clemenceau à propos du suicide du général Boulanger, figure emblématique du soldat de 1870, de la Cochinchine et de la Tunisie : « Il est mort comme il a vécu, en sous-lieutenant ». Cette témérité, associée à un manque complet de hauteur de vue, est peut-être la caractéristique la plus prégnante de l’officier de l’époque, et probablement une cause centrale des échecs sur le champ de bataille. Peut-être ce comportement nous explique aussi bien mieux, a posteriori, celui des généraux de 1914 et de 1939, qui tirant là aussi les enseignements de 1870 avec excès, se tenaient souvent fort loin de la troupe.

Quelle place pour le chef ?

Aujourd’hui, les leçons de tous ces conflits ont eu le temps de mûrir, et la place du chef est devenue quand même bien plus équilibrée, d’autant que les armées occidentales disposent de moyens de transmissions tactiques qui bien entendu n’existaient pas à l’époque. Mais disons-le franchement, le spectre de 1870 et la tentation des officiers français de commander leurs troupes comme des « sous-lieutenants » guettent encore. L’officier de 2020 est du point de vue des campagnes qu’il mène, bien proche du colonial de 1870 : il commande de maigres effectifs, issus de troupes d’élite, face à un ennemi qu’il peut, somme toute, manœuvrer assez facilement. De plus, avec l’avènement du méta-système Scorpion, chaque échelon subordonné va gagner de plus en plus d’autonomie, et le commandement tactique va perdre sa verticalité pour devenir très horizontal. C’est bien pourquoi, tandis que les systèmes d’information et de communication se développent aujourd’hui de manière exponentielle, les questions sur la place du chef sur le champ de bataille, et sur l’art ou sur le style de commandement restent encore profondément ouvertes.

L’organisation du commandement en 1870

Cette question des systèmes d’information et de communications est à relier à un autre aspect de la guerre de 1870, qui est celui du C2[25], c’est à dire à celui de l’organisation du commandement. Le monde militaire de 1870 est dominé par quelques grands noms (Bazaine, Canrobert, Mac Mahon) et le C2 de l’armée française est articulé plutôt en fonction des querelles de clocher ou des attributions de ces maréchaux que des considérations tactiques. Au début de la guerre, la question se pose ainsi du remplacement de Mac Mahon comme gouverneur de l’Algérie, ce à quoi Napoléon III répond « Cette guerre sera pour le maréchal une petite distraction ; il continue à être gouverneur général »[26]. Le commandement militaire sous le Second Empire entretient aussi des liens ambigus avec le monde politique, accentués par le fait que le siège de ministre de la guerre est occupé la plupart du temps par un officier général. Il résulte de tout cela une organisation tortueuse du C2 qui se traduit par des maladresses et des déconvenues sur le champ de bataille : telle unité ne sait à tel moment qui la commande ; tel officier refuse de prendre des décisions parce qu’on ne lui a pas dit de les prendre, ou parce qu’il ne comprend pas quel est son périmètre : « On voit, le 16 août 1870, à Rezonville, le maréchal Canrobert, ayant engagé vers le bois de Tronville les unités qu’il a sous la main, discernant fort bien que la décision pourrait être obtenue à sa droite si l’on y portait quelque effort, mais en se gardant de le faire parce qu’on ne le lui a pas dit, bornant son action à observer le combat sans chercher à le diriger, fumant cigare après cigare à son poste de commandement de la voie Romaine et recevant les obus avec philosophie. »[27]

   Le commandement de 1870 : de gauche à droite, les maréchaux Bazaine, Mac Mahon et Canrobert

Ces déconvenues sont accentuées par les transmissions stratégiques qui sont encore balbutiantes avec le télégraphe. Le 22 août, Mac Mahon reçoit le dernier télégramme de Bazaine, qui date de trois jours plus tôt et qui lui dit « Je compte toujours prendre la direction du Nord et me rabattre sur Montmédy ». C’est ce télégramme qui décide Mac Mahon à faire mouvement vers le Nord depuis Châlons et de traverser la Meuse si haut, tandis qu’en réalité Bazaine est enfermé dans Metz avec son armée, sans télégraphe ni moyens de communication, et qu’il ne peut plus faire parvenir sa situation. Enfin, on observe une confusion totale entre ce qui relève du niveau stratégique et du niveau tactique. L’Empereur se trouve au côté des armées, mais à partir de fin août il ne commande plus ; il se contente d’errer, malade, entre les unités en lançant des discours en l’air. À l’inverse, le ministre de la guerre et le Président du conseil envoient des directives très précises de mouvements de troupes qui sont accueillies avec doute par les maréchaux, lorsqu’elles sont reçues. Enfin, durant la deuxième phase du conflit et le siège de Paris, la transmission des ordres entre le gouvernement et la délégation de Tours ne peut se faire que par des messages transportés par montgolfière, ce qui est extrêmement hasardeux : sur 65 ballons lancés de Paris, 47 arrivent à destination, et des ballons portés par le vent atterrissent un peu partout, y compris en Norvège !

La question de l’organisation du commandement aujourd’hui

Face à ces problématiques de transmissions et de C2, la prudence nous invite là encore à beaucoup d’humilité. Les chefs militaires de 1870 n’ont pas nécessairement conscience, avant le début de la guerre, de la mauvaise organisation du commandement, puisque cette organisation avait permis aux armées de remplir tous leurs objectifs. Gardons-nous donc d’un jugement trop radical a posteriori et imaginons-nous au contraire la réaction du chercheur ou du stagiaire de l’École de Guerre qui se penchera, dans cent ou deux cents ans, sur la cohérence de notre commandement aujourd’hui en opération. Il constatera probablement que les C2 de nos coalitions interalliées sont parfaitement illisibles pour le non-initié : entre les questions de soutien national, la délégation ou l’absence de délégation d’OPCOM, les bascules d’OPCON et de TACON, il faut assurément une grande expertise pour comprendre du premier coup d’œil qui commande qui en milieu multinational – et c’est sans compter les problématiques liées aux systèmes d’information et de communication qui viennent se greffer sur ces organigrammes. Or, c’est bien dans un cadre multinational que nous devrons agir dans le cas d’un conflit majeur, peut-être contre un adversaire avec un format d’armée équivalent, et dans ce cadre nos C2 risquent fort de ressembler à des « usines à gaz » qui plus que des ordres, serviront à générer des maladresses et des malentendus. Pour le dire clairement : nos C2 en coalition sont beaucoup trop politiques et pas assez militaires. Ils conviennent bien pour des opérations limitées ou lorsqu’il s’agit avant tout de montrer le drapeau, c’est-à-dire de montrer l’engagement d’une Nation dans une mission. Mais si une crise majeure vient à se déclencher avec un tempo extrêmement rapide, soit ces organigrammes démesurés précipitent les organes de décision dans le chaos par leur complexité, soit ils devront être reconstruits à la va-vite, le premier coup de feu venu, vers quelque chose de plus simple et de plus efficace.

En second lieu, le chercheur de 2120 s’interrogera également sur cette problématique d’écrasement des niveaux stratégiques, opératifs et tactiques, qui existait déjà en 1870, mais qui a eu tendance à s’accroître avec la modernisation des moyens de télécommunications. Certes, le risque de malentendu dû à la réception tardive d’un télégramme parisien s’est en grande partie évaporé ; mais le risque d’une décision tactique prise trop rapidement et au mauvais niveau, en réaction à un événement d’ordre politique ou d’un « buzz » devient peu à peu un invariant de la guerre moderne. Aussi, il n’y a pas d’organisation du commandement parfaite, conclura probablement notre chercheur du futur. Mais nous noterons avec lui qu’il n’y pas eu un seul conflit en France, depuis la fin des guerres napoléoniennes, où l’organisation du commandement n’ait pas été remise en cause après-guerre, que ce soit à cause de structures trop complexes ou des querelles de trop fortes personnalités. Espérons que les écueils de 1870 et des autres guerres passées puissent nous rappeler qu’en matière de commandement, le bon sens et la simplicité restent les deux leviers principaux pour éviter les maladresses et les malentendus.

Le procès de Bazaine en 1873, illustré par les journaux d’époque. Jugé coupable pour s’être laissé enfermer dans Metz et pour avoir capitulé de son propre chef (Bazaine n’avait pas reconnu la République du 4 septembre 1870), Bazaine est condamné à mort. Sa peine sera commuée à vingt ans de prison par Mac Mahon, alors Président de la République, ce qui inspirera à Victor Hugo ce commentaire : « Mac Mahon absout Bazaine, Sedan lave Metz. L’idiot protège le traitre. » 

« Le souvenir, c’est la science »

Le 15 août 1859, trois cents officiers sont réunis pour un banquet impérial aux Tuileries. Napoléon III lève alors un verre à la santé des victoires passées et des victoires à venir, et il proclame « Que le souvenir des imperfections signalées revienne à votre mémoire, car pour tout homme de guerre, le souvenir c’est la science même ! ». L’Empire français devient un Empire où le soleil ne se couche jamais, et l’armée française est victorieuse dans toutes ses aventures. Pourtant, dix ans plus tard, elle est écrasée par des armées allemandes supérieures, en moins de deux mois, et l’Empereur malade capitule dans la honte à Sedan. Et le souvenir des imperfections d’alors continue de revenir à notre mémoire, car si plus d’un siècle nous sépare de Sedan et de Metz, le monde, la France et les armées de 1870 ne sont finalement pas si éloignées du monde, de la France et des armées de 2020.

Peut-être que le plus grand enseignement que nous devrons garder de 1870, au-delà de toute considération guerrière, est surtout celui de l’humilité. Officiers, généraux, politiciens de 1870 percevaient le monde avec beaucoup de suffisance et beaucoup de certitudes : ces certitudes s’envolèrent rapidement avec la guerre, puis avec la défaite, et laissèrent leur place à l’amertume et aux règlements de compte. Mais sommes-nous si différents ? Du simple soldat jusqu’au décideur politique, nous avons tous confiance dans notre outil de défense, et c’est légitime et bienheureux. Mais de la confiance à la suffisance, il n’y a qu’un pas qui est parfois vite franchi : quel officier ou spécialiste du monde de la défense n’a pas entendu dire aujourd’hui – ou n’a pas dit soi-même – que « l’armée française est la seule armée d’Europe, Britanniques mis à part, qui soit encore opérationnelle et qui sache encore faire la guerre », ou d’autres poncifs comme « dans la vraie vie, tel ou tel évènement n’arrivera jamais » etc. Prenons donc le temps de nous arrêter et de nous regarder dans un miroir : car si la guerre de 1870 reste aujourd’hui tellement d’actualité, c’est probablement parce qu’elle rappelle à chacun la nécessité d’être profondément humble face aux évènements, et de ne cesser de remettre en doute ses certitudes.

Notes

[1] Il serait intéressant d’étudier, à ce propos, dans quelle proportion la guerre de 1870 constituait une « matrice de pensée » pour les décideurs militaires et politiques des deux guerres mondiales. Comme le souligne François Roth, on peut difficilement comprendre le 18 juin du Général de Gaulle si l’on n’a pas en mémoire le siège de Paris et le refus d’un armistice par Gambetta et par le Gouvernement de Défense nationale.

[2] Le lecteur pourra se tourner notamment vers François Roth : la guerre de 1870, Fayard, 1990

[3] Tandis que la Prusse s’était rangée officiellement aux positions françaises sur la succession du trône d’Espagne, la dépêche d’Ems, qui est un courrier du Roi Guillaume falsifié par Bismarck, laissait entendre que le Roi de Prusse avait ouvertement humilié l’Ambassadeur de France venu lui rendre visite – ce qui s’avéra complètement faux, mais qui radicalisa l’opinion française

[4] Déclaration du maréchal Le Bœuf, ministre de la guerre au Corps législatif en juillet 1870 « Nous sommes prêts et archiprêts. La guerre dut-elle durer deux ans, il ne manquerait pas un bouton de guêtre à nos soldats. »

[5] Discours d’Émile Ollivier, président du Conseil au Corps législatif, juillet 1870 « Nous déclarons la guerre d’un cœur léger. »

[6] En l’occurrence la bataille navale de La Havane du 9 novembre 1870 qui fut le seul véritable engagement naval de cette guerre.

[7] Alain Gouttman : la grande défaite 1870 – 1871, Editions Perrin, 2015

[8] François Roth, op. cit., empl.1352.

[9] « Ach, die tapferen Leute ! »

[10]  Charles de Gaulle : le fil de l’épée, Tempus Perrin, 1932.

[11] Cité par François Roth, op. cit., empl. 4889.

[12] Le Maréchal Foch, dans son cours à l’École de Guerre, écrivait que « Moltke n’était qu’un chef d’état-major ».

[13] Comprehensive Operational Planning Directive.

[14] Charles de Gaulle, op. cit., empl.465.

[15] Léonce Rousset : Histoire générale de la guerre franco-allemande (1870 – 1871), Jules Tallandier éditeur, 1896

[16] Appellation qui regroupait à l’époque l’ensemble de la logistique et du soutien.

[17] https://www.asafrance.fr/item/libre-opinion-du-colonel-er-michel-goya-2.html, « si tu veux la paye, ne prépare pas la guerre », décembre 2016, consulté le 30/03/2020.

[18] https://www.la-croix.com/France/Securite/armees-face-defi-leur-organisation-2018-09-07-1200967105, consulté le 30/03/2020

[19] Citation attribuée au Général de Gaulle.

[20] Acte de bravoure qui permettra à Belfort, ville alsacienne, de ne pas être annexée à l’Allemagne par le Traité de Francfort.

[21] Ce n’est en revanche pas le cas pour les savoir-faire techniques, qui continuent en partie à être enseignés à l’École du Génie.

[22] André Beaufre : Le drame de 1940, Plon, 1965.

[23] Charles de Gaulle, op. cit., empl.480 : « on demandait au maréchal Pétain ce qui lui paraissait, dans l’action, réclamer le plus grand effort : « c’est d’ordonner ! » répondit-il ».

[24] Charles de Gaulle, op. cit., empl. 511.

[25] Command and Control.

[26] François Roth, op. cit., empl.569.

[27] Charles de Gaulle, op. cit., empl.503.

La stratégie russe en Libye : entre biais inavoués et perspectives de médiation – par Adlene Mohammedi

Chargé de recherches stratégiques pour le cabinet AESMA, Adlene Mohammedi est l’auteur d’une thèse sur la politique arabe de la Russie postsoviétique.

Montrée du doigt pour son soutien plus ou moins officieux au maréchal Khalifa Haftar, « l’homme fort de l’est libyen », la Russie poursuit néanmoins le dialogue avec le gouvernement d’union nationale de Tripoli. Si Moscou semble rompre avec le légalisme et le légitimisme qui caractérisent son discours officiel en politique étrangère, son objectif est d’émerger comme une puissance médiatrice incontournable en Libye. Pour cela, la Russie peut compter sur divers canaux de communication : avec les acteurs libyens (les deux principaux protagonistes, ainsi que les réseaux kadhafistes), mais aussi avec la Turquie, l’un des principaux parrains du gouvernement d’union nationale de Fayez al-Sarraj.

Le soulèvement de janvier 2011 – dans le cadre du Printemps arabe – et l’intervention militaire qui s’en est suivie sont à l’origine du conflit actuel en Libye, conséquence de la chute du régime de Mouammar Kadhafi. A l’époque, si la position russe était relativement claire (scepticisme et méfiance), elle pouvait être caractérisée par une certaine pusillanimité. Dmitri Medvedev étant alors Président, la Russie s’est abstenue au Conseil de sécurité des Nations unies lors du vote de la résolution 1973 censée permettre la mise en place d’une zone d’exclusion aérienne. Quand l’intervention militaire, menée par l’OTAN, a abouti au renversement de Kadhafi et à un changement de régime, la Russie l’a qualifiée d’illégale. Cette absence de veto russe s’explique à deux niveaux : à l’échelle de la Russie, cette parenthèse Medvedev était associée à une timide tentation libérale difficilement compatible avec une défense ouverte de Kadhafi ; à l’échelle internationale, Moscou voulait éviter de bloquer le fonctionnement du Conseil de sécurité, vecteur d’influence pour sa politique étrangère, tout en signifiant son rejet de la notion de « responsabilité de protéger » et en rappelant son attachement à la souveraineté nationale et au principe de non-intervention. En d’autres termes, la position russe était davantage conservatrice que dogmatique. Mais l’intervention militaire, menée principalement par la France et le Royaume-Uni, et la brutale éviction de Kadhafi qu’elle a permise, ont contribué à raidir la Russie. Mais au-delà des critiques, il convient de rappeler que les Russes n’ont rien fait pour protéger l’ancien dirigeant libyen.

Cette intervention militaire a exacerbé la méfiance russe à plus d’un titre. D’abord, parce que la Russie, en tant que principal fournisseur de Kadhafi en armements, a subi des pertes financières importantes (au moins 4 milliards de dollars de contrats d’armements, selon les autorités russes[1]) tout en perdant un client de longue date. Ensuite, parce qu’elle s’est retrouvée confrontée en Libye à trois défis qu’elle brandit régulièrement : l’ingérence dans les affaires intérieures d’un pays, le terrorisme et l’instabilité régionale. Enfin, loin de se désintéresser du pays, le Kremlin a manifesté son soutien, en mai 2014, au gouvernement d’Abdallah al-Thani (issu de la Chambre des représentants installée à Tobrouk, puis à Benghazi depuis 2019). Dès juin 2014, al-Thani a requis l’assistance russe pour la formation de la police libyenne. En avril 2015, il s’est rendu à Moscou où il a accusé les gouvernements « occidentaux » de soutenir les Frères musulmans. Fin juin 2016, soit trois mois après la formation du gouvernement d’union nationale (Government of National Accord, dit GNA) et son installation à Tripoli, c’est au tour de Khalifa Haftar, chef de l’autoproclamée « Armée nationale libyenne » nommé « commandant militaire en chef » en mars 2015 par la Chambre des représentants, de se rendre à Moscou afin de demander un appui politique et militaire. A la fin de l’année 2016, lors de sa deuxième visite, le vice-ministre russe des Affaires étrangères, Guennadi Gatilov, a déclaré que Khalifa Haftar devait être intégré à toute solution politique. La Russie est apparue alors comme son plus important partenaire. En janvier 2017, le soutien russe est encore plus ouvert : Khalifa Haftar, que les médias aiment surnommer « l’homme fort de l’est libyen », a été convié à visiter le porte-avions russe Amiral Kouznetsov (au large de la Libye). Un échange par vidéoconférence entre Haftar et le ministre russe de la Défense, Sergueï Choïgou, a même été organisé à cette occasion[2].

Parallèlement à ce soutien, la Russie a poursuivi le dialogue avec deux acteurs différents : le gouvernement d’union nationale de Tripoli et les réseaux kadhafistes. La diplomatie russe n’a pas caché sa sympathie pour le deuxième fils de Mouammar Kadhafi. En décembre 2018, deux émissaires de Saïf al-Islam Kadhafi ont rencontré le vice-ministre russe des Affaires étrangères Mikhaïl Bogdanov[3]. Le diplomate russe a manifesté une certaine bienveillance à son égard et a indiqué qu’il fallait l’associer au futur processus politique. Comme l’a rappelé Virginie Collombier, les deux camps (le gouvernement de Tripoli et Khalifa Haftar) ont voulu, dès 2017, attirer les acteurs issus de l’ancien régime – marginalisés après 2011[4]. Sur ce terrain, c’est Haftar qui a été le plus efficace, même si le camp kadhafiste demeure divisé et si son ralliement au chef de l’Armée nationale libyenne n’a pas été total. On retrouve, par exemple, des kadhafistes à Misrata, du côté du gouvernement d’union nationale. Ce dernier, reconnu internationalement et formé sous l’égide des Nations unies, n’exprime pas à l’égard de la Russie l’hostilité qu’il exprime à l’égard des deux principaux parrains de Haftar que sont les Émirats arabes unis et l’Égypte. Malgré l’offensive de Haftar en Tripolitaine lancée au printemps 2019, repoussée un an plus tard par les troupes du gouvernement d’union nationale avec l’aide décisive de la Turquie, les échanges entre Moscou et Tripoli n’ont pas cessé. Le vice-président du Conseil présidentiel du gouvernement d’union nationale, Ahmed Maetig, s’est d’ailleurs rendu à Moscou le 3 juin 2020 dans le cadre de discussions en vue d’un cessez-le-feu[5]. Décryptons maintenant la stratégie russe en Libye.

La Russie et l’Armée nationale libyenne de Khalifa Haftar : un appui discret et limité

L’ambiguïté de la position russe en Libye reflète la complexité de la situation : la coexistence de deux pouvoirs concurrents, l’un reconnu internationalement (le gouvernement d’union nationale présidé par Fayez al-Sarraj) et l’autre contrôlant l’essentiel du territoire (celui de l’armée de Khalifa Haftar). Si cette position n’est pas en totale adéquation avec le discours habituel (respect du droit international et du pouvoir légal), deux points permettent de nuancer cette rupture apparente. Le premier concerne l’action de l’armée de Khalifa Haftar. Pour légitimer son action, et notamment son offensive en Tripolitaine, celui-ci invoque la lutte contre le terrorisme et l’islamisme (principalement les Frères musulmans, soutenus par la Turquie) dont le gouvernement d’union nationale serait complice. La Russie est sensible à cette rhétorique, comme les Émirats arabes unis et l’Égypte d’Abdel Fattah al-Sissi qui considèrent l’islam politique et l’axe Ankara-Doha qui le soutient comme une menace prioritaire. Pour le Kremlin, l’islam politique – surtout dans sa forme réticulaire[6] – est facteur d’instabilité. Le second point concerne le statut de Haftar. Si ses ennemis (notamment la Turquie) le qualifient régulièrement de renégat, voire de terroriste, il tire sa légitimité de la Chambre des représentants installée à Benghazi, présidée par Aguila Saleh.

Outre le soutien diplomatique (accueil à Moscou ou sur le porte-avions Amiral Kouznetsov), la Russie a offert à Haftar un appui clandestin. Là encore, la position russe peut sembler ambivalente, entre défense de l’autorité de l’État et recours à des acteurs privés. C’est un jeu qui permet à la Russie, sur le plan militaire, de préserver l’armée, et sur le plan politique, de nier toute participation formelle. Ce mercenariat qui ne dit pas son nom a été mis au service d’une coalition dont les dirigeants russes connaissent les limites. Selon un rapport « confidentiel » des Nations unies (que l’agence Reuters a pu lire), le Groupe Wagner – qui se distingue des autres sociétés militaires privées par l’intégration de ses unités aux forces régulières dans certaines zones de combat[7] – aurait déployé jusqu’à 1 200 hommes en Libye[8]. Ce chiffre (à peu près l’équivalent d’un régiment) peut sembler dérisoire en comparaison des 25 000 hommes que compterait l’armée de Haftar, mais il n’est pas négligeable comparé aux 2 000 mercenaires du groupe Wagner engagés en Syrie en 2018[9]. En face, la Turquie aurait envoyé entre 2 000 et 4 000 combattants syriens au service de Tripoli[10]. Dans les deux camps, cet appui a pris une forme plus conventionnelle, quoique plus discrète côté russe. En janvier 2020, l’armée turque a entamé son déploiement en Libye. En mai, au moins six MiG-29 Fulcrum et deux Sukhoï SU-24 Fencer, escortés par deux appareils de l’aviation russe, auraient atterri sur le sol libyen[11]. Des images du Commandement des États‑Unis pour l’Afrique (AFRICOM) prises à la fin du mois de mai montrent le déploiement par la Russie d’au moins 14 avions de combat sur les bases d’al-Khadim et d’al-Djoufra[12]. L’objectif est d’empêcher une contre-offensive des troupes de Tripoli vers la région de Syrte et la base aérienne d’al-Djoufra (carte ci-dessous – source : Al Jazeera, 9 juin 2020). L’Armée nationale libyenne a, en outre, eu accès à des batteries antiaériennes russes Pantsir (de courte à moyenne portée). Plusieurs Pantsir ont été détruits par des drones turcs dans le conflit actuel[13].

La lutte contre le terrorisme et l’islam politique ne peut toutefois suffire à justifier les efforts russes en faveur de Haftar. Selon Washington, Moscou songerait à s’installer militairement au sud de la Méditerranée[14]. La question des hydrocarbures est aussi régulièrement brandie. Le 17 janvier 2020, plusieurs chefs tribaux pro-Haftar ont décidé de bloquer la production des sites pétroliers dans leurs zones[15]. Les pro-Haftar ont manifesté ainsi leur défiance envers la compagnie nationale pétrolière (National Oil Corporation, NOC), basée à Tripoli. Pour eux, il n’est pas acceptable que l’argent du pétrole de la Cyrénaïque et du Fezzan serve au gouvernement de Fayez al-Sarraj, à la Turquie ou au financement de combattants étrangers. De son côté, la compagnie nationale libyenne a récemment déploré la présence de mercenaires russes sur des champs pétrolifères du Fezzan[16]. Pour le chercheur Jalel Harchaoui, l’accès au pétrole libyen est un bon moyen pour la Russie de « mieux contrôler l’acheteur européen »[17]. A court terme, la présence russe sur ces champs révèle surtout une intention d’utiliser le pétrole comme moyen de pression dans les discussions avec le gouvernement d’al-Sarraj et son parrain turc. Rappelons que la Russie est loin d’être la seule à s’intéresser aux ressources de la région. Le 27 novembre 2019, Ankara et Tripoli ont signé un accord maritime censé permettre aux Turcs d’explorer certains gisements de gaz d’une partie de la Méditerranée orientale[18], empiétant sur les zones exclusives grecques et chypriotes.

Depuis sa prise de Syrte – qui a constitué un tournant dans la guerre actuelle[19] –, le 6 janvier 2020, la posture de Khalifa Haftar s’est considérablement dégradée. Quelques jours après, dans le cadre d’un dialogue russo-turc destiné à apaiser la situation en Libye, Haftar a mis la diplomatie russe dans une situation embarrassante en quittant Moscou sans signer d’accord de cessez-le-feu[20]. Aujourd’hui, plus d’un an après le début de son offensive en Tripolitaine, l’alliance autour du gouvernement de Tripoli – largement aidée par Ankara – a finalement réussi à repousser les hommes de Haftar en direction de la Cyrénaïque. Celui-ci donne ainsi à Moscou deux bonnes raisons de privilégier d’autres interlocuteurs : son intransigeance et ses déconvenues militaire.

L’hypothèse kadhafiste

En avril 2020, Khalifa Haftar est allé jusqu’à s’attribuer le pouvoir en indiquant lors d’un discours télévisé qu’il disposait d’un « mandat du peuple ». Cet autoritarisme – qui masque mal son incapacité à conquérir militairement Tripoli – n’est pas forcément du goût de Moscou. Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a réagi : « Nous n’approuvons pas la déclaration du maréchal Haftar selon laquelle il décidera unilatéralement de la façon dont le peuple libyen vivra. »[21] Contrairement à leur action en Syrie où les Russes ont considéré qu’il fallait soutenir jusqu’au bout le pouvoir en place, ceux-ci refusent de miser sur un seul homme en Libye. Il est toutefois trop tôt pour évoquer un lâchage : son armée contrôle encore l’essentiel du territoire libyen (mais moins de la moitié de la population), y compris une grande partie des gisements pétrolifères.

La Russie mise aussi sur les réseaux kadhafistes, et surtout sur le fils de l’ancien « guide de la révolution » : Saïf al-Islam Kadhafi. En décembre 2018, des émissaires de ce dernier auraient transmis un courrier à Vladimir Poutine dans lequel Saïf al-Islam s’engagerait à soutenir une éventuelle solution politique[22]. Selon certaines sources, l’objectif était tout simplement d’obtenir les faveurs de Moscou en vue de l’élection présidentielle finalement repoussée. Pour la Russie, l’élection d’un homme providentiel serait un bon moyen de sortie de crise. En janvier 2019, la diplomatie russe s’est exprimée en faveur de la libération du frère de Saïf al-Islam : Hannibal Kadhafi, détenu au Liban depuis 2015.

Au printemps 2019, deux ressortissants russes ont été arrêtés à Tripoli tandis qu’ils sondaient la population locale pour le compte de la « Fondation pour la protection des valeurs nationales » (dirigée par un certain Alexandre Malkevitch, parfois associé à Evgueni Prigogine, patron du Groupe Wagner). Pour le gouvernement de Tripoli, leur mission relève davantage de l’espionnage que de la recherche. Les résultats de cette étude tels qu’ils ont été publiés par ladite Fondation profitent aux deux hommes qui semblaient avoir les faveurs de Moscou : 3 à 7% des citoyens libyens soutiendraient le gouvernement de Fayez al-Sarraj, alors que Khalifa Haftar et Saïf al-Islam récolteraient chacun 55 % de voix[23].

Il est néanmoins difficile d’associer systématiquement les kadhafistes à Khalifa Haftar. Pour les premiers, le second était surtout un moyen de revenir au pouvoir. Mais maintenant qu’il a échoué, rien ne les oblige à lui rester fidèles. Pour le journaliste français Jihâd Gillon, « Saïf al-Islam ne porte pas Haftar dans son cœur[24] et les kadhafistes au sein de l’Armée nationale libyenne estiment qu’ils n’ont pas été suffisamment respectés »[25]. Selon lui, ils pourraient être tentés de prendre le contrôle de cette armée dans la mesure où « ils s’estiment incontournables ». Par ailleurs, toujours selon le journaliste, tout indique que Saïf al-Islam est enclin à dialoguer avec le gouvernement d’union nationale de Tripoli. Pour les Russes, en tout cas, qui entendent bien continuer à dialoguer avec Tripoli, Saïf al-Islam serait un partenaire plus docile que le turbulent militaire. Un problème subsiste pour eux comme pour tous ceux qui courtisent le fils de l’ancien dictateur : il est poursuivi par la Cour pénale internationale.

Une médiation en perspective ?

La menace de nouvelles batailles plane encore. Tripoli – renforcée par Ankara – voudrait bien récupérer Syrte et l’Égypte en a fait une « ligne rouge ». Pour la Russie, qui souhaite dialoguer avec l’ensemble des acteurs nationaux et régionaux, l’objectif est de mettre fin au conflit. Et si Haftar manifeste de l’inflexibilité, en sus des réseaux kadhafistes, Moscou pourrait s’appuyer – dans les négociations avec Tripoli – sur le président de la Chambre des représentants (Benghazi), Aguila Saleh[26]. S’il n’est pas question de renoncer à l’armée de Haftar, l’éviction du chef militaire lui-même au profit d’un homme plus consensuel reste une hypothèse plausible. En face, la Russie n’a jamais complètement tourné le dos au gouvernement d’union nationale (Tripoli), comme le montre le voyage à Moscou du vice-président du Conseil présidentiel, Ahmed Maetig, le 3 juin dernier. Mais Moscou a deux griefs à l’encontre de Tripoli : les soupçons de sympathies islamistes et la détention de ressortissants russes. Deux points qui ne constituent cependant pas un obstacle insurmontable au dialogue.

Au-delà de l’échelle libyenne, la Russie entretient d’excellentes relations avec les deux principaux parrains de Haftar : les Émirats arabes unis et l’Égypte. Elle souscrit à leur vision géopolitique – comme l’indique d’ailleurs leur convergence dans le dossier syrien –, à savoir une volonté d’encourager l’autoritarisme contre l’islam politique au nom de la stabilité. Mais la position de la Russie, qui préfère les partenariats de circonstance aux alliances contraignantes, est loin d’être dogmatique.

Elle entretient aussi de très bonnes relations avec l’autre camp : l’axe Ankara-Doha. Malgré les divergences exprimées, les relations russo-turques sont à la fois importantes sur le plan bilatéral (échanges commerciaux, énergie, tourisme …) et déterminantes dans le conflit syrien. Même si l’accord d’Astana (signé en mai 2017 par la Russie, la Turquie et l’Iran) est loin d’avoir abouti à une solution politique pérenne, il a contribué à une forme d’apaisement sur le plan militaire. Le conflit perdure au nord de la Syrie, mais on y a désormais affaire à des transactions permanentes entre Moscou et Ankara plutôt qu’à un affrontement[27]. Tout indique aujourd’hui que les deux puissances entendent réaliser un accord analogue en Libye en dépit d’un engagement plus limité.

Quels scénarios pour les mois qui viennent ?

Sans présumer de l’issue des négociations en cours, trois grandes hypothèses sont aujourd’hui identifiables. La première hypothèse est celle d’une poursuite de la guerre. Si le gouvernement d’union nationale décide de reprendre Syrte par la force (notamment pour s’emparer de ressources pétrolières nécessaires et insuffisantes à l’ouest du pays), Moscou n’entend pas le laisser faire. La Russie ne veut pas d’une escalade militaire qui l’obligerait à afficher ostensiblement son parti pris en faveur de l’Armée nationale libyenne, mais il n’est pas non plus question de laisser le champ libre à la Turquie. Les Mig-29 et les Soukhoï-24 russes basés à al-Djoufra sont justement là pour empêcher les troupes de Tripoli – aidées par Ankara – d’avancer vers l’est. La Russie est donc dans une démarche de dissuasion : les mercenaires sur les champs pétrolifères et les avions de combat sont là pour éviter de négocier avec la Turquie en situation de faiblesse.

La deuxième hypothèse est celle d’une partition de facto. Pour le chercheur Barah Mikaïl[28], professeur associé à l’université Saint Louis de Madrid, ce n’est pas l’hypothèse à privilégier dans l’immédiat, les rivalités politiques et militaires n’ayant pas entamé le sentiment d’appartenance nationale. Il est vrai que la Russie ne défend pas formellement ce scénario, mais il se pourrait qu’elle appuie une solution fédérale que pourrait porter un homme comme Aguila Saleh qui plaide pour une Libye une mais décentralisée. Pour qu’une telle solution (un partage territorial dont les termes sont encore à définir) soit acceptée par Tripoli et Ankara, il faudrait évidemment un accord sur le partage des ressources pétrolières. Cette hypothèse est finalement celle du conflit gelé, avec en filigrane une « cogestion concurrente », pour reprendre la formule d’Arnaud Peyronnet[29].

Enfin, la troisième hypothèse est plus institutionnelle que territoriale. Elle implique un partage du pouvoir à Tripoli. Celui-ci s’ouvrirait à des acteurs de l’Est, tels Aguila Saleh et ses alliés tribaux. La Russie n’a a priori aucune raison de s’y opposer. Il s’agit d’une hypothèse à plus long terme qui suppose une résolution politique du conflit.

En définitive, la Russie a bien des partenaires privilégiés en Libye (l’armée de Khalifa Haftar, le président de la Chambre des représentants Aguila Saleh, les réseaux kadhafistes), tout en se déclarant ouverte à l’ensemble des acteurs du conflit libyen et tout en maintenant un canal de communication avec Tripoli. Sa capacité à discuter avec les divers acteurs intérieurs et extérieurs en fait un médiateur tout désigné : entre le gouvernement de Tripoli et les protagonistes de l’Est et entre la Turquie et l’axe Abou Dhabi-Le Caire. Si l’issue des négociations est incertaine, tout indique pour l’instant que le dialogue russo-turc sera au cœur du règlement du conflit libyen. Un Astana libyen n’est pas exclu. La Russie a sans doute les moyens de contraindre à la fois le couple Le Caire-Abou Dhabi et l’Armée nationale libyenne (Haftar lui-même ou un autre chef mis en avant à l’Est) à accepter un tel compromis. Sa discrète présence militaire vise à le faire accepter à Tripoli et Ankara et à les dissuader d’avancer vers l’est. Cela dit, même si une plateforme analogue à celle d’Astana est privilégiée, l’exemple syrien nous rappelle qu’elle n’est pas synonyme d’une solution politique pérenne. L’hypothèse du conflit gelé pourrait donc l’emporter.

[1] Alexei Anishchuk, “Gaddafi fall cost Russia tens of blns in arms deals”, Reuters, 2 novembre 2011. URL: https://www.reuters.com/article/russia-libya-arms/gaddafi-fall-cost-russia-tens-of-blns-in-arms-deals-idUSL5E7M221H20111102.

[2] Aidan Lewis, “Russia turns to Libya with show of support for eastern commander”, Reuters, 17 janvier 2017. URL: https://www.reuters.com/article/us-libya-security-russia/russia-turns-to-libya-with-show-of-support-for-eastern-commander-idUSKBN1510KT.

[3] Alain Chémali, « Libye: Seif al-Islam Kadhafi fait annoncer à Moscou sa candidature à la présidentielle », France Télévision, 7 décembre 2018. URL : https://www.francetvinfo.fr/monde/afrique/libye/libye-seif-al-islam-kadhafi-fait-annoncer-a-moscou-sa-candidature-a-la-presidentielle_3087799.html.

[4] « En Libye, les kadhafistes pensent que l’alliance avec Haftar leur permettra de revenir au pouvoir », interview de la chercheuse Virginie Collombier, propos recueillis par Frédéric Bobin, Le Monde, 8 janvier 2020. URL : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/01/07/en-libye-les-kadhafistes-pensent-que-l-alliance-avec-haftar-leur-permettra-de-revenir-au-pouvoir_6025095_3212.html.

[5] “Senior official of Libya’s GNA arrives in Russia for talks”, Al Jazeera, 3 juin 2020. URL:

https://www.aljazeera.com/news/2020/06/senior-official-libya-gna-arrives-russia-talks-200603115427753.html.

[6] Le salafisme local que l’on retrouve dans les rangs de Khalifa Haftar semble moins gênant. Lire à ce propos : Ali Bensaad, « Libye. Khalifa Haftar, “ses” islamistes et la guerre contre le terrorisme », Orient XXI, 22 mai 2019. URL : https://orientxxi.info/magazine/libye-khalifa-haftar-ses-islamistes-et-la-guerre-contre-le-terrorisme,3107.

[7] Emmanuel Dreyfus, “Private military companies in Russia: Not so quiet on the Eastern front?”, Research Paper n°63, IRSEM, 17 janvier 2019. URL: https://www.irsem.fr/institut/actualites/research-paper-no-63-2019-private-military-companies-in-russia-not-so-quiet-on-the-eastern-front.html.

[8] Michelle Nichols, “Up to 1,200 deployed in Libya by Russian military group: U.N. report”, Reuters, 6 mai 2020. URL: https://www.reuters.com/article/us-libya-security-sanctions/up-to-1200-deployed-in-libya-by-russian-military-group-u-n-report-idUSKBN22I2XW.

[9] Henry Meyer et Stepan Kravchenko, “Mercenaries Hurt in U.S. Syria Strikes Treated at Russian Defense Hospitals”, Bloomberg, 15 février 2018. URL: https://www.bloomberg.com/news/articles/2018-02-14/kremlin-stays-aloof-as-army-treats-wounded-in-u-s-syria-strike.

[10] Ariane Lavrilleux et Elie Guckert, « Libye : des enfants syriens enrôlés dans l’armée de Tripoli », Le Point, 25 mai 2020. URL : https://www.lepoint.fr/monde/libye-des-enfants-syriens-enroles-dans-l-armee-de-tripoli-25-05-2020-2376833_24.php.

[11] Arnaud Delalande, « Avions russes en Libye : que changeront les MiG de Haftar sur le terrain ? », Middle East Eye, 28 mai 2020. URL : https://www.middleeasteye.net/fr/decryptages/libye-avions-russes-haftar-gna-turquie-conflit.

[12] Brian Katz et Joseph S. Bermudez Jr., “Moscow’s Next Front: Russia’s Expanding Military Footprint in Libya”, Center for Strategic and International Studies (CSIS), 17 juin 2020. URL:

https://www.csis.org/analysis/moscows-next-front-russias-expanding-military-footprint-libya.

[13] Oliver Imhof, “In lightning advance, GNA reverses 14 months of Haftar’s Libya gains”, Airwars, 8 juin 2020. URL:  https://airwars.org/news-and-investigations/in-lightning-advance-gna-reverses-14-months-of-haftars-libya-gains/.

[14] Robyn Dixon, “Russia’s ally in Libya is battered by defeats. But Moscow has wider goals to expand its influence”, The Washington Post, 6 juin 2020. URL: https://www.washingtonpost.com/world/europe/russia-libya-war-putin/2020/06/05/c3956bf4-a109-11ea-be06-af5514ee0385_story.html.

[15] Jihâd Gillon, « Libye : jusqu’où peut aller la guerre pour le pétrole ? », Jeune Afrique, 9 juin 2020. URL : https://www.jeuneafrique.com/996900/politique/libye-jusquou-peut-aller-la-guerre-pour-le-petrole/.

[16] “Russian mercenaries enter Libya’s largest oil field as Sirte battle looms”, Middle East Eye, 26 juin 2020. URL: https://www.middleeasteye.net/news/russian-mercenaries-enter-libya-largest-oil-field-sirte-battle-looms.

[17] « Les puissances arabes veulent que la Russie joue un plus grand rôle en Libye », interview du chercheur Jalel Harchaoui, propos recueillis par Jihâd Gillon, Jeune Afrique, 1er février 2019. URL : https://www.jeuneafrique.com/728425/politique/jalel-harchaoui-les-puissances-arabes-veulent-que-la-russie-joue-un-plus-grand-role-en-libye/.

[18] Marie Jégo, « Un accord turco-libyen de délimitation maritime provoque la colère de la Grèce », Le Monde, 10 décembre 2019. URL : https://www.lemonde.fr/international/article/2019/12/10/un-accord-turco-libyen-de-delimitation-maritime-provoque-la-colere-de-la-grece_6022314_3210.html.

[19] Frédéric Bobin, « En Libye, la prise de Syrte est une étape majeure dans l’offensive du maréchal Haftar », Le Monde, 7 janvier 2020. URL : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/01/07/en-libye-les-forces-du-marechal-haftar-s-emparent-du-verrou-strategique-de-syrte_6025034_3212.html.

[20] “Libya conflict: Haftar ‘leaves’ Moscow ceasefire talks without deal”, BBC News, 14 janvier 2020. URL: https://www.bbc.com/news/world-africa-51104846.

[21] Célian Macé, « En Libye, le maréchal Haftar s’attribue le pouvoir », Libération, 28 avril 2020. URL : https://www.liberation.fr/planete/2020/04/28/en-libye-le-marechal-haftar-s-attribue-le-pouvoir_1786779.

[22] Arianna Poletti, « Avec le retour de Seif el-Islam Kadhafi, la Russie marque un peu plus son territoire en Libye », Jeune Afrique, 21 décembre 2018. URL : https://www.jeuneafrique.com/685223/politique/avec-le-retour-de-seif-el-islam-kadhafi-la-russie-marque-un-peu-plus-son-territoire-en-libye/.

[23] Houda Ibrahim, « [Enquête] Qui sont les deux Russes arrêtés en Libye? », RFI, 30 juillet 2019. URL : http://www.rfi.fr/fr/afrique/20190730-libye-chercheurs-russes-malkevitch-maxim-shu-gall-samer-hassan-swaifan.

[24] Rappelons que Haftar a participé à la guerre contre Mouammar Kadhafi.

[25] Entretien réalisé le 2 juillet 2020.

[26] Jihâd Gillon, « Libye : la Russie peut-elle lâcher Khalifa Haftar pour Aguila Saleh ? », Jeune Afrique, 28 mai 2020. URL : https://www.jeuneafrique.com/990083/politique/libye-aguilah-saleh-est-il-le-plan-b-de-moscou-pour-remplacer-haftar/.

[27] Adlene Mohammedi, « Erdoğan à Moscou : vers de nouvelles transactions russo-turques en Syrie », Middle East Eye, 11 mars 2020. URL : https://www.middleeasteye.net/fr/decryptages/erdogan-moscou-vers-de-nouvelles-transactions-russo-turques-en-syrie.

[28] Entretien réalisé le 26 juin 2020.

[29] Arnaud Peyronnet, « Russie et Turquie, une “cogestion concurrente” des conflits en Syrie et Libye », Fondation méditerranéenne d’Études stratégiques (FMES), 19 juin 2020. URL : https://fmes-france.org/russie-et-turquie-une-cogestion-concurrente-des-conflits-en-syrie-et-libye-par-arnaud-peyronnet/.

Israël : le dilemme de l’annexion – par Béatrice Veyrat-Masson

 

 

Le feuilleton israélien n’aura pas perdu en intensité durant la crise du Coronavirus. Le virus de 125 nanomètres aura même, contre toute attente, permis à un gouvernement d’union de voir le jour et cristallisé un vif débat autour de l’annexion de la Cisjordanie, thématique récurrente dans le dossier israélo-palestinien.

L’Etat hébreux s’était fixé la date fatidique du 1er juillet 2020 pour définir sa stratégie de mise en œuvre du deal du siècle. L’institut FMES vous propose quelques clés pour décrypter la situation.

 

Le Covid-19 à l’origine du 35ème gouvernement israélien

Il aura fallu trois élections législatives et 17 longs mois de crise politique pour permettre à un gouvernement israélien de voir le jour. Les deux protagonistes que tout opposait il y a encore quelques mois, Benyamin Netanyahou et Benny Gantz, sont parvenus à un accord sur-mesure sur fond de pandémie.

Pour satisfaire les desiderata des deux parties, le gouvernement comptera à terme 36 ministres et 16 vice-ministres[1], doublant ainsi ses effectifs et entraînant par la même occasion des dépenses considérables[2] pour le contribuable dans un contexte économique difficile marqué par une hausse du chômage de 20 points due au Coronavirus[3]. Afin de contourner l’épineuse problématique du chef de ce nouveau gouvernement, il a été décidé que Netanyahou serait Premier ministre et Gantz ministre de la Défense et vice-Premier ministre pendant les 18 premiers mois et que les rôles s’inverseraient pour la seconde partie du mandat. Ces dispositions peuvent prêter à sourire lorsque l’on sait qu’un accord de coalition est habituellement un compromis douloureux entre des parties se répartissant les postes à pourvoir, et non la multiplication des portefeuilles du gouvernement et des avantages qui y sont associés.

Au-delà du caractère polémique de la situation, les citoyens israéliens voient d’un œil dubitatif l’alliance entre le Likoud de Netanyahou et le Kahol lavan de Gantz, lesquels avaient axé leurs campagnes électorales respectives autour de l’incapacité de leur rival à diriger dignement Israël. Evincer Benyamin Netanyahou du pouvoir constituant la raison d’être du mouvement Kahol lavan, l’annonce de l’accord a été vécue comme une trahison par les soutiens de Benny Gantz et a provoqué une scission au sein de son propre parti[4]. En effet, en acceptant finalement de former un gouvernement avec Netanyahou, l’ancien chef d’Etat-Major de l’armée israélienne Gantz lui confère un regain de légitimité publique après que celle-ci a été écornée par les lourdes accusations de corruption, fraude et abus de confiance dont il fait l’objet.

Les opposants à l’accord ont vu leur dernier espoir s’envoler avec la décision de la Cour suprême d’autoriser Benyamin Netanyahou à former un gouvernement malgré les inculpations citées plus haut. En effet, « si la loi israélienne interdit aux ministres de servir alors qu’ils font l’objet d’accusations criminelles, aucune loi de ce type ne s’applique aux Premiers ministres »[5]. Cette décision unanime rendue le 6 mai 2020 par la plus haute instance juridique du pays n’est certes pas une prise de position sur la gravité des charges qui pèsent sur Netanyahou, mais seulement sur la légalité de la formation d’un gouvernement autour de ce dernier.[6] Cette Cour pourrait néanmoins être amenée à se prononcer sur les trois chefs d’inculpation du Premier ministre si ce dernier était reconnu coupable en première instance et décidait de faire appel. Le procès qui a débuté le 24 mai 2020 rythmera désormais l’actualité israélienne, les médias prévoyant un feuilleton de trois ans dans l’éventualité où il n’y aurait pas de recours.[7] Précisons également que malgré l’aura du Premier ministre aux rênes depuis onze années consécutives, l’issue du procès n’est pas certaine. En effet, son prédécesseur Ehud Olmert avait été condamné en 2015 à 18 mois de prison ferme pour corruption par la Cour suprême[8], tout comme le président Moshe Katsav pour des faits de viols et d’harcèlement sexuel[9]. Si la machine judiciaire est désormais en marche, le vide juridique autour des conditions pour exercer le mandat de Premier ministre soulève un questionnement éthique. En effet, si des restrictions s’appliquent pour les ministres israéliens, le chef de gouvernement ne devrait-il pas à plus forte raison faire preuve d’exemplarité ? N’est-elle pas essentielle à la délégation de confiance des citoyens ? Au-delà d’un besoin juridique en ce domaine, les Israéliens peuvent-ils exiger de leurs Premiers ministres l’autonomie de jugement nécessaire à la mise en conformité de leur comportement au devoir qui leur incombe?[10] Si ce questionnement est loin de se limiter à l’Etat hébreu, il devra s’y poser une fois la crise sanitaire et économique passée.[11]

En effet, l’heure n’est plus aux querelles politiciennes, mais bien à l’union contre le Covid-19. Face à ce virus qui paralyse le monde entier et dont le nombre de victimes s’alourdit de jour en jour, Benyamin Netanyahou en tant que Premier ministre d’un gouvernement d’intérim, était limité dans les mesures qu’il souhaitait mettre en place, contraint notamment par le budget dont il disposait. Il ne pouvait donc décider des fonds d’urgence nécessaires pour limiter les effets néfastes de l’épidémie en Israël.[12] Dans ce contexte, l’échec de formation d’un gouvernement et une quatrième campagne électorale auraient représenté une perte de temps considérable dans la lutte contre le Coronavirus et auraient été très mal perçus par la population.

La marge de manœuvre était donc réduite car un gouvernement d’urgence était nécessaire pour affronter les épreuves actuelles. “Nous traversons une période inhabituelle qui appelle des décisions inhabituelles“, a affirmé Benny Gantz. “Avec tous mes collègues et partenaires politiques, nous mettrons tout notre temps, notre expérience et nos capacités à gérer la crise actuelle au nom des citoyens d’Israël… Le peuple d’Israël se tourne à juste titre vers nous et attend de nous que nous continuions à soutenir la lutte sacrée contre le coronavirus et ses effets.” Avant de conclure : “Joignons nos mains et sortons Israël de cette crise. Faisons passer Israël en premier“.[13]

Si la pandémie de Covid-19 a paralysé la vie politique de la plupart des pays, elle aura semble-t-il permis la formation d’un gouvernement d’union en Israël. Les citoyens n’y croyaient plus et ont patiemment attendu la prestation de serment qui a scellé l’alliance controversée. L’investiture du gouvernement avait été repoussée à deux reprises : la première fois car la date coïncidait avec la venue du Secrétaire d’Etat Mike Pompeo (13 mai)[14] et la seconde fois (14 mai) pour permettre aux deux hommes d’affiner la répartition des portefeuilles et ainsi de s’assurer de la majorité absolue lors du vote d’approbation de la Knesset[15]. Netanyahou et Gantz auront tenu les Israéliens en haleine jusqu’au 17 mai 2020.

 

Quelles conséquences pour la Cisjordanie ?

Le nouveau mode de fonctionnement du gouvernement d’union reste mystérieux tant pour les Israéliens et que pour les observateurs internationaux. En effet, l’accord signé fait peu mention du programme de la mandature naissante. Bien que les portefeuilles de la défense et des affaires étrangères soient détenus par des membres de Kahol lavan (respectivement par Benny Gantz et Gabi Ashkenazi), il semble difficile de prédire la politique internationale d’Israël à court et moyen termes du fait de la nécessité d’accord entre les deux parties pour toute législation gouvernementale, même si la désignation de ces deux personnalités pragmatiques et maîtrisant les dossiers sécuritaires rassurent tout autant les partenaires d’Israël que ses adversaires. L’Iran et le Hezbollah savent ainsi que Gantz et Ashkenazi ne se laisseront pas entraîner dans une escalade que pourrait souhaiter certains ultras, tant en Israël qu’en Iran.

L’exception à la règle susmentionnée résidera dans l’extension de souveraineté israélienne, thématique fétiche de Benyamin Netanyahou qui ne pourra donc faire l’objet d’un véto de Benny Gantz. Cependant, l’article 29 du document stipule que la législation doit être en accord avec les Etats-Unis avant d’être portée au débat pour approbation à la Knesset à partir du 1er juillet[16]. Erigée en caution d’Israël face à la frilosité d’une grande partie de la communauté internationale, l’administration Trump avait déjà dévoilé le « deal du siècle » en présence des deux Premiers ministres israéliens, reconnaissant unilatéralement « Jérusalem comme capitale d’Israël et sa souveraineté dans la vallée du Jourdain, puis l’annexion définitive du plateau du Golan [et] la reconnaissance de la légalité du projet colonial en Cisjordanie (illégale au regard du droit international) »[17]. Actuellement préoccupé par la pandémie de Covid-19, par ses conséquences économiques et par les manifestations médiatisées en réaction aux conditions du décès de George Floyd, Washington explique aujourd’hui vouloir ralentir le processus d’annexion israélienne. Ce rétropédalage doit également être analysé à la lumière des sondages menés auprès des Américains, et notamment auprès de la communauté juive, qui expriment une opposition grandissante aux plans d’annexion israéliens. Ce rejet a pris une telle envergure que le puissant lobby pro-israélien AIPAC a fait savoir aux élus américains qu’ils étaient « libres de critiquer les plans d’annexion imminents d’Israël » tant qu’ils ne « touchent pas à l’aide américaine à l’Etat juif »[18]. Il convient également de souligner que la rhétorique plus réservée du gouvernement américain par rapport à l’annexion lui permet de soigner ses relations avec les monarchies du Golfe tout en limitant la posture de l’Iran, de la Turquie et de la Russie dans la région.

Ce revirement de situation a fait apparaître les premières divergences au sein du gouvernement d’union en Israël. Soucieux de ne pas froisser Washington et les Etats européens – pour une majorité ouvertement opposée aux projets de Netanyahou –, Gantz a exprimé ne pas soutenir d’annexion dans des localités de Cisjordanie « comptant une population palestinienne importante afin d’éviter les frictions ». Le ministre des Affaires étrangères Ashkenazi a quant à lui souhaité rassurer son homologue allemand en lui assurant que toute action se ferait « en coordination avec les Etats-Unis et dans le respect des accords de paix israéliens existants ».[19] Ces déclarations dénotent une volonté des ministres Kahol lavan de ne pas faire de vagues au sein de la communauté internationale et de soigner leurs relations avec les partenaires historiques d’Israël. Cette vision n’est pas partagée par Benyamin Netanyahou, lequel a fait savoir que l’annexion de pans de Cisjordanie était une condition sine qua non à l’existence du gouvernement d’union,[20] faisant peser sur la sphère politique israélienne la menace d’un retour aux urnes.

 

Il est toujours risqué de faire des prédictions quant à la probabilité d’un événement tel qu’une annexion, qui plus est dans le contexte décrit plus haut. Notons cependant que cette décision, si elle devait être prise et mise en application début juillet 2020, mettrait en péril de nombreux acquis israéliens pour, somme toutes, peu d’avantages réels. En effet, Israël s’attirerait les foudres de la communauté internationale pour acquérir – et à ses yeux seulement – de jure la continuité du contrôle israélien sur des territoires qu’elle maîtrise déjà de facto[21]. De nombreux palestiniens de Cisjordanie constatent une annexion de fait sur le terrain. Et chacun sait en Israël qu’une annexion de jure coûterait très cher puisque le gouvernement israélien devrait alors assumer intégralement la charge financière (services publics, etc…) de la gestion effective des territoires annexés. Chacun sait aussi qu’Israël n’aurait rien à gagner d’une nouvelle Intifada, d’autant que le puissant lobby des mères de soldats ne semble pas prêt à sacrifier la vie de jeunes recrues sur des checkpoints perdus au milieu de la Cisjordanie. Dans ces conditions, pourquoi donc Benyamin Netanyahou tient-il des propos si agressifs ? Pour comprendre, peut-être convient-il de rappeler que le Premier ministre israélien est coutumier des déclarations chocs à destination de son électorat, tout en étant averse aux risques vis-à-vis de l’international. En début d’année 2020, le changement de perception des Etats-Unis vis-à-vis de l’extension de souveraineté israélienne – et par ricochet d’une partie de la communauté internationale – débouchant sur le deal du siècle avait augmenté la probabilité d’une annexion formelle. Cette fenêtre d’acceptabilité internationale semble désormais s’être réduite, diminuant ainsi significativement la plausibilité de la survenue de l’annexion au 1er juillet 2020. Elle pourrait totalement se refermer d’ici novembre prochain dans l’éventualité d’une victoire démocrate aux élections présidentielles américaines. Peut-être est-ce la raison pour laquelle le Premier ministre israélien semble prêt à accélérer le tempo et à jouer son va-tout.

 

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[1]https://www.jpost.com/israel-news/politics-and-diplomacy/why-is-the-new-coalition-deal-so-controversial-625332

[2]https://www.lepoint.fr/monde/israel-un-gouvernement-xxl-en-pleine-crise-18-05-2020-2375943_24.php

[3]http://www.rfi.fr/fr/moyen-orient/20200403-israël-chomâge-emploi-coronavirus

[4]https://fr.timesofisrael.com/kakhol-lavan-a-la-cour-supreme-linculpe-netanyahu-doit-etre-premier-ministre/

[5]https://www.timesofisrael.com/high-court-unanimously-rejects-petitions-against-netanyahu-coalition-deal/

[6] La Cour a d’ailleurs souligné que la décision « ne diminue en rien la gravité des charges » https://www.haaretz.com/israel-news/elections/.premium-high-court-of-justice-green-lights-netanyahu-gantz-coalition-deal-1.8826446

[7] https://www.i24news.tv/fr/actu/israel/politique/1590315173-le-nouveau-gouvernement-represente-tout-le-peuple-d-israel-b-netanyahou-devant-le-nouveau-cabinet

[8] https://www.challenges.fr/monde/moyen-orient/l-ex-premier-ministre-israelien-ehud-olmert-condamne-a-de-la-prison-ferme_46820

[9] https://www.lepoint.fr/monde/israel-la-cour-supreme-envoie-l-ex-president-katzav-en-prison-pour-7-ans-10-11-2011-1394788_24.php

[10] « Le bon exemple ne doit pas servir de modèle, mais seulement de preuve pour montrer que ce qui est conforme au devoir est praticable » – Emmanuel Kant, Métaphysique des mœurs.

[11] Environ 2000 personnes ont d’ores et déjà manifesté leur mécontentement face à l’accord d’union tout en respectant les mesures de distanciation physique – https://www.letemps.ch/monde/israeliens-se-mobilisent-sauver-democratie

[12]https://www.jpost.com/israel-news/gantz-put-netanyahus-career-on-a-respirator-because-of-coronavirus-622508

[13] Ibid.

[14]https://www.lefigaro.fr/international/israel-report-de-l-investiture-du-gouvernement-pour-la-visite-de-pompeo-20200511

[15]https://www.lorientlejour.com/article/1218071/la-prestation-de-serment-du-gouvernement-israelien-reportee-a-dimanche.html

[16] https://www.usmep.us/media/filer_public/7a/31/7a314ad8-49c2-496f-af73-156d2d854612/usmep_briefing_memo_-_israeli_annexation_in_the_west_bank.pdf

[17] https://fmes-france.org/deal-of-the-century-le-desaccord-du-siecle/

[18] https://fr.timesofisrael.com/ce-que-laipac-a-dit-aux-deputes-americains-sur-lannexion/

[19] https://www.i24news.tv/fr/actu/israel/politique/1592810707-israel-annexion-ou-elections-met-en-garde-b-netanyahou-media

[20] Ibid.

[21] Prise de parole de Daniel Levy lors d’une visioconférence organisée par le LSE Middle East Centre le 28 mai 2020 intitulée « An Israeli Political Crisis: Elections, Unity Government and Annexation ».

Ambitions turques en Méditerranée : vers une accélération des frictions navales avec l’Europe ? – par Arnaud Peyronnet

 

Le navire marchand turc Cirkin, un habitué des transits entre la Turquie et la Libye pour des livraisons de matériels militaires sous couvert d’ « acheminements humanitaires », est depuis le mois de mai escorté par des navires de combat turcs afin d’échapper à toute inspection à son encontre. Or le 10 juin, peu après un premier face à face tendu entre cette escorte turque et un bâtiment grec appartenant à l’opération européenne Irini, un navire de combat turc a mené des « actions inamicales » (illumination à 3 reprises avec un radar de conduite de tir) à l’encontre d’une frégate française, pourtant intégrée dans une opération de l’OTAN, au large de la Libye. Cet incident inhabituel, qui représente clairement une nouvelle escalade dans les tensions déjà recensées dans cette zone, s’inscrit dans une logique plus profonde d’augmentation des crispations entre l’UE (et en premier lieu la France) et la Turquie. Ces frictions sont notamment causées par la problématique de la présence navale turque dans la ZEE chypriote et par les difficultés liées au contrôle de l’embargo sur les armes imposé à la Libye depuis 2011[1].

Le raidissement naval turc est quant à lui essentiellement dicté par la refondation profonde des perceptions géopolitiques turques depuis l’arrivée au pouvoir du Président Erdogan, ce dernier favorisant un vaste mouvement d’expansionnisme naval turc en Méditerranée. Ce mouvement semble en outre accéléré par la perception locale d’un possible retrait occidental du Moyen-Orient, doublé dans le même temps d’une irruption régionale de la puissance russe. Or ces deux changements sont des opportunités stratégiques d’importance pour Ankara qui se doit alors de les instrumentaliser pour conforter ses intérêts géopolitiques.

Dans ce contexte, quelles sont ces perceptions géopolitiques turques en Méditerranée ? Par quels moyens Ankara cherche-t-elle à les matérialiser ? L’affaiblissement de l’Europe est-il également un objectif turc ?

 

Des perceptions géopolitiques turques plutôt « expansionnistes » en Méditerranée

Les ambitions régionales turques sont d’abord apparues au cours d’un discours du Président Erdogan en 2011 et dans lequel il a proclamé que la Turquie se devait « de résider au plus proche du Canal de Suez, les mers adjacentes et se projeter en Océan Indien ». Cette politique turque, centrée sur le renouveau de son influence au Moyen-Orient (Syrie, Qatar, Libye, Irak, corne de l’Afrique), pourrait alors être qualifiée de « pan-ottomane » tout en ayant pour caractéristique essentielle de mettre particulièrement en avant le fait naval, notamment en Méditerranée. En effet, Ankara appelle de ses vœux une extension de la présence géopolitique turque sur les espaces maritimes de la Méditerranée, voire au-delà, conformément à la doctrine de la Patrie Bleue (Mavi Vatan), développée par l’amiral Cihat Yayci[2]. L’objectif de cette doctrine est d’ailleurs d’obtenir à terme une suprématie turque sur la mer Egée et la Méditerranée orientale, au travers de multiples revendications territoriales autour de l’île de Chypre et dans les îles grecques du Dodécanèse. La recherche d’accords de délimitations maritimes avec les pays voulant bien « s’accommoder » des intérêts turcs est ainsi particulièrement mise en avant, cette démarche étant soutenue en amont par des déploiements de force permanents facilitant le « fait accompli » des revendications « naturelles » turques. La nouvelle empreinte turque en Libye est intégralement liée à de telles ambitions, transformant dès lors toute une zone méditerranéenne en un « continuum exclusivement turc » qui aurait également pour avantage d’isoler encore plus Chypre du continent européen…

Pour à la fois mettre en œuvre cette vision géopolitique et empêcher ses adversaires de perturber ses actions, la Turquie a alors développé progressivement une stratégie de déni d’accès, que ce soit au large de Chypre ou désormais aussi le long des côtes libyennes. Cette stratégie s’observe notamment par le déploiement de forces navales conséquentes (groupes de plusieurs bâtiments) dans ses zones d’intérêt (protection des activités de forages turcs en ZEE chypriote, appui aux opérations terrestres en Libye) et la réservation récurrente de zones d’exercice en haute mer, l’ensemble rendant les activités des autres marines évidemment plus compliquées dans ces mêmes régions. En complément, la marine turque n’hésite également plus à s’engager délibérément dans une logique de frictions avec les marines concurrentes, faisant le pari que celles-ci éviteront toute escalade armée avec leur allié de l’OTAN…

Des frictions militaires accrues, symptômes d’un nouvel « unilatéralisme turc »

La Turquie a en effet mis en place depuis plusieurs années une logique de frictions avec ses adversaires, estimant de longue date que ceux-ci n’assumeront jamais pleinement le rapport de forces qui est imposé, et permettant dès lors l’imposition de « faits accomplis » turcs difficilement réversibles. Les frictions impliquant des unités turques avec des bâtiments européens se sont ainsi multipliées, tant en mer Egée, qu’au large de Chypre et maintenant le long des côtes libyennes. En parallèle, la marine turque multiplie les démonstrations de force au travers d’exercices d’ampleur de plus en plus réguliers.

En mer Égée, les épisodes de tensions sont certes sporadiques mais aussi bien réels, avec surtout des incursions turques répétées dans les eaux territoriales grecques. Au début du mois de mai 2020, l’aviation de chasse turque a tout de même effectué une démonstration de force (un acte « provocateur » selon la Grèce) au-dessus de l’île grecque d’Inousses lors d’une visite sur place du ministre de la Défense et du chef d’état-major des armées grecques. Cette affaire avait un précédent puisqu’en mars 2019, une visite du 1er ministre grec avait déjà été perturbée par des chasseurs turcs près de l’île d’Agathonissi, située au sud-est de la mer Egée… Les revendications territoriales d’Ankara en mer Égée, notamment celles portant sur l’archipel du Dodécanèse, expliquent évidemment ces incidents fréquents et parfois très sérieux[3].  Au large de Chypre, la Turquie exerce des pressions, voire des interférences, sur les entreprises internationales effectuant des forages[4]. Elle effectue également, sous protection navale, ses propres actions de recherche dans la ZEE chypriote, que la Turquie considère en partie comme sienne. La militarisation turque de Chypre-Nord (déploiement de drones de surveillance et future construction d’une base navale) pourrait exacerber cette tendance, ces nouveaux outils permettant alors d’appuyer davantage les moyens navals déployés tout autour de l’île. En Libye, les forces navales turques ont d’abord commencé par mener, au printemps 2019, une opération « précurseur » au large des côtes libyennes et tunisiennes. Puis, en novembre 2019, la Turquie a conclu un accord de délimitation maritime avec le gouvernement d’unité nationale libyen (sur le principe de l’équidistance) excluant de fait la Grèce, Chypre et l’Egypte des négociations[5]. Cet accord s’est logiquement doublé d’un volet « coopération militaire » qui s’est concrétisée par la présence permanente d’unités navales turques au large de la Libye depuis le début de l’année 2020. Ces déploiements inédits et conséquents marquent le soutien direct de la Turquie au Gouvernement d’Accord National libyen, en complément de l’envoi de miliciens syriens pro-turcs et de la protection de ses livraisons de matériel militaire (drones, munitions) par voie maritime. En effet, les navires marchands habitués des transits entre la Turquie et la Libye sont dorénavant escortés par des navires de combat turcs afin d’échapper à toute inspection à son encontre, notamment par les bâtiments français et grec…comme nous avons pu le constater le 10 juin.  Enfin, la création d’une base navale turque à Misrata, en Libye, serait envisagée à terme, tout comme l’envoi d’appareils de combat turcs, éventuellement sur la base d’al-Watiya. L’investissement turc en Libye deviendrait ainsi conséquent.

Outre cette logique de frictions, la marine turque conduit de plus en plus régulièrement des démonstrations de force en Méditerranée. En mars 2019, les forces navales turques ont organisé en mer Egée, en mer noire et en Méditerranée orientale, l’exercice Mavi Vatan 2019, leur plus importante séquence d’entraînement naval depuis la chute de l’Union Soviétique. Cet exercice a mobilisé une centaine d’unités dont la quasitotalité des bâtiments turcs de 1er rang. Cet exercice a été doublé d’un second (Denizkurdu 2019) d’une ampleur équivalente (plus d’une centaine de navires de tous types concernés) en mai 2019, une nouvelle fois sur 3 zones distinctes (mer Noire, mer Egée et Méditerranée orientale). En novembre 2019, l’exercice Doğu Akdeniz 2019 a quant à lui regroupé une quarantaine de bâtiments en Méditerranée orientale. Plus récemment, en juin 2020, la Turquie a effectué une nouvelle « démonstration de force » avec  l’exercice baptisé « Haute-mer » qui a vu la participation de 8 bâtiments et de 17 avions de combat en Méditerranée (raid de 2000 km depuis la Turquie).

Une instrumentalisation résolue de l’OTAN afin d’affaiblir l’Europe ?

Fort d’un certain désengagement des Etats-Unis de la scène moyenorientale (au profit de leurs « alliés locaux » à qui la puissance américaine semble vouloir sous-traiter la gestion des crises régionales), la Turquie verrait finalement ses ambitions « confortées » par Washington qui ne réfléchit plus qu’en termes « d’affrontement de puissance » avec la Chine et la Russie. De fait, la Turquie semble profiter depuis 2015 de l’émergence de la « menace russe » en Méditerranée pour s’attirer les bonnes grâces des Etats-Unis et apparaître comme un allié fiable et indispensable au sein de l’OTAN… Les Etats-Unis ont d’ailleurs récemment et très ouvertement appuyé le camp libyen pro-turc tout en déplorant « l’escalade » représenté par la présence russe en Libye. Dans ce contexte, les forces navales turques ont tout intérêt à protéger leurs agissements en Libye au travers de l’OTAN : utilisation de codes et indicatifs de l’alliance y compris lors des missions d’escorte entre la Turquie et la Libye, refus de toute coopération entre l’opération Sea Guardian de l’OTAN et l’opération européenne Irini, opposition à toute implication de l’OTAN dans les opérations de contrôle de l’embargo au large de la Libye…

Fort de ce soutien a minima passif des Etats-Unis et de l’OTAN vis-à-vis de la Turquie, les forces européennes se retrouvent alors rapidement isolées et même parfois divisées quant à la stratégie à adopter….confortant une nouvelle fois la politique turque du fait accompli. L’opération Irini se résume ainsi bien souvent au seul couple franco-grec, en cohérence toutefois avec la montée en puissance du partenariat stratégique entre les deux pays. Or, la sécurité de l’Europe pourrait aussi se jouer en Libye vu la possibilité de réalisation d’un continuum géographique pro-turc inédit[6] en Méditerranée, qui faciliterait tant l’isolement de Chypre du continent européen que le chantage migratoire turc vis-à-vis de l’UE (la Turquie contrôlant alors à terme deux des trois points de passage principaux de migrants vers l’Europe)…

***

Les frictions navales imposées par la Turquie en Méditerranée semblent ainsi dictées par une ambition géopolitique « néo-ottomane » qui chercherait à faire de l’Est de la Méditerranée un « lac pro-turc ». Fort du soutien passif des Etats-Unis et de la frilosité européenne à accepter pleinement le rapport de force, la Turquie pourrait alors chercher à poursuivre la mise en place de cette vision « expansionniste », en Libye et à Chypre, avant de se tourner ensuite plus résolument sur le Dodécanèse. Sauf changement politique majeur en Turquie (voire aux Etats-Unis) dans les prochaines années, il apparaît donc très probable qu’un rapport de force pérenne, consubstantiel d’ailleurs de la conception des relations internationales au Moyen-Orient, va s’instituer entre Ankara et les nations européennes. Ce contexte dégradé pourrait cependant offrir une belle opportunité pour l’Europe si celle-ci voulait briser la « logique » turque en relevant justement ce défi de la « force », défaisant alors une fois pour toutes le nœud gordien de la faiblesse militaire européenne.

[1] Cet embargo a d’ailleurs été prolongé pour une année supplémentaire le 5 juin 2020 par un vote à l’unanimité du Conseil de sécurité des Nations unies. Il autorise les inspections de navires en haute mer.

[2] Ex-chef d’état-major de la marine turque (d’ailleurs démis de ses fonctions le 18 mai 2020, apparemment pour de simples raisons de politique intérieure). Il est considéré comme le fondateur de cette doctrine et l’organisateur de l’engagement turc en Libye.

[3] Certains d’entre eux en 1987 et 1996 ont d’ailleurs provoqué des crises graves entre les deux pays.

[4] En mars 2018, des bâtiments turcs ont forcé un navire de la société ENI à interrompre ses forages dans l’Est de Chypre.

[5] Accord qui permettrait à la Turquie d’étendre de 30% la superficie de son plateau continental, ce qui empêcherait Athènes, Nicosie et Le Caire de trouver une entendre pour délimiter leurs zones maritimes respectives et qui torpillerait les projets relatifs à l’exploitation de ces réserves de gaz.

[6] La dernière présence « turque » en Libye s’était achevée en 1911…peu avant l’effondrement de l’Empire ottoman

De l’utilité des war studies et du wargaming pour décrypter les dilemmes stratégiques au Levant – par Pierre Razoux

Pierre Razoux, directeur de recherche à l’IRSEM, associé à la FMES, est l’auteur de nombreux ouvrages de référence dont The Iran-Iraq War (Harvard UP-Belknap) et Tsahal, Nouvelle histoire de l’armée israélienne (Perrin, Tempus) ; il vient de publier le wargame FITNA – Global War in the Middle East (NUTS publishing, 2020).

 

Alors que les conséquences stratégiques de la crise du Covid-19 paraissent encore incertaines au Levant et que les combats se poursuivent méthodiquement dans la poche d’Idlib en Syrie, plusieurs experts, commentateurs et politiciens israéliens profitent de la commémoration du vingtième anniversaire du retrait israélien du Liban[1] (juin 2000) pour s’interroger sur la pertinence des stratégies appliquées depuis 1982[2]. Fallait-il envahir le Liban et s’y maintenir ? N’aurait-il pas mieux valu privilégier une campagne aérienne sans présence de troupes au sol à l’exception de raids ponctuels de forces spéciales ? N’était-il pas préférable de conserver une bande tampon au Sud-Liban ?

Ces débats font bien évidemment écho au dilemme stratégique opposant aujourd’hui Israël à l’Iran et au Hezbollah, à la fois au Liban et en Syrie[3]. Pour certains, l’approche frontale étant inéluctable à terme, l’armée israélienne doit se tenir prête à envahir, si nécessaire, des portions de territoires syriens et libanais. Pour d’autres, l’approche aérienne, fondée sur des frappes régulières d’aviation et de missiles de croisière, suffirait à juguler le défi posé par l’Iran et le Hezbollah. Pour d’autres encore, il conviendrait de privilégier l’approche indirecte basée sur les actions clandestines, la guerre cybernétique et les sanctions économiques. Pour une minorité enfin, la solution de ce dilemme stratégique passera forcément par un dialogue discret avec Téhéran permettant de concilier les attentes minimales des uns et des autres, qui n’empêche d’ailleurs pas la conduite en parallèle d’opérations « cinétiques » pour reprendre un terme à la mode chez les penseurs anglo-saxons[4].

Deux autres dilemmes divisent la communauté des experts scrutant l’évolution à court terme du Levant. Le premier concerne l’issue de la bataille d’Idlib qui stigmatise toutes les rivalités opposant les acteurs présents et influents au Levant. Le second a trait au déclenchement éventuel d’une troisième Intifada pour débloquer le dossier palestinien, après l’annonce de l’annexion probable de la vallée du Jourdain et de nouvelles portions de la Cisjordanie.

Face à ces dilemmes, les war studies et le wargaming sont deux approches académiques distinctes, mais complémentaires, qui apportent des réponses empiriques.

 

Que nous apprennent les war studies et l’histoire militaire récente ?

Les war studies, terme à la mode inventé par les universitaires anglo-saxons de sciences politiques[5], ne sont ni plus ni moins que la version relookée de la nouvelle histoire bataille –  héritière de l’histoire militaire classique – popularisée à la fin du XXe siècle par le Centre d’histoire militaire de l’université Paul Valéry de Montpellier sous les auspices du professeur André Martel, puis par la chaire d’histoire de la Défense de l’IEP d’Aix-en-Provence et le Centre d’études d’histoire de la défense (du ministère de la Défense) avant sa fusion avec le Service Historique de la Défense. Depuis, plusieurs universités et associations ont repris le flambeau et développent des enseignements et des programmes de recherche consacré à la polémologie. Au sein du ministère des Armées, l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire s’efforce de fédérer les études sur la guerre car cette discipline n’est pas reconnue par la nomenclature universitaire française, à l’inverse des pays anglo-saxons. Cette discipline est pourtant bien utile pour décrypter les conflits du moment au Levant.

Intéressons-nous d’abord aux interventions militaires conduites depuis Israël en direction du nord (paradigme actuel). Depuis la percée britannique en Palestine en 1918 face à l’armée ottomane, les fondamentaux restent inchangés. Compte-tenu du relief très compartimenté, il n’existe que trois axes de progression depuis le territoire israélien : le premier longe le littoral jusqu’à Beyrouth ; le second s’écarte légèrement vers le nord-est depuis le plateau du Golan pour atteindre Damas après avoir sinué à travers de hauts plateaux basaltiques ; le troisième s’enfonce entre les deux premiers, le long de la vallée de la Bekaa, entre deux chaînes montagneuses, pour couper l’axe transversal reliant Beyrouth à Damas.  A chaque fois, les stratèges ont dû arbitrer entre ces trois axes. En 1941, lorsque les troupes britanniques se sont lancées à l’assaut des territoires du Levant gérés par la France de Vichy, ils ont choisi d’avancer en parallèle le long de ces trois axes ; se heurtant à une résistance farouche, leur progression s’est avérée lente et coûteuse, mais la disproportion des forces et la supériorité aérienne britannique n’ont laissé aucune chance aux troupes françaises qui ne disposaient d’aucun renfort.

Pendant la guerre d’indépendance de 1948-49, la Haganah, sur la défensive sur le front nord, n’a pas été en mesure de percer les fronts libanais et syrien. En juin 1967, pendant la guerre des Six Jours, l’armée israélienne a privilégié l’axe syrien, s’emparant sans trop de difficultés du plateau du Golan. Lors de cette guerre, l’aviation israélienne a conquis la supériorité aérienne et ouvert la voie aux fantassins et aux blindés. Ce fut un remake de la blitzkrieg façon Deuxième Guerre mondiale. Pour prix de sa passivité, le Liban a dû accepter la présence massive de feddayin palestiniens sur son sol, enclenchant le cercle vicieux d’une longue et meurtrière guerre civile qui ne s’est achevée qu’en 1990.

En octobre 1973, lors de la guerre du Kippour, l’armée israélienne contre-attaque en direction de Damas, ignorant le Liban. Cette fois, ce sont ses chars et ses commandos qui ouvrent la voie à l’aviation en détruisant les batteries de missiles sol-air qui contestent la supériorité aérienne israélienne. Il s’agit de percer ce que l’on appelle aujourd’hui une bulle A2/AD[6]. La leçon qu’en tirent les Israéliens, c’est qu’aucune défense sol-air n’est invulnérable si l’on accepte d’y mettre le prix en consentant  un certain niveau de pertes. Malgré tout, la contre-offensive israélienne s’enlise par l’usure des combattants, une logistique limitée et les pressions des Soviétiques faisant très clairement comprendre à Israël qu’ils ne tolèreraient pas une menace directe sur la capitale syrienne. De fait, Tsahal doit rétropédaler et rendre les portions de territoire syrien conquis (sauf le plateau du Golan annexé huit ans plus tard).

En 1978, l’armée israélienne se lance prudemment dans une opération punitive contre l’OLP retranchée au Sud-Liban (à l’instar du Hezbollah aujourd’hui) le long de l’axe côtier jusqu’au fleuve Litani, mais elle doit se retirer sous pression de l’ONU.

En juin 1982, cette même armée, considérablement modernisée, se rue en direction de Beyrouth en empruntant cette fois les deux axes parallèles du littoral et de la vallée de la Bekaa, après avoir clairement signifié au pouvoir syrien qu’elle n’entendait pas porter les hostilités en Syrie. De fait, les Syriens, les Israéliens et les différentes milices libanaises et palestiniennes ne s’affrontent qu’au Liban. De nouveau, l’aviation israélienne conquiert la supériorité aérienne en jouant intelligemment de la combinaison des moyens, en utilisant massivement les drones (pour la première fois dans la région) et la guerre électronique, en détruisant préventivement les batteries de SAM et en étrillant la chasse syrienne après l’avoir aveuglée. Ce succès opérationnel n’empêchera pas une défaite stratégique, à l’instar de ce que connaîtront les forces armées américaines en Irak entre 2003 et 2011.

Après trois années de présence à Beyrouth (1982-85), puis quinze ans d’occupation d’une bande tampon à la frontière israélo-libanaise (1985-2000), les autorités israéliennes, épuisées par des combats de harcèlement incessants et par la détérioration de leur image sur la scène internationale, jettent l’éponge et se retirent du pays du Cèdre, emmenant dans leurs bagages leur supplétifs de l’Armée du Liban Sud[7]. En face, les combattants du Hezbollah crient victoire et se sentent pousser des ailes, multipliant les provocations qui vont conduire à la deuxième guerre du Liban.

A l’été 2006, Tsahal rebelote et se lance une nouvelle fois à l’assaut du Liban, délaissant volontairement le front syrien. Les stratèges israéliens hésitent sur la stratégie, le chemin, le choix des moyens et la meilleure manière de les coordonner. Pour la première fois, des combattants israéliens refusent de monter au feu face aux positions retranchées du Hezbollah et la milice chiite, même si elle doit céder du terrain, inflige de lourdes pertes à Tsahal, tout en harcelant la population israélienne à coup de roquettes et de missiles balistiques. Les Israéliens découvrent à leurs dépends l’efficacité d’une guerre asymétrique qu’ils ont pourtant longtemps pratiquée et maîtrisée. Comme les Américains face à l’Irak en 1991 et 2003, la puissance aérienne montre ses limites ; elle ne peut pas gagner toute seule une guerre, même si elle permet d’user l’adversaire. A un moment ou un autre, son action doit être combinée à celle de troupes terrestres, impliquant la décision cruciale d’engager des combattants au sol.

Depuis, les stratèges israéliens qui se sont lancés dans une discrète guerre d’usure contre le Hezbollah libanais et les gardiens de la révolution iraniens déployés en Syrie ne cessent de préparer leur revanche. Ils se demandent comment concilier à la fois le front libanais et le front syrien. Pour l’instant, ils se contentent d’un mélange de frappes aériennes ponctuelles, d’actions clandestines, de guerre informationnelle et cybernétique, mais surtout de guerre économique. Tant qu’aucun des deux belligérants ne souhaite l’escalade, cette recette semble fonctionner ; mais qu’en serait-t-il demain si l’un ou l’autre, pour des raisons de prestige, de cohésion nationale ou de survie politique, choisissait l’escalade ?

Evoquons maintenant la poche d’Idlib dans le nord-ouest de la Syrie, second point chaud du Levant. Les combats intensifs qui s’y déroulent semblent signifier la fin de la guerre civile qui ensanglante le pays depuis 2011. A maints égards, ce conflit n’est pas sans rappeler la guerre d’Espagne (1936-39). Il débute par une rébellion et une tentative de renversement du régime en place, puis s’internationalise et s’idéologise par l’implication progressive des acteurs régionaux et globaux. Chacun pousse de manière cynique – mais pragmatique – ses propres intérêts, y compris économiques. Les forces des uns et des autres s’entremêlent dans un puzzle qui ressemble davantage à un kaléidoscope qu’à une bataille rangée. Comme en Espagne, c’est le camp le plus implacable, mobilisant la majorité de la population et le plus soutenu militairement qui finira sans doute par l’emporter.

Aujourd’hui, quel est l’enjeu de la bataille d’Idlib ? Tout simplement l’avenir des rapports de forces au Levant[8]. Comme en Espagne à la fin des années 1930, chacun pousse ses propres pions. Le régime syrien souhaite reconquérir son territoire. Les rebelles et les djihadistes, discrètement soutenus par Ankara, défient Bachar el-Assad et poussent leur agenda islamiste radical, espérant ressusciter la guérilla sur d’autres portions du territoire. Le gouvernement turc y voit un outil de nuisance et de négociation pour contraindre le régime syrien et ses appuis russes et iraniens à des concessions en Syrie[9], mais aussi en Irak (comme le démontre l’opération turque « Serre de l’aigle ») et en Libye (face à la Russie, à l’Egypte et aux Emirats arabes unis). Les Iraniens cherchent pour leur part à sécuriser un corridor terrestre vers le Liban et le littoral méditerranéen pour approvisionner plus facilement leurs affidés libanais et exporter leurs hydrocarbures vers la Méditerranée en s’affranchissant d’Ormuz, du détroit de Bab el-Mandeb et du canal de Suez. Le maintien du statu quo leur permet de justifier leur présence militaire en Syrie pour aider Bachar el-Assad, tout en conservant un pouvoir de nuisance à l’encontre d’Israël, de la Turquie et surtout de la Russie. La présence de djihadistes à proximité immédiate des troupes du Kremlin n’est d’ailleurs pas pour leur déplaire, tant qu’elle ne menace pas leurs propres positions.

De son côté, le Kremlin cherche à repousser le plus loin possible les djihadistes de tous poils qui menacent la tête de pont russe en Syrie enracinée entre Tartous et Lattaquié. Il cherche aussi à démontrer que le régime syrien ne peut vaincre sans l’appui décisif de l’armée russe, tout en empêchant l’Iran d’accéder à la Méditerranée. Les monarchies du Golfe sont pour leur part divisées. Le Qatar soutient fermement la position turque par empathie avec les Frères musulmans. Les Emirats arabes unis se sont résolus à soutenir Damas par détestation de ces mêmes Frères musulmans. L’Arabie saoudite est écartelée ; tentée de soutenir les rebelles syriens, elle ne souhaite pas favoriser le président turc Erdogan qui se pose en héraut de la cause sunnite et qui reste un fervent avocat des républiques islamistes, menace vitale pour les monarchies absolues du Golfe.

Redescendons maintenant un peu plus au sud. La commémoration prochaine du vingtième anniversaire du déclenchement de la seconde Intifada (septembre 2000) laisse entrevoir le spectre d’une nouvelle insurrection en réaction au fameux « Plan de paix du siècle » concocté par la famille Trump. Là encore, que nous apprennent les études sur la guerre ? Que si la première Intifada (1987-1993) a permis de déboucher sur les Accords d’Oslo (aujourd’hui enterrés) parce que la violence était restée en-dessous d’un certain seuil, la seconde Intifada (2000-2005), qui avait pulvérisé ce seuil, n’a en revanche abouti qu’à l’affaiblissement mutuel des deux parties en présence. Dans chacun des cas et compte tenu de la réalité du rapport de forces, les Palestiniens ne pouvaient pas gagner et les Israéliens ne pouvaient pas perdre. Cela semble plus que jamais le cas aujourd’hui.

 

Que nous apprend le wargaming ?

Rappelons brièvement ce qu’est un wargame : c’est une forme élaborée de simulation stratégique sous forme de jeu de plateau interactif qui reproduit une situation de crise ou de confrontation armée passée, présente ou hypothétique. En s’identifiant à un camp, quel qu’il soit, chacun comprend ce que l’autre recherche vraiment, contribuant par là même à l’anticipation et à la prospective[10]. Il s’agit d’apprendre et de réfléchir en jouant, en testant des options et des stratégies avec un droit à l’erreur puisqu’aucune vie n’est réellement en jeu[11]. Les anglo-saxons[12], les Russes et les Israéliens pratiquent cette discipline depuis longtemps, ce qui ne les a pas empêché de se fourvoyer dans certaines opérations, car le wargaming n’est ni une boule de cristal, ni une baguette magique. Il s’agit d’un outil destiné à stimuler l’agilité intellectuelle des participants en les forçant à réfléchir comme leurs adversaires et leurs rivaux, dans un contexte marqué par une extrême incertitude et une grande imprévisibilité. C’est donc un outil pédagogique contribuant à forger le leadership en forçant les participants à prendre des décisions tout en priorisant leurs actions[13]. En France, le wargaming n’a réellement émergé dans les milieux institutionnels qu’à partir de 2014 à la suite d’une série de surprises stratégiques[14] (annexion de la Crimée, extension territoriale de Daech, interventions russe, puis turques en Syrie) aggravées en 2016 par l’élection d’un improbable président américain au tempérament impétueux.

Depuis 2017, le wargame FITNA – GLOBAL WAR IN THE MIDDLE EAST, conçu par l’auteur de cet article, est utilisé par des analystes, des militaires, des experts institutionnels et des universitaires pour réfléchir à l’évolution de la conflictualité et des rapports de forces au Moyen-Orient[15]. L’illustration ci-dessous donne un aperçu de l’état des forces qui prévaut aujourd’hui entre Israël et ses voisins libanais et syrien.

Une cinquantaine de parties test reproduisant une offensive aéroterrestre israélienne d’envergure en direction du Liban et de la Syrie, pour tenter d’annihiler le Hezbollah et repousser les contingents iraniens présents sur place vers le nord, aboutissent aux constats suivants :

  • En quelques semaines d’une offensive aéroterrestre déterminée appuyée de bombardements intensifs, l’armée israélienne parvient sans difficulté majeure, bien qu’avec des pertes significatives, dans la banlieue de Beyrouth ou de Damas (et dans 60 % des cas seulement s’il s’agit à la fois de Beyrouth et de Damas).
  • Tsahal ne peut s’emparer d’une de ces deux capitales que si elle fait l’impasse sur l’autre. En d’autres termes, conquérir à la fois Beyrouth et Damas lui est quasi-impossible, d’autant que la capitale syrienne bénéficie rapidement de renforts multiples en provenance d’Iran, de Russie et du monde arabe, appuyés par un nombre conséquent de milices de tous acabits comme le montre cette seconde illustration.

  • La capture de Beyrouth par l’armée israélienne entraîne généralement l’intervention militaire directe de l’Iran, de même qu’une rafale de résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU.
  • L’assaut ou le siège de Damas provoque l’intervention militaire directe de la Russie appuyée par la Chine et l’Iran. Dans ces conditions, la conquête de la capitale syrienne par Israël devient très compliquée.
  • Comme à chaque fois dans l’histoire récente, une offensive visant à la fois Beyrouth et Damas (ou leurs banlieues sud) impose de progresser le long de trois axes clés et par là-même de diviser ses forces en trois. Il est alors très difficile pour l’armée israélienne d’être suffisamment puissante le long de ces trois axes tout en protégeant ses bases-arrières du Golan et de Galilée. Les adversaires d’Israël peuvent dès lors contre-attaquer avec un certain succès en direction de l’axe le plus faible.
  • Si en revanche les stratèges israéliens limitent leurs ambitions et renoncent d’emblée à s’emparer de Beyrouth et de Damas, ils peuvent aisément progresser le long de ces trois axes stratégiques pour établir une zone tampon suffisamment large (mais pas trop) pour protéger le territoire israélien des attaques terrestres et des tirs de roquettes de leurs principaux adversaires, notamment le Hezbollah. Mais cette bande tampon ne les protège pas des tirs de missiles balistiques. On comprend dès lors pourquoi le gouvernement israélien s’acharne à intégrer l’arsenal balistique iranien dans les négociations entre la communauté internationale et Téhéran.
  • Si elle parvient dans la banlieue de Beyrouth et de Damas, l’armée israélienne n’a pas les moyens de s’y maintenir durablement dès que les adversaires d’Israël engagent massivement leurs milices pour harceler et user à peu de frais les unités de pointe de Tsahal. Assez rapidement, le niveau de pertes israéliennes augmente et cette guerre d’usure oblige l’état-major israélien à roquer d’un front à l’autre (Syrie-Liban) et à procéder à un retrait progressif vers Israël pour raccourcir à la fois ses lignes de défense et ses lignes logistiques.
  • L’armée israélienne ne parvient à se maintenir durablement dans la banlieue de Damas et de Beyrouth que dans 10 % des cas, à la suite d’erreurs grossières des Syriens, des Russes et des Iraniens. Elle se maintient en revanche au Sud-Liban dans les deux-tiers des cas si elle ne s’est pas lancée simultanément dans une offensive en direction de la Syrie.
  • En cas d’offensive israélienne en Syrie, l’armée syrienne ne peut survivre que si elle opère une retraite stratégique rapide vers le centre de gravité de la Syrie (quadrilatère Quseir-Homs-Palmyre-Bir Basin), confiant la défense de Damas à la Garde républicaine et à la 4e division blindée syriennes, aux parachutistes russes et à la force Al-Qods iranienne.
  • Dans tous les cas, la Russie a les moyens de contester localement la supériorité aérienne israélienne, limitant l’impact de la puissance aérienne israélienne et forçant les stratèges israéliens à épuiser rapidement leur stock de missiles de croisière et d’autres missiles à longue portée. De même, la présence de troupes russes au sol joue le rôle de bouclier dissuasif, Israël renâclant à affronter directement un Etat doté de l’arme nucléaire, qui plus est membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU.
  • Dans les deux-tiers des cas où Israël envahit le Liban ou la Syrie, les Palestiniens profitent de l’éparpillement des forces israéliennes et de l’émoi de la communauté internationale pour déclencher une troisième Intifada, affaiblissant la posture stratégique israélienne et contraignant Tsahal à des choix cruciaux.
  • Si les Israéliens choisissent une stratégie de harcèlement du Hezbollah en refusant une offensive terrestre et en privilégiant un recours massif à leur puissance de feu (aviation, missiles de croisière, drones armés, artillerie) combinée à des offensives cybernétiques et à des raids aéromobiles de leurs troupes d’élite (option haute de la stratégie pour l’instant retenue par Tsahal), ils peuvent tenir tête à l’Iran et au Hezbollah tant que ces deux acteurs ne déploient qu’une fraction de leurs forces face à Israël. Si le Hezbollah engage l’essentiel de ses forces dans une confrontation avec Israël, quel que soit le camp responsable du déclenchement des hostilités, et si l’Iran envoie des renforts conséquents en Syrie, voire même au Liban, cette stratégie n’est plus suffisante pour réduire la menace. D’autant que l’emploi massif de l’arsenal balistique de l’Iran et du Hezbollah attire généralement les Israéliens dans une intervention aéroterrestre massive (confer ci-dessus…).

Nul doute que l’état-major de Tsahal, qui pratique le wargaming de longue date, a dû lui aussi tirer ses propres conclusions des nombreuses sessions de simulation qu’il conduit depuis des années.

Intéressons-nous maintenant aux offensives en cours autour de la poche d’Idlib pour le contrôle du nord-ouest de la Syrie. L’illustration ci-dessous montre l’état des forces en présence au début de l’année 2020, avant la crise du Covid-19.

Les résultats d’une quarantaine de parties test impliquant plus de 200 participants au total aboutissent aux constats suivants :

  • Si la Turquie cesse d’approvisionner la poche d’Idlib, les Syriens et les Russes finissent inéluctablement par en reprendre le contrôle. La reconquête d’Idlib prend moins d’une année (généralement six mois) une fois que les rebelles et djihadistes retranchés autour d’Idlib sont effectivement isolés.
  • Même si la Turquie continue d’aider les combattants retranchés dans la poche d’Idlib, les Syriens et les Russes en reprennent le contrôle dans 80 % des cas. En contre-attaquant, l’armée turque et ses supplétifs locaux reconquièrent Idlib dans deux cas sur trois, ouvrant un nouveau cycle de confrontation qui prolonge le conflit et accroît brutalement la tension internationale, Turcs, Russes et Syriens se retrouvant face-à-face. Dans la plupart des cas, Syriens et Russes finissent alors par reconquérir et sécuriser durablement la poche d’Idlib, avec de lourdes pertes cependant.
  • Tant que la poche d’Idlib est active, les Syriens, appuyés ou non par les Russes, n’ont pas les moyens militaires de chasser l’armée turque de ses têtes de pont d’Afrine et de Jaraboulous (en territoire syrien) qui permettent à la Turquie d’avoir un levier contre Bachar el-Assad, le Kremlin et les Kurdes.
  • Une fois la poche d’Idlib reconquise, les Syriens, discrètement appuyés par les Russes, voire par les Iraniens, reprennent le contrôle d’une de ces deux têtes de pont turques dans les deux-tiers des cas ; ils ne reconquièrent toutefois les deux têtes de pont que dans seulement 10 % des cas. En d’autres termes, le gouvernement turc a 90 % de chances de conserver au moins une emprise militaire en Syrie, quel que soit le déroulement des combats. C’est certainement ce que vise le président turc Erdogan pour flatter l’ego nationaliste de sa population, occuper son armée, empêcher la création d’un sanctuaire kurde et se maintenir au pouvoir jusqu’en 2023, lorsque son pays célèbrera le centenaire de la République turque née des cendres de l’empire Ottoman.
  • Dans huit cas sur dix, la Russie s’impose comme l’acteur incontournable du conflit et parvient à remplir ses objectifs : sauver le régime syrien, éradiquer la poche d’Idlib, sécuriser ses bases militaires de même que l’axe Alep-Damas tout en empêchant l’Iran d’accéder au littoral Syrien.
  • Plus le conflit dure dans le temps, plus l’Iran a de chances de se maintenir en Syrie en y améliorant ses positions.
  • C’est finalement le régime syrien qui a le plus de difficultés à remplir ses objectifs de victoire ou d’indépendance. Il ne peut l’emporter qu’en restant étroitement allié à la Russie et à l’Iran. S’il perd l’un de ses deux soutiens, il ne peut plus vaincre, même s’il peut encore éviter une défaite en sécurisant la Syrie utile.
  • Une fois la bataille d’Idlib terminée, le seul moyen d’éradiquer durablement Daech de Syrie (et donc d’éviter qu’il ne gangrène le Liban, la Jordanie et la Turquie) consiste en une entente entre le régime syrien, le Kremlin, Téhéran et Ankara (processus d’Astana).
  • Les grands perdants de cet aggiornamento stratégique sont les Kurdes qui n’ont de toute façon aucun moyen de rompre leur enclavement et leur isolement logistique. Car en l’absence de port majeur, ni la Syrie, ni la Turquie, ni l’Irak, ni l’Iran qui les enserrent ne laisseront jamais personne les ravitailler durablement.

 

Bien évidemment, au-delà des affrontements évoqués dans cet article, le wargaming peut s’appliquer à bien d’autres théâtres de tensions ou de conflictualité, qu’il s’agisse du détroit d’Ormuz, de l’Irak, de la péninsule arabique ou de manière plus proche de la Libye et de la bande sahélo-saharienne. Les armées françaises l’ont bien compris puisqu’elles mettent sur pied des programmes de wargaming adaptés à leur besoin.

C’est pourquoi l’Institut FMES organisera dès la rentrée universitaire de l’automne 2020 des ateliers mensuels de wargaming-réflexion stratégique destinés aux étudiants, universitaires, industriels, institutionnels, militaires, élus ou journalistes qui souhaitent acquérir des clés de compréhension différentes pour mieux décrypter la complexité des conflits en cours, tout particulièrement au Moyen-Orient et dans le bassin méditerranéen. La FMES organisera également, à la demande, des sessions de wargaming taillées sur mesure.

Enfin, afin de contribuer à la réflexion stratégique, la FMES regroupera dans un onglet dédié les articles, les études et les mémoires de recherche émanant d’universitaires et d’officiers qui analysent des conflits en cours ou susceptibles d’éclater, et qui questionnent les guerres passées pour éclairer celles du présent sous un œil neuf et original.

 

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[1] En juin 2000, Ehud Barak, Premier ministre et ministre de la défense d’Israël, ordonne le retrait de Tsahal du Sud-Liban occupé depuis l’opération « Paix en Galilée » lancée le 6 juin 1982. Cette première guerre du Liban a démoralisé la société israélienne et lui a coûté 1 220 morts, et près d’un millier d’autres à ses supplétifs de l’Armée du Liban Sud.

[2] Efraim Karsh, “Israel’s flight from South Lebanon 20 years on”, BESA Perspective Paper n° 1577, 22 mai 2020, https://besacenter.org/perspectives-papers/israels-south-lebanon-withdrawal/ ; Gershon Hacoen, “Israel’s frustrating experience in South Lebanon”, BESA Perspective Paper n° 1581, 25 mai 2020, https://besacenter.org/perspectives-papers/israel-south-lebanon/ ; Udi Dekel, “Unilateral moves as game changers: 20 years since the withdrawal from Lebanon”, INSS, 26 mai 2020, https://www.inss.org.il/publication/annexation-and-the-withdrawal-from-lebanon/ ; Hanan Shai, The 1982 Lebanon “War and its repercussions for Israel’s National Security”, BESA Perspective Paper n° 1596, 4 juin 2020, https://besacenter.org/perspectives-papers/1982-lebanon-repercussions/

[3] Yaakov Lappin, “Gantz’s challenges and agenda as Israel’s new Defense Minister”, BESA Perspective Paper n° 1582, 26 mai 2020, https://besacenter.org/perspectives-papers/benny-gantz-defense-minister/ ;

[4] “Ex-Mossad Chiefs discuss the Iranian threats”, Atlantic Council, 2018, https://www.atlanticcouncil.org/blogs/iransource/q-a-ex-mossad-chiefs-discuss-the-iranian-threat/

[5] Jean-Baptiste Jeangène-Vilmer, « Le tournant des études sur la guerre en France », RDN n° 800, mai 2017, pp. 51-61.

[6] Anti-Access/Area Denial, que l’on peut traduire par « déni d’accès, déni de zone ».

[7] L’ALS comprend une majorité de chrétiens libanais, mais également un nombre significatif de combattants chiites en provenance des villages du Sud-Liban, qui vivent aujourd’hui en Israël.

[8] Pierre Razoux, « Quelle sortie de crise au Levant ? », RDN n° 822, été 2019, pp. 71-76.

[9] Notamment le maintien des têtes de pont de l’armée turque à Afrine et Jaraboulous (en territoire syrien), de même que l’établissement d’un corridor permettant d’isoler les combattants kurdes de Syrie de ceux du PKK de Turquie.

[10] Pierre Razoux, « Le wargaming, outil pédagogique pour une réflexion innovante », Défense n° 198, IHEDN, pp. 36-37.

[11] Pour un aperçu complet du wargaming, confer l’excellent ouvrage d’Antoine Bourguilleau, Jouer la guerre : histoire du wargame, Passé composé / Ministère des Armées, 2020.

[12] Comme en témoigne le Wargaming Handbook publié en 2017 par le Development, Concepts & Doctrine Centre du ministère de la Défense britannique (UK MOD).

[13] Guillaume Levasseur, « De l’utilité du wargaming », Note n° 47 de l’IRSEM, 2017, https://www.irsem.fr/data/files/irsem/documents/document/file/2449/NR_IRSEM_n47_2017.pdf

[14] Comme en témoignent les débats tenus à l’Ecole militaire à l’occasion des deux Serious Games Forum organisés les 9 novembre 2018 et 27 janvier 2020 par l’association Serious Games Network France (https://sgnfr.wordpress.com/) et sponsorisés par l’IRSEM et l’IHEDN.

[15] https://www.dropbox.com/s/btjhjht69i0wynt/Bon%20de%20commande%20Fitna%20-%20Flyer%20fr-en.pdf?dl=0 ; https://www.nutspublishing.com/eshop/fitna-en ; les règles et cartes en français sont téléchargeables sur le site de l’éditeur.

Russie et Turquie, une « cogestion concurrente » des conflits en Syrie et Libye – par Arnaud Peyronnet

 

Selon le Ministre des affaires étrangères français, la crise libyenne s’accentuerait et se transformerait lentement en une guerre ouverte de proxies qui rappellerait fortement la crise syrienne. De plus, et encore plus que la crise syrienne, ce conflit libyen pourrait déstabiliser la région entière, à une encablure des côtes européennes, et ce alors même que les frictions navales s’accentuent déjà dans cette zone.

Cette sous-traitance des affrontements de puissance, déjà entrevue en Syrie, est devenue une nouvelle forme des « zones grises de conflit », parfaitement maitrisée par les deux puissances révisionnistes de la région, la Russie et la Turquie. Ces deux puissances non arabes ont en effet des intérêts géopolitiques dynamiques visant à renverser le statu quo actuel pour le remplacer par « leur » ordre bipolaire régional. Les deux pays veulent ainsi tous deux s’imposer sur la scène moyen-orientale afin de tirer parti tant du retrait américain, que de l’impuissance européenne et de la division chronique des nations arabes. La Russie cherche un accès sûr et pérenne aux mers chaudes tandis que la Turquie poursuit inlassablement son rêve pan-ottoman.

Ces deux puissances, à la fois concurrentes et complaisantes entre-elles, ont toutefois fait le choix de ne pas s’affronter directement tout en maintenant un niveau de tensions élevé. Leurs intérêts « concurrents » conduisent alors tant à des frictions qu’à des compromis qui illustrent cependant toute la primauté de la force et de l’initiative géopolitique sur la scène moyen-orientale. Le statu quo ante semble ainsi définitivement brisé sur les dépouilles de l’impuissance stratégique occidentale. Un accord Erdogan/Poutine pourrait-il ainsi finalement succéder aux accords Sykes/Picot ? Quels sont donc ces intérêts turcs et russes ? Leur compétition en Syrie voit-elle effectivement un prolongement en Libye ?

Une « paix froide » imposée en Syrie malgré des ambitions diamétralement opposées

En Syrie, une « paix froide » est maintenue dans et autour de la zone de désescalade d’Idlib où une trêve « forcée » est en place depuis le mois de mars 2020. La Russie y exerce toutefois une pression régulière afin que la Turquie désarme les multiples groupes combattants qu’elle continue de soutenir. Des patrouilles conjointes russo-turques sont d’ailleurs effectuées pour vérifier le bon respect des accords par les belligérants. Cette zone reste ainsi le « thermomètre » des relations entre les deux pays, chaque rupture de la trêve étant un signal envoyé à l’autre partie1. La Turquie continue également sa lutte contre les kurdes de Syrie (à la suite de ses opérations « Bouclier de l’Euphrate » en 2016 et « Branche d’Olivier » en 2018) et même d’Irak (déclenchement de l’opération « Serre d’Aigle » mi-juin dans la région de Sinjar et des monts Kandil)2. Ces opérations visent certes à affaiblir le PKK, ennemi traditionnel de la Turquie mais cherchent également à créer le long des frontières turques une zone « tampon » de plusieurs dizaines de kilomètres de large. Une telle zone éloignerait la menace du PKK mais pourrait également être aussi utilisée par Ankara pour « turciser » de vastes espaces géographiques en favorisant l’implantation de populations qui lui sont favorables. Le rêve pan-ottoman d’Ankara pourrait alors se réaliser dans ces zones, au profit d’un démembrement partiel de l’intégralité territoriale syro-irakienne.

Or, cette ambition géopolitique entre en conflit direct avec la stratégie russe qui vise à intégrer les kurdes dans une solution politique favorable au régime syrien et qui soutient avant tout l’idée « d’intégrité territoriale » de la Syrie. Face à de telles velléités turques, la Russie cherche désormais à consolider sa présence en Syrie via l’obtention d’un plus grand nombre d’emprises militaires. Elle a d’ailleurs commencé à établir une base en zone kurde du nord-est syrien, ce qui lui permet bien évidemment de préempter sa présence vis-à-vis de la Turquie mais aussi d’occuper le « vide sécuritaire » laissé par les Etats-Unis3. Moscou continue également de renforcer l’armée syrienne (en lui livrant d’ailleurs plusieurs aéronefs de type Mig-29 ces dernières semaines) afin que celle-ci redevienne un acteur de premier plan par rapport à ces voisins….et notamment la Turquie.

Une course de vitesse russo-turque en Libye

La stratégie pan-ottomane de la Turquie actuelle appelle de ses voeux une extension de la domination géopolitique turque sur les espaces maritimes de la Méditerranée et de la mer Egée, voire au-delà, conformément à la doctrine de la Patrie Bleue (Mavi Vatan). L’implication turque en Libye est directement liée à de telles perceptions, le soutien turc au régime de Fayez Sarraj devant permettre la pénétration des intérêts économiques (pétrole) et politiques turcs en Libye. Son empreinte en Libye est ainsi clairement liée à ses ambitions maritimes et de prospection offshore en Méditerranée, faisant de toute une zone méditerranéenne un continuum turc qui aurait également pour avantage d’isoler encore plus Chypre… En outre, la Turquie pourrait s’affirmer alors comme une puissance régionale de poids vis-à-vis de l’Europe mais également vis-à-vis des autres puissances sunnites concurrentes, développant en Afrique du Nord son modèle d’Islam politique déjà véhiculé en partie par la mouvance des frères musulmans.

La Turquie a ainsi intensifié depuis novembre 2019 son soutien au GAN (Gouvernement d’Accord National dirigé par Fayyez Sarraj), en lui livrant des drones, des munitions et plusieurs milliers de miliciens venant de la province syrienne d’Idlib. Ce soutien a d’ailleurs permis au GAN de remporter des victoires importantes autour de Tripoli (notamment la base aérienne d’al-Watiya), desserrant largement l’étau que faisait poser les forces de l’ALN (Armée nationale libyenne dirigée par la maréchal Haftar) et ramenant ces dernières à leurs positions d’avril 2019. Cette base pourrait éventuellement accueillir un jour des aéronefs turcs4, surtout si la suprématie aérienne devait pencher inexorablement du côté de l’ALN suite aux récentes livraisons russes d’aéronefs (Mig-29 et Su-24) au maréchal Haftar. Ce dernier, soutenu entre autres par la Russie, est déjà épaulé sur le terrain par le groupe paramilitaire russe Wagner. De plus, Moscou pourrait envisager l’utilisation de groupes paramilitaires syriens pro-régime auprès du LNA, contribuant alors encore plus à la guerre des proxies et à la « syrianisation » du conflit libyen. Les intérêts russes en Libye sont quant à eux surtout motivés par l’opportunité d’établir de nouveaux points d’appui militaires sur la rive Sud de la Méditerranée….

Vers un « conflit gelé » en Libye selon l’exemple syrien

Comme en Syrie, les deux protagonistes pourraient cependant finalement coopérer afin que chacun préserve ses intérêts et son aura politique. L’épouvantail d’une présence russe en Libye a en effet un certain nombre d’avantages pour les deux protagonistes :

La Russie réaffirme ainsi sa propre perception de « puissance mondiale » qui joue un jeu égal à celui des Etats-Unis, en étendant son influence dans des « zones grises » laissées vacantes par le camp occidental. La Russie dispose alors de sa « revanche » de la guerre de 2011 et peut retrouver une position stratégique le long des côtes de la Méditerranée centrale. De fait, la Libye est devenue en 2020 la projection territoriale de ses emprises militaires existantes en Syrie depuis 2015…

La Turquie profite de la « menace russe » pour s’attirer les bonnes grâces des Etats-Unis et fissurer l’alliance de plusieurs pays européens, grâce à son statut de membre privilégié de l’OTAN… Les Etats-Unis ont d’ailleurs récemment et très ouvertement appuyé le GAN et la Turquie tout en déplorant « l’escalade russe » en Libye. Le Commandement américain pour l’Afrique a même surenchéri en déclarant que la prochaine étape recherchée par la Russie en Libye serait la mise en place de systèmes de déni d’accès sur les côtes sud de l’OTAN (ce qui est de surcroît parfaitement envisageable). Dans tous les cas, les Etats-Unis ont pris parti et semblent désormais vouloir « contenir » les agissements russes en Libye. L’Europe se retrouve de son côté divisée et isolée, ses intérêts devenant contradictoires tant avec la Turquie, la Russie que les Etats-Unis sur ce sujet… Dans tous les cas, la légitimité de la position turque, vue à Washington comme « force de blocage de la Russie » (en Libye comme en Syrie) s’est sans nul doute affermie avec ce soutien américain et affaiblit davantage les positions européennes. D’ailleurs, et dans le même cadre, un engagement américain plus conséquent en Tunisie est envisagé, ce que la Turquie voit évidemment d’un bon oeil…

Les intérêts maritimes turcs en Méditerranée centrale et orientale font également le jeu de la Russie qui a tout intérêt à ce que le projet gréco-israélo-égyptien EASTMED d’approvisionnement en gaz de l’Europe échoue. La Russie pourrait en effet alors garder le monopole de livraison du gaz vers l’Europe….y compris via la Turquie.

Ces intérêts finalement partagés pourraient ainsi inciter tant la Russie que la Turquie à trouver une issue, même temporaire, à ce conflit, à l’instar de ce qui a été fait en Syrie. La Russie explore ainsi désormais les possibilités de dialogue et de négociation avec les différentes composantes des forces libyennes, envisageant d’ailleurs le retrait partiel (ou à l’inverse le renforcement massif) de forces paramilitaires comme moyen de pression sur les récalcitrants. L’abandon du maréchal Haftar au profit d’un autre homme politique plus aligné sur les intérêts russes pourrait être d’actualité. Le soutien égyptien à des négociations pourrait être également recherché par la Russie, consacrant alors une nouvelle fois le retour majeur de Moscou dans cette région. La Turquie n’abandonne pas non plus l’idée d’une trêve de longue durée en Libye, ce qui lui permettrait d’asseoir définitivement son influence sur la partie occidentale du pays. Cela lui permettrait en outre et surtout de préserver son accord de délimitation maritime signé avec le GAN en novembre 2019. De fait, un mécanisme similaire à celui en place en Syrie semble se mettre doucement en oeuvre, chacun poursuivant ses intérêts via des initiatives tactiques et des compromis aléatoirement durables, tout en limitant au maximum les possibilités de confrontation ouverte.

***

Via les exemples syrien et libyen, il semble assez clair que tant la Russie que la Turquie ont une politique géopolitique régionale fondée sur l’exploitation du vide laissé par un retrait occidental considéré comme « inéluctable ». Dans les perceptions de ces deux pays, les initiatives militaires unilatérales permettent ainsi systématiquement d’obtenir des succès stratégiques, le pari étant fait que l’Occident n’assumera jamais pleinement le rapport de forces qui lui est imposé5. En outre, ces conflits sont devenus « indirects » via l’emploi massif de la sous-traitance milicienne régionale et la privatisation de la force armée. Ces deux méthodes permettent d’éviter au maximum les possibilités de confrontation ouverte tout en facilitant l’initiative sur le terrain. Via l’utilisation intensive de proxies et la technique du « conflit gelé », ces deux pays gèrent ainsi désormais conjointement mais indirectement tant la Syrie que la Libye, et y sont devenus les médiateurs incontournables de toute solution politique.

 

[1] Et éventuellement relié à l’autre théâtre libyen, comme le 8 juin 2020, quand des frappes pro-russes ont visé des positions pro-turques à la fois en Syrie et en Libye.

[2] Cette opération a pour le moment vu des frappes aériennes, des tirs d’artillerie et l’emploi de forces spéciales contre des positions du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), allié aux milices kurdes syriennes…. elles-mêmes engagées contre Daesh et soutenues par l’Occident.

[3] Cette nouvelle présence russe dans cette région alimente aussi périodiquement des tensions avec les forces américaines encore présentes sur place…La Russie a en effet clairement l’ambition de remplacer sur place les forces occidentales quand celles-ci décideront finalement de partir.

[4] Et le port de Misrata accueillir éventuellement une base navale turque, l’activisme naval turc au large de la Libye montant progressivement en puissance.

[5] Et ce d’autant plus que le camp occidental est divisé, l’exemple libyen tendant à montrer que les intérêts européens en Méditerranée sont à la fois combattus par la Russie, la Turquie…et par les Etats-Unis.