Méditerranée

L’intervention militaire de la Turquie en Syrie vue par les médias turcs – par Ana Pouvreau

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Ana Pouvreau – Spécialiste des mondes russe et turc, chercheur en sciences politiques, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques. Elle est auditrice de l’IHEDN et éditorialiste à l’institut FMES.

 

Depuis août 2016, la Turquie est intervenue militairement en Syrie notamment lors de trois offensives : les opérations « Bouclier de l’Euphrate » (24 août 2016 – 29 mars 2017) ; « Rameau d’olivier » lors de la bataille d’Afrine (20 janvier 2018) et plus récemment, « Source de paix », qui s’est déroulée entre les 9 et 22 octobre 2019. Pour rappel, le 7 octobre 2019, le président des Etats-Unis a annoncé le retrait des forces américaines de la frontière syrienne après un appel téléphonique avec son homologue turc. Cette déclaration a marqué un tournant dans le conflit syrien. L’armée turque a ainsi lancé, le 9 octobre 2019, une offensive contre les combattants kurdes de Syrie. Elle s’est appuyée pour ce faire sur une coalition de groupes rebelles syriens dénommée « Armée nationale syrienne » (ANS)[1].

Face à ces évolutions géostratégiques inédites sur le théâtre syrien, on observe une quasi homogénéité des réactions médiatiques turques. Il est particulièrement intéressant de constater l’effet d’amplification par les médias de la vision que le pouvoir turc entend promouvoir. Cela permet de mesurer à quel point la perception turque de la situation dans le nord de la Syrie diffère de celle généralement diffusée par les médias occidentaux. La prise en compte de ce décalage dans les interprétations permettra peut-être aux puissances occidentales d’ajuster leur positionnement vis-à-vis de la Turquie.  

UNE RESTITUTION QUASI HOMOGENE DE L’INFORMATION PAR LES MEDIAS TURCS 

Le consensus qui semble prévaloir parmi les médias turcs s’explique par le contrôle accru exercé par le pouvoir sur la sphère médiatique à la suite de la tentative de putsch du 15 juillet 2016. Pour rappel, l’état d’urgence instauré entre le 20 juillet 2016 et le 19 juillet 2018, a donné lieu à plusieurs dizaines d’arrestations de journalistes et à la fermeture de près de 200 médias, soit en raison de leurs liens présumés avec le réseau du prédicateur Fethullah Gülen, accusé d’être l’instigateur du putsch, soit du fait de leur positionnement supposé ou réel par rapport au problème du séparatisme kurde. Dès le 27 juillet 2016, en vertu du décret-loi N°668[2], les autorités ont procédé à la fermeture officielle de 45 journaux, de 16 chaînes de télévision, de trois agences de presse, de 23 stations de radio, de 15 magazines et de 29 maisons d’édition. Ces mesures sont venues s’ajouter aux 89 mandats d’arrêt émis contre des journalistes au même moment[3].

On constate en 2016 la disparition du premier quotidien turc, le journal Zaman (« Le Temps ») et de sa version anglaise Today’s Zaman, fondé en 1986 et phare du mouvement güleniste. En mars 2018, le plus grand groupe d’information Doğan, du magnat Aydin Doǧan, a été vendu à un proche du président Erdoǧan, le milliardaire Erdoǧan Demirören (décédé le 8 juin 2018), à la tête de Demirören Holding[4]. Doǧan était entre autres propriétaire du quotidien Hürriyet (« Liberté ») – deuxième en termes de ventes après Zaman – et de la chaîne de télévision CNN Türk.

C’est ainsi que sur les 10 quotidiens les plus lus du pays, 9 sont désormais dirigés par des personnalités proches du gouvernement. Il en est de même pour 9 des 10 chaînes de télévision les plus regardées et pour 7 des 10 portails d’information les plus consultés sur Internet. Quant à l’agence de presse Anadolu (AA), son directeur général Şenol Kazancı, est un ancien conseiller du président Erdoğan. De plus, en vertu d’un décret de juillet 2018, TRT (Radio-télévision de Turquie) a été placée sous le contrôle de l’Office de communication de la Présidence turque[5].

Selon le recensement effectué en 2018 par le Comité de protection des journalistes (CPJ), basé à New York, 68 journalistes étaient encore incarcérés dans les prisons turques cette année-là, hissant la Turquie à la deuxième place derrière la Chine et devant l’Arabie saoudite et l’Egypte, parmi les pays détenant le record de journalistes emprisonnés[6]. Ce nombre serait tombé à 47 en 2019, mais de nombreux journalistes attendent de comparaître devant des tribunaux.

Lors d’une rencontre avec les autorités turques organisée par l’International Press Institute (IPI), en septembre 2019, une délégation internationale d’organisations œuvrant pour la liberté de la presse[7], s’est dite alarmée par la mise en œuvre d’une nouvelle réglementation édictée par le Conseil supérieur de l’audiovisuel (RTÜK). Celle-ci viserait à étendre le contrôle de cet organisme sur Ies sites Internet et à rendre leur existence précaire par un régime d’octroi de licences coûteux et opaque. La délégation est également préoccupée par le fait que le système de délivrance des cartes de presse aux journalistes soit passé sous le contrôle de la Présidence, ce qui, selon elle, aura pour effet d’entraver considérablement la capacité des médias nationaux et internationaux à poursuivre leur travail dans le pays. Elle a appelé la Turquie à réviser d’urgence sa législation antiterroriste et ses lois sur la diffamation, utilisées de manière abusive pour museler la presse[8].

LA JUSTIFIFICATION DE L’INTERVENTION MILITAIRE EN SYRIE PAR LES MEDIAS TURCS

Dans ce contexte d’incertitudes, il semblerait que les médias restants soient inévitablement voués à accepter un contrôle direct ou indirect du gouvernement turc et à pratiquer une sorte d’autocensure censée les protéger de poursuites pénales.

On observe ainsi l’absence de débat ne serait-ce que sur le choix du nom des opérations militaires menées par la Turquie en Syrie, choix qui vise manifestement à en démontrer le caractère défensif et à suggérer l’idée que ces interventions n’ont eu pour objectif principal que celui du rétablissement de la paix dans la région. Le gouvernement turc défend cette ligne depuis plus de trois ans pour justifier son action sur le théâtre syrien, avec le soutien des médias qui, de manière presque unanime, ont en majorité relayé ce positionnement et fait le jeu du pouvoir.

D’une manière générale, les médias nationaux ont justifié ces opérations en invoquant le nécessaire « combat de la Turquie contre la terreur » (« Türkiye’nin teröre karşı savaşı »), expression récurrente dans la terminologie employée par le président Erdoǧan, lorsqu’il exhorte la nation à le soutenir dans ses initiatives. Les objectifs suivants ont été systématiquement mis en avant[9] et leur formulation est restée figée quels que soient les médias concernés :

        • « L’élimination des terroristes du nord de la Syrie à l’est de l’Euphrate » :

      Les forces kurdes syriennes sont considérées comme  terroristes par Ankara en raison de leur affiliation au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Par conséquent, les offensives turques en Syrie sont présentées dans les médias comme un moyen d’éradication d’éléments terroristes, facteurs de déstabilisation régionale. Mais tandis que le pays s’est engagé de toutes ses forces dans la lutte contre l’Etat islamique (EI), la survie de cette organisation terroriste a été présentée récemment, de manière surprenante, comme la conséquence d’une collaboration entre l’EI et les forces kurdes. Le 1er décembre 2019, le ministère de la Défense turc a déclaré, à cet égard, sur Twitter que « le groupe terroriste PKK/YPG est la cause principale de la survie de l’EI en tant que groupuscule»[10]. On peut interpréter cette déclaration inattendue comme une réponse à l’accent mis par la presse occidentale sur le risque représenté par l’évasion de terroristes de l’EI qui étaient détenus par les forces kurdes avant l’offensive turque d’octobre 2019.

        • « La sécurisation des frontières de la Turquie » :

      La hantise de voir se former et se consolider une zone kurde autonome au sud du pays, qui renforcerait inévitablement les velléités séparatistes du PKK transparaît systématiquement à travers le traitement de l’évolution en Syrie par les médias turcs. L’agence de presse Anadolu souligne que la Turquie a mené toutes les opérations qui s’imposaient pour sécuriser son territoire et ses frontières contre les terroristes par le biais des opérations antiterroristes que furent « Bouclier de l’Euphrate », « Rameau d’olivier » et « Source de paix » en Syrie. Elle ne manque pas de rappeler qu’ « au fil de sa campagne de terreur menée pendant 30 ans, le PKK, qui figure sur la liste des organisations terroristes en Turquie, aux Etats-Unis et dans l’Union européenne, est responsable de la mort de 40 000 personnes y compris de femmes, d’enfants et de nourrissons »[11]. Cette formulation est reprise telle quelle dans son intégralité de manière récurrente par la plupart des médias.

        • « L’aide au retour en Syrie en toute sécurité des réfugiés syriens » :

      A l’instar du président turc, les médias soulignent que la Turquie accueille 5,5 millions de réfugiés et de migrants, dont 3 650 000 Syriens et 350 000 Kurdes et que le pays aurait dépensé plus de 40 milliards de dollars pour faire face à ce problème. Ils déplorent que l’aide européenne n’atteigne pour l’heure que 3 milliards d’euros. A ce stade, certains demandeurs d’asile entrés illégalement en Turquie auraient été renvoyés en Syrie et 370 000 personnes seraient retournées en territoire syrien pour s’y installer après la sécurisation de la région, « grâce à l’opération ‘Source de paix’ »[12]. Contrairement à la presse occidentale, qui a mis en avant la tragédie subie par les réfugiés et les déplacés kurdes ayant dû fuir face à l’offensive turque et aux exactions commises par les supplétifs locaux de l’armée turque, les médias turcs ont délaissé cet événement. Ils ont préféré relayer la détermination du gouvernement turc de voir se retirer les forces kurdes de la région « afin de créer une zone de sécurité et d’ouvrir la voie au retour en toute sécurité de quelque deux millions de réfugiés ». A noter qu’à la suite de l’accord russo-turc de Sotchi du 22 octobre 2019, la police militaire russe et les gardes-frontières syriens ont effectué des patrouilles du 23 au 29 octobre dans les territoires du nord-est de la Syrie évacués par les forces américaines sur une profondeur de trente kilomètres et ce, afin de « faciliter le retrait » des combattants kurdes YPG et de leurs armes[13].

        • « La garantie de l’intégrité territoriale de la Syrie » :

      Les forces kurdes syriennes sont présentées comme une menace non seulement pour la Turquie mais également pour la Syrie. A cet égard, les médias turcs n’hésitent pas à rapporter que le PKK et les Unités de Protection du Peuple/Parti de l’Union démocratique (YPG/PYD) constituent « la menace la plus grave pour l’avenir de la Syrie, mettant en péril son intégrité territoriale et sa structure unitaire »[14].  En cette fin d’année 2019, cette dichotomie manifeste entre les représentations données par les médias turcs d’une part, et occidentaux d’autre part, sur le sujet du positionnement de la Turquie en Syrie, continue à transparaître au travers des prises de position occidentales vis-à-vis des exigences formulées par le gouvernement turc auprès de ses Alliés dans l’OTAN. Lors du 27ème sommet de l’OTAN à Londres, le président français a affirmé, lors d’une conférence de presse avec son homologue américain le 3 décembre 2019, que la Turquie se battait désormais contre ceux qui avaient « combattu à nos côtés », l’accusant de travailler avec des intermédiaires du groupe État islamique[15]. En outre, le 4 décembre, celui-ci a indiqué le refus de la France et d’autres Alliés de classer comme groupe terroriste les unités de protection du peuple (YPG) et leur bras politique, le PYD : “Nous combattons le PKK et tous ceux qui mènent ces activités terroristes contre la Turquie, mais nous ne faisons pas ce raccourci ou cette agrégation que la Turquie souhaite entre ces différents groupes politiques et/ou militaires, là il y a un désaccord et il n’est pas levé”[16]. A travers le prisme des médias turcs, les réactions des puissances occidentales continuent d’être jugées comme hostiles à la Turquie.

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En conclusion, comme l’ont souvent fait observer les spécialistes français des relations internationales, Bertrand Badie et Marie-Claude Smouts: « La puissance varie avec la représentation qu’on en a. Images de soi, images de l’autre, images du monde et de ses menaces, images que l’on a de l’idée que les autres ont de soi, d’eux-mêmes, du monde… la dimension psychologique de la puissance est considérable»[17]. C’est ainsi que le perçu prend souvent le pas sur le réel.

 

 

[1] L’Armée nationale syrienne a été créée en 2017 en soutien des forces armées turques lors de l’opération « Bouclier de l’Euphrate ».

[2] Décret-loi N°668 du 27 juillet 2016 : https://www.resmigazete.gov.tr/eskiler/2016/07/20160727M2-1.pdf

[3] « Turquie: l’armée va être remaniée en profondeur après de vastes purges », La Libre Belgique, 28 juillet 2016. [https://www.lalibre.be/dernieres-depeches/afp/turquie-l-armee-va-etre-remaniee-en-profondeur-apres-de-vastes-purges-57999428357086b3e0daf28b]

[4] Marie Jégo: Turquie : « Le gouvernement renforce son contrôle sur les médias », Le Monde, 24 mars 2018. [https://www.lemonde.fr/international/article/2018/03/24/turquie-le-gouvernement-renforce-son-controle-sur-les-medias_5275775_3210.html]

[5] “Political Affiliations – TRT and AA”, Collectif DDH, 2018. [http://turkey.mom-rsf.org/en/findings/political-affiliations/]

[6] Elana Beiser : “China, Turkey, Saudi Arabia, Egypt are world’s worst jailers of journalists”, Committee to Protect Journalists, 11 décembre 2019. [https://cpj.org/reports/2019/12/journalists-jailed-china-turkey-saudi-arabia-egypt.php]

[7] European Federation of Journalists (EFJ), Committee to Protect Journalists (CPJ), PEN International, Norwegian PEN, the European Centre for Press and Media Freedom (ECPMF), Reporters Without Borders (RSF).

[8] “Press freedom in Turkey remains in crisis, mission concludes”, Committee to Protect Journalists, 13 septembre 2019. [https://ipi.media/press-freedom-in-turkey-remains-in-crisis-despite-some-room-for-very-cautious-optimism/#iLightbox%5Bgallery38140%5D/0]

[9] Gozde Bayar : “Highlights of two major deals Operation Peace Spring achieves”, Anadolu Agency, 24 octobre 2019. [https://www.aa.com.tr/en/americas/highlights-of-two-major-deals-operation-peace-spring-achieves/1624439]

[10] Ali Murat Alhas :  “’Daesh/ISIS still alive due to YPG/PKK’: Turkey”, Anadolu Agency, 1er décembre 2019. [https://www.aa.com.tr/en/turkey/daesh-isis-still-alive-due-to-ypg-pkk-turkey/1660765]

[11] Tevfik Durul:   “US-Turkey deal protects Syria’s territorial integrity”, Anadolu Agency, 18 octobre 2019. [https://www.aa.com.tr/en/middle-east/us-turkey-deal-protects-syria-s-territorial-integrity/1618573]

[12] “Erdoğan slams Macron over ‘Islamic terrorism’ expression”, Hürriyet Daily News, 9 décembre 2019. [http://www.hurriyetdailynews.com/erdogan-slams-macron-over-islamic-terrorism-expression-149645]

[13] Marie Jégo et Benoît Vitkine: “Syrie : Vladimir Poutine se porte garant du retrait des forces kurdes à la frontière turque », Le Monde, 23 octobre 2019.

[https://www.lemonde.fr/international/article/2019/10/23/a-sotchi-poutine-se-porte-garant-du-retrait-des-forces-kurdes-de-la-frontiere-syro-turque_6016604_3210.html]

[14] Nazli Yuzbasioglu : “Turkey wants to protect Syria’s territorial integrity”, Anadolu Agency, 30 décembre 2018. [https://www.aa.com.tr/en/middle-east/-turkey-wants-to-protect-syria-s-territorial-integrity-/1352450]

[15]« Sommet de l’Otan : Macron accuse la Turquie de proximité avec le groupe État islamique », France 24, 3 décembre 2019.[https://www.france24.com/fr/20191203-otan-macron-trump-ei-etat-islamique-turquie-proximite-terrorisme]

[16] « Sommet de l’Otan : pour Macron, “pas de consensus possible” avec la Turquie sur le terrorisme », France 24, 4 décembre 2019. [https://www.france24.com/fr/20191204-otan-emmanuel-macron-pas-consensus-possible-turquie-terrorisme-ypg]

[17] Bertrand Badie et Marie-Claude Smouts : Le retournement du monde – Sociologie de la scène internationale, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences politiques & Dalloz, 1992 (réed. en 1999), p. 156.

Que cherche vraiment le président Erdogan ?

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Le Sommet de l’OTAN à Londres les 3 et 4 décembre 2019 célèbre le 70ème anniversaire de l’Alliance atlantique. Après les déclarations du président de la République française Emmanuel Macron, soulignant l’état de « mort cérébrale » de l’Alliance – critiquant l’inaction de l’Alliance atlantique à l’issue de l’opération turque en Syrie – le président turc Recep Tayyip Erdogan a répliqué en stigmatisant directement son homologue français. Cette rencontre otanienne entre chefs d’Etat se tient donc dans un contexte particulièrement tendu. Evidemment, l’opération turque en Syrie marque une forme de rupture dans l’action militaire d’un membre de l’OTAN démontrant, qu’en matière de sécurité, l’engagement unilatéral prend le pas sur la concertation voulue par l’organisation transatlantique dont c’est l’un des fondements.

Sur tous les fronts, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan suscite donc l’intérêt et les interrogations. En effet, celui-ci a choisi la voie de l’escalade en multipliant les déclarations agressives et en refusant le jeu du multilatéralisme.

La situation interne de la Turquie explique en partie la position du pays sur la scène internationale. Fragilisé sur le plan politique et économique, en dépit d’une croissance qui repart à la hausse en cette fin d’année 2019, Ankara a subi les conséquences des sanctions américaines depuis la dégringolade de la livre turque en 2017. De plus, la tentative de putsch contre le président en 2016 a affaibli sa posture. Aux dernières élections municipales, l’AKP – le parti de la justice et du développement dont Erdogan est à la tête – a perdu des villes stratégiques dont la plus symbolique d’entre elles, Istanbul. Capitale économique et culturelle, elle était aux mains du parti depuis plus de vingt ans. En dépit de ces éléments, le chef de l’Etat turc use de la propagande et de discours nationalistes dans le dessein de flatter l’égo d’une partie de la population et de fédérer la diaspora. Celui qui pense en sultan s’est érigé en homme fort de la Turquie développant autour de sa personne un véritable culte de la personnalité. En 2023, la Turquie célébrera le centenaire de l’avènement de la République après l’effondrement de l’Empire ottoman. L’objectif d’Erdogan de se maintenir au pouvoir jusque-là enverra un signal fort puisqu’il pourra apparaître comme l’égal de Mustafa Kemal, la figure historique de la République turque. Toutefois, force est de constater le virage autoritaire et islamique qu’a pris la Turquie durant les années Erdogan qui se veut le porte-voix du monde sunnite. Sur le plan intérieur, la Turquie est également minée par le dossier kurde. Tenir sous le joug le PKK, le parti des travailleurs du Kurdistan – parti réclamant l’autonomie kurde et considéré comme une organisation terroriste par Ankara – est primordial pour les autorités turques qui craignent l’émergence d’une entité kurde indépendante dans la région.

C’est pourquoi, malgré les critiques, la Turquie a mené une offensive dans le nord-est de la Syrie contre les Kurdes syriens, pourtant alliés de l’Occident dans la lutte contre l’Etat islamique. A l’issue de cette offensive, la Ligue arabe a appelé ses membres à ne plus coopérer avec la Turquie et à réduire les représentations diplomatiques dans le pays. Pour autant, le président Erdogan poursuit une stratégie claire : occuper le leadership dans la région. Pour ce faire, il s’oppose religieusement et politiquement à ses rivaux principaux : l’Egypte, l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis. En effet, il entend incarner le leader sunnite républicain et « modéré » s’appuyant toutefois sur la doctrine des Frères musulmans contre le wahhabisme prôné par la monarchie absolue saoudienne. Absent de la traditionnelle conférence de Manama des 22-24 novembre 2019, le chef d’Etat turc s’est rendu à la place à Doha à l’occasion de la 5ème réunion du haut comité stratégique turco-qatari. Le Qatar, soutien financiers des mouvements fréristes est en effet l’un des rares pays arabes – avec la Somalie – à ne pas avoir condamné l’offensive turque en Syrie et les deux pays partagent un rival commun : l’Arabie saoudite. Le rapprochement entre Doha et Ankara est donc tactique, le Qatar, lui aussi écarté par les pays de la région, subissant depuis 2017 un blocus de la part de l’Arabie Saoudite, des Emirats arabes unis, de l’Egypte et de Bahreïn. La présence d’Erdogan au Qatar – qui abrite des bases militaires turques – entend certainement renforcer la coopération entre les deux Etats.

Concernant les autres acteurs forts de la région – l’Iran et Israël, la position d’Erdogan est ambivalente. Voulant s’affirmer face à ces deux Etats, la Turquie maintient tout de même des rapports et coopèrent avec eux dans divers domaines, notamment économiques…

En Afrique du Nord, le président turc est là aussi très actif. D’abord en Tunisie où il reçoit le soutien du parti d’obédience frériste Ennahdha qui a d’ailleurs pris l’AKP pour modèle. En soutenant ouvertement les Frères musulmans – bête noire de l’Egypte et des pétromonarchies du Golfe – la Turquie se démarque de ses rivaux et mène une stratégie idéologique, suscitant l’ire de ses rivaux. Le président Erdogan a en effet récemment conclu un accord avec Fayez al-Sarraj, le chef du gouvernement libyen d’entente nationale (GNA). En sus de le soutenir politiquement, deux mémorandums ont été signés ; le premier concerne la reconnaissance mutuelle des zones économiques exclusives et le second la coopération sécuritaire et militaire entre les deux Etats, faisant fi des revendications de ses voisins, en particulier l’Egypte, la République de Chypre et la Grèce. La Turquie, qui n’est pas signataire de la convention de Montego Bay sur le droit de la mer, revendique des zones maritimes sous couvert de revendications chypriotes turques. Ankara occupe en effet depuis 1974 le nord de l’île de Chypre de manière illégale. La découverte de gisements d’hydrocarbures en Méditerranée orientale et notamment au large de l’île attise d’autant plus l’appétit des acteurs du bassin levantin et continue de relancer les contentieux historiques. Dans ce contexte, le président turc entend faire de la Turquie un véritable hub de transit énergétique et mène des activités de forage dans la région en violation du droit international.

Sur la scène internationale, la position trouble d’Erdogan intrigue. Membre de l’OTAN, la Turquie s’est dotée de missiles sol-air russes S400, provoquant des tensions avec les Etats-Unis. En effet, cette acquisition représente presque un élément provocateur et irrite naturellement les Etats-Unis même si le Président Donald Trump s’impatiente de l’inertie des membres de l’Alliance pour ce qu’il appelle le « Burden-Sharing ». Singulièrement, cette acquisition est concomitante à un évident rapprochement de la Turquie avec la Russie : les présidents turc et russe ont multiplié les rapprochements ces derniers mois. Si l’accord de Sotchi sur le nord-est syrien a d’ailleurs été qualifié d’historique, Moscou et Ankara collaborent considérablement dans le domaine énergétique. Pour autant, Ankara reste un allié très ambigu de l’Occident dans la lutte contre l’organisation Etat islamique. C’est d’ailleurs là qu’il trouve sa légitimité dans l’intervention menée récemment en Syrie. Ces dernières semaines et à l’issue de menaces répétées, la Turquie a renvoyé dans leurs pays d’origine certains djihadistes ayant combattu dans les rangs de l’Etat islamique. Utilisant ces individus comme moyen de pression – le pays dispose de plus de 1 000 djihadistes sur son territoire – Erdogan profite de la faiblesse de l’Union européenne en matière de politique migratoire pour obtenir davantage de soutien financier.

En définitive, le président Erdogan peut être qualifié de « perturbateur pragmatique ». Faisant tantôt le jeu des Américains, Européens ou Russes, la Turquie joue de ses alliances naturelles pour apparaître comme un acteur incontournable sur la scène internationale. En effet, le pays se maintient à égale distance de Washington et Moscou. En se maintenant dans l’OTAN, la Turquie conserve une protection et le parapluie nucléaire que lui confère son adhésion à l’Alliance atlantique. En conservant ses liens avec l’Union européenne – dont elle est toujours officiellement candidate – Ankara bénéficie d’aides financières et de coopération. En se rapprochant de la Russie – avec qui elle partage la mer Noire – la Turquie jouit de contrats énergétiques qui lui sont favorables. Alors que la Maison Blanche et le Kremlin semblent avoir compris le logiciel pour négocier avec le président turc, mélange savant de pressions économiques et de dialogue géopolitique, Bruxelles peine à trouver un « bâton » efficace pour contraindre le président turc à un dialogue plus équilibré avec les Européens, l’argument financier ne suffit manifestement plus.

[SMHES] Les conséquences géopolitiques de l’exploitation des gisements d’hydrocarbures en Méditerranée orientale

Le sujet d’études proposé à la 29ème Session méditerranéenne des hautes études stratégiques concerne « les conséquences géopolitiques de l’exploitation des gisements d’hydrocarbures en Méditerranée orientale ».

Force est de constater qu’en quelques années, la Méditerranée orientale est devenue un espace clef de la géopolitique de l’énergie. En effet, dans un contexte de raréfaction des ressources énergétiques primaires, les découvertes récentes (2009-2015) de gisements d’hydrocarbures offshore dans le bassin levantin en Israël, en Egypte, en 2011 au sud de Chypre et plus récemment en 2018 au large du Liban, offrent aux Etats riverains de nouveaux débouchés économiques.

Cette dynamique nouvelle a amené les Etats du bassin à redéfinir leurs priorités stratégiques, afin de sécuriser leurs ressources et garantir leur indépendance énergétique.

Ces découvertes seront-t-elles l’occasion d’une coopération entre les nations pour se partager cette richesse ou, au contraire, une source de tension, voire d’une escalade militaire, pour la capter à leur profit exclusif ?

Pour tenter de répondre à cette question, la 29ème Session méditerranéenne des hautes études stratégiques (SMHES) a adopté comme méthodologie celle proposée par le professeur Gourdin et confortée par l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN). Elle repose sur quatre grilles d’analyse : le territoire, les hommes, les représentations géopolitiques et les acteurs extérieurs.

Avec cette méthode comme fil conducteur, les auditeurs de la 29ème Session se sont ensuite appuyés sur une approche pragmatique construite autour de conférences, d’auditions, d’interviews, de lectures pour in fine se déplacer à Chypre et y recueillir sur place, avec les acteurs locaux, des informations de contexte permettant d’alimenter la réflexion, l’analyse et les débats.

Nous présenterons donc dans une première partie comment se fait l’articulation entre problématiques énergiques et géostratégiques et ses conséquences sur les équilibres régionaux, pour ensuite évoquer dans une seconde partie trois scenarii possibles assortis de recommandations idoines de nature politique et militaire. Nous conclurons enfin par une recommandation visant les décideurs.

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Nouvelle escalade de la violence dans la bande de Gaza…

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Le chef militaire du Jihad Islamique Palestinien (JIP), Abou Al-Ata a été tué ainsi que sa femme dans sa maison située dans la banlieue de Gaza, le 12 novembre par un bombardement israélien.
Il semblerait que cela soit une attaque ciblée, planifiée depuis plusieurs jours par l’armée israélienne et le Shin Bet, le service de sécurité intérieure israélien. Tsahal assure qu’Abou Al Ata était « responsable de centaines d’attaques contre les civils et militaires » et qu’une prochaine était « imminente ».

En réponse, des centaines de roquettes ont été tirées depuis la bande de Gaza sur les villes israélienne proches à proximité de Gaza par le JIP. La capitale Tel Aviv a été mise en alerte, impliquant le retentissement de sirènes toutes la journée et la fermeture des écoles. L’armée israélienne a répliqué sur des positions du groupe islamique dans la bande de Gaza mais aussi à Damas en Syrie faisant, selon le ministre de la santé gazaouis, cinq morts. Le bombardement opéré sur Damas ciblait également le fils d’Abou Al Ata. Selon les dires de l’agence officielle de Sanaa en Syrie, un raid aurait bien eu lieu mais qu’Akram Ajouri, le fils d’Abou Al Ata n’aurait pas été tué.

Pour Israël, le gouvernement du Hamas au pouvoir à Gaza est responsable de la situation dans cette zone qualifiée de “non droit”. Les tirs de roquettes d’un côté comme de l’autre sont quasiment devenus un rituel depuis 1948. Néanmoins, depuis plusieurs mois Israël accuse également le mouvement du JIP d’attiser les tensions dans cette enclave. Le Hamas et le Jihad Islamique, omniprésents dans la bande de Gaza, sont considérés comme mouvements terroristes par Israël.

 

…Retour sur les fondements du mouvement Jihad Islamique Palestinien.

Le mouvement du Jihad Palestinien est un mouvement fondé en 1970 en Egypte puis exporté dans la bande Gaza par Fathi Shaqaqi et Abdelaziz Awda. Le mouvement est aux origines fortement influencé par les Frères musulmans qui estimaient à cette époque que sa branche révolutionnaire n’était pas suffisamment active pour « soutenir les palestiniens et détruire Israël ». Le mouvement opte dans un premier temps pour l’influence via le levier de l’islam politique, théorisé par les Frères Musulmans, en constituant des factions révolutionnaires à l’encontre d’Israël. Puis il a commencé à constituer sa branche armée dite Al Qods, par le biais du Hezbollah à Beyrouth pour aller par la suite s’implanter à Damas. Le mouvement a gardé des bureaux au cœur de la capitale libanaise et en a ouvert à Téhéran ainsi qu’à Khartoum. L’idéologie de ce groupe terroriste est très particulière car fondée sur des influences en apparences opposées. Issus des Frères Musulmans, donc sunnites à l’origine, ils se réfèrent également à des penseurs chiites. Ils sont financés principalement par la Syrie et l’Iran, et se revendiquent particulièrement révolutionnaires.

 

…Que peut-on en déduire ? Rappel des faits historiques

Face à une assiette théologique aussi élargie, vraisemblablement pour rassembler largement contre un ennemi commun, Israël, une question s’impose.  Qu’en est-il des intérêts du peuple palestinien, alors que ces groupes semblent ne servir que leurs intérêts propres ?
Le conflit Israélo-Palestinien prend racine en 1948 avec la création de l’État d’Israël. Les palestiniens émigrent peu à peu et se trouvent parqués dans des camps en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. Ce conflit, qui se rappelle à nous très régulièrement du fait des violences récurrentes à Jérusalem et dans la Bande Gaza principalement, s’articule autour de grandes périodes. La première, entre 1948 et 1967, le territoire de la Palestine mandataire est administrée par Israël, la bande de Gaza passant sous le contrôle de l’Égypte et de la Cisjordanie. De 1967 à 1993 à l’issue de la guerre des six jours, les populations de Cisjordanie et de Gaza passent sous administration israélienne. L’Organisation de Libération de la Palestine (OLP), fondée par Ahmed Choukairy, se met alors en place à partir de 1964. A compter de 1969 et jusqu’à sa mort en 2004, c’est Yasser Arafat qui sera à la tête de l’OLP, Mahmoud Abbas lui succède depuis 2004. En 1980, en réaction à la réduction progressive de leur territoire les palestiniens lancent la première Intifada. Ensuite de 1993 à 2000, les accords d’Oslo aboutissent à la reconnaissance de l’État d’Israël par l’OLP et établissent une autorité intérimaire palestinienne, c’est à dire un gouvernement palestinien en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. Entre 2000 et 2005, suite à la seconde Intifada, le processus de paix entre Israël et la Palestine est quasiment au point mort. En 2005, Israël se retire de l’enclave qui est dirigée par le Hamas qui en a pris le contrôle total depuis 2007. Le Hamas est en désaccord avec le Fatha, mouvement intégré dans l’OLP, notamment sur la question de la reconnaissance de l’état d’Israël. Le 29 novembre 2012, le proto-état Palestinien obtient le statut d'”État Observateur non membre” par l’Assemblée générale des Nations Unies.

Enfin, des regains de tensions apparaissent entre 2014 et 2017, sous les formes notamment d’attaques aux couteaux perpétrées par des palestiniens à Jérusalem à l’encontre d’israéliens et de tirs de roquettes par l’État hébreu sur la bande de Gaza. Les États Unis sont à l’origine de deux faits apparaissant comme les points culminants de cette accumulation de tensions. Le premier est la reconnaissance par Donald Trump de Jérusalem comme capitale israélienne. Le second est la conférence économique de Bahreïn qui a lieu les 25 et 26 juin 2019, dirigée par Jared Kushner, conseiller du président américain, et à laquelle étaient conviés l’Arabie Saoudite, les Emirats Arabes Unis, la Jordanie ainsi que l’Égypte. Les grands absents ont été les palestiniens, non invités, et les israéliens, qui ont choisi de ne pas participer, eux-mêmes. Jared Kushner y a présenté un plan « de la paix à la prospérité » qui serait « l’occasion du siècle ». Ce plan s’articule essentiellement autour de l’aspect économique, il prévoit des investissements en Palestine, postulant que l’aspect politique suivra par la suite.

Aucune évolution en 71 ans…

Le conflit israélo-palestinien s’est inscrit dans la durée et ne baisse pas en intensité. Depuis 1948, il n’y a eu aucune avancée notable vers la solution proposée par les Palestiniens qui consiste en la cohabitation de deux états. La cause des palestiniens n’est plus, comme c’était le cas dans les décennies 60 à 90, une cause soutenue corps et âme par tous les pays arabes, chacun se concentrant désormais sur son propre agenda géopolitique et stratégique. Les options prises par les États Unis, proches d’Israël et de l’Arabie Saoudite, n’ont fait que creuser et accentuer le fossé séparant les belligérants. La décision unilatérale de reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël et la proposition d’un plan de paix excluant les premiers concernés illustrent une vision qui manque à minima de profondeur et qui s’affranchit de tirer les leçons du passé. Quant à Israël, partisane du moindre effort de consensus à ce sujet, elle ne fait que poursuivre sa politique de colonisation et d’annexion de territoires. Cette situation sert de terreau idéologique pour des groupes islamistes terroristes, qu’ils soient sunnites ou chiites, et alimente les tensions. Le retour à de nouvelles Intifada paraît inéluctable.

En 71 ans, il n’y a eu aucune avancée notable vers la résolution de ce conflit, à l’exception des accords d’Oslo qui n’ont tenus que quelques semaines…Le conflit israélo-palestinien est un conflit concentré sur une petite zone géographique, avec une résonance dans toute la sous-région voir à l’échelle mondiale. Le discours des occidentaux qui promeuvent la démocratie et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes montre ses limites face à un conflit insoluble voyant deux peuples s’opposer pour un même territoire. La cause palestinienne, qui s’essouffle, demeure emblématique en particulier pour des groupes terroristes qui l’instrumentalisent dans leur opposition doctrinale à l’occident et à Israël.  La “terre sans peuple” parfois évoquée à la fin du XIX siècle par Théodor Herzl, fondateur du mouvement sioniste, ne l’était pas, et le chemin paraît bien long encore pour que cette terre ne devienne celle de deux peuples.

[Perspectives navales] Vers un problème naval turc ? – par Arnaud Peyronnet

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La marine turque a conduit en mars 2019 sa plus grande séquence d’entraînement de ces 20 dernières années. Cet exercice dénommé Mavi Vatan 2019, s’est tenu en mer Egée, en mer noire et en Méditerranée orientale, mobilisant une centaine d’unités dont la quasitotalité de ses bâtiments de 1er rang. Cette démonstration de puissance navale est inédite et intervient dans un contexte de crispation régionale liée aux enjeux gaziers offshore de la Méditerranée Orientale. En outre, cet activisme naval s’inscrit dans une politique turque de plus en plus autonome, parfois proche d’un « néo-pan-ottomanisme » centrée sur le renouveau de l’influence turque au Moyen-Orient (Syrie, Qatar, Libye, corne de l’Afrique). Ce nouvel activisme turc pose de véritables difficultés au camp occidental. En effet, et même si la Turquie est toujours membre de l’OTAN, ses relations politiques sont restées détériorées avec certains membres de l’Alliance (Grèce notamment) et des différends sont toujours non résolus (question de Chypre, délimitations maritimes en mer Egée). Or la politique plus « agressive » de la Turquie sur ces différentes questions radicalise aussi, en réaction, les positions des différents acteurs. En outre, la Russie profite de ces dissensions et tente de se rapprocher de la puissance turque afin à la fois d’affaiblir l’OTAN de l’intérieur mais également de mieux « verrouiller » les accès occidentaux à la mer noire. Dans ce cadre, la Turquie risque-t-elle de poser un problème naval à l’Occident dans les prochaines années ?

La Turquie, maître « fragile » des détroits 

Depuis la fin du 19ème siècle, l’Empire Ottoman puis la Turquie ont joué, via le contrôle des détroits du Bosphore et des Dardanelles, un rôle de verrou face au désir d’expansion de la Russie vers les mers chaudes. Ce statut, consacré par la géographie, a été juridiquement confirmé en 1936 par la Convention de Montreux qui fait de la Turquie le gestionnaire des flux empruntant cette voie stratégique d’accès de l’Europe vers l’Asie. En effet, la convention de Montreux stipule que le tonnage maximal et cumulé des navires de guerre des pays non riverains ne peut dépasser, en mer noire, 30 000 tonnes (ou 45 000 tonnes selon certaines conditions). Ces derniers, en outre, ne peuvent y rester plus de 21 jours. De fait, les marines « occidentales » peuvent difficilement y faire des démonstrations de puissance massives, laissant alors le champ libre à la Russie et à la Turquie. Cette dernière dispose donc, via le contrôle de ce « verrou maritime », d’un effet de levier tant vis-à-vis de l’OTAN que de la Russie. Cet atout peut toutefois devenir délicat à gérer dans un contexte de tensions entre grandes puissances, conduisant alors la Turquie à jouer un rôle délicat « d’équilibriste » entre la Russie et les Etats-Unis… En effet, avec l’effondrement de l’Union soviétique, la Turquie a perdu le monopole du seul Etat riverain de la mer Noire appartenant à l’OTAN et peut désormais craindre de se voir imposer par les Etats-Unis (dans le cadre d’une stratégie d’endiguement de la Russie) des règles d’assouplissement de la convention de Montreux… Cette hypothèse inquiète évidemment la Russie qui ne cesse alors de vouloir se rapprocher politiquement et militairement de la Turquie pour que celle-ci conserve son rôle de verrou des détroits, protégeant ainsi la mer noire de toute influence occidentale. La Russie et la Turquie partagent en outre des intérêts communs en matière d’hydrocarbures, le territoire turc abritant certains gazoducs fournissant du gaz russe à l’Europe. La Turquie cherche ainsi autant à rappeler son appartenance à l’OTAN (patrouilles continues, exercice annuel Black Sea Harmony avec les marines riveraines, création d’une nouvelle base navale à Trabzon, à 200 km de la Géorgie) qu’à maintenir des liens cordiaux de bon voisinage avec la Russie (escales croisées, exercices bilatéraux réguliers).

Des ambitions régionales néo-ottomanes

Certaines ambitions régionales turques se font jour depuis 2015. Tout d’abord, la Turquie a fait évoluer sa stratégie anti-terroriste en privilégiant les actions en dehors de son territoire. Les opérations contre le PKK ont ainsi repris, que ce soit au Nord de l’Irak ou sur le territoire turc. Dans le même cadre, elle a conduit en 2016 l’opération « Bouclier de l’Euphrate » puis, en 2018, l’opération « Branche d’Olivier » dans le Nord de la Syrie.  Elle a également ouvert une base militaire au Qatar en 2016, puis une autre, plus conséquente, en Somalie en 2017, élargissant ainsi son influence autour de la péninsule arabique. Dans le même temps, la Turquie s’est attelée à un projet de location de longue durée (99 ans) du port de Suwakin au Soudan. En outre, avec 87% de son commerce s’effectuant par voie maritime et disposant d’un nombre important de pipelines passant dans ses eaux, le fait naval tient désormais une part importante dans la réflexion stratégique turque. Dès lors, la politique « régionale » du pouvoir turc a conduit logiquement la marine à effectuer des démonstrations assumées de puissance en Méditerranée et à développer de futures capacités de projection.

Un effort clair vers la Méditerranée

Les difficultés turques à assurer un tel rôle « d’équilibriste stratégique » entre la Russie et les Etats-Unis ainsi que la politique « néo-ottomane » du président turc actuel, ont conduit la Turquie à privilégier la Méditerranée par rapport à la mer Noire. Ainsi, sur les 9 bases navales turques, seules 2 sont en mer Noire (base d’Eregli et projet de Trazbon) contre 4 en Méditerranée (Mersin, Iskenderun, Aksaz, Foca) et 3 dans les détroits (Golcuk, Istanbul, Canakkale), sans compter une autre en projet dans le Nord de Chypre (Famagouste probablement). De fait, 80% des bases navales turques seront à terme implantées en Méditerranée ou dans les détroits. En outre, les activités de la marine autour de Chypre se sont considérablement développées. La Turquie exerce ainsi des pressions, voire des interférences, sur les entreprises effectuant des forages de gaz au large de Chypre. Elle a également annoncé son intention d’effectuer, sous protection militaire, des forages dans la ZEE chypriote, que la Turquie considère évidemment en partie comme sienne. Enfin, en exprimant son intention de créer une base navale dans la partie Nord de l’île, la Turquie a amplifié le regain de tensions avec Chypre et la Grèce.

Dynamisation de la politique navale turque

La marine turque a conduit en mars 2019, lors de l’exercice national Mavi Vatan 2019, sa plus grosse séquence d’entraînement naval depuis la chute de l’Union Soviétique1. Elle a mobilisé pour ce faire une centaine d’unités dont la quasi-totalité de ses bâtiments de 1er rang. Le pays entendait ainsi montrer à la région qu’il était en mesure de combattre simultanément sur trois mers afin de défendre ses intérêts (des escales ont été également notées dans 5 pays simultanément) tout en s’affichant comme un acteur incontournable de la région. Cet exercice a été doublé d’un second (Denizkurdu 2019) d’une ampleur équivalente (plus d’une centaine de navires de tous types concernés) en mai 2019, une nouvelle fois sur 3 zones distinctes (mer Noire, mer Egée et Méditerranée orientale). Pour le Ministre turc de la défense, ces exercices visaient à « montrer la détermination et les capacités des forces armées turques à protéger le pays ainsi que ses droits et intérêts en mer ». Enfin, les garde-côtes turcs ont mené au printemps 2019 une opération antinarcotique au large des côtes libyennes et tunisiennes, à plus de 750 nautiques de ses côtes, démontrant ainsi une nouvelle fois sa vocation régionale. Au niveau des moyens, la marine turque se focalise désormais sur l’acquisition de moyens de projection, notamment via le porte-aéronefs Anadolu destiné à embarquer initialement des F-35 et/ou des AV-8 Harrier et devant être livré en 2021. Deux bâtiments amphibies sont également opérationnels depuis 2017 et deux autres ont été commandés pour des livraisons en 2023 et 2024. Ils viendront ainsi en complément du porte-aéronefs Anadolu pour donner à la Turquie une véritable capacité de projection de puissance. Les programmes de construction navals « indigènes » s’accélèrent également pour assurer une « totale indépendance de l’industrie de défense turque » en 2023, centenaire de la création de l’Etat turc. Quatre corvettes Ada (avec une deuxième série de 4 unités en option), un bâtiment de recueil de renseignement, quatre frégates TF-1000 (la première pouvant être livrée en 2021), quatre frégates anti-aériennes TF-2000 et six sous-marins AIP de type Reis sont ainsi en construction ou en projet (à l’horizon 2027) pour équiper la marine turque. Cette industrie remporte également des succès à l’exportation, des corvettes de type Milgem ayant été vendues au Pakistan et des prospects existants aussi au Qatar.

Mais une réalité plus contrastée…

Si la marine turque reste la 1ère marine régionale par le tonnage, sa modernisation va toutefois moins rapidement que celle effectuée par la Flotte russe de la mer noire, notamment en termes de projection de puissance (missiles de croisière Kalibr équipant les unités modernes russes). En outre, et même si sa flotte reste structurellement équilibrée, elle garde avant tout une stratégie de déni d’accès (nombreux sous-marins et frégates légères pour contrôler ses approches) qui la maintient donc encore dans un rôle strict de marine « littorale ». Ces tendances lourdes devraient logiquement perdurer compte-tenu de l’exacerbation continue, par la Turquie, des tensions dans les mers les plus proches de ses côtes, ces frictions entraînant une « fixation géographique » des moyens. En effet, pour la Turquie, la démonstration d’une présence navale permanente dans des zones contestées est la pierre angulaire de sa politique navale, celle-ci permettant d’obtenir à la fois dissuasion et dialogue avec les puissances concurrentes.

Création progressive d’un axe naval anti turc

La Grèce partage plusieurs contentieux avec la Turquie, dont la question de Chypre et la délimitation de leurs eaux territoriales respectives en mer Égée. Les épisodes de tensions dans le domaine naval restent il est vrai sporadiques mais bien réels (incursions répétées dans les eaux territoriales notamment)2. La marine grecque tente de faire dès lors un effort ses capacités de lutte anti-sous-marine (5 sous-marins entrés en service depuis 2010, réactivation d’avions de patrouille maritime et acquisition d’hélicoptères MH-60R), le renouvellement de ses patrouilleurs et l’acquisition de nouveaux bâtiments de haute-mer (corvettes et frégates, éventuellement achetées d’occasion), malgré la crise économique ayant frappé le pays. L’activisme naval turc en Méditerranée pousse la Grèce à moderniser ses forces navales pour contrer les actions de « fait accompli » puis de « déni d’accès » pouvant être mis en œuvre par la Turquie. L’activisme naval turc autour de Chypre a notamment modifié la perception des acteurs régionaux qui voient désormais le bras naval de cette politique néo-ottomane menacer les équilibres existants. De fait, Chypre s’est rapprochée de la Grèce, mais également d’Israël, ce dernier traversant depuis 2010 et l’épisode du Mavi Marmara une crise diplomatique sérieuse avec Ankara. A cet axe s’est ensuite rajouté l’Egypte qui s’estime concurrencée par la Turquie pour le titre de puissance navale majeure de la Méditerranée orientale. Ce bloc « antiturc » est également mu par des intérêts gaziers offshore communs (développés au travers des projets EastMed et Eastern Mediterranean Gas Forum), potentiellement menacés par la politique « révisionniste » d’Ankara vis-à-vis de la ZEE chypriote. Les marines égyptienne, grecque et chypriote effectuent d’ailleurs annuellement des exercices communs dénommés Médusa. La Grèce et Chypre cherchent enfin à se rapprocher davantage des principaux pays occidentaux, notamment des États-Unis, pour contrebalancer la puissance turque montante.

Si la Turquie bénéfice d’une position très confortable par sa maîtrise des détroits (Bosphore et Dardanelles) et par une politique active au plan naval, il apparaît toutefois que l’exacerbation continue des différends maritimes avec ses voisins menace in fine ses velléités d’influence régionale. En effet, la marine turque, par essence « littorale », devra d’abord mobiliser une partie importante de ses moyens pour maintenir une présence et une dissuasion dans les zones contestées (Chypre notamment), au détriment donc de l’emploi de moyens de projection de puissance au-delà de la Méditerranée orientale. En outre, un axe antiturc majeur se créée progressivement dans la région (Grèce, Chypre, Israël, Egypte) afin d’endiguer les revendications turques, ce qui devrait compliquer à terme ses démonstrations de puissance navale.

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[1] Le dernier exercice d’ampleur mené par la Turquie s’était déroulé en 1988, avec le déploiement de groupes navals en Méditerranée centrale, année de fortes tensions avec la Grèce.

[2] Entre 2017 et 2018, selon le gouvernement grec, “les violations des eaux territoriales grecques par la Turquie ont augmenté de 450 %”.

Un accord russo-turc pour la Syrie, les cartes au Moyen-Orient rebattues

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A l’issue d’un accord avec la Russie le mardi 22 octobre 2019 à Sotchi, la Turquie a annoncé la fin de son offensive militaire contre les forces kurdes dans le nord de la Syrie. Lancée le 9 octobre sous le nom de « Source de paix », l’opération menée par Ankara visait la milice kurde syrienne de l’YPG (Unités de protection du peuple) qu’elle considère comme une branche terroriste reliée au mouvement indépendantiste kurde de Turquie, le PKK. Cette milice avait pourtant activement contribué à la lutte contre l’organisation Etat islamique dans le cadre de la coalition internationale menée par les Etats-Unis. Le retrait annoncé des forces américaines de la région a permis à la Turquie de mener cette action unilatérale répondant à un double intérêt : limiter la marge d’action du PKK et créer une zone d’accueil pour les réfugiés syriens qui suscitent un rejet croissant en Turquie. De facto, la milice de l’YPG s’est retrouvée isolée face à une offensive turque soulevant l’inquiétude de la communauté internationale.L’Organisation des Nations unies est ainsi préoccupée par l’impact humanitaire de cette action turque dans la région, les « hostilités dans le nord-est de la Syrie » ayant provoqué « d’importants mouvements de populations ». C’est finalement l’implication russe qui aboutira à un accord avec les Turcs. A Sotchi, Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan se sont rencontrés afin de mettre fin à cette offensive qui affaiblit davantage une Syrie déjà exsangue.

Les deux présidents se sont accordés sur un contrôle commun de la majeure partie de cette zone, disputée par Ankara et les combattants kurdes. Des patrouilles militaires russes et turques seront déployées dans les secteurs de la frontière turco-syrienne. Si la Turquie n’obtient pas le contrôle des 440 km de frontière qu’elle souhaitait, elle a la main sur une zone de 120 km de longueur et 32 km de largeur dont elle a pris le contrôle durant son offensive qui complète les territoires déjà contrôlés depuis l’opération « Rameau d’olivier » de janvier 2018. Selon les termes de l’accord conclu, les forces kurdes devaient se retirer de la zone avant le mardi 29 octobre à 16 heures. Le mercredi 30 octobre, la Russie a annoncé l’achèvement du retrait kurde du nord de la Syrie. Il revient dorénavant aux patrouilles russo-turques de vérifier si les combattants kurdes se sont véritablement retirés. Le ministre turc de la Défense a prévenu que son pays n’hésiterait pas à reprendre ses opérations militaires si la milice kurde y est toujours présente.

Le président américain a fait part de sa satisfaction sur Twitter. Washington suspendra les sanctions imposées à Ankara dès le retrait constaté des forces de l’YPG. Du côté syrien, le président Bachar al-Assad a déclaré s’être entretenu par téléphone avec son homologue russe. Quant à la France, la prolongation de la trêve en vigueur actuellement est une de ses priorités afin de permettre une « sortie de crise par les moyens diplomatiques ». Le média radio-télévision de Turquie, TRT, fait état d’une conversation téléphonique des présidents français et russe où le chef de l’Etat français Emmanuel Macron aurait « évalué positivement » le récent accord

Derrière cette satisfaction générale de façade, à l’exception bien entendu des Kurdes, cette évolution illustre la reconfiguration des forces en présence en Syrie.

Grâce à cet accord, la Russie réaffirme toute sa place dans le traitement des dossiers au Moyen-Orient. Elle manifeste son influence et sa capacité à peser sur les rapports de force. Le désengagement progressif américain clairement énoncé par le Président Trump renforce cette bascule de puissance. Le Président Poutine est devenu l’acteur clé qui, par son soutien au régime syrien de Bachar al-Assad, se positionne en « faiseur de rois ».  Pour la Syrie, l’accord russo-turc s’avère donc plutôt positif. S’il entérine un droit de regard turc sur la zone nord du pays, le régime de Bachar al-Assad peut désormais se déployer dans cette région dont le contrôle lui échappait depuis 2012.

De son côté, Erdogan est conforté dans sa politique régionale. Enfin, les Etats-Unis, comme l’évoque le média américain CNN semblent être « les plus grands perdants géopolitiques » de cette affaire en dépit de la démonstration opérationnelle démontrée lors de l’élimination du chef de l’Etat islamique Abu Bakr al-Baghdadi. Quant à l’Iran, elle a semblé en retrait de ces négociations.

Ce dossier syrien, par sa complexité et l’importance de ses enjeux, reste un point clé de la sécurité du Moyen-Orient, du bassin méditerranéen et donc de l’Europe et de la France. Il impose toute notre vigilance pour comprendre les nouveaux rapports de force qui s’installent.

Workshop d’ACCOBAMS sur la protection des Cétacés en Méditerranée organisé par l’institut FMES

 

 

L’Accord signé par 24 pays sur la Conservation des Cétacés de la mer Noire, de la Méditerranée et de la zone Atlantique adjacente (ACCOBAMS) est un outil juridique de conservation de la biodiversité visant à préserver toutes les espèces de cétacés et leurs habitats en Méditerranée, en mer Noire et dans la zone Atlantique adjacente à l’ouest du détroit de Gibraltar. Elle inclut en particulier le sanctuaire Pélagos pour les mammifères marins établi par la France, l’Italie et Monaco en Méditerranée nord-occidentale (Cf. Carte ci-dessous).

La FMES s’est vu confier par le secrétariat permanent d’ACCOBAMS, situé à Monaco, le soutien logistique et l’animation à Toulon de son groupe de travail qui s’est réuni les 8 et 9 octobre à la préfecture maritime.  En effet, comme l’a rappelé le vice-amiral d’escadre Laurent Isnard dans son allocution de bienvenue, la France s’implique avec détermination dans la préservation de la biodiversité et cette responsabilité lui incombe directement en Méditerranée  en sa qualité de préfet maritime, représentant de l’Etat en mer où il est responsable de la coordination entre les administrations sous l’autorité directe du Premier ministre et du Secrétaire général de la Mer. Par ailleurs responsable, en tant que commandant de la zone maritime Méditerranée sous l’autorité du chef d’état-major des armées, de la sûreté des approches maritimes et des opérations militaires de la France en Méditerranée, notamment en matière de lutte anti-sous-marine, il a également besoin que les navires et aéronefs placés sous son commandement puissent utiliser leurs sonars.  Ce sont les raisons pour lesquelles il a tenu à accueillir chez lui le groupe de travail d’ACCOBAMS et a souhaité qu’il puisse trouver des voies d’amélioration qui,  sans pour autant compromettre l’efficacité des opérations de lutte anti-sous-marine, contribueront à mieux protéger les cétacés contre les effets des émissions sonar émises par les navires de guerre,.

Le vice-amiral d’escadre (2s) Pascal Ausseur, directeur général de la FMES, a remercié Madame Maÿlis Salivas, représentante du secrétariat permanent d’ACCOBAMS et Monsieur Yanis Souami, co-président du groupe de travail conjoint sur le bruit, pour la confiance accordée à la FMES. Il a ensuite mis ces travaux en perspective dans un espace méditerranéen de plus en plus instable et dangereux, où la menace sous-marine est réelle et qui est également un espace extrêmement fragile en matière de biodiversité dont l’urgence de la protection doit mobiliser de façon accrue l’ensemble des Etats riverains. Il a ensuite passé la main au vice-amiral d’escadre (2s) Gérard Valin, directeur du centre Méditerranéen « Enjeux et stratégies maritimes », auquel a été confiée l’animation du groupe de travail.

 

 

Pendant deux jours, placés sous l’esprit et le respect de la règle de Chatham House, les membres du groupe de travail ont pu réfléchir et débattre avec beaucoup de transparence dans une ambiance cordiale et constructive pour identifier des propositions consensuelles concrètes.  Les déjeuners à la Corderie royale et au fort Saint-Louis leur ont offert quelques moments de détente et la possibilité de découvrir deux lieux chargés d’histoire de la marine à Toulon.

Enfin, la visite du porte-hélicoptères amphibie (PHA) Mistral, véritable « couteau suisse » de la Marine nationale, a été pour eux une parfaite illustration de la grande variété des missions conduites par la marine. Les interventions humanitaires ont particulièrement marqué les membres du groupe de travail très impressionnés par les photos de l’évacuation de la population civile du Liban en 2006, notamment celle des 1600 réfugiés installés sur des lits dans les hangars.

Dans son allocution clôturant ces deux journées de travail, le commissaire général de la Marine, Thierry Duchesne, adjoint du préfet maritime pour l’action de l’Etat en mer, a encore insisté sur l’importance de la maîtrise de l’impact des bruits sous-marins émis par l’homme sur la biodiversité à travers l’instauration de procédures et de protocoles compatibles avec les contraintes opérationnelles des marines. Il a souligné l’importance de l’échange d’information entre les différentes parties prenantes, domaine largement perfectible, et a proposé d’identifier toutes les bonnes pratiques des marines et des autres organismes impliqués pour essayer d’identifier des procédures communes. Enfin, il a rappelé que les responsabilités globales en matière d’action de l’Etat en mer, en particulier dans le domaine de la préservation de la biodiversité marine, confiées au préfet maritime de la Méditerranée, en faisait l’interlocuteur privilégié d’ACCOBAMS.

Les membres du groupe de travail à la préfecture maritime

L’équipe d’animation FMES avec Madame Maÿlis Salivas du secrétariat permanent d’ACCOBAMS et Yanis Souami, co-président du groupe de travail conjoint sur le bruit

 

Déjeuner de travail au fort Saint-Louis

Photo du groupe au fort Saint-Louis avant le départ pour la visite du PHA Mistral

Escale en Pays de Loire pour la 5e session nationale « Enjeux et stratégies maritimes » de l’IHEDN

Le vendredi 18 octobre, riches de l’intervention matinale du Premier Ministre, Edouard Philippe, qui leur a permis de mieux comprendre les grands enjeux de sécurité et de défense qui nourrirons leur réflexion tout au long de leur formation à l’IHEDN, les auditeurs de la 5e session nationale “Enjeux et stratégies maritimes” ont mis le cap vers les Pays-de-la-Loire. Cette région est en effet particulièrement adaptée aux thèmes de ce séminaire axé sur la construction navale civile, les énergies marines renouvelables et les technologies marines innovantes.

Une première escale aux Chantiers de l’Atlantique à Saint-Nazaire, actuel leader mondial sur le marché de la construction navale de croisière, a permis aux auditeurs de découvrir le site emblématique de cette pépite de l’industrie navale française. Mais au-delà de ses infrastructures impressionnantes, comme la gigantesque forme de montage de 900 mètres de long, c’est bien l’excellence de l’ingénierie et des processus de construction qui, par la maîtrise de la complexité et de la technologie, confère au groupe cette productivité exceptionnelle. Les plus grands paquebots du monde sont ainsi construits en moins de trois ans. Après des débats passionnants avec Stéphane Bourhis, directeur financier du groupe, sur tous les grands enjeux de cette construction, les auditeurs ont pu en voir la concrétisation avec la visite d’un navire en cours de construction, puis du MSC Grandiosa prêt à prendre la mer pour sa croisière inaugurale.

Dès potron minet le samedi, les auditeurs se sont rendus au Technocampus Océan de Nantes où les attendaient Hubert Lécuyer, co-directeur du site, et Didier Besnard, directeur adjoint du CEA Tech. Cette matinée était en effet consacrée aux grands enjeux de la recherche technologique et de l’innovation dans le domaine naval. Philippe Baclet, directeur de WeAMEC et Pierre Serre Combe, directeur du Laboratoire d’Innovation pour les Technologies des Energies Nouvelles et les nanomatériaux au CEA se sont joins à Hubert Lécuyer et Didier Besnard pour animer une matinée de débats particulièrement riches sous le feu nourri des questions des auditeurs. Ces derniers ont ainsi pu découvrir   l’extraordinaire dynamisme de la recherche dans le domaine maritime mais également l’écosystème particulièrement vertueux mis en place par la région des pays de Loire. Le CEA Tech y joue un rôle moteur peu connu de soutien aux entreprises au cœur d’une organisation décloisonnée permettant une synergie exceptionnelle entre l’État, le monde universitaire et les entreprises. Les travaux de recherche conduits sur l’évolution du mix énergétique, le climat et la protection de l’environnement ont particulièrement passionné les auditeurs car ces trois domaines se situent au cœur des travaux de réflexion qui leur ont été confiés par le Premier ministre.

L’après-midi du samedi a débuté par une intervention du général de corps d’armée Patrick Destremau, directeur de l’IHEDN, qui avait fait spécialement le déplacement pour s’adresser aux auditeurs afin de leur faire part de sa vision      sur le rôle de l’IHEDN et les grands enjeux auxquels est confronté l’Institut. Il leur a également demandé un haut niveau d’implication et de qualité de réflexion afin que leurs travaux, attendus par les autorités de l’Etat, puissent les éclairer au mieux en amont de leurs prises de décision.

Forts des orientations et des directives, à la fois du Premier ministre et de leur directeur, les auditeurs ont consacré toute l’après-midi à leurs travaux de comité dont les premiers axes de réflexion devront être présentés à la direction de l’IHEDN le 16 novembre à Toulon lors de leur prochain séminaire.

 

Le Premier ministre s’adressant aux auditeurs

Les auditeurs dans la forme de montage des Chantiers de l’Atlantique

Les auditeurs devant le hall d’accueil du MSC Grandiosa

Les auditeurs à la passerelle du MSC Grandiosa

Hubert Lécuyer, co-directeur du Technocampus Océans, présente son écosystème

Didier Besnard, directeur adjoint du CEA Tech, en débat avec les auditeurs

Pierre Serre-Combe, directeur du Laboratoire d’Innovation pour les Technologies des Energies Nouvelles et les nanomatériaux au CEA, en pleine démonstration sur l’hydrogène

Les auditeurs attentifs à l’écoute des directives de leur directeur, le général de corps d’armée Patrick Destremau 

La colère des manifestants libanais

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Depuis le jeudi 17 octobre, les manifestations se multiplient au Liban. La décision du gouvernement d’imposer une taxe de six dollars par mois sur l’application Whatsapp et d’autres messageries électroniques, symboles d’exutoire et d’expression a provoqué l’ire d’une frange de Libanais. Ce qui peut être considéré comme un épiphénomène a agi comme un catalyseur des colères.

Initié sur les réseaux sociaux, le mouvement a pris de l’ampleur et s’est mué en véritable contestation. les Libanais dénonçant leurs conditions de vie, la corruption et le népotisme de la classe politique, incapable de résoudre la crise économique et sociale qui perdure dans le pays. Ces derniers mois, le Liban s’est en effet enlisé dans une crise financière, la dette nationale dépassant les 150% du PIB et le déficit courant 30%.Dans ce mouvement qui concerne toutes les régions du pays, aucun leader ni groupe politique ne semble tirer les ficelles. Surtout, les manifestants semblent unis dans la rue, faisant fi de leurs divergences politiques ou confessionnelles dans un pays historiquement communautarisé. Par ailleurs, les manifestations se tiennent également dans des régions dominées par le mouvement Hezbollah, qui ne sont pas familières des vagues de protestation. Pour le journaliste du quotidien libanais Al-Akhbar Walid Charara, il s’agit d’une « authentique explosion populaire qui s’est rapidement répandue à l’échelle du pays et à laquelle participent des milieux sociaux très différents ». Alors que les Libanais s’unissent au-delà de leurs différences, ils n’ont épargné aucun chef politique. Le journaliste Paul Khalifeh écrit : « La foule en colère a conspué le président de la République, le maronite Michel Aoun, réclamé, dès les premières heures, la démission du gouvernement du sunnite Saad Hariri, et déchiré les portraits du chef du législatif, le chiite Nabih Berry ».

Spontanée et surprenante, cette contestation de masse transcommunautaire dans un contexte de fragilité politique interne a surpris les dirigeants libanais, les partis politiques et les diplomates en poste dans le pays. Par ailleurs, l’annulation quasi immédiate de la taxe concernant Whatsapp n’a pas freiné les manifestants en colère.

Le lundi 21 octobre, le Premier ministre libanais Saad Hariri a annoncé des mesures à l’issue du Conseil des ministres. Attendu depuis quelques jours, ce plan de réforme en 24 points représente une rupture avec les politiques économiques et financières que connaît le pays jusqu’à présent. Pour autant, Saad Hariri se justifie : « Ces décisions n’ont pas été prises en vue d’un marchandage. L’adoption de ces réformes ne vise pas à mettre fin aux manifestations ». Les réformes prévoient, entre autres, la réduction de moitié des salaires des présidents, des ministres et des parlementaires ainsi que la baisse de certains avantages dont bénéficient les hauts fonctionnaires. Le plan, qui promet un « budget 2020 sans impôts supplémentaires pour la population », vise aussi à la suppression ou à la fusion de certains organismes dont des ministères dans le but de réaliser des économies d’échelle. Le Premier ministre s’est également dit prêt à accepter des élections anticipées. Concernant les manifestants, le chef du gouvernement déclare : « Dans la rue, vous demandez de la dignité, de l’emploi et qu’on entende vos demandes. De mon poste de responsabilité, je dis que tout ce que vous avez fait ces derniers jours a cassé tous les obstacles. Il s’agit d’un nouveau départ pour le Liban. »

A l’issue du discours du Premier ministre, les manifestations ont tout de même repris. Son discours, un plan de sauvetage pour le pays touché par les crises diverses, a été perçu par les manifestants comme une énième tentative de sauver la classe politique.

Près de 30 ans après la fin de la guerre civile ayant rendu le pays exsangue, le Liban reste miné par les crises intérieures. Depuis 2011, il subit en sus les répercussions de la guerre en Syrie. A l’instar des pays de la région, Irak, Algérie, Mauritanie ou Egypte, une frange de la population a décidé de s’opposer au système en place en choisissant la voie de la manifestation.