Author: FMES

Vers une réaffirmation navale de la doctrine Monroe des États-Unis ? – par Arnaud Peyronnet

La façade Nord de l’Amérique Latine est secouée par une insécurité maritime devenue persistante. Celle-ci, causée par les différents trafics (drogue, pétrole, matières premières) et les vagues de migrations en provenance du Venezuela, inquiète depuis plusieurs années Washington. Les États-Unis ont en conséquence décidé, notamment sous l’administration Trump, d’accroître leur effort militaire vers cette région. La prochaine alternance politique aux États-Unis ne devrait pas modifier l’intérêt stratégique américain pour cette vaste zone Caraïbes, traditionnellement considérée comme devant être sous l’influence exclusive de Washington. En effet, les opérations américaines, officiellement tournées vers le démantèlement du crime organisé et des trafics de drogues, semblent avoir pour objectif essentiel de réaffirmer la puissance navale américaine dans des zones de plus en plus contestées par la Chine et la Russie. De fait, le contexte volatil du Nord de l’Amérique Latine a été exploité par la Russie, la Chine et même l’Iran afin de développer leur influence et leurs positions à Cuba, au Panama et au Venezuela, dans l’arrière-cour même des États-Unis.

Ce regain d’implication militaire des États-Unis peut-il être assimilé à la réactualisation de la doctrine Monroe du 19ème siècle[1], avec comme but final le maintien de cette région sous la seule influence américaine, ce qui nécessite l’endiguement de ses principaux concurrents mondiaux ?

Quelles en sont les causes et les modalités ? Est-il taillé pour répondre à des défis ponctuels ou s’agit-il d’une réaction américaine pérenne face aux agissements russes et chinois ?

Le Venezuela, épicentre de l’instabilité maritime en Amérique Latine ?

Vu des États-Unis, l’insécurité sur la façade Nord de l’Amérique Latine, notamment maritime, est causée par les différents trafics, les vagues de migrations et la crise politique vénézuélienne.Dans un contexte de lutte accrue entre le régime de Nicolas Maduro et les États-Unis, ces derniers ont tendance à voir le Venezuela comme l’épicentre des problèmes de la région[2].Ainsi, la puissance américaine accuse les autorités vénézuéliennes d’être au centre d’un vaste trafic de drogues vers les États-Unis.La justice américaine soupçonne plusieurs hauts responsables des forces armées vénézuéliennes d’avoir créé en 1999 le « cartel des soleils », associé aux Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), qui alimenterait le trafic de cocaïne à destination des États-Unis[3]. La région de Puerto Jose, qui concentre la majorité de l’industrie pétrolière du pays, est également devenue un haut-lieu du brigandage maritime en zone Caraïbes, en lien avec la crise économique que subit le pays. En réaction, les forces vénézuéliennes ont raidi leur posture en mer : les frontières maritimes avec les îles d’Aruba, Bonaire et Curaçao sont périodiquement fermées depuis 2018 afin de stopper les trafics, des gardes armés ont été placés sur les tankers affrétés par le gouvernement à destination de Cuba (pour assurer la continuité des livraisons en toute sécurité) et les patrouilles navales s’avèrent plus nombreuses. Dans ce cadre, les risques de frictions en mer sont devenus naturellement plus élevés. En décembre 2018, des unités navales vénézuéliennes ont ainsi intercepté un navire de prospection pétrolière alors que celui-ci était dans la ZEE du Guyana. En mars 2020, c’est le patrouilleur vénézuélien Naiguatá qui a coulé alors qu’il tentait d’arraisonner, dans des circonstances peu claires[4], un bâtiment de croisière près de l’île vénézuélienne de Tortuga. Cette situation d’insécurité latente et les actions opaques des forces navales vénézuéliennes ont donné des prétextes au réengagement de la puissance maritime américaine, surtout dans le contexte d’affrontement larvé du Venezuela avec les États-Unis.

Les relations troubles du Venezuela et de l’Iran

Si les relations des deux pays se sont développées depuis les premières années de l’administration Chávez, elles ont récemment connu une accélération, sans doute liée à l’isolement respectif des deux pays sur la scène internationale, comme l’illustre le récent déplacement, début novembre 2020, du ministre des affaires étrangères iranien à Caracas. L’Iran a fourni à plusieurs occasions du pétrole raffiné au Venezuela[5] tandis que des tankers iraniens auraient discrètement chargé du pétrole brut vénézuélien pour le vendre sur le marché asiatique. En outre, la marine vénézuélienne escorte depuis mai 2020 les pétroliers iraniens approchant de ses eaux pour que ceux-ci ne soient pas arraisonnés par la marine américaine, instituant de fait une certaine dissuasion vis à vis des agissements américains[6]. Téhéran cherche également à aider le Venezuela à moderniser ses raffineries, en échange d’or. Sur le plan militaire, l’Iran a proposé à Caracas des missiles balistiques de courte portée et des drones armés pour sa propre défense, mais sans commande ferme annoncée à ce stade.

Les ombres chinoises et russes sur le continent américain

Si le Venezuela reste l’épicentre affiché des inquiétudes américaines en Amérique Latine, l’irruption de la Russie et de la Chine dans cette région constitue des sources de préoccupations plus profondes. En effet, la Russie et la Chine développent en Amérique Latine une stratégie de « flanc » qui vise l’affrontement indirect et multi-domaines avec les États-Unis, dans ses propres approches.

La Russie s’appuie sur Cuba et des déploiements ponctuels de bâtiments russes dans les eaux chaudes des Caraïbes, à des fins de diplomatie navale régionale, sont là pour le rappeler. La crise vénézuélienne a symboliquement marqué le regain d’influence russe dans la région, notamment pour soutenir le régime de Nicolás Maduro. La Russie est en effet le 1er fournisseur d’armements du pays (notamment de systèmes de défense aérienne S-300)[7] et le groupe pétrolier Rosneft est le 1er investisseur dans les champs gaziers et pétrolifères du pays[8]. L’administration Chávez a même proposé à la Russie la location d’une base sur l’île de La Orchila, dans les Caraïbes. En décembre 2018, deux bombardiers russes Tu-160 ont atterri dans la capitale dans le cadre d’un entraînement aux raids à longue distance et d’exercices conjoints avec l’armée de l’air locale. En outre, en mars 2019, des avions logistiques russes ont régulièrement atterri à Caracas et plusieurs centaines de mercenaires russes de la société privée Wagner y ont été déployés.

La Chine, de son côté, investit en Amérique Latine afin d’y sécuriser ses accès aux ressources dans le cadre de sa stratégie de développement mondiale OBOR (One Belt, One Road). Plusieurs pays des Caraïbes et d’Amérique Latine ont pris part à ce projet chinois et des facilités portuaires ont été accordées dans ce cadre aux entreprises chinoises au Salvador (achat d’une île et location d’une partie des côtes salvadoriennes), en Jamaïque et dans les Bahamas.Les investissements chinois sont également réels dans les ports en eaux profondes des deux côtés du canal de Panama, sachant qu’une cinquantaine d’autres projets d’infrastructures maritimes en Amérique du Sud sont envisagés par la Chine[9]. L’un des plus gros projets en cours (50 milliards de dollars) concerne la construction au Nicaragua, par une entreprise chinoise, d’un nouveau canal interocéanique qui entrerait alors en concurrence directe avec celui du Panama. Quant au Venezuela, la Chine participe à la résilience du pays avec plus de 64 milliards de dollars de prêts effectués par des banques publiques chinoises. Les deux pays coopèrent également dans les domaines énergétiques, des transports, l’agriculture, les mines ou les télécommunications. La Chine continue en outre d’importer discrètement du pétrole vénézuélien, souvent grâce à des transbordements en mer[10]. Enfin, des rumeurs de vente d’armement chinois à la marine vénézuélienne, notamment en missiles antinavires, se font plus insistantes mais sans être confirmées[11]. Les flottilles de pêche chinoises, très nombreuses notamment sur la côte Pacifique, font en outre peser des menaces récurrentes sur les ressources halieutiques des pays de la région, l’Équateur étant le plus touché. Le navire hôpital chinois Peace Ark conduit ponctuellement des actions humanitaires en Amérique Latine, entrant alors en compétition avec le navire américain de type Mercy qui a exactement les mêmes fonctions.Enfin, la Chine tente d’accroître ses transferts de matériels militaires aux États de la région (Pérou, Barbade, Guyana). L’emprise chinoise dans cette partie du monde n’en est ainsi qu’à ses débuts mais a de potentielles lourdes conséquences stratégiques pour les États-Unis.

Le raidissement militaire des États-Unis

Chasse gardée des forces américaines depuis la fin du 19ème siècle conformément à la doctrine Monroe, l’Amérique Latine est toujours restée le théâtre d’une activité permanente des forces américaines, notamment en raison de l’importance stratégique du canal de Panama[12]. Toutefois, les opérations navales américaines se sont essentiellement limitées depuis les années 80 à la lutte anti-narcotiques[13] dans le golfe du Mexique et dans l’arc caribéen, avec des moyens réduits (seulement 6 bâtiments en permanence au lieu de la vingtaine qui seraient nécessaires pour être efficaces selon le Commandement Sud des forces armées américaines, US SOUTHCOM). Le besoin de bâtiments plus lourdement armés, complémentaires aux unités des garde-côtes, est par contre devenu récurrent[14]. Les États-Unis semblent en effet progressivement opter pour une politique plus musclée dans cette région avec, depuis janvier 2020, des opérations de type FONOPS (Freedom of Navigation OPerationS) plus appuyées à proximité du Venezuela[15]. En avril 2020, le Président Trump a en outre annoncé que les opérations anti narcotiques menées au large des côtes vénézuéliennes allaient drastiquement augmenter. Dans ce cadre, des bâtiments de la marine, des avions de surveillance et des forces spéciales pourraient être intégrés à de telles opérations, les plus conséquentes dans la région depuis 1988 et l’intervention américaine au Panama. Ce déploiement de forces régional (tant dans l’arc Caraïbes que sur les côtes du Pacifique) permettrait alors in fine de doubler quantitativement l’effort militaire américain dans cette région, ce qui semble ainsi beaucoup plus en cohérence avec la stratégie de défense des États-Unis vis à vis de la Chine et de la Russie, qu’avec la lutte anti narcotiques stricto sensu.

En parallèle, les États-Unis cherchent à approfondir leurs relations militaires avec certains des pays de la région. La marine américaine déployée en Amérique Latine développe ainsi essentiellement des liens avec l’Équateur, la Colombie, le Pérou et le Chili, se focalisant surtout sur la côte Pacifique. Le Chili reste ainsi traditionnellement proche des États-Unis (participation aux exercices RIMPAC, PANAMAX), tout comme le Pérou et la Colombie, les sous-marins de certains de ces pays assurant le rôle de plastron pour les unités américaines. La mer des Caraïbes a été par contre plus souvent laissée à ses partenaires régionaux, les États-Unis souhaitant toutefois une accélération de leur intégration régionale au plan naval. Un effort américain est également perceptible au profit du Honduras, du Guatemala et du Salvador (« triangle du Nord »), tant pour les efforts anti-drogue que pour sans doute contenir les appétits régionaux chinois.

La pression sur la navigation commerciale comme nouvelle méthode de lutte indirecte des États-Unis contre l’Iran et le Venezuela

Dans le contexte du raidissement de leur implication dans le Nord de l’Amérique Latine, l’administration américaine a arraisonné à la fin du mois de juillet 2020 quatre navires de commerce[16] chargés de pétrole iranien et naviguant vers les côtes vénézuéliennes. Cette action, qui n’a pas vu l’engagement de moyens militaires, a été effectuée dans le cadre de la politique américaine de pression maximale vis à vis de l’Iran[17] tout en permettant également d’affaiblir le Venezuela. Cet arraisonnement avait pour but essentiel de saisir les cargaisons de pétrole iranien, « illégales » aux yeux de la justice américaine, car violant des sanctions extraterritoriales décidées unilatéralement par les États-Unis (notamment depuis novembre 2018 et leur retrait du JCPOA). Cette opération, qui visait à aussi à fragiliser le Venezuela, était le prolongement d’une autre action du même type non réussie en début d’année. Elle se cumule également à la pression que fait déjà subir la justice américaine aux capitaines de navires marchands impliqués dans ces liaisons[18].

Les dirigeants iraniens et vénézuéliens ont toutefois indiqué qu’ils continueraient de planifier et réaliser d’autres livraisons maritimes, malgré les difficultés causées par les États-Unis aux échanges pétroliers entre ces deux pays. L’Iran cherche dans le même temps de « nouvelles » routes de navigation pour éviter les actions américaines à son encontre. Le convoi de pétroliers iraniens arrivé en octobre 2020 au Venezuela[19] a ainsi transité via le Cap de Bonne Espérance et l’Atlantique Sud, ce qui lui a permis de se fondre dans les océans (les transpondeurs étant coupés) et d’éviter les patrouilles de bâtiments américains, plus fréquentes au Nord de l’Amérique latine que sur les routes de l’Atlantique Sud. L’implication américaine sur le trafic commercial irano-vénézuélien près des approches maritimes de l’Amérique Latine connaît toutefois des résultats mitigés avec une seule interception recensée et l’Iran ayant depuis trouvé une parade (via l’utilisation des seuls navires arborant son pavillon, faisant le pari que Washington ne cherchera pas l’escalade). En outre, ces actions américaines ne s’appliquent pas aux trafics concernant la Russie ou la Chine, pourtant les compétiteurs principaux des États-Unis dans la région.

Le réinvestissement des États-Unis au Nord de l’Amérique Latine semble donc davantage lié aux frictions de puissance avec la Russie, la Chine et l’Iran qu’à la lutte contre les trafics, essentiellement gérée par les forces locales et dont la problématique est ancienne et durable. Les menaces causées à la doctrine Monroe par la Russie et, à un degré moindre par l’Iran, s’observent particulièrement à Cuba et au Venezuela, ce dernier pays restant l’épicentre des tensions pour Washington. Celle initiée par la Chine est par contre plus insidieuse et vise surtout l’Amérique Centrale. La Chine a sans doute comme objectif la maîtrise des routes maritimes de cette région, ce qui empêcherait alors les États-Unis d’effectuer librement des bascules de force entre l’Atlantique et le Pacifique. La suprématie américaine sur le Pacifique en serait alors potentiellement affaiblie, laissant le champ libre à la Chine. Dans ce contexte, et vu la compétition mondiale entre ces superpuissances, il est logique de voir un réinvestissement militaire des États-Unis sur sa zone d’influence traditionnelle. Au regard de cette logique structurelle de frictions de puissance entre États-Unis, Russie, Chine voire Iran, l’effort américain en Amérique Latine va certainement s’inscrire dans la durée, et ce quel que soit la tendance affichée par la nouvelle administration américaine. En effet, si le style de la prochaine administration sera moins conflictuel que celui de Donald Trump et même si cette élection a été favorablement accueillie tant à Caracas qu’à la Havane, certains principes de la politique étrangère américaine vont rester et faire perdurer les tensions. Le futur Président américain devrait ainsi promouvoir la démocratie et les droits de l’homme dans la région, le mettant en trajectoire opposée à la politique du Venezuela ou de Cuba. De plus, la grande compétition avec la Chine et la Russie va demeurer et la zone Caraïbes sera le théâtre le plus proche de cette confrontation pour Washington, nécessitant alors un investissement renouvelé. Des bascules d’effort conséquentes seront donc sans doute progressivement effectuées par les États-Unis vers cette région, et celles-ci pourraient se faire au détriment des moyens déployés tant au Moyen-Orient qu’en Europe.

Nouveaux jeux de puissance au Nord de l’Amérique Latine et en zone Caraïbes  


[1] Celle-ci, du nom d’un président américain, condamne en 1823 toute intervention européenne dans les affaires « des Amériques ». Elle a caractérisé la politique américaine vis à vis du continent depuis la fin du 19ème siècle.

[2] Les États-Unis ont d’ailleurs cessé les importations de pétrole brut en provenance du Venezuela (près de 600 000 b/j en moyenne en 2018) en janvier 2019, suite à l’imposition de sanctions américaines sur l’entreprise nationale pétrolière vénézuélienne (PDVSA) (DG Trésor – Commerce extérieur du Venezuela en 2018).

[3] Toutefois, et selon des chiffres donnés par l’armée américaine, plus de 84% du trafic de drogue à destination des États-Unis transiterait via l’Amérique Centrale et la côte Pacifique, donc bien loin du Venezuela (chiffres US SOUTHCOM de 2017).

[4] Le Venezuela qualifiant cet incident comme une interception d’un bâtiment pouvant transporter des mercenaires résolus à attaquer une base militaire du pays.

[5] Plus de 1,5 million de barils en juin 2020 puis 0,8 million en octobre 2020, une autre livraison d’environ 1,2 million de barils ayant été interceptée et confisquée par les États-Unis en juillet 2020. Le Venezuela est devenu fortement dépendant des importations de pétrole, en raison des sanctions américaines frappant le pays mais également de la gestion catastrophique de ses propres ressources pétrolières, notamment dans la modernisation de ses raffineries.

[6] En mai 2020, cinq tankers chargés de pétrole iranien finirent par arriver au Venezuela, sous la protection des forces armées vénézuéliennes, et sans être inquiétés par la marine américaine qui patrouille quasi-continuellement au large du Venezuela.

[7] Livraisons en contrepartie de pétrole, le Venezuela restant, en 2019, toujours débiteur de plus de 10 milliards de dollars auprès de la Russie.

[8] Le groupe russe a investi 9 milliards de dollars au Venezuela entre 2010 et 2015. Il a en outre réussi, en 2019, à vendre sur les marchés indien et chinois près de 30% de la production annuelle du pétrole brut vénézuélien. Sanctionné en début d’année 2020 par les États-Unis, ce groupe a transféré ses opérations au Venezuela à un groupe écran affilié à l’Etat russe. En outre, l’entreprise nationale pétrolière vénézuélienne PDVSA est contrôlée à 49,9% par des entreprises affiliées à l’État russe (The Fabulous Five: How Foreign Actors Prop up the Maduro Regime in Venezuela, CSIS Briefs, October 19, 2020).

[9]  150 milliards de dollars ont déjà été investis par la Chine avec 19 pays d’Amérique du Sud dans le cadre du projet OBOR.

[10] The Fabulous Five: How Foreign Actors Prop up the Maduro Regime in Venezuela, CSIS Briefs, October 19, 2020.

[11] US Naval Institute, 26 septembre 2020. L’acquisition potentielle de missiles antinavire chinois aurait été également annoncée par M. Maduro le 25 septembre 2020.

[12] Le canal de Panama reste un point de passage stratégique pour les États-Unis, notamment pour effectuer leurs bascules d’effort militaire entre les théâtres Atlantique et Pacifique. 

[13] 450 tonnes de cocaïne transiteraient annuellement vers les États-Unis, dont 250 tonnes en provenance du Venezuela, la moitié transitant par voie maritime. 

[14]Des bâtiments de type LCS (Littoral Combat Ship) sont désormais déployés plus régulièrement sur la façade sud des États-Unis.

[15] Les États-Unis contestent en effet régulièrement les tentatives vénézuéliennes à considérer la zone contiguë et notamment la bande des 12 à 15 nautiques comme dépendant de la seule souveraineté de Caracas.

[16] Navires Luna, Pandi, Bering et Bella, sous pavillon libérien.

[17] La stratégie de pression maximale vise à forcer l’Iran à renégocier l’accord nucléaire de 2015 (JCPOA pour Joint Comprehensive Plan of Action, accord signé à Vienne le 14 juillet 2015 et visant à contrôler le programme nucléaire iranien et de faire lever les sanctions économiques touchant l’Iran) pour lequel les États-Unis se sont unilatéralement retirés en 2018.

[18] La justice américaine ouvre en effet des procédures judiciaires systématiques à l’encontre des capitaines de navires livrant du pétrole iranien au Venezuela et ceci dès leur accostage effectué.

[19] Tankers Forest, Faxon et Fortune, embarquant près de 815 000 barils de pétrole.

La politique de défense et de sécurité en Méditerranée vue par Rome et Paris – Convergences et divergences franco-italiennes depuis 2011

Mémoire réalisé par Axel GAUTHIER, réalisé sous la direction de Monsieur Walter Bruyère-Ostells.

RÉSUMÉ

La France et l’Italie entretiennent des relations complexes. La Méditerranée qui les unit, est redevenue un théâtre de conflit et une priorité stratégique majeure. Entre la fin 2017 et le début de l’année 2019, les tensions entre les deux pays ont fait l’objet d’une couverture médiatique de plus en plus régulière. Ces tensions se sont accrues sur de multiples questions telles que leurs politiques et stratégies respectives adoptées en réponse à la crise libyenne, et leurs problèmes nationaux et sociaux respectifs, y compris la question des flux de migrations en Italie. Ce travail de recherche porte sur les enjeux de sécurité et de défense en Méditerranée et la complexité des relations franco-italiennes, en considérant la relation dynamique que ces deux facteurs ont nouée entre eux, et leurs implications concernant l’élaboration d’une politique de défense commune en direction de la rive Sud. Le but est à la fois de dresser un état des lieux et une mise en perspective dynamique de la convergence stratégique franco-italienne dans plusieurs composantes de la Méditerranée, afin d’en apprécier la cohérence d’ensemble mais aussi les éventuels conflits d’approche et d’intérêts sectoriels qui entravent son développement.

Au cours de la dernière décennie, la France et l’Italie ont donc portée toute leur attention sur la Méditerranée, alors que de nouvelles menaces y émergeaient progressivement. Dans ce cadre, l’harmonisation de leurs démarches n’est pas toujours facile. La mise en rapport des cultures stratégiques, fait d’abord apparaître certaines divergences en termes d’emploi de la force militaire, et concernant l’efficacité de la contrainte armée en vue de la solution à apporter à des problématiques politiques complexes à l’intérieur des zones de crise. En matière de politique de défense, les deux pays conservent une culture et des représentations différentes.

Concernant leur projection et les scénarios de déploiement en Méditerranée, les deux États présentent également des différences en termes de priorités politico-stratégiques. Visiblement, l’insuffisance du dialogue stratégique concernant le Maghreb et le Sahel est un cas de figure, pour lequel on a pu constater une différence d’intérêts et d’approches. Le prisme sahélien de la France inclut par exemple la Libye dans un agenda régional de lutte contre le terrorisme, tandis que l’Italie a une vision principalement centrée sur Tripoli, en tant que zone économique privilégiée et plateforme de départ des flux de migrations. Si l’Italie a de fait progressivement intégré l’importance du Sahel, les motifs justifiant le renforcement de sa présence militaire dans la région dénotent bien une différence avec la France en termes d’objectifs politico-stratégiques.

Cette analyse et cette mise en perspective dynamique des différents scénarios fait enfin apparaître la nécessité d’une approche commune des facteurs transverses de l’espace méditerranéen, qui concentrent la majeure partie des difficultés. La relation triangulaire entre terrorisme, migration et instabilité nécessiterait un effort coordonné des gouvernements européens, pour s’attaquer à ces trois phénomènes à la source. La détérioration de la situation sécuritaire et humanitaire constituant une menace croissante, la France et l’Italie ont cherché et apporté des réponses stratégiques parfois divergentes au défi combiné de la menace djihadiste, des réseaux criminels transnationaux et des migrations. Il conviendrait ainsi d’adopter une approche commune au phénomène migratoire en Méditerranée, en tant que problème de sécurité transfrontalière de l’UE, et générateur de divergence sur le flanc sud. L’absence d’une prise en charge durable de cette problématique régionale, dont la détérioration menace à tout moment de se répercuter sur la relation bilatérale, continuera sans aucun doute d’accaparer l’attention de l’Italie dans l’ordre des priorités stratégiques.

Séminaire breton Virtuel pour la 6e Session nationale “Enjeux et stratégies maritimes”

Vendredi 11 et samedi 12 décembre 2020

Faute de pouvoir mettre le cap vers l’Ouest pour leur 4e séminaire à Brest et Lorient en raison des contraintes imposées par la pandémie de la Covid-19, ce sont leurs écrans et leurs réflexions que les auditeurs de la 6e session nationale « Enjeux et stratégies maritimes » ont virtuellement orientés vers le Ponant. Ils se sont successivement intéressés aux enjeux de la connaissance des mers et des océans, aux grands défis géostratégiques et géopolitiques de l’océan Atlantique, à la politique de dissuasion de la France et aux moyens dont dispose la Marine nationale pour y faire face.

Le vendredi matin, les auditeurs ont été plongés au cœur de la connaissance des mers et des océans en découvrant deux pépites françaises du domaine : l’Institut français pour l’exploitation de la mer (IFREMER) et le Service hydrographique de la Marine (SHOM). L’ingénieur général de l’armement Laurent Kerléguer, directeur du SHOM, leur a présenté les missions de ce service de renommée mondiale, référence française pour la connaissance des fonds marins. Ensuite, lors d’une table ronde, les auditeurs ont pu également échanger avec deux chercheurs de l’IFREMER, Benoît Loubrieu, spécialiste du programme Extraplac, et Cédric Bacher, expert des écosystèmes côtiers. Les auditeurs ont alors appris à quel point les mers et les océans étaient peu connus – beaucoup moins que la surface de la lune ou de Mars – ainsi que leurs extraordinaires potentiels et leurs grandes fragilités face aux excès de l’activité humaine. Ils ont également découvert l’importance stratégique de l’océanographie et de l’hydrographie en matière de défense ou dans les domaines juridique ou diplomatique.

IHEDN | Séminaire breton Virtuel pour la 6e Session nationale :
Les auditeurs découvrent les moyens, la haute technologie ainsi que l’expertise de l’IFREMER nécessaires à la maîtrise des enjeux de la connaissance des océans.

Après une brève pause « déjeuner », le vice-amiral d’escadre Olivier Lebas, commandant la zone maritime de l’Atlantique, a débattu avec les auditeurs des nombreux enjeux de cet océan qui a donné son nom à la plus grande alliance militaire actuelle : l’OTAN. C’est également en son sein que se diluent les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) sur lesquels reposent la souveraineté et la défense des intérêts vitaux de la France. Les auditeurs purent ensuite bénéficier d’un visite virtuelle du MICA Centre où son commandant, le capitaine de corvette Gilles Chehab leur a montré tout l’intérêt de ce centre qui réactualise en permanence la situation du trafic maritime mondial et offre une très grande réactivité d’intervention en cas d’incidents ou d’accidents, notamment face à la piraterie et au brigandage dans le golfe de Guinée.

IHEDN | Séminaire breton Virtuel pour la 6e Session nationale
Le contre-amiral Christophe Lucas débat avec les auditeurs sur les capacités d’action des commandos marines.

Enfin, la journée des auditeurs s’est terminée en apothéose avec la rencontre du vice-amiral d’escadre Chaineau, commandant les forces sous-marines et la force océanique stratégique (FOST). Ils ont pu débattre avec lui des grands enjeux de la dissuasion nucléaire française et se rendre compte du niveau de complexité, de technologie et de rigueur – propriété de quelques rares nations dans le monde – nécessaire pour assurer sans discontinuité cette mission exceptionnelle depuis maintenant un demi-siècle, 24 heures sur 24 et 365 jours par an. Mais les auditeurs furent surtout impressionnés par cette chaîne d’une absolue fiabilité, fondée sur une sélection intransigeante et une confiance absolue, reliant le Président de la république, seul détenteur de la décision ultime, à chaque sous-marin en patrouille.

Après une navigation virtuelle de nuit vers Lorient, les auditeurs se retrouvèrent le samedi matin à pied d’œuvre pour échanger avec le contre-amiral Christophe Lucas, commandant la force maritime des fusiliers marins et commandos, et le capitaine de vaisseau Jean-Christophe Turret, commandant l’aéronautique navale de Lann-Bihoué, qui leur ont fait partager les défis auxquels ils sont confrontés. Le premier les a immergés dans le monde mythique de ces unités d’élite de renommée mondiale qui ont marqué l’histoire de la France et continuent aujourd’hui de conduire  les missions les plus périlleuses où l’excellence du niveau opérationnel et la fraternité d’arme sont le ciment de l’efficacité opérationnelle. Le second leur a fait toucher du doigt la virtuosité exigée des pilotes de l’aviation embarquée pour apponter par gros temps avec une précision de quelques mètres. Puis les auditeurs ont découvert l’impressionnante largeur du spectre des capacités opérationnelles d’un Atlantique 2, sur mer comme sur terre. Cet avion de patrouille maritime, aéronef français, doté de la plus grande capacité d’emport d’armement (missiles, torpilles, bombes…), est en effet un véritable « couteau suisse ». Outre l’exceptionnelle capacité de recueil d’information et de renseignement que lui permet une grande variété de capteurs (électroniques, électromagnétiques, acoustiques, vidéo, infrarouges…), il est capable de sauver des naufragés comme de détruire un navire, un sous-marin ou un objectif terrestre au centre du désert.

Enfin, les auditeurs ont consacré le samedi après-midi à leurs travaux de comités et en élisant leur président de comité. Mais ils garderont de leur escale bretonne l’image de ces marins passionnés qu’ils se sont promis, dès que les conditions sanitaires le permettront, de retrouver en chair et en os, et surtout de « toucher la tôle » de leurs navires et aéronefs pour évacuer leur frustration de ne les avoir vu qu’à travers leurs écrans.
 
La fin d’année 2020 approche à grands pas et la nouvelle année porte l’espoir des auditeurs de pouvoir abandonner dès que possible leurs écrans pour se retrouver à nouveau et continuer ensemble à découvrir ces enjeux maritimes si importants pour la France et à réfléchir au meilleures stratégies pour y faire face.

[PODCAST] La Revue des Revues du 12/12/2020

Pierre Razoux, directeur académique et de la recherche de l’institut FMES, et Serge Sur, rédacteur en chef de la revue Questions Internationales, sont interviewés par Brice de Villers sur Fréquence Protestante. Dans cet entretien, ils tentent de nous éclairer sur la complexité de la conflictualité au Moyen-Orient, dans leur dimension aussi bien historique que politique et internationale.

Quelle stratégie navale pour l’Espagne ? – par Jérôme Pellistrandi

Le Royaume d’Espagne a été une grande puissance navale de par son empire colonial du XVème à la fin du XIXème siècle. En 1898, la perte de Cuba et des Philippines a sonné le glas des ambitions maritimes de Madrid jusqu’aux années 1970 où grâce à l’aide américaine, l’Armada a, peu à peu, retrouvé une marine à vocation océanique autour d’un axe stratégique majeur à contrôler : l’axe Baléares–Gibraltar–Canaries, épine dorsale servant à définir les ambitions d’une marine fière de son histoire et de ses traditions, mais aux moyens longtemps réduits.

Avec la constitution progressive d’un groupe aéronaval autour d’un porte-avions[1], Madrid a pu retrouver une place comme acteur de la sécurité entre Atlantique et Méditerranée occidentale. Avec la volonté d’être un acteur global, pourvoyeur de forces maritimes mais aussi fournisseur de moyens avec une construction navale relativement ambitieuse dans un marché concurrentiel. À cela doit se rajouter un tropisme nord-américain très fort dans l’Armada depuis le début des années 1950 où Washington déploya dans l’Espagne franquiste ses avions et ses bateaux dans le cadre du Containment face à l’URSS. Hormis la sous-marinade qui bénéficia de l’apport français[2], l’essentiel des unités – ainsi que la doctrine – est fortement de conception américaine.

La compétition stratégique avec le Maghreb dimensionne également la politique navale de l’Espagne avec une relation ambiguë avec ses voisins du Sud. Entre coopération et concurrence, la mer y est devenue un enjeu dépassant le simple cadre de la sécurité face aux flux migratoires. Le triangle Alger–Rabat–Madrid ajoute donc une complexité dans une zone qui se trouve à la fois frontière, mais aussi avec des échanges économiques majeurs.

Une marine presque complète

Depuis les années 1960, des plans ambitieux se sont succédés pour permettre à l’Armada de retrouver des capacités océaniques qui avaient « sombré » bien avant la Guerre civile (1936-1939). Peu à peu et grâce au soutien américain, la flotte a pu se moderniser et quasiment couvrir tout le spectre des opérations navales classiques.

Dès les années 1950, l’Armada avait théorisé l’axe Baléares–Gibraltar–Canaries comme sa zone d’action prioritaire, répondant ainsi au besoin occidental de sécuriser cette zone de transit majeure. Pour Washington, cela justifiait l’aide matérielle apportée au régime de Franco, tout en sachant bien que Londres veillait également sur le Détroit avec des moyens plus conséquents, dont la chaîne SOSUS de détection sous-marine. Toutefois et au-delà de la fin de la Guerre froide, c’est bien la sécurisation de cette région qui demeure structurante pour Madrid, quitte à connaître quelques frictions avec les Britanniques autour de Gibraltar.

À cela s’est rajouté la montée en puissance de chantiers navals de qualité mais onéreux. Au début des années 2000, le renouvellement des moyens restait cohérent avec un groupe aéronaval conséquent autour du porte-aéronefs Principe de Asturias selon un plan de conception américain adapté localement. La flotte de sous-marins comprenait 8 bâtiments tandis que les frégates F-80 dérivées des Hazard Perry nord-américaines entraient en service. La crise de l’îlot Perejil, en juillet 2002[3], fut en quelque sorte l’acmé de la puissance navale espagnole retrouvée. Le déploiement de quasiment toute la marine, excepté le porte-aéronefs, fut décidé par les autorités madrilènes sans que l’enjeu ne soit réellement d’importance stratégique.

L’absence de soutien politique européen durant cette crise eut plusieurs conséquences. Tout d’abord, l’accentuation du tropisme vers les États-Unis, d’autant plus que le Président du gouvernement José Maria Aznar se sentait idéologiquement proche de George W. Bush et des « néo-conservateurs » américains. Ensuite, le retrait de toute coopération industrielle de grande ampleur avec les Européens et principalement la France autour d’un programme de sous-marins, les Scorpène.

Culturellement, cette crispation a renforcé l’américanisation d’une flotte déjà très influencée par l’US Navy depuis le début des années 1950. Il suffit de voir la base navale de Rota au sud de la péninsule, où se concentre la plus grande partie de la flotte et qui est partagée avec l’US Navy qui y a introduit son American way of life depuis 1953[4]. Le tropisme demeure aujourd’hui, même si l’Armada participe pleinement aux opérations navales de l’OTAN et contribue ponctuellement à celles conduites par l’Union européenne.

Réduction de budget

La crise économique de 2008 a profondément impacté l’Espagne avec des répercussions très lourdes de conséquences pour sa défense. En l’absence d’un fort consensus politique autour de celle-ci de la part d’une opinion publique indifférente aux questions de défense, Madrid a très nettement réduit son effort budgétaire pour ses armées. Réduction des budgets, réduction des effectifs, ralentissement voire arrêt de nombreux programmes… Autant de restrictions qui ont diminué durablement les capacités militaires espagnoles au cours de la précédente décennie. Et la marine, de par le coût unitaire important des plateformes, a subi de plein fouet ces baisses. Ainsi, le plan Altamar de 1990 prévoyait un deuxième porte-aéronefs et la construction de sous-marins nucléaires d’attaque (SNA). Les ambitions alors formulées étaient devenues inatteignables et ont dû être abandonnées.

La vision Armada 2025, présentée en 2012, s’est voulue beaucoup plus réaliste, prenant en compte la réalité budgétaire du pays et le besoin de préserver les capacités industrielles autour de l’entreprise Navantia, celle-ci ayant regroupé les différents chantiers de construction navale en 2005. Pour cela, des montages budgétaires complexes ont été conduits avec le financement par anticipation par le ministère de l’Industrie des programmes nationaux et par une politique agressive d’exportations soutenue en sous-main par l’industrie américaine, fournissant les systèmes d’armes sur des plateformes espagnoles moins coûteuses. C’est ainsi que Navantia a pu exporter ses frégates en Norvège[5] et en Australie[6], ou encore le design de son nouveau porte-aéronefs du type BPE à la Turquie.

Il n’en demeure pas moins que la dernière décennie a été difficile avec le ralentissement des programmes, la réduction des activités et le vieillissement des navires, entraînant un surcoût dans leur maintenance. Sur le plan des opérations, Madrid a veillé cependant à poursuivre ses engagements. Ainsi, depuis 2009, une présence navale quasi permanente est assurée au large du Golfe de Guinée et de l’Afrique de l’Ouest. Les escales à Dakar sont fréquentes avec des exercices conjoints avec la marine sénégalaise. Cependant, le déploiement d’un groupe naval conséquent est très rare car très coûteux, l’Armada préférant participer à des entraînements collectifs.

Une marine face à des choix cornéliens

La sous-marinade et le remplacement du groupe aérien armant le BPE Juan Carlos constituent les deux programmes les plus compliqués pour l’avenir de la marine et aux impacts budgétaires les plus contraignants. Madrid souhaite en effet disposer du spectre le plus complet, considérant que le pays doit faire face à deux marines du Maghreb pouvant poser problème. Le Maroc est à la fois un partenaire essentiel, ne serait-ce qu’avec le transit via Gibraltar, mais aussi un rival potentiel avec la question sensible des présides (Ceuta, Melilla et quelques îlots dont Perejil) situées en terre africaine et régulièrement revendiquées par Rabat. L’Algérie, quant à elle, dispose d’une marine en progression constante avec notamment 6 sous-marins de type Kilo. L’Armada participe à des exercices avec les deux marines – jamais simultanément, bien sûr – pour maintenir de bonnes relations dans une région où la rivalité Alger–Rabat reste une réalité structurante.

Dans les années 1990, la DCN (devenue DCNS puis Naval Group) avait proposé à l’Espagne de participer au programme de sous-marins Scorpène avec un premier succès à l’exportation au Chili (1997), Paris escomptant que Madrid prolonge le partenariat qui avait prévalu avec les S60 Daphné puis les S70 Agosta tout en proposant cette fois-ci un accord industriel permettant aux Espagnols de prendre part à la construction pour une future classe S80. Ce schéma n’a pas fonctionné, Madrid décidant en 2003 de concevoir ce projet en solo et mettant fin par là-même à la coopération autour du Scorpène. Le contrat signé en 2004 prévoyait une première livraison en 2011. Navantia, qui a hérité du chantier, a connu de nombreux déboires quant à la conception et à la construction des S80. En 2013, il a fallu remettre à plat le projet en raison d’un surpoids obligeant à rallonger le sous-marin de 7 mètres. La remise à niveau s’est appuyée sur l’expertise américaine. Les aléas ont donc été nombreux et la mise à l’eau du premier S80 Isaac Peral est programmée pour le printemps 2021 avec une admission au service actif en 2023. Si en 2003, la flotte comprenait encore 8 sous-marins, en 2020, seuls 2 Agosta restent opérationnels avec une prolongation complexe et coûteuse. Le programme S80 n’est donc pas au bout de ses peines et les prospects à l’exportation semblent peu vraisemblables tant que le premier bâtiment n’a pas fait ses preuves. L’excès d’ambition et de confiance exprimé en 2003-2004 avec la rupture avec DCNS aboutit à un projet hors de prix, qui reste encore industriellement risqué.

Il en est de même pour la composante aérienne embarquée aujourd’hui, constituée d’avions Harrier AV 8B. L’Armada avait su développer une aéronavale de qualité même si elle restait limitée quantitativement. Le porte-aéronefs Principe de Asturias qui avait fait la fierté des marins espagnols à la fin du XXème siècle était entré en service en 1988 et devait faire l’objet d’une modernisation. La crise économique et financière de 2008 a eu comme conséquence l’annulation de ce chantier et le retrait du service actif dès 2013 du navire amiral de la flotte espagnole, après à peine 25 ans de navigation et sans véritables engagements opérationnels. 

Ce porte-aéronefs a été remplacé par le BPE Juan Carlos au design très différent et construit selon les normes de la marine marchande. Le BPE peut embarquer jusqu’à 12 Harrier AV 8B et des hélicoptères, ainsi que des troupes à débarquer.

La question du remplacement des AV 8B est devenue un sujet de préoccupation majeure. Ceux-ci pourront aller jusqu’en 2028, mais ils devront être impérativement remplacés à cette époque. L’Armada souhaiterait acquérir des F 35B pour maintenir cette composante. Or, le nombre à envisager reste réduit, avec au maximum une vingtaine d’appareils et donc un coût de possession très élevé pour un micro-parc aéronautique. Par ailleurs, l’Ejercito del Aire est engagée dans le programme des Eurofighter et dans le projet du système de combat aérien du futur (SCAF) pour lequel l’industrie aéronautique espagnole est très demandeuse. De ce fait, les priorités actuelles – en incluant la pandémie – obligeront à faire des choix et le F 35B ne semble pas d’une urgence absolue.

Un autre chantier tourne autour de la future génération de frégates F 110 appelée à remplacer la classe F 100 entrée en service entre 2002 et 2012. Madrid souhaite disposer de 11 frégates de premier rang, sachant que les F 80 arriveront en fin de vie d’ici 2030. D’autres programmes devront également être lancés pour que l’Armada reste sur un modèle cohérent. Il en va ainsi des chasseurs de mines avec 6 bâtiments entrés en service entre 1999 et 2005. Actuellement, il n’y a pas de projet concret sur cette thématique.

Face à l’accroissement des migrants traversant, soit le détroit de Gibraltar pour gagner directement le continent européen, soit les Canaries depuis l’ouest africain, l’Armada souhaiterait augmenter son parc de Bâtiments d’Action Maritime (BAM) au nombre de 6 à ce jour. Les BAM ne sont pas des navires de combat mais participent directement à la surveillance et au contrôle de la ZEE espagnole. Cette dimension prend de plus en plus d’importance et oblige à y consentir des investissements. Récemment, l’accroissement des flux vers les Canaries a nécessité de renforcer les moyens maritimes tout en discutant avec le Maroc pour essayer de réduire ces traversées. Au bilan, l’Armada espagnole est une marine reconnue pour son professionnalisme et ses capacités en haute mer. Son apolitisme historique – les marins naviguant et donc se préoccupant davantage de leurs bateaux que de politique – la préserve d’un certain antimilitarisme militant notamment dans les régions revendiquant un séparatisme comme la Catalogne. La dimension maritime et la solidarité des gens de mer, associées à l’emploi de la marine au profit de la protection des côtes, lui assurent une bonne image de marque. Mais les conséquences de la crise économique de 2008 et les choix industriels hasardeux autour du programme S80 limitent à la fois les marges de manœuvre de la marine et ses ambitions. Le maintien de l’existant et des savoir-faire actuels reste donc la priorité, en espérant que les premiers essais du sous-marin S81 Isaac Peral soient un succès pour que l’Armada puisse enfin regarder vers l’avenir de façon plus sereine. Elle demeure quoi qu’il en soit un partenaire important pour notre Marine nationale.

Général (2°S) Jérôme Pellistrandi

Rédacteur en chef de la Revue Défense Nationale


Flotte en 2020

Flotte de surface

  • 1 Bâtiment de Projection Stratégique  (BPE) Juan Carlos ;
  • 6 frégates F 80 Classe Santa Maria : admis au service actif (ASA) entre 1986 et 1994. Seront prolongées jusqu’en 2030 ;
  • 5 frégates F 100 Classe Alvaro de Bazan : ASA entre 2002 et 2012 ;
  • En projet : 5 frégates F 110 à partir de 2025 (6100 tonnes de déplacement pour 145 m) ;
  • 6 Bâtiments d’Action Maritime (BAM) à partir de 2007 ;
  • 4 Patrouilleurs océaniques Classe Descubierta : ASA 1980-1982, anciennes corvettes reclassées et en fin de vie ;
  • 2 LPD Classe Galicia ; ASA 1998-2000 ;
  • 6 chasseurs de mines classe Segura : ASA 1999-2005, dérivés de la classe britannique Sandown.

Flotte de sous-marins

  • 2 S70 dérivés de la classe Agosta
  • En projet : 4 S80 + S81 à partir de 2023…

Déploiement de l’Armada


[1] Les États-Unis ont transféré un porte-avions léger lancé en 1947 et utilisé par l’Espagne de 1967 à 1989, le Dedalo. Celui-ci fut remplacé par un porte-aéronefs, le Principe de Asturias (1988-2013).

[2] Sous-marins de la classe Daphné (S60) puis Agosta (S70).

[3] Un détachement de soldats marocains prit possession d’un rocher sous souveraineté espagnole à quelques centaines de mètres du rivage du Maroc. Madrid déclencha une opération navale de grande ampleur pour récupérer ce bout de territoire inhabité, déclenchant une grave crise avec Rabat. La médiation américaine permit de faire baisser la tension mais le Président du gouvernement espagnol, José Maria Aznar, eut un fort ressentiment contre l’Union européenne et notamment Paris, fort peu désireux de prendre parti pour un « confetti » aride.

[4] Dans le cadre d’un accord bilatéral conclu en septembre 1953.

[5] 5 frégates de type Nansen dont la Helge Ingstadt qui a fait naufrage le 13 novembre 2018 suite à une collision.

[6] 2 LHD du type BPE et des frégates.

Contre-amiral Roux de Luze – L’OTAN en Méditerranée

Dans ce nouvel épisode de la Boussole stratégique, nous vous proposons d’analyser la place et le rôle de l’OTAN en Méditerranée. Notre invité, le contre-amiral Jean Emmanuel Roux de Luze, est actuellement adjoint opération de l’amiral commandant la zone maritime Méditerranée et Préfet maritime de la Méditerranée. En cela, il nous permet de bénéficier d’un éclairage pertinent sur les rôles à la fois militaire et diplomatique assurés par l’OTAN, outil indispensable parmi d’autres pour coordonner au mieux les actions dans le bassin méditerranéen.

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Russie-Algérie : un partenariat flexible et pragmatique – par Adlene Mohammedi

Adlene Mohammedi, chargé de recherches stratégiques pour le cabinet AESMA et auteur d’une thèse sur la politique arabe de la Russie postsoviétique.

Le 29 septembre 2020, quelques jours avant la visite du secrétaire américain à la Défense de l’époque, Mark Esper, le directeur du service fédéral russe de la coopération technico-militaire s’est rendu à Alger. Dimitri Chougaev a été reçu par le chef d’état-major de l’armée algérienne, Saïd Chengriha, et les deux hommes ont évoqué l’état de la coopération militaire entre les deux pays. Si la coopération militaire est au cœur des relations entre Moscou et Alger, tandis que les relations économiques se développent assez discrètement, les deux pays partagent des priorités et des représentations communes.

Vladimir Poutine a un peu tardé à s’intéresser au Moyen-Orient et à l’Afrique du Nord après son élection à la tête de la Fédération de Russie en 2000. Son premier mandat (2000-2004) est davantage tourné vers les États-Unis et l’Europe et il ne commence son offensive diplomatique dans le monde arabe que dans le cadre de son deuxième mandat (2004-2008). Il se rend à Alger en mars 2006, et ce sera au tour de son éphémère successeur, Dmitri Medvedev, de visiter la capitale algérienne en octobre 2010. Avant même les efforts diplomatiques russes en direction du monde arabe à partir de la deuxième moitié de la décennie 2000, Abdelaziz Bouteflika – alors nouveau président algérien – est allé signer à Moscou une déclaration de partenariat stratégique et un accord entre les deux ministères de la Défense en 2001.

La visite de Vladimir Poutine à Alger en 2006 est d’autant plus significative qu’elle a lieu une trentaine d’années après la dernière visite d’un dirigeant soviétique[1]. Les origines des relations russo-algériennes remontent à l’époque soviétique, même si l’Union soviétique fait d’abord preuve de prudence au lendemain de l’indépendance algérienne en 1962. Nikita Khrouchtchev aurait déclaré au premier président de l’Algérie indépendante Ahmed Ben Bella : « Nous ne pourrons pas supporter deux Cuba ; vous avez un bon partenaire, le général de Gaulle, gardez-le ! »[2] Une décennie plus tard, le président Houari Boumediene (qui succède à Ben Bella à la suite du coup d’État de 1965) accueille à Alger le 4e sommet de la conférence des pays non-alignés (5 septembre 1973), tout en conservant de bonnes relations avec Moscou.

Ces bonnes relations se traduisent notamment par la livraison à l’Algérie de matériel militaire russe dans un contexte de tensions entre Alger et Rabat. À la fin des années 1970, 90 % du matériel militaire algérien est d’origine russe[3]. Les relations algéro-soviétiques vont au-delà des livraisons d’armements. Moscou contribue au développement du secteur minier en Algérie et ouvre ses centres de formation et ses universités aux jeunes diplômés algériens – entre autres diplômés africains et arabes. De nombreux cadres, ingénieurs et officiers de la jeune république algérienne bénéficient d’une formation soviétique, ce qui s’accompagne de connexions matrimoniales (mariages mixtes) et culturelles (apprentissage de la langue).

Aujourd’hui, et alors que l’ouverture des universités soviétiques aux étudiants arabes et africains a perduré jusqu’à la chute de l’URSS, les traces de cette influence – concurrencée par l’influence française et l’influence anglo-saxonne – se font de plus en plus rares. D’ailleurs, les cadres formés en Union soviétique sont rarement les mieux lotis. Si on prend l’exemple du secteur énergétique, et plus précisément du géant pétrolier Sonatrach fondé en 1963, sa présidence est régulièrement confiée à des ingénieurs formés aux États-Unis (Chakib Khelil, notamment). Les cadres formés en URSS sont, en revanche, bien représentés dans l’état-major de l’armée. L’actuel chef d’état-major, Saïd Chengriha, a été formé à l’académie russe de Vorochilov pendant les années 1970. Son prédécesseur, Ahmed Gaïd Salah (décédé à la fin de l’année 2019), l’homme fort du pouvoir algérien après les premiers mois du soulèvement populaire (Hirak) et artisan de l’éviction d’Abdelaziz Bouteflika, a aussi été formé en Union soviétique. Parmi tous les centres du pouvoir algérien, l’armée – qui reste le premier d’entre eux – apparaît comme celui où l’influence russe perdure le plus. La jeune génération de généraux est cependant moins russophile que les précédentes.

Afin de saisir les relations russo-algériennes dans leur globalité et leur complexité, au-delà des mythes sur une alliance indéfectible, il convient de s’intéresser à trois secteurs (énergétique, économique et commercial, transferts d’armements) et à deux thématiques : les représentations géopolitiques communes et la position russe face au soulèvement populaire algérien (Hirak).

Concurrence, tensions et coopération dans le secteur énergétique

Dès lors qu’il est question de pétrole, les relations entre la Russie et l’Algérie sont d’abord les relations entre le Kremlin et l’OPEP. Sur ce point, deux représentations contradictoires cohabitent : d’un côté, un bras de fer permanent, alimenté par un rôle attribué à l’OPEP dans la chute de l’URSS (une forte production dans les années 1980 ayant favorisé une baisse des prix) ; de l’autre, le spectre de l’adhésion de la Russie à cette organisation. Moscou participe aux discussions de l’OPEP depuis 1993 tout en affirmant son indépendance ; mais la confiance nécessaire à un véritable partenariat n’est pas toujours au rendez-vous. En 2001, les divergences étaient déjà perceptibles. D’abord, l’OPEP était confrontée à un secteur pétrolier russe en expansion, avec des investissements importants. L’augmentation de la production et de l’exportation affaiblissant les prix, l’OPEP a durci le ton avec les pays producteurs non-membres. La Russie a néanmoins fini par accepter de baisser symboliquement sa production. Avec la hausse du prix du pétrole, la nécessité d’une coopération s’est atténuée entre 2003 et 2007. Fin 2008, l’idée d’une possible adhésion de la Russie a surgi, à un moment où le prix du baril a baissé. Même si le discours a pu paraître ambigu, l’idée de se faire imposer des quotas a toujours posé un sérieux problème à Moscou. En face, l’OPEP considère que les baisses de production de la Russie sont symboliques et que l’organisation porte seule le fardeau de la stabilisation des prix. En 2009, face à des problèmes budgétaires importants, la Russie a annoncé une baisse de sa production, justifiée par la situation de son industrie pétrolière plutôt que par une coordination avec l’OPEP. Pour la Russie, tant que les prix sont jugés « normaux » (supérieurs à 80 dollars le baril), un dialogue et un échange d’informations suffisent. Aujourd’hui, tandis que la demande mondiale est comprimée par la crise sanitaire, le prix du baril est inférieur à 50 dollars et les termes des tensions entre la Russie et l’OPEP demeurent les mêmes : l’OPEP réclame la collaboration de Moscou pour stabiliser les prix. Actuellement sous présidence algérienne, l’OPEP poursuit ses négociations avec la Russie en vue d’une nouvelle baisse de la production destinée à stabiliser les prix[4].

Pour ce qui est du gaz, là encore, les relations sont ambiguës. Intuitivement, l’hypothèse de la concurrence entre Alger et Moscou s’impose : dans une volonté d’échapper à une trop forte dépendance à l’égard de la Russie, les clients européens sont tentés d’encourager une hausse des importations d’Algérie. Mais le secteur des hydrocarbures en Algérie ne se porte pas très bien, comme en témoigne la valse des présidents de Sonatrach (quatre en trois ans). Au-delà du contexte actuel, entre une demande intérieure qui augmente et une production qui demeure limitée, l’Algérie semble tentée par le gaz de schiste, y compris dans le cadre de partenariats avec des entreprises américaines. Mais avec un contexte sociopolitique déjà marqué par la défiance de la population algérienne, l’exploitation du gaz de schiste pourrait exacerber la crise actuelle. Soucieux de multiplier les explorations et d’exploiter de nouveaux gisements, le pouvoir algérien a assoupli sa législation afin d’attirer des investisseurs étrangers[5], un moyen pour lui de clientéliser des acteurs européens, américains, mais aussi russes. Par exemple, le 5 mai 2020, l’entreprise nationale algérienne Sonatrach a signé un protocole d’accord avec l’entreprise russe Lukoil[6]. Rien de précis n’a pour l’instant été prévu.

Enfin, dans le domaine du nucléaire civil, les relations sont moins ambiguës. La Russie ne cache pas son intention d’exporter son expertise en la matière partout dans le monde arabe. En 2014, un accord algéro-russe a été signé. Il prévoit l’assistance de l’agence russe Rosatom au ministère algérien de l’Énergie dans le développement d’une industrie nucléaire civile en Algérie. En 2016, Rosatom et le Commissariat à l’Énergie atomique (COMENA) algérien ont signé une déclaration d’intention prévoyant la construction de centrales nucléaires de conception russe en Algérie. Cette coopération bilatérale, amenée à se développer, est aussi évoquée lors du Forum international de l’Énergie nucléaire à Sotchi, en 2018. La construction de ces centrales est prévue à l’horizon 2025-2030.

Une balance commerciale largement favorable à la Russie

Afin d’encourager le développement des échanges commerciaux entre la Russie et le monde arabe, un accord en 2002 entre la Chambre de commerce et d’industrie russe – présidée alors par Evgueni Primakov[7] dont le rôle est ici central – et l’Union générale des Chambres arabes donne naissance au Conseil d’affaires russo-arabe. Depuis 2003, ce Conseil multiplie les initiatives (sessions, forums, voyages d’affaires) dans l’ensemble du monde arabe (de la Mauritanie jusqu’à Oman), et l’Algérie fait partie des destinations privilégiées.

A l’occasion des 15 ans de ce Conseil (2018), le ministre des Affaires étrangères russe Sergueï Lavrov a rappelé son rôle dans le développement des échanges commerciaux (22 milliards de dollars en 2018), ainsi que les principaux partenaires commerciaux de la Russie dans le monde arabe : l’Égypte, l’Algérie, le Maroc et les Émirats arabes unis. Certes, ces chiffres sont tout à fait modestes en comparaison avec d’autres partenaires commerciaux de la Russie (les échanges avec l’Union européenne sont plus de dix fois supérieurs), mais loin d’être négligeables en comparaison avec la décennie 1990. Au moment de l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine, les échanges commerciaux entre la Russie et le monde arabe n’atteignaient pas le milliard (tandis qu’ils pouvaient atteindre les 10 milliards de dollars avant la chute de l’Union soviétique). Du point de vue de la Russie, les résultats sont donc plutôt satisfaisants, d’autant que les balances commerciales sont souvent largement favorables à Moscou.

Dans le cas de l’Algérie – qui reste un très gros importateur d’armement russe –, les échanges commerciaux avec la Russie sont particulièrement déséquilibrés. En rassemblant quelques données de l’UN Comtrade (telles que rapportées par les autorités russes pour chaque cas), nous constatons l’étendue de ce déséquilibre en comparant la situation de l’Algérie avec celle de ses deux voisins marocain et tunisien. Au-delà des échanges avec la Russie, ces chiffres sont révélateurs de la faiblesse de l’économie algérienne et de son extrême dépendance aux hydrocarbures.

En 2018, les exportations russes en Algérie ont été plus de 450 fois supérieures aux importations de produits algériens par la Russie. Ce nombre est autrement plus impressionnant que pour la Tunisie (à peu près 5 fois plus d’exportations russes) et le Maroc (moins de deux fois). Par ailleurs, toujours en 2018, les exportations tunisiennes vers la Russie ont été 13 fois supérieures aux exportations algériennes et les exportations marocaines plus de 50 fois supérieures. Non seulement la Tunisie et le Maroc réussissent à exporter beaucoup plus de produits issus de l’agriculture (notamment des fruits) que l’Algérie, mais ils exportent aussi quelques produits industriels. Pour la Russie, l’Algérie est avant tout un client. Il s’agit d’un client très gourmand en matériel militaire, mais pas seulement. L’Algérie se prépare désormais à importer de plus en plus de blé russe au détriment du blé français[8].

Les échanges commerciaux russo-maghrébins depuis l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine

Données de l’UN Comtrade Database rapportées par le gouvernement russe
En millions de dollars ($)

L’Algérie : un gros client sur le marché de l’armement

En observant les données de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI), quelques remarques s’imposent :

  • Le marché mondial des armes demeure dominé par Washington et Moscou – qui exportent 57% des armes –, malgré la percée française pour la période 2015-2019.
  • Avec les Émirats arabes unis (18ème exportateur mondial), le monde arabe dispose d’une industrie militaire balbutiante. Cette industrie est avant tout tournée vers le monde arabe : l’Égypte (41% des exportations émiriennes) et l’Algérie (13%) sont les principaux clients d’Abu Dhabi.
  • Le monde arabe est surreprésenté parmi les pays importateurs. Sur les dix principaux pays importateurs d’armements, six sont arabes, au premier rang desquels l’Arabie saoudite (12% de l’ensemble des importations dans le monde, contre 5,6% pour la période 2010-2014).

L’Algérie est le sixième importateur mondial. Elle importe 4,2% des armes sur le marché mondial (contre 2,6% pour la période 2010-2014). Si la hausse des importations saoudiennes s’explique par la guerre au Yémen et les relations privilégiées avec l’administration Trump (les Saoudiens ont absorbé un quart des exportations américaines dans la période 2015-2019), celle des importations algériennes s’explique par une volonté exprimée de moderniser l’armée algérienne dans un contexte de tensions régionales.

Comme nous l’avons indiqué plus haut, l’Algérie est un client précieux de l’industrie militaire russe. Après l’Inde (25% des exportations russes) et la Chine (16%), l’Algérie est le troisième client de Moscou (14%). A elle seule, l’Algérie achète environ la moitié des armes russes exportées vers le continent africain. Avec 67% des importations algériennes, la Russie est de loin le principal fournisseur de l’Algérie.

Si Alger est un client historique de Moscou, et ce depuis la période soviétique, la visite de Vladimir Poutine à Alger en 2006 marque un tournant. A cette occasion, le président russe annonce l’effacement de la dette algérienne, soit 4,7 milliards de dollars. Dans la foulée, l’Algérie s’engage à dépenser 7,5 milliards de dollars en armes russes[9]. Selon des médias russes spécialisés, entre 2006 et 2018, l’Algérie aurait dépensé plus de 13,5 milliards de dollars en armement russe. Entre 2000 et 2019, l’Algérie a acheté environ 200 aéronefs[10] (des hélicoptères aux avions de chasse, notamment des MiG-29), 500 tanks, ainsi que des systèmes de défense antiaérienne (des Pantsir aux S-300). A cela s’ajoute une modernisation du matériel livré, à l’instar de celle d’avions Su-24 traités en Russie en avril 2020.

Les principaux exportateurs d’armements et leurs principaux clients pour la période 2015-2019

Données de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI)
EAU : Émirats arabes unis

Les principaux importateurs d’armements et leurs principaux fournisseurs pour la période 2015-2019

Données de l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI)
EAU : Émirats arabes unis

Malgré cette relation privilégiée, il est difficile de parler d’alliance entre Alger et Moscou. Nous pouvons tout au plus identifier des priorités et des réflexes communs. Il est possible d’affirmer que la Russie et l’Algérie partagent la même attitude face aux recompositions géopolitiques au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.

Des représentations communes

Face aux trois axes géopolitiques qui ont émergé au Moyen-Orient (à savoir l’axe contre-révolutionnaire mené par Abu Dhabi, l’axe islamo-réformateur mené par Ankara et l’axe de la résistance mené par Téhéran), la Russie et l’Algérie partagent la même flexibilité. La Russie, qui assume dans sa doctrine de politique étrangère le refus des alliances et des logiques de blocs, a su tirer profit de ses succès militaires en Syrie. Après une exacerbation des tensions avec les principaux adversaires de Damas dans les premières années du conflit syrien (l’Arabie saoudite, la Turquie, le Qatar), qui lui reprochaient justement son soutien décisif au pouvoir syrien, la Russie a fini par apparaître comme un partenaire incontournable.

Elle entretient d’excellentes relations avec les Émirats arabes unis (l’un des principaux partenaires économiques de la Russie dans le monde arabe), tout en maintenant un dialogue devenu presque systématique avec la Turquie (en Syrie, en Libye, dans le Haut-Karabakh[11]) et tout en poursuivant la coopération avec Téhéran et Damas. La Russie entend multiplier les médiations[12] et entretenir de bonnes relations avec l’ensemble des acteurs tout en veillant à ce qu’aucune relation ne soit menacée par une autre : coopérer avec l’Iran[13] tout en préservant les liens avec Israël ; dialoguer avec la Turquie tout en sauvegardant les liens avec les Émirats.

A son échelle, l’Algérie suit l’exemple russe et tente de maintenir de bonnes relations avec à peu près tout le monde. Au-delà de la propagande anti-impérialiste (soigneusement entretenue par une grande partie des médias algériens), le pouvoir algérien a besoin de compenser son illégitimité intérieure (la population algérienne a massivement boycotté les deux derniers scrutins, à savoir l’élection présidentielle de décembre 2019 et le référendum sur la révision constitutionnelle de novembre 2020) par une relative stabilité dans ses relations extérieures. Là où la Russie considère que la flexibilité dans la politique étrangère (la capacité à dialoguer avec tous les acteurs) est un instrument de puissance et un vecteur d’opportunités économiques, le pouvoir algérien y voit simplement un mécanisme de protection.

Malgré des tensions ponctuelles largement exagérées, le pouvoir algérien entretient de bonnes relations avec Abu Dhabi. D’un point de vue idéologique, les dirigeants algériens représentent tout ce que les Émirats soutiennent dans le monde arabe (notamment en Égypte) : un pouvoir militaire contre l’instabilité dont la démocratie serait porteuse et contre la menace terroriste[14]. Sur ce point précis, Alger, Moscou et Abu Dhabi semblent sur la même longueur d’onde. Par ailleurs, l’Algérie est le deuxième client de l’industrie militaire émirienne en recherche permanente de marchés.

En Libye, l’Algérie a opté pour une position équilibrée entre le gouvernement d’union nationale et l’armée de Khalifa Haftar. En février 2020, ce dernier a accueilli à Benghazi le chef de la diplomatie algérienne[15]. Quatre mois plus tard, le président Fayez al-Sarraj était reçu à Alger[16]. Avec son principal parrain, la Turquie, le pouvoir algérien entretient des relations analogues aux relations russo-turques : il voit en elle un partenaire incontournable sans forcément soutenir son aventurisme et ses opérations militaires.

Enfin, l’Algérie entretient de très bonnes relations avec l’Iran depuis 2000. Comme la Russie, elle soutient l’axe Téhéran-Damas (en promouvant, par exemple, un retour de la Syrie dans la Ligue arabe) avec une certaine prudence, car il n’est pas question pour elle de sacrifier les bonnes relations bilatérales avec l’Arabie saoudite.

En définitive, la Russie et l’Algérie partagent bien des représentations et des partis pris communs : une mise en avant de la sacro-sainte stabilité (notamment à travers l’importance accordée à la lutte antiterroriste), une préférence pour la flexibilité dans les relations diplomatiques et une volonté de contribuer – par la médiation – à la résolution des conflits. D’ailleurs, malgré son soutien traditionnel au Front Polisario et ses relations houleuses avec Rabat, le pouvoir algérien privilégie la prudence et la retenue dans son traitement des tensions actuelles au Sahara occidental[17].

La Russie face au Hirak algérien : un soutien modéré au pouvoir

Pour conclure cette synthèse sur les relations russo-algériennes, quelques mots s’imposent sur la position de Moscou face au soulèvement populaire algérien. Depuis février 2019, le pouvoir algérien fait face à un mouvement de contestation (Hirak) inédit. Au nom d’une vision court-termiste de la stabilité (les excès du pouvoir algérien sont forcément porteurs d’instabilité), aucune puissance extérieure n’a tourné le dos au régime cryptocratique (une vitrine civile et un pouvoir militaire insaisissable) qui contrôle l’Algérie. Contrairement à ce qu’on a pu constater ailleurs, aucun adversaire du régime algérien ne s’est manifesté pour appeler à sa chute. Au contraire, il semble avoir bénéficié de soutiens multiples et la notion d’ingérence a surtout été invoquée par les manifestants. Ceux-ci ont reproché à Paris sa bienveillance à l’égard du pouvoir algérien et les récentes déclarations d’Emmanuel Macron (de soutien au président algérien Abdelmadjid Tebboune) n’arrangent pas les choses[18].

Le soutien apporté par la Russie aux dirigeants algériens a aussi été critiqué par les manifestants du Hirak. Dès les premiers mois du soulèvement, le ministre des Affaires étrangères algérien de l’époque, Ramtane Lamamra, a effectué une tournée diplomatique destinée à rassurer les partenaires européens, ainsi que la Russie[19]. Quelques mois plus tard, c’était au tour d’Abdelkader Bensalah, président par intérim, de se rendre à Moscou. Son discours laborieux face à Vladimir Poutine a été perçu comme une humiliation par une partie des Algériens, le dirigeant algérien ayant donné l’impression de rendre des comptes au président russe[20].

En réalité, les dirigeants russes se sont contentés d’un soutien minimal. En suggérant la réélection d’un homme sans vie (Abdelaziz Bouteflika), le pouvoir algérien n’a pas facilité la tâche à ses partenaires. Les dirigeants russes – comme les autres – pouvaient difficilement faire l’apologie d’un homme incapable de prononcer le moindre discours depuis plusieurs années. Et même après l’éviction de Bouteflika, les Russes n’ont apporté qu’un soutien discret et modéré au pouvoir algérien. Certaines déclarations du président français et du chef de la diplomatie française semblent autrement plus bienveillantes à l’égard du régime algérien que celles de leurs homologues russes. La chaîne de télévision officielle russe RT est d’ailleurs l’un des médias étrangers qui ont le plus couvert les manifestations en Algérie. Elle n’y a pas été invitée par le Kremlin, mais rien n’a été fait pour l’en dissuader.

Pour Moscou, les surenchères en faveur du régime algérien étaient donc inutiles. Deux raisons expliquent ce soutien limité, bien qu’incontestable. D’abord, parce que les Russes sont suffisamment bien renseignés pour savoir que le Hirak algérien n’est activement soutenu par aucune puissance extérieure. Ensuite, parce qu’ils sont certains de la dépendance de la structure militaire – elle-même prépondérante – à leur égard. Une dépendance que les chefs de l’armée algérienne tentent d’atténuer en conservant toujours de très bonnes relations avec Washington et l’Alliance atlantique, ce qui explique les visites à Alger du chef du Pentagone et du chef du Commandement des États-Unis pour l’Afrique pendant l’automne 2020.


[1] Mansouria  Mokhefi, « Alger-Moscou : évolution et limites d’une relation privilégiée », Politique étrangère, vol. automne, no. 3, 2015, pp. 57-70.

[2] Mohammed Harbi, L’Algérie et son destin : croyants ou citoyens, Paris, Arcantère, 1992, p. 188.

[3] Nicole Grimaud, La politique extérieure de l’Algérie (1962-1978), Paris, Karthala, 1984, p. 133.

[4] “OPEC and Russia study deeper oil cuts – two sources”, Reuters, 3 novembre 2020. URL : https://www.reuters.com/article/opec-algeria-idUSKBN27J27X.

[5] « En Algérie, adoption d’un projet de loi controversé sur les hydrocarbures », Le Monde, 14 novembre 2019. URL : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2019/11/14/en-algerie-adoption-d-un-projet-de-loi-controverse-sur-les-hydrocarbures_6019170_3212.html.

[6] “Algeria’s Sonatrach signed a MoU with Russia’s Lukoil”, Neftegaz, 5 mai 2020. URL : https://neftegaz.ru/en/news/companies/547017-algeria-s-sonatrach-signed-a-mou-with-russia-s-lukoil/.

[7] Cet ancien ministre des Affaires étrangères (1996-1998) et Premier ministre (1998-1999) était un orientaliste arabisant qui connaissait bien le monde arabe et quelques-uns de ses dirigeants. Il a largement contribué, après l’élection de Vladimir Poutine, au développement des relations russo-arabes. Il a été l’un des plus importants conseillers du président russe tout en présidant la Chambre de commerce et d’industrie (2001-2011).

[8] « L’Algérie se prépare à importer du blé russe », RFI, 18 septembre 2020. URL : https://www.rfi.fr/fr/podcasts/20200918-lalg%C3%A9rie-pr%C3%A9pare-%C3%A0-importer-bl%C3%A9-russe.

[9] Tatiana Kondratenko, “Russian arms exports to Africa: Moscow’s long-term strategy”, Deutsche Welle (DW), 29 mai 2020. URL : https://www.dw.com/en/russian-arms-exports-to-africa-moscows-long-term-strategy/a-53596471.

[10] Ibid.

[11] Olivier Roy, « L’Arménie a cru au mythe de la Russie chrétienne », Le Monde, 18 novembre 2020. URL : https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/11/18/olivier-roy-l-armenie-a-cru-au-mythe-de-la-russie-chretienne_6060140_3232.html.

[12] Adlene Mohammedi, « La stratégie russe en Libye : entre biais inavoués et perspectives de médiation », Fondation méditerranéenne d’Etudes stratégiques (FMES), 17 juillet 2020. URL : https://fmes-france.org/la-strategie-russe-en-libye-entre-biais-inavoues-et-perspectives-de-mediation-par-adlene-mohammedi/.

[13] Adlene Mohammedi, « Russie-Iran : cette rupture qui ne vient pas », Middle East Eye, 4 juin 2020. URL : https://www.middleeasteye.net/fr/decryptages/russie-iran-diplomatie-guerre-syrie-turquie.

[14] Adlene Mohammedi, « Les Émirats, parrains du parti de l’ordre dans le monde arabe », Middle East Eye, 24 avril 2019. URL : https://www.middleeasteye.net/fr/opinion-fr/les-emirats-parrains-du-parti-de-lordre-dans-le-monde-arabe.

[15] « Libye: le chef de la diplomatie algérienne rencontre le maréchal Haftar à Benghazi », Le Figaro, 5 février 2020. URL : https://www.lefigaro.fr/international/libye-le-chef-de-la-diplomatie-algerienne-rencontre-le-marechal-haftar-a-benghazi-20200205.

[16] « Crise libyenne : Fayez Al Sarraj à Alger », El Watan, 21 juin 2020. URL : https://www.elwatan.com/edition/actualite/crise-libyenne-fayez-al-sarraj-a-alger-21-06-2020.

[17] « Sahara occidental : Alger appelle à la retenue après l’annonce de la fin du cessez-le-feu de 1991 », Sud Ouest, 13 novembre 2020. URL : https://www.sudouest.fr/2020/11/13/sahara-occidental-alger-appelle-a-la-retenue-apres-l-annonce-de-la-fin-du-cessez-le-feu-de-1991-8074862-4803.php.

[18] Adlene Meddi, « Algérie : l’opposition critique les déclarations de Macron sur Tebboune », Le Point, 23 novembre 2020. URL : https://www.lepoint.fr/afrique/algerie-l-opposition-critique-les-declarations-de-macron-sur-tebboune-22-11-2020-2402152_3826.php#.

[19] « Algérie : Ramtane Lamamra mardi en Russie pour informer Moscou “de source directe” », Jeune Afrique, 15 mars 2019. URL : https://www.jeuneafrique.com/749943/politique/algerie-ramtane-lamamra-mardi-en-russie-pour-informer-moscou-de-source-directe/.

[20] « Bensalah : la boulette russe », Liberté, 26 octobre 2019. URL : https://www.liberte-algerie.com/actualite/bensalah-la-boulette-russe-326728.

Édito lettre de Novembre 2020

Il y a deux millénaires, les peuples du bassin méditerranéen, de l’espace pontique et du croissant fertile attendaient avec anxiété la nomination d’un nouvel empereur romain, espérant que celui-ci ne viendrait ni les envahir, ni soutenir la cause de leurs turbulents voisins. Aujourd’hui, même si la Pax Americana n’est plus la référence et si l’expression Mare Nostrum ne décrit plus la réalité d’une zone morcelée et sous tension, une attente persiste. Comme à l’époque, chacun attend du nouveau maître de la plus puissante armée du monde qu’il soutienne sa cause, sans verser dans des caprices destructeurs. Le parallèle interpelle : le suicide de Néron avait ouvert « l’année des quatre empereurs » caractérisée par une brève guerre civile instrumentalisée par des légions romaines essoufflées par les expéditions lointaines, et excédées par les frasques d’un empereur égocentrique.

Après des semaines d’attente, les augures ont parlé : ce sera Joseph Biden qui prendra possession de la Maison Blanche, fin janvier prochain. Sera-t-il le nouveau Vespasien ? Pour l’instant, il peaufine son équipe, prépare le terrain et laisse entrevoir ce que sera sa politique étrangère : un retour à un multilatéralisme qui préserve les intérêts américains et qui n’enchante ni la Russie, ni la Chine, ni les autocrates et dirigeants populistes de la péninsule arabique et du pourtour méditerranéen. Les Européens sont partagés entre enthousiastes et dubitatifs. Paradoxalement, les plus heureux sont les Iraniens qui  espèrent revenir dans le nouveau « Grand Jeu » qui est en train de se mettre en place et dont le président américain les avait exclus. D’ici là, chacun espère que Donald Trump n’enfouira pas de mines susceptibles d’exploser après son départ.

Ce clin d’œil historique nous semble d’autant plus intéressant que l’on assiste aujourd’hui au triple retour de l’Histoire, des affrontements de puissances et de la géopolitique, n’en déplaise aux esprits précieux qui s’ingénient à nier ce retour pour imaginer un monde nouveau façonné à la fois par la mondialisation des imaginaires et par les urgences sanitaire et climatique, même s’il est indubitable que ces facteurs impactent nos sociétés. Ce qui paraît sûr, c’est que le monde a changé et qu’il ne reviendra pas en arrière. C’est pourquoi il est crucial, encore plus en ces temps de confinement imposé, de stimuler la réflexion stratégique pour ouvrir des horizons et éviter un repli sur soi assurément mortifère.

C’est ce que notre Institut s’efforce de faire en multipliant les décryptages et les vecteurs d’analyse, à l’instar de notre nouvelle collection de podcasts baptisée la « Boussole stratégique » que nous venons d’inaugurer pour stimuler vos réflexions. C’est ce qu’il fait également en maintenant en visioconférence les sessions méditerranéennes des hautes études stratégiques, mais aussi en continuant d’organiser – dans le respect des  mesures sanitaires – des conférences, des ateliers wargames et des colloques internationaux; le dernier en date était consacré à « L’OTAN face aux défis et opportunités du bassin méditerranéen » (17 novembre 2020). Car en ces temps incertains, il nous faut développer le plus grand nombre d’outils susceptibles d’être utiles, sans jamais être prisonnier d’aucun.


Nous vous invitons à vous forger votre propre opinion en cliquant sur les liens qui parsèment cette lettre.


Bonne lecture et bonne écoute !

Conseils de lecture – Novembre 2020

Moyen-Orient, des guerres sans fin
Questions internationales

Moyen-Orient, des guerres sans fin, Questions internationales n° 103-104, La Documentation Française, septembre-décembre 2020 – 13 euros

« Des guerres sans fin »… Quel constat d’une immense amertume ! Quelle défaite de l’homme dans cette région du monde, berceau de l’humanité, berceau de civilisations qui ont essaimé à travers le monde ! 

Et, pour reprendre les termes de Serge Sur, dans une introduction magistrale qui ouvre la série d’articles consacrés au Moyen-Orient dans cette remarquable revue qu’est Questions internationales, « aucune région dans le monde ne connaît une telle intensité et une telle accumulation conflictuelles, qui font du Moyen-Orient le carrefour des extrêmes et un espace polémique par excellence. »

Tout pourrait donc nous conduire, nous nations occidentales, à en détourner les yeux, à nous en désintéresser définitivement, tant les interventions qui ont été de notre fait se sont traduites par des échecs souvent cuisants, tout au long du siècle précédent et au début du siècle actuel, et « tant les passions » dans cette région « l’emportent souvent sur la raison ». Mais comme le dit également Serge Sur, c’est « une région d’intérêt mondial, tant pour des raisons stratégiques qu’économiques ».

Les différents articles de la revue nous incitent d’ailleurs à ne pas renoncer à étudier ce Moyen-Orient avec la plus grande attention. Ces articles sont pour la plupart d’excellente facture ; ils examinent avec minutie et justesse les situations des différentes nations qui le composent ou qui y interviennent. Et les thèmes transverses, bien choisis et traités dans les rubriques « Pour aller plus loin » sont particulièrement instructifs. 

L’on ne peut s’empêcher au passage de remercier les auteurs qui ont eu recours au temps long pour tenter d’expliquer des questions fort complexes et ceux qui pris soin d’établir des chronologies, outils fondamentaux faut-il le rappeler pour l’étude des questions de géopolitique. Par ailleurs, chacun des auteurs s’est attaché également à bien mettre en évidence, pour chaque pays ou thème étudié, les faits structurants et les faits porteurs d’avenir. 

Tout cela stimule grandement la réflexion et pourrait permettre de bâtir, au profit de chaque acteur intéressé, tant étatique que particulier, des stratégies adaptées prenant mieux en compte les leçons d’hier et d’aujourd’hui.

B.C.

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Des guérillas au reflux de l’Occident
Gérard Chaliand

Des guérillas au reflux de l’Occident, de Gérard Chaliand, Passés composés, 2020, 652 p. – 27 euros

Une somme magistrale et un témoignage de première main ! Gérard Chaliand, que l’Institut FMES a eu le plaisir et l’honneur d’accueillir le mois dernier, vient tout juste de publier aux éditions Passés composés ce qui s’apparente à un livre d’histoire, à des mémoires, à un essai incisif, mais surtout à une certaine forme de testament intellectuel. Homme de terrain, de plume et d’action, stratégiste et géopoliticien, l’auteur nous raconte ses combats, ses engagements auprès de mouvements de guérillas, dont certains ont remporté la victoire et se sont progressivement embourgeoisés, d’autres ont été vaincus et laminés, et d’autres encore sont parvenus péniblement à survivre en poursuivant à bas-bruit un combat qui n’intéresse plus grande monde. 

Bien plus que son célèbre « Pourquoi perd-on la guerre ? Un nouvel art occidental » chroniqué dans notre précédente lettre d’information, cet ouvrage dense, passionnant et volumineux, véritable fresque impressionniste qui se lit comme un roman, revisite l’histoire de la conflictualité depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Gérard Chaliand jette un regard lucide et décapant sur les interventions militaires occidentales, pointant les raisons de leurs succès, puis de leurs échecs. Au détour d’une page ou d’un paragraphe, il livre des anecdotes vécues, sans fard ni concessions. On y apprend une foule de choses sur l’entraînement des combattants qu’il a côtoyé sur tous les continents. Les passages sur les feddayin palestiniens au tournant des années 1960-1970, et les peshmergas kurdes des années 1980 à nos jours, sont tout particulièrement intéressants pour ceux qui s’intéressent à la géopolitique du Moyen-Orient. Bien plus que dans ces ouvrages précédents, l’auteur détaille les combats et les stratégies des guérilleros africains qu’il a accompagné durant les années 1960 et 1970. Les pages sur l’Algérie (pp. 105-108) en agaceront plus d’un sur les deux rives de la Méditerranée, mais elles ont le mérite de la franchise et sont sans concessions pour les uns comme pour les autres. Les développements les plus fouillés portent sur les Kurdes qu’il n’a cessé de fréquenter et qui forment une sorte de fil rouge de son parcours, mais aussi sur la guerre du Vietnam et la stratégie du Vietminh auprès duquel Gérard Chaliand a vécu et qu’il a observé de très près. J’ai beaucoup appris en lisant les chapitres sur des guérillas moins médiatisées, mais tout aussi déterminées, que l’auteur regroupe dans ce qu’il appelle « ses expériences de maturité » : Erythrée, Angola, Philippines, Afghanistan, Birmanie, Sri Lanka et Haut-Karabagh qui prend un sens tout particulier pour lui qui est d’origine arménienne. 

On pourra regretter l’absence de cartes qui auraient permis au lecteur de suivre plus aisément les pérégrinations de l’auteur, mais il suffit d’avoir un atlas à portée de main ; ce n’est que de peu d’importance au regard de l’importance de ce livre qui fera date.

P.R.

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L’Arabie Saoudite en 100 questions
Fatiha Dazi-Héni

L’Arabie saoudite en 100 questions, de Fatiha Dazi-Héni, nouvelle édition actualisée, Tallandier, collection poche « Texto », 2020, 382 p. – 10,50 euros

En quinze ans, Fatiha Dazi-Héni, enseignante à Sciences Po Lille et chercheuse à l’Institut de recherche stratégique de l’Ecole militaire (IRSEM), s’est imposée comme l’une des meilleures spécialistes françaises des monarchies de la péninsule Arabique, de leurs sociétés et de leurs élites. Après avoir publié sa thèse « Monarchies et sociétés d’Arabie – Le temps des confrontations » (Presses de Sciences Po, 2006), elle réactualise aujourd’hui son second ouvrage « L’Arabie saoudite en 100 questions » dont la version initiale était parue en 2017 et s’est depuis imposé comme un ouvrage de référence. C’était indispensable, car en trois ans, les « affaires » et coups d’éclat impliquant l’Arabie saoudite et son prince héritier Mohammed Bin Salman ont défrayé la chronique : guerre indiscriminée au Yémen, embargo du Qatar, assassinat de Jamal Khashoggi, « enlèvement » du Premier ministre libanais, octroi de certains droits aux femmes accompagné d’un tour de vis sécuritaire, création d’une ville de loisirs à Neom (près de la frontière égypto-jordanienne), rapprochement avec Israël, montée des tensions avec l’Iran et incapacité à protéger son industrie pétrolière face aux tirs de semonce iraniens, au point que l’on peut se demander jusqu’où ira le jeune prince héritier ? Tous ces sujets font l’objet de développements ciselés, documentés, toujours pertinents et sans concessions. Fatiha Dazi-Héni sait de quoi elle parle, car elle se rend fréquemment sur le terrain et dispose d’un réseau de contacts sans pareil parmi les élites du Golfe.  

L’originalité de cet ouvrage consiste à brosser un panorama complet du royaume « des deux saintes mosquées » en cent entrées de 3 à 5 pages qui sont autant de clés pour décrypter cette monarchie absolue éminemment opaque. Ces entrées sont réparties fort à propos à travers les thèmes transverses suivants : Histoire, Religion, Politique, Economie, Dimension régionale, International, Enjeux stratégiques transversaux, ainsi qu’une dernière partie consacrée à la relation bilatérale franco-saoudienne. A travers tous ces items, l’auteur nous explique ce qu’est le wahhabisme, pourquoi un affrontement direct entre Riyad et Téhéran est improbable, pourquoi la relation stratégique entre les Etats-Unis et l’Arabie saoudite a durablement changé, tout en semant les indices pour permettre au lecteur de répondre à cette ultime question : le prince héritier d’Arabie saoudite est-il un réformateur visionnaire ou un vulgaire despote ? Le glossaire, la bibliographie et les cartes seront précieux aux universitaires comme aux chercheurs. 

Au bilan, je ne peux que conseiller très vivement la lecture de cet ouvrage de poche à tous ceux qui s’intéressent à l’histoire et à la géopolitique du Moyen-Orient et inviter tous les lecteurs de notre lettre d’information à s’inscrire à la visioconférence que Fatiha Dazi-Héni donnera à notre profit le jeudi 7 janvier 2021, lorsqu’elle décryptera l’activisme des monarchies du Golfe en Méditerranée tout en présentant son ouvrage (voir la rubrique « A vos agendas »).

P.R.

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