Author: FMES

L’avenir turc incertain de l’ancien porte-avions Foch

Notre directeur académique décrypte la cession de l’ancien porte-avions Foch par le Brésil à la Turquie pour ferraillage, dans un contexte de risque de manipulation de l’information par les autorités turques.

Vendu à la Turquie pour y être démantelé, l’ex porte-avions Foch pourrait finalement continuer
de naviguer. Un ancien amiral turc propose d’utiliser le navire pour former des marins.

Promis à la démolition sur la côte turque, plus précisément dans les environs d’Izmir, après que la marine brésilienne l’a vendu pour 1,5 million d’euros à la société Sök Denizcilik (nos éditions du lundi 22 mars 2021), le Sao Paulo (ex-porte-avions Foch) pourrait jouer les prolongations. Cet hypothétique changement de programme est né des déclarations de l’amiral turc Mustafa Cihat Yayci. Dans une double interview accordée les 24 et 26 mars derniers à la chaîne de télévision en ligne VeryansinTV, l’ancien chef d’état-major de la marine turque a en effet proposé de renoncer au démantèlement du Sao Paulo et de l’utiliser au profit des forces navales, notamment pour la formation des équipages de futurs porte-avions turcs (1).

Pas d’avion adapté


Directeur académique de la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques, Pierre Razoux, spécialiste du Moyen Orient, n’accorde que peu de crédit aux déclarations de l’ancien officier général turc […]

(1) Les ambassades du Brésil et de Turquie à Paris ont été sollicitées mercredi 7 avril à ce sujet, mais n’ont pas été en mesure de commenter ces déclarations dans les délais.

Les Européens posent leurs conditions pour renouer avec la Turquie

Retrouvez l’article écrit par Gabriel Grésillon et Yves Bourdillon pour les Echos du 06 avril 2021, dans lequel le Directeur académique de la Fondation méditerranéenne d’études stratégiques, Pierre Razoux nous livre son analyse sur le jeu de la Turquie et le positionnement de son partenaire américain.

« Erdogan a compris que Washington ne lui fera plus aucun cadeau »

La rencontre entre les dirigeants de l’UE et le président turc, mardi, s’annonce délicate, selon l’historien Pierre Razoux. Le numéro un turc calme néanmoins le jeu, car il sent bien que son partenaire clé, les Etats-Unis, sera désormais moins indulgent.

Qu’attendre de la tournée des dirigeants européens en Turquie ?

Pas grand-chose, car la question est « qu’est-ce que l’Union européenne peut proposer ou imposer ? » plus que « qu’est-ce que le président turc peut offrir ? » […]

Erdogan a compris qu’il ne pourrait plus bénéficier de la complaisance de la Maison-Blanche, qu’il va devoir négocier et transiger avec une administration américaine qui ne lui fera plus aucun cadeau, à l’inverse de l’administration Trump.

[…]

Et, précisément, le régime turc actuel est un peu dans les deux camps à la fois, une démocrature, c’est-à-dire une démocratie avec des aspects fortement autoritaires.

Et que va faire Erdogan ?

Avec les tensions actuelles, les masques tombent. La Chine avance ses pions partout, y compris en Méditerranée orientale. Erdogan doit faire des choix […]

Erdogan donne des gages à Washington, via notamment la reprise des discussions avec la Grèce sur la mer Egée. Les tensions sont retombées avec Athènes et Paris et l’apaisement prévaut aussi en Libye avec la constitution d’un gouvernement de réconciliation nationale.

[…]

Son jeu peut-il diviser les Européens ?

Erdogan peut se permettre de tenir la dragée haute aux Européens, en raison du rapport de force que lui donne le fait qu’il héberge les migrants du Moyen-Orient, mais seulement dans une certaine mesure puisqu’il a aussi besoin de leurs capitaux pour financer le déficit de sa balance des paiements courants.

[…]

Nouveaux axes stratégiques en Méditerranée orientale : la Turquie en recherche de partenariats – Arnaud Peyronnet

Membre associé FMES de l’Observatoire stratégique de la Méditerranée et du Moyen-Orient (OS2MO)

La Turquie s’attelle énergiquement à se rapprocher de l’Ukraine et du Royaume-Uni pour contrer l’influence de la Russie dans ses approches, ce qui suscite l’intérêt des plus atlantistes des pays européens. Dans cette démarche, l’industrie de défense turque est devenue un formidable atout international, notamment grâce à ses succès opérationnels engrangés en Syrie, en Libye et dans le Caucase. Ces nouvelles alliances en gestation et la visibilité accrue de l’opposition géopolitique russo-turque pourraient permettre à Ankara de se rapprocher de Washington et d’isoler un peu plus les pays européens ayant pris fait et cause pour la Grèce dans ses contentieux avec la Turquie en Méditerranée. Athènes se rapproche de son côté d’Israël et des Émirats arabes unis. De nouvelles failles apparaissent ainsi dans la tectonique des plaques géopolitiques de la Méditerranée orientale et opposent trois types d’acteurs : la Russie, un axe opportuniste turco-atlantiste et un axe profondément antiturc.

La Méditerranée orientale, aux prises avec un affrontement géopolitique croissant entre la Turquie et la Grèce mais également entre la Turquie et la Russie, est le théâtre de nouveaux accords stratégiques qui ouvrent la porte à de nouveaux acteurs. La Turquie, qui cherche à contrebalancer la Russie sur son flanc nord, s’est ainsi rapprochée de l’Ukraine, suscitant mécaniquement la faveur des plus atlantistes des pays européens, notamment du Royaume-Uni, qui ne jurent que par la menace russe. Pour Ankara, cet accord avec Kiev, et plus tard éventuellement avec la Grande-Bretagne, pourrait lui permettre de trouver tant des ressources que des débouchés pour son industrie de défense, notamment pour sa force de frappe de drones qui s’avère être l’une des clés de la projection de puissance turque en même temps qu’un formidable intégrateur industriel avec des partenaires étrangers.

À l’opposé, la Grèce et Chypre ont approfondi leur association avec un axe antiturc et pro-américain. Ces deux pays ont ainsi signé des partenariats majeurs avec les Émirats arabes unis (EAU) et Israël, sans doute aussi dans l’intention de s’attirer les bonnes grâces des États-Unis, profitant d’un contexte de tensions turco-américaines palpables, freinant par là même toute velléité d’Ankara de se rapprocher de la nouvelle administration Biden. Pour la Grèce, les accords récemment signés lui permettent d’arrimer les EAU, et dans une moindre mesure Israël, à la défense du territoire grec, mis au défi par les prétentions turques en mer Égée et en Méditerranée au cours des dernières années.

Une coopération turco-ukrainienne en plein développement

La Turquie fait l’objet d’un isolement croissant, tant vis-à-vis de l’UE que des États-Unis, alors qu’Ankara est entré dans une lutte d’influence régionale avec la Russie, tant en Syrie qu’en Libye et dans le Caucase. Dès lors, elle semble avoir résolument pris la décision de se rapprocher de l’Ukraine, ce qui lui permet de contrer la Russie, cette fois en mer Noire, dans une zone que Moscou considère comme sienne. En février 2020, les premiers rapprochements ont été effectués entre les deux gouvernements et en août suivant, c’est un protocole de coopération entre le ministère ukrainien des Industries stratégiques et l’agence nationale turque de l’industrie de défense qui a été conclu, puis signé par le président ukrainien, le 16 octobre 2020, lors d’une visite officielle en Turquie. Ce protocole de coopération prévoirait des échanges de matériels et de savoir-faire technologique[1] entre les deux pays. L’Ukraine a également accepté des transferts de savoir-faire en matière de technologie spatiale à la société turque Roketsan[2]. Cet accord a d’ailleurs été annoncé par le chef de l’agence spatiale turque le 4 décembre 2020, précisant que cette coopération concernait le développement commun de nouvelles technologies, la fabrication de satellites et de lanceurs spatiaux[3].

Ankara envisagerait également l’achat en Ukraine d’avions de transport de type AN-178 et souhaiterait développer avec Kiev des programmes communs pour des drones à longue portée et des missiles de croisière. En échange, la Turquie aurait vendu à l’Ukraine des missiles antinavires de type Atmaca, mais aussi des systèmes de communication et de surveillance fabriqués par la société Aselsan. Sur le plan naval, la Turquie va vendre à l’Ukraine 4 corvettes de type Ada(contrat d’une valeur de 1 milliard de dollars), tout comme des drones Bayraktar selon un accord bilatéral conclu le 15 décembre 2020 par le ministre ukrainien de la Défense et l’agence nationale turque de l’armement[4].

Ce rapprochement a également un volet économique, encore plus important en période de crise[5], les dirigeants des deux pays souhaitant faire passer leurs échanges commerciaux d’un volume de 5 milliards de dollars en 2019 à 20 milliards dans les prochaines années. La Turquie reste en outre un lieu hautement touristique pour les ressortissants ukrainiens (1,5 million de touristes en 2019). Les négociations pour la conclusion d’un accord de libre-échange, débutées en 2012, devraient également être accélérées.

Sur le plan politique, le président ukrainien Volodymyr Zelensky a accueilli le président turc à Kiev en février 2020, avant de se rendre lui-même en Turquie en août, puis en octobre 2020. De fait, la Turquie soutient l’armée ukrainienne dans son différend avec la Russie pour le Dombass et la Crimée, s’imposant dès lors comme un partenaire très important pour l’Ukraine. Lors d’un déplacement en Turquie le 2 décembre 2020, le ministre des Affaires étrangères ukrainien a déclaré que « son pays attendait qu’Ankara ait un rôle majeur dans le règlement du conflit de Crimée[6] ». Cette situation va dans le sens de l’OTAN qui souhaite accroître sa présence en mer Noire. Elle permet également à Ankara d’exercer une certaine pression sur Moscou, en riposte aux agissements antiturcs de la Russie tant en Syrie qu’en Libye ou dans le Caucase.

Les drones turcs comme outil d’intégration régionale

Le partenariat turco-ukrainien montre toute son importance dans le domaine des drones. En effet, dès 2018, un premier accord avait été signé par l’Ukraine pour l’achat de 12 drones turcs de type Bayraktar TB2[7]et d’environ 200 munitions associées (contrat de 69 millions de dollars). En octobre 2020, le directeur de la société publique ukrainienne de commerce d’armes Ukrspecexporta annoncé avoir l’intention de commander en 2021 un nouveau lot de 12 drones Bayraktar TB2, puis potentiellement de produire sous licence en Ukraine 36 unités supplémentaires[8].

La filière drones serait ainsi un axe d’effort majeur de la coopération des deux pays, Ankara estimant que les projets communs entre le fabricant de drones turcs Bayraktar Baykar Makina et la société ukrainienne Ukrspecexport étaient de nature à résoudre certains problèmes de l’industrie de défense turque pour la production de moteurs[9]. La Turquie avait déjà importé d’Ukraine une douzaine de moteurs Ivchenko-Progress AI-450C pour le futur drone de type Akinci[10],confirmant qu’Ankara avait besoin de Kiev pour mener à bien ses futurs programmes de drones. Ce nouveau type de drone armé, de forte endurance (24 heures pour 600 à 800 km de rayon d’action) et capable d’opérer à haute altitude (plus de 12 000 mètres) a en effet pour but de pallier la non-participation turque au programme F-35, voire de proposer des solutions alternatives pour les clients des industries de défense turques. Si les drones turcs utilisés massivement en Syrie, en Irak et dans le Caucase ont démontré toute leur efficacité en appui des opérations au sol, le partenariat avec les motoristes ukrainiens demeure à ce stade essentiel pour la Turquie. En effet, et faute d’autres alternatives industrielles en matière de production de moteurs, cette alliance avec des sociétés aéronautiques ukrainiennes est vitale pour Ankara afin de pérenniser son ambitieux programme de drones.

Une collaboration turco-ukrainienne qui permet à la Turquie de se rapprocher de l’Occident

Ankara pourrait, via l’Ukraine, bénéficier de débouchés intéressants pour son industrie d’armement désormais sous l’effet de sanctions. Comme l’Ukraine attend un soutien américain plus conséquent avec la nouvelle administration américaine, la Turquie espère obtenir les mêmes avantages en soutenant opportunément Kiev face à la Russie, de manière à s’attirer les bonnes grâces du président Joe Biden pour la levée de sanctions très problématiques pour les forces armées turques. En effet, les États-Unis ont décidé en 2019 d’exclure la Turquie du programme F-35 en raison d’achats de systèmes russes de défense aérienne de type S-400 (faisant passer Ankara sous le coup de la loi CAATSA[11]). Or, le 14 décembre 2020, le chef de la diplomatie américaine a décidé de mettre en place des sanctions contre l’agence chargée de l’acquisition d’armements pour les forces armées turques, Washington s’interdisant désormais d’attribuer toute licence d’exportation à destination des industriels de défense turcs, position rapidement suivie par le Canada (fournisseur de composants pour les drones). Ces sanctions exposent particulièrement la force aérienne turque, vieillissante et essentiellement composée d’appareils d’origine américaine (F-16 et F-4 pour les chasseurs, Bell UH-1 et Sikorski S-70 pour les hélicoptères) dont la maintenance risque dès lors de s’avérer compliquée. La marine turque, constituée pour une bonne part d’anciens navires américains (dont 8 frégates de classe Oliver Hazard Perry) eux-mêmes dotés d’armements américains, pourrait être pénalisée par ces sanctions. Certaines composantes terrestres (artillerie et blindés surtout) risquent aussi d’être à terme impactées sachant que celles-ci font déjà face aux restrictions imposées par certains pays européens dont l’Allemagne[12].

Via ce rapprochement turco-ukrainien, la Turquie pourrait en outre chercher à s’attirer les bonnes grâces des pays européens du flanc est de l’OTAN qui perçoivent la menace russe comme bien plus conséquente que l’activisme turc en Méditerranée[13]. La Turquie pourrait y trouver des opportunités de rapprochement avec le Royaume-Uni, très impliqué avec Kiev. Les ministres de la Défense britannique et ukrainien ont en effet signé, en octobre 2020, une lettre d’intention portant sur la livraison de matériels militaires britanniques à l’Ukraine, la production commune de certains équipements et la construction d’emprises pour la marine ukrainienne, l’ensemble pour un montant estimé à 1,6 milliard de dollars[14]. Huit patrouilleurs lance-missiles pourraient ainsi être développés conjointement, dont 6 construits en Ukraine. En octobre 2020, les deux pays avaient déjà signé un accord de coopération politico-économique réaffirmant leur volonté de « travailler ensemble pour contrer l’influence malveillante de la Russie » en Europe de l’Est[15].

Le Royaume-Uni, dans une stratégie post-Brexit, vise en effet à accélérer la conclusion d’accords commerciaux et industriels avec les pays non- membres de l’UE. Après l’Ukraine, la Turquie pourrait être un objectif majeur de Londres. Les deux pays ont d’ailleurs annoncé, fin décembre 2020, la signature d’un accord douanier avec l’espoir de conclure à terme un accord bilatéral global de libre-échange. Le président Recep Tayyip Erdogan a qualifié cet accord « de plus important depuis l’accord pour l’union douanière avec l’UE » signé en 1995[16]. La Turquie chercherait à développer ses liens avec le Royaume-Uni, notamment dans le domaine des drones, avec de potentielles exportations vers les îles britanniques. De plus, la Turquie aurait sollicité le Royaume-Uni pour l’acquisition d’un porte-aéronefs d’occasion et pour un appui technique à la construction d’unités modernes de ce type[17]. Enfin, le Royaume-Uni a pour avantage, vu d’Ankara, d’être sorti de l’UE et d’être surtout l’une des puissantes « garantes[18] » de l’ordre constitutionnel à Chypre. Londres, de par sa présence et son influence sur l’île de Chypre[19], pourrait ainsi représenter un contrepoids politique majeur à l’UE et à Athènes sur la question chypriote. La Turquie y gagnerait au mieux un allié, au pire un partisan du statu quo, qui pourrait favoriser le narratif turc et marginaliser de fait l’influence européenne sur l’île. Le rapprochement turco-britannique actuel est donc sans doute aussi lié, pour Ankara, à la question chypriote et aux tensions avec l’UE.

Rapprochement géopolitique entre la Grèce et les EAU

De son côté, la Grèce n’est pas restée inactive[20]. Partageant une opposition commune à la politique néo-ottomane de la Turquie, même si c’est pour des raisons différentes[21], Athènes et Abu Dhabi ont multiplié ces derniers mois les signes de rapprochement. Dans le courant de l’été 2020, au plus fort de la crise maritime opposant Athènes à Ankara, les EAU ont déployé quatre chasseurs F-16 sur la base de La Sude, en Crète, au prétexte d’exercices conjoints avec l’armée de l’air hellénique. Les forces aériennes émiriennes s’étaient déjà entraînées en Grèce les années passées, lors d’exercices multinationaux de type Inochios qui associaient également Israël. Cette fois-ci, ce déploiement s’est fait sur un plan strictement bilatéral, dans un signal clair de soutien d’Abu Dhabi à la Grèce dans son conflit avec la Turquie. Ce rapprochement a été consacré par la signature, en novembre 2020, d’un accord bilatéral renforçant la coopération militaire entre les deux pays, doublé d’un partenariat stratégique s’étendant à la politique étrangère des deux États. Dans une déclaration conjointe publiée à l’issue de cette signature, les dirigeants des deux pays ont condamné « la violation par la Turquie de la souveraineté et des droits souverains de la Grèce et de Chypre, ainsi que son comportement global agressif au Moyen-Orient, en Méditerranée orientale et dans le Caucase du Sud, en violation flagrante du droit international[22] ». De plus, une « clause d’assistance mutuelle en matière de défense » pourrait être « activée en cas de menace pour l’intégrité territoriale de l’un des deux pays »[23], tout comme serait prévu, en cas de nécessité, le stationnement temporaire de troupes dans les deux pays respectifs[24] et l’échange de renseignement[25]. Les deux pays souhaitent d’ailleurs créer en Grèce, sur la base aérienne d’Avlona, un centre de formation et d’entraînement conjoint à la maintenance des appareils de type F-16[26]. Enfin, 10 jours après la conclusion de ce partenariat, les EAU ont participé début décembre 2020, au large d’Alexandrie, à l’exercice naval Médusa-10 avec la Grèce, Chypre, l’Égypte et la France, marquant une fois de plus la consolidation de cette nouvelle alliance en Méditerranée.

Le 12 janvier 2021, c’est au tour de Chypre de signer un accord de coopération militaire avec les EAU[27], Nicosie ayant déjà des engagements de ce type avec l’Égypte et Israël, sans compter ceux avec la Grèce. Cet accord prévoirait des exercices militaires et des programmes de formation, confirmant la volonté d’Abu Dhabi de s’allier en Méditerranée avec les États opposés à la politique néo-ottomane de la Turquie. Ces accords pourraient en outre marquer la volonté des EAU de se projeter régulièrement en Méditerranée aux côtés de leurs alliés.

Volonté grecque d’intégrer l’axe israélo-américain

La Grèce s’est aussi rapprochée d’Israël[28] avec la conclusion, le 4 janvier 2021, d’un accord de 1,68 milliard de dollars sur 20 ans avec la société israélienne Elbit pour la création et l’exploitation d’une école de pilotage sur la base grecque de Kalamata. La société israélienne équipera ainsi 10 avions d’entraînement M-346 d’origine italienne et fournira des simulateurs afin que la formation initiale des pilotes de combat grecs soit similaire à celle des pilotes israéliens. Les deux pays s’étaient déjà grandement rapprochés en 2020 avec l’achat par la Grèce de deux drones israéliens de type Heron dédiés à la surveillance maritime et leur engagement commun dans un projet de construction d’une nouvelle classe de corvettes répondant aux besoins des deux pays[29].

La Grèce multiplie par ailleurs les tentatives de rapprochement avec Washington, profitant de la volonté américaine de contrer l’influence russe dans la région. Le Pentagone a ainsi fait part de son intérêt renouvelé pour plusieurs bases grecques, comme celle de La Sude, déjà employée par la marine américaine, mais qui devrait accueillir de façon permanente un bâtiment de soutien américain[30], et la base aérienne de Larissa qui pourrait accueillir des drones de type MALE[31]. La base aérienne de Stefanovikeo et le port d’Alexandroupoli, proche du détroit des Dardanelles, présenteraient également des intérêts pour Washington[32]. En complément, Athènes fait miroiter à Washington des contrats d’armement, notamment dans les domaines aérien (20 F-35) et naval (4 frégates Multi-Mission Surface Combattant, mise à niveau des 4 frégates de type Meko et 4 hélicoptères MH-60R dédiés à la lutte anti-sous-marine). La Grèce souhaite tout particulièrement disposer du F-35 furtif, à l’instar d’Israël et bientôt peut-être des EAU[33], améliorant ainsi l’interopérabilité avec ses nouveaux alliés du « club F-35 » en s’arrimant fermement à Washington, alors même que la Turquie a été exclue de ce programme.

Le renforcement de la coopération militaire entre les États-Unis et Chypre a été annoncé par Washington au début du mois de juillet 2020, confirmant la levée de l’embargo américain en vigueur sur l’île depuis 1987[34]. Cette coopération viserait surtout la formation et l’entraînement du personnel, avant toute possibilité de livraison d’armements d’origine américaine au gouvernement de Nicosie. Ce soutien américain à un axe Athènes-Nicosie-Jérusalem ne vise pas en soi la Turquie mais a pour but, dans les perceptions américaines, de contrer les influences russe et chinoise dans la région tout en promouvant la stabilité en Méditerranée orientale[35], notamment autour du projet gazier EastMed.

Certains alliés des États-Unis estiment pour leur part que l’ambition démesurée de la Turquie représente le principal facteur crisogène dans la région. Cette thématique ne se dément pas, comme en témoigne encore en mars 2021 la mise en garde turque à la Grèce, à Israël et à l’UE, les exhortant à obtenir son autorisation pour d’éventuels travaux sur le plateau continental revendiqué par Ankara en Méditerranée orientale[36].

* * *

Pour l’instant, la Turquie semble rester en position favorable avec des alliances économiques prometteuses avec l’Ukraine et le Royaume-Uni, alors même qu’Ankara, en grande difficulté économique, tente de renouer des liens tant avec l’UE qu’avec la nouvelle administration américaine. De fait, il est probable que la Turquie cherchera dans les prochains mois à temporiser en Méditerranée et à s’afficher comme un allié « modèle » de l’OTAN, quitte à rebasculer ses efforts vers la Syrie, l’Irak ou le Caucase qui sont revendiqués comme faisant partie de la « Grande Turquie » par des proches du président Erdogan. Pour la Grèce, l’année 2021 sera certainement l’occasion de consolider les alliances nouées en 2020 tout en se rapprochant durablement de Washington.


Émergence de nouveaux axes géopolitiques en Méditerranée orientale

1] L’Ukraine pourrait devenir le principal partenaire de la Turquie dans un certain nombre de technologies telles que les turbopropulseurs, les moteurs, l’avionique, les drones, les missiles, les systèmes radar, les systèmes robotiques et les blindages.

[2] La Turquie aurait formellement réitéré son désir de développer un satellite de renseignement commun avec l’Ukraine.

[3] Defense News, 14 décembre 2020.

[4] Defense News, 21 décembre 2020.

[5] Baisse de 35 % de la livre turque en 2020, 2récession (– 4 %) en 2 ans, 12 % d’inflation (Les Échos, 19 novembre 2020).

[6] Al Monitor, 11 décembre 2020. La Crimée a fait d’ailleurs partie de l’Empire ottoman jusqu’au xviisiècle et conserve donc une importance symbolique dans les perceptions turques. Ankara a ainsi maintenu son soutien à un retour de la Crimée sous la souveraineté de l’Ukraine, l’annexion de celle-ci par la Russie en 2014 ayant été fortement décriée.

[7] Les premiers ayant été mis en service en mars 2019.

[8] Opex360, 11 octobre 2020.

[9] Comme en témoignerait la décision turque d’accorder en février 2020 plus de 40 millions de dollars à l’Ukraine pour soutenir la recherche et le développement dans le domaine des moteurs. L’Ukraine a également vendu un quart des actions du motoriste ukrainien Motor Sich à des entreprises turques (Atalayar, 23 octobre 2020).

[10] La Turquie pensait en mettre en service 6 en 2021, 12 ayant été commandés. L’Ukraine, le Qatar, la Malaisie et l’Azerbaïdjan sont également intéressés par ce programme.

[11] Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act, promulgué en août 2017.

[12] L’Allemagne ne livre plus de pièces de rechange pour les blindés turcs de type Léopard depuis les opérations turques menées en Syrie.

[13] La division de l’OTAN et de l’UE pourrait être dès lors un objectif indirect d’Ankara dans ce dossier.

[14] Naval News, 5 janvier 2021.

[15] AFP, 8 octobre 2020.

[16] Le Figaro, 29 décembre 2020.

[17] Middle East Eye & Daily Sabah, cité par Opex 360, 3 février 2021.

[18] Selon le traité de garantie signé entre le Royaume-Uni, la Turquie et la Grèce le 16 août 1960 à Nicosie et qui officialisait l’indépendance de l’île. Or, Ankara cherche avec constance à imposer une solution à deux États qui validerait le fait accompli turc.

[19] Présence de deux bases militaires souveraines (Akrotiri et Dhekelia), contribution aux forces onusiennes. Plus de 30 000 ressortissants britanniques sont présents sur l’île, dont environ 3 500 fonctionnaires. En outre, les touristes britanniques représentent annuellement environ 40 % des visiteurs sur l’île. La diaspora chypriote au Royaume-Uni est également forte de plusieurs dizaines de milliers de personnes.

[20] Comme en témoigne l’article d’Aris Marghelis « La nouvelle stratégie régionale de la Grèce » publié par la FMES en mars 2021.

[21] Les Émirats arabes unis s’opposent à l’islam politique des Frères musulmans représenté, entre autres, par le gouvernement turc actuel, tandis que la Grèce se concentre sur ses contentieux territoriaux avec la Turquie.

[22] Quotidien grec I Kathimeriní cité par Opex360, 23 novembre 2020.

[23] Ibid.

[24] Al-Monitor, 2 décembre 2020, citant Antonia Dimou, directeur Moyen-Orient de l’Institute for Security and Defense Analyses d’Athènes.

[25] Al Monitor, 13 janvier 2021.

[26] Ibid.

[27] Defense News, 12 janvier 2021.

[28] Tel-Aviv s’étant rapprochée des EAU en septembre 2020 par les accords « Abraham ».

[29] Opex 360, 27 juin 2020.

[30] The New York Times, 29 septembre 2020.

[31] MALE : Moyenne altitude longue endurance.

[32] Le Pentagone cherche à contrer la Russie en Méditerranée et en mer Noire, la Grèce étant un excellent point d’appui pour l’ensemble de la Méditerranée centrale et orientale.

[33] Un accord entre les États-Unis et les EAU aurait été trouvé le 19 janvier 2021 pour 50 F-35, quelques heures avant le changement d’administration américaine ; il a depuis été remis en cause.

[34] Les États-Unis avaient imposé cet embargo en 1987 à l’ensemble de l’île dans l’espoir d’encourager une réunification de Chypre, dont le nord est occupé par la Turquie depuis 1974.

[35] Secrétaire d’État américain, cité par Le Figaro, 8 juillet 2020.

[36] Cette démarche diplomatique d’Ankara a été prise à la suite d’un accord signé le 8 mars 2021 entre Chypre, la Grèce et Israël pour la mise en œuvre d’un câble électrique sous-marin visant à connecter les réseaux électriques des trois pays (Capital, 15 mars 2021).

David Rigoulet-Roze – Les relations Etats-Unis et Arabie saoudite

David Rigoulet-Roze est docteur en Sciences politiques, enseignant et chercheur (Institut Français d’Analyse Stratégique, Institut de Recherches Internationales et Stratégiques, Institut européen de recherche sur la coopération Méditerranéenne et Euro-arabe). Il est également consultant en relations internationales, spécialisé sur la région du Moyen-Orient et rédacteur en chef de la revue Orients Stratégiques.  Il est l’auteur de l’ouvrage Géopolitique de l’Arabie saoudite : des Ikhwans à Al-Qaïda (Armand Colin, 2005) et L’Iran pluriel : regards géopolitiques (l’Harmattan en 2011).

Quarantaine en rade du web pour la navire de la 6e SN ESM pour sa mission « Europe » – Gérard Valin

« Le Temple du Soleil ». © Moulinsart 2020

La mission « Europe » à Bruxelles de la 6ème session nationale « Enjeux et stratégies maritimes » a dû finalement se dérouler en webinaire en raison du re-confinement imposé par la tempête et les embruns COVID qui ont à nouveau frappé la France et la Belgique. Mais en particulier grâce au soutien d’Émilia Didier, correspondante de l’IHEDN à Bruxelles, nos amis bruxellois impliqués au cœur des institutions européennes ont été fidèles au rendez-vous. Les auditeurs ont ainsi pu découvrir les grands enjeux maritimes de l’Union européenne, les politiques et les stratégies mises en œuvre pour y faire face, et comment la France coopère avec ses alliés européens pour construire une Europe capable d’affronter les défis du monde d’aujourd’hui. Ces derniers ne faisant que croître avec le retour des États puissance, leur politique du fait accompli, le moindre respect du droit international et l’effritement du multilatéralisme que l’action de l’UE, dans ce contexte prend une dimension stratégique croissante.

Dès le lundi matin, le Web a été mis à contribution par Claire Raulin, ambassadrice de France auprès du Comité politique et de sécurité (COPS) de l’UE, qui immédiatement plongé les auditeurs dans l’atmosphère européenne. Ces derniers ont ainsi pu découvrir la montée en puissance des préoccupations de souveraineté au sein de l’UE, les avancées conséquentes en matière de sécurité et de défense ainsi que les enjeux liés au travaux prospectifs conduits dans le cadre de la « boussole stratégique ». Le vice-amiral d’escadre Henri Scricke, représentant militaire français auprès de l’Union européenne et du comité militaire de l’OTAN, a souligné la complémentarité de ces deux organisations dans les domaines militaires et maritimes. Il a insisté sur l’importance de bien prendre en compte les préoccupations de défense et de sécurité de l’ensemble des Etats membres et la nécessité d’anticiper en revenant sur les travaux de la « boussole stratégique ». Enfin, il a montré combien les approches pragmatiques et opérationnelles l’emportaient largement sur les positions trop dogmatiques à en prenant notamment comme exemple la présence maritime coordonnée (PMC).

L’après-midi a débuté par une table-ronde sur la « les enjeux de sureté maritime (SSMUE) de l’UE et son plan d’action » regroupant Christos Theophilou de la DG Mare[1], Géraud Montagut du SEAE[2] de la DG Mare et le contre-amiral Jean-Marie Lhuissier, spécialiste des systèmes d’information et de communication. Les auditeurs ont ainsi pu réfléchir et débattre sur des sujets aussi importants et divers que la coopération maritime entre les pays membres, la mise en œuvre d’une déclinaison maritime de la coopération structurée permanente (CSP) adoptée en octobre 2020 ou l’interopérabilité des systèmes d’information des États-membres.

Table ronde avec l’amiral Lhuissier, Géraud Montagut et Christos Theophilou

En fin d’après-midi, le député européen Pierre Karleskind, président de la commission pêche et vice-président de celle chargée de la biodiversité et de l’intercommission Mer au sein du parlement européen, a présenté la mise en œuvre de la politique maritime intégrée (PMI) de l’Union européenne. Il a longuement expliqué aux auditeurs le processus de négociation interne au parlement ainsi que son poids croissant dans les négociations, aucun accord ne pouvant être conclu sans sa ratification. Il a rappelé le succès de la Politique commune de la pêche (PCP) et l’importance de lutter contre la pêche illicite non déclarée et non réglementé (INN). Enfin, son intervention s’est terminée par de très riches débats avec les auditeurs sur les grands défis du Brexit, en particulier pour la pêche dont les enjeux sont un « condensé » des enjeux plus globaux.

Intervention du député Pierre Karleskin

En fin de journée, les comités se sont replongés avec ardeur dans leurs travaux de comité tant l’échéance mi-avril de la remise de la première version de leur rapport approche.

Les auditeurs ont le sourire tout en travaillant sur leurs travaux

Le mardi a davantage été consacré aux intervenants des institutions européennes. Une première table ronde sur la « Coopération structurée permanente » (CSP) a rassemblé Arnaud Migoux, Chef de secteur au SEAE, l’ingénieur général de l’armement Yves Caleca, Conseiller armement au sein de la RPUE et François Dupont de Naval Group. Les auditeurs ont ainsi pu découvrir des avancées insoupçonnées dans le domaine de la défense et encore inconcevables il y a moins de 10 ans, telles que la création du Fond européen de défense (FED) et la montée en puissance de cette CSP dans les domaines opérationnel et capacitaires.   

Table ronde avec l’Ingénieur Général Caleca, Arnaud Migoux et François Dupont

Théo Barbe et Paul Avrillier, conseillers « pêche » et « transport » de la RPUE, ont ensuite permis aux auditeurs de découvrir comment la politique commune de la pêche (PCP) a permis la reconstitution de certains stocks de poissons et les efforts mis en œuvre par l’UE pour limiter la pollution par les navires. Tous ces représentants de la France à Bruxelles contribuent, chacun à son niveau, à améliorer le dialogue et la compréhension entre les échelons national et communautaire et à promouvoir la vision, les positions et les intérêts de la France auprès de ses partenaires européens.

Théo Barbe attentif aux questions des auditeurs sur la pêche
Paul Avrillier expliquant aux auditeurs les enjeux de la limitation de la pollution par les navires

Félix Leinemann et Reka Rozsavolgyi, de la DG MARE, ont ensuite animé en duo les débats sur l’économie bleue, pour une économie maritime durable. Le premier a évoqué les grands enjeux liés à l’autonomie stratégique de l’Europe et le défi que représente pour l’UE la mise en place d’une économie circulaire. L’enjeu consiste à permette la durabilité des chaînes de valeur et à trouver un juste équilibre entre le climat, la protection de la biodiversité et l’exploitation raisonnée des mers et des océans tout en ne créant pas de distorsion de concurrence aux dépens des entreprises européennes.

Intervention de Reka Rozsavolgyi et Félix Leinemann

La seconde est intervenue sur les stratégies régionales par bassin maritime avec un focus sur la stratégie Atlantique. Elle a détaillé le plan d’action stratégique de l’Atlantique adopté par la commission en mai 2013 en insistant sur ses grandes priorités : promouvoir l’innovation et l’entreprenariat ; assurer la protection et la sécurité de l’environnement marin et des côtes ; d’améliorer l’accessibilité et la connectivité et, enfin, créer un modèle socialement inclusif et durable de développement. Les auditeurs ont ainsi pu découvrir une liste particulièrement impressionnante de projets conduits dans ce cadre.

Enfin, Geneviève Pons, Directrice générale d’Europe de l’Institut Europe Jacques Delors a clos ce séminaire avec brio en présentant aux auditeurs la mission Starfish 2030 destinée à maintenir, protéger et restaurer les milieux aquatiques, y compris ceux situés sur les territoires des États. Cinq axes la structurent : enrichir les connaissances et créer un lien émotionnel, zéro pollution, améliorer la gouvernance, régénérer les écosystèmes marins et aquatiques et décarboner notre océan, nos mers et nos eaux.

Présentation de la mission Starfish 2030 de Geneviève Pons

[1] Direction générale de la Mer de la commission européenne.

[2] Service européen pour l’action extérieur

Greece’s new Regional Strategy, Aris Marghelis

Aris Marghelis is Research fellow at the Centre for Maritime and Oceanic Law (Centre de Droit Maritime et Océanique), University of Nantes – Translation from French by Angus Clarke

The major developments in Turkey’s regional politics from the end of 2019 have had the effect of shaking up Greece and turning 2020 into an exceptional year as regards its foreign policy. Apart from new maritime delimitations, Greece has above all looked to develop synergies, including those with the Middle East’s military powers, through which it might counter Turkish designs in the eastern Mediterranean where Greece is the first target, along with Cyprus. It is also looking to modernise its air force and navy. Several unknown factors nonetheless raise doubts about this new strategy, notably the evolution of the Cypriot question, the consequences of Joe Biden’s agenda, the Russian factor and the situation in Libya.

From the moment when Turkey ‘crossed the Rubicon’ by signing a delimitation agreement on 27 November 2019[1] that infringed upon Greek maritime rights, Athens moved ahead swiftly with two delimitations of its own, one with Italy in June 2020[2]and one with Egypt the following August[3], aiming to counter the Turkish-Libyan accord. In October 2020, Greece came to an agreement with Albania, one of Turkey’s strategic partners, that the settlement of their maritime borders should be left to international arbitration. Finally, in January 2021 it extended its territorial waters in the Ionian Sea to 12 nautical miles, reiterating its discretionary right to do the same along the whole of its coastline if need be, knowing that an extension beyond 6 nautical miles in the Aegean Sea would be a casus belli[4] for Turkey. So many measures coming after decades of a status quo.

THE TRADITIONAL VECTORS OF FOREIGN POLICY HAVE PROVED TO BE INSUFFICIENT

Faced with the danger of a military escalation with Turkey in 2020, Greece took cognisance of both its need, which is undeniable, but also of the limits of its links with the European Union and NATO. The EU remains Greece’s principal asset but is hampered by its internal divisions on foreign policy. States like Spain, Italy, Germany, Hungary and Malta have shown themselves to be very reluctant to adopt a firm approach towards Turkey. On the other hand, France, Austria and even Slovenia are championing a robust attitude combined with substantial support for Greece and Cyprus.

For its part, concerned to preserve its cohesion, NATO has remained true to its traditional equidistance between Greece and Turkey. This is a position that Greece has taken badly; considering itself to the be the wronged party and then to be treated equally with its aggressor is, from the Greek point of view, simply playing the aggressor’s game. It is not by chance that Turkey greatly prefers to work within a NATO context to that of the EU and that it has increased pressure on allies and structures within the alliance, conferring a ‘quasi political commissionaires’ role [5] on its diplomats working in these areas. The setting up of the ‘deconfliction mechanism’ right at the heart of the Atlantic Alliance is in fact quite typical of the way in which the NATO-Greece-Turkey trio works. After it was announced at the start of September 2020 by Secretary General Stoltenberg and the Turkish government, Greece immediately made it understood that the only way to lower the tension was to remove the cause, demanding that the Turkish seismic research ship Oruç Reis and its escort leave the Greek continental shelf. It was quite unacceptable for the Greek authorities to accept any ‘lowering of the tension’ under NATO’s aegis without the prior departure of this flotilla. The deconfliction mechanism was finally set up in October once the Turkish ships had returned to port, and Greece has ensured that it is limited to strictly operational concerns with no impact on political matters.

Athens has therefore taken note of the inherent limitations of these two structures which are in any case interconnected, and this has led it to create alternatives to check Turkey’s aggressive policy: military and diplomatic partnerships that are both bilateral and regional and that are combined with a significant rearmament programme.

NEW MILITARY AND DIPLOMATIC PARTNERSHIPS

FRANCE

Leaving the United States to one side, of all Greece’s European partners France is without doubt the most important and the most powerful as far as Athens is concerned. It demonstrated unfailing support during the crisis of 2020 which undoubtedly made the difference in the way in which the crisis evolved and in its outcome. Beyond the increase in joint military exercises[6], Athens and Paris have also increased their cooperation where arms supplies are concerned, as will be discussed later. This valuable support, linked to traditional relationships between the two countries, is clearly not unconnected with Turkey’s policies in North Africa and the Sahel which have led France to give her support to Greece and Egypt in the eastern Mediterranean, to act both as regional outposts and a means of readjusting the balance of power. 

THE GULF STATES

After several years of apparent disinterest vis à vis the Arab world, Greece seems to be operating an energetic return to the Arabo-Muslim states. It has concluded a number of cooperation agreements with the United Arab Emirates (UAE)[7], and also a strategic partnership that includes a mutual defence agreement[8] signed on 18 November 2020, a first for Greece outside NATO. Theoretically this would mean that in the case of any aggression it could count on the support of the sizable Emirati air force. As a sign of the new dynamic of military cooperation between the two countries, four Emirati F-16s were stationed in Crete throughout August, right in the middle of the crisis with Turkey In addition, this partnership could prove very beneficial to the Greek air force in the long term given the similar equipment used by both air forces, which both want to acquire the F-35 stealth multi-role combat aircraft, and which already have the modernised F-16.

As far as Saudi Arabia is concerned, relations are more discreet but are developing on the back of the rivalry between Saudi Arabia and Turkey. This affects the space sector[9] but above all the military. Graeco-Saudi air exercises are to take place in the next few weeks in the Mediterranean[10]. At the Americans’ request an agreement on the deployment of Greek Patriot missiles is about to be signed, aimed at protecting the Saudi oil producing infrastructure that has regularly been targeted since 2019. In return Riyadh will update the missile systems at its own expense. Greece pointedly comments however that these are defensive weapons and that it has no desire to be associated with any active support for the war in Yemen[11].

On the other hand, this opening of the door to the Gulf, eased by the recent normalisation of relations between Israel and several Arab states under the preceding US administration, seems to have been done at the expense of Greek-Iranian relationships that had been cordial for a long time[12]. In fact the pro-Greek lobby in Washington seems to have moved closer to those favourable to Israel, Saudi Arabia and the UEA, all of them hostile to Tehran.

THE LEVANT

Close to the Arab world until 1990 (when Athens officially recognised Israel), Greece strengthened its links with Tel Aviv from 2010 within a context of deteriorating Turkish Israeli relations. Greek Israeli cooperation, which involves Cyprus in the majority of its planning, rests on the double dimension of energy and the military. With regards to energy, the three states are planning to install the longest undersea electric cable in the world (1200 km/750 miles), aiming to link Israel with Europe in order to ensure the Hebrew state’s supply in case of emergency[13]. But their flagship project is of course the East Med gas pipeline[14]. Nevertheless, the regional architecture it would involve and above all its technical feasibility and profitability, raise doubts as to any real chance of its fulfilment. Until work on the project has truly started nothing is certain and it appears to be more of a geopolitical tool. As well as the question of energy, Greece has just announced that it will open its doors to Israeli tourists in spite of the Covid pandemic[15]. On the military level, the cooperation between Greece and Israel which started in the 2010s[16], is now seeing an upturn and is concentrated on joint training, intelligence sharing and cybersecurity[17]. Israel offers Greece and Cyprus an east-west axis to complement the north-south axis established with Egypt, thus allowing coverage of the eastern Mediterranean. For their part these two European states provide Israel with a direct connection to Europe as well as training areas and a regional strategic depth which has been lacking particularly since the ‘loss’ of Turkey, a valued military partner of previous years[18]. What is more, the regional policy of the previous US administration made it clear that it is now possible to develop links with the Hebrew state without automatically damaging relations with the Arab world, while at the same time curbing the Turkish strategy of creating a Sunni alliance against Israel. The Palestinian Authority and Israel even took part in the Eastern Mediterranean Gas Forum, established in February 2020, and which in September became a regional intergovernmental organisation with its headquarters in Cairo[19].

With Egypt, Greece has developed deeper strategic relations since President al-Sisi came to power in 2013 and has intensified military cooperation, a cooperation that regularly involves France and the UAE[20]. This has been all the more so because the al-Sisi regime, with very close ties to Riyadh and Abu-Dhabi, is on very bad terms with Ankara with regards to Libyan and Turkish support for the Egyptian Muslim Brotherhood. Despite everything Egypt remains cautious and does not wish to antagonise Turkey any more than necessary, taking for example a neutral stance on the subject of maritime delimitations east of the 28th meridian, where Greece is claiming maritime zones around the Kastellorizo archipelago, a claim that is fervently denied by Turkey. An agreement by Egypt of a maritime boundary delimitation agreement with Greece east of the 28th meridian would be a resounding taking of sides against Turkey, but without benefitting any of Egypt’s vital interests.

Egypt undeniably remains the key state for Greece in the eastern Mediterranean, for its decisions determine any number of developments; it is quite clear that the regional situation would have been radically different and in any event much more complicated for Greece had the Muslim Brotherhood come to power in Egypt.

A SUSTAINABLE STRATEGY?

Greece’s new regional strategy has developed in response to Turkey’s aggressive foreign policy, even if its elements had been in embryo for several years. To be able to counter Turkey’s ambitions in the long-term, Greece has to provide a consistency to its synergies by promoting a credible and federal regional architecture. This rests on three principal axes: economic, diplomatic and military.

Economically, apart from the issue of gas, one of the great challenges is to ensure control of the connective corridors between the Middle East and North Africa on the one hand, and Europe on the other, but above all to be the junction that connects the Middle East and North Africa to the rest of Europe. From this there emerges a certain rivalry between on the one hand Italy and Malta, who because of their preferential economic, commercial and political relations with Turkey hope to manage the latter’s presence in the eastern Mediterranean in order to maintain their network of trans-Mediterranean connections[21], and on the other hand Greece[22] and Egypt, supported by France. In this context the Chinese factor is decisive. Piraeus, now controlled by the shipping giant COSCO, became the Mediterranean’s premier port for container shipping in 2019 (ahead of Valencia)[23]. In combination with Greece’s inclusion by China in its policy of cooperation with the countries of central and eastern Europe in 2019[24], this all reinforces Greece’s regional strategy of attracting maritime trade flows. In this respect cooperation with Egypt, which controls the Suez Canal[25], but also with Saudi Arabia which borders the Red Sea, is clearly essential. As regards this new strategy Greece cannot neglect the Chinese factor, even though Beijing’s ability to pressure Athens must not be overestimated because the American authorities maintain several important bases in Greece and keep a close eye on any new Chinese infrastructure in the Aegean.

On the diplomatic level the Greek foreign minister, Nikos Dendias, has taken on the very complex task of establishing, from North Africa to the Middle East, a group of states favourable to the regional architecture Greece seeks to promote while at the same time denouncing Turkish expansionism. The recent ‘Philia’ forum (meaning ‘friendship in Greek)[26], which brought together Cyprus, the UAE, Saudi Arabia, Egypt, Bahrein and France (but not Italy) characterises Greece’s efforts to operate as the junction between the Gulf and the Mediterranean and to position itself as the entry point to Europe in a way that will more effectively counter Turkey’s aggressive strategy of occupying the eastern Mediterranean space. Beyond all this, Athens’ decision to re-establish a representative office in Damascus[27], to open an embassy in Senegal and to argue for an increase in European presence – including Greek – in the Sahel[28] demonstrates that Greece has clearly understood that the eastern Mediterranean, Sahelian and Middle Eastern questions are interconnected.

Militarily, Greece is spending more on defence than at any time in its history, with the air force being the main beneficiary. France will supply 18 Rafale multirole fighters to Greece at a cost of 2.8 billion euros, the first of which are expected in summer 2021. Greece has also come to an agreement with the United States for the upgrading of 84 F-16 fighters and the purchase of seven MH-60R helicopters, a decisive acquisition for its military capacities in the Aegean and the eastern Mediterranean. Besides this, Athens has submitted an official purchase request for 18 to 24 F-35 stealth multirole combat aircraft. Finally, it has reached an agreement with Israel to hire Heron drones, as well as establishing an international fighter pilot training centre at a cost of 1.4 billion euros over a period of 20 years, accompanied by the sale and modernisation of training aircraft. The centre will be situated at Kalamata in the south-west of the Peloponnese and will be run by the Israeli company Elbit Systems. These new measures should significantly increase the deterrent value of the Royal Hellenic Air Force, whose pilots have a very impressive reputation[29], whereas their Turkish opposite numbers have been notoriously under-trained since the purges that affected the Turkish air force. Significant spending has been made on the navy too, with Greece looking to acquire four frigates. Despite needing to balance relations with the US, hugely influential within the top levels of the Greek military, the Franco Greek Belharra project appears to be favourite.  With a cost of 5 billion euros, the French proposition fulfils all the criteria set by Greece: the modernisation of the four frigates that the Royal Hellenic Navy currently has,  the acquisition of two modernised frigates as an interim solution and the  construction of two of the four new frigates in Greek shipyards. These ‘Frigates for Defence and Intervention’ (4,500 t) are of a general-purpose type: anti-submarine and anti-aircraft. The Dutch and the British are also submitting bids[30]. As for the army, the Hellenic Vehicle Industry (ELVO), which has been struggling for a long time, has been bought over by a consortium of Israeli companies and over the next few years will be renewing the army’s transport fleet and other vehicles. On top of this Greece has decided to extend the period of compulsory military service to 12 months again, after it fell to 9 months in 2009, but introducing at the same time the opportunity of a shorter – and therefore more attractive – national service if the whole period is spent in a border area, thus ensuring the supply of personnel to those units deployed there. In addition, an extra 15,000 soldiers will be recruited over the next three years. These initiatives are taking place after more than ten years of underinvestment and within the context of an aging cadre of regular personnel and aging equipment. There is no doubt that these changes have been accelerated by the very militarised nature of Turkey’s regional policy, even if they were in any case already necessary.

THE UNKNOWN FACTORS

THE CYPRIOT QUESTION

2021 could mark a turning point for Cyprus. Turkey has made it clear[31] that it now rejects the UN solution for the Cypriot question – that of a bizonal, bi-communal federation – in favour of a two-state solution. This constitutes an important change in Turkish claims and is a form of pressure that is clearly not unrelated to regional developments. In this respect an informal meeting that has been arranged for April 2021 in Geneva between Greece, the UK and Turkey, as guarantor powers, along with the Republic of Cyprus and representatives of the Turkish Cypriot community, could turn out to be crucial for the future of not just the island, but also the region and the apportioning of maritime boundaries. Greece’s aim remains the maintenance of the UN structure that was put in place to resolve this conflict dating back nearly 50 years. 

JOE BIDEN’S POLICY

If Donald Trump was regularly portrayed as being too compliant vis à vis the Turkish president, it was nonetheless under his administration that Greek American relations flourished. The American military presence on Greek soil reached new levels[32] and for the first time the US adopted an attitude that deviated from their strict policy of even handedness between Greece and Turkey. Thus, Secretary of State Mike Pompeo visited Cyprus without meeting the Turkish Cypriot leader (a first) and while there he signed a series of agreements relating to security[33], including – to Ankara’s great displeasure – raising the US embargo on non-lethal defence articles and services. Pompeo also visited the Orthodox Ecumenical Patriarch in Turkey but without meeting any Turkish officials. If this was seen in Greece as a clear demonstration of US support, the development of cooperation with Athens and Nicosia is aimed above all at punishing Ankara for its too close relationship with Moscow, while also loosening Cyprus’ traditional links with the Kremlin. The background to this relative American volte face is of course Russia; as proof, the only sanctions taken by Washington against Ankara at the present moment concern Turkey’s acquisition of Russian S-400 missiles and have nothing to do with Turkish behaviour in the eastern Mediterranean. Besides, the vocabulary used by US officials is careful not to close the door on Turkey in the eastern Mediterranean, as the recent joint naval exercise between the nuclear aircraft-carrier USS Eisenhower and the Turkish frigate Gemlik, at the beginning of March 2021 bears witness; even if the US ambassador in Athens underlined the excellent nature of the US-Greek military exercises that had taken place just a few days before, declaring that “Defence relationships between the United States and Greece have reached a historic high point and they continue to grow stronger each day”[34].

In this context, Joe Biden’s arrival could change the situation. Indeed two of Greece’s close partners have suddenly found themselves in the White House’s sights on account of human rights: Egypt and Saudi Arabia. While on the other hand Turkey has not yet been seriously concerned. The Turkish president has been careful to take the initiative in order to reduce the risk of this happening[35], in the knowledge that several members of the Senate and of Congress have asked Joe Biden to take up the question of human rights in Turkey. But it looks as if any severity with regards to President Erdogan will above all have to do with Russo-Turkish relations. It’s worth noting that the vision of the eastern Mediterranean[36] shared by the new head of the European department of Joe Biden’s National Security Council, Amanda Sloat, coincides remarkably well with that of the Turks. The United States are presented as being a much more legitimate body to intervene than the EU, whose necessarily biased approach would remove any credibility in resolving the Greek-Turkish conflict. That corresponds perfectly with Turkey’s vision and its desire to disengage Greece from the EU. Turkey also wants to be associated ‘without conditions’ – a term very dear to Ankara – with regional energy synergies, without however the slightest reference to international law, the very precondition in question. At the end of the day, it is Turkey’s agenda that has become the definition of the ‘Greek-Turkish disagreement’, (territorial waters, air space, sovereignty of islets, maritime areas) whereas the Greek position remains that the only real disagreement lies in the delimitation of maritime areas, everything else constituting unilateral and illegitimate Turkish claims that are non-negotiable because they are subject to Greek jurisdiction.

RUSSIA

Having played a crucial role in the creation of the modern Greek state, but also that of the Turkish Republic a century earlier, Russia is in a certain manner an unavoidable element in the Greek-Turkish equation. It is not by chance that the development of Russo-Turkish relations took place in parallel to that of Greek American relations, removing it should be noted, any possibility of friendly dialogue between Athens and Moscow. Historical relations between the two states reached their lowest point in 2018[37], when Greece and its neighbour to the north, the former Yugoslav Republic of Macedonia, settled the disagreement over the name of the small Balkan republic that had brought them into conflict since 1992, in order that the latter could join NATO, to Moscow’s displeasure. But despite everything, since summer 2019 and the election of the current Greek government, contact appears to have been re-established which is not unconnected to the growing dissensions between Russia and Turkey. On the other hand, any prospects of a long-lasting and profitable partnership are not realistic. As things stand, the degree of cooperation between Greece and the US, and the leanings of the Biden administration, can only allow a return to cordial relations between Athens and Moscow at best. Nevertheless, a new factor in the eastern Mediterranean could readjust Russian policy in the region, something Athens will follow closely especially as far as Libya is concerned, currently seen as the barometer of regional tensions and which is now part of the Greek-Turkish equation. 

LIBYA

Appalled by the Turkish-Libyan agreement, but lacking influence on developments in Libya, Greece urgently tried to put together a basic policy on Libya by cutting contact with al-Sarraj’s Tripoli based government and increasing its contacts with the military and civil authorities in Cyrenaica. However, the new government set up in Tripoli in February 2021 has been recognised by the fiercest competitors on Libyan soil (Turkey on one hand, the UAE and Egypt on the other), which appears to indicate the start of a process of reallocation of influence. In this context Greece immediately decided to reopen its embassy in Tripoli and to establish a consulate in Benghazi. Greece has no wish to lose Libya from sight again after the shock of the Turkish-Libyan accord that abruptly brought the country into the Greek-Turkish equation and reminded Athens of the geographical realities of its regional environment (Crete is equidistant from Tobruk and Piraeus).

* * *

In conclusion, this recent flurry of expansionist Turkish regional policies, combined with Donald Trump’s policies, has had a catalysing effect: that of shaking Greek-Turkish relations out of their traditional bilateral structure – arbitrated by a US careful to maintain NATO’s cohesion at all costs – and of pushing them into a wider regional framework, one that needs a radically different approach, namely new diplomatic and military partnerships. In this arrangement Greece has several assets. If Turkey retains undeniable advantages such as the importance of its market and an important regional status, Greece, like Cyprus, is a member of the EU. This membership increases its diplomatic weight, its capacity for action and its appeal in a region without any other European countries. On top of that it has a savoir-faire and a solid presence in the maritime world, essential in its strategy to use space, and which increase its global credibility. Finally, its relatively small size compared to Turkey is not necessarily a disadvantage: it eliminates any suspicion of an undercover agenda of local hegemony which could otherwise lead to distrust amongst its partners.  

On the other hand, Greece has genuine challenges to confront. Quite apart from the special case that is Syria, it and Cyprus alone are threatened by Turkey in their territorial substance and the exercise of their sovereign rights, and this constitutes a fundamental difference between them and their European and regional partners. Therefore, a normalisation, even relatively minor, of Turkey’s relations with other countries in the region could lead to an undoing of the partnerships that Greece has struggled to establish, to a ‘re-bilateralisation’ of Greek-Turkish relations and a new isolation of Greece.

It is therefore essential that Greece cultivates its appeal as a partner, while at the same time promoting its regional plan independent of the Turkish factor, in order that this new strategy can survive a possible and long-term change in Turkey’s attitude. This is a tricky gamble, especially in light of European divisions and uncertainty as to the new regional picture, which will in fine be that of the new Biden administration. 


[1] Full text of Turkey-Libya maritime agreement revealed”, The Nordic Monitor, 5 December 2019 (https://nordicmonitor.com/2019/12/the-full-text-of-turkey-libya-maritime-agreement-revealed/).

[2] Aris Marghelis: “The maritime delimitation agreement between Greece and Italy of 9 June 2020: An analysis in the light of International Law, national interest and regional politics”, Marine Policy, vol. 126, April 2021

[3] Aris Marghelis : « Le mémorandum d’accord entre la Turquie et le gouvernement d’entente national libyen et l’accord de délimitation entre la Grèce et l’Égypte dans leur contexte régional », Annuaire de Droit Maritime et Océanique (ADMO), to be published.

[4] “Turkey says Greece’s decision to extend its territorial waters in the Aegean is cause of war”, Hurriyet Daily News, 30 August 2020 (https://www.hurriyetdailynews.com/turkey-says-greeces-decision-to-extend-its-territorial-waters-in-aegean-is-cause-of-war-157805).

[5] Interview with Pierre Razoux, expert on NATO structures, 15 March 2021.

[6] “Greece, France ‘hold joint drills’ amid tensions with Turkey”, China Daily, 13 August 2020 (https://www.chinadailyasia.com/article/139944) ; “France joins military exercises in east Mediterranean”, Reuters, 26 August 2020 (https://www.reuters.com/article/us-turkey-greece-france-idUSKBN25M0UF) ; « Skyros: la grande tournée des Rafale », L’Opinion, 8 February 2021 (https://www.lopinion.fr/blog/secret-defense/skyros-grande-tournee-rafale-235949)

[7] “Greece & UAE sign four memoranda”, Greek City Times, 24 July 2020 (https://greekcitytimes.com/2020/07/24/greece-uae-sign-four-memoranda/).

[8] “Greece, UAE commit to mutual defense assistance”, Kathimerini, 23 November 2020 (https://www.ekathimerini.com/news/259450/greece-uae-commit-to-mutual-defense-assistance/).

[9] “Saudi Arabia Signs MoU with Greece in the Field of Space”, Saudi Press Agency, 5 February 2020 (https://www.spa.gov.sa/viewfullstory.php?lang=en&newsid=2030738).

[10] “Saudi and Greek air forces begin joint exercise in Greece”, Arab News, 18 March 2021 (https://www.arabnews.com/node/1826716/saudi-arabia).

[11] “Greek FM to discuss military ties with Saudi Arabia”, Saudi Press Agency, 20 February 2021 (https://www.arabnews.com/node/1812761/saudi-arabia).

[12] “Iran threatens retaliation against Greece for US use of military bases”, The Jerusalem Post, 15 January 2020 (https://www.jpost.com/Middle-East/Iran-threatens-retaliation-against-Greece-for-US-use-of-military-bases-614185).

[13] “Israel inks deal to link electricity grid with Cyprus, Greece via undersea cable”, The Times of Israel, 8 March 2021 (https://www.timesofisrael.com/israel-inks-deal-to-link-electricity-grid-with-cyprus-greece-via-undersea-cable/?utm_source=The+Daily+Edition&utm_campaign=daily-edition-2021-03-08&utm_medium=email).

[14] “Greece, Israel, Cyprus sign deal for EastMed gas pipeline”, Israel Hayom, 3 January 2020 (https://www.israelhayom.com/2020/01/03/greece-israel-cyprus-sign-deal-for-eastmed-gas-pipeline/)

[15] “Greece might allow in Israeli tourists as early as April”, The Jerusalem Post, 10 March 2021 (https://www.jpost.com/israel-news/greece-might-allow-in-israeli-tourists-as-early-as-april-661575).

[16] “Turkey Out – Greece In. As Turkey rattles its saber at Israel, the Jewish state signs a security deal with its neighbor, Greece”, Israel national News, 4 September 2011 (https://www.israelnationalnews.com/News/News.aspx/147529).

[17] “Israel, Greece sign status of forces agreement”, The Jerusalem Post, 19 July 2015 (https://www.jpost.com/Israel-News/Israel-Greece-sign-status-of-forces-agreement-409492) ; “Israel, Greece and Cyprus agree to boost defense cooperation”, The Times of Israel, 13 November 2020 (https://www.timesofisrael.com/israel-greece-and-cyprus-agree-to-boost-defense-cooperation/) ; “Israel pivotal in Greece’s defense plans”, Kathimerini, 15 February 2021 (https://www.ekathimerini.com/news/262372/israel-pivotal-in-greeces-defense-plans/) ; “Israel leads naval drill with Greece, Cyprus as countries deepen ties”, The Times of Israel, 12 March 2021 (https://www.timesofisrael.com/israel-leads-naval-drill-with-greece-cyprus-as-countries-deepen-ties/?utm_source=The+Daily+Edition&utm_campaign=daily-edition-2021-03-12&utm_medium=email).

[18] “Israeli Air Force Trains in Turkey”, Jewish Telegraphic Agency, 16 April 1996 (https://www.jta.org/1996/04/16/archive/israeli-air-force-trains-in-turkey ) ; Michael Eisenstadt: “Turkish-Israeli Military Cooperation: An Assessment”, The Washington Institute for Near East Policy, 24 July 1997 (https://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/turkish-israeli-military-cooperation-assessment ).

[19] “Signing the EMGF Statute to become a Regional Intergovernmental Organization”, Ministry of Petroleum and Mineral Resources, Arab Republic of Egypt, 22 September 2020 (https://www.petroleum.gov.eg/en/media-center/news/news-pages/Pages/mop_22092020_01.aspx).

[20] “Egyptian, Greek naval forces conduct joint drills”, State Information Service, Arab Republic of Egypt, 29 January 2021 (https://www.sis.gov.eg/Story/154008/Egyptian,-Greek-naval-forces-conduct-joint-drills/?lang=en-us  ; « Méditerranée orientale : Fin d’exercice MEDUSA-10 pour l’Aconit », Ministère des Armées, 10 December 2020 (https://www.defense.gouv.fr/actualites/international/mediterranee-orientale-fin-d-exercice-medusa-10-pour-l-aconit).

[21] Michaël Tanchum, “Italy and Turkey’s Europe-to-Africa Commercial Corridor: Rome and Ankara’s Geopolitical Symbiosis Is Creating a New Mediterranean Strategic Paradigm”, Austria Institut für Europa und Sicherheitspolitik (AIES), 10/2020 (https://www.aies.at/download/2020/AIES-Fokus-2020-10.pdf).

[22] Michaël Tanchum, “Greece’s Rise as a Trans-Mediterranean Power: Greece’s Eastern Mediterranean strategic shift to Europe-to-Africa and Europe-to-Middle East connectivity”, Hellenic Foundation for European & Foreign Policy (ELIAMEP), 56/2021 (https://www.eliamep.gr/wp-content/uploads/2021/02/Policy-paper-56-Tanchum-final.pdf).

[23] « Le Pirée a pris la tête en Méditerranée en 2019 », Le Journal de la Marine Marchande, 26 May 2020 (https://www.journalmarinemarchande.eu/actualite/portuaire/le-piree-a-pris-la-tete-en-mediterranee-en-2019).

[24] “Xi Jinping welcomes Greece to join China-CEEC cooperation”, China Global Television Network (CGTN), 5 November 2019 (https://news.cgtn.com/news/2019-11-04/President-Xi-meets-with-Greek-PM-Mitsotakis-LlMofUYGk0/index.html).

[25] “Egypt, Greece sign MoU to cooperate in maritime transport”, Egypt Today, 4 February 2021 (https://www.egypttoday.com/Article/3/97236/Egypt-Greece-sign-MoU-to-cooperate-in-maritime-transport).

[26] “Philia Forum a ‘bridge’ between Europe, Mideast: Greek official”, Arab News, 19 February 2021 (https://www.arabnews.com/node/1811096/middle-east).

[27] Ministry of Foreign Affairs announcement on the appointment of a Special Envoy for Syria”, Ministère grec des Affaires étrangères, 5 May 2020 (https://www.mfa.gr/en/current-affairs/statements-speeches/ministry-of-foreign-affairs-announcement-on-the-appointment-of-special-envoy-for-syria.html).

[28] “Written statement of the Minister of Foreign Affairs, Nikos Dendias, following the videoconference of the first Ministerial Meeting of the International Coalition for the Sahel (12 June 2020)”, Greek foreign office (https://www.mfa.gr/en/current-affairs/statements-speeches/written-statement-of-the-minister-of-foreign-affairs-nikos-dendias-following-the-videoconference-of-the-first-ministerial-meeting-of-the-international-coalition-for-the-sahel-12-june-2020.html).

[29] As was underlined by Pierre Razoux who was recently able to interview several French and American pilots who had been training with their Greek counterparts in the last few months.

[30] For details of all the proposals: “The frigate candidates for the Hellenic Navy’s new frigate program”, Navales Analyses, 8 March 2021 (https://www.navalanalyses.com/2021/03/infographics-46-frigate-candidates-for.html?fbclid=IwAR3Wzd_6cJmZzX3pm_bDHrODVsR6i5xBFWlpBOdoDCtCcmU6-rKJlQqO67o).

[31] « Erdogan: “Il n’y a plus d’issue à Cyprus, sauf pour la solution à deux états. Que vous l’acceptiez ou pas.” », Agence Anadolu, 10 February 2021 (https://www.aa.com.tr/fr/turquie/erdogan-il-ny-a-plus-dissue-%C3%A0-Cyprus-sauf-pour-la-solution-%C3%A0-deux-%C3%A9tats-que-vous-lacceptiez-ou-pas-/2139991).

[32] “Greece ratifies major military expansion with US”, Greek City Times, 31 January 2020 (https://greekcitytimes.com/2020/01/31/greece-ratifies-major-military-expansion-with-us/).

[33] “Secretary Michael R. Pompeo At the Cyprus Center for Land, Open-seas, and Port Security Memorandum of Understanding Signing Ceremony”, US embassy in Cyprus, 12 September 2020 (https://cy.usembassy.gov/secretary-michael-r-pompeo-at-the-cyprus-center-for-land-open-seas-and-port-security-memorandum-of-understanding-signing-ceremony/).

[34] Laurent Lagneau, « Le porte-avions Eisenhower fait le service minimum lors d’un exercice avec la marine turque », blog Zone militaire Opex 360, 20 March 2021.

[35] “’New human rights plan for the people’: Turkish leader”, Anadolu Agency, 2 March 2021 (https://www.aa.com.tr/en/politics/new-human-rights-plan-for-the-people-turkish-leader/2162111).

[36] “Stronger Together: A Strategy to Revitalize Transatlantic Power”, Belfer Center for Science and International Affairs, December 2020 (https://www.belfercenter.org/publication/stronger-together-strategy-revitalize-transatlantic-power).

[37] “Greece ‘orders expulsion of two Russian diplomats’”, BBC, 11 July 2018 (https://www.bbc.com/news/world-europe-44792714).

Conseils de lecture – mars 2021

Hubert Védrine, Dictionnaire amoureux de la Géopolitique, Plon-Fayard, 518 p, 2021, 26€

Dictionnaire amoureux de la géopolitique

Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères, profondément gaullo-mitterrandien, nous livre à travers 250 entrées d’une ou deux pages chacune sa vision et sa compréhension de la géopolitique, une matière qu’il affectionne tout particulièrement et qui infuse sa personnalité et ses nombreux autres ouvrages. Comme il le rappelle, la collection des « Dictionnaires amoureux » consiste à traiter un thème librement et subjectivement. Il ne s’agit donc pas d’un essai théorique ou académique, mais bien d’une réflexion libre sur sa perception des grands enjeux internationaux que chacun pourra picorer en fonction de son intérêt du moment ou de sa curiosité. Les entrées couvrent tout autant les grands penseurs stratégiques (même si l’on pourra s’étonner de l’absence des anglo-saxons Mahan et McKinder à qui la géopolitique doit pourtant beaucoup), des chefs d’Etat qui ont marqué les relations internationales, des pays clés, des zones géographiques, des batailles, des traités et des concepts. Si Talleyrand règne en maître indétrônable à ses yeux, Hubert Védrine décrypte les nombreux présidents américains qui ont marqué, selon lui, la géopolitique. On appréciera certaines entrées originales, telle celle consacrée à la Bande dessinée (p. 47) qui fait la part belle à Tintin, Blake & Mortimer et Largo Winch, celle traitant d’Uchronie (p. 467), réécriture de l’histoire à partir de la modification d’un évènement passé, ou bien encore celle traitant des Espions dans laquelle il rend hommage à son ami disparu Gérard de Villiers à travers un clin d’œil à Son Altesse Sérénissime le prince Malko Linge, agent freelance de la CIA (p. 158).

A travers les entrées les plus contemporaines, l’auteur montre bien comment l’on est passé de la guerre froide à l’hyperpuissance américaine, puis au « Temps des chimères » qui nous a précipité dans la « Mêlée mondiale » et d’inquiétants « Comptes à rebours ». Il pourfend le politiquement correct et réhabilite la géopolitique traditionnelle dans sa vision historique du temps long et de la confrontation de puissance et d’ambitions. Il crucifie les néoconservateurs français qu’il accuse (p. 332) d’avoir déconstruit sciemment la diplomatie gaullo-mitterrandienne pour promouvoir une vision « droits-de-l’hommiste interventionniste » qui aura affaibli au final la France. Dans l’entrée consacrée à la philosophe Thérèse Delpech, il estime que « L’Occident n’étant plus un concept opérationnel et les Occidentaux n’étant plus vraiment d’accord entre eux, la France et l’Europe, dans le nouveau chaos du monde, devraient être, sans esprit de croisade, plus kissingériens et machiavéliens que missionnaires, pour ne pas pousser leurs rivaux à se coaliser » (p. 116). Cette phrase résume bien la teneur de ce dictionnaire dont l’entrée la plus fournie (7 pages) demeure celle consacrée à l’Europe. L’auteur y reste manifestement très attaché, même si à la lecture de l’ouvrage on perçoit qu’il n’y croit plus vraiment. A l’inverse, on peut regretter la superficialité de certains items traités sans doute trop rapidement, mais sans doute faut-il voir là le travers d’une société qui cherche à décrypter la complexité du monde en moins de 250 caractères et quelques tweets sur les réseaux sociaux, deux termes qui n’ont curieusement pas leur place ici.

Au bilan, le dictionnaire d’Hubert Védrine reste un ouvrage précieux pour donner un aperçu des grandes évolutions de la géopolitique contemporaine. Il mérite à ce titre une place dans votre bibliothèque.

PR

François-Olivier Corman, Innovation et stratégie navale, Nuvis Phèbe Editions, 292p, 2021, 21€.

Innovation et stratégie navale

Un officier de Marine est d’abord un homme – ou une femme – d’action. La conduite des opérations, le commandement des équipages, le maintien en condition du bateau ou des aéronefs et des équipements, occupent à plein temps les jeunes gens qui ont dédié leur vie au service de la France sur, sous ou au-dessus des mers et des océans.

C’est la raison pour laquelle il est si rare et si précieux que certains officiers sacrifient du temps à la réflexion sur leur métier et, mieux encore, prennent la peine de mettre par écrit leurs conclusions. C’est le cas du capitaine de frégate Corman, dont l’institut FMES avait déjà publié un excellent article sur la préparation au combat de haute intensité ( Vers une nouvelle ère glaciaire ? Le durcissement de la compétition militaire dans l’espace maritime – Fondation Méditerranéenne d’Etudes Stratégiques (fmes-france.org)). Son ouvrage,  Innovation et stratégie navale , propose une ébauche de stratégie de l’innovation permettant de progresser efficacement dans le maquis des nouvelles technologies en s’appuyant, c’est son originalité, sur les analyses historiques des penseurs navals français du XXème siècle.

La Marine est une armée de matériel, partagée dès l’origine par un dilemme entre l’immuabilité des règles de la mer et de la guerre et le foisonnement des innovations techniques qui représentent autant de ruptures dans la navigation et le combat. L’explosion technologique qui fut celle des deux derniers siècles a favorisé l’école matérielle sur l’école historique. Si la première a l’avantage d’être concrète, factuelle et déterminante lors du rapport de force en mer, elle présente des risques : excès de l’esprit serrurier que Foch attribuait aux marins, emprise de la tactique au détriment de la stratégie, effets de mode, prédominance enfin de la sophistication qualitative sur la robustesse, la simplicité, la quantité, toutes qualités essentielles aux opérations militaires sur mer et rappelées inlassablement par l’Histoire.

François-Olivier Corman propose de dépasser cette dialectique et de concilier les contraires : la haute performance avec la simplicité et la robustesse, la synergie créée par la liaison des armes avec l’autonomie et l’endurance, la différentiation entre bâtiments modernes ou plus âgés avec l’homogénéité des flottes qui doivent pouvoir combattre de concert. Son livre est un appel à la modération face à l’innovation à tout crin. Il faut en maitriser le tempo pour ne pas courir derrière chaque lièvre, ne pas oublier que l’objectif est de gagner la guerre et non pas de posséder les outils les plus brillants, et enfin conserver à l’esprit que l’arme suprême reste l’homme, à la fois l’équipage, le commandant et le stratège.

L’ouvrage fourmille d’exemples cités par les stars de la réflexion maritime du siècle passé, tous pertinents, même si la place accordée à l’immense Castex peut sembler excessive sur ce sujet que Daveluy, Barjot et Labouérie ont analysé avec plus de sens pratique. Le seul angle mort de ce livre passionnant réside dans l’absence d’analyse des facteurs externes des décisions stratégiques des chefs militaires en terme d’évolution de leur outil. Combien de décisions ont-elles été prises non pas à la suite d’analyse du besoin, mais pour plaire au ministre ou à des capitaines d’industrie ?

PA

L’Asie et le Moyen-Orient – Quelles relations au XXIe siècle ? Orient stratégiques, numéro 11, L’Harmattan, 2021

Couverture L'Asie et le Moyen-Orient

Le général de Gaulle évoquait dans ses mémoires « l’Orient compliqué ». Il s’agit en vérité d’orients multiples et polymorphes. Orients Stratégiques entend comprendre ces régions stratégiques du monde et consacre son 11ème numéro aux relations entre l’Asie et le Moyen-Orient. Dirigé par Didier Chaudet, consultant indépendant spécialisé sur les questions de géopolitique et de sécurité en Asie du Sud-Ouest et en Asie centrale, ce numéro regroupe une dizaine d’articles dans lesquels des chercheurs livrent leur analyse multidisciplinaire où se mêle notamment un ancrage historique. Cet ouvrage est indubitablement original. Comme l’écrit Didier Chaudet, l’Occident est perçu comme le centre du monde et les relations internationales sont analysées par le prisme de ce rapport à l’Occident. Or, sa lecture offre au lecteur un œil nouveau qui entend analyser les relations entre ces deux régions clés du monde aux histoires et aux logiques propres.

L’Asie et le Moyen-Orient apparaissent comme deux régions clés pour le XXIème siècle. La Chine trône incontestablement dans ce paysage. C’est pourquoi cet ouvragelui consacre sa première partie. A travers sa Belt and Road Initiative, la Chine est devenue incontournable et offre une alternative nouvelle pour les pays asiatiques et moyen-orientaux, comme en témoigne la conclusion le 27 mars 2021 d’un partenariat stratégique entre la Chine et l’Iran. Si son histoire est entremêlée avec celle du monde musulman, leurs rapports actuels reposent sur une diplomatie très active en matière d’influence commerciale et infrastructurelle. A ce titre, Pékin attache une importance particulière aux relations bilatérales et entretient des relations de proximité avec de nombreux pays de la région tels que le Liban, l’Egypte et l’Arabie saoudite, incluant également des acteurs antagonistes à l’instar de l’Iran ou d’Israël. Sa stratégie de puissance médiatrice lui confère la possibilité de ramener des acteurs rivaux à la table des négociations. Par son principe de non-ingérence, elle apparait comme un challenger de taille au modèle américain et à l’Occident. En dépit de l’épineux dossier ouïghour et de la Covid-19, l’image de la Chine au Moyen-Orient ne semble pas être entachée, preuve que le monde musulman n’est pas un tout homogène et uni.

Dans sa deuxième partie, ce numéro dresse un panorama complet des relations inter-asiatiques en analysant les relations entre le Moyen-Orient et d’autres pays à commencer par la Corée du Sud. Cette puissance émergente a vu ses liens se renforcer ces dernières années avec deux autres pays proches des Etats-Unis : l’Arabie saoudite et les Emirats arabes. Quant à l’Inde, elle semble marcher dans le sillon chinois à travers sa Look West Policy. Le Moyen-Orientest ainsi devenu son premier partenaire économique. Son contentieux avec le Pakistan n’apparait pas comme un frein, la plus grande réussite de New Delhi résidant dans sa capacité à isoler le Pakistan du reste du monde musulman. L’ouvrage s’attarde également sur la diplomatie turque en Afghanistan et au Pakistan. Pour des raisons historiques, culturelles et religieuses, Ankara a fait de ces deux pays des alliés qu’elle soutient économiquement et qui lui permettent de viser un rôle régional en Asie du sud. Les relations entre l’Indonésie et l’Arabie saoudite portent principalement sur l’économie se fondant sur le pétrole et le pèlerinage, l’Indonésie souhaitant attirer des investissements saoudiens. Pour l’heure, renforcer les liens avec Jakarta n’est toutefois pas une priorité pour Riyad. Enfin, l’ouvrage s’achève avec un focus sur la politique extérieure des Philippines. L’article souligne le manque d’orientation stratégique des Philippines, encore trop dépendantes des Etats-Unis, mais n’exclue pas une évolution à l’avenir.

Au bilan, dans un contexte où les puissances asiatiques pèsent davantage sur la scène internationale, les relations entre ces deux orients se concentrent en partie sur la question énergétique. Toutefois, comme ces liens ne sont pas que d’ordre économique, il serait pertinent pour la France et l’Union européenne d’adapter leur diplomatie et la défense de leurs intérêts pour prendre en compte ce rapprochement entre l’Asie et le Moyen-Orient qui promet d’être durable.

SHS

Numéro spécial de Diplomatie, L’état des conflits dans le monde, Areion Group, 95p, février-mars 2021, 10€95.

Ce numéro spécial dresse un état des lieux complet des conflits dans le monde en 2021 en révélant leurs enjeux. Même si l’épidémie de la Covid-19 occupe le devant de la scène, les conflits sont très nombreux, perdurent et peuvent à tout moment bouleverser l’ordre mondial comme le souligne le rédacteur en chef de Diplomatie.

Dans la première partie du magazine, les nouvelles conflictualités sont évoquées. L’ennemi est devenu invisible, les combattants se cachent derrière des écrans virtuels et l’emploi de l’intelligence artificielle à des fins guerrières introduit de nouveaux risques stratégiques.

La suite du magazine est consacrée aux conflits présents sur chaque continent. De ce panorama émerge un enjeu constant : la difficulté de la communauté internationale à faire prévaloir l’ordre et la paix face à des conflits locaux complexes. Cette communauté internationale est d’ailleurs elle-même en crise, fragilisées par un ordre mondial en plein bouleversement. Même les Etats les plus puissants peuvent chanceler comme les Etats-Unis lors des dernières élections américaines.

Noémie Rebière, docteure en géopolitique et chercheuse associée à l’Institut français de géopolitique, se demande si la Méditerranée orientale est dans une situation « préoccupante ». En effet, des enjeux énergétiques et souverains opposent les puissances régionales en Méditerranée. Le cas chypriote est révélateur des tensions opposant la Grèce et la Turquie ainsi que leurs coalitions respectives.

Concernant le Moyen-Orient, le directeur de recherche au CNRS, Marc Lavergne, nous livre une analyse sur la mer Rouge faisant l’objet d’âpres lutte d’influences. Des forces armées des quatre coins du monde sont désormais établies autour de cette mer fermée qui reste un corridor éminemment stratégique, tant pour des enjeux de sécurité que de commerce maritime international.

Au Sahel, dans la zone dite des « trois frontières » (Niger, Burkina Faso, Mali), les déplacements internes de populations créent des crises humanitaires amplifiées par la famine liée aux mesures imposées par la Covid-19 ; c’est en tout cas l’analyse d’Adib Bencherif, chercheur auSahel Research Group de l’université de Floride.

Enfin, en Asie, la situation aux frontières birmanes reste préoccupante et la puissance chinoise, en pleine expansion, inquiète l’Occident et bouleverse les équilibres, tout particulièrement en mer de Chine méridionale. Idem pour Taïwan qui semble devenir un point de fixation pour le régime chinois. Pour approfondir tous ces sujets géostratégiques, lisez ce numéro illustré de cartes et tableaux très intéressants.

CC

Édito lettre de Mars 2021

Les bonnes nouvelles sont rares au Moyen-Orient. La visite du pape François en Irak du 5 au 8 mars dernier et sa rencontre avec le grand ayatollah Sistani en est indéniablement une qui pourrait contribuer à apaiser les tensions interreligieuses dans la région. Elle survient juste avant la célébration de Norouz (20 mars) qui marque l’arrivée du printemps et par là-même la nouvelle année persane chère aux populations persanophones, mais aussi un mois avant Pâques suivie du début du Ramadan. On peut y voir une entente visant la protection des minorités chrétiennes par les Chiites face au djihadisme de certains Sunnites radicalisés, à l’heure où Daech relève la tête à la frontière irako-syrienne. C’est aussi, de la part de Sistani, un message envoyé aux milices chiites pour leur rappeler qui reste le véritable maître du jeu en Irak. Par homothétie, cela pourrait contribuer à renforcer au Liban l’alliance entre Chiites et certaines factions chrétiennes, notamment celle du président Michel Aoun, au moment où le pays du Cèdre sombre dans un état de déliquescence avancée.

Il est cependant peu probable que cette nouvelle année iranienne débute par un apaisement des tensions entre les trois grands rivaux du Moyen-Orient. Les attaques de drones « houthis » se sont multipliées en Arabie saoudite, visant désormais des installations pétrolières au cœur même de la capitale saoudienne. De leur côté, les Israéliens auraient récemment attaqué en Méditerranée orientale et en mer Rouge des pétroliers iraniens faisant la navette entre Bandar Abas et Banyas (en Syrie), sans toutefois faire de victimes, démontrant leur capacité de riposte graduée en cas d’escalade avec Téhéran. Enfin, le résultat très fragmenté de l’élection israélienne du 24 mars 2021 – malgré la victoire apparente du Likoud – devrait indiquer, à échéance visible, la poursuite des postures acrimonieuse et des attaques à bas bruit entre Israël et l’Iran. Les Emirats arabes unis, furieux pour leur part d’avoir été instrumentalisés à des fins électorales par le candidat Netanyahou, ont annulé in extremis la venue du Premier ministre israélien à Abou Dhabi, montrant que les accords d’Abraham ne seront probablement pas le long fleuve tranquille que certains imaginaient.

Pendant ce temps, les Russes avancent leurs pions en mer Rouge et dans le golfe d’Oman, comme l’explique très bien Arnaud Peyronnet dans son article sur la volonté russe d’établir une base au Soudan. De leur côté, les Etats-Unis assurent le service minimum en conduisant des manœuvres navales en Méditerranée orientale, questionnant la stratégie régionale de la Grèce, notre article du mois en témoigne. Ce dernier nous paraît d’autant plus intéressant que les études portant sur un des rares partenaires européens partageant la lucidité française sur la situation en Méditerranée sont peu nombreuses.

En qualifiant Vladimir Poutine de « tueur », Joe Biden, vieux routier de la guerre froide, a clairement fait savoir à ses partenaires et alliés, en Europe comme au Moyen-Orient, qu’il leur fallait choisir leur camp ; ceux qui privilégieront la Russie n’auront rien à attendre des Etats-Unis. Le Kremlin en prend bonne note et renforce sa mainmise sur l’océan Arctique, une zone pour lui essentielle comme le rappelle Thierry Garcin, notre conférencier du mois. Ce coup de semonce envers celui qui avait refusé le Reset d’Obama s’est accompagné d’un premier contact rugueux à Anchorage entre le secrétaire d’Etat Anthony Blinken et ses homologues chinois Wang Yi et Yang Jiechi. Les Etats-Unis souhaitent ainsi structurer le débat stratégique des années à venir : la Chine et la Russie, hérauts autocratiques qui se présentent comme des modèles politiques alternatifs sont désignés comme les adversaires prioritaires ; le gouvernement chinois partage cette analyse : il vient d’annoncer la hausse de son budget militaire de 6,8 % et fait feu de tout bois dans la bataille des idées.  Les attaques ad nominem qu’il a proférées à l’encontre d’Antoine Bondaz, expert réputé de l’Asie du Nord à la Fondation pour la recherche stratégique, sont une illustration de la « « guerre hors limite » que va intensifier Pékin.

Alors même que les Etats européens s’engluent dans la gestion de la crise sanitaire et envisagent sans doute de futures coupes budgétaires, le Royaume-Uni augmente ses dépenses militaires. Dans sa nouvelle revue stratégique (16 mars 2021), il vient d’annoncer sa volonté d’accroître son arsenal stratégique (+45 %) de 80 têtes nucléaires pour atteindre 260 armes atomiques (la France en a autour de 300), du jamais vu depuis la fin de la guerre froide ! Sans doute faut-il voir là l’une des conséquences du Brexit, Boris Johnson ayant réalisé qu’après avoir quitté le pack européen, au sens rugbystique du terme, son pays était isolé et devenait une proie tentante pour les grands fauves de l’arène internationale, à commencer par la Chine et la Russie.

Bref, l’actualité géopolitique du mois écoulé fut dense, comme ont pu le réaliser les auditeurs de la 31e SMHES à l’occasion d’un dîner-débat avec la direction de l’Institut qui faisait suite à un séminaire très riche consacré aux enjeux de sécurité. Pour conclure cet édito, nous sommes fiers d’honorer ce mois-ci notre promesse de publier les cinq meilleures tribunes rédigées par des étudiants de Master 2 de Sciences Po Aix. Nous vous en souhaitons bonne lecture.

L’équipe de direction de l’institut FMES

De l’intérêt des États-Unis à conserver leur présence en Méditerranée – Margaux Chopin

L’espace méditerranéen est une zone stratégique pour les États-Unis qui s’y intéressent depuis le XVIIIème siècle. Depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, les gouvernements américains successifs portent un intérêt majeur à la région à tel point qu’on a pu la surnommer la « Mer américaine ». Toutefois, un glissement voire un « déplacement du pivot » semble s’opérer vers l’Asie depuis 2011[1]. Cette impression de retrait est par ailleurs largement entretenue par les médias et les opinions publiques américaines, alors qu’un retrait ne signifie pas pour autant un désengagement. Au-delà de la question israélienne qui demeure un enjeu majeur dans l’espace méditerranéen, quels sont les défis qui se posent à la présence américaine dans cet espace ? Davantage, quelles seraient les conséquences d’un retrait de leur présence ?

Tout d’abord, qu’est-ce que la Méditerranée exactement ? Cet espace est à l’intersection d’enjeux géographique, économique et militaire. D’apparence fermée, la région méditerranéenne est en réalité largement ouverte sur le monde grâce au canal de Suez et au détroit de Gibraltar. Il s’agit donc à la fois d’un espace géostratégique situé entre le sud de l’Europe, le nord de l’Afrique et l’Asie de l’Ouest. Bien que cette petite mer ne représente que 1 % de la surface des mers au niveau mondial, elle concentre à elle seule 25% du trafic commercial planétaire, dont 30% du trafic pétrolier. Au regard de ces données géographiques et économiques, la présence des forces militaires américaines pour maintenir ses intérêts stratégiques dans la région semble être évidente. Plusieurs de ses commandements militaires régionaux se partagent d’ailleurs la zone : United States European Command (USEUCOM), United States Africa Command (USAFRICOM) et United States Central Command (USCENTCOM). Dans ce cadre, la Sixième flotte, unité opérationnelle de l’US Navy, opère spécifiquement en Méditerranée.

Depuis 1945, la conflictualité et les enjeux en Méditerranée ont évolué. Ils sont d’abord marqués par le terrorisme. On pourrait même qualifier ce phénomène d’inhérent à la zone puisque 80 % des attaques terroristes ont lieu sur le pourtour méditerranéen. Également, de nombreux conflits internationaux perdurent à l’image du conflit israélo-palestinien et des guerres en Syrie et en Libye, conflits dans lesquels les États-Unis sont intervenus. À ces violences, se rajoutent des impératifs climatiques susceptibles d’accroître les tensions. La zone méditerranéenne subit en effet de plein fouet le phénomène du réchauffement climatique. Elle se réchaufferait 20% plus rapidement que le reste du globe engendrant des conséquences considérables pour ses 500 millions d’habitants. Les forts flux migratoires que connaît déjà la Méditerranée n’en seraient qu’intensifiés.

Dans ce cadre, le nouveau président élu Joe Biden devrait a priori garder le même cadre d’action que l’administration Trump tout en faisant évoluer la forme de son action diplomatique. Les démocrates devraient s’appuyer sur un containment (« endiguement ») militaire et un engagement diplomatique fort. Dans tous les cas, Israël demeurera au centre du jeu géopolitique. L’État hébreu constitue l’un des enjeux majeurs pour les Américains en Méditerranée. Les États-Unis demeurent les garants de la sécurité israélienne, et nonobstant le projet de vente des F-35 aux Émirats arabes unis, le Pentagone s’est engagé à maintenir « l’avantage militaire »[2] d’Israël sur les autres pays de la région. Enfin, Joe Biden pourrait engager des discussions avec les nations non-arabes de la région. Cette ouverture pourrait provoquer un sentiment de marginalisation des monarchies du Golfe (ce qui s’est déjà passé sous l’ère Obama quand Joe Biden était alors son vice-président) et n’améliorerait pas leur perception de la présence américaine dans la zone.

Affirmer que les États-Unis portent les stigmates de nombreuses années d’engagement militaire extérieur très coûteux, aussi bien sur le plan humain qu’économique, est un constat unanime. Cette analyse pousse la classe politique américaine à réinvestir les questions de politique intérieure (avec par exemple l’enjeu de l’indépendance énergétique pétrolière). Le président Trump a d’ailleurs annoncé que la guerre contre le terrorisme n’est plus une priorité pour les États-Unis dans la région, celui-ci a amorcé un désengagement des troupes au Sahel.

Néanmoins, les États-Unis devraient demeurer un acteur majeur de la Méditerranée pour trois facteurs. Premièrement, la radicalisation de l’Islam est exploitée par certains pouvoirs politiques de la région méditerranéenne. La rivalité entre le chiisme (Iran) et le sunnisme wahhabite (Arabie Saoudite) en est la preuve, tout comme celle entre les Frères musulmans (islam politique) et le salafisme (prédominance des règles). Dans ces tensions politico-religieuses, les États-Unis se donnent toujours pour mission de lutter contre l’islamisation radicale du bassin Méditerranéen.

Deuxièmement, la Méditerranée est un lieu privilégié de l’affrontement du triangle stratégique américain, russe et chinois, les deux plus grands concurrents des États-Unis dans cet espace. La présence militaire globale s’y est considérablement accrue ces dernières années de par l’alliance russo-syrienne. En conséquence, la zone compte encore 70 000 militaires américains dont 6 000 sont stationnés en Afrique. Bien que le président Trump, comme son prédécesseur, avait compris que « les Américains ne veulent plus être les gendarmes du monde »[3] et avait ainsi engagé un repli isolationniste, les États-Unis ont toujours pour ambition de contrer l’émergence de toute puissance rivale et en premier lieu la Chine. Ils doivent encore faire face à la menace russe (qui en 2019 consacrait 4 % de son PIB aux dépenses militaires, soit 65 milliards $), à lutter contre la prolifération nucléaire et à conserver ses marchés d’armements (entre 30 et 50 milliards $ de ventes par an à la région). Pour cela, il leur faudra continuer d’agir aux niveaux commercial, diplomatique et militaire ce qui nécessite de leur part une présence militaire marquée dans la région, et notamment au niveau du canal de Suez et d’Israël, deux piliers stratégiques majeurs pour les Américains.

Troisièmement, l’environnement géopolitique méditerranéen reste très fluctuant avec un renouveau des politiques nationales et régionales, des rapports de force désinhibés et la fragilisation des idéologies occidentales. Chacun des acteurs revendique sa propre vision du monde. En parallèle, la Turquie perturbe le jeu qui était jusqu’alors à l’œuvre dans la région. Son activité militaire s’accroit d’ailleurs envers Chypre et la Grèce. Pourtant allié otanien, elle cristallise aujourd’hui les tensions religieuses et les différences idéologiques entre les pourtours occidentaux et orientaux de la Méditerranée.

D’autres conflits persistent dans la région faisant de la présence américaine une nécessité au niveau stratégique et sécuritaire. En ce qui concerne l’Iran, le président élu Joe Biden pourrait vouloir revenir dans l’accord sur le nucléaire iranien (le JCPoA) mais le Sénat à majorité républicaine devrait lui compliquer la tâche. De plus, la signature des accords Abraham (entre Israël, les Émirats arabes unis et Bahreïn) a eu un impact direct sur la géopolitique de la zone en prouvant que la question palestinienne n’est pas la priorité pour de nombreux pays.

Last but not least, l’agenda américain au Moyen-Orient demeure identique quant à la liberté de navigation, la sécurité des Américains de la région et le contrôle des flux énergétiques en direction de l’Asie, raison pour laquelle un retrait définitif n’est pas à l’ordre du jour. Les États-Unis ont donc tout intérêt à maintenir leur présence en Méditerranée. À défaut, ils laisseraient la place à des puissances qui n’attendent que cela pour s’y substituer.


[1] Quentin Delarue, «  Le pivot vers l’Asie, l’hégémonie américaine en jeu ? », Programme Asie, IFRI, novembre 2016

[2] Tribune AFP, “Pentagon vows to help Israel keep military superiority”, RFI, 23 septembre 2020, URL : https://www.rfi.fr/en/wires/20200923-pentagon-vows-help-israel-keep-military-superiority

[3] Gérard Araud, Entretien pour Le Point, 7 février 2020. URL : https://www.youtube.com/watch?v=JqGK34-kEY0

Le président Erdogan est-il un nouveau sultan ? – Lucie Micol

Dans un discours à Istanbul le 21 octobre 2019, Recep Tayyip Erdogan (RTE) déclarait : « Nous sommes les héritiers d’un État de 22 millions de kilomètres carrés à l’échelle mondiale. À Lausanne, il a été réduit à 780 000 kilomètres carrés. Lausanne n’est pas un texte sacré. Les équilibres de la guerre froide s’effondrent. Mais ils essaient de nous enfermer à Lausanne ». Le président turc s’inscrit dans une continuité historique en revendiquant l’héritage impérial musulman des sultans et semble clore le « roman national » séculaire de Mustafa Kemal. Le choix de rendre à Sainte Sophie son caractère religieux, aboli en 1934, en la convertissant en mosquée comme l’avait fait le sultan Mehmet II, illustre la volonté d’Erdogan de se placer dans la lignée des sultans ottomans. Symbole du rayonnement de l’Empire, la conversion de Sainte Sophie est entérinée le 24 juillet 2020, date anniversaire du traité de Lausanne. Cette date, qui n’a pas été choisie au hasard, illustre les séquelles durables dans l’imaginaire national des traités de Sèvres (1920) et de Lausanne (1923) qui ont signé le dépeçage de l’Anatolie. Ce « syndrome de Sèvres », instrumentalisé par Erdogan, sert un discours revanchard et une volonté néo-ottomane de rendre à la Turquie son prestige impérial.

            Si sa politique intérieure est marquée par un conservatisme religieux en rupture avec la tradition kémaliste, sa politique extérieure se caractérise par un panislamisme qui illustre sa volonté de devenir, à l’image des sultans, le chef des croyants. Il entreprend une rupture des relations avec Israël, pourtant excellentes (les services israéliens ont participé à la capture du leader du PKK Abdullah Öcalan en 1998) afin d’accroître sa popularité auprès des populations arabes. Lors des Printemps arabes, il fait le pari de l’islam politique malgré la chute du président égyptien Morsi en 2013. Il tente de s’inscrire en opposition avec le wahhabisme saoudien qui jouit d’une influence certaine dans la région. Cette concurrence pour le lead religieux s’illustre par une alliance avec le Qatar contre les Émirats et l’Arabie Saoudite et explique le soutien à Fayez el-Sarraj en Libye. L’expansion des investissements turcs dans les Balkans répond aussi à cette volonté de contre-carrer le rayonnement wahhabite : la Turquie a financé la plus grande mosquée du Kosovo à hauteur de deux millions d’euros, sans parler de l’implantation du mouvement gülleniste de l’Albanie à la Roumanie. Enfin, la volonté d’Erdogan de s’ériger en chef religieux s’illustre par sa réaction à la suite de l’assassinat de Samuel Paty en France et au débat sur le séparatisme islamiste. Erdogan s’en est pris à la France et à son chef d’État pour se placer en défenseur des musulmans face à un Occident qu’il dépeint comme intolérant et méprisant. Par la promotion du boycott des produits français, il instrumentalise les questions de laïcité et d’islam et s’appuie sur l’idée d’un conflit de civilisations opposant de façon manichéenne l’Europe et le Moyen-Orient pour asseoir son rôle de leader religieux.

            La volonté déçue d’Erdogan de faire entrer son pays dans l’UE l’a décidé à tourner le dos à l’Europe pour opérer un « shift » oriental. Candidate depuis 1987, les mots de Nicolas Sarkozy en 2005 « Si la Turquie était en Europe, cela se saurait ! », ont incarné le mépris de l’Europe à la candidature turque. La Turquie a vécu comme une humiliation le refus de son intégration malgré les réformes entreprises dans les années 2000. En 2016, l’accord entre l’UE et la Turquie relatif aux flux migratoires confirme que l’UE perçoit la Turquie tout au plus comme une arrière-cour.

D’autre part, l’OTAN a déçu la Turquie sur le dossier syrien. Les missiles Patriot installés sur son sol ont été rapidement démantelés, la laissant seule face aux incursions ponctuelles de l’aviation syrienne sur son territoire. Le coup de grâce est donné lorsque l’OTAN décide de soutenir militairement les Kurdes du FDS dans la lutte contre Daesh, au grand dam de la Turquie, alors qu’une partie de l’aide otanienne a été détournée par les combattants kurdes. La confiance entre la Turquie et les Occidentaux a été brisée : elle ne voit pas l’intérêt d’une alliance militaire qui l’oblige mais ne la protège pas. Est-il si étonnant que la Turquie se détourne de ses alliés occidentaux pour regarder vers l’Orient ? Il semblerait finalement que les Occidentaux aient poussé Erdogan à faire le choix de l’eurasisme et à s’émanciper des règles du jeu occidentales pour devenir un État franc-tireur.

La politique extérieure du président Erdogan s’inscrit dans une politique régionale interventionniste. Le choix de soutenir militairement l’Azerbaïdjan dans le conflit au Haut-Karabagh s’explique par une forme de panturquisme propre à Erdogan. En portant secours à ce « peuple frère » turcophone, Erdogan endosse le rôle de parrain régional. La Turquie a envoyé, en plus du matériel militaire, des mercenaires syriens et s’est imposée comme médiateur dans ce conflit au plus grand mépris des règles et accords du droit international (groupe de Minsk).

Erdogan, dans la ligne de sa politique néo-ottomane, conteste les frontières établies. En 2006, émerge dans le discours politique turc la doctrine de la « Patrie bleue » (mavi vatan) appelant au réarmement maritime tout en contestant les frontières établies par le droit de Montego Bay (1982). Fidèle à cette doctrine, Erdogan revendique aujourd’hui les îles grecques en mer Égée afin de se frayer un accès aux hydrocarbures dont profitent (ou profiteront) ses voisins. Par sa contestation du droit international et ses projections de forces répétées dans la région (Libye, Syrie, Caucase), il fait le choix d’une politique étrangère agressive caractérisée par un bras de fer permanent avec l’Europe.

Ainsi, la Turquie entreprend une redéfinition de son système d’alliances, elle se tourne progressivement vers la Chine et la Russie, faisant preuve d’un eurasisme nouveau. Le choix d’un rapprochement avec la Russie s’inscrit dans la position anti-occidentale d’Erdogan. L’achat de missiles russes antiaériens S-400 et la collaboration russo-turque dans le projet Turkish Stream apparaissent comme un pied-de-nez à l’OTAN et à l’UE dans un contexte de tensions croissantes entre l’Europe et la Russie. Dans le sillage de sa « diplomatie à 360° », Erdogan entreprend de se rapprocher de la Chine grâce au projet chinois des nouvelles routes de la soie. Souhaitant faire de la Turquie un « corridor intermédiaire » reliant la Chine et l’Europe, il vend des ports turcs à la Chine comme celui de Kumport en 2015.

            Erdogan inquiète les Européens, en particulier la France, car il a fait le choix d’une politique du rapport de force. Sa politique de la canonnière en Méditerranée orientale, son implication sur les anciennes terres de l’Empire ottoman, soulignent une politique extérieure belliqueuse fondée sur le hard power. Or, la situation économique de la Turquie l’obligera à reculer sur la scène internationale, car il n’a pas les moyens de son ambition régionale. Le fait qu’il trouve de nouveaux alliés et partenaires à l’Est augmente la crainte occidentale d’Erdogan. En cela, il est de la veine de Saddam Hussein ou de Gamal Abdel Nasser, leaders charismatiques autoritaires qualifiés d’« Hitler du Moyen-Orient » en leur temps. Ils font peur à l’Occident car ils s’en émancipent. Or, il est  nécessaire de relativiser. D’abord, Erdogan teste les limites de l’Occident : en Méditerranée orientale, chaque entreprise d’exploration se solde par un retour au port quand les Européens réagissent. Ensuite, en jouant sur tous les tableaux, il n’a plus d’allié certain. Admirateur de Mehmet II qui a donné à l’Empire son rayonnement par l’islam, et d’Abdülhamid II, le « sultan rouge », qui tenait l’Empire d’une main de fer par une politique agressive, il ne fait aucun doute qu’Erdogan veuille se hisser pour de bon dans les livres d’histoire. Il tient aujourd’hui grâce au chantage qu’il fait à l’UE sur la question migratoire. Cependant, à trop considérer l’Occident comme un « tigre de papier », le jeu dangereux d’Erdogan, consistant en la déstabilisation de la région, pourrait appeler l’OTAN à sanctionner cet État devenu franc-tireur.