Enjeux maritimes

Ambitions turques en Méditerranée : vers une accélération des frictions navales avec l’Europe ? – par Arnaud Peyronnet

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Le navire marchand turc Cirkin, un habitué des transits entre la Turquie et la Libye pour des livraisons de matériels militaires sous couvert d’ « acheminements humanitaires », est depuis le mois de mai escorté par des navires de combat turcs afin d’échapper à toute inspection à son encontre. Or le 10 juin, peu après un premier face à face tendu entre cette escorte turque et un bâtiment grec appartenant à l’opération européenne Irini, un navire de combat turc a mené des « actions inamicales » (illumination à 3 reprises avec un radar de conduite de tir) à l’encontre d’une frégate française, pourtant intégrée dans une opération de l’OTAN, au large de la Libye. Cet incident inhabituel, qui représente clairement une nouvelle escalade dans les tensions déjà recensées dans cette zone, s’inscrit dans une logique plus profonde d’augmentation des crispations entre l’UE (et en premier lieu la France) et la Turquie. Ces frictions sont notamment causées par la problématique de la présence navale turque dans la ZEE chypriote et par les difficultés liées au contrôle de l’embargo sur les armes imposé à la Libye depuis 2011[1].

Le raidissement naval turc est quant à lui essentiellement dicté par la refondation profonde des perceptions géopolitiques turques depuis l’arrivée au pouvoir du Président Erdogan, ce dernier favorisant un vaste mouvement d’expansionnisme naval turc en Méditerranée. Ce mouvement semble en outre accéléré par la perception locale d’un possible retrait occidental du Moyen-Orient, doublé dans le même temps d’une irruption régionale de la puissance russe. Or ces deux changements sont des opportunités stratégiques d’importance pour Ankara qui se doit alors de les instrumentaliser pour conforter ses intérêts géopolitiques.

Dans ce contexte, quelles sont ces perceptions géopolitiques turques en Méditerranée ? Par quels moyens Ankara cherche-t-elle à les matérialiser ? L’affaiblissement de l’Europe est-il également un objectif turc ?

 

Des perceptions géopolitiques turques plutôt « expansionnistes » en Méditerranée

Les ambitions régionales turques sont d’abord apparues au cours d’un discours du Président Erdogan en 2011 et dans lequel il a proclamé que la Turquie se devait « de résider au plus proche du Canal de Suez, les mers adjacentes et se projeter en Océan Indien ». Cette politique turque, centrée sur le renouveau de son influence au Moyen-Orient (Syrie, Qatar, Libye, Irak, corne de l’Afrique), pourrait alors être qualifiée de « pan-ottomane » tout en ayant pour caractéristique essentielle de mettre particulièrement en avant le fait naval, notamment en Méditerranée. En effet, Ankara appelle de ses vœux une extension de la présence géopolitique turque sur les espaces maritimes de la Méditerranée, voire au-delà, conformément à la doctrine de la Patrie Bleue (Mavi Vatan), développée par l’amiral Cihat Yayci[2]. L’objectif de cette doctrine est d’ailleurs d’obtenir à terme une suprématie turque sur la mer Egée et la Méditerranée orientale, au travers de multiples revendications territoriales autour de l’île de Chypre et dans les îles grecques du Dodécanèse. La recherche d’accords de délimitations maritimes avec les pays voulant bien « s’accommoder » des intérêts turcs est ainsi particulièrement mise en avant, cette démarche étant soutenue en amont par des déploiements de force permanents facilitant le « fait accompli » des revendications « naturelles » turques. La nouvelle empreinte turque en Libye est intégralement liée à de telles ambitions, transformant dès lors toute une zone méditerranéenne en un « continuum exclusivement turc » qui aurait également pour avantage d’isoler encore plus Chypre du continent européen…

Pour à la fois mettre en œuvre cette vision géopolitique et empêcher ses adversaires de perturber ses actions, la Turquie a alors développé progressivement une stratégie de déni d’accès, que ce soit au large de Chypre ou désormais aussi le long des côtes libyennes. Cette stratégie s’observe notamment par le déploiement de forces navales conséquentes (groupes de plusieurs bâtiments) dans ses zones d’intérêt (protection des activités de forages turcs en ZEE chypriote, appui aux opérations terrestres en Libye) et la réservation récurrente de zones d’exercice en haute mer, l’ensemble rendant les activités des autres marines évidemment plus compliquées dans ces mêmes régions. En complément, la marine turque n’hésite également plus à s’engager délibérément dans une logique de frictions avec les marines concurrentes, faisant le pari que celles-ci éviteront toute escalade armée avec leur allié de l’OTAN…

Des frictions militaires accrues, symptômes d’un nouvel « unilatéralisme turc »

La Turquie a en effet mis en place depuis plusieurs années une logique de frictions avec ses adversaires, estimant de longue date que ceux-ci n’assumeront jamais pleinement le rapport de forces qui est imposé, et permettant dès lors l’imposition de « faits accomplis » turcs difficilement réversibles. Les frictions impliquant des unités turques avec des bâtiments européens se sont ainsi multipliées, tant en mer Egée, qu’au large de Chypre et maintenant le long des côtes libyennes. En parallèle, la marine turque multiplie les démonstrations de force au travers d’exercices d’ampleur de plus en plus réguliers.

En mer Égée, les épisodes de tensions sont certes sporadiques mais aussi bien réels, avec surtout des incursions turques répétées dans les eaux territoriales grecques. Au début du mois de mai 2020, l’aviation de chasse turque a tout de même effectué une démonstration de force (un acte « provocateur » selon la Grèce) au-dessus de l’île grecque d’Inousses lors d’une visite sur place du ministre de la Défense et du chef d’état-major des armées grecques. Cette affaire avait un précédent puisqu’en mars 2019, une visite du 1er ministre grec avait déjà été perturbée par des chasseurs turcs près de l’île d’Agathonissi, située au sud-est de la mer Egée… Les revendications territoriales d’Ankara en mer Égée, notamment celles portant sur l’archipel du Dodécanèse, expliquent évidemment ces incidents fréquents et parfois très sérieux[3].  Au large de Chypre, la Turquie exerce des pressions, voire des interférences, sur les entreprises internationales effectuant des forages[4]. Elle effectue également, sous protection navale, ses propres actions de recherche dans la ZEE chypriote, que la Turquie considère en partie comme sienne. La militarisation turque de Chypre-Nord (déploiement de drones de surveillance et future construction d’une base navale) pourrait exacerber cette tendance, ces nouveaux outils permettant alors d’appuyer davantage les moyens navals déployés tout autour de l’île. En Libye, les forces navales turques ont d’abord commencé par mener, au printemps 2019, une opération « précurseur » au large des côtes libyennes et tunisiennes. Puis, en novembre 2019, la Turquie a conclu un accord de délimitation maritime avec le gouvernement d’unité nationale libyen (sur le principe de l’équidistance) excluant de fait la Grèce, Chypre et l’Egypte des négociations[5]. Cet accord s’est logiquement doublé d’un volet « coopération militaire » qui s’est concrétisée par la présence permanente d’unités navales turques au large de la Libye depuis le début de l’année 2020. Ces déploiements inédits et conséquents marquent le soutien direct de la Turquie au Gouvernement d’Accord National libyen, en complément de l’envoi de miliciens syriens pro-turcs et de la protection de ses livraisons de matériel militaire (drones, munitions) par voie maritime. En effet, les navires marchands habitués des transits entre la Turquie et la Libye sont dorénavant escortés par des navires de combat turcs afin d’échapper à toute inspection à son encontre, notamment par les bâtiments français et grec…comme nous avons pu le constater le 10 juin.  Enfin, la création d’une base navale turque à Misrata, en Libye, serait envisagée à terme, tout comme l’envoi d’appareils de combat turcs, éventuellement sur la base d’al-Watiya. L’investissement turc en Libye deviendrait ainsi conséquent.

Outre cette logique de frictions, la marine turque conduit de plus en plus régulièrement des démonstrations de force en Méditerranée. En mars 2019, les forces navales turques ont organisé en mer Egée, en mer noire et en Méditerranée orientale, l’exercice Mavi Vatan 2019, leur plus importante séquence d’entraînement naval depuis la chute de l’Union Soviétique. Cet exercice a mobilisé une centaine d’unités dont la quasitotalité des bâtiments turcs de 1er rang. Cet exercice a été doublé d’un second (Denizkurdu 2019) d’une ampleur équivalente (plus d’une centaine de navires de tous types concernés) en mai 2019, une nouvelle fois sur 3 zones distinctes (mer Noire, mer Egée et Méditerranée orientale). En novembre 2019, l’exercice Doğu Akdeniz 2019 a quant à lui regroupé une quarantaine de bâtiments en Méditerranée orientale. Plus récemment, en juin 2020, la Turquie a effectué une nouvelle « démonstration de force » avec  l’exercice baptisé « Haute-mer » qui a vu la participation de 8 bâtiments et de 17 avions de combat en Méditerranée (raid de 2000 km depuis la Turquie).

Une instrumentalisation résolue de l’OTAN afin d’affaiblir l’Europe ?

Fort d’un certain désengagement des Etats-Unis de la scène moyenorientale (au profit de leurs « alliés locaux » à qui la puissance américaine semble vouloir sous-traiter la gestion des crises régionales), la Turquie verrait finalement ses ambitions « confortées » par Washington qui ne réfléchit plus qu’en termes « d’affrontement de puissance » avec la Chine et la Russie. De fait, la Turquie semble profiter depuis 2015 de l’émergence de la « menace russe » en Méditerranée pour s’attirer les bonnes grâces des Etats-Unis et apparaître comme un allié fiable et indispensable au sein de l’OTAN… Les Etats-Unis ont d’ailleurs récemment et très ouvertement appuyé le camp libyen pro-turc tout en déplorant « l’escalade » représenté par la présence russe en Libye. Dans ce contexte, les forces navales turques ont tout intérêt à protéger leurs agissements en Libye au travers de l’OTAN : utilisation de codes et indicatifs de l’alliance y compris lors des missions d’escorte entre la Turquie et la Libye, refus de toute coopération entre l’opération Sea Guardian de l’OTAN et l’opération européenne Irini, opposition à toute implication de l’OTAN dans les opérations de contrôle de l’embargo au large de la Libye…

Fort de ce soutien a minima passif des Etats-Unis et de l’OTAN vis-à-vis de la Turquie, les forces européennes se retrouvent alors rapidement isolées et même parfois divisées quant à la stratégie à adopter….confortant une nouvelle fois la politique turque du fait accompli. L’opération Irini se résume ainsi bien souvent au seul couple franco-grec, en cohérence toutefois avec la montée en puissance du partenariat stratégique entre les deux pays. Or, la sécurité de l’Europe pourrait aussi se jouer en Libye vu la possibilité de réalisation d’un continuum géographique pro-turc inédit[6] en Méditerranée, qui faciliterait tant l’isolement de Chypre du continent européen que le chantage migratoire turc vis-à-vis de l’UE (la Turquie contrôlant alors à terme deux des trois points de passage principaux de migrants vers l’Europe)…

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Les frictions navales imposées par la Turquie en Méditerranée semblent ainsi dictées par une ambition géopolitique « néo-ottomane » qui chercherait à faire de l’Est de la Méditerranée un « lac pro-turc ». Fort du soutien passif des Etats-Unis et de la frilosité européenne à accepter pleinement le rapport de force, la Turquie pourrait alors chercher à poursuivre la mise en place de cette vision « expansionniste », en Libye et à Chypre, avant de se tourner ensuite plus résolument sur le Dodécanèse. Sauf changement politique majeur en Turquie (voire aux Etats-Unis) dans les prochaines années, il apparaît donc très probable qu’un rapport de force pérenne, consubstantiel d’ailleurs de la conception des relations internationales au Moyen-Orient, va s’instituer entre Ankara et les nations européennes. Ce contexte dégradé pourrait cependant offrir une belle opportunité pour l’Europe si celle-ci voulait briser la « logique » turque en relevant justement ce défi de la « force », défaisant alors une fois pour toutes le nœud gordien de la faiblesse militaire européenne.

[1] Cet embargo a d’ailleurs été prolongé pour une année supplémentaire le 5 juin 2020 par un vote à l’unanimité du Conseil de sécurité des Nations unies. Il autorise les inspections de navires en haute mer.

[2] Ex-chef d’état-major de la marine turque (d’ailleurs démis de ses fonctions le 18 mai 2020, apparemment pour de simples raisons de politique intérieure). Il est considéré comme le fondateur de cette doctrine et l’organisateur de l’engagement turc en Libye.

[3] Certains d’entre eux en 1987 et 1996 ont d’ailleurs provoqué des crises graves entre les deux pays.

[4] En mars 2018, des bâtiments turcs ont forcé un navire de la société ENI à interrompre ses forages dans l’Est de Chypre.

[5] Accord qui permettrait à la Turquie d’étendre de 30% la superficie de son plateau continental, ce qui empêcherait Athènes, Nicosie et Le Caire de trouver une entendre pour délimiter leurs zones maritimes respectives et qui torpillerait les projets relatifs à l’exploitation de ces réserves de gaz.

[6] La dernière présence « turque » en Libye s’était achevée en 1911…peu avant l’effondrement de l’Empire ottoman

Les stratégies de déni d’accès en Méditerranée, problème ou solution ? – par Arnaud Peyronnet

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La crise prolongée en Syrie a conduit la Russie à y intervenir militairement en 2015, les composantes terrestres et navales étant accompagnées d’un volet naval de plus en plus conséquent. D’abord conçu pour escorter le pont naval logistique russe vers la Syrie, la projection de puissance russe s’est ainsi au fur et à mesure étoffée pour s’ancrer définitivement dans le paysage de la Méditerranée orientale et y constituer progressivement un déni d’accès crédible. Et cet exemple pourrait éventuellement se dupliquer vers d’autres pays de la Méditerranée. La politique turque privilégie quant à elle les actions en dehors de son territoire, dans une sorte de « néo-pan-ottomanisme » centrée sur le renouveau de l’influence turque au Moyen-Orient et en Méditerranée1.

Or pour ce faire, un certain contrôle de la Méditerranée est essentiel. Dans ce contexte, pour à la fois protéger son influence et empêcher ses adversaires de perturber ses actions, la Turquie développe progressivement une stratégie de déni d’accès en Méditerranée, notamment au large de Chypre. Or, ces dispositifs de déni d’accès mis en place ou en cours d’installation par la Russie et la Turquie en Méditerranée inquiètent les puissances maritimes occidentales, adeptes du principe de liberté de navigation et du sea control. Mais elles semblent encore hésiter sur les stratégies à suivre pour y faire face. L’exemple américain, qui commence à mettre en place un dispositif étendu de « déni d’accès offensif » en Asie du Sud-Est pourrait alors être, dans ce contexte, une piste à étudier. Assiste-on à la mise en place de stratégies de déni d’accès en Méditerranée ? Et quelles pourraient être les stratégies navales permettant de les contourner ?

Le déni d’accès russe en Méditerranée orientale…

Le théâtre syrien a d’abord été l’occasion pour la marine russe de démontrer, notamment vis à vis des États-Unis, son savoir-faire opérationnel et technique. La Syrie est ainsi devenue une véritable « zone d’essais » pour les capacités russes de frappes contre terre à partir de plateformes navales (tirs de missiles Kalibr notamment). Mais surtout, la Russie a mis progressivement en place une stratégie de déni d’accès au large de la Syrie : présence navale permanente au large des côtes, notamment via des sous-marins, déploiement en novembre 2016 d’un système de défense côtière Bastion-P doté de missiles de croisière anti surface (350 km de portée), mise en place de systèmes de défense aérienne de type S-400 (400 km de portée) et présence ponctuelle d’avions de patrouille maritime. En outre, les forces présentes sur place (essentiellement issues de la flotte de la Mer noire) sont systématiquement renforcées d’unités d’autres flottes2 dès que la présence américaine s’accroît. De plus, la Russie ferme, parfois pour plusieurs jours, des zones maritimes et aériennes au large de la Syrie, au prétexte d’exercices militaires, privant ainsi les autres pays d’accès libre et inconditionnel aux espaces au large de la Syrie3. Certaines de ces zones réservées se sont même parfois étendues jusqu’au Nord d’Israël pour les plus grands exercices, comme en septembre 2018 par exemple. Ces « zones fermées » créent ainsi une « barrière protectrice» pour la Syrie, forçant les aéronefs étrangers à voler à plus haute altitude (et donc à être plus facilement détectables) tout en obligeant les bâtiments étrangers à s’éloigner des côtes.

La présence navale russe en Syrie étant désormais pérenne4 et le déni d’accès établi, Moscou pourrait désormais chercher à étendre ce « modèle » à d’autres pays de la région, ce qui passe d’abord par des actions appuyées d’influence. Pour ce faire, la Russie semble d’abord privilégier son « retour » en Libye, ce qui s’observe au travers de son activisme vis à vis du LNA (Libyan National Army) du maréchal Haftar5, des mercenaires russes ayant même été aperçus auprès des forces du LNA en 2019. Obtenir de nouveau un point d’appui naval en Libye pourrait être l’objectif essentiel de Moscou qui pourrait alors y développer une stratégie de déni d’accès vis-à-vis de la Méditerranée centrale et du trafic maritime entre Gibraltar et Suez, en adaptant localement son « modèle syrien ». L’Algérie pourrait être également (mais dans un 2ème temps) un objectif de choix pour la Russie qui y est déjà très présente par ses livraisons d’armement. L’Algérie, par ses moyens de déni d’accès déjà conséquents (6 sous-marins de type Kilo, dont certains ont d’ailleurs effectué, avec l’appui technique russe, des tirs de missiles de croisière en 2019 ; systèmes antiaériens de typeS400) pourrait devenir un allié de Moscou s’il fallait, en temps de crise, effectuer des pressions non négligeables sur le trafic maritime proche du détroit de Gibraltar.

Les velléités turques de déni d’accès.

L’activisme naval turc s’observe d’abord par des démonstrations affirmées de puissance navale en Méditerranée. La marine turque a ainsi conduit en mars 2019, en mer Egée, en mer noire et en Méditerranée orientale, l’exercice national Mavi Vatan 2019, sa plus grosse séquence d’entraînement naval depuis la chute de l’Union Soviétique, mobilisant une centaine d’unité dont la quasi-totalité de ses bâtiments de 1er rang. Cet exercice a été doublé d’un second (Denizkurdu 2019) d’une ampleur équivalente (plus d’une centaine de navires de tous types concernés) en mai 2019, une nouvelle fois sur 3 zones distinctes (mer Noire, mer Egée et Méditerranée orientale). En novembre 2019, l’exercice Doğu Akdeniz 2019 a quant à lui regroupé une quarantaine de bâtiments en Méditerranée orientale. Ces démonstrations de force sont rendues possibles par une flotte nombreuse (1ère marine régionale par le tonnage avec 16 frégates et 10 corvettes) mais qui reste encore structurellement centrée sur des stratégies de déni d’accès (avec de nombreux sousmarins, patrouilleurs et frégates légères permettant le contrôle durable de zone).

Elle se voit également au travers des pressions et interférences effectuées sur les zones de forages de gaz offshore au large de Chypre. Ainsi, outre le fait de perturber les campagnes d’explorations étrangères6, la Turquie effectue, sous protection militaire constante, ses propres recherches sous-marines au sein même de la ZEE chypriote que la Turquie considère en partie comme sienne. Dans le même esprit, elle a conclu le 28 novembre 2019 un accord de délimitation maritime avec le gouvernement d’unité nationale libyen (sur le principe de l’équidistance) excluant de fait la Grèce, Chypre et l’Egypte des négociations7. Ces manœuvres se doublent d’une présence navale qui est devenue permanente à la fois dans la ZEE chypriote mais également depuis le début de l’année 2020 au large de la Libye8. De fait, certaines zones maritimes au large de la Libye et de Chypre sont en passe d’être soumises à un déni d’accès permanent, de par la simple présence militaire turque qui multiplie également les réservations de zones pour de prétendus « exercices ». En outre, la militarisation turque de Chypre Nord pourrait exacerber  cette tendance avec déjà le déploiement de drones de surveillance (à compétence maritime) et la future construction d’une base navale (zone de Gazimağusa probablement). Ces nouveaux moyens permettront ainsi d’appuyer les moyens navals déployés tout autour de l’île et compléter l’architecture de déni d’accès progressivement mise en place.

Quelles stratégies anti-déni d’accès en Méditerranée ?

Les dispositifs mis en place ou en cours d’installation par la Russie et la Turquie en Méditerranée inquiètent à la fois les États-Unis (surtout vis à vis de la Russie) et les pays européens riverains de la Méditerranée qui semblent encore hésiter sur les stratégies à suivre pour y faire face. Le cas américain dans l’Ouest du Pacifique, au travers de son « déni d’accès offensif » le long de la 1ère chaîne d’îles pourrait alors être un exemple d’inspiration. Ainsi, les États-Unis, s’ils prennent en compte le réel déni d’accès chinois dans les mers de Chine, tentent désormais d’enrayer la propagation de cette stratégie plus en avant via une défense archipélagique en profondeur, la dispersion d’unités sur une multitude d’îlots stratégiques et la constitution d’axes politiques régionaux.

Cette stratégie mise ainsi d’abord sur le maintien de FONOPS (Freedom of Navigation Operations) dans les zones soumises à du déni d’accès. Pour plus d’efficacité, ces opérations doivent être très régulières, dotées de moyens conséquents et se faire en coalition afin de perturber les « certitudes » adverses quant à l’efficacité de son fait accompli. Dans le cadre Méditerranéen, de telles opérations pourraient ainsi se concevoir sous couvert de l’OTAN vis à vis de la Russie (en Méditerranée orientale notamment) et sous couvert de l’UE vis à vis de la Turquie (avec des patrouilles ostensibles et communes dans la ZEE chypriote et au large de la Libye)9.

Le deuxième volet de cette stratégie est la mise en place de bases insulaires isolées permettant d’endiguer, si besoin, par des moyens offensifs accrus (batteries côtières de missiles antinavires et dispositifs anti-aériens notamment) les actions adverses. Ces bases, à vocation initialement dissuasives, devront être logiquement disposées sur des positions maritimes stratégiques, à proximité des points de passage principaux. Sur le théâtre méditerranéen, l’application d’une telle stratégie pourrait alors passer par le réarmement de Chypre et de la Grèce (notamment de la Crète, Rhodes, Karpathos et certaines îles de la mer Egée) en moyens antinavires et anti-aériens conséquents. Ces moyens établiraient alors une menace de déni d’accès pesant sur la libre circulation des forces adverses, notamment à destination de ses propres zones « fermées » d’opérations (large de la Syrie, de Chypre et de la Libye). Malte, les îles italiennes de Pantelleria et Lampedusa pourraient être également équipées, faisant poser cette fois-ci une menace sur les bascules d’effort russes (renforcements des Flottes de la Baltique ou de la Flotte du Nord au profit des unités de la mer noire) transitant au sud de l’Italie, voire même sur les tentatives de déni d’accès au large de la Libye. Un renforcement des capacités de lutte anti sous-marine des acteurs impliqués dans cette stratégie d’anti déni d’accès devrait également être mis en place pour compléter cette défense multicouches. Le troisième volet est le resserrement des liens avec les alliés régionaux. Dans ce cadre, la Grèce, à la fois membre de l’OTAN et de l’UE semble bénéficier d’un rôle pivot. La Grèce est en effet sur le passage des bâtiments russes transitant de la mer noire vers la Méditerranée et peut donc leur faire poser un déni d’accès potentiel. En outre, les épisodes de tensions avec la Turquie dans le domaine naval, bien réels (incursions turques répétées dans les eaux territoriales grecques, question épineuse de Chypre) ont déjà poussé la Grèce à vouloir moderniser ses forces navales, notamment dans le domaine de la lutte anti-sous-marine, tout en se rapprochant d’autres pays. Ainsi, tant la Grèce que Chypre cherchent à se rapprocher des principaux pays occidentaux, notamment des États-Unis10 et de la France pour faire face aux menaces constituées par l’activisme turc. Un axe régional antiturc semble également s’établir, associant la Grèce, Chypre, Israël et l’Égypte, en partie motivé par des intérêts gaziers offshore communs (développés au travers des projets EastMed et Eastern Mediterranean Gas Forum) que la politique « révisionniste » d’Ankara vis-à-vis de la ZEE chypriote menace régulièrement. Les marines égyptienne, grecque et chypriote effectuent d’ailleurs annuellement un exercice naval trilatéral (série des exercices Medusa), renforçant progressivement leur intégration régionale. Cette « intégration régionale » pourrait à terme inclure Israël et l’Egypte, ces deux pays pouvant éventuellement assurer, en lien avec les puissances occidentales, une protection du canal de Suez vis à vis de tout aventurisme turc ou russe dans cette zone. Ce rôle de « pôle de stabilité » est d’ailleurs déjà perceptible au travers des exercices réguliers conduits par les forces occidentales, notamment américaines, avec ces deux pays.

Une approche nécessairement graduelle et sectorielle.

La mise en place d’une stratégie d’anti déni d’accès en Méditerranée risque cependant d’être ralentie par les réticences politiques de certaines puissances occidentales. En effet, il est probable que l’OTAN et les États-Unis ne souhaitent pas davantage contraindre leur allié turc, déjà malmené par ses difficultés politiques intérieures, la crise syrienne et surtout l’influence russe, devenue omniprésente. En outre, des pays comme la Grèce et Chypre se sentent proches, sous certains aspects, de la Russie et dépendent également de celle-ci pour une partie de leur économie (tourisme essentiellement). Enfin, l’implication collective de l’UE dans la mise en œuvre de mesures fortes et contraignantes tant vis à vis de la Turquie que de la Russie reste sujette à caution. La route pour la mise en place d’une stratégie européenne d’anti déni d’accès apparaît donc délicate et compliquée.

Une solution pourrait toutefois résider dans une approche « différenciée » du problème en fonction des interlocuteurs. L’OTAN, et notamment les États-Unis secondés par la Turquie, pourrait ainsi se charger de contrer l’activisme russe en Méditerranée, ce qui ménagerait la Grèce et Chypre dans leurs relations avec la Russie et aurait pour avantage d’occuper massivement les moyens turcs à des opérations dans les objectifs et intérêts de l’Alliance. Une force navale permanente de l’OTAN en Méditerranée, composée essentiellement de moyens américains et turcs, et éventuellement sous commandement de ces derniers, pourrait alors être envisagée pour une stratégie d’anti déni d’accès vis à vis de la Russie. En contrepartie de ce « réengagement » et de cette confiance renouvelée du camp occidental en la Turquie, celle-ci pourrait s’engager à limiter ses activités tant au large de Chypre que de la Libye. La mise en œuvre d’une stratégie d’anti déni d’accès vis à vis des activités turques dans ces zones pourrait être ainsi facilitée et donnée à l’UE, notamment au couple franco-grec, éventuellement élargi à d’autres acteurs régionaux intéressés. Dans tous les cas, une synergie des stratégies devra être recherchée entre les puissances maritimes concernées (États-Unis, France et Grèce) pour faire face durablement à ces difficultés nouvelles d’entraves à la liberté de navigation en Méditerranée.

La Russie a déjà établi une zone de déni d’accès au large de la Syrie et la Turquie tente, plus progressivement, d’adopter cette même stratégie vis à vis de Chypre puis éventuellement de la Libye. En se fondant sur l’exemple américain en cours de mise en place en Asie du Sud-Est face à la Chine, une stratégie occidentale d’anti déni d’accès pourrait alors fragiliser les velléités régionales russes et turques en Méditerranée. En s’appuyant essentiellement sur la Grèce et Chypre (et dans une moindre mesure l’Italie), cette stratégie verrait alors la mise en place de FONOPS permanentes, la constitution d’axes régionaux et la militarisation de certaines îles situées sur des passages stratégiques. Une menace de déni d’accès serait alors posée sur ces mêmes forces navales adverses qui pourraient voir leurs mouvements et bascules de force entravés voire délégitimés. Une approche graduelle et sectorielle d’une telle stratégie pourrait être utilement recherchée par les puissances maritimes concernées par ces difficultés de déni d’accès en Méditerranée et notamment le trio composé par les États-Unis, la France et la Grèce.

 

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1  Les ambitions régionales turques se font jour depuis 2011 quand le Président Erdogan avait proclamé que la Turquie se devait « de résider au plus proche du Canal de Suez, les mers adjacentes et se projeter en Océan Indien ».

2  Un exercice naval d’ampleur conduit en Méditerranée en septembre 2018 a d’ailleurs simultanément mobilisé 25 bâtiments russes.

3  Les zones étant publiquement annoncées comme fermées via des avis aux navigateurs maritimes et aériens.

4  Selon un accord gouvernemental syro-russe signé à la fin de l’année 2017, les bâtiments militaires russes bénéficieront d’un accès pour 49 ans au port de Tartous. Celui-ci devrait être modernisé pour accueillir à terme jusqu’à 11 bâtiments russes, y compris les porte-aéronefs ou les unités à propulsion nucléaire.

5  Ce dernier ayant été d’ailleurs accueilli à bord du porte-avions Kuznetsov, au large des côtes libyennes en janvier 2017.

6  En mars 2018, des bâtiments turcs ont empêché un navire de la société ENI de poursuivre ses forages dans l’Est de Chypre.

7  Accord qui permettrait à la Turquie d’étendre de 30% la superficie de son plateau continental, ce qui empêcherait Athènes, Nicosie et Le Caire de trouver une entente pour délimiter leurs zones maritimes respectives et qui menacerait les projets relatifs à l’exploitation de ces réserves de gaz.

8  Ce déploiement inédit marque ainsi, de par sa seule présence, son soutien au GNA (Government of National Accord) libyen, en complément de la protection des livraisons militaires par voie maritime.

9  Le lancement par l’UE, en mars 2020, d’une nouvelle opération maritime (dénommée « Irini ») en Méditerranée orientale afin de surveiller l’embargo sur les armes à destination de la Libye semble constituer un premier pas.

10  Renforcement capacitaire sur la base aérienne de Larissa voire de Souda Bay, augmentation du nombre d’escales de bâtiments américains, possibilité de livraisons de bâtiments multi missions.

 

Déploiements aéronavals américains: vers une souplesse géographique et doctrinale accrue ? – par Arnaud Peyronnet

USS Gerald R. Ford. Tous droits réservés.

Le secrétaire d’état à la marine des États-Unis a annoncé en mars 2020 qu’il allait demander à une commission d’experts d’évaluer le « futur » des porte-avions et de l’aéronavale embarquée à l’horizon 2030. La mise en place de cette commission d’études, au mandat de 6 mois, intervient alors même que le premier porte-avions de la série Ford suscite d’âpres débats, tant par son coût que par ses retards1. Or les concepts d’emploi et les zones de déploiement des groupes aéronavals américains illustrent les tendances profondes traversant la géopolitique navale américaine. Ces déploiements, signes majeurs de la stratégie américaine depuis la 2nde guerre mondiale, restent historiquement concentrés sur les régions du « Rimland », tenant ainsi en respect les puissances continentales (Chine et Russie notamment) composant le « Heartland »2. Cette situation perdure toujours, la marine américaine se concentrant résolument sur le Pacifique Ouest et s’ouvrant de nouveau sur l’Atlantique Nord dans une logique de lutte contre les « peer or nearpeer adversary » russe et chinois. Dans ce cadre, les déploiements de groupes aéronavals américains ont été marqués depuis 2018 par des « ruptures » particulièrement révélatrices tant en termes doctrinaux que géographiques: première escale d’un porte-avions américain au Vietnam depuis 1975, déploiements inédits en Atlantique Nord, absence historique de groupe aéronaval américain dans le golfe arabo-persique pendant la majorité de l’année 2018, entraînements réguliers aux « dual carrier operations », montée en puissance d’un concept de porte-avions « léger ». L’utilisation des groupes aéronavals évolue également, les déploiements longtemps programmés à l’avance s’estompant au profit d’une certaine imprévisibilité, tant dans la composition ou dans la durée des projections. La marine américaine fait ainsi désormais le pari du « temporary surge » naval via la concentration d’efforts navals multiples sur des zones précises et à des moments choisis, le tout devant permettre d’asseoir rapidement leur suprématie militaire dans les zones de crise. Quelle est donc la réalité de ces déploiements aéronavals américains et quelle est la portée des ajustements doctrinaux en cours ? Ces ajustements signifient-ils la fin des « super porte-avions » tels que connus ces dernières décennies ?

 

Une priorité géopolitique: contrer l’activisme des puissances « continentales »

La marine américaine a résolument pris l’option de se concentrer sur le Pacifique Ouest, en accord avec la « National Defense Strategy » et sa perception de la menace chinoise en Asie à l’horizon 2040 (« peer or near-peer adversary »). Ainsi, et outre les déploiements « symboliques » de type Freedom of Navigation Operations (FONOPS) en mer de Chine méridionale et la reprise depuis l’été 2018 de transits opérationnels mensuels dans le détroit de Taïwan, l’envoi régulier de groupes aéronavals et amphibies dans les zones disputées géopolitiquement par la Chine constitue une démonstration ostensible de la force navale américaine. La permanence et l’importance de ces déploiements, tant dans leur rythme que dans leur volume (avec des concentrations ponctuelles, depuis 2018, de plusieurs groupes aéronavals dans le cadre des « dual-carrier operations ») démontrent en effet clairement à la Chine la volonté américaine de défendre militairement ses intérêts à proximité de la « 1ère chaîne d’îles » (ligne virtuelle allant du Japon à Taïwan, aux Philippines et à l’Indonésie). De telles démonstrations de force rassurent évidemment les alliés régionaux des États-Unis, solidifiant ainsi l’architecture de sécurité asiatique face à la Chine, et s’inscrivent pleinement dans la stratégie de « pivot » asiatique initiée par l’administration Obama en 2011. L’irruption de la Russie en Méditerranée et en Atlantique Nord depuis la crise ukrainienne de 2014 a cependant ralenti ce « grand rééquilibrage » américain vers la zone Pacifique. Certains pays de l’OTAN, tout comme d’ailleurs le commandement américain pour l’Europe, ont en effet réclamé une présence renforcée de forces américaines en Europe afin de « dissuader » la Russie de tout nouvel aventurisme sur le vieux continent. Le renforcement des moyens navals consacrés à la 6ème flotte, notamment au travers du déploiement plus régulier de groupes aéronavals ou amphibies sur les façades maritimes européennes est dans ce cadre ardemment demandé. Les groupes amphibies et aéronavals américains, bien que non présents en permanence, ont effectivement accru depuis 2017 leurs déploiements sur les flancs Ouest et Sud de l’Europe, notamment pour de grands exercices avec les alliés de l’OTAN (exemple de Trident Juncture en 2018). Ces déploiements rassurent là aussi les alliés et permettent de démontrer à la Russie le maintien de l’implication navale américaine sur la façade Est de l’Atlantique, notamment pour la protection des convois logistiques transatlantiques, essentiels en cas de conflit majeur sur le théâtre européen. Les déploiements aéronavals américains pourraient par contre devenir plus imprévisibles qu’auparavant en Méditerranée et dans le golfe arabopersique, l’année 2018 symbolisant à ce titre une rupture avec l’absence de tout groupe aéronaval dans cette région pendant près de 9 mois de l’année. A contrario, le printemps 2019 a vu la réapparition, pour une longue durée, d’un groupe aéronaval américain en mer d’Oman, dans le contexte de la crise iranienne. En mars 2020, deux porte-avions y étaient même présents dans le cadre de « dual carrier operations », symptomatiques des démonstrations de force de la marine américaine. Toutefois, et dans les périodes d’absence de porte-avions, les groupes amphibies américains prennent le relais, certains d’entre eux étant d’ailleurs dotés d’une puissance de feu accrue (cas des groupes disposant d’aéronefs de type F-35B).

 

Les forces aéronavales, des acteurs essentiels de la puissance maritime américaine…

Pour faire face à ses responsabilités de puissance maritime mondiale, la marine américaine estime généralement ses besoins à 4 groupes aéronavals déployés en permanence, dont au moins deux dans la région Indopacifique. La marine américaine table en outre sur la possibilité de déployer 6 porte-avions dans le 1er mois d’une crise majeure, renforcés d’un 7ème dans les 3 mois suivant le déclenchement de ladite crise. D’où un besoin théorique total de 12 groupes aéronavals pour tenir compte des périodes d’entretien et d’entraînement. Le groupe aéronaval semble donc toujours perçu pour les années à venir comme le symbole par excellence de la projection de puissance américaine. Celui-ci reste en effet par essence une force navale capable d’infliger d’importants dégâts à une flotte adverse tout en étant une base aérienne et logistique projetable, disposant de capacités de détection et de renseignement avancées, dotés de capacités de frappe puissante et immédiate, y compris nucléaire. Si l’intérêt tant militaire que diplomatique (par sa seule présence dans une région donnée) du groupe aéronaval est bien établi, son emploi a été toutefois récemment soumis à plusieurs inflexions doctrinales. Ces évolutions ont été présentées en décembre 2018 par l’amiral John Richardson (chef d’état-major de la marine américaine à l’époque) dans une feuille de route ambitieuse afin de « maintenir la supériorité maritime » américaine face à la Chine et la Russie, y compris dans les « zones grises » de conflit. Ainsi, et si la marine américaine parie toujours sur l’idée de « létalité distribuée » (amélioration notable des capacités offensives de chaque unité), elle s’est également emparée du concept de « Dynamic Force Employment » qui vise à faire porter des efforts ponctuels et imprévisibles dans les zones de tensions géopolitiques. Ainsi, chaque flotte pourra se voir renforcée, en cas de besoin, de groupes aéronavals dont les déploiements ne seront ainsi plus forcément planifiés longtemps à l’avance. La marine américaine fait ainsi le pari du « temporary surge » naval via la concentration d’efforts navals sur des zones précises et à des moments choisis, le tout devant permettre d’asseoir rapidement leur suprématie militaire dans les zones de crise. Selon le même esprit, les concentrations ponctuelles de groupes aéronavals dans le cadre des « dual-carrier operations » seront privilégiées quand cela est possible3, afin de maintenir une suprématie navale absolue dans les éventuelles zones d’engagement. Le « coût » des porte-avions4 et leur vulnérabilité potentiellement accrue, notamment face aux missiles supersoniques et aux missiles balistiques guidés (tels les missiles balistiques « antinavires » mobiles de type DF21 et DF26 chinois, appelés aussi « carrier killers »), pourraient enfin pousser la marine américaine à protéger ses unités précieuses et donc à les éloigner davantage des zones de combat5 en les utilisant en « stand off » pour le lancement d’aéronefs alors nécessairement capables de raids à longue distance. De telles évolutions, si elles se réalisaient, pourrait alors changer la mission même de ces groupes puisque l’essentiel des frappes contre terre serait laissé aux seules unités dotées de missiles de croisière et aux aéronefs à long rayon d’action de l’armée de l’air. Les groupes aéronavals reviendraient alors à leur mission originelle, celui de la seule suprématie navale contre des forces adverses en mer, sauf évidemment à faire évoluer la composition de leur groupe aérien au profit d’aéronefs à très long rayon d’action.

 

Vers un retour des porte-avions « légers » ?

Si les déploiements aéronavals américains sont plus aléatoires qu’auparavant dans certaines zones considérées comme « secondaires », des groupes amphibies « améliorés » y semblent avoir pris le relais6, réactualisant alors progressivement le concept de « porteavions léger ». Le déploiement de l’USS Wasp au début de l’année 2019 dans le SudEst asiatique, ce dernier embarquant 10 F-35B, au lieu des 6 habituellement, en constitue un exemple majeur, sachant que les nouveaux LHA de classe America pourront embarquer chacun, dans les prochaines années, une vingtaine de F-35B. De telles unités, disposant de capacités versatiles et d’une puissance de feu conséquente par rapport à leurs potentiels adversaires, pourraient alors permettre à terme à la marine américaine de « conserver » le plus possible ses groupes aéronavals pour les seules zones de friction avec la Chine et la Russie.

Les groupes aéronavals constituent toujours l’ossature des forces navales américaines pour leur stratégie de puissance à l’échelle mondiale. Toutefois, en raison de l’émergence de nations concurrentes développant des stratégies de déni d’accès conséquentes (Russie et Chine notamment), ces groupes semblent plus vulnérables que dans les décennies passées et doivent donc voir leur doctrine d’emploi évoluer. Les déploiements des groupes aéronavals deviennent donc progressivement plus ponctuels, plus imprévisibles et potentiellement plus éloignés des zones de crise qu’auparavant. Enfin, l’adjonction de groupes amphibies dotés de moyens aériens conséquents et modernes renforce la « masse » existante des moyens de projection aéronavals, notamment dans les zones « secondaires »de crise. La puissance aéronavale couplée aux moyens amphibies va donc rester toujours aussi pertinente qu’auparavant tout en continuant de s’adapter logiquement aux stratégies de ses adversaires.

 

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1 L’USS Gerald R. Ford pourrait en effet effectuer son 1er déploiement opérationnel en 2024, soit 4 ans plus tard qu’escompté initialement.

2 Conformément aux théories géopolitiques de Mackinder, reprises par Spykman.

3 Y compris avec des alliés, notamment français et britanniques.

4 La marine américaine ne devrait d’ailleurs pas atteindre son objectif de 12 porteavions avant 2065 et la question du désarmement prématuré de l’USS Truman est régulièrement posée, la marine cherchant à dégager des marges de manœuvre budgétaires pour les autres programmes de construction… En outre, la série des porte-avions de type Ford pourrait s’arrêter à 4 unités seulement, en raison de coûts prohibitifs.

5 Entre 500 et 1000 milles nautiques en fonction de la menace.

6 Comme l’ont montré en 2018 certaines missions des groupes Iwo Jima et Essex, ce dernier ayant été d’ailleurs équipé de F-35B pour leur premier déploiement opérationnel, avec notamment des frappes en Afghanistan.

Le retour du combat naval et le problème de l’engagement en premier – par Thibault Lavernhe

Ivan Aivazovsky (1848)

Capitaine de frégate Thibault LAVERNHE

Article retenu pour une publication dans le hors-série Défense et Sécurité Internationale (DSI) de l’Université d’Eté de la Défense.

On ne compte plus les analyses actant le retour des Etats-puissances, l’émergence des compétiteurs stratégiques de la thalassocratie américaine ou encore la fermeture de la parenthèse bénie de l’unipolarité du vainqueur de la guerre froide. Dans le même temps, ces études dressent le constat de la résurgence du navalisme comme étalon de la puissance étatique, et prophétisent, à juste titre, la possibilité d’un retour du combat entre forces navales symétriques, en haute mer ou en environnement littoral.

Partageant cette vision prospective, les marines occidentales se préparent à renouer avec cette conflictualité jusqu’ici en sommeil, conscientes que malgré le récent primat de l’action aéroterrestre à des fins de lutte contre le terrorisme d’inspiration djihadiste, la menace étatique n’a pas pris une ride.

Mais au-delà de cette lucidité dans les constats, les conséquences du retour du combat naval – c’est-à-dire de l’affrontement tactique entre forces aéronavales dans les trois dimensions, sur, au-dessus et en dessous de la surface – sont-elles toutes bien déclinées dans la pratique ? Il faut l’espérer. Pour favoriser cette dynamique et dépasser la seule espérance, il paraît utile de revenir sur les caractéristiques fondamentales du combat naval, forme singulière d’affrontement, en insistant plus particulièrement sur la clé du succès que constitue dans ce domaine la capacité à engager en premier.

Notre objet n’est pas ici de délivrer un concentré de tactique navale. Simplement, après avoir souligné quelques caractéristiques propres à l’affrontement en mer, nous nous attarderons sur le principe tactique central qu’est l’engagement en premier, avant de nous interroger sur les exigences qui en découlent en termes de préparation tactique.

A propos de combat naval

Si la stratégie navale est aujourd’hui un objet d’analyse récurrent et relativement bien cerné dans ses singularités par rapport aux autres stratégies de milieu1, force est de constater que le combat naval ne fait pas l’objet d’une réflexion équivalente. Il suffit, pour s’en convaincre, de comparer l’abondance des publications sur les thèmes de la géostratégie maritime et navale – dans les pays anglo-saxons et en France – avec l’indigence des productions traitant de tactique navale, singulièrement en France2. Dans ce paysage, à l’exception du magistral Fleet Tactics du capitaine de vaisseau Hughes3, il n’existe pas d’ouvrage récent traitant du sujet, là où la tactique terrestre dispose de solides références, y compris en langue française4. Parmi les multiples causes de ce désintérêt relatif pour un domaine particulièrement sensible aux évolutions technologiques, la faible occurrence de l’affrontement armé sur mer occupe une place de choix : depuis la fin du second conflit mondial, les engagements navals ont été peu nombreux et bien souvent d’ampleur limitée, à quelques exceptions notables près (guerres israélo-arabes, guerre des tankers et guerre des Malouines).

Pourtant, le combat naval possède des caractéristiques historiques solidement ancrées, qui n’ont pas varié au cours de l’histoire et qui emportent de nombreux corolaires. Elles tiennent en trois traits : la guerre navale est rapide, destructrice et décisive.

Rapide, elle l’est par la vitesse de l’armement délivré. Destructrice – et donc mortelle lorsque cela touche les hommes5 –, elle l’est par la concentration de puissance de feu nécessaire pour produire des effets sur l’adversaire, dès la recherche de la simple mise hors de combat de cet adversaire. Décisive, elle l’est par la grande difficulté à remplacer ou même remettre facilement en condition les moyens perdus après un engagement.

Quels qu’en soient les procédés, le combat naval est en effet centré sur l’attrition, obtenue au premier chef par la délivrance de l’armement : de la bataille d’Aboukir (1798) à la guerre des Malouines (1982) en passant par la mer de Corail et Midway (1942), les affrontements navals portent le sceau de la rapidité, de la destruction et l’emport sans appel de la décision. Proche de nous, le torpillage du croiseur argentin General Belgrano et la perte de la frégate britannique Sheffield durant la guerre des Malouines en sont des manifestations concrètes : loin d’être les symptômes d’une rupture tactique ou technologique, comme cela a pu parfois être dit à l’époque6, ces deux actions de combat sont en réalité symptomatiques de la nature du combat naval. Encore plus proche de nous, le torpillage de la corvette sud-coréenne Cheonan en 2010 s’inscrit dans la même lignée.

Cette nature particulière du combat aéronaval – par rapport au combat aéroterrestre – emporte plusieurs conséquences majeures. Enumérons-les sommairement. Tout d’abord, un faible avantage tactique dans l’aptitude à délivrer de la puissance de feu en mer peut avoir de grands effets et emporter la décision, avec de grands avantages pour le vainqueur et une forte attrition pour le vaincu. Ensuite, en mer, une posture offensive est naturellement supérieure à une posture défensive : une opération navale basée sur la seule défensive est conceptuellement déficiente7. Toutes les forces disponibles doivent, de surcroît, être lancées dans la bataille (absence de réserve), d’autant que le milieu maritime, par son caractère « lisse », permet des manœuvres très nettes de concentration des forces et de la puissance de feu associée. Enfin, l’effet dissuasif lié à l’exposition ostensible de la capacité de frappe est particulièrement efficace en mer ; d’autant plus que la mer permet, dès le temps de paix, une telle exposition, parfois à de très faibles distances, comme le suggère à l’envie des interactions entre forces navales étatiques dans la partie orientale de la Méditerranée ou encore en mer de Chine méridionale.

Il est en outre intéressant de souligner que l’avènement du fait littoral (c’est-à-dire la propension des marines à conduire des opérations à proximité des côtés) ne fait qu’exacerber ces caractéristiques, dès lors que le combat naval implique des armements mis en œuvre depuis la terre (batteries missiles côtières notamment, soit l’équivalent moderne de ces fameux « forts » déjà redoutés à l’époque de la marine à voile).

Parmi ces corollaires découlant de l’attrition mutuelle qui est à la base de la tactique navale, un point se détache comme facteur de succès : la nécessité pour une force navale d’engager en premier, non seulement effectivement mais surtout décisivement. C’est cette « grande maxime de la guerre navale »8, qui va bien au-delà du simple principe général de l’offensive appliqué au terrain naval, que nous nous proposons de développer plus avant.

L’engagement en premier comme impératif catégorique du combat naval

L’histoire de la tactique navale suggère assez nettement que le problème central est celui de la capacité à attaquer en premier et effectivement l’adversaire, c’est-à-dire de mettre en œuvre la puissance d’attrition de l’ensemble de la force navale sur un ou plusieurs points d’application de la force adverse, de la manière la plus simultanée possible, avant d’avoir subi en retour l’effet du feu ennemi. Cela commence dès les vaisseaux de ligne (qui cherchaient à la fois une concentration horizontale par une navigation en ligne de file et une concentration verticale par un empilement des canons sur plusieurs ponts) aux XVIIème et XVIIIème siècle, se poursuit à l’ère de la torpille puis du canon au crépuscule du XIXème siècle,  se magnifie lors des engagements entre groupe aéronavals de la Seconde Guerre Mondiale, et se confirme à l’ère du missile antinavires à partir de son avènement les années 1960. La nature de la guerre navale restant inchangée, on peut raisonnablement prophétiser que cette aptitude restera centrale à l’ère des drones et des armes à énergie dirigée.

A chacune de ces périodes, ce principe tactique s’incarne à travers le modèle conceptuel développé par les tacticiens navals du moment. A l’ère du canon, c’est l’approche par les équations de l’érosion simultanée entre cuirassés, chaque partie cherchant alors à obtenir une concentration maximale du feu à la plus grande distance possible pour obtenir l’avantage du premier coup, exigence qui conduira à la course au calibre, au perfectionnement rapide des conduites de tir et à l’utilisation de la vitesse comme moyen pratique de masser les bâtiments en position favorable pour engager. A l’ère des affrontements de groupes aéronavals, le modèle évolue et l’obsession devient alors de localiser le ou les porte-avions ennemis dès la première pontée d’aéronefs et le plus loin possible, partant du principe que la force de frappe massive d’un raid pouvait endommager plusieurs porte-avions – faiblement défendus durant les premières années de la guerre9 – et ainsi éviter toute contre-attaque ennemie. A l’ère du missile – notre époque donc – où la problématique de la manœuvre des porteurs10 et de la concentration de la force ne se pose plus dans les mêmes termes, le principe de l’engagement en premier s’illustre désormais à travers le modèle de la salve (voir encadré infra), qui rend compte des nouveaux déterminants du succès d’un engagement entre deux forces navales. A chaque fois, une exigence domine malgré les variations : attaquer en premier pour bénéficier des avantages induits.

 

Focus – Une version simplifiée du modèle de la salve (d’après le capitaine de vaisseau Wayne P. Hughes)

Soit deux forces de surface A et B (où A et B représentent le nombre de bâtiments dans chaque force) avec les caractéristiques suivantes : – une capacité à encaisser les coups notée a1 et b1, correspondant aux nombres de missiles antinavires nécessaires pour mettre hors de combat A et B respectivement ; – une force de frappe notée α et β, correspondant aux nombres de missiles tirés par A et B respectivement, qui frapperont l’adversaire en l’absence de défense ; – un pouvoir défensif noté a3 et b3, correspondant au nombre de missiles que A et B respectivement parviennent à détruire ou à dévier.

ΔA et ΔB étant le nombre de bâtiments mis hors de combat après un engagement dans les forces A et B respectivement, on établit les relations suivantes (dans le cas basique où les deux forces se sont massées pour l’attaque et tiennent donc l’adversaire en portée) :

∆B = (α.A – b3.B) / b1

∆A = (β.B – a3.A) / a1

Le grand intérêt de ces équations est de leur donner vie avec des cas pratiques, pour en tirer des conclusions sur les déterminants du succès tactique à l’ère du missile. Prenons l’exemple simple d’une force B composée d’un unique bâtiment mais disposant d’un grand nombre de missiles (8 missiles) dont 6 sont correctement tirés (β = 6), face à une force A de 3 bâtiments sensible aux coups encaissés (a1 = 1) et dont chaque bâtiment est capable de ne traiter qu’un missile assaillant (a3 = 1). L’application numérique montre qu’en engagent en premier, le bâtiment B peut ainsi en théorie mettre à lui seul 3 bâtiments de A hors d’action (ΔA = 3). Maintenant, si A dispose d’une capacité à encaisser les coups du double de la force A (a1 = 2), le potentiel d’attrition de B contre A est diminué de moitié (ΔA = 1,5). Et si A avait un pouvoir défensif double (a3 = 2), alors B ne pourrait en théorie mettre aucun bâtiment de A hors d’action (ΔA = 0).

Plusieurs auteurs se sont adonnés à de nombreuses variations sur les données d’entrée du modèle de la salve, en faisant varier le format des flottes opposées. De manière simplifiée, il en ressort quatre grandes tendances : – le modèle de la salve est intrinsèquement porteur d’instabilité : de petits changements dans les facteurs peuvent engendrer une bascule significative des résultats en termes de bâtiments perdus ; – une faible capacité à encaisser les coups exacerbe l’instabilité, ce point ayant une résonance particulière à l’heure où les bâtiments modernes peuvent être mis rapidement hors d’action en cas d’impact ; – a contrario, une grande capacité à encaisser les coups permet d’atténuer fortement les effets des erreurs tactiques ; – la supériorité numérique est le facteur le plus avantageux. Pour lutter contre cet effet du nombre, la force adverse doit avoir plus de force de frappe, plus de capacité à encaisser les coups et plus de pouvoir défensif.

 

Mais si attaquer effectivement en premier est une chose, le faire de manière décisive, c’est-à-dire priver dès le début de l’engagement l’ennemi de toute capacité de frappe significative, en est une autre. Or, cette dernière exigence devient vitale à l’ère du missile en raison de l’instabilité qui résulte de la diffusion de la puissance de feu sur des porteurs de toutes tailles, qui plus est en environnement littoral.

Engager de manière décisive, telle est donc la maxime du combat naval moderne. Selon le rapport de force, y parvenir n’est pas toujours possible. Se mettre en condition de le faire est malgré tout un impératif. C’est cet aspect que nous allons désormais examiner.

Engager effectivement en premier : quelles implications ?

Être capable d’engager effectivement et décisivement en premier n’est pas neutre, qu’il s’agisse d’équipements, de tactique, d’entraînement ou d’état d’esprit. Sommes-nous prêts ? Tour d’horizon.

Equipements

Dans ce domaine, tout revient à la double question de l’allonge et de la précision, à la fois en termes de détection et de portées des armes11. Ici, on peut raisonnablement considérer que la dynamique adoptée par les marines occidentales est bonne, tant la recherche de ces deux caractéristiques – tout particulièrement dans le champ de la détection – détermine en grande partie les programmes d’armement navals et l’effort de recherche associé. Nous ne nous attardons donc pas sur ce point à ce stade, mais nous y reviendrons plus bas lorsque nous aborderons les aspects tactiques associés. Relevons toutefois que s’agissant de portée et de vitesse des armes antinavires, les marines occidentales affichent désormais un retard significatif par rapport aux deux compétiteurs stratégiques russe et chinois.

En revanche, dans l’ordre des équipements, l’aptitude à engager décisivement en premier pose par contraste la question de l’aptitude à encaisser les coups – ce que les anglo-saxons nomment le staying power – pour dénier à l’adversaire l’aspect décisif de l’engagement. Or, sur ce point, l’histoire récente des forces navales (c’est-à-dire depuis l’avènement des armes nucléaires dans le champ de la tactique navale au cours des années 1950-1960) se caractérise par un abandon progressif du blindage et un investissement important dans la « défense en couches » via la furtivité, les leurres et les missiles antimissiles pour assurer la survivabilité des bâtiments en traitant le vecteur hostile avant son impact. Du côté occidental, cette tendance à sacrifier le staying power dans la construction navale s’est par ailleurs exacerbée sous l’effet de l’absence d’opposition conventionnelle en mer durant les dernières décennies. Les tacticiens ne doivent pour autant pas perdre de vue que la capacité à encaisser les coups conditionne le temps gagné pour pouvoir mener une action offensive et permet ainsi d’atténuer l’effet d’erreurs tactiques, en particulier dans un environnement littoral où le risque de surprise tactique est particulièrement important12. Certes, comme le disait l’amiral Makarov (1848 – 1904), « un bon canon produit la victoire, une cuirasse ne fait que retarder la défaite » ; pour autant, la survivabilité est et restera un atout important dans le combat naval. Le choix d’assurer la survivabilité par d’autres solutions que le blindage est certainement pertinent, mais encore faut-il se souvenir que l’effectivité de la survivabilité est une condition sine qua none pour dénier à l’adversaire le volet décisif de l’engagement en premier, à défaut de lui dénier l’aspect effectif. Les solutions alternatives de survivabilité développées par les marines occidentales ont donc un impératif de résultat.

Tactique et entraînement

S’agissant de tactique et d’entraînement, la déclinaison de cette maxime en apparence très simple a de profondes implications, face auxquelles il est pertinent de questionner certaines pratiques après plusieurs décennies de déploiements du temps de crise en l’absence d’opposition symétrique.

Il s’agit tout d’abord de prendre acte que le déterminant majeur de l’engagement décisif en premier est la capacité à détecter et poursuivre son adversaire de manière précise avant qu’il n’en fasse autant. Dit autrement : tout se joue en amont de l’engagement, la manœuvre de la force pour engager et la portée des armes intervenant en aval du processus d’éclairage tactique (scouting dans la terminologie anglo-saxonne). Ce constat, s’il peut paraître trivial, porte néanmoins des conséquences significatives en termes d’effort pour une force navale ou plus simplement pour un commandant isolé à la mer : dans le partage des eaux entre l’information et l’action, c’est l’information qui doit mobiliser les énergies, non seulement pour se prémunir d’une surprise, mais surtout pour être en mesure de porter un coup décisif en premier. Sur cet aspect, le développement des concepts d’Information Dominance13 et d’Information Warfare14 suggère que cet impératif est d’ores et déjà largement pris en compte dans les marines alliées.

Ensuite, vient la question de la manœuvre de la force, sur fond de dilemme entre, d’une part, la dispersion des forces pour maximiser l’aptitude à l’établissement de situation tactique et, d’autre part, la concentration des forces pour favoriser l’aptitude à la défense et au soutien mutuel au sein de la force navale. Jusqu’à présent, la projection de puissance occidentale sans entrave a favorisé des dispositifs navals peu contraints par ce dilemme. Or, cette période est révolue et il est désormais nécessaire de se réapproprier l’analyse comparative entre les forces en présence dans l’optique d’un engagement, pour en déduire à chaque fois un mode d’action adapté selon que l’on s’estime en supériorité ou en infériorité15. Dans ce domaine, les concepts « d’engagement collaboratif » et de « léthalité distribuée »16 développés outre-Atlantique depuis une quinzaine d’année, pour séduisants qu’ils soient, ne sauraient apporter une réponse toute faite au défi posé par le retour du combat naval, en particulier pour une marine de taille moyenne comme la marine nationale : l’habitus de la réflexion tactique face à un concurrent symétrique doit reprendre ses droits.

Vient ensuite la question de la décision d’engagement, particulièrement délicate dans un contexte de temps de crise – contexte qui pourrait perdurer encore longtemps – caractérisé par une gestion parfois complexe des règles opérationnelles d’engagement (ROE). Indépendamment des aspects d’état d’esprit que nous examinerons plus bas, l’enjeu est ici celui de la gestion du temps, tant il est vrai que le génie consistera alors, étant en mesure d’engager en premier, à savoir quand le faire17. Or, la tendance générale à la compression du temps de l’information dans les opérations depuis plusieurs décennies ne s’est pas nécessairement accompagnée d’une compression symétrique du temps de décision. Le retour du combat naval doit donc nous interroger sur ce point : sommes-nous capables de décider rapidement d’un engagement, en « eaux troubles », pour faire basculer la balance de notre côté face à un adversaire symétrique, surtout lorsque celui-ci dispose a priori d’armement antinavires plus véloces et d’une plus grande portée ? Cette interrogation est d’autant plus pertinente que la tactique de « début de guerre », c’est-à-dire au moment où l’écorce des ROE commence à craquer, est un cas particulièrement complexe : une fois les premiers coups partis, tout est plus simple… mais il y a alors fort à parier que le sort de la bataille sera déjà scellé. In fine, la décision d’engager étant prise, l’enjeu du temps revient alors par le double prisme de la rapidité de la transmission de l’ordre d’engagement et de la capacité à concentrer les arrivées dans le temps, pour maximiser le volet décisif de l’engagement. A la question de savoir quelle était la différence entre un bon et un mauvais leader, l’amiral Arleigh Burke répondait déjà en son temps : « environ dix secondes »…

En dernier lieu, c’est l’entraînement des forces aéronavales qui détermine en grande partie l’aptitude à l’engagement effectif en premier, pour deux raisons principales : d’une part, car l’entraînement permet d’arracher ce surcroît de performance qui fait la différence, et, d’autre part, car une force mal entraînée et dispersée sur un théâtre naval moderne court à l’ère du missile un fort risque d’engagement fratricide.

Etat d’esprit

C’est surtout en termes d’état d’esprit que le retour du combat naval et son corollaire de l’engagement effectif et décisif en premier doit interpeller. Car, outre l’absence de pratique récente de la guerre navale par les marines occidentales, c’est sans doute le pli mental du temps crise, que nous appellerons le « syndrome du premier coup », qui constitue le principal handicap : de longues décennies d’affrontement asymétrique et de « piqûres de moustiques »18 nous ont conforté dans la logique de répondre après avoir reçu le premier coup. Autrement dit, il s’agissait de détecter au plus tôt, mais pour engager au plus tard. Ce conditionnement, qui n’enlève rien à l’esprit combattif des équipages dès lors qu’il s’agit de réagir, est néanmoins inadapté au combat naval, qui exige de détecter au plus tôt, pour engager au plus tôt. Dans ce domaine, les ROE ne constituent pas un frein, mais doivent probablement être repensées et manœuvrées pour créer la liberté d’action nécessaire au combat naval. De la même manière, les critères de classification qui les accompagnent doivent être utilement calibrés pour permettre un engagement précoce lorsque cela est nécessaire. En tout état de cause, engager en premier ne signifie évidemment pas que l’on puisse s’affranchir des ROE.

Ces considérations renvoient à la recherche classique de l’équilibre entre les deux écueils de la surprise et de la méprise ; or, l’évolution du contexte de la conflictualité navale vers un plus grand durcissement devrait peut-être inciter à faire pencher le balancier vers l’évitement de la surprise, après avoir légitimement recherché à éviter prioritairement la méprise. Les récents cas d’engagements de bâtiments américains19, émiriens20 et saoudiens21 dans le détroit de Bab-El-Mandeb, dans un environnement côtier, à la frontière entre le combat naval et la lutte contre la menace asymétrique, donnent à réfléchir22. La réflexion est d’autant plus nécessaire que l’importance des charges mises en œuvre par les missiles ou les embarcations télécommandées utilisées par les rebelles houthis montrent que « prendre le premier coup » n’est pas une option viable, même pour un bâtiment de taille importante. S’ajoute enfin à cet aspect la question du pouvoir d’arrêt nécessaire à la destruction de tels vecteurs de surface lancés à grande vitesse et embarquant des charges importantes.

* * *

Le retour de la possibilité du combat naval est depuis quelques années sur toutes les lèvres. Lieu des démonstrations de puissance débridées, la scène maritime permet en effet d’observer le spectaculaire retour des uns et l’irrésistible montée en puissance des autres, avec à chaque fois une rhétorique qui suggère sans ambiguïtés la volonté de contrarier la liberté d’action des Occidentaux.

« Les rues de Leningrad m’ont appris une chose : si un combat est inévitable, il faut frapper en premier »23. Le maître du Kremlin en a fait une ligne de conduite stratégique, avec le succès que l’on sait en Crimée. Sur le plan stratégique, cette leçon n’a en réalité que peu de consistance, tant sont nombreux les contre-exemples d’attaques en premier qui causèrent la ruine de leurs promoteurs, qu’il s’agisse du Japon impérial à Pearl Harbor ou de l’Allemagne nazie en Union soviétique. En revanche, sur le strict plan de la tactique navale, cette nécessité de l’attaque en premier est un principe historique que l’actualité nous presse de réexaminer pour l’appliquer à nous-mêmes. Et ici, au-delà de l’indispensable effort à consentir en termes d’équipements et de pratique tactique, la principale bascule sera sans doute celle de l’état d’esprit.

Le plan Mercator24, qui fixe le cap de la marine nationale pour le monde qui vient, a fait très justement de la formule « une marine de combat » l’un de ses points cardinaux. Une marine de combat, certes. Y accoler l’adjectif « naval » doit désormais nous inciter à nous réapproprier les spécificités de cette conflictualité

***

1 Dans ce domaine, parmi les publications récentes et facile d’accès, voir par exemple : MOTTE Martin, SOUTOU GeorgesHenri, LESPINOIS (de) Jérôme, ZAJEC Olivier, La mesure de la force – Traité de stratégie de l’Ecole de guerre, Tallandier, 2018, 415 p.

2 Le dernier auteur français d’envergure ayant traité spécifiquement de tactique navale est Gabriel Darrieus (1859 – 1931). Les auteurs plus récents, aussi brillants soient-ils (Castex, Barjot, Labouérie, Coutau-Bégarie…) tiennent avant tout des propos d’ordre stratégique.

3 HUGHES Wayne (capitaine de vaisseau) et GIRRIER Robert (contre-amiral), Fleet Tactics and Naval Operations, Third Edition, US Naval Institute Press, Annapolis, 2018, 370 p.

4 Par exemple : YAKOVLEFF Michel (général de corps d’armée), Tactique théorique, Paris, Economica, 2006.

5 Ce qui n’a pas toujours été le cas, et le sera vraisemblablement de moins en moins : au cours de l’histoire, les combats navals ont été de plus en plus destructeurs de matériels, pas d’hommes. La dronisation à l’œuvre accentuera cette tendance.

6 Une analyse étonnée a été de voir dans la mésaventure du croiseur argentin une rupture liée à l’emploi du sous-marin nucléaire d’attaque et dans celle du Sheffield une obsolescence des navires de surface face aux attaques aériennes.

7 Précisons ici pour éviter toute mauvaise interprétation que la tactique navale ne saurait toutefois se réduire au seul principe de l’offensive : les forces et les opérations défensives font partie, à juste titre, des plans opérationnels

8 HUGHES, op. cit., p. 30.

9 Ce point évoluera à partir de 1943 lorsque le pouvoir défensif des porte-avions américains sera devenu très nettement supérieur au pouvoir offensif de bombardiers japonais. D’où, notamment, le développement de la tactique des kamikazes par les Japonais. A titre d’illustration, en 1944, sur les 15 porte-avions sous les ordres de l’amiral Spruance, les deux tiers des avions sont dans des configurations de Combat Air Patrol à vocation défensive.

10 La dialectique des forces ne repose plus sur leur répartition géométrique mais sur leur capacité à créer du préavis de détection. De fait, la manœuvre des plateformes est donc moins centrale.

11 La portée d’une arme à prendre en compte est la portée « productive » ou « efficace ». Pour une force navale, la portée qui compte est celle à laquelle suffisamment d’armes peuvent être pointées pour frapper avec l’efficacité requise.

12 Sur ce point, Wayne P. Hughes considère d’ailleurs qu’envoyer un bâtiment cher et très évolué pour mener une action sous menace en zone littoral est une hérésie.

13 Voir par exemple le numéro de juillet 2015 de la revue Proceedings consacré à ce sujet.

14 DAHM Michael (commander, USN), “Information Warfare: Integrate to dominate”, Proceedings, Janvier 2017.

15 Schématiquement, à l’ère du missile, une force aux défenses intrinsèquement faibles aura intérêt à se disperser pour maximiser ses chances de détecter l’ennemi en premier et ainsi l’engager en premier, cette exigence étant alors vitale pour la force en infériorité qui n’a aucune marge de manœuvre pour encaisser les coups. Si cette même force ne peut espérer engager en premier, elle a alors plutôt intérêt à se masser pour se défendre. Enfin, si même le regroupement pour la défense n’est pas estimé efficace, cette force devra alors éviter toute attaque de l’ennemi, en se dispersant, dans une logique d’évasion et de survie, en cherchant lorsque cela est possible à éroder la force adverse.

16 ROWDEN Thomas (vice-amiral, USN), GUMATAOTAO Peter (contre-amiral, USN), et FANTA Peter (contre-amiral, USN), « Distributed Lethality », Proceedings, Janvier 2015.

17 Engager en premier ne veut pas nécessairement dire engager au plus tôt ou en limite de portée : selon le contexte, il tout à fait possible d’engager en premier en tirant à distance minimale.

18 Pour reprendre les mots de Gérard Chaliand évoquant les attentats terroristes comme prix dérisoire payé par l’Occident pour sa domination sans partage.

19 USS Mason, octobre 2016.

20 UAE Swift, octobre 2016.

21 Frégate Al-Madinah, janvier 2017.

22 Voir par exemple CORMAN François-Olivier (capitaine de corvette), « Comment préserver notre liberté d’action littorale ? », Revue Défense Nationale, n°805, décembre 2017.

23 Déclaration de Vladimir Poutine au forum de Valdai en 2015.

24 https://www.defense.gouv.fr/content/download/541495/…/PLAN-MERCATOR–.pdf

Cyprus, a complex of maritime disputes

By Admiral (ret’d) Pascal Ausseur

Director of the FMES Institute.

 

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Taking an interest in maritime events means taking an interest in events on land: what happens at sea is in fact directly linked to the situation on land and maritime disputes or even tensions are part of a given geopolitical and geo-economic situation. When we look at Cyprus, we are, in this respect, in a textbook case.

We are accustomed to describing the Mediterranean as the laboratory of globalization, a form of concentration that allows us to grasp the issues that determine the world and that could help us identify approaches that can be generalized to respond to them. But when we look at the Eastern Mediterranean, we are faced with a form of “concentrate of concentrate”.

Thus, speaking of the tensions in the Eastern Mediterranean, around Cyprus, is in a way describing the new world, as the stakes, developments and scenarios at work illustrate the major trends of our time.

 

The Eastern Mediterranean is a “small” geopolitical cauldron

It has always been sensitive: this region has, in history, always been complex and often tense. A triple interface zone between the West, the East and Africa, it has brought cultural and material enrichment to the countries that compose it, but also tensions and rivalries which, as in the rest of the Mediterranean, only diminish in the course of history when a tutelary power assures its hold (Phoenicians, Greeks, Romans, Ottomans, British, Americans).

It is also a privileged – vulnerable – transit route for world maritime traffic (25% of supplies) and in particular for European and French traffic (70%). The Suez Canal is such an obvious choice that it is only mentioned when it could be cut.

The last 20 years have seen a complete upheaval in the global geopolitical situation and thus in the Eastern Mediterranean.

At the beginning of the 2000s, at the turn of the century, we were in a rather peaceful phase under the tutelage of the United States, winners of the Cold War and promoters of the system which became known as “liberal market democracy” and which seemed set to expand. In the Eastern Mediterranean, only two nodes of tension remained.

The first one was (and unfortunately remains) the Israeli-Palestinian conflict that has been ongoing since 1948. Indeed, in Arab perception and representation, Israel is identified with a form of European colony, a Western outpost in the East and an intruder in a perpetual state of siege, like the Crusader kingdoms of the 12th and 13th centuries. This conflict, which has spread to Lebanon since 1975, is enmeshed in endless tensions that the regional (primarily Egypt) and global (especially the United States) powers are trying to control as much as possible. This does not prevent regular outbreaks of violence or war.

In 2000 the Oslo process establishing mutual recognition between the State of Israel and the Palestinian Authority, already weakened by the assassination of Yitzhak Rabin in 1995 and the attacks by Hamas and Islamic Jihad, was not yet totally neutralised by the second intifada launched in September of the same year.

The second point of tension was related to Greek-Turkish rivalries, distant heirs to the emancipation of Greece from the Ottoman Empire in 1821 and the reorganizations that followed the Second World War.

In the early 2000s, these tensions focused on the delimitation of maritime and air space in the Aegean Sea and the status of Cyprus. The island had been independent since 1960 and was based on a community organisation dividing roles between Greek Cypriots and Turkish Cypriots, according to the practice of the former British guardianship power. In 1974, while the colonels in power in Greece were considering the island’s incorporation, Turkey intervened militarily on the pretext of protecting the interests of the Turkish Cypriots. Operation Attila resulted in the occupation by the Turkish army of 38% of the island, the separation of the two communities and stabilisation guaranteed by a UN force. Turkey then no longer recognised the government of Cyprus, but is on the other hand the only state to recognise the government of Northern Cyprus (TRNC) since 1983.

At the beginning of the 21st century, the situation was rather calm: reunification seemed possible since all the problems were considered to be solved by the generalised convergence towards the Western model, which was materialised by the announced accession of these countries to the EU. The rejection in 2004 by the Greek Cypriots of the Annan reunification plan that preceded Cyprus’s accession to the EU shattered this project, making Turkey’s EU accession process and thus relations with this country even more complex.

Since then, this separation has turned into a real frozen conflict and has generated a de facto partition: Northern Cyprus is now de facto annexed by Turkey and reunification seems impossible.

Today we live in a different strategic environment that has changed the geopolitical environment of the Eastern Mediterranean. Two ruptures have changed the situation, one global, the other regional.

The first rupture is linked to the end – faster than expected – of the unipolarity of the world at the end of the Cold War. The catastrophic management by the United States of its victory is the cause. In place of the rather subtle approach of George Bush senior, which aimed at establishing a “new world order” based on law, multilateralism and the self-restriction of what had become the sole superpower, his successors and above all his son have substituted a policy marked by incoherence and brutality. Carried away by the hubris of a society that thought it was at the dawn of an American century, the United States failed to manage its hyperpower and plunged the region into chaos and the world into a rejection of a West perceived as partial and dysfunctional.

Two decades later, no one any longer believes in the “end of history” as described by Francis Fukuyama, in the global convergence towards a Western model, in the impartiality of the institutions founded after the Second World War and even in the principles of compromise and rejection of war that underlie them. It is a paradox that this questioned global governance is made even more necessary by the interpenetration of global issues (economy, environment, demography, health, security, etc.).

The successors of G. Bush junior, taking note, each in his own style, of the blow to American credibility as a stabilizing hegemon, have begun an at least partial disengagement from its world leadership, leaving the place to Russia and soon to China, as well as to the middle powers that are exploiting the margins of maneuver left by this new “power vacuum”. In the Middle East these countries are Iran, Saudi Arabia, Qatar, Egypt and Turkey.

The second rupture for this area is a consequence of the latter. It is linked to the progressive strategic emancipation of Turkey vis-à-vis the West organised by Recep Tayyip Erdogan. This posture is based on a doctrine that is both neo-Ottoman and Islamist and aims to place Turkey in a position of regional pivot in the new post-bipolar (i.e. post-Cold War) world. The Arab revolutions of 2011 have given it an acceleration: Turkey, with the financial contribution of Qatar, has supported Muslim brothers in Tunisia, Morocco and Egypt, armed Misrata’s militias in Libya and opposition forces in Syria (including Daesh) and has become involved in European Muslim communities. However, the results have not lived up to the hoped-for expectations, especially in Egypt where the counter-revolution and the seizure of power by Marshal Al-Sissi, supported by Saudi Arabia and the Emirates, have affirmed a strong regional counter-power.

This region is thus bathed in a new world, marked by major geopolitical reconfigurations, mainly linked to the loss of American pre-eminence and a disruptive Turkish policy.

In this very destructured framework, each state seeks to achieve its own objectives, without being hindered by alliances, blocked by the rule of law or inhibited in the use of force. The balance of power has now been consolidated along two main axes: on the one hand, Turkey and Qatar (Muslim Brotherhood) associated with Russia and Iran (anti-Western), and on the other hand Saudi Arabia, the United Arab Emirates and Egypt (Anti-Brotherhood) associated with the United States and Israel (Anti-Iran).

 

Can the oil windfall alleviate the situation?

The new technological advances allowing deep offshore drilling give this region the opportunity to benefit from exceptional energy and financial resources which, although they do not seem capable of upsetting world balances (1% of global potential), are sufficient to modify regional balances. Will this possibility favour the “appeasement by trade” so dear to Montesquieu and encourage these States to come to an agreement to take advantage of it?

The windfall is important: world gas consumption has been growing for 30 years and benefits from a more affordable production cost than petroleum while emitting less CO2. The East Mediterranean gas field is currently estimated at 3,500 billion m³, equivalent to Norwegian reserves, and could benefit Israel, the Palestinian Authority, Egypt, Lebanon, Cyprus and Turkey.

Besides the energy autonomy that this resource would bring to the neighbouring countries, the export customer is obvious: the European Union is a major consumer and wants to diversify its supply, which is currently 40% dependent on Russia. Finally, the concentration of fields allows synergies and leverage effects in terms of exploitation and export.

In a way, the pacifying effect has already been felt: the major companies in the extractive industries need and demand security that is both physical and economic, ensuring them a return on major investments. Numerous agreements have thus come into being: Egypt and Israel for the export of Israeli gas to its southern neighbour, Cyprus, Greece, Italy and Israel for the construction of the EastMed pipeline, and above all the creation of an East Mediterranean Gas Forum (EMGF) made up of Egypt, Cyprus, Israel, the Palestinian Authority, Jordan and Greece. Most of the Exclusive Economic Zones (EEZs) have been the subject of agreements, with the exception of the one between Lebanon and Israel and of course those concerning Turkey (Syria being a special case given the civil war).

On this last point, the opposite effect is observed. While Turkey objectively has an interest in being included in the regional agreements (it is already a gas hub between Russia, the Caucasus and Europe via TANAP and Turkish stream, and its very deteriorated economic situation would justify an agreement for the sharing of gas resources), Erdogan has integrated this issue into his regional geopolitics, made up of power relations, exacerbated nationalism, pawn taking and the uninhibited use of force. It is difficult at this stage to discern whether this policy is aimed at outright predation or at putting oneself in a position of strength to better negotiate economic sharing.

 

The law of the sea is only useful when one agrees to respect it.

After trade, the second most important tool for the regulation of force is the law. But, like any international law, the law of the sea requires states to adhere to it in order to recognise and apply it. In this area, the goodwill of states is essential and if the 1982 Montego Bay Convention has not been signed by Turkey, Israel and Syria, this would not prevent them from applying it.

Cyprus declared (unilaterally, like France in 1976) its EEZ in 2004, completed in 2014. Agreements have been concluded with Egypt in 2003, with Lebanon in 2007 (although they have not yet been ratified by Lebanon) and then with Israel in 2010. On May 7, 2019, Cyprus has submitted a map to the UN showing the delimitation of its EEZ for the northern and north-western part of the island, without having negotiated with Turkey but taking into account the existence of a continental shelf claimed by the latter in the west of the island.

In addition, it has granted authorisations for prospection within this EEZ, but avoiding two disputed areas: off the TRNC and on the continental shelf.

Turkey does not recognise the Republic of Cyprus and therefore considers this EEZ to be illegitimate. It has not signed the Law of the Sea Convention but claims for its part an EEZ which commits the continental shelf to the Cypriot prospection zones.

On a more political level and detached from the Law of the Sea, Turkey considers that the authorisations for prospection granted by the Republic of Cyprus have been granted without taking into account the rights of the Turkish Cypriots in the TRNC and are therefore illegal and that it is its responsibility to ensure the defence of their interests. It therefore supports the TRNC’s demand for an extensive EEZ extending as far as the south of the island.

As a first step, Turkey wished to exert pressure on Cyprus by freezing all gas activities, in line with the jurisprudence that such activities can only take place after agreement between the parties.

After 2018, in reaction to the first Cypriot prospections, and in conjunction with a stronger assurance in the Syrian conflict (Battle of Afrin), Erdogan ordered its Navy to disturb or even obstruct the work carried out by the French company Total and the Italian company ENI in Southern Cyprus. Then, gradually, the Turkish prospection and drilling boats have, under good military guard and accompanied by martial speeches, begun their activities, first on the continental shelf in May 2019, then in the EEZ of the TRNC in June and finally in the middle of the Cypriot EEZ in October.

More recently, on November 27, 2019, Turkey and Libya signed a maritime delimitation agreement, in exchange for a security and military cooperation agreement signed on the same day. This agreement provides for the two countries to share their Exclusive Economic Zones (EEZs) and the reserves they contain, particularly in terms of hydrocarbons. The EEZs in question largely overlap with that of Greece, especially off the coast of Crete. On December 13, 2019, the European Union declared that the agreement violates the rights of third countries.

France’s protests, US warnings and EU sanctions have had no impact on a policy that favours geopolitical objectives that stray from the multilateral framework.

Turkey has the advantage in the balance of power: it is stronger than Cyprus, closer than France and more determined than the other actors. However, it is necessary not to give in to intimidation and fait accompli while identifying a path of de-escalation. This could be achieved through a combination of diplomatic (necessarily including Russia), military (to preserve our freedom of action) and economic (to ensure sufficient Turkish fallout) action.

 

Conclusion: an illustration of the new world

We are witnessing a paradigm shift in the Eastern Mediterranean.

The United States is no longer the sole master of the game and Russia is establishing itself as a judge of peace in the Middle East. For the time being, Russia is discreet on this subject, preserving its relationship with all the players (Gazprom and Rosneft are partners on all sides). However, the status quo is rather favourable to her.

Turkey is emancipating itself and no longer even pretends to play the game of multilateralism and the law of the sea, which it perceives as tools of an outdated Western domination.

The UN and the EU are showing their powerlessness to regulate these conflicts.

The United States seems to be satisfied with this new deregulated and multipolar world. It allows them to weigh in without restriction when they wish, without having to “carry” a system that is too heavy and that they feel is outdated. Secretary of State Pompeo is saying the same thing when he underlines the uselessness of international law in settling the Israeli-Palestinian conflict: “there will never be a legal solution to the conflict and the arguments about who is right or wrong under international law will not bring peace”.

Only Europe wishes to maintain the strength of multilateralism and international law. But today it is powerless, petrified by the world that is coming and without a conceptual tool to articulate the establishment of a power politics that is not to be intimidated and the promotion of a renewed multilateralism and international law that would be accepted by a world that is sustainably de-Westernised.

 

Colloquium “Maritime tensions in the Mediterranean” University of Toulon, November 29, 2019. Revised in March 2020.

Chypre, un complexe de différends maritimes – par le VAE (2S) Pascal Ausseur

Par l’amiral (2s) Pascal Ausseur

Directeur général de l’Institut FMES.

 

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S’intéresser aux évènements maritimes, c’est s’intéresser aux évènements terrestres : ce qui se passe en mer est en effet directement lié à la situation à terre et les différends voire les tensions maritimes s’intègrent dans une situation géopolitique et géoéconomique donnée. Quand on s’intéresse à Chypre, on est, en la matière, dans un cas d’école.

Nous avons l’habitude de décrire la Méditerranée comme le laboratoire de la mondialisation, une forme de concentré qui nous permet d’appréhender les enjeux qui déterminent le monde et qui pourrait nous aider à identifier des pistes qu’il est possible de généraliser pour y répondre. Mais quand on s’intéresse à la Méditerranée orientale, on est face à une forme de « concentré de concentré ».

Ainsi, parler des tensions en Méditerranée orientale, autour de Chypre, c’est d’une certaine façon décrire le nouveau monde, tant les enjeux, les évolutions et les scénarios qui sont à l’œuvre illustrent les tendances lourdes de notre temps.

 

La Méditerranée orientale est un « petit » chaudron géopolitique

 

Elle a toujours été sensible : cette région a, dans l’Histoire, toujours été complexe et souvent tendue. Triple zone d’interface entre l’Occident, l’Orient et l’Afrique, elle a apporté aux pays qui la composent enrichissements culturel et matériel, mais également tensions et rivalités qui, comme sur le reste de la Méditerranée, ne s’atténuent au cours de l’Histoire que lorsqu’une puissance tutélaire assure son emprise (Phéniciens, Grecs, Romains, Ottomans, Britanniques, Américains).

Elle est également une route de transit – vulnérable – privilégiée du trafic maritime mondial (25% des approvisionnements) et en particulier européen et français (70%). Le canal de Suez est une telle évidence que l’on n’en parle que lorsqu’il pourrait être coupé.

Les 20 dernières années ont connu un bouleversement complet de la situation géopolitique mondiale et donc de la Méditerranée orientale.

Au début des années 2000, au tournant du siècle, nous étions dans une phase plutôt pacifiée sous la tutelle des Etats-Unis, vainqueurs de la guerre froide et promoteurs du système que l’on a appelé « la démocratie libérale de marché » et qui semblait devoir s’étendre. En Méditerranée orientale, seuls deux nœuds de tensions subsistaient.

Le premier était (et reste malheureusement) le conflit israélo palestinien qui perdure depuis 1948. En effet, dans la perception et la représentation arabes, Israël est identifié à une forme de colonie européenne, avant-poste occidental en Orient et intrus en perpétuel état de siège à l’image des royaumes croisés des XIIème et XIIIème siècles[1]. Ce conflit, qui s’est étendu au Liban depuis 1975, s’enkyste dans des tensions sans fin que tentent de contrôler autant que possible les puissances régionales (en premier lieu l’Egypte) et globales (en particulier les Etats-Unis). Cela n’empêche pas de régulières éruptions de violence ou de guerre.

En 2000 le processus d’Oslo établissant une reconnaissance mutuelle entre l’Etat d’Israël et l’Autorité Palestinienne, déjà fragilisé par l’assassinat d’Yitzhak Rabin en 1995 et les attentats du Hamas et du Jihad Islamique, n’était pas encore totalement neutralisé par la deuxième intifada lancée en septembre de la même année.

Le deuxième point de tension était lié aux rivalités gréco-turques, héritières lointaines de l’émancipation de la Grèce de la tutelle de l’Empire ottoman en 1821 et des réorganisations qui ont suivi la Deuxième Guerre mondiale.

Au début des années 2000, ces tensions se focalisaient sur les délimitations des espaces maritime et aérien en mer Egée et sur le statut de Chypre. L’île était indépendante depuis 1960 et fondée sur une organisation communautaire répartissant les rôles entre chypriotes grecs et turcs, selon l’usage de l’ancienne puissance tutélaire britannique. En 1974, alors que les colonels au pouvoir en Grèce envisagent un rattachement de l’île, la Turquie intervient militairement au prétexte de la protection des intérêts des chypriotes turcs. L’opération Attila aboutit à l’occupation par l’armée turque de 38% de l’île, à la séparation des deux communautés et à une stabilisation garantie par une force de l’ONU. La Turquie ne reconnaît alors plus le gouvernement de Chypre et est en revanche le seul Etat à reconnaître depuis 1983 le gouvernement de Chypre du Nord (RTCN).

Au début du XXIème siècle, la situation était plutôt apaisée : la réunification semblait possible puisque tous les problèmes étaient considérés comme résolus par la convergence généralisée vers le modèle occidental qui se concrétisait par une adhésion annoncée de ces pays à l’UE. Le rejet en 2004 par les chypriotes grecs du plan Annan de réunification qui précédait l’adhésion de Chypre à l’UE a fait voler en éclat ce projet, rendant encore plus complexe le processus d’adhésion de la Turquie à l’UE et donc les relations avec ce pays.

Depuis lors, cette séparation s’est transformée en un véritable conflit gelé et a généré une partition de fait : Chypre du Nord est aujourd’hui de facto annexée par la Turquie et la réunification semble impossible.

Nous vivons aujourd’hui dans un environnement stratégique différent qui a bouleversé l’environnement géopolitique de la Méditerranée orientale. Deux ruptures ont changé la donne, l’une globale, l’autre régionale.

La première rupture est liée à la fin – plus rapide que prévue – de l’unipolarité du monde à l’issue de la guerre froide. La gestion catastrophique par les Etats-Unis de leur victoire en est la cause. A l’approche plutôt subtile de Georges Bush senior, visant à mettre en place un « new world order » bâti sur le droit, le multilatéralisme et l’auto-restriction de ce qui était devenu l’unique super puissance, ses successeurs et surtout son fils ont substitué une politique marquée par l’incohérence et la brutalité. Emportés par l’hubris d’une société qui se croyait à l’aube d’un siècle américain, les Etats-Unis n’ont pas su gérer leur hyperpuissance et ont précipité la région dans le chaos et le monde dans le rejet d’un Occident perçu comme partial et dysfonctionnant.

Une vingtaine d’années plus tard, plus personne ne croit à « la fin de l’histoire » décrite par Francis Fukuyama, à la convergence mondiale vers un modèle occidental, à l’impartialité des institutions fondées après la Deuxième Guerre mondiale et même aux principes de compromis et de rejet de la guerre qui les sous-tendent. Cette gouvernance mondiale remise en cause – c’est un paradoxe – est pourtant rendue encore plus nécessaire par l’interpénétration des enjeux globaux (économie, environnement, démographie, santé, sécurité, …).

 

Les successeurs de G. Bush junior, prenant acte chacun avec son style du coup porté à la crédibilité américaine en tant qu’hégémon stabilisateur, ont entamé un désengagement au moins partiel de son leadership mondial, laissant la place à la Russie et bientôt à la Chine, ainsi qu’aux puissances moyennes qui exploitent les marges de manœuvre laissées par ce nouveau « vide de puissance ». Au Moyen-Orient ces pays sont l’Iran, l’Arabie Saoudite, le Qatar, l’Egypte et la Turquie.

La deuxième rupture pour cette zone est la conséquence de ce dernier point. Elle est liée à la progressive émancipation stratégique de la Turquie vis-à-vis de l’Occident organisée par Recep Tayyip Erdogan. Cette posture s’appuie sur une doctrine à la fois néo-ottomane et islamiste et vise à placer la Turquie en situation de pivot régional dans le nouveau monde post-bipolaire (c’est-à-dire post-guerre froide). Les révolutions arabes de 2011 lui ont donné une accélération : la Turquie, avec l’apport financier du Qatar, a soutenu les frères musulmans en Tunisie, au Maroc et en Egypte, a armé les milices de Misrata en Libye et les forces d’opposition en Syrie (Daesh compris) et s’est impliquée dans les communautés musulmanes européennes. Les résultats n’ont cependant pas été à la hauteur des espérances, en particulier en Egypte où la contre-révolution et la prise du pouvoir du maréchal Al-Sissi, soutenues par l’Arabie Saoudite et les Emirats ont affirmé un contre-pouvoir régional solide.

Cette région baigne donc dans un nouveau monde, marqué par des reconfigurations géopolitiques majeures, liées pour l’essentiel à la perte de prééminence américaine et à une politique disruptive turque.

Dans ce cadre très déstructuré, chaque Etat cherche à réaliser ses objectifs propres, sans être freiné par les alliances, bloqué par les règles de droit ou inhibé dans l’emploi de la force. Les rapports de forces se sont consolidés aujourd’hui autour de deux grands axes : d’un côté, la Turquie et le Qatar (frères musulmans) associés à la Russie et à l’Iran (anti-occidentaux), de l’autre l’Arabie Saoudite, les Emirats arabes unis et l’Egypte (anti-fréristes) associés aux Etats-Unis et à Israël (anti-Iran).

 

La manne des hydrocarbures peut-elle apaiser la situation ?

 

Les nouvelles avancées technologiques permettant les forages profonds en haute mer donnent à cette région l’opportunité de bénéficier de ressources énergétiques et financières exceptionnelles qui, si elles ne paraissent pas en mesure de bouleverser les équilibres mondiaux (1% du potentiel mondial), sont suffisantes pour modifier les équilibres régionaux. Cette possibilité va-t-elle favoriser le « doux commerce » cher à Montesquieu et inciter ces Etats à s’entendre pour en profiter ?

La manne est d’importance : la consommation mondiale de gaz est en croissance depuis 30 ans et bénéficie d’un coût de production plus abordable que le pétrole tout en émettant moins de CO2. Le gisement Est-méditerranéen est évalué aujourd’hui à 3500 milliards de m3, équivalent aux réserves norvégiennes, et pourrait profiter à Israël, l’Autorité palestinienne, l’Égypte, le Liban, Chypre et la Turquie.

Outre l’autonomie énergétique que cette ressource apporterait aux pays riverains, le client à l’exportation est tout trouvé : l’Union européenne est un important consommateur et souhaite diversifier son approvisionnement aujourd’hui dépendant pour 40% de la Russie. Enfin, la concentration des champs autorise des synergies et des effets levier en termes d’exploitation et d’exportation.

D’une certaine façon l’effet pacificateur s’est déjà fait sentir : les grandes compagnies des industries extractives ont besoin et exigent de la sécurité à la fois physique mais aussi économique leur assurant un retour sur des investissements importants. De nombreux accords ont ainsi vu le jour : Egypte et Israël pour l’exportation du gaz israélien vers son voisin du sud, Chypre, Grèce, Italie et Israël pour la construction du pipeline EastMed, et surtout la création d’un Forum Est-méditerranéen du gaz (EMGF) constitué par l’Egypte, Chypre, Israël, l’Autorité palestinienne, la Jordanie et la Grèce. La plupart des zones économiques exclusives (ZEE) ont fait l’objet d’accords, sauf celle entre le Liban et Israël et bien sûr celles concernant la Turquie (la Syrie étant un cas particulier compte tenu de la guerre civile).

Car sur ce dernier point c’est l’effet inverse qui est observé. Alors que la Turquie a objectivement un intérêt à être incluse dans les accords régionaux (elle est déjà un hub gazier entre la Russie, le Caucase et l’Europe via TANAP et Turkish stream, et sa situation économique très dégradée justifierait un accord pour le partage des ressources gazières), Erdogan a intégré ce dossier dans sa géopolitique régionale, faite de rapports de force, de nationalisme exacerbé, de prises de gage et d’emploi désinhibé de la force. Il est difficile à ce stade de discerner si cette politique vise à la prédation pure et simple ou à se placer en position de force pour mieux négocier le partage économique.

 

Le droit de la mer ne sert que lorsqu’on accepte de le respecter

 

Après le commerce, le deuxième outil de régulation de la force est le droit. Mais, comme tout droit international, le droit de la mer, sous-tend une adhésion des Etats pour le reconnaître et l’appliquer. Dans ce domaine, la bonne volonté des Etats est essentielle et si la convention de Montego Bay de 1982 n’a pas été signée par la Turquie, Israël et la Syrie, cela ne les empêcherait pas de l’appliquer.

Chypre a déclaré (de façon unilatérale, comme la France en 1976) sa ZEE en 2004 complétée en 2014. Des accords ont été conclus avec l’Egypte en 2003, avec le Liban en 2007 (ils ne sont cependant pas encore ratifiés par le Liban) puis avec Israël en 2010. Chypre a déposé à l’ONU le 7 mai 2019 une carte sur laquelle est portée la délimitation de sa ZEE pour la partie Nord et Nord-Ouest de l’île, sans avoir négocié avec la Turquie mais en tenant compte de l’existence d’un plateau continental revendiqué par cette dernière à l’Ouest de l’île.

Elle a de plus attribué des autorisations de prospection au sein de cette ZEE, mais en évitant deux zones litigieuses : au large de la RTCN et sur le plateau continental.

La Turquie ne reconnaît pas la république de Chypre et considère donc cette ZEE comme illégitime. Elle n’a pas signé la convention du droit de la mer mais revendique pour sa part une ZEE qui engage le plateau continental jusqu’aux zones de prospection chypriotes.

Dans un registre plus politique et détaché du droit de la mer, la Turquie considère que les autorisations de prospection accordées par la République de Chypre l’ont été sans tenir compte des droits des Chypriotes turcs de la RTCN et que par voie de conséquence elles sont illégales et qu’il lui revient d’assurer la défense de leurs intérêts. Elle soutient donc la demande de la RTCN de disposer d’une ZEE extensive engageant jusqu’au sud de l’île.

Dans un premier temps la Turquie a souhaité exercer des pressions sur Chypre en gelant toutes les activités gazières, conformément à la jurisprudence qui veut que celles-ci ne peuvent s’effectuer qu’après accord entre les parties.

Après 2018, en réaction aux premières prospections chypriotes, et en conjonction avec une assurance plus forte dans le conflit syrien (bataille d’Afrin), Erdogan a ordonné à sa Marine de perturber voire de s’opposer aux travaux menés par les entreprises française Total et italienne ENI au Sud de Chypre. Puis, progressivement les bateaux de prospection et de forage turcs ont, sous bonne garde militaire et accompagnés de discours martiaux, entamé leurs activités, d’abord sur le plateau continental en mai 2019, puis dans la ZEE de la RTCN en juin et enfin au milieu de la ZEE chypriote en octobre.

 

Plus récemment, le 27 novembre 2019, la Turquie et la Libye ont signé un accord de délimitation maritime, en contrepartie d’un accord de coopération sécuritaire et militaire, signé le même jour. Cet accord prévoit que les deux pays se partagent leurs zones économiques exclusives (ZEE) et les réserves que celles-ci contiennent, notamment en hydrocarbures. Les ZEE en question recouvrent en grande partie celle de la Grèce, en particulier au large de la Crète. Le 13 décembre 2019, l’Union européenne a déclaré que cet accord violait les droits de pays tiers.

Les protestations de la France, les avertissements des Etats-Unis et les sanctions de l’UE n’ont pas eu d’impact sur une politique qui privilégie des objectifs géopolitiques qui s’éloignent du cadre multilatéral.

La Turquie a l’avantage dans le rapport de force : elle est plus forte que Chypre, plus proche que la France et plus déterminée que les autres acteurs. Il est cependant nécessaire de ne pas céder à l’intimidation et au fait accompli tout en identifiant une voie de désescalade. Celle-ci pourrait être obtenue par la conjonction d’actions diplomatiques (comprenant nécessairement la Russie), militaires (pour préserver notre liberté d’action) et économiques (pour assurer une retombée turque suffisante).

 

Conclusion : une illustration du nouveau monde

 

Nous assistons en Méditerranée orientale à un changement de paradigme.

Les Etats-Unis ne sont plus les seuls maîtres du jeu et la Russie s’instaure en juge de paix au Proche et au Moyen-Orient. Elle est pour l’instant discrète sur ce sujet, ménageant ses liens avec tous les acteurs (Gazprom et Rosneft sont partenaires de tous les camps). Le statu quo lui est cependant plutôt favorable.

La Turquie s’émancipe et ne fait même plus semblant de jouer le jeu du multilatéralisme et du droit de la mer qu’elle perçoit comme des outils d’une domination occidentale dépassée.

L’ONU et l’UE montrent leur impuissance à réguler ces conflits.

Les Etats-Unis semblent se satisfaire de ce nouveau monde dérégulé et multipolaire. Il leur permet de peser sans restriction lorsqu’ils le souhaitent, sans avoir à « porter » un système trop lourd et qu’ils pressentent dépassé. Le secrétaire d’Etat Pompéo ne dit pas autre chose lorsqu’il souligne l’inutilité du droit international pour régler le conflit israélo-palestinien : « il n’y aura jamais de solution juridique au conflit et les arguments sur le fait de savoir qui a tort ou raison au regard du droit international n’apporteront pas la paix ».

 

Seule l’Europe souhaite faire perdurer la force du multilatéralisme et du droit international. Mais elle est aujourd’hui impuissante, pétrifiée par le monde qui vient et sans outil conceptuel pour articuler la mise en place d’une politique de puissance apte à ne pas se laisser intimider et la promotion d’un multilatéralisme et d’un droit international rénovés qui seraient acceptés par un monde durablement désoccidentalisé.

 

Colloque « Les tensions maritimes en Méditerranée » Université de Toulon, le 29 novembre 2019. Revu en mars 2020.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] DABILA Antony, Israël face à la recomposition stratégique du Moyen-Orient, Géostratégique, septembre 2019, 120.

Perspectives navales : Les capacités de projection de puissance de la marine russe, mythe ou réalité ? – par Arnaud Peyronnet

Le porte-avions russe, victime d’un incendie, en décembre 2019. Tous droits réservés.

L’incendie du mois de décembre 2019 à bord du porte-avions Kuznetsov, figure emblématique de la marine russe, fait suite à de précédents accidents du même type sur cette unité. Le vieillissement de ce bâtiment et les difficultés qu’à la marine russe pour l’entretenir font s’interroger quant à la pertinence d’une telle arme pour la stratégie de projection navale de la Russie. Apanage des grandes puissances, le pouvoir symbolique du porte-avions est réel et participe sans aucun doute à la volonté russe de retrouver sa place parmi les grandes puissances. Toutefois, la marine russe semble avoir développé ces dernières années des capacités de frappes inédites laissant augurer de la fin de ses forces expéditionnaires classiques, trop onéreuses à maintenir en l’état. Les nouvelles capacités de frappe de la marine russe sont ainsi régulièrement mises en exergue par Moscou pour asseoir sa position de puissance eurasiatique, mais également par certains membres de l’Alliance Atlantique qui craignent les effets de « rupture » de telles armes sur le statu quo géopolitique obtenu depuis les années 1990 en Europe. Ces nouvelles capacités vont-elles façonner la structure de la future marine russe et dans quelle mesure celles-ci peuvent-elles influencer les équilibres géopolitiques de l’Europe et du Moyen-Orient ?

 

Un abandon graduel des capacités aéronavales et amphibies russes.

 

Le dernier déploiement opérationnel du porte-avions russe Kuznetsov au large de la Syrie en 2016 a largement mis en évidence les fragilités de ce système d’armes ancien et très peu utilisé par le passé. Plusieurs crashs d’aéronefs ont été recensés, conduisant d’ailleurs à la décision d’utiliser ces appareils à terre plutôt qu’en mer… La Russie a alors décidé d’entamer au printemps 2017 une modernisation majeure de son seul porte-avions en service. Celle-ci devait s’achever à l’origine en 2021, permettant au porte-avions Kuznetsov de rester en service jusqu’en 2040. Toutefois, en octobre 2018, cet unique porte-avions de la marine russe fut endommagé par la chute d’une grue sur son pont, elle-même provoquée par le naufrage du dock flottant PD-50 auquel il était amarré. Or depuis la perte de ce dock flottant, le seul en Russie qui permettait d’accueillir ce porte-avions, sa modernisation a été logiquement ralentie… En outre, et alors que les travaux continuaient tant bien que mal, un incendie majeur s’est déclaré à bord en décembre 2019, relançant les spéculations quant à son retrait éventuel de la flotte russe. Cette question reste évidemment épineuse, ce seul porte-avions restant hautement symbolique. Le porte-avions reste en effet toujours l’apanage des grandes puissances, ce que la Russie veut évidemment rester. Dans tous les cas, si une telle décision était prise, il est probable que cela sonnerait le glas des capacités aéronavales russes, déjà largement en sursis[1]. La marine russe maintient toutefois un vague projet de construction d’un nouveau porte-avions (éventuellement nucléaire et d’un déplacement de 70 000 tonnes), successeur du Kuznetsov, à l’horizon post-2030, mais sans échéance précise. Sa réalisation reste largement hypothétique[2] compte-tenu des difficultés actuelles rencontrées par les chantiers navals russes[3]. Dans tous les cas, force est de constater que la détention d’un porte-avions correspond peu à la doctrine de la marine russe d’aujourd’hui, celle-ci étant de plus en plus défensive et à moindre coût. L’acquisition de bâtiments amphibies porte-hélicoptères ou dotés d’aéronefs à décollage vertical serait ainsi plus cohérent (comme l’épisode du contrat Mistral l’a montré) et permettrait alors à la Russie de projeter sa puissance dans sa périphérie immédiate. Toutefois, la marine russe ne prévoit pas dans l’immédiat l’acquisition de tels porte-hélicoptères et semble plutôt favoriser le développement de ponts d’envols élargis pour de nouveaux bâtiments amphibies afin que ces derniers soient en mesure d’accueillir quelques aéronefs à décollage vertical d’ici 10 ans. Mais le remplacement des bâtiments amphibies actuels (particulièrement vieillissants) reste difficile, les programmes de renouvellement n’étant encore pas réellement identifiés (malgré quelques projets de 5 nouveaux LST destinés à la flotte de la Baltique), ce qui laisse augurer sans doute de la disparition à terme de certaines capacités amphibies russes.

 

La « Kalibrisation » de la marine russe, moyen de développement de capacités de frappes régionales.

 

Ces dernières années, la marine russe a choisi de développer une flotte moderne mais légère, à l’opposé des ambitions navales soviétiques qui privilégiaient les unités de fort tonnage. Ce plan de modernisation comprend la construction de 5 frégates modernes de type Gorshkov, la construction de 3 frégates de type Grigorovitch (avec une option pour trois autres) mais surtout un effort majeur sur les corvettes avec près de cinquante unités de différents types livrées, en construction ou en projet[4]. Or ces frégates et corvettes multi missions sont notamment dotées de missiles de croisière à longue portée (missiles Kalibr[5] et Onyx). Ces unités vont ainsi devenir la véritable colonne vertébrale de la marine russe, certaines versions de ces bâtiments pouvant à terme emporter jusqu’à 48 missiles de type Kalibr puis embarquer les missiles hypersoniques de type Zircon, actuellement en développement et devant être livrés à partir de 2023. D’ailleurs, ces missiles hypersoniques ont vocation à équiper l’ensemble des bâtiments de 1er rang de la marine russe, la « zirconisation » remplaçant ainsi à terme la « kalibrisation » de la marine.  Cette transition globale de la marine russe vers des plateformes plus légères et disposant d’une polyvalence plus poussée entraîne une plus grande agilité des forces navales russes, même si celle-ci est limitée à leur « étranger proche »[6]. En faisant du missile de croisière l’épine dorsale de sa flotte, la Russie prend également le parti d’exploiter la protection qu’offrent ses zones bastion, eaux intérieures et zones littorales verrouillées par des « bulles » de déni d’accès, pour mettre en œuvre une dissuasion conventionnelle régionale.[7] Cette posture apporte ainsi une réponse à la menace des flottes de l’OTAN en zone Arctique, en Atlantique Nord, en Baltique et en mer Noire : la Russie pourrait ainsi être en mesure, en cas de crise et à partir de la mer de Norvège, d’imposer un déni d’accès aux flottes logistiques nord-américaines à destination du continent européen. Cette évolution confirme toutefois le phénomène de littoralisation de cette marine, rendue inéluctable par la combinaison du vieillissement des unités hauturières ex-soviétiques et la réduction des financements.

 

La Méditerranée, théâtre d’essais des nouveaux moyens de projection russes

La crise prolongée en Syrie a conduit la Russie à intervenir militairement en 2015, les composantes terrestres et navales étant accompagnées d’un volet naval de plus en plus conséquent. D’abord conçu pour escorter le pont naval logistique russe vers la Syrie, la projection de puissance russe s’est au fur et à mesure étoffée pour s’ancrer définitivement dans le paysage de la Méditerranée orientale. Ce théâtre a ainsi été d’abord l’occasion pour la marine russe de démontrer, notamment vis à vis des États-Unis, son savoir-faire opérationnel et technique. La Syrie est devenue une véritable « zone d’essais » pour les capacités russes de frappes contre terre à partir de plateformes navales (tirs de missiles Kalibr notamment). Des frégates, des corvettes et des sous-marins (notamment ceux basés en mer Noire) ont ainsi fait les premiers tests opérationnels de ces missiles en 2016, puis plus régulièrement dès 2017 en appui des opérations terrestres.  Enfin, la Russie a mis en place, comme ailleurs, une stratégie de déni d’accès en Syrie : présence permanente d’un groupe naval russe au large des côtes, déploiement en novembre 2016 d’un système de défense côtière Bastion-P en Syrie doté de missiles de croisière anti-surface (350 km de portée) mais également de capacité de frappes terrestres (450 km de portée), rénovation des systèmes syriens de détection avancée. En outre, les forces présentes sur place (essentiellement issues de la flotte de la Mer noire) sont systématiquement renforcées d’unités d’autres flottes dès que la présence américaine s’accroît. Un exercice naval d’ampleur conduit en Méditerranée en septembre 2018 a d’ailleurs simultanément mobilisé 25 bâtiments russes, démontrant ainsi une nouvelle fois les capacités russes en termes de projection navale dans ses zones d’intérêt.

Les forces expéditionnaires de la marine russe, trop onéreuses à maintenir en l’état, sont peu à peu abandonnées et remplacées par des moyens de projection régionaux fondés sur les plateformes équipées de missiles de croisière. Ces nouveaux moyens développés par la Russie ont été testés avec efficacité en Syrie et constituent une « rupture » particulièrement intéressante pour Moscou qui rentre ainsi dans le club des marines capables d’effectuer, à partir de la mer, des frappes de précision contre des objectifs terrestres. Ces capacités opérationnelles constituent une menace nouvelle pour l’ensemble du théâtre euroméditerranéen, les bases et convois logistiques des pays de l’OTAN n’étant ainsi plus à l’abri de premières frappes conventionnelles russes par voie de mer. Si ces nouvelles armes structurent la marine russe d’aujourd’hui et de demain, les plateformes plutôt légères employées pour les lancer semblent toutefois reléguer, et pour longtemps, les forces navales russes à un rôle exclusivement régional.

 

 

[1] La refonte du Kuznetsov envisageait déjà de le transformer essentiellement en « croiseur  lance-missiles » grâce à l’adjonction de silos de missiles Kalibr et Onik, au détriment de ses capacités d’emport d’un groupe aéronaval.
[2] Dénommé projet « Shtorm » (ou Projet 23000E), il a été rayé en 2017 des priorités du plan « Armement 2025 ».
[3] Les chantiers navals russes n’ont plus les compétences (notamment dans les moteurs) et les capacités de construire une flotte de bâtiments de surface de fort tonnage. De plus, si le gouvernement russe effectue beaucoup d’annonces de projets de constructions, très peu sont suivies d’effets pour des raisons financières, et les retards s’accumulent.
[4] 8 corvettes Gremyashchiy, équipées de missiles Kalibr, à destination notamment de la Flotte du Pacifique ; 10 corvettes Steregushchiy ; 12 corvettes Buyan dotées de missiles Kalibr ; 18 corvettes Karakurt.
[5] Une nouvelle version du missile Kalibr, de 2500 km de portée, est en essais et a pour vocation d’être embarquée sur toutes les unités modernes de la marine russe.
[6] La marine russe développe d’ailleurs depuis 2012, le concept de « « flottilles de projection » destinées à stationner et agir dans les points d’intérêt vitaux de la Russie. La première de cette « flottille de projection » a été celle de la Mer Noire en 2014.
[7] Des corvettes de la flotte de la mer Caspienne restant dans les eaux sous souveraineté russe ont ainsi tiré en 2017/2018 des missiles de type Kalibr sur des cibles en Syrie.

Perspectives navales: Global Britain, vers un retour de la puissance navale britannique ? – par Arnaud Peyronnet

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Faisant suite aux élections parlementaires britanniques du 12 décembre 2019, le Brexit est effectif depuis le 1er février 2020. Dans ce contexte, quelles en seront les conséquences pour la puissance navale britannique ? En effet, l’ex ministre britannique de la Défense, Gavin Williamson, avait très ouvertement indiqué le 30 décembre 2018 que le Royaume-Uni devait « devenir un véritable acteur mondial » après sa sortie de l’Union européenne, annonçant ensuite que le Royaume-Uni allait établir des « relations plus étroites » avec l’Australie, le Canada et la Nouvelle-Zélande. De fait, le Brexit va constituer effectivement un point d’inflexion stratégique pour le Royaume-Uni qui devrait revenir sur sa politique de « repli à l’ouest de Suez » mise en place depuis la fin des années 1960. La marine britannique s’inscrit pleinement et logiquement dans cette stratégie post-Brexit du « Global Britain » qui vise à faire retrouver au Royaume-Uni une position de 1er rang à l’échelon mondial, grâce au Commonwealth et aux alliances régionales déjà bâties. D’ailleurs, au cours de l’été 2019, les tensions liées à l’arraisonnement d’un navire britannique par l’Iran ont conduit la marine britannique à se projeter de nouveau, dans le golfe arabo persique, pour une opération navale de protection de son trafic commercial, en lien avec les Etats-Unis.

Les intentions visant à renouer avec le rôle « expéditionnaire » de la Royal Navy sont ainsi explicites mais constituent toutefois un pari ambitieux voire risqué, compte-tenu des difficultés structurelles majeures auxquelles fait face la marine britannique depuis plusieurs années. Dans ce cadre, le « Global Britain » post-Brexit signe t’il le renouveau de la puissance navale britannique ?

La création de partenariats approfondis à l’Est de Suez…

Pour le Royaume-Uni, il est devenu impératif, avec le Brexit, de maintenir des liens approfondis avec les économies d’Asie et d’y protéger la liberté de navigation. La marine britannique renoue ainsi avec « l’Est de Suez », ce qui constitue une rupture stratégique évidente par rapport à sa décision de « rapatrier » ses moyens vers l’Europe à la fin des années 60… Dans ce cadre, elle se rapproche davantage de certains Etats du Commonwealth (Australie et Nouvelle Zélande), ses partenaires du Five Power Defense Agreement (Malaisie et Singapour en sus des Etats déjà cités) et des Etats ouvertement « antichinois » (Inde, Japon1 et Vietnam), tout en accentuant sa présence dans le golfe arabo-persique.

Cette nouvelle stratégie impose toutefois des déploiements navals plus réguliers et l’implantation de bases dédiées. La marine britannique a donc consolidé ses partenariats avec Bahreïn (base officiellement ouverte en 2018 et au sein de laquelle une frégate de type 23 sera basée en permanence pour au moins 3 années à partir de 2019)2 et Singapour (où des frégates de type 31 pourraient être à terme basées), voire même Bruneï. Des facilités portuaires ont également été accordées par le sultanat d’Oman dans le port de Duqm où une future base navale logistique britannique sera construite3. Ce port sera plus particulièrement destiné à accueillir les porte-avions britanniques qui seront déployés en Océan Indien ou en Asie du sud-est.

En outre, les tensions de l’été 2019 liées à l’arraisonnement d’un navire britannique par l’Iran (en rétorsion de l’arraisonnement d’un pétrolier iranien à Gibraltar) ont conduit la marine britannique à déployer, probablement en permanence, une seconde unité dans le golfe arabo-persique afin d’y protéger le trafic maritime commercial britannique (opération Kipion). La marine britannique a aussi annoncé son intention de conduire des patrouilles régulières en mer de Chine méridionale pour y montrer son attachement à la liberté de navigation, les premiers déploiements en ce sens ayant été effectués au cours de l’été 2018. En outre, une frégate britannique a participé au contrôle de l’embargo des Nations-Unies vis à vis de la Corée du Nord. De fait, il est avéré que la marine britannique maintient depuis l’été 2018 une quasi permanence d’unités navales en Asie.

Redevenir le meilleur allié des Etats-Unis

La remontée en puissance de la composante aéronavale britannique se fait dans le cadre d’un partenariat privilégié avec les États-Unis. En effet, les porte-avions britanniques, tant pour des raisons politiques (ménager son allié) que capacitaires (manque d’aéronefs), embarqueront régulièrement des appareils américains. Ces groupes aéronavals deviendront donc de facto américano-britanniques. Les dirigeants de la marine britannique ont même indiqué au cours de l’automne 2019 que les porte-avions britanniques seront « interchangeables » avec les porte-avions américains, présentant ainsi une volonté d’interopérabilité

poussée. D’autre part, la dissuasion britannique devrait toujours rester étroitement dépendante des Etats-Unis. Le compartiment accueillant les missiles balistiques qui sera mis en place sur les futurs SNLE de type Dreadnought (en remplacement des 4 SNLE de type Vanguard) sera en effet identique à celui qui équipera les SNLE américains de type Columbia, augurant ainsi de l’utilisation des mêmes missiles. Enfin, les unités déployées depuis l’été 2019 dans le golfe arabo-persique dans le cadre de l’opération Kipion ont été intégrées à la « coalition maritime » voulue dans cette zone par les Etats-Unis pour faire face aux agissements iraniens.

Et retrouver un rôle majeur dans l’OTAN…

Le Brexit devrait favoriser un rapprochement du Royaume-Uni avec l’OTAN et surtout avec les positions américaines au sein de l’Alliance. Une plus grande implication de la marine britannique dans les missions navales de l’OTAN en mer noire, en mer Baltique ou en mer de Norvège est dorénavant escomptée. D’ailleurs, le Royaume-Uni a déployé au printemps 2019, en mer Baltique, une force amphibie de 2000 hommes pour la mission « Baltic Protector » Cette mission est la première utilisation à grande échelle de la Joint Expeditionary Force établie en 2015 avec le Danemark, la Finlande, la Suède, la Norvège, les Pays-Bas et les 3 pays baltes. De plus, le porte-avions Queen Elisabeth pourrait être directement mis à la disposition de l’OTAN à partir de 2021. Les sous-marins britanniques s’entraînent en outre déjà avec la marine américaine, y compris dans l’Arctique et une capacité commune de surveillance maritime autour de l’avion P-8 se met progressivement en place entre le Royaume-Uni, la Norvège et les États-Unis. A terme, le Royaume-Uni chercherait ainsi probablement à se voir octroyer le rôle de « protecteur du flanc Nord de l’OTAN ».

Le pari du Commonwealth

Le Royaume-Uni cherche résolument à renouer avec les Etats du Commonwealth riverains du Pacifique (Australie et Nouvelle Zélande) qui sont également ses partenaires du Five Power Defense Agreement en Asie du Sud-Est. Les escales de bâtiments britanniques dans ces pays ont nettement repris en 2019 après de longues années d’interruption. Enfin et surtout, le programme de frégate T-26 (choisi par le Royaume-Uni, le Canada et l’Australie, voire potentiellement un jour la Nouvelle-Zélande) pourrait être à terme un formidable vecteur d’interopérabilité entre ces différents partenaires.

Mais une réactivation de forces expéditionnaires qui s’avère difficile

La remontée de la puissance navale britannique s’amorce surtout autour des deux futurs groupes aéronavals que mettra en oeuvre la Royal Navy à l’horizon 2020-2030. Le premier déploiement opérationnel du porte-avions Queen Elizabeth, avec des F-35B britanniques et américains à bord, devrait d’ailleurs se concentrer en 2020 sur la Méditerranée, le Moyen-Orient et le Pacifique, illustrant les tendances lourdes de la géopolitique navale britannique. Cette remontée en puissance se fait toutefois dans le cadre d’un partenariat privilégié avec les États-Unis, ce qui réduira forcément à terme l’autonomie d’action du Royaume-Uni.

Le ministre de la défense britannique a également annoncé en février 2019 la mise sur pied, au profit des Royal Marines, et d’ici 2023, de deux « Littoral Strike Units »4, centrés autour de « Littoral Strike ships », dont l’un serait affecté dans la région Indopacifique et l’autre en Europe. Or cette déclaration a remis sur le devant de l’actualité la question délicate des moyens amphibies. En effet, si les capacités amphibies font logiquement partie d’une stratégie de projection de puissance (en Asie mais également en Europe du Nord face à la menace russe), l’existence des Royal Marines a été un temps menacée pour des raisons budgétaires. En outre, le renouvellement des moyens amphibies concurrence l’investissement nécessaire pour les 2 porte-avions, une flotte de surface moderne et le renouvellement de la dissuasion nucléaire par sous-marins… Les Royal Marines font donc actuellement face à une pénurie avérée de bâtiments (aggravée par la vente du LPH Ocean au Brésil en 2018), les unités disponibles étant anciennes tandis que le programme de nouvelles unités (navires logistiques multifonctions) a été réduit de 6 à 4 en 2010. Dans l’attente, le Royaume-Uni développe des partenariats avec la Norvège (entraînement en milieu arctique), les Pays-Bas (soutien logistique) et fait le pari de se transformer en « agrégateur de compétences » via la Joint Expeditionary Force, par essence multinationale. Les Royal Marines se transforment de fait progressivement en forces commandos légères déployées en permanence via les deux bâtiments qui leurs seront dédiés (concept de Littoral Strike). Ce manque de moyens, conjugué à l’allègement des forces de projection, semble ainsi compromettre durablement les velléités mondiales britanniques en matière de projection de puissance.

Une structure de flotte intrinsèquement fragile

Si les 7 sous-marins nucléaires d’attaque seront tous remplacés d’ici 2024 et les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins à partir de 2030, le renouvellement de la flotte de surface, colonne vertébrale de toute marine de haute-mer, est difficile, les problèmes budgétaires allant certainement limiter le rythme de remplacement de certaines unités. La Royal Navy cherche toutefois à dépasser le seuil « fatidique » des 19 bâtiments de 1er rang à l’échéance 2030. En effet, la marine britannique a prévu de construire au moins 5 frégates légères de type 31, en plus des 8 frégates multi-missions de type 26 (l’ensemble devra remplacer les 13 frégates de type 23 actuellement en service), ce qui permettrait, avec les destroyers de type 45, de rester au niveau minimal « fixé » de 19 bâtiments de 1er rang. Cependant, le programme de frégates légères de type 31 prend du retard et les destroyers de type 45 connaissent d’importants problèmes techniques limitant leur disponibilité. La première des frégates de type 26 ne devrait quant à elle n’être mis en service que vers 2027, en même temps que les frégates de type 31. Une solution intérimaire privilégié serait alors l’allongement de la durée de vie des frégates de type 23 pour combler certains vides capacitaires.

Or ce manque d’unités de surface devient un problème majeur tant pour la constitution de groupes aéronavals constitués que pour la protection simultanée des intérêts maritimes du Royaume-Uni dans un contexte d’activisme naval russe accru en Atlantique Nord. A cela se rajoute le fait que le Brexit devrait voir une intensification des missions de « surveillance et de protection des approches » maritimes britanniques, notamment pour lutter contre l’immigration illégale et pour la surveillance des zones de pêche. Ces nouvelles missions devraient donc étirer encore plus des forces navales britanniques déjà relativement chargées. Ce manque criant de moyens a d’ailleurs été particulièrement mis en exergue au cours de l’été 2019 lors de l’arraisonnement d’un pétrolier britannique par les Pasdarans iraniens dans le golfe arabo-persique. Plusieurs commentateurs d’outre-manche ont ainsi ouvertement critiqué l’option choisie d’investir dans des capacités moins nombreuses mais de haute-technologie (et donc interopérables avec la marine américaine), au détriment d’unités plus simples mais plus nombreuses et aptes à assurer une permanence à la mer… De fait, certaines projections montrent qu’en 2020 la marine britannique ne disposera d’unités que pour déployer un groupe aéronaval et assurer la dissuasion nucléaire, laissant seulement 2 autres bâtiments pouvant être déployés de façon indépendante. La Royal Navy pourrait donc faire l’objet d’un manque de « masse critique » évident dans les prochaines années, surtout par rapport aux ambitions affichées.

Le pari du Global Britain et du rôle donné dans ce cadre à la Royal Navy reste très ambitieux. Le succès de ce revirement géopolitique passera avant tout par la qualité des partenariats que le Royaume-Uni pourra nouer avec ses interlocuteurs, notamment les Etats-Unis. En effet, n’ayant plus une « masse critique » suffisante, la Royal Navy ne pourra certainement plus effectuer des déploiements simultanés d’importance à l’échelle mondiale. Elle devra alors forcément compter sur les forces américaines ou sur celles de ses alliés du Commonwealth les plus proches. Une vassalisation accrue de la puissance britannique par le partenaire américain pourrait alors s’esquisser à terme.

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1 Un rapprochement avec le Japon s’est opéré avec au moins 4 escales de bâtiments britanniques recensées entre le printemps 2018 et le printemps 2019.

2 La base de Bahreïn est déjà un point d’appui important, la marine britannique contribuant déjà en nombre à l’état-major de la CMF (Combined Maritime Forces).

3 Les mêmes facilités ont d’ailleurs été accordées aux Etats-Unis par le sultanat d’Oman.

4 Les deux Littoral Strike Units devraient être composés de 3 bâtiments amphibies capables de se déployer rapidement et pouvant agréger différentes unités, du porte-avions à de simples navires affrétés, en fonction des besoins.

Rétrospective de l’année 2019

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Le mot du président

 

Je crois profondément à l’intelligence collective car elle porte du fruit, et le recueil d’articles que vous allez découvrir est l’une de ses manifestations.

Ceux-ci tentent de traduire au fil des jours la marche des mondes, d’apparence si chaotique que l’on éprouve la plus grande peine à en distinguer le fil conducteur, si tant est qu’il existe. Mais nous tentons, en groupe, avec ténacité, d’y parvenir.

Dans ce chaos, l’homme n’a cessé de construire, parfois seul, mais le plus souvent à plusieurs. Et c’est à plusieurs qu’il a souvent le mieux réussi ; pensons simplement à la construction des cathédrales ou à la rédaction de l’Encyclopédie des Lumières.

Au sein de l’Institut c’est cette intelligence collective, mise en œuvre tout particulièrement au cours de l’année 2019, qui a permis de donner à l’Institut un élan tout particulier. Je pense notamment à la mise sur pied de l’Observatoire stratégique des mondes méditerranéens, rassemblant une centaine de chercheurs, à la création de projets structurants au profit de l’économie de défense de la région Sud, que l’Institut tient tout particulièrement à remercier pour sa confiance, et à toutes les actions que nous avons menées au bénéfice de la collectivité.

C’est cette intelligence collective que nous aurons à cœur de maintenir à l’avenir au sein de l’Institut.

Le vice-amiral (2s) Benoit le MASNE de CHERMONT Président de la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques

Perspectives navales : La Mer noire, une future mer fermée russe ? – par Arnaud Peyronnet

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La « libération » fin novembre 2019 de trois unités navales ukrainiennes par les forces russes, un an après leur arraisonnement en mer d’Azov, semble mettre fin à une suite d’incidents navals1 qui faisaient craindre une escalade de plus grande envergure entre les deux pays. Toutefois, ces tensions de l’année 2019 ont mis en exergue l’ampleur des ambitions navales russes en Mer noire. En effet, depuis 2008 et le conflit en Géorgie mais surtout depuis 2014 et la conquête de la Crimée par la Russie, la Mer noire est redevenue un des épicentres de la géopolitique russe qui renoue avec ses ambitions historiques d’accès « aux mers chaudes ». Dans ce cadre, la Russie a opté pour un net renforcement de ses moyens dans la région, la flotte de la Mer Noire devant également être capable de véritables « bascules d’effort » vers la Méditerranée. En outre, elle cherche à exclure toute présence occidentale dans ses approches et poursuit dans ce but tant un rapprochement avec la Turquie, maître des détroits depuis 1936, qu’un affaiblissement progressif des autres puissances riveraines. La Russie cherche donc à faire de la Mer noire une véritable zone « bastion » mais également un pivot de sa projection de puissance vers la Méditerranée et le MoyenOrient. Dans ce contexte, la Mer noire pourrait-elle devenir à terme une véritable mer fermée sous tutelle russe ?

La Mer noire russe: entre déni d’accès et velléité de projection de puissance….

Une priorité de la stratégie navale russe

Parmi les quatre flottes de la marine russe, la flotte de la mer noire était celle qui était, depuis 1991, dans la situation la plus délicate, en raison d’un manque de financement patent et d’une absence de renouvellement de matériels. La guerre russo-géorgienne de 2008 a renversé cette tendance en faisant prendre conscience à la Russie toute l’importance de cette zone pour lutter contre la perception d’un « encerclement occidental » grandissant…. L’annexion de la Crimée en 2014 était alors une étape supplémentaire essentielle, lui permettant d’avoir un accès illimité à sa flotte de Sébastopol et surtout de militariser cette région pour en faire le cœur de sa stratégie régionale de déni d’accès. Depuis, la Russie a déployé en Crimée des batteries de missiles Bastion-P, des missiles anti aériens S300/S400, d’une chaîne radar renforcée et des bombardiers à long rayon d’action Tu-22M. Cette stratégie a été en outre officialisée en 2017 par la création d’« un groupe combiné des forces armées » en Crimée qui veut assurer un rôle régional de « prévention des conflits et de dissuasion stratégique ».

Un renforcement net de moyens

La flotte russe, essentiellement basée à Sébastopol, en Crimée, comprend environ 21 bâtiments de surface de 1er rang et 7 sous-marins. Cette flotte, auparavant capable uniquement d’opérations littorales en raison de d’unités vieillissantes (25 à 30 ans) a connu un renouvellement important et est devenue une priorité de Moscou : 18 bâtiments modernes (6 frégates, 6 corvettes et 6 sous-marins Kilo 636-3 la plupart dotés de missiles de croisière Kalibr) et deux bâtiments amphibies devraient finir d’y être basés d’ici 2020. Comme ailleurs et conformément à la doctrine russe, elle assure une défense « par couches » : sousmarins et frégates en ligne de défense avancée contre les bâtiments lance-missiles occidentaux, défense côtière via les batteries côtières de missiles anti navires. L’aviation basée à terre joue également un rôle important d’intimidation vis à vis des unités occidentales (passages à basse altitude simulant des tirs). En outre, des transferts d’unités auparavant déployées en mer Caspienne ont été observés en mer d’Azov, via le canal Volga/Don. Enfin, les capacités de construction navale militaire existantes en Crimée devraient être modernisées.

Un point d’appui essentiel pour la Méditerranée et le Moyen-Orient

Une des missions de la Flotte de la Mer Noire, notamment depuis 2013, est de pouvoir se projeter en Méditerranée, afin d’y assurer le commandement opérationnel et logistique des unités russes déployées. Les capacités amphibies russes de la flotte de la Mer Noire ont été ainsi mobilisées pour soutenir les opérations militaires en Syrie, mettant en œuvre un pont logistique maritime baptisé « Syrian Express ». La Russie déploie également depuis septembre 2017 deux sous-marins de type Kilo à Tartous, ceux-ci appartenant organiquement à la flotte de la mer Noire. Depuis 2015 et l’intervention militaire russe en Syrie, la Méditerranée orientale est ainsi le théâtre de nombreuses bascules d’effort de la marine russe, notamment en provenance de Mer noire : démonstrations de puissance via des tirs réguliers de missiles de croisière Kalibr en 2016 et 2017, renforcements ponctuels en fonction de sa perception de la « menace » américaine sur zone.

Une volonté d’affaiblissement des pays de la région

Le lent étranglement maritime de l’Ukraine L’annexion de la Crimée par la Russie en 2014 a fait perdre à l’Ukraine

70 % de ses forces navales. De plus, et suite à cette annexion, la Russie a inauguré en mai 2018 le pont de Kertch, qui relie la Crimée à la Russie tandis que la marine russe a accentué son emprise sur la mer d’Azov en y contrôlant quasiment systématiquement tous les navires de commerce à destination de ports ukrainiens (Marioupol et Berdiansk). Le trafic des ports ukrainiens s’en ressent immanquablement, affaiblissant d’autant l’économie de la façade maritime ukrainienne. Dans ce contexte déjà tendu, Moscou a saisi militairement fin novembre 2018 trois navires ukrainiens transitant en mer d’Azov sous prétexte que ceux-ci n’avaient pas respecté les procédures idoines d’information préalable… La Russie pourrait à terme poursuivre cette stratégie d’étranglement de l’Ukraine en s’appropriant les ressources de la ZEE ukrainienne en Mer noire. Le scénario d’un blocus russe du port d’Odessa, voire même d’un débarquement amphibie russe sur les côtes est du pays est considéré comme particulièrement « plausible » par Kiev en cas de détérioration supplémentaire de la situation politique entre les deux pays. Face à ces présumées velléités russes, les forces navales ukrainiennes sont dans l’impossibilité d’agir malgré un plan ambitieux de remontée en puissance d’ici 2035. Les priorités ukrainiennes se fondent pour le moment logiquement sur le « déni d’accès », via le développement d’un système de surveillance côtier et de batteries de missiles antinavires, couplées à des systèmes lance-roquettes multiples et de mines. De plus, avec des moyens désormais uniquement légers, la marine ukrainienne pourrait utiliser sa trentaine de vedettes rapides en « essaims » afin de protéger ses ports et effectuer des attaques asymétriques contre toute force navale russe la menaçant. Dans ce cadre, les ambitions annoncées de voir des bâtiments ukrainiens assurer un jour, à l’horizon 2030, des missions de police dans la ZEE du pays semblent encore très lointaines.

Vers une marginalisation de l’OTAN ?

L’activisme russe inquiète la Roumanie et la Bulgarie. La pression russe sur la Roumanie s’est ainsi accentuée depuis 2014, des problématiques liées aux limites de ZEE respectives resurgissant depuis l’annexion de la Crimée par la Russie. Or les forces navales roumaines sont vieillissantes (époque soviétique ou achats d’occasion) tandis que les perspectives de modernisation ou de renouvellement de matériels sont systématiquement repoussées pour des raisons budgétaires. Au final, la Roumanie ne dispose que d’unités sous-armées seulement capables de missions de surveillance le long des côtes. Quant à la Bulgarie, si le maintien de forces navales de 1er rang a toujours été une ambition, les difficultés budgétaires l’ont toutefois également conduit à reporter la modernisation de ses unités. En outre, le projet d’achat de nouveaux sous-marins ayant été abandonné en 2011, la Bulgarie a de facto fermé

sa composante sous-marine. Ces deux pays cherchent donc désespérément à réinvestir l’OTAN dans cette région, tant pour pallier leurs propres carences capacitaires que pour maintenir un niveau d’interopérabilité minimum2. L’OTAN a dans ce contexte renforcé ses activités en mer Noire, via une « présence avancée adaptée » et des patrouilles navales plus fréquentes. En 2018, l’activité des groupes maritimes de l’OTAN a ainsi augmenté significativement, avec 120 jours de présence, contre 80 un an plus tôt. Se focalisant sur le renforcement des capacités des pays membres de la zone (Bulgarie et Roumanie), sur l’Ukraine et la Géorgie, les actions de coopération et les séries d’exercices de l’OTAN restent toutefois d’ampleur limitée. Les Etats-Unis réinvestissent aussi ce théâtre avec, depuis le début de l’année 2019, un franchissement des détroits turcs selon un rythme quasi mensuel. Ces franchissements américains sont d’ailleurs étroitement surveillés par la marine russe qui y déploie systématiquement un bâtiment à titre « d’escorte ».

Vers la neutralisation de la Turquie, maître des détroits ?

Depuis la fin du 19ème siècle, l’Empire Ottoman puis la Turquie ont joué, via le contrôle des détroits du Bosphore et des Dardanelles, un rôle de verrou face au désir d’expansion de la Russie vers les mers chaudes. Ce statut, consacré par la géographie, a été juridiquement confirmé en 1936 par la Convention de Montreux3 qui fait de la Turquie le gestionnaire des flux empruntant cette voie stratégique d’accès de l’Europe vers l’Asie. Avec l’effondrement de l’Union soviétique, la Turquie a perdu le monopole du seul Etat riverain de la mer Noire appartenant à l’OTAN et craint désormais de se voir imposer par les Etats-Unis (dans le cadre d’une politique d’endiguement de la Russie) un assouplissement de la convention de Montreux…Cette hypothèse inquiète évidemment la Russie qui ne cesse de vouloir se rapprocher de la Turquie afin que celle-ci conserve son rôle de verrou des détroits et protège ainsi la mer noire de toute influence occidentale. De cette façon, la Russie pourra développer et maintenir son hégémonie en mer noire. De plus et même si elle est toujours membre de l’OTAN, la Turquie cherche à maintenir des liens cordiaux avec la Russie via des escales de bâtiments turcs en Russie et la conduite ponctuelle d’exercices bilatéraux. En effet, et même si la marine turque est toujours la 2ème marine la plus importante en Mer noire, celle-ci se modernise à un rythme moindre que la marine russe et surtout se concentre désormais sur la Méditerranée, laissant le champ libre aux velléités russes.

De fait, les marines « occidentales » peuvent difficilement y faire des démonstrations de puissance massives, laissant le champ libre à la Russie et à la Turquie.

Le caractère éminemment stratégique de la Mer noire conduit la Russie à y renforcer ses moyens et à y développer une stratégie progressive de déni d’accès sous toutes ses formes. En conséquence, le risque d’une transformation de cette région en mer fermée sous tutelle russe semble réel à moyen terme (2030). Pour l’Occident, la meilleure des réactions pourrait se faire par une augmentation continue de sa présence navale, associée à une détermination collective pour le renforcement, tant qualitatif que quantitatif, des moyens des pays alliés riverains de la mer noire.

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1 En juillet 2019, Kiev avait annoncé avoir arraisonné, en rétorsion, un pétrolier russe dans la région d’Odessa. Ce pétrolier aurait en effet participé à l’interdiction du détroit de Kertch et à la saisie de 3 bâtiments ukrainiens en novembre 2018.

2 Dans ce cadre, la marine bulgare a accueilli l’exercice Sea Breeze en 2018 tandis que la Roumanie était l’hôte en 2019 de l’exercice Sea Shield.

3 La convention de Montreux stipule que le tonnage maximal et cumulé des navires de guerre des pays non riverains ne peut dépasser, en mer noire, 30 000 tonnes (ou 45 000 tonnes selon certaines conditions). Ces derniers, en outre, ne peuvent y rester plus de 21 jours.