Author: Beatrice

Escale en Pays de Loire pour la 6e session nationale « Enjeux et stratégies maritimes » de l’IHEDN

Les auditeurs de la 6e session nationale “Enjeux et stratégies maritimes” (ESM) ont mis le cap vers les Pays-de-la-Loire pour un séminaire de deux jours à Nantes et Saint-Nazaire les vendredi 9 et samedi 10 octobre. Cette région est en effet un modèle de dynamisme dans le domaine maritime avec des pépites de la construction navale, de la filière des énergies marines renouvelables et des technologies marines innovantes.

Le vendredi matin tôt, la session a accosté aux Chantiers de l’Atlantique à Saint-Nazaire, leader mondial sur le marché de la construction navale de croisière. Cette visite a permis aux auditeurs de découvrir ce chantier emblématique dans lequel ont été construit les porte-avions Foch et Clémenceau, et d’où le cuirassé Jean-Bart a appareillé en 1940 dans des conditions rocambolesque. Ils ont été accueillis par Philippe KASSE, directeur de la communication et des relations publiques du groupe et Mickaël Le Gal, responsable des navires militaires, et auditeur de la 5e ESM. Au-delà des infrastructures impressionnantes – les plus grandes en Europe comme la gigantesque forme de montage de 900 mètres de long ou le pont de levage d’une capacité de 1400 tonnes -, c’est bien l’excellence de l’ingénierie et des processus de construction qui, par la maîtrise de la complexité et de la technologie, confère au groupe cette productivité exceptionnelle. Les plus grands paquebots du monde sont ainsi construits en moins de trois ans. Après des débats passionnants avec Philippe KASSE, sur tous les grands enjeux de la construction navale civile, les auditeurs ont pu en voir la concrétisation avec la visite du MSC VIRTUOSA en phase finale de construction.  

Plus inattendue fut la vision d’une énorme plateforme de raccordement d’un champ d’éoliennes en mer au réseau électrique à terre. En effet les Chantiers de l’Atlantique ont diversifié leur activité dans les Énergies Marines Renouvelables (EMR). Ils offraient ainsi un lieu idoine pour une table ronde sur ce sujet qui a réuni Frédéric GRIZAUD, son directeur « Business Unit Energies Marines », Stevens CURET, président de GE offshore France et GE Wind France SAS, et Vincent Bales, directeur général de WPD Offshores et auditeur de la 3e ESM. Ils ont pu approfondir les volets politique, économique, technique et administratif de ce secteur d’activité désormais en plein essor après un départ difficileen France. Les débats animés et passionnants ont ainsi permis aux auditeurs de découvrir l’extraordinaire dynamisme de cette jeune filière dont les impressionnantes perspectives étaient encore insoupçonnées il y a encore quelques années. En effet, à l’encontre des idées reçues, les EMR sont désormais capables de produire de l’électricité à un prix très compétitif. Elles constituent un enjeu majeur et, sans doute, une partie de la solution face à l’actuel défi climatique.

L’après-midi, les auditeurs ont appareillé pour l’usine voisine de General Electric (GE) où ils ont retrouvé Stevens CURET qui a ainsi pu leur montrer concrètement la construction des éoliennes dont il leur avait parlé lors de la table ronde du matin. La chaîne de montage des rotors d’éoliennes offshores flottantes, blocs de plus de 400 tonnes, assemblés au millimètre près, a particulièrement impressionné les auditeurs par la dimension des objets manipulés mais aussi par la performance technologique et la maîtrise d’un processus permettant de produire un rotor tous les trois jours. Ils ont ainsi pu réaliser la dimension de ces éoliennes gigantesques dont la hauteur peut avoisiner celle de la tour Eifel.

Le dernier moment fort de la journée fût l’accueil au pôle national de formation de la Société nationale de sauvetage en mer (SNSM), qui sauve environ 8000 personnes par an, tant sur les plages qu’au large, portant haut la solidarité des gens de mer qui anime tous les marins. Après un débat de plus d’une heure sur les enjeux de cette grande cause nationale, Didier Moreau, directeur de la formation de la SNSM, a lâché les auditeurs à la barre des vedettes de sauvetage des simulateurs de navigation du pôle de formation. Si l’appareillage par beau temps s’est relativement bien passé, , les auditeurs se sont retrouvés rapidement dépassés avec l’arrivée des orages et de la nuit, touchant ainsi du doigt  les conditions particulièrement difficiles rencontrées par les bénévoles de la SNSM lors des opérations de secours aux naufragés..

Dès potron-minet le samedi, les auditeurs se sont rendus au Technocampus Océan de Nantes où les attendaient Hubert Lécuyer, co-directeur du site, et Didier Besnard, directeur adjoint du CEA Tech. Cette matinéefut consacrée aux grands enjeux de la recherche technologique et de l’innovation dans le domaine naval. Philippe Baclet, directeur de WeAMEC et Pierre Serre-Combe, directeur du Laboratoire d’Innovation pour les Technologies des Energies Nouvelles et les nanomatériaux au CEA se sont joins à Didier Besnard pour animer une matinée de débats particulièrement riches sous le feu nourri des questions des auditeurs. Ces derniers ont ainsi pu découvrir l’extraordinaire dynamisme de la recherche dans le domaine maritime, mais également l’écosystème particulièrement vertueux mis en place par la région des pays de Loire. Le CEA Tech y joue un rôle moteur peu connu de soutien aux entreprises au cœur d’une organisation décloisonnée permettant une synergie exceptionnelle entre l’État, le monde universitaire et les entreprises. Les différents travaux de recherche conduits par le CEA ont particulièrement passionné les auditeurs, car ils se situent au cœur des travaux de réflexion sur le thème de la souveraineté qui leur ont été confiés par le Premier ministre.

L’après-midi du samedi, les auditeurs ont consacré leur demi-journée à leurs travaux de comité, dont les premiers axes de réflexion devront être présentés à la direction de l’IHEDN lors de leur prochain séminaire le 20 et 21 novembre à Toulon.

Des gestes barrières et une distanciation sociale qui n’entament pas l’attention des auditeurs lors des explications de Philippe Kasse, directeur de la communication des chantiers de l’Atlantique
Table-ronde sur les EMR avec Frédéric GRIZAUD, Stevens CURET et Vincent BALES
Les auditeurs à bord du VIRTUOSA autour des responsables du navire
Les auditeurs devant les impressionnants rotors des éoliennes offshores
A la barre d’une vedette du simulateur de la SNSM, une auditrice porte secours à un ferry en feu
Didier Besnard répond aux auditeurs
Pierre Serre-Combes expose aux auditeurs sa vision des enjeux de souveraineté scientifiques et technologiques
Pierre Baclet en pleine démonstration

Que penser de la découverte turque d’hydrocarbures en mer Noire ? – par Nicolas Mazzucchi

Dr. Nicolas MAZZUCCHI, Fondation pour la Recherche Stratégique

La récente découverte d’un potentiel grand champ gazier en mer Noire par une entreprise publique turque ouvre, pour Ankara, de nouvelles possibilités dans le domaine énergétique. Dans le même temps, l’enjeu du contrôle des ressources en Méditerranée orientale est devenu le cœur d’un bras-de-fer international entre France, Grèce, Chypre, Italie et Turquie. Cette très opportune découverte s’insère dans un ensemble complexe d’interrelations énergétiques pour la Turquie, tiraillée entre ses ambitions de puissance régionale et sa dépendance criante à l’égard de fournisseurs étrangers. Le gaz qui ne cesse de prendre de l’importance dans la géoéconomie turque – pour des raisons à la fois internes et externes – tendait à devenir ces dernières années un enjeu majeur des relations régionales, en particulier depuis la découverte en 2011 du champ d’Aphrodite dans la partie sud de la ZEE chypriote. La montée des tensions inhérentes aux revendications turques sur l’exploitation des ressources méditerranéenne, y compris entre alliés de l’OTAN, a atteint ces derniers mois un paroxysme, forçant l’Alliance à mettre en place le 1er octobre 2020 un mécanisme de déconfliction entre Ankara et Athènes[1].

Au-delà de la seule question des ressources gazières, il appartient de comprendre en quoi le gaz est un élément central de la stratégie turque de passerelle entre l’Europe et l’Asie mineure, avec en toile de fond une nouvelle géopolitique des tubes qui, du point de vue turc, constitue un nouvel axe d’influence stratégique.

La mer Noire, espace complexe

L’annonce début septembre 2020 de la découverte par le navire de forage Fatih d’un champ gazier de grande ampleur en mer Noire occidentale – baptisé Tuna-1 – a été un évènement majeur, grandement relayé dans les médias turcs et la presse spécialisée. Les ressources du champ en question sont en effet estimées à plus de 300 milliards de m3, ce qui met Tuna-1 au niveau des grands champs de Méditerranée orientale comme Léviathan et Aphrodite, respectivement en Israël et à Chypre. Une fois mis en exploitation, ce gisement ne devrait pas être relié à la Turquie, mais exploité via un stockage flottant de type FPSO[2]. Une autre option pourrait être de le relier au continent par un mini gazoduc.

Un certain nombre d’observateurs sont néanmoins dubitatifs sur la découverte puisque la mer Noire ne s’était jusqu’ici révélé qu’un territoire très secondaire en termes de ressources. La Turquie était d’ailleurs considérée comme un pays quasiment sans ressources (environ 9 milliards de m3 de réserves gazières pour une consommation de plus de 45 milliards de m3 annuels), avec une production anecdotique. L’entreprise pétro-gazière nationale TPAO qui appartient au fond souverain turc, est certes active en mer Noire depuis les années 1960, avec la découverte et la mise en production de quelques champs, mais ceux-ci n’ont jamais permis d’atteindre une taille critique nécessaire pour que la région soit considérée comme un territoire attrayant. Cette situation explique d’ailleurs en partie les explorations subséquentes conduites par TPAO en mer de Marmara depuis les années 1970, puis en Méditerranée, ici aussi avec des résultats mitigés. Il faut attendre 2004 et le champ d’Ayazlı-1 pour que TPAO fasse une découverte offshore intéressante en mer Noire. En 2019, selon le rapport annuel de l’entreprise, les découvertes offshores ont représenté un volume de 30 millions équivalents barils de pétrole, soit à peu près la consommation annuelle d’un pays comme l’Azerbaïdjan ou le Sri Lanka[3].

En réalité, ce sont les côtes Ouest (Roumanie) et Nord (Crimée) de la mer Noire qui avaient jusqu’ici été des territoires d’exploitation d’hydrocarbures véritablement actifs. L’annexion de la péninsule de Crimée par la Russie avait privé l’Ukraine d’un certain nombre de ressources gazières, avec un certain nombre de champs offshore potentiels des deux côtés de la péninsule[4]. Toutefois, à l’exception de la Roumanie qui exploite fortement ses champs de mer Noire – à la fois dans le pétrole et dans le gaz, lui permettant de couvrir environ la moitié de ses besoins – les autres pays riverains n’ont pas mis en place de système de production massif. Pour la Russie, la région reste très secondaire en termes de ressources, par rapport à d’autres territoires plus prometteurs, y compris en termes de coût d’exploitation.

De fait, la Turquie a longtemps fait le choix de miser massivement sur le charbon – seule réelle ressource du pays – pour sa production électrique, même si le gaz prend toujours plus d’importance dans le projet national turc.

Les ressources gazières dans le projet énergétique turc

Les ressources gazières sont une donnée majeure de l’équation énergétique et stratégique de la Turquie. Le pays est pour l’instant obligé de se reposer sur des fournisseurs extérieurs proches, avec lesquels les relations sont plus ou moins apaisées. Historiquement, la Turquie s’est reposée sur des approvisionnements très majoritaires par gazoduc en provenance de Russie, d’Iran et d’Azerbaïdjan. Le taux d’indépendance énergétique de la Turquie a ainsi tendu ces dernières années vers une forte diminution, passant d’environ 50% en 1990 à moins de 30% en 2017. Une partie de l’explication repose ici sur la volonté mise en œuvre depuis le début du XXIe siècle de diminuer la part du charbon dans le mix énergétique national, lequel était la seule source d’hydrocarbures réellement abondante du pays. En 2019, le charbon reste toujours la deuxième source d’énergie (26 %) du pays, derrière le pétrole (31 %). La transition énergétique, certes limitée, a obligé le pays à modifier son secteur électrique, afin de diminuer les émissions de gaz à effet de serre[5]. L’enjeu économique sous-jacent à cette évolution explique en grande partie le choix historique de se reposer vers des fournisseurs proches, au travers d’un système de gazoducs terrestres et marins (Bluestream en 2005 ; Turkstream en 2020), notamment de Russie pour les deux gazoducs marins.

Toutefois, la Turquie a depuis quelques années fait le choix de se reposer davantage sur le gaz naturel liquéfié, lui permettant une diversification plus importante de ses fournisseurs. La mise en service de quatre terminaux de regazéification, dont deux flottants, a permis d’ouvrir de nouvelles possibilités de marché auprès d’exportateurs relativement proches comme l’Algérie et, surtout, le Qatar. Doha et Ankara entretiennent en effet une relation stratégique forte dont l’énergie n’est que l’une des composantes, étant alignés sur nombre de sujets et coopérant étroitement sur le plan militaire. Le développement des importations de gaz en provenance du Qatar est spectaculaire, au rythme de l’inauguration récente des terminaux GNL turcs, dont celui de Dörtyol, proche de la frontière syrienne, qui dispose d’importantes capacités de stockage. Même les Etats-Unis sont devenus des fournisseurs – certes minoritaires – de gaz pour la Turquie, profitant des capacités d’exportation du Golfe du Mexique[6]. Il ne s’agit là que de volumes limités, achetés pour la majeure partie sur le marché spot, mais qui envoient un signal fort aux fournisseurs historiques tels que l’Iran et la Russie.

Néanmoins, il importe de considérer la différence de prix entre le gaz par pipeline et le gaz sous forme liquéfiée, le second étant environ 2,5 fois plus cher que le premier. Cette question du prix doit être corrélée avec celle de la durée des contrats d’approvisionnement, maintient nolens volens Moscou comme premier fournisseur d’Ankara, surtout depuis l’inauguration de Turkstream au début 2020. La dépendance de la Turquie au gaz russe, si elle demeure réelle, est toutefois plus faible qu’elle n’a pu être une décennie en arrière lorsque Moscou représentait près des deux tiers des importations turques. La Turquie connait une hausse quasi-continue de sa consommation gazière (3% annuels sur la dernière décennie) qui a fait du pays un consommateur d’importance, avec un niveau à peu près égal à la France. La faiblesse de la production nationale (0,3 milliard de m3) rend de facto la situation de dépendance de plus en critique au niveau stratégique.

Les ressources – offshores en l’espèce – ne sont qu’une brique d’un ensemble plus complexe destiné à faire de la Turquie le nouveau hub gazier pour le Sud-est européen. Le but affiché d’Ankara est de devenir la nouvelle plaque de centralisation du gaz provenant à la fois de Russie, de fournisseurs alternatifs par tubes – à commencer par l’Azerbaïdjan – mais aussi de fournisseurs de GNL, avant une redistribution vers les marchés des Balkans orientaux (via le gazoduc TransBalkan), des Balkans occidentaux et des marchés du Sud européen (au travers du gazoduc Trans Adriatic Pipeline [TAP] qui arrivera en Italie du Sud). Pour ce faire, la Turquie joue depuis la fin des années 2000 à la fois sur sa proximité économique avec la Russie – gazoduc Turkstream inauguré en janvier 2020 – mais aussi sur son association avec l’Union européenne, justement pour contourner la Russie par le Sud (gazoduc Trans Anatolian Pipeline [TANAP] inauguré en 2018). Le double système TANAP-TAP est tout ce qui subsiste du Corridor Gazier Sud lancé par la Commission européenne en 2008 – au cœur des « guerres gazières » russo-ukrainienne – pour diversifier les approvisionnements gaziers européens en contournant la Russie. La Turquie a ainsi réussi à s’imposer comme un acteur incontournable auprès de ces deux partenaires. En outre, les [PR1] capacités turques de regazéification de GNL lui permettent également d’agir comme passerelle entre les fournisseurs du Golfe, à commencer par le Qatar, et le réseau de gazoducs européen, limitant de facto le prix final du gaz[7]. A ce système gazoducs/terminaux GNL il faut également ajouter d’importantes infrastructures souterraines de stockage de gaz en cours de construction ou d’agrandissement (plus de 10 milliards de m3 au total) qui sont destinées à permettre une certaine régulation des volumes sur le marché. Grâce à l’ensemble de cette infrastructure multidimensionnelle (transport, stockage), la Turquie pourrait acquérir une importance stratégique dans le domaine des approvisionnements européens. A ce titre la sécurisation de ressources nationales apparaît comme un phénomène lui-même majeur, offrant une marge de manœuvre stratégique bien plus importante à Ankara que dans le cas d’une simple plaque de transit.

Une aubaine pour une sortie de crise en Méditerranée orientale ?

Cette découverte, après des années d’errements et de forages exploratoires peu fructueux, tombe idéalement pour Ankara. En effet, si les prévisions en termes de ressources et de délai de mise en exploitation se révèlent exacts, c’est une manne inespérée qui entrera dans les caisses de la Turquie. Il s’agit donc pour Ankara de mettre en œuvre son projet de « passerelle » Est-Ouest tout en limitant son exposition aux pressions des fournisseurs. Dans un contexte stratégiquement tendu, dans lequel la Turquie ne cesse de mettre en avant ses ambitions régionales, un lien de dépendance économique aussi important peut rapidement devenir un handicap, comme l’a montré l’extrême dépendance énergétique de la Turquie envers la Russie sur le dossier syrien. Alors que les vues d’Ankara et de Moscou ne cessent de s’éloigner sur de nombreux enjeux (Syrie, Libye, Chypre, Caucase), la moindre dépendance énergétique vis-à-vis du Kremlin devient une nécessité stratégique pour le président turc.

Il est possible de se demander si cette très opportune découverte ne cache pas également une porte de sortie potentielle pour R. T. Erdogan dans une crise méditerranéenne qui apparaît sans issue. Alors que le Président turc n’a cessé de clamer son droit à profiter des ressources de la mer – ainsi que le besoin de répartir celles-ci plus « justement » entre les communautés de l’île de Chypre – l’opportunité d’exploiter des ressources offshores sur un territoire ne souffrant pas de contestation, est bienvenue. Grâce à cette découverte, la Turquie pourrait ainsi arguer d’une priorité accordée au développement des ressources de mer Noire pour opérer un recul stratégique en Méditerranée. Celui-ci serait d’autant plus facile à effectuer sans perdre la face que les capacités de l’entreprise pétro-gazière nationale TPAO ne lui permettraient sans doute pas de s’engager pleinement sur deux projets d’exploration-production complexes en même temps. En outre, le développement de ce champ de Tuna-1 serait facilité par la structure du consortium d’exploitation puisque TPAO détient 100% des droits sur le champ.

Il est important de noter que TPAO était jusqu’ici une entreprise dont les activités dans l’exploration production s’opéraient très majoritairement à l’étranger, en Azerbaïdjan (champs d’Azeri-Chirag et de Shah Deniz) mais aussi en Irak (champs de Badra, Mansouriah, Siban). La stratégie de l’entreprise nationale demeure claire – et affichée sur le site de celle-ci – : découvrir des ressources en hydrocarbures dans les territoires maritimes de la Turquie[8] pour diminuer la dépendance aux approvisionnements extérieurs. En ce sens, la mission portée par TPAO s’apparente bien plus à un objectif politique qu’à une vision économique. Les entreprises énergétiques nationales – TPAO mais aussi Botaş pour les gazoducs – sont tout aussi importantes dans la stratégie de R. T. Erdogan que les forces militaires. A ce titre, il est fort probable que le financement de l’exploitation de Tuna-1 passe exclusivement par des fonds publics, grevant le budget national dans l’espoir d’un retour sur investissement au moins autant géoéconomique que financier.

2023 : année charnière pour Ankara, y compris dans le domaine énergétique

Aucune découverte ne pouvait être plus opportune que celle du champ de Tuna-1. Alors que les capacités de forage de TPAO sont extrêmement récentes[9], une telle découverte apparaît presque inespérée après tant d’années de recherches peu fructueuses. Que le champ de Tuna-1 – quelles que soient les ressources exploitables qu’il recèle – ait une valeur politique, personne ne peut en douter. Si la question subsistait encore, l’annonce par les autorités turques d’une entrée en production commerciale en 2023, date hautement symbolique puisque centième anniversaire de la fondation de la République par M. Kemal, vient sceller cette imbrication des questions énergétiques et politiques.

La question qui demeure ouverte reste celle des appétits internationaux de R. T. Erdogan vis-à-vis de la Méditerranée orientale. La question du besoin de ressources gazières étant a priori évacuée, subsistent principalement les justifications quant à « l’équité » de traitement entre les deux communautés chypriotes, mais aussi entre la Turquie et ses voisins méditerranéens pour le découpage des zones maritimes. Ankara étant l’un des rares pays non-signataires de la Convention de Montego Bay (1982), cet enjeu de la territorialisation de la mer se fait pour elle en contestation du principal cadre juridique international en la matière, rapprochant ainsi la Turquie de la Chine qui se fait fort de saper le droit international maritime.

Cette découverte d’importance en mer Noire pourrait-elle conduire la Turquie à se repositionner exclusivement vers celle-ci ? Cette solution permettrait finalement à l’ensemble des acteurs concernés de sortir de la crise « par le haut » en offrant à la République de Chypre un répit sur l’exploitation des hydrocarbures de sa ZEE, sans donner l’impression que la Turquie se retire vaincue d’une zone où les tensions n’ont cessé de croître ces dernières années. Alors que le conflit du Nagorno-Karabakh repart dans le Caucase, la Turquie qui soutient fermement l’Azerbaïdjan y compris pour des raisons énergétiques, ne peut sans doute se permettre un engagement fort sur deux fronts. A ce titre la mer Noire est certainement la zone qui offre, pour le moment, le moins de friction.


[1] https://www.nato.int/cps/en/natohq/news_178523.htm

[2]https://fr.wikipedia.org/wiki/Unit%C3%A9_flottante_de_production,_de_stockage_et_de_d%C3%A9chargement

[3] Source : BP Statistical 2020.

[4] N. Mazzucchi, « Les enjeux énergétiques de l’annexion de la Crimée », Les champs de mars n°29, 2017/1, pp. 205-213.

[5] Avec des résultats très mitigés, le pays ayant doublé ses émissions par tête entre 1990 et aujourd’hui, en partie à cause d’une importante industrialisation.

[6] https://www.eia.gov/dnav/ng/NG_MOVE_POE2_DCU_NUS-NTU_A.htm ; 866 millions de m3 en 2019.

[7] Moins il y a de trajet maritime, moins le coût final est élevé.

[8] Le terme exact sur la page en turc est « mavi vatan » (http://www.tpao.gov.tr/deniz) qui renvoie directement à une vision étendue de la souveraineté maritime turque, en totale contradiction avec les conventions internationales dont celle de Montego Bay que la Turquie n’a d’ailleurs pas signée.

[9] Le premier navire, le Fatih qui a permis la découverte de Tuna-1, n’est entré dans l’inventaire de TPAO qu’en 2017, l’entreprise devant passer jusque là par des acteurs tiers.

Rencontre avec Pascal Ausseur – Var Azur

Source: Var Azur

Aujourd’hui 14 octobre, l’institut FMES, think tank méditerranéen spécialisé dans les domaines de la réflexion sur les enjeux méditerranéens, moyen-orientaux et maritimes, et également depuis peu expert en soutien à l’économie de défense et duale en région Sud Provence-Alpes-Côte d’Azur, fête ses 30ans. Nous verrons les enjeux stratégiques, cœur des actions de l’institut FMES, avec les travaux qu’il initie en réflexion stratégique.

Les accords Abraham, véritable rupture géopolitique au Moyen-Orient ? – par Arnaud Peyronnet

Le 15 septembre 2020, lors d’une cérémonie historique à la Maison Blanche,  le Premier Ministre israélien a officiellement signé des accords de paix spécifiques et bilatéraux avec les Emirats Arabes Unis (EAU) et Bahreïn, représentés à cette occasion à Washington par leurs ministres  des affaires étrangères respectifs. Ces accords (un « traité de paix » entre Israël et les EAU mais une simple « déclaration de paix » entre Bahreïn et l’État hébreu) ont été ensuite confirmés dans un document commun signé par les trois pays et paraphé par les États-Unis, l’ensemble constituant ce qu’il convient désormais d’appeler « les accords Abraham ». L’officialisation publique de ces accords de paix suit ainsi les annonces en ce sens de la Maison Blanche du 13 août (pour l’accord Israël/EAU) et du 11 septembre dernier (pour la déclaration Israël/Bahreïn).

Ces accords, fruits de longues négociations tripartites, représentent en soi une rupture géopolitique d’importance au Moyen-Orient puisque les Émirats arabes unis et Bahreïn deviennent ainsi le troisième et quatrième pays arabes à normaliser leurs relations diplomatiques[1] avec l’État hébreu, suivant ainsi l’Égypte (avec les accords de Camp David en 1978) et la Jordanie (en 1994). Cet accord a d’ailleurs été salué comme le début d’une « nouvelle ère » par le Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahu, et de « victoire » par Abu Dhabi.

Ces accords, négociés en grande partie sous l’égide de l’administration américaine, permettent en effet à l’État hébreu d’alléger son isolement diplomatique régional lié à la question palestinienne et de s’ouvrir des perspectives économiques importantes dans le golfe arabo-persique. Pour les EAU, cet accord leur permet de se réaffirmer au centre de l’échiquier géopolitique régional, notamment vis à vis de l’Iran et de l’Arabie Saoudite. Quant à Bahreïn, qui n’a pu signer une telle déclaration qu’avec l’aval de l’Arabie Saoudite, son ralliement aux accords Abraham doit certainement être compris comme un « signal » donné par Riyad aux États-Unis quant à la « faisabilité » d’une normalisation ultérieure entre le royaume et l’État hébreu.

C’est enfin une victoire diplomatique significative pour l’administration américaine, ces accords étant à la fois « un pas significatif pour la paix au Moyen-Orient » (pour Mike Pompéo, secrétaire d’Etat aux affaires étrangères) et un « cauchemar pour l’Iran » (selon Brian Hook, envoyé spécial pour le Moyen-Orient). Ils ont par contre attisé la colère tant des Palestiniens, que de l’Iran ou de la Turquie qui estiment qu’un axe politique leur étant défavorable se mettait désormais en place dans la région.

Quelles sont donc les conséquences géopolitiques de ces accords ? S’agit-il réellement d’un nouvel « alignement » régional pour endiguer l’Iran ou signifie-t-il un simple retour à la realpolitik ? Quelles sont donc les possibles faces « cachées » de cette normalisation et quel pourrait être l’avenir de la question palestinienne ?

Un contexte de rapprochement déjà ancien et appelé à s’étendre.

Depuis une dizaine d’années, plusieurs monarchies du Golfe (EAU et Bahreïn essentiellement) ont discrètement développé leur coopération avec Israël, y compris dans le domaine sécuritaire[2]. Cette politique a été particulièrement dynamisée ces dernières années par le Premier ministre israélien qui a toujours estimé qu’une alliance avec les États du Golfe serait la meilleure défense contre l’Iran et que ces pays constituaient également de formidables débouchés pour l’industrie de haute-technologie israélienne. Pour l’État hébreu, une alliance avec les pays du Golfe est également un formidable moyen de faire oublier la question palestinienne auprès des différentes nations arabes… Preuves de ce réchauffement diplomatique, deux ministres israéliens (ministre des télécommunications et ministre de la culture) ont fait un déplacement à Abu Dhabi fin 2018. En mai 2020, c’est deux aéronefs de la compagnie émirienne Etihad qui ont effectué un premier vol direct entre les EAU et Israël dans le cadre des aides médicales liées à la pandémie de COVID-19. Dans le même contexte, des laboratoires israéliens se sont associés à des laboratoires émiriens pour tenter de trouver des solutions techniques à l’amélioration de la rapidité des dépistages des cas de COVID-19.

Côté émirien, ses dirigeants sont progressivement venus à considérer que les sujets de discorde avec Israël (sur la question palestinienne notamment) étaient dépassés au regard de la menace commune que faisait désormais peser le régime iranien sur la région. Cette perception s’est d’ailleurs largement accélérée avec l’administration Trump qui a fait de l’endiguement de l’Iran une priorité de sa politique étrangère et qui a œuvré pour la constitution d’un nouvel alignement régional rompant le statu quo historique vis à vis d’Israël. De fait, cette normalisation actualise une relation déjà « officieuse » qui devrait sans doute être suivie dans les prochains mois par d’autres accords du même type avec d’autres pays de la région, notamment le sultanat d’Oman[3].

La consécration d’un certain « réalisme politique » régional.

Les accords Abraham marquent d’abord le retour frappant du réalisme dans les relations des puissances régionales du Moyen-Orient, tant les EAU qu’Israël annonçant que ces accords avaient été d’abord conclus pour satisfaire des « intérêts purement nationaux ».

Pour Israël, ces accords sont ainsi plus importants stratégiquement que l’annexion de pans entiers de la Cisjordanie (pourtant question essentielle sur la scène politique intérieure israélienne), donnant ainsi des gages aux tenants du « réalisme politique » en Israël. La suspension estivale de cette annexion pourtant prévue et annoncée aurait d’ailleurs été imposée par l’administration américaine qui a sans doute, en échange, fait miroiter à Israël la possibilité imminente d’accords de normalisation avec certains pays du Golfe[4]… Les accords Abraham permettent en effet à Israël de normaliser ses relations avec les EAU, poids lourd économique et sécuritaire du Moyen-Orient, ce qui ne peut que bénéficier à son économie et à ses exportations tant dans le domaine de la défense que des nouvelles technologies. Elle permet également à Israël de renforcer l’axe régional anti-iranien, colonne vertébrale de sa stratégie au Moyen-Orient. Enfin, ces nouveaux accords avec des États arabes lui permet d’affaiblir le camp palestinien en repoussant une nouvelle fois à plus tard le règlement définitif de la question palestinienne. Il consacre in fine le fait accompli de la colonisation et de l’occupation militaire israélienne en Cisjordanie, prolongeant ainsi indéfiniment une situation qui dure déjà depuis plus de cinquante ans…

En ce qui concerne les EAU, cet accord leur permet de se replacer au centre de l’échiquier géopolitique moyen-oriental et de s’annoncer comme un allié « indéfectible » des États-Unis. Les EAU deviennent dès lors des interlocuteurs essentiels de Washington pour toutes les questions liées au Moyen-Orient (y compris palestiniennes[5]), la question de leurs relations normalisées avec Israël se rajoutant (entre autres[6]) à celles de leurs interventions au Yémen et en Libye. Ils s’inscrivent dans ce cadre comme des concurrents directs de l’Arabie Saoudite qui ne peut, en l’état, avoir un tel accord avec l’État hébreu[7] et qui a des relations parfois tumultueuses avec les cercles politiques américains (affaire Kashoggi, intervention saoudienne au Yémen). Les accords Abraham prennent ainsi à revers l’initiative de paix saoudienne de 2002 (proposée par le roi Abdallah ben Abdelaziz Al Saoud) qui prévoyait une normalisation des relations des pays arabes avec Israël mais seulement en échange d’un retrait complet des territoires conquis par Tsahal en 1967 ainsi que la création d’un État palestinien sur les territoires de Cisjordanie et de la bande de Gaza, avec Jérusalem-Est pour capitale… L’Arabie Saoudite a d’ailleurs parfaitement compris le risque de sa possible marginalisation par rapport au rôle croissant des EAU, ses dirigeants souhaitant renouer, sur de nouvelles bases, avec l’administration américaine. De fait, Abu Dhabi ne devait ainsi pas être la seule capitale arabe à « détenir les clés de la Maison Blanche », imposant la nécessité pour Riyad de trouver une solution, finalement réalisée via la signature des accords Abraham par Bahreïn, comprise comme un signal donné par l’Arabie saoudite aux États-Unis quant à la faisabilité d’une normalisation ultérieure entre le royaume et l’État hébreu[8]

Ce réalisme géopolitique se voit également au travers de l’absence de condamnation de cet accord par les autres pays arabes, de façon individuelle ou via la Ligue Arabe, chacun voyant en fait dans la normalisation de relations avec Israël la clé de relations privilégiées et apaisées avec Washington… Le Soudan a ainsi déclaré qu’il souhaitait lui aussi aboutir à un accord de paix avec Jérusalem, afin de ne plus être dans la liste américaine des « États soutenant le terrorisme ». De fait, ce réalisme géopolitique a finalement pour conséquence le découplage du conflit israélo-palestinien des relations Israël/Etats arabes, ce qui est en soi une révolution dans la région.

Pour les États-Unis, des accords pouvant finalement esquisser une volonté de « sous-traitance » de la question iranienne…

Pour les États-Unis, ces accords entre ses plus importants alliés locaux[9] permettent officiellement de renforcer l’axe régional anti-iranien, le régime des Mollahs étant toujours vu, à Washington, comme la principale cause de déstabilisation du Moyen-Orient. Dans ce cadre, les États-Unis devraient lancer, avec les EAU et Israël, un nouvel « agenda stratégique pour le Moyen-Orient » fondé sur les questions sécuritaires et diplomatiques, qui sera sans doute étroitement lié aux questions iraniennes. Toutefois, la conclusion de tels accords entre des puissances régionales alliées des États-Unis cache certains paradoxes qui illustrent de profondes différences de perceptions entre les signataires.

En effet, ces accords sont vus par certaines parties (Israël, EAU mais également Bahreïn et l’Arabie Saoudite) comme un moyen de réengager définitivement la puissance américaine à leurs côtés, notamment en échange de possibles contrats majeurs pour l’industrie de défense américaine (F-35, munitions modernes)…Fébriles face aux capacités asymétriques, balistiques et potentiellement un jour nucléaires des iraniens, ces États souhaitent ainsi pérenniser le « parapluie » militaire américain et donc réengager Washington dans la région. Les frappes présumées iraniennes par drones et missiles de croisière sur des sites d’Aramco en Arabie Saoudite en septembre 2019 ont été vécues comme un traumatisme majeur par les États de la région. Ceux-ci ont finalement découvert à cette occasion leur grande vulnérabilité, précipitant leur volonté commune de réengager les États-Unis au Moyen-Orient, même s’il fallait pour cela signer des accords de paix avec Israël… La peur de l’Iran et sans doute encore plus la hantise d’un départ des États-Unis de la région et de ses « guerres sans fin » pourraient ainsi avoir précipité la conclusion des accords Abraham par Israël et les pays du golfe.

Or, il est loin d’être sûr que l’administration américaine partage cet objectif, le scénario du retrait progressif des forces américaines du Moyen-Orient restant plutôt bipartisan et très populaire aux États-Unis[10]. De plus, la diplomatie américaine continue d’œuvrer inlassablement pour la constitution d’un « bloc » israélo-arabe solide qui ferait efficacement contrepoids aux manœuvres iraniennes dans la région, et serait finalement une garantie d’équilibre géopolitique régional. Les États-Unis pressent ainsi désormais plus ardemment l’Arabie Saoudite, les EAU, Bahreïn et l’Égypte pour qu’ils trouvent enfin une solution à leur querelle avec le Qatar[11]. De fait, la constitution d’un grand bloc géopolitique arabo-israélien, via les accords Abraham, permettrait de garantir un certain équilibre dissuasif vis à vis de l’Iran, tout en limitant l’implication américaine à des déploiements de force ponctuels contrôlés par quelques bases pérennes (Qatar, EAU notamment). Dans cet esprit, la masse des forces devant dissuader l’Iran serait alors essentiellement constituée des armées de ses alliés du Golfe et d’Israël (les espaces aériens des pays du Golfe devant être alors forcément ouverts aux appareils israéliens), toutes d’ailleurs bonnes clientes des entreprises américaines, ce qui constitue aussi un gage d’interopérabilité minimale…D’ailleurs, les États-Unis auraient levé leur veto sur la vente d’armes modernes (type F-35) aux EAU en échange de la signature des accords Abraham par Abu Dhabi, ce qui pourrait renforcer à terme l’interopérabilité entre les trois pays[12]….

De fait, les accords Abraham pourraient finalement accélérer une possible « sous-traitance » de la question iranienne aux alliés les plus efficaces des États-Unis, permettant alors à Washington de se concentrer plus résolument sur d’autres acteurs mondiaux, de maintenir son influence dans la région à moindre coût, tout en satisfaisant les appétits géopolitiques de ses deux alliés régionaux.

L’abandon résolu de la question palestinienne et le risque de sa récupération par l’Islam politique.

Les accords Abraham ont pu être officialisés grâce à la garantie israélo-américaine de « mettre fin à toute annexion supplémentaire de territoires palestiniens » donnant ainsi aux émiriens le sentiment d’avoir arraché une énorme concession aux Israéliens (une « victoire » selon le Ministre des Affaires Étrangères émirien[13])… Toutefois, les termes et les communiqués relatifs à cette question sont très ambigus. Ainsi, si le communiqué commun mentionne effectivement une « suspension » de l’annexion de territoires palestiniens, le leader émirati évoque de son côté un « arrêt » de l’annexion. Côté israélien, le Premier ministre a quant à lui annoncé le même jour qu’il s’estimait toujours « lié à sa promesse d’annexer des parties de la Cisjordanie » et que « cette suspension était seulement temporaire »[14]… De fait, il semble que les deux parties aient fait le choix délibéré de comprendre des choses différentes pour évacuer définitivement ce point d’achoppement des négociations bilatérales. Le principe de réalisme semble ainsi avoir gagné de nouveau, la normalisation des relations entre les pays arabes et l’État hébreu n’étant donc plus conditionnée au retrait d’Israël des territoires occupés, Israël devant seulement s’abstenir (et encore de façon temporaire) d’annexer de nouvelles parties de la Cisjordanie, ce qui quelque part n’est finalement que la traduction d’une certaine réalité sur le terrain…

L’Autorité Palestinienne a bien évidemment convoqué une réunion d’urgence de la direction palestinienne, à l’issue de laquelle elle a dénoncé la « trahison de Jérusalem, d’Al Aqsa et de la cause palestinienne » par les EAU et les autres pays arabes du fait du découplage résolu de la question israélo-palestinienne de la question des relations Israël/Etats arabes. Cet « abandon » de la question palestinienne pourrait finalement précipiter la récupération de celle-ci par les deux autres puissances musulmanes non arabes de la région, l’Iran et la Turquie. L’Iran a ainsi qualifié les accords Abraham de « stupidité stratégique » qui « renforcera l’axe de la Résistance » dans la région, la normalisation des relations avec l’État d’Israël ne pouvant être « pardonnée ». Pour la Turquie, les EAU « trahissent la cause palestinienne pour leurs propres intérêts », ce qui est une « hypocrisie impardonnable ». Les réactions des deux puissances représentatives (sunnite et chiite) de l’Islam politique sont donc très proches, celles-ci apparaissant désormais comme les derniers soutiens régionaux à la cause palestinienne… Cette dernière pourrait dès lors devenir une nouvelle ligne de fracture dans la lutte géopolitique que se mènent entre-elles les puissances musulmanes régionales et favoriser une radicalisation, voire un alignement de la résistance palestinienne sur les positions politiques défendues depuis longtemps par les tenants de l’Islam politique[15].

Les accords Abraham entre Israël et les EAU semblent donc bien représenter une rupture du statu quo diplomatique et stratégique existant. Ils confortent d’abord un certain réalisme politique des pays arabes qui ont choisi de découpler, pour leurs propres intérêts, le conflit israélo-palestinien des relations entre l’État hébreu et ses voisins régionaux. Ils consacrent également la constitution d’un axe politique à la fois anti-iranien et anti-turc qui « lie » les pays alliés des États-Unis les plus militarisés de la région et sans doute considérés à Washington comme les meilleurs remparts contre « l’impérialisme » iranien et turc. Ces accords pourraient donc à terme renforcer la volonté américaine de sous-traitance des questions régionales à ses alliés les plus fidèles, ce qui, paradoxalement, va sans doute à l’encontre de l’objectif final recherché par Israël et les EAU… Enfin, l’abandon de la question palestinienne par les pays arabes pourrait faire basculer celle-ci dans le radicalisme représenté par les deux puissances non arabes de l’Islam politique, ce qui n’est sans doute là encore pas l’objectif recherché par les signataires des accords Abraham… Cette normalisation israélo-arabe n’a donc probablement pas livré tous ses secrets et de plus amples sursauts géopolitiques sont certainement à attendre dans son sillage….


[1]              L’accord prévoit ainsi l’établissement de relations diplomatiques officielles entre les deux pays, la mise en place de lignes aériennes directes et une coopération officielle tant économique que scientifique et « sécuritaire ». 

[2]              Les Émirats arabes unis utiliseraient ainsi le logiciel espion Pegasus, développé par l’entreprise israélienne NSO Group et les forces militaires des deux pays se sont déjà entraînées ensemble, en Grèce (édition 2018 de l’exercice aérien Iniohos).

[3]              Bahreïn et Oman avaient déjà été particulièrement favorables au projet américain de « deal du siècle » présenté en janvier dernier. Le Koweït, le Maroc et le Soudan pourraient suivre cette tendance à terme.

[4]              La normalisation avec les Emirats arabes unis aurait ainsi permis d’éviter une annexion unilatérale prévue initialement le 1er juillet selon le chef de la diplomatie israélienne Gabi Ashkenazi.

[5]              Ces accords permettront ainsi de parvenir à “une solution à deux Etats” « pour le peuple palestinien, et marquent ainsi une « victoire » vis à vis des projets d’annexion israélien, selon le ministre émirien aux Affaires étrangères, Anwar Gargash.

[6]              Avec moins de 10 millions d’habitants, les EAU sont la deuxième économie du monde arabe et exercent une influence croissante, tant commerciale que militaire, dans le golfe  arabo-persique et au-delà, avec un accent mis sur la lutte contre l’influence de l’Iran et celle des groupes islamistes radicaux.

[7]              En raison de son statut de « gardien des Lieux Saints » et du caractère très conservateur d’une majeure partie de la population qui ne pourrait sans doute accepter l’officialisation d’un tel accord.

[8]              Le prince héritier Mohammed Ben Salman serait ainsi particulièrement favorable à cette normalisation, le reste de la cour étant plus partagée sur cette question. L’aval donné à Bahreïn pourrait être ainsi un moyen de donner des gages à Washington et de faire patienter l’État hébreu.

[9]              Israël et les EAU étant les deux États les plus « capables » militairement parlant dans la région, tandis que Bahreïn abrite la 5ème flotte américaine.

[10]              Comme en témoignent les récentes déclarations électoralistes du Président Trump sur le retrait prochain d’un nombre significatif de troupes américaines présentes en Irak et en Afghanistan…Les États-Unis continuent de vouloir quitter progressivement la région (fin des Long Wars d’Irak et Afghanistan) pour se consacrer à la lutte contre les véritables puissantes concurrentes au niveau mondial, la Chine et la Russie.

[11]            Ces pays avaient rompu leurs relations diplomatiques avec le Qatar en juin 2017, l’accusant de « soutenir le terrorisme », condamnant en fait essentiellement ses liens avec le mouvement des Frères Musulmans et ses échanges diffus avec l’Iran, notamment au plan gazier.

[12]            Cette question reste toutefois très problématique pour Israël qui continue de s’opposer à la vente de telles armes aux autres pays de la région afin de maintenir ses « avantages qualitatifs » donc sa suprématie militaire.

[13]            Cet accord serait également selon lui une “étape audacieuse” qui permettra de parvenir à “une solution à deux Etats”. Pour le numéro deux de la diplomatie émirienne, cet accord constitue un progrès considérable au vu de l’absence d’alternative tenable, démontrant que les EAU étaient capables de secouer une situation figée et fatiguée ».

[14]            Un journal israélien, le Times of Israel, a d’ailleurs révélé le 13 septembre 2020 que les États-Unis avaient donné aux EAU leur assurance qu’ils ne reconnaîtraient aucune « annexion israélienne » jusqu’en 2024…ouvrant donc a contrario la possibilité d’une suspension d’annexion uniquement temporaire.

[15]    Via notamment le Hamas et ses relais tant en Iran qu’en Turquie…

Décryptage de la position turque en Méditerranée orientale – par Jean Marcou

Professeur des universités, titulaire de la Chaire Méditerranée-Moyen-Orient à Sciences Po Grenoble (Université Grenoble Alpes)

L’offensive turque en Méditerranée orientale des derniers mois a souvent été décrite comme le dernier avatar de l’autoritarisme de Recep Tayyip Erdoğan. Si ce dernier n’a certes pas manqué d’inscrire ce conflit dans l’agenda politique dense qui doit le conduire aux prochaines échéances électorales de 2023, on aurait pourtant tort de réduire l’affaire au seul réveil de vieux démons islamo-nationalistes du président turc.

Pour s’en convaincre il suffit d’observer les réactions récentes du CHP (le parti kémaliste) aux positions européennes. Ayant d’abord courtoisement fait observer aux membres de l’UE qu’ils avaient tendance à privilégier le point de vue grec dans la crise, les dirigeants de la principale formation d’opposition n’ont pas mâché leurs mots, lorsqu’au sommet Med-7, en Corse, le 10 septembre, le président Macron a déclaré : “Nous devons être durs avec le gouvernement turc et non avec le peuple turc, qui mérite plus que le gouvernement Erdoğan.” Prenant la défense de la présidence de la République de Turquie plus que de son président, les leaders du groupe kémaliste au parlement ont expliqué qu’aucun chef d’État au monde ne pouvait se permettre de parler ainsi à un dirigeant turc, avant de rappeler que la Méditerranée orientale était “une cause nationale” à laquelle ils adhéraient[1]. Cet incident montre bien que le peuple turc, qu’il mérite ou non Erdoğan, n’adhère pas pour autant aux positions des Occidentaux dans le conflit qui oppose son pays à la Grèce et à Chypre aujourd’hui.

Cette crise, en outre, n’est pas la première du genre dans cette aire, car le différend gréco-turc est ancien et n’est pas apparu avec Erdoğan et l’AKP. Pour comprendre ce qui se passe, il convient de prendre en compte les fondamentaux de la politique étrangère turque, influents quel que soit le gouvernement en place et quel que soit le contexte. Voilà donc quelques éléments de décryptage des lignes forces de la position turque dans le grand jeu gazier actuel de la Méditerranée orientale…

Pomme rouge ou patrie bleue… devenir une puissance maritime qui rayonne sur les mers voisines

Tandis qu’il décidait de la reconversion de Sainte-Sophie en mosquée au moment où ses navires (portant le nom de sultans célèbres, Yavuz, Fatih Kanuni) partaient prospecter sur des espaces maritimes disputés, le président turc, il est vrai, n’a pas hésité à solliciter l’imaginaire collectif turco-ottoman, à l’appui de sa politique de la canonnière en Méditerranée orientale. Célébrant un peu plus tard, le 25 août 2020, l’anniversaire de la bataille de Manzikert, qui a ouvert l’Anatolie aux Seldjoukides face aux Byzantins, en 1071, sans hésiter au passage de faire un parallèle appuyé avec le différend en cours qui l’oppose à la Grèce, Recep Tayyip Erdoğan a même osé une référence à la mythique “pomme rouge” (kizil elma)[2], un symbole de l’expansionnisme turc vers l’Europe et du Djihad contre la chrétienté à l’époque ottomane, utilisé entre autres par les fameux janissaires, afin de motiver leur ardeur au combat.

Pourtant, lorsqu’il le faut, le président turc sait aussi utiliser des images beaucoup plus séculières, contemporaines et prosaïques, comme celle de la “patrie bleue” (mavi vatan), un concept né en 2006 au sein de l’armée, que l’on attribue au contre-amiral Cem Güldeniz, qui fut imaginé pour justifier le développement des forces navales de la Turquie et faire d’elle une puissance apte à intervenir sur des théâtres d’opérations Outre-mer. Dans la rhétorique d’Erdoğan, cependant, la “patrie bleue” renvoie surtout au droit qu’ont les Turcs d’accéder et de rayonner sur les mers qui les entourent (mer Noire, mer Égée, mer Méditerranée)[3]. Elle croise en fait un sentiment d’injustice souvent ressenti à l’issue du premier conflit mondial, en dépit de la victoire de Mustafa Kemal, lorsqu’après avoir conservé l’Anatolie, ils ont dû accepter de voir les Grecs demeurer sur la plupart des îles de la mer Égée. Cette configuration est devenue inquiétante pour la Turque, après la Deuxième Guerre mondiale, lorsque le traité de Paris de 1947 a permis à la Grèce d’étendre sa souveraineté sur le Dodécanèse et lorsque l’élaboration du droit de la mer à ouvert à Athènes, au large de ses innombrables îles, des perspectives maritimes immenses.

Erdoğan ne cesse de pointer du doigt cette situation particulière, quand il rappelle que la Turquie a le littoral continental le plus important de la Méditerranée et que l’île de Kastellorizo, à l’extrême sud-est du Dodécanèse, se trouve à 2 kilomètres des côtes turques, alors qu’elle est située à plusieurs centaines de kilomètres des côtes grecques continentales[4]. L’ensemble de l’opinion publique turque ne suit donc probablement pas Erdoğan dans sa rhétorique mythologique exaltée, mais elle n’en est pas moins troublée par le sort maritime que l’histoire a pu faire à son pays. Et ce d’autant plus que l’évolution la plus récente de la Méditerranée orientale semble conforter cette situation. Les découvertes gazières y ont en effet provoqué un phénomène d’appropriation des espaces maritimes, avec la délimitation des zones économiques exclusives (ZEE) à laquelle se livrent les États riverains producteurs. Dès lors, pour les Turcs, qui ne sont pas conviés à ce grand jeu énergétique et maritime, c’est un peu le scénario de la mise à l’écart et de l’enclavement de la mer Égée qui se reproduit, en exacerbant un sentiment de frustration déjà ancien[5].

Réduire la dépendance gazière et devenir un hub énergétique

Les préoccupations énergétiques sont aussi présentes dans les motivations qui font agir la Turquie en Méditerranée orientale. Mais il faut bien les identifier. Le nouveau conflit gréco-turc est souvent défini comme un conflit gazier, mais ni l’un ni l’autre de ces protagonistes n’est un producteur majeur en Méditerranée, tout au plus espèrent-ils le devenir en prospectant et en s’appropriant des espaces maritimes.

Puissance émergente, la Turquie est en quête permanente d’énergie depuis les crises pétrolières des années 1970. Là encore, une croyance populaire tenace laisse entendre que si ce pays n’est pas, à la différence de ses voisins moyen-orientaux, un producteur d’hydrocarbures, c’est parce qu’un complot ourdi par les grandes puissances empêcherait la révélation de ressources existantes[6]… Plus sérieusement, depuis la fin des années 1980, Ankara est devenue un important acheteur de gaz russe[7]. Mais, échaudée par l’épopée de la dette ottomane et de l’interminable déclin de l’Empire, ce pays se méfie des situations de dépendance. Mesut Yılmaz, le premier ministre, qui dans les années 1990 a négocié les premiers grands contrats gaziers avec la Russie, en sait quelque chose, lui qui a significativement été menacé par certains de ses collègues au parlement d’un procès pour haute trahison. Quoi qu’il en soit, Ankara s’emploie, depuis plusieurs années, à diversifier ses sources d’approvisionnement ; ce qui explique en partie ses bonnes relations avec des pays comme l’Azerbaïdjan, le Qatar ou l’Iran. Ainsi on comprend que la récente découverte par le navire de prospection Fatih (qui avait foré antérieurement en Méditerranée) d’un gisement de gaz en mer Noire, qui serait le plus important jamais localisé par la Turquie[8], ait été annoncée en grandes pompes par Recep Tayyip Erdoğan. Tout en réduisant les importations gazières, il permettra sans doute de les négocier à un meilleur prix[9]. Mais cette “grande nouvelle” aiguise aussi les appétits d’Ankara…

Cette préoccupation énergétique s’est aussi exprimée dans l’objectif régulièrement affiché par la Turquie d’être le hub des grands couloirs d’approvisionnement gazier et pétrolier de la région. Impliquée, dès le début du millénaire, dans les projets malheureux de gazoducs concurrents russe (SouthStream) et européen (Nabucco), Ankara vient de devenir un maillon clef du corridor méridional gazier vers l’Europe, avec la mise en service des gazoducs TANAP (2018) et TurkStream. (2020)[10]. Or, l’actuel jeu gazier de la Méditerranée orientale tend à remettre en cause cette position chèrement acquise. En janvier 2020, au moment même de l’inauguration du TurkStream, la Grèce et Chypre ont lancé avec Israël le projet de gazoduc EastMed qui prétend réduire la dépendance de l’Europe à l’égard du gaz russe. Mais l’Égypte qui liquéfie son propre gaz et celui de son voisin israélien aux fins d’exportation vers l’Europe, se verrait bien devenir également un hub concurrent de la Turquie[11] avec laquelle elle entretient les plus mauvaises relations. Ce projet pourrait être renforcé par la construction d’un gazoduc reliant les gisements chypriotes aux usines égyptiennes de liquéfaction[12].

Conjurer un nouvel isolement

Pendant la guerre froide, la Turquie, tout en entretenant une relation privilégiée avec les Occidentaux, était largement coupée de son environnement régional et entretenait des relatons difficiles avec la plupart de ses voisins. Après la fin du monde bipolaire, elle a cru pouvoir surmonter ce handicap en renouant avec son voisinage et en tempérant sa relation avec l’Occident. Cette démarche a culminé lorsque l’ex-ministre des affaires étrangères de Recep Tayyip Ergoğan, Ahmet Davutoğlu, s’est mis à promouvoir sa fameuse “politique du zéro problème avec nos voisins”, qui a paru triompher au moment des printemps arabes, avec l’engouement pour le “modèle turc”, au sein du monde musulman. Cette politique a cependant rapidement échoué, au lendemain des révoltes arabes, et notamment à l’occasion du conflit syrien. Dès lors, Ankara a vu sa relation se dégrader avec nombre de ses voisins, en particulier ses voisins arabes, sans pour autant restaurer sa relation avec les Occidentaux. Dès lors, la Turquie a été amenée à nouer avec la Russie ou l’Iran de nouvelles amitiés, qui ne sont pas pour autant de véritables alliances.

Les tensions qui enflent en Méditerranée orientale depuis 2017 reflètent cruellement ce nouvel isolement turc. Elles ravivent, d’abord, les vieux conflits (querelle du plateau continental de la mer Égée, impossibilité de réunifier Chypre…) avec Athènes et Nicosie, qui avaient déjà empêché le succès de la politique de bon voisinage qu’Ismail Cem et Giorgios Panpandréou avait lancée au tournant du millénaire. Elle conforte, ensuite, la dégradation des liens avec l’Égypte, ébranlés par la chute de la présidence Morsi et l’arrivée au pouvoir du général Sissi que Recep Tayyip Erdoğan n’a cessé depuis de traiter de “putschiste”. Elle confirme, enfin, la fragilité des relations avec Israël dont on avait pensé pourtant qu’elles pourraient bénéficier de la manne gazière[13].

Le nouveau Forum gazier, créé au Caire en 2019, et chargé de veiller au respect du droit international dans la gestion des ressources énergétiques de la zone, est devenu une organisation intergouvernementale en 2020. Mais plus qu’une réelle alliance, il permet surtout un rapprochement des principaux adversaires de la Turquie en Méditerranée orientale (notamment l’Égypte, Israël, la Grèce et Chypre)[14]. Certes, les Territoires palestiniens, qui en sont également membres (mais qui n’y ont qu’un strapontin), ne sont pas un acteur hostile à Ankara, mais on remarque que Recep Tayyip Erdoğan soigne à nouveau surtout sa relation avec le Hamas, qui ne peut exploiter les ressources gazières de Gaza. Enfin, si l’Italie dont la compagnie Eni a découvert le gisement Zohr, en fait partie, on observe que la France, dont la compagnie Total a obtenu des concessions chypriotes et dont les relations se sont spectaculairement dégradées avec la Turquie à l’occasion de cette crise, a demandé à entrer dans ce Forum, en janvier 2020.

Dans cette nouvelle configuration régionale, les amis de la Turquie ne sont pas légions. Le Liban, qui n’a pas de relations officielles avec Israël et conteste ses gisements, est absent du Forum gazier et pourrait constituer un allié potentiel, mais de peu de poids, eu égard à sa situation actuelle. Pour le reste, les partenaires de la Turquie sont des acteurs lointains et peu ou pas concernés par la crise, comme l’Azerbaïdjan, le Kurdistan irakien, une partie des pays balkaniques (Macédoine du nord, Albanie, Kosovo, Bosnie, Serbie) et bien sûr le Qatar. Dans un tel contexte, on comprend mieux l’importance que revêt l’intervention turque en Libye. La convergence avec le gouvernement de Fayez al-Sarraj (reconnu officiellement par l’ONU) a permis à Ankara d’ébranler une structuration d’alliances qui lui était particulièrement défavorable. En premier lieu, par une délimitation mutuelle des ZEE, elle a ouvert un corridor maritime qui isole la Grèce des champs gaziers de la Méditerranée et qui compromet la réalisation du gazoduc EastMed. Le gouvernement grec a certes riposté en s’empressant de délimiter sa ZEE avec l’Égypte sur les mêmes espaces, mais il a commis l’erreur de le faire en adhérant aux arguments juridiques (quant à la délimitation du plateau continental) que le Turquie lui oppose en mer Égée[15], ce qu’Ankara n’a pas manqué de faire valoir immédiatement. En second lieu, l’intervention turque en Libye a conforté la position d’acteur régional incontournable que revendique Ankara, en prouvant une capacité à projeter ses forces sur un théâtre lointain d’opérations et à modifier le cours d’un conflit en cours (aide au gouvernement de Tripoli, qui a permis à ce dernier de mener avec succès une contre-offensive contre les forces du général Haftar).

Inscrire le grand jeu gazier dans un jeu stratégique plus large

Plus généralement, la gestion de ce foyer de tensions s’insère pour la Turquie dans une géopolitique nouvelle qui concerne non seulement l’Europe et la Méditerranée orientale, mais aussi le Proche-Orient et l’Est africain.

Alors même que Chypre et la Grèce sont concernées au premier chef par cette crise, la Turquie se retrouve confrontée au soutien que l’UE apporte à ses deux États-membres. Mais cette solidarité européenne n’est pas uniforme. Quand la France, qui a pris fait et cause pour la Grèce, incite Bruxelles à recourir à des sanctions contre Ankara, la plupart des autres pays européens affichent une attitude plus nuancée. L’Allemagne, qui exerce la présidence tournante de l’UE au second semestre 2020, ne souhaite pas entrer en conflit avec son importante communauté turque et s’emploie surtout à préserver le pacte migratoire que l’Europe a conclu avec Ankara, en avril 2016. Bien que le sommet Med-7, qui s’est tenu en Corse les 10 et 11 septembre 2020, ait évoqué “l’établissement d’une liste de mesures restrictives supplémentaires”[16] par le prochain Conseil européen, une partie significative (Espagne, Portugal, Italie, Malte) des sept États européens méridionaux participant à ce sommet s’est montrée plus conciliante, dans les débats ayant précédé la déclaration finale de la conférence. Face à l’UE, la position turque a évolué. Ankara a d’abord tenté d’exploiter les divisions existantes, en mettant l’UE au défi d’arbitrer la crise de façon équitable, et en louant la position allemande, mais lorsque les 27 se sont montrés plus fermes et plus unis, le gouvernement turc n’a pas hésité à les mettre en garde, en annonçant pareillement de possibles mesures de rétorsion (en matière de migration notamment) et en évoquant un bloc lui étant hostile dans son ensemble où la France ne fait que jouer le rôle du “bad cop”.

Quoi qu’il en soit, il faut bien convenir que dans cette confrontation turco-européenne, un match dans le match se joue entre la Turquie et la France et peut-être entre les présidents Erdoğan et Macron. Ankara poursuit sur mer une rivalité avec Paris qui s’est maintes fois exprimée au cours des derniers mois, en d’autres lieux. Dans le nord de la Syrie, le soutien français aux milices kurdes YPG et la réception à l’Élysée de certains de leurs représentants ont provoqué l’ire de la Turquie. En Libye, l’appui de la France au général Haftar s’est heurté aux efforts déployés par le gouvernement turc pour restaurer la position du gouvernement d’union nationale. Au Liban, à l’issue de l’explosion du 4 août 2020, et alors même que le président Macron se rendait deux fois à Beyrouth, la Turquie n’a pas hésité à proposer ostensiblement un appui conséquent pour aider à la reconstruction du port et des quartiers alentours. Plus récemment, alors même que le président français avait rencontré à Bagdad Nechirvan Barzani, le président du gouvernement régional kurde (GRK), sans se rendre à Erbil, Recep Tayyip Erdoğan a invité, le lendemain, ce dernier et l’a reçu comme un chef d’État à Ankara[17], dévoilant par là-même le positionnement ambigu du GRK, écartelé entre sa relation historique avec la France et un rapport très prosaïque à la Turquie dont le soutien est vital pour l’économie du Kurdistan irakien. Enfin, certains évoquent même l’existence une rivalité franco-turque au Mali, depuis le coup d’État qui a renversé le président Keita[18].

Le différend gréco-turc de Méditerranée orientale concerne aussi l’OTAN qui, comme l’UE, n’affiche pas une parfaite unité sur ce dossier[19]. Alors que son image a été dégradée par ses multiples convergences avec Moscou et ses achats d’armements russes sensibles (missiles de défense S-400), la Turquie rappelle l’importance de sa position sur le flanc sud de l’Alliance et les moyens qu’elle peut y mobiliser. Les États-Unis, pour leur part, essayent de ménager leurs relations avec les deux protagonistes. Ils ont ainsi décerné un satisfecit à la Turquie pour son intervention en Libye, qui a porté un coup d’arrêt à l’offensive du général Haftar, qui était aussi le vecteur d’une poussée russe en Afrique du nord, et ils ont critiqué l’envoi par la France de moyens militaires[20] à Chypre.

La position de l’OTAN dans le conflit est en outre complexifiée par la concurrence qui s’est engagée entre plusieurs Etats membres pour la fourniture d’armes à la Grèce. La France semble avoir pris une longueur d’avance dans ce domaine, puisqu’Athènes a annoncé, le 13 septembre 2020, qu’elle allait acquérir 18 Rafale[21]. Quant aux États-Unis, qui n’apprécient guère ces achats de Rafale par la Grèce, ils ont levé partiellement un embargo sur la fourniture d’armes à Chypre, qui remontait à l’intervention turque de 1974, et signé un accord-cadre prévoyant l’établissement d’une base navale américaine sur l’île, au grand dam de la Turquie[22]. Dans ce contexte incertain, la Turquie a là aussi demandé l’arbitrage de l’OTAN, en tentant d’obtenir l’organisation de réunions techniques avec la Grèce, mais celle-ci en a reporté la tenue, estimant qu’Ankara devait d’abord cesser ses prospections dans des zones disputées. À cet égard, le premier ministre grec Kiriakos Mitsotakis a salué le retour du navire de prospection turc Oruç Reis au port d’Antalya, le 13 septembre, mais les observateurs s’interrogent encore pour savoir s’il s’agit bien d’un véritable geste de désescalade[23].

En guise de conclusion…

Au bout du compte, en Méditerranée orientale, la position de la Turquie rencontre les axes forts de sa politique étrangère. En premier lieu, dans cette crise, la relation difficile d’Ankara avec ses alliés occidentaux se confirme. Même si ces derniers n’ont pas une approche similaire de la crise, on peut penser qu’Ankara aura du mal à fissurer le bloc européen et qu’un accord sera trouvé pour apporter un soutien à la Grèce et à Chypre, assorti, le cas échéant, de mesures dissuasives prises contre la Turquie. Si celle-ci a  espéré un temps pouvoir réduire la portée des décisions européennes, en parvenant à faire intervenir les États-Unis dans la crise, parce que l’opinion de ces derniers ne semblait pas définitivement forgée et que Donald Trump, très hostile à l’Union européenne ces derniers mois, entretient une relation personnelle avec Recep Tayyip Erdoğan, la dernière convergence américano-chypriote semble compromettre ce scénario. En deuxième lieu, les tensions survenues en Méditerranée orientale ont confirmé les liens dégradés de la Turquie avec le monde arabe. En dehors de la rivalité particulière, qui oppose la Turquie et l’Égypte sur le plan énergétique, on a vu les Émirats, autres adversaires notables d’Ankara, apporter ostensiblement leur soutien à la Grèce et à Chypre. On peut ainsi observer que ce conflit méditerranéen prolonge un antagonisme qui s’est manifesté avec acuité dans l’Est de l’Afrique, notamment en Somalie, au Soudan et désormais en Libye entre les pays arabes sunnites conservateurs (Arabie saoudite, Émirats, Égypte…) et la Turquie qui soutient l’Islam politique des Frères musulmans, dont le Qatar finance souvent les projets africains. En dernier lieu, on peut se demander si Ankara peut contrer cette hostilité multiple, en se tournant vers ses nouveaux amis russes, comme elle a pu le faire dans le conflit syrien avec le processus d’Astana. Toutefois, même si ce scénario a été esquissé en Libye et même si Serguei Lavrov a récemment proposé d’arbitrer la crise en Méditerranée orientale[24], la Russie risque de n’être pas la mieux placée pour jouer un rôle de médiateur en l’occurrence, car elle entretient une relation historique et culturelle forte avec la Grèce et Chypre et a apporté un soutien constant au général Sissi, depuis son arrivée au pouvoir en 2013.

L’isolement d’Ankara, qui découle du constat que nous venons de dresser, a souvent été souligné avec pertinence, ces dernières semaines, mais on aurait tort d’en tirer des conclusions définitives. Et ce pour plusieurs raisons. D’abord, la Turquie qui a un long passé impérial, a montré qu’elle était capable d’assumer seule des situations difficiles. La poursuite de l’accroissement des tensions permet, en outre, à Recep Tayyip Erdoğan de brandir le spectre de la menace extérieure et d’espérer pouvoir rassembler une unité nationale qui ne lui était pas acquise au début de la crise. Par ailleurs, la situation de la Méditerranée orientale comporte encore des incertitudes et la position des États-Unis, démarquée par rapport à celle des Européens, reste malgré tout imprévisible. Or, la Turquie a montré au cours de la dernière décennie, qu’elle était une bonne tacticienne, prête à conclure des alliances de circonstances pour jouer une puissance contre une autre, lorsqu’il fallait redresser des situations compliquées, pour ne pas dire désespérées. Il reste que les États-Unis et la Russie ne semblent pas disposés à s’engager en faveur d’Ankara. Ils pourraient même être tentés de lui faire payer son double-jeu et ses grands écarts répétés des dernières années. Enfin, quoi qu’il advienne, il ne faut pas perdre de vue que les Occidentaux, et en particulier les Européens, auront encore besoin de la Turquie après la crise. Raison de plus pour qu’ils réfléchissent à cette occasion à la place et au statut qui doivent être ceux de ce pays important sur le flanc sud de l’OTAN et de l’UE.


[1]Main opposition CHP reacts against Macron over insults toward Turkish presidency“, Hürriyet daily news, September 11, 2020

[2] Voir notamment le tweet assorti d’un clip évocateur envoyé par Recep Tayyip Erdoğan, le 25 août 2020, à l’occasion du 949e anniversaire de la bataille de Manzikert.

[3] Pour avoir une vision officielle du concept, cf. KASAPOĞLU Can, “Turkey’s ‘Blue homeland’ drills: a new geopolitical concept in the making“, Yeni Safak, February 27, 2019

[4] Sur l’île en question dans le contexte de la crise, cf. OURDAN Rémy, “L’île grecque de Kastellorizo, en première ligne face aux menaces de la Turquie“, Le Monde, 13 septembre 2020

[5] MARCOU Jean, “La Turquie en Méditerranée orientale : des revendications énergétiques aux ambitions stratégiques”, Diplomatie, N°105, p. 53-57

[6] Voir à cet égard la fiction de KIRIKKANAK Mine, La malédiction de Constantin, Paris, Métailié, 2006

[7] ÇELIKIPALA Mitat et MARCOU Jean, “Regards sur les relations turco-russes“, Istanbul, Les dossiers de l’IFEA, coll. La Turquie d’aujourd’hui N°27, avril 2020

[8]Turkey discovers 320 billion cubic meters natural gas reserve in Black Sea“, Hürriyet daily news, August 21, 2020

[9]Turkey expects big drop in gas imports after Black Sea find: Minister Hürriyet daily news, August 21, 2020

[10]President Erdoğan benefits ot TANAP pipelineHürriyet daily news, May 1, 2020

[11] MOURAD Hicham, “L’Égypte, nouveau hub économique régional”, Diplomatie, N°105, p. 61 à 65

[12] SAIED Mohamed, “Egypt, Cyprus focus on natural gas pipeline amid tensions in eastern Mediterranean“, Al Monitor, September 13, 2020

[13] La normalisation des relations turco-israéliennes s’était appuyé sur une perspective d’une contribution de la la Turquie à l’évacuation du gaz israélien vers l’Europe.

[14] SAIED Mohamed, “Is new energy league an alliance against Ankara?“, Al Monitor, January 24, 2019

[15] DEMIRTAŞ Serkan, “How does Greek-Egypt deal endorse Turkey’s thesis in the Mediterranean“, Hürriyet Daily News, August 12,2020

[16] Déclaration d’Ajaccio à l’issue du 7e sommet des pays du sud de l’Union européenne (MED7), L’opinion internationale, 11 septembre 2020

[17]President Erdogan meets KRG President Barzani“, Hürriyet Daily News, September 4, 2020

[18] TASTEKIN Fehim, “Does France failure in Mali spell a victory for Turkey?“, Al Monitor, September 14, 2020

[19] GURCAN Metin, “NATO in unprecedented bid at in-house deconfliction between Turkey, Greece”, Al Monitor, September 14, 2020

[20] Deux Rafale, le porte-hélicoptères Tonnerre et la frégate Lafayette. Cf. “Tensions entre la Grèce et la Turquie : la France envoie deux Rafale et deux bâtiments de la marine nationale“, Le Monde, 13 août 2020

[21] SMOLAR Piotr & CHAPERON Isabelle, “La Grèce, premier pays européen à acheter le Rafale“, Le Monde 13 septembre

[22]Turkey slams deal between US, Greek CypriotsHürriyet Daily News, September 14, 2020

[23] ZAMAN Amberin, “Can EU sanctions threat cool Turkey’s moves in eastern Mediterranean? “, Al Monitor, September 14, 2020

[24]Russia ready to mediate in Eastern Mediterranean crisis: Lavrov“, Al Jazeera, September 8, 2020

Séminaire de la 30ème Session méditerranéenne des hautes études stratégiques (SMHES) – dans le berceau du multilatéralisme

La 30ème session méditerranéenne des hautes études stratégiques arrive au terme de son parcours. Elle aura vécu des étapes très riches avec néanmoins quelques turbulences. Le contexte inédit de la crise sanitaire du COVID 19 en a évidemment été à l’origine. Ces turbulences ne l’auront pas pour autant empêcher d’atteindre sa destination.  Une session qui se termine, c’est aussi un élan nouveau qui s’annonce. La 30ème SMHES s’est engagée à maintenir les liens établis entre les auditeurs au cours d’une année de partage. C’est aussi cela la mission des SMHES que de créer un réseau robuste et vivant.  

Les auditeurs de la 30ème session méditerranéenne des hautes études stratégiques se sont finalement retrouvés à Genève pour clore leur année de réflexion sur leur thème d’étude. Cette mission, initialement programmée en Algérie, avait pour objectif de les confronter aux réalités du terrain. Il s’agissait en effet de mesurer les actions concrètes induites par la mise en œuvre des nouvelles routes de la soie en Méditerranée. Les contraintes sanitaires n’ont pas permis la réalisation de cette mission et une solution alternative devait être envisagée. Le choix de Genève s’est vite imposé car aller à la rencontre des responsables de l’organisation des Nations unies ouvrait une opportunité unique d’appréhender globalement les enjeux de ces nouvelles routes de la soie à l’échelle mondiale. Ce déplacement permettait aussi de mieux cerner les mesures sanitaires telles qu’elles ont été préconisées par l’Organisation mondiale de la santé. Enfin, au moment où les leviers du multilatéralisme ne semblent plus produire les effets attendus, une appréciation de situation du rôle des organisations internationales s’avérait particulièrement utile dans le cadre du thème d’étude de la session.

La 30ème SMHES devant l’Organisation des nations unies

Au préalable, il est toujours utile de rappeler l’origine de ces organisations dont la vocation était de trouver le meilleur chemin pour maintenir la paix dans le monde. Car tel était l’objectif du traité signé à Versailles au lendemain de la Première guerre mondiale avec la création de la société des nations. La SDN devait être le moteur d’actions multilatérales permettant de maintenir la paix universelle. C’était une conséquence du rêve porté alors par de nombreux philosophes. Mais cette organisation sera totalement discréditée avec une seconde vague d’extrême violence au cours de la Seconde guerre mondiale. C’est donc la fin du rêve de la paix perpétuelle (Emmanuel Kant).L’Organisation des nations unies allait alors prendre la place. Son objectif sera aussi celui de maintenir la paix et la sécurité internationale avec moins de profondeur philosophique et plus de réalisme dans la mise en œuvre des actions de portée internationale. Entrée en vigueur le 24 octobre 1945, la charte des Nations unies a été signée par 51 États le 26 juin 1945. L’organisation compte aujourd’hui 193 États membres. Son origine caractérise sans doute le mieux la volonté occidentale au lendemain des heures sombres de son histoire. Puis, avec le transfert à New-York du siège de l’organisation, cette volonté est relayée aux Etats-Unis avec un recul de la puissance occidentale au moment où son empire connaissait progressivement le déclin. Genève constitue donc le creuset où se regroupent toutes les organisations internationales sous leurs différentes formes. C’est véritablement le berceau du multilatéralisme. Le berceau d’un multilatéralisme dont la mise en œuvre soulève aujourd’hui de multiples questions.

De fait, le thème d’étude de la 30ème session soulève aussi d’importantes questions sur le jeu des puissances et donc sur la forme de leurs relations. En particulier, la puissance chinoise a modifié substantiellement les équilibres qui prévalaient jusqu’alors. D’un monde unipolaire où s’affirmait tous azimuts l’hyperpuissance américaine, nous sommes passés à un monde multipolaire où les puissances s’affirment unilatéralement dans leur diplomatie ou leur économie. A cet égard, la Chine tient une place singulière dans le concert des Nations. Cette place soulève d’importantes interrogations. Les instances internationales ne semblent plus disposer des leviers pour réguler l’économie mondiale. La mondialisation a totalement libéré l’économie de marché créant une forme de jungle où les États placent désormais les autres États devant le fait accompli.  

Finalement, cette mission d’étude à Genève s’imposait d’elle-même. Sans doute d’ailleurs faudra-t-il l’inclure dans le programme des sessions ultérieures car les échanges réalisés avec les différents piliers de l’organisation des Nations unies sont indispensables à la compréhension des principaux enjeux de ce monde. La démonstration en sera faite au cours de ce séjour.

Une partie des auditeurs dans le jardin de la villa des Ormeaux

Dès le jeudi 3 septembre, les auditeurs ont pu apprécier le cadre plutôt agréable des échanges. Les contraintes sanitaires nous ont en effet imposé de réaliser nos différentes rencontres à la villa des Ormeaux située sur la rive droite du Léman. C’est le siège de la mission permanente de la France auprès de l’office des Nations unies. C’est aussi un lieu de partage puisque le représentant permanent de la France auprès de la conférence du désarmement y déploie également ses équipes.

C’est d’abord monsieur Victor do Prado, diplomate brésilien et directeur exécutif de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), qui a tenu à venir à la rencontre des auditeurs. Son intervention, dans un français impeccable, a évidemment suscité un immense intérêt. Sans en détailler toutes les facettes, elle a souligné les difficultés de mise en œuvre d’une régulation économique mondiale. La logique du rapport de force entre les États semble désormais s’imposer y compris dans les instances juridictionnelles. Cette situation souligne en particulier la vive tension entre les États-Unis et la Chine sur de profonds différends commerciaux. Au-delà des difficultés, l’Organisation mondiale du commerce s’inscrit malgré tout dans une réforme de fond qui doit prendre en compte un contexte économique mondial profondément changé. L’élection à venir de son futur directeur général sera sans doute un signal fort de ce changement de posture. Enfin, l’épisode du COVID 19 a eu une forte incidence sur le commerce mondial révélant de réelles vulnérabilités. De cet épisode pourraient résulter de nouveaux équilibres dans les domaines de la production et de la souveraineté industrielle. 

Victor Do Prado devant les auditeurs

Le deuxième rendez-vous nous replaçait au cœur de l’actualité portée par la crise du COVID 19. Madame Sylvie Briand, directrice du département des pandémies et épidémies de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a fait un point très complet de la situation. L’OMS a fait au mieux dans un contexte difficile. Si ce message est entendu, il souligne néanmoins une fois encore la fragilité des instances internationales. Au-delà de son action déterminée, l’action multilatérale qui aurait pu prévaloir n’a donc pas pris la forme attendue. Le désengagement financier des États-Unis de l’OMS en dit long sur les vulnérabilités nouvelles auxquelles il faudra faire face. Car le risque d’épidémie ou de pandémie restera un sujet sensible. La crise du COVID 19 est une alerte sérieuse dont il faudra tirer toutes les leçons. Par ailleurs, cette crise a sans aucun doute freiné l’élan chinois des nouvelles routes de la soie. Dès le 16 mars dernier, les auditeurs avaient intégré dans leurs travaux ce nouveau paramètre qui allaient modifier la déclinaison des différents scénarios envisagés.

Sylvie Briand

Il était donc intéressant de poursuivre cette journée avec la présence du GCSP (Geneva Center for Security Policy). La création de cette fondation remonte au début des années 1980. La première rencontre entre le Président des Etats-Unis Ronald Reagan et le premier secrétaire du parti communiste Mikhail Gorbatchev durant la guerre froide avait souligné la nécessité de mettre en œuvre un centre de formation internationale dédié aux questions de sécurité. Le GCSP fut créé à cette occasion sous l’impulsion du ministère des affaires étrangères suisse. Pour ce qui concerne les auditeurs de la 30ème SMHES, le rendez-vous genevois proposait d’aborder la question de la gestion des crises. Le directeur des opérations, le général (2s) Philippe Meyer accompagné de monsieur David Horobin et de madame Clémentine Gaspar ont présenté les paramètres déterminants d’une crise et les clés indispensables favorisant le retour aux conditions normales. Au bilan, cette rencontre démontre qu’en matière de gestion de crise, il faut encourager toutes les initiatives de ce type. Elles peuvent opportunément s’appuyer sur des organismes tels que l’institut FMES. Cela conforte donc une dynamique d’ores et déjà envisagée au profit des décideurs publics ou privés.  

L’équipe du GSCP

Après une première journée d’échanges avec les représentants de deux très importants organismes des Nations unies (OMC – OMS), les rendez-vous du vendredi 4 septembre se sont concentrés sur la vision des représentants français au sein de nos missions permanentes installées à Genève. L’opportunité était ainsi donnée aux auditeurs de mesurer les éventuelles divergences de vues sur les outils de régulation de l’économie mondiale et l’approche globale de la crise du COVID 19.  

Mais ce fut d’abord un rendez-vous consacré aux fondamentaux de la culture stratégique. Monsieur Yann Hwang, ambassadeur représentant permanent de la France auprès de la conférence du désarment à Genève, a tenu personnellement à prononcer cette intervention à l’attention de nos auditeurs. Dans une période marquée par l’imprévisibilité des situations et un retour à des logiques de rapport de force des Etats quel que soit le type d’action concernée, le constat dressé par notre représentant démontre la nécessité de bien comprendre le siècle d’histoire de nos organisations internationales dont la vocation était de promouvoir les leviers concourant à la sécurité internationale. Il a probablement souligné un point d’inflexion des mécanismes internationaux au moment où les Etats rejettent le dialogue multilatéral dont le fruit n’est plus conforme à leurs attentes. Ce constat démontre aussi les évolutions liées aux générations qui n’ont pas connu les drames de la guerre et qui, d’une certaine manière, idéalisent le monde tel qu’elles voudraient qu’il soit face à la réalité du monde tel qu’il est. Dans un échange où les questions n’étaient pas convenues, la nécessité de réacquérir une culture stratégique s’impose d’elle-même. Le thème d’étude de la 30ème SMHES a donc le mérite de modestement y’concourir. Vous nous avez, monsieur l’ambassadeur, donné l’envie de revenir débattre !

L’ambassadeur Yann Hwang durant sa conférence

Il fut suivi par la rencontre de monsieur Jean-Marie Paugam, délégué permanent de la France auprès de l’OMC, dans des échanges très nourris sur le fonctionnement de la régulation économique mondiale. Ces échanges auraient pu être techniques et austères. Ils ont été clairs, précis et accessibles en apportant les clés de compréhension indispensable aux mécanismes de cette régulation. La mondialisation n’en a sans doute pas simplifié la mise en œuvre. Certaines règles sont contournées. Des procédures juridiques sont engagées. Elles mettent ici ou là des principes de subventions contestés, des règles de croit bafouées avec des sanctions financières dont les montants paraissent vertigineux. Cet échange n’est pas à l’opposé des propos tenus par notre premier intervenant qui n’avait pas manqué de mettre en avant la période difficile traversée par l’OMC. Il fut complémentaire et particulièrement utile. Evidemment, la Chine fut, à maintes reprises, citée dans une dynamique économique que rien ne doit arrêter.

Jean-Marie Paugam

Pour clore ce séjour à Genève, il nous a paru intéressant de solliciter un chercheur travaillant sur les nouvelles routes de la soie. C’est une façon de compléter l’ensemble des conférences réalisées au cours du cycle annuel de la 30ème SMHES. Monsieur Benno Zogg du Center for Security studies de Zurich s’est plié à cet exercice et les auditeurs lui en sont reconnaissants. Sa présentation fut remarquable. Elle n’a pas fondamentalement marqué de différences avec les chercheurs français que nous avions sollicités antérieurement. C’est donc le signe d’une certaine vision partagée des incidences de ces nouvelles routes de la soie. Une vision qu’il faudra approfondir dans le temps. Et s’agissant de ce projet, le temps long doit être retenu à l’instar de celui qui convient le mieux à la philosophie chinoise au moment où les Européens sont piégés pas l’instantanéité des faits et les réponses qu’il faut apporter.

Benno Zogg

Finalement, pour paraphraser Jean Monnet, nous pourrions presque affirmer que « le monde se fera dans les crises et qu’il sera la somme des solutions apportées à ces crises ». Il reste donc à trouver les mécanismes permettant cette addition. A défaut, le chacun pour soi risquerait de produire des effets collatéraux dont il faut souhaiter qu’ils ne produisent pas d’effets dévastateurs. Mais, il convient d’être optimiste et la réflexion prospective et stratégique, le débat d’idées voire le combat des idées sont de précieux moteurs du changement. Les auditeurs de la 30ème SMHES auxquels je resterai fidèlement attaché y contribueront à leur manière. Il y a certes quelques imperfections dans la conduite de leurs travaux. Mais il y a aussi une formidable richesse.  C’est celle que je retiens. Et je les en remercie. A n’en pas douter, leur thème d’étude n’a pas fini de faire couler de l’encre ici à Genève et très probablement dans le reste du monde.

Que peut-on encore apprendre de la guerre de 1870 ? – par le CBA Jean-Baptiste Blandenet

Le Chef de Bataillon Jean-Baptiste Blandenet est un officier de l’armée de Terre, issu de l’arme des Transmissions. Saint-Cyrien, il a servi sur plusieurs théâtres d’opérations extérieures, en Afrique et au Moyen-Orient. Il est actuellement stagiaire à la 27e promotion (P27) de l’École de Guerre.

Cet article a été publié dans la revue Conflits.

Véritable fracture pour la France du XIXe siècle, la guerre franco-prussienne de 1870 a aujourd’hui disparu de notre mémoire collective, et son enseignement a été éclipsé par celui de la Première, puis de la Seconde Guerre mondiale. Son évocation ramène à peine quelques vagues images issues de nos vieux cours d’Histoire : Napoléon III vaincu et humilié à Sedan, Gambetta qui quitte Paris en montgolfière, la naissance de l’Allemagne moderne dans la galerie des glaces à Versailles, l’insurrection et la répression de la Commune de Paris.

Sur le plan militaire, quelques spécialistes et historiens continuent à s’intéresser aux leçons de 1870, mais notre connaissance de ce conflit n’a plus rien de comparable avec la première moitié du XXe siècle, quand les cours sur la guerre franco-prussienne constituaient l’abécédaire de la formation à l’École Supérieure de Guerre[1].

Les similitudes entre 1870 et 2020

La guerre franco-prussienne pourrait pourtant faire l’objet d’une plus grande attention. D’une part, parce que la situation en 1870 présente d’étranges similitudes avec celles que nous connaissons en 2020 : la France est un pays en paix qui ne croit pas vraiment à une guerre conventionnelle et de haute intensité ; l’armée française est une armée au format réduit et tournée vers les théâtres d’opérations extérieures ; la rumeur, la désinformation et les théories complotistes circulent sans frein et sont omniprésentes dans l’opinion. D’autre part, parce que la manière dont s’y sont déroulées les opérations continue à nous interpeller par son actualité, que ce soit dans les défaillances de la logistique ou du commandement, ou encore dans la façon de vivre la violence ou d’utiliser la géographie.

Ainsi, la guerre de 1870 n’a tout simplement pas dit son dernier mot. Avec tout le recul historique que l’on peut maintenant se permettre, son étude invite nos armées modernes à l’introspection, et en tant qu’officier, spécialiste de la défense ou décideur du monde civil, à rester humble face aux évènements. Aussi, arrêtons-nous quelques instants sur ce conflit qui bouleversa les certitudes de l’armée française et voyons comment il pourrait être une source d’inspiration pour demain.

La brigade Lapasset brûle ses drapeaux (Metz, 26 octobre 1870) — Dujardin – Beaumetz

PREMIERE PARTIE : LE DEROULEMENT DE LA GUERRE

La France, puissance arrogante

La France de juillet 1870 est une très grande puissance et son armée jouit d’une excellente réputation. Certes, les différents régimes qui ont succédé à Napoléon Ier n’ont pas réussi à desserrer l’étau géopolitique mis en place par le Congrès de Vienne – d’autant que l’arrivée d’un nouveau Bonaparte au pouvoir a accru la méfiance des monarques européens – mais l’époque est à la prospérité économique et le Second Empire a obtenu plusieurs succès politiques et militaires emblématiques. Ainsi, la France a soutenu adroitement l’indépendance de l’Italie tout en garantissant l’intégrité du Pape ; elle a poursuivi avec succès son entreprise coloniale et a réussi à défaire les prétentions russes en Crimée. La campagne du Mexique est peut-être un échec, mais, de l’avis général de l’époque, cet échec est à mettre plutôt sur le compte de mauvais calculs politiques que sur les opérations militaires, qui ont été, on le dit, très bien conduites. Pourtant, cet état des lieux cache en réalité de profondes faiblesses : sur le plan politique, l’Empereur malade perd peu à peu le pouvoir au profit d’un régime parlementaire, « l’Empire libéral ». Sur le plan militaire, l’armée française est avant tout un grand corps expéditionnaire, structuré autour de troupes d’élite (troupes de marine, Légion étrangère) avec des effectifs réduits, mais un équipement moderne, dont les fameux fusils « chassepot ». Enfin, la France observe le monde avec l’arrogance de ses succès, et cette arrogance contribua à précipiter le désastre de 1870.

Une guerre improbable

En juillet, personne ne croit vraiment à la guerre, et à juste raison : la Prusse n’est certes pas un pays ami et le récent conflit avec l’Autriche comme ses visées expansionnistes inquiètent, mais elle n’est pas non plus un adversaire. Il faut qu’une querelle éclate à propos de la succession du trône d’Espagne pour que la tension augmente jusqu’à la crise et jusqu’au conflit armé, jugé alors inévitable. Sans revenir sur les causes lointaines et proches de la guerre[2], deux points méritent notre attention. Le premier est que du côté prussien, l’on suit un objectif parfaitement clair : l’unification des États allemands dans un nouvel Empire. Pour mener à bien ce projet, le Royaume de Prusse dispose d’une organisation du commandement cohérente : Moltke commande les opérations militaires, le chancelier Bismarck mène la manœuvre politique, et le roi Guillaume arbitre, c’est à dire choisi ce qui relève du politique et ce qui relève du militaire. Aux yeux des dirigeants prussiens, la guerre avec la France n’est que le point final d’une stratégie de long-terme qui vise à rassembler les États allemands dispersés, grâce à une épreuve commune face à un adversaire commun. Une guerre contre la France serait fédératrice et symbolique notamment parce que c’est l’Empire français qui a mis fin, en 1806, au Saint Empire Romain Germanique après Iéna. Mais pour bien faire, il faudrait que ce soit la France qui soit de nouveau dans la position de l’agresseur, ce qui permettrait de justifier une levée en armes de tous les États allemands. C’est là qu’intervient le deuxième point essentiel du départ du conflit : la rumeur. L’été 1870 est propice à la dissémination de toute sorte de ragots, de on-dit, de complots inventés, qui sont amplifiés par des médias de plus en plus nombreux et de plus en plus modernes. On parle, on ergote ; dans tous les bistros des deux côtés du Rhin, on donne son avis sur la crise, et bien souvent on fait le jeu de la montée aux extrêmes. « Ne nous laissons pas humilier ! » s’écrie-t-on côté français ; « Cette fois-ci, nous ne laisserons pas les Français saccager nos campagnes ! » acclame-t-on du côté allemand. Et c’est dans ce contexte périlleux que Bismarck réussit à instrumentaliser la querelle bien mineure de succession du trône d’Espagne, en se montrant ouvertement conciliateur avec la France, mais en attisant les tensions en sous-main, notamment en falsifiant la fameuse « dépêche d’Ems »[3]. En France, l’ensemble du corps politique joue la surenchère pour ne pas paraître lâche, et presse l’Empereur affaibli de déclencher la guerre. Ce sera une guerre rapide, dit-on, face à un Allemand que l’on a vaincu tant de fois par le passé, et l’armée est prête, il « ne manque pas un bouton de guêtre »[4]. Le 19 juillet 1870, la France déclare la guerre à la Prusse « d’un cœur léger »[5]. L’Europe est atterrée devant cette agression française et les États allemands (le royaume de Bavière, le royaume de Wurtemberg, le Grand-Duché de Bade et le Grand-Duché de Hesse-Darmstadt) s’allient immédiatement à la Prusse.

Les deux grandes phases de la guerre

La chronologie du conflit peut être divisée en deux grandes phases. De la déclaration de guerre du 19 juillet à la capitulation de Napoléon III à Sedan, le 2 septembre, les combats sont conventionnels. Les états-majors français envisagent de porter la guerre en Allemagne. En face, les états-majors prussiens ont planifié une invasion par l’Alsace puis de se diriger vers Paris, avec trois grandes armées qui se rassemblent sur le Rhin. Dès le 19 juillet, deux armées françaises se préparent à faire mouvement vers l’Est : l’armée d’Alsace (Mac Mahon) et l’armée de Lorraine (Bazaine). Mais la mobilisation tarde. L’opération amphibie qui fût un temps envisagée au nord de l’Allemagne est abandonnée, faute d’effectifs, de même que toute manœuvre navale d’envergure : quelques actions limitées mises à part[6], les navires de guerre français resteront à quai pendant toute la durée du conflit. Les structures ne sont pas prêtes, la logistique française n’est pas adaptée à une guerre contre ses voisins : les stocks sont disséminés un peu partout, le soutien des troupes n’est pas prévu, les quantités sont insuffisantes. Pour finir, les premières troupes françaises ont beau être présentes sur la frontière le 20 juillet, l’artillerie n’arrive que le 27. Toutes les unités se regroupent et se portent vers les régions de l’Est dans le plus grand chaos, à l’aide d’un chemin de fer qui démontre pour la première fois son usage militaire.

Carte des principales opérations de la guerre de 1870[7]

Le choix de la défensive

Finalement, le commandement français, devant l’état d’impréparation des troupes, et constatant également l’abandon de ses potentiels alliés européens (l’Italie et l’Autriche) modifie ses plans à la va-vite et privilégie la défensive. Les premiers combats se traduisent donc par une rencontre sur la frontière entre Français et Allemands et tournent rapidement à l’avantage de ces derniers. En effet, si individuellement le fantassin français semble mieux équipé et plus combattif, collectivement les Allemands disposent de meilleures pièces d’artillerie (le canon Krupp), sont plus disciplinés et mieux coordonnés. Surtout, les Français s’installent en défensive sur des positions qui n’ont pas été valorisées à l’avance face à un adversaire qui est déjà en supériorité numérique. De plus, les généraux prussiens savent bien mieux se servir du terrain pour concentrer leurs efforts, et ils obtiennent systématiquement des rapports de force locaux très favorables. Après la bataille de Woerth, le 6 août, l’Armée d’Alsace est bousculée au nord d’Haguenau et se replie en désordre sur le camp de Châlons pour se réarticuler, laissant aux Allemands les mains libres en Alsace et dans les Vosges.

Le même jour, à Spicheren (Forbach), l’Armée de Lorraine est bousculée de même et se retire dans la direction de Verdun, avec l’idée de protéger les accès de Paris. Mais les Français se font rattraper sur la Moselle, et après de très durs combats à Mars-la-Tour (le 16 août) puis à Saint-Privat (le 18), l’armée de Lorraine se retrouve enfermée dans Metz avec 180 000 hommes, et assiégée (le 20). La nouvelle armée de Châlons, reformée à partir de l’armée d’Alsace et toujours aux ordres de Mac Mahon, remonte alors vers le Nord-Est pour rejoindre Bazaine dont il ignore l’encerclement dans Metz comme sa position exacte. Mais Mac-Mahon, qui a été rejoint par l’Empereur, franchit la Meuse trop au Nord, entre Sedan et Mouzon, et se retrouve bientôt acculé sur la rive droite, coincée entre la frontière belge et deux armées allemandes qui le prennent en tenaille par le Sud et par le Nord. Le 2 septembre, Napoléon III, malade et profondément affaibli, capitule à Sedan.

La Ligne de feu, épisode de la bataille du 16 août 1870 à Rezonville — Pierre Georges Jeanniot

Une seconde phase « hybride »

La deuxième phase du conflit pourrait être aujourd’hui qualifiée « d’hybride », car elle se caractérise à la fois par une succession d’actions conventionnelles et non conventionnelles, sur fond d’effondrement politique et militaire français. Cette phase débute au lendemain de Sedan et ne se terminera qu’avec l’armistice, signé le 26 janvier 1871, puis avec le Traité de Francfort du 18 mai 1871 qui met fin à la guerre. Une fois les nouvelles de la défaite de Sedan – et l’humiliation de l’Empereur – connues à Paris, on proclame la République (le 4 septembre). Un « gouvernement de la Défense nationale » se met en place, avec la volonté de lever les masses populaires pour rejouer Valmy et les grandes heures de la Révolution française. Tandis que les Allemands arrivent à Paris le 20 septembre et encerclent la capitale qui refuse de se rendre, partout dans les provinces françaises, on lève des troupes et on essaye de former des unités conventionnelles. Gambetta, qui est à la tête de la délégation du gouvernement en province, tente depuis Tours puis Bordeaux de porter « l’union sacrée » des différentes factions patriotes, royalistes, orléanistes, communistes, républicaines qui forment à la hâte de nouvelles unités. Quatre armées sont formées : l’armée de la Loire, du Nord, de l’Est et des Vosges. Constituées de volontaires de toutes sortes, de gardes mobiles, de corps francs, de zouaves pontificaux (pour la Loire) ou des républicains italiens de Garibaldi (à l’Est), leur valeur comme leurs résultats seront inégaux. L’armée du Nord, aux ordres de Faidherbe, empêchera les départements du Nord et du Pas-de-Calais d’être envahis ; l’armée de la Loire rencontrera quelques succès avant d’être battue en janvier 1871 près du Mans ; l’armée de l’Est finira par se replier en Suisse. L’action de ces armées réussit certes à ralentir l’avancée prussienne, mais ne permit pas de briser le siège à Paris. Finalement, l’échec de ces armées de fortune et la capitulation, dans la honte, de Bazaine à Metz (le 19 octobre) finit d’annihiler le potentiel militaire français, ce qui mena directement à l’armistice du 26 janvier. Le traité de paix qui s’en suivit assura l’annexion de l’Alsace et la Moselle au nouvel Empire allemand, qui entre-temps, avait été déclaré à Versailles le 18 janvier 1871, ainsi qu’une période d’occupation de deux ans.

 

DEUXIEME PARTIE : LES GRANDES LEÇONS DE LA GUERRE DE 1870

L’oubli de ce qu’est la guerre 

Sur le plan politique, le monde de 1870 est un monde d’empires. De façon assez similaire à ce que nous connaissons aujourd’hui, puissance et richesse se partagent entre des empires « de référence », historiques et bien en place (la Grande-Bretagne, la France, la Russie), des empires sur le déclin (l’Empire ottoman, l’Espagne) et des « émergents » (les États-Unis d’Amérique). Des tensions existent entre ces empires, mais de manière générale, le monde est en paix depuis 1815. La France est stable et prospère, et le « concert des Nations » réussit tant bien que mal à juguler la montée des nationalismes, qui représente le grand défi de cette époque. Dans ce contexte, la guerre Franco-Prussienne est une surprise pour la population française, qui avait oublié depuis deux générations ce qu’était une guerre sur son territoire. On faisait confiance à la diplomatie et au « bon sens » pour pouvoir éviter un conflit armé entre voisins. Puis, une fois la guerre déclarée, sa durée comme sa violence étonnent. On pensait la guerre lointaine, on en cultivait une vision onirique : on ne s’imaginait certainement pas, en France, devoir endurer des mois de combat et le chaos politique, apercevoir des uhlans en reconnaissance dans les villages et des troupes allemandes stationnées dans les fermes de l’Est, du Nord ou de la Loire. Cependant, la population civile restera, toute chose égale par ailleurs, écartée des combats qui seront aussi intenses que brefs, et qui n’auront certainement pas l’ampleur de ceux de 1914. Ce sont surtout les armées des deux camps qui découvrent, en 1870, l’atrocité de la guerre moderne : à Mars-la-Tour, 30 000 morts et blessés jonchent le champ de bataille à l’issue d’une journée de combat. Au cours de la bataille de Saint-Privat, 15 000 Allemands tentent un assaut frontal : 6 000 seront mis hors de combat en moins d’une heure[8]. Le milieu du XIXe siècle est l’âge d’or de l’opéra et des grandes envolées lyriques – Aida de Verdi fait sa Première en décembre 1871, quelques mois après la fin de la guerre. Comment s’étonner dès lors que les officiers de 70 n’idéalisent pas la guerre, n’en fassent pas l’incarnation de la bravoure et du panache ? La guerre Franco-Prussienne est la concrétisation d’un mythe, mais aussi un dur retour à la réalité pour ces soldats d’élite qui étaient surtout habitués aux combats de la conquête coloniale. Lors de la bataille de Woerth, les unités françaises de cuirassiers à cheval montent à l’assaut et sont font décimer par les balles prussiennes, dans ce qui restera connu comme la grande charge de cavalerie de Reichshoffen ; à Sedan, le 1er septembre, les chasseurs d’Afrique de division Margueritte chargent également à cheval, et se font massacrer avec panache, ce qui arrachera cette exclamation au roi Guillaume, qui observe la bataille depuis le promontoire de Frénois : « Ah, les braves gens ! »[9].

La charge à Morsbronn – Tableau d’Édouard Detaille

 

La résurgence de conflits de haute intensité

À l’image de ces officiers pleins de bravoure, nous ne pouvons nous figurer aujourd’hui en Europe ce qu’est la guerre avec une majuscule. Comme ce fût le cas pour eux, deux générations s’interposent entre nous et le dernier conflit conventionnel de grande ampleur. De manière identique, nous cultivons tous, militaires et civils, des clichés sur ce que pourrait être la guerre, abreuvée d’une part par les récits historiques et de l’autre par la filmographie d’Hollywood. Certes, de nombreuses unités françaises, sans avoir vécu des engagements conventionnels, ont mené des actions de guerre, et nos observations des combats en Syrie ou en Ukraine nous donnent une idée assez précise de ce que pourrait être au XXIe siècle un conflit conventionnel. Mais il y a évidemment une différence majeure entre l’observation et la pratique. Le commandement français de 1870 avait parfaitement conscience de la nouveauté meurtrière des armées modernes comme de la violence d’un conflit de masse. Ils avaient, comme nous, pu en faire une expérience limitée lors de la campagne d’Italie ou à Sébastopol et avaient observé avec intérêt le déroulement de la guerre de Sécession. Mais cela ne les a pas empêchés de se faire bousculer par la violence des armes en août 1870, et de voir leur moral flancher devant la dureté des combats. Sommes-nous aujourd’hui dans une situation comparable à celle de 1870 la veille du conflit ? Nous pouvons légitimement nous le demander. Certes, nous vivons dans un monde en paix – comme l’était le monde en juillet 1870 – mais de plus en plus polarisé autour de grandes puissances engagées dans une mécanique de rivalité voire de confrontation.

Dans ce contexte, la résurgence d’un conflit conventionnel, de haute intensité, dans lequel la France serait engagée, seule ou avec ses partenaires ferait à coup sûr voler en éclats toutes nos certitudes. Le Chef d’Etat-Major des Armées (CEMA), le Général Lecointre, déclarait lui-même récemment devant la commission de défense de l’Assemblée nationale : « il faut être prêt à s’engager pour un ‘conflit de survie’, seul ou en coalition, rapidement et dans la durée ». Mais comment se prépare-t-on à un tel engagement ? Peut-être faut-il avant tout avoir l’humilité d’accepter de ne pas être prêt complètement. Il ne saurait avoir de conflit de grande envergure, surtout s’il advient par surprise, où « il ne manque pas un bouton de guêtre ». Nous irons même jusqu’à avancer que cette humilité s’organise : par la préparation de plans, par la mise au point de mécanismes réactifs (financiers et organisationnels) qui permettent de faire face à l’imprévu. La deuxième réponse pourrait être de garder en mémoire qu’une guerre totale est toujours possible, un « conflit de survie » pour reprendre l’expression du CEMA. La France de 1870 l’avait oubliée en organisant principalement son armée et sa marine autour de tâches expéditionnaires et de corps d’élite. Aujourd’hui, nous avons la possibilité de prendre les devants pour préparer ce « conflit de survie », car nous avons le recul historique qui permet la hauteur de vue, et parce que nous avons des Alliés avec qui combattre (ce que la France de 1870 n’avait pas). Nous pouvons donc nous poser des questions nécessaires sur l’organisation du soutien, sur la préparation opérationnelle des forces à un conflit majeur, sur la mobilisation de la masse qui aujourd’hui nous manque, que ce soit à travers la société française ou en s’engageant toujours plus avec nos Alliés.

Armées et batailles en 1870

Les armées de 1870 sont des armées de conscription. En France, un tirage au sort permettait de renouveler annuellement une partie du contingent, mais le format limité associé à des faibles crédits et à un système de passe-droit, par rachat du numéro de tirage, en faisait une armée de taille réduite et très proche d’un corps professionnel. Au contingent s’ajoutait une garde nationale, mais uniquement présente en1870 sur le papier, car les crédits et les ressources pour équiper cette garde étaient absents. En Prusse, la conscription suivait un système beaucoup plus évolué, car la Landwehr, qui venait en complément de l’armée régulière, était parfaitement encadrée et entrainée – ce qui a pu être vérifié dès 1866 lors de sa mobilisation contre l’Autriche. En juillet 1870, après avoir retiré les différentes troupes qui restèrent de faction dans les colonies ou la gendarmerie, les historiens estiment que les armées françaises comptèrent 280 000 hommes contre 500 000 Allemands. Ces armées sont véhiculées à pied, à cheval ou par chemin de fer, et sont accompagnées d’une volumineuse logistique, qui va de l’intendance aux munitions des canons. Les effectifs, nous le voyons, sont beaucoup plus limités que ceux de la Première ou de la Seconde Guerre mondiale, et sont beaucoup plus proches des effectifs de nos armées modernes. En conséquence, il n’y a pas, en 1870, de front continu – les effectifs et les moyens sont bien trop réduits pour que les deux adversaires tombent en garde, face à face, comme en 1914.

Le théâtre des opérations est donc divisé par un front discontinu, ou plutôt par une succession de fronts discontinus. Il est dès lors impossible de dire, à un moment donné, qui contrôle telle ou telle portion de terrain, puisqu’en fait personne ne la contrôle vraiment. L’avantage revient plutôt alors à celui qui a la supériorité numérique, ou surtout à celui qui est capable de prendre des initiatives et de saisir des opportunités rapidement : dans les deux cas, en 1870, les Prussiens. Le général de Gaulle, alors lieutenant-colonel, dressera le constat dans son ouvrage Le fil de l’épée[10] en 1932, des leçons erronées de la guerre de 1870. En effet, les tacticiens de la fin du XIXe siècle estimèrent bien à tort que le combat moderne donnait désormais la priorité à l’offensive, et que c’était ce manquement à cette règle nouvelle qui avait valu la défaite aux armées françaises. Ils en tirèrent un nouveau dogme, celui de l’offensive à outrance, qui se révéla totalement inadapté quand les effectifs devinrent dix fois supérieurs et le front une simple ligne continue. Au lieu de générer de la mobilité, le dogme de l’offensive, en lançant des dizaines de milliers de combattants sur les mitrailleuses allemandes, mena au blocage tactique et aux hécatombes de l’été 1914.

C’est là un épisode bien connu de l’histoire de la pensée militaire française, mais qui ne cesse encore de nous questionner. Car nous comprenons maintenant aisément, forts de cette mémoire militaire, qu’il doit y avoir des doctrines, mais pas des dogmes, et que là où la paresse intellectuelle nous indique faussement des recettes prétendues parfaites, il n’y a que l’intelligence de situation qui triomphe sur le champ de bataille. Mais sommes-nous si certains, que voulant libérer la pensée de ses carcans, nous n’en bâtissons pas d’autres, encore plus rigides ? Cet épisode de la pensée militaire invite à une profonde introspection. Car n’est-ce pas la tendance naturelle de tout individu en société que de proposer à son chef ou à son supérieur, par coupable facilité ou par vulgaire ambition, les solutions qui plaisent plutôt que celles qui pourraient emporter la victoire ?

Le cimetière de Saint-Privat – Tableau d’Alphonse de Neuville

Planifier et conduire des opérations

Ces questions nous amènent directement à l’art de la planification et de la conduite des opérations. En 1870, les combats sont des combats de rencontre. À Woerth comme à Spicheren, les combats sont engagés par les éléments de têtes qui ne comprennent pas qu’ils ont à faire au gros de l’ennemi, et le moment et le lieu de la bataille s’imposent aux généraux des deux camps plutôt qu’ils ne l’imposent. Systématiquement, le chef militaire de 1870 se fait manœuvrer par les évènements, systématiquement il se place en réaction face à ceux-ci. Il y a là matière à réflexion. Certes, les armées de l’époque ne disposent de pratiquement aucun renseignement sur l’ennemi, hormis les éclaireurs de cavalerie légère. Le chef militaire est constamment plongé dans le brouillard de la guerre. Mais peut-on imaginer qu’aujourd’hui cela soit différent ? Nous avons beau disposer de puissants capteurs de renseignement, le tempo extrêmement rapide des opérations nous met constamment dans la difficulté de pouvoir analyser et exploiter les informations collectées dans les temps impartis. Dans le cas de 1870, il se passe moins de quinze jours entre la déclaration de guerre (le 19 juillet) et les premiers combats début août. Imagine-t-on aujourd’hui quelle pourrait être la rapidité du déclenchement des opérations dans le cas d’un conflit de haute intensité ? Même si celui-ci ne se déroule pas aux frontières de la France métropolitaine, la soudaineté du conflit risque de faire effondrer toutes nos certitudes, que celles-ci soient stratégiques ou tactiques, comme le fit du point de vue sanitaire la crise du coronavirus en mars 2020. Dès lors, on risque fort de se reposer inéluctablement sur le « flair » du chef, c’est-à-dire cette capacité à exploiter au mieux les bribes de renseignement dont il dispose, à exécuter et à amender un plan qui est clair et de pouvoir reprendre l’ascendant sur les évènements qui ne cessent de le bousculer.

France – Allemagne : la question de la planification

À l’automne 1870, la différence dans ce domaine va être particulièrement nette entre le commandement français et le commandement prussien. Clausewitzien convaincu, Moltke dispose d’un plan associé à une volonté tactique : rechercher la bataille décisive avec le gros des armées françaises, puis les neutraliser par une manœuvre d’encerclement. Son état-major envisage, au début de la guerre, que cette bataille décisive pourrait avoir lieu en Lorraine, quelque part à l’ouest des Vosges, peut-être entre Nancy et Lunéville. Il dispose alors ses trois armées en conséquence. Mais les événements viennent le bousculer : les combats s’engagent sur la frontière, à la fois en Moselle et en Alsace, et complètement malgré lui. Du côté français, l’état-major dispose d’un plan qui porterait les armées françaises en territoire allemand, mais les généraux français ne disposent pas vraiment de tactiques pour le mettre en œuvre. Fin juillet, les considérations politiques et l’état désastreux de la logistique générale forcent à abandonner les ambitions offensives et le commandement se contentera de porter les troupes sur la frontière. La suite est connue : Moltke ne respectera certainement pas son plan à la lettre, mais il réussira à encercler et à faire capituler les deux armées françaises, à Metz et à Sedan. Il en sera ainsi durant toute la durée du conflit : les Français ne cesseront d’être manœuvrés beaucoup plus par les évènements que par les Allemands.

Dans ses mémoires, le Général Trochu, gouverneur militaire de Paris pendant le siège en fera modestement l’aveu : « Je n’ai jamais eu d’idée stratégique ni tactique »[11]. La manœuvre de Moltke n’était probablement pas la meilleure, et les premiers travaux de la nouvelle École de Guerre, fondée à Paris en 1873 après la guerre, en ont montré les limites[12]. Mais Moltke a pu, grâce à son plan et à son idée de manœuvre, surmonter les événements et parvenir à les mettre à sa main. L’art de la guerre commence avec ce type de planification, dynamique. Les plans sont imparfaits, subjectifs, souvent limités. Mais mieux ils sont construits, mieux ils pourront être, le jour venu, amendés ou abandonnés. Aujourd’hui est enseignée dans les armées européennes la COPD[13], la méthode de planification de l’OTAN. Plus personne ne met sérieusement en doute la vertu de la planification même si l’observateur avisé notera que les méthodes de l’OTAN, rigides et formatées, ont encore du mal à être bien comprises et appliquées en France.

Surtout, dès qu’une crise survient, que ce soit en opération ou en exercice, le même observateur croisera encore de nombreux officiers adeptes de la « conduite pure » ou du « on s’adapte et on verra bien ».  Ce comportement, qui consiste à s’affranchir soudainement des plans existants pour gagner en réactivité, est aussi très présent dans les administrations civiles ou dans les grandes entreprises, où la culture de la planification est moins présente dans que les armées. Plus encore, cette attitude est aujourd’hui accentuée par les besoins court-termistes des échelons politiques ou par celui de faire le « buzz » sur les réseaux sociaux. Enfin, cet observateur notera que des grands chefs militaires, des grands patrons ou des décideurs politiques, face à l’immédiateté d’une situation de crise, préfèrent compter sur l’intuition et se réunir avec deux ou trois conseillers privilégiés ou visiteurs du soir pour remettre en cause les plans savamment élaborés par leurs officiers d’état-major ou leurs administrations. Le général de Gaulle notait déjà ce genre de comportement dans Le fil de l’épée et faisait le lien avec la guerre de 1870 : « les soldats, constatant par la pratique l’insuffisance du savoir, s’en remettent à la seule inspiration ou au gré du destin. L’armée française du Second Empire manifestait un tel état d’esprit : « On se débrouillera ! » disait-elle »[14]. Aussi, les leçons de septembre 1870 continuent à nous rappeler que l’association d’un plan, même moyen, et d’une volonté, même incertaine, vaut toujours mieux que de tomber brutalement en garde à la frontière, sans tactique et sans idées.

La mobilisation et la logistique

Le Lieutenant-colonel Rousset, dans son cours à l’École de Guerre en 1896[15], expliquait ainsi le fonctionnement de « l’intendance »[16] pendant la guerre de 1870 : « À cette époque, l’Intendance, investie à la fois de la direction, de l’exécution et du contrôle, jouissait d’une indépendance absolue que tempéraient seules quelques instructions ministérielles de principe. L’autorité des généraux était nulle, aussi bien en temps de guerre qu’en temps de paix, et ses membres, agissant en qualité de délégués directs du ministre, traitaient les affaires administratives complètement en dehors du commandement ». Comme le souligne Michel Goya[17], celui qui connaît un peu l’organigramme actuel des Armées remarquera la similitude avec l’organisation actuelle de notre soutien – une similitude uniquement vraie pour le fonctionnement organique, car la totalité du soutien en opération est aujourd’hui placée sous les ordres du commandement de théâtre. Si on s’accorde pour dire aujourd’hui, jusqu’au plus haut niveau des armées[18] françaises, que cette organisation, issue des réformes de 2008 et calquée sur le monde civil, est préjudiciable à la préparation opérationnelle des forces, ce n’est pas le seul enseignement que l’on peut tirer des problèmes de logistique de 1870.

En juillet, la mobilisation en France est un désastre complet. Alors que tout semblait bien préparé, les deux étapes de la mobilisation, la concentration et le mouvement des troupes s’entremêlent dans la plus grande confusion. Certaines unités se constituent vaille que vaille, directement dans les gares de l’Est. L’équipement, les munitions, l’habillement et surtout la santé ne suivent pas : en août, on ignore le volume exact de soldats français présents sur la frontière, et ceux-ci se nourrissent parfois, voire logent, grâce à l’habitant. À Saint-Privat, les soldats français n’ont pas d’eau à boire pour ce qui fût la plus terrible journée de combat de la guerre. Durant le siège de Metz, nous dit Rousset, il y a un seul médecin pour soigner, panser et opérer 400 à 500 blessés.

La guerre coloniale ne prépare pas à la guerre moderne

Si l’organisation défaillante du soutien est en partie responsable de cet état de fait, le commandement porte aussi sa responsabilité. En effet, le chef militaire français de 1870 est avant tout un colonial : sa carrière et son renom se font principalement dans des opérations lointaines, en Afrique ou en Extrême-Orient, où il commande de faibles effectifs et où il est soutenu par la population locale. Celui qui deviendra la figure de l’officier méhariste, qui commande des centaines de kilomètres carrés de désert avec quelques compagnons et une poignée d’unités indigènes ne se préoccupe pas du soutien : « l’intendance suivra »[19]. Si l’on rajoute le fait que ce soutien dépend d’une chaîne à part, il suffit dès lors au chef militaire de blâmer ces « messieurs de l’intendance », geste dont beaucoup ne se priveront pas lorsqu’il s’agira de régler des comptes à l’issue de la guerre. Peut-être touchons-nous ici à un trait sociologique particulièrement intéressant de l’officier français, qui n’aime pas trop s’intéresser aux affaires de logistique et de soutien, pourvu que celles-ci suivent. S’il s’agit du soutien de petites unités, disons du volume de la brigade, jusqu’à 5 000 hommes, c’est effectivement le cas : on peut partir à l’aventure l’esprit libre, et l’intendance suit, comme c’est généralement le cas pour les départs en opération extérieure – et cette agilité est assurément un atout considérable des armées françaises. Mais il en va autrement dès qu’on pense en « gros » volumes, c’est-à-dire 10, 20, 60 000 hommes. À ce niveau-là, la planification des opérations doit d’abord être une planification de la logistique, et c’est la manœuvre tactique qui vient ensuite s’adapter à ce que peut faire la logistique. La planification française s’avère brutalement inadéquate, fin juillet 1870, parce que l’échec de la mobilisation empêche de concrétiser les ambitions d’une offensive en Allemagne.

À l’inverse, le plan de l’état-major de Moltke est avant tout un plan logistique et ses officiers planifient en termes d’élongation des chaînes de soutien, de transport et de munitions. Après 1870, la France modifia complètement son organisation et sa conception du soutien, ce qui fit que les grands succès de l’été 1914 sont surtout des grands succès logistiques. Mais l’actualité militaire prouve que ce sujet est loin d’être clos, comme le montrent plusieurs exemples emblématiques : il n’y a toujours pas de mobilité militaire en Europe (en cas de crise à l’Est du continent, nos équipements devront répondre à autant de procédures de douanes que de frontières à traverser) ; nos capacités de transports stratégiques sont toujours très limitées ; le manque d’exercices en grandeur nature (LIVEX) de très grande ampleur, nous oblige trop souvent à simuler la logistique interalliée en exercice, et donc à prendre le risque de ne constater la défaillance de « l’intendance » que les premiers jours de la vraie crise.

Les places fortes et le retour de la géographie

La guerre de 1870 est peut-être le dernier grand conflit dans lequel les places fortes ou les forteresses jouèrent une importance vitale. Ces places fortes sont des ensembles de fortifications, qui sont construites bien souvent en prolongement des citadelles Vauban. Mais elles peuvent être aussi des structures très modernes, comme les forts qui entourent Paris (fort de l’Est, Vincennes, Kremlin-Bicêtre, etc.) qui datent de 1840 et qui défendirent la capitale durant le siège. Ces forts permettent de cantonner des troupes, d’interdire le franchissement d’un axe ou la saisie d’une ville : ils disposent de lourdes pièces d’artillerie qui s’appuient entre elles, ce qui rend la saisie des forts indispensable pour l’ennemi tout en lui demandant un effort conséquent. L’efficacité d’un réseau de places fortes dépend surtout de la géographie. Un réseau bien disposé de places fortes permet d’entraver grandement la progression de l’adversaire et même si elles sont contournées, elles continuent à représenter une menace majeure pour son train logistique et conservent une puissante symbolique. À l’automne 1870, les Allemands décident ainsi de s’avancer de l’Alsace vers le Sud, en direction de la vallée du Rhône. Pour réaliser ce mouvement, deux couloirs de mobilité sont possibles : à l’ouest des Vosges ou bien par l’Est, à travers la plaine d’Alsace puis en longeant le Jura et la frontière suisse. Or, deux places fortes françaises tiennent encore : Langres, qui bloque les accès ouest, et Belfort, qui ferme la plaine d’Alsace. Les Allemands perdent du temps à les assiéger, puis contournent Langres pour saisir Dijon. Au final, la résistance de ces deux places leur aura fait perdre de longs mois, surtout dans le cas de Belfort, qui grâce à la géographie, interdit complètement le couloir de mobilité Est. De plus, grâce une remarquable défense mise en œuvre sous les ordres du Colonel Denfert-Rochereau, Belfort ne sera jamais conquise et ses troupes se retireront à l’Armistice avec les honneurs militaires[20]. Mais après 1870, les places fortes perdent leur intérêt stratégique et tactique, quand l’aviation et l’artillerie longue portée permettront de s’affranchir de la géographie terrestre. L’échec de la ligne Maginot, en 1939, finit de décrédibiliser la place forte comme objet d’utilité militaire (même si les forts de la ligne Maginot n’ont pas failli en eux-mêmes, puisque c’est l’ensemble de l’ouvrage qui a été contourné) et elle devient une relique de l’histoire militaire.

L’actualité des places fortes

Mais n’aurait-on pas abandonné trop vite ce concept ? Deux éléments méritent là-dessus notre réflexion. Tout d’abord, il semblerait que l’on monte encore aujourd’hui des places fortes sans le savoir, mais qu’en le faisant justement sans le savoir, on prenne le risque de le faire mal. Lorsque nous érigeons des bastion walls autour de nos FOB, en Afghanistan, en Irak, pour pouvoir résister à des tirs de roquettes improvisées, et que celles-ci deviennent à leur tour un objectif symbolique pour l’adversaire, ne continuons-nous pas quelque part de bâtir des places fortes à l’ancienne ? Pourtant, le savoir-faire tactique ou stratégique de la place forte n’est plus enseigné dans nos écoles occidentales[21], de même que son corollaire, la poliorcétique, c’est-à-dire l’art du siège. C’est regrettable, car des dispositifs simples de tranchées et de piques, comme le maîtrisaient parfaitement les légions romaines, permettraient peut-être aux armées du Sahel de faire face aux nombreuses attaques des groupes armés terroristes contre leurs emprises isolées. Quant à la poliorcétique, les difficultés rencontrées par l’armée irakienne appuyée par la coalition internationale pour assiéger Mossoul en 2016 et 2017 montrent que cet art est toujours bien vivant.

Le deuxième élément de réflexion est celui du « retour de la géographie ». Face à la menace aérienne, les armées modernes se sont équipées de puissants moyens de défense sol-air, et dans l’éventualité d’un conflit contre un adversaire avec un format d’armée équivalent, il n’est pas certain aujourd’hui que les nations occidentales disposent de la supériorité aérienne totale. Plus encore, les conflits de demain pourront se tenir au milieu de grandes bulles A2/AD (déni d’accès et interdiction de zone), c’est-à-dire dans des zones pratiquement privées de moyens aériens. Dans ce contexte, les éléments de la géographie terrestre risquent fort de redevenir prépondérants dans la manœuvre. Enfin, avec l’émergence de la menace cyber et des villes connectées, peut-être que le concept de place forte devrait évoluer pour entrer dans l’ère du cyberespace. Nous pourrions ainsi imaginer demain un réseau de « places fortes 2.0 » qui comprendrait des moyens de défense physiques (barrières, murs, blindage), des moyens de défense 3D (défense sol-air) et des moyens de défense cyber (un Internet contraint dans un lieu donné par une succession de pare-feu et des outils de Lutte Informatique Défensive), et qui serait donc capable de contraindre la géographie cette fois-ci dans ses quatre dimensions. En résumé, les places fortes et forteresses ont dominé l’art militaire depuis les premières civilisations et nous avons peut-être fait une erreur d’abandonner leur concept si brutalement. Au contraire, les quelques hypothèses que nous pouvons avancer sur les potentiels conflits de demain nous invitent à ressortir la place forte des cartons poussiéreux et à réfléchir à ce que pourrait être, en 2020, la « place forte 2.0 ».

A gauche les fortifications de Belfort pendant le siège et à droite une FOB en Afghanistan. On remarque que les fortifications de Belfort épousent le paysage et suivent une géométrie oblique pour résister aux tirs d’artillerie.

 

TROISIEME PARTIE : LA QUESTION DU COMMANDEMENT

La Grandeur et les défaillances des chefs militaires

Les chefs militaires de 1870 ont été jugés après la guerre comme les grands responsables du désastre. On retrouve en 1871 les mêmes critiques qui seront adressées aux généraux de 1940, et l’opinion populaire considère largement que le soldat français s’est bien battu, mais qu’il a été mal commandé. Pourtant, le général de 1870 n’est pas celui de 1918 ni de 1940 ; il en même plutôt la figure opposée. Nous sommes bien loin, en 1870, du général Gamelin qui savoure le 19 mai 1940 un déjeuner copieux, « un véritable banquet de noces », alors que le front est percé[22]. Le chef de 1870, lui, est au centre de l’action : il bondit, il court, il montre l’exemple. Il se bat avec panache et fougue, habitué qu’il est des campagnes expéditionnaires, et sait que c’est de l’avant qu’un chef mène sa troupe. Bien souvent, il est blessé ou meurt à la tête de ses hommes. Le 4 août, le général Abel Douay tombe au-devant de sa division lors des tous premiers combats à Wissembourg. À Sedan, Mac Mahon est gravement blessé avant le début de la bataille – ce qui lui évitera de connaître un déshonneur comparable à celui de Bazaine et lui permettra de poursuivre la carrière politique que l’on connaît. En fait, le général et les officiers de 1870 mènent leurs hommes, mais ce faisant, ils ne commandent pas. Habitués des petites passes d’armes, ils oublient que l’art ou la science du commandement c’est d’abord celui d’ordonner des troupes[23], et qu’on ne dirige pas sous le feu dix mille hommes comme l’on en dirige cent ou deux cents.

« À Rezonville, nous dit le Général de Gaulle, le maréchal Bazaine ne prend, de la journée, aucune disposition d’ensemble, n’assigne pas de mission précise à des corps d’armée qui débouchent successivement sur le champ de bataille, mais parcourt sans cesse le terrain et, dédaigneux du danger, s’occupe ici de conduire un bataillon, là de placer une batterie »[24]. L’opinion ne s’y trompe pas, et restera cette phrase célèbre de Clemenceau à propos du suicide du général Boulanger, figure emblématique du soldat de 1870, de la Cochinchine et de la Tunisie : « Il est mort comme il a vécu, en sous-lieutenant ». Cette témérité, associée à un manque complet de hauteur de vue, est peut-être la caractéristique la plus prégnante de l’officier de l’époque, et probablement une cause centrale des échecs sur le champ de bataille. Peut-être ce comportement nous explique aussi bien mieux, a posteriori, celui des généraux de 1914 et de 1939, qui tirant là aussi les enseignements de 1870 avec excès, se tenaient souvent fort loin de la troupe.

Quelle place pour le chef ?

Aujourd’hui, les leçons de tous ces conflits ont eu le temps de mûrir, et la place du chef est devenue quand même bien plus équilibrée, d’autant que les armées occidentales disposent de moyens de transmissions tactiques qui bien entendu n’existaient pas à l’époque. Mais disons-le franchement, le spectre de 1870 et la tentation des officiers français de commander leurs troupes comme des « sous-lieutenants » guettent encore. L’officier de 2020 est du point de vue des campagnes qu’il mène, bien proche du colonial de 1870 : il commande de maigres effectifs, issus de troupes d’élite, face à un ennemi qu’il peut, somme toute, manœuvrer assez facilement. De plus, avec l’avènement du méta-système Scorpion, chaque échelon subordonné va gagner de plus en plus d’autonomie, et le commandement tactique va perdre sa verticalité pour devenir très horizontal. C’est bien pourquoi, tandis que les systèmes d’information et de communication se développent aujourd’hui de manière exponentielle, les questions sur la place du chef sur le champ de bataille, et sur l’art ou sur le style de commandement restent encore profondément ouvertes.

L’organisation du commandement en 1870

Cette question des systèmes d’information et de communications est à relier à un autre aspect de la guerre de 1870, qui est celui du C2[25], c’est à dire à celui de l’organisation du commandement. Le monde militaire de 1870 est dominé par quelques grands noms (Bazaine, Canrobert, Mac Mahon) et le C2 de l’armée française est articulé plutôt en fonction des querelles de clocher ou des attributions de ces maréchaux que des considérations tactiques. Au début de la guerre, la question se pose ainsi du remplacement de Mac Mahon comme gouverneur de l’Algérie, ce à quoi Napoléon III répond « Cette guerre sera pour le maréchal une petite distraction ; il continue à être gouverneur général »[26]. Le commandement militaire sous le Second Empire entretient aussi des liens ambigus avec le monde politique, accentués par le fait que le siège de ministre de la guerre est occupé la plupart du temps par un officier général. Il résulte de tout cela une organisation tortueuse du C2 qui se traduit par des maladresses et des déconvenues sur le champ de bataille : telle unité ne sait à tel moment qui la commande ; tel officier refuse de prendre des décisions parce qu’on ne lui a pas dit de les prendre, ou parce qu’il ne comprend pas quel est son périmètre : « On voit, le 16 août 1870, à Rezonville, le maréchal Canrobert, ayant engagé vers le bois de Tronville les unités qu’il a sous la main, discernant fort bien que la décision pourrait être obtenue à sa droite si l’on y portait quelque effort, mais en se gardant de le faire parce qu’on ne le lui a pas dit, bornant son action à observer le combat sans chercher à le diriger, fumant cigare après cigare à son poste de commandement de la voie Romaine et recevant les obus avec philosophie. »[27]

   Le commandement de 1870 : de gauche à droite, les maréchaux Bazaine, Mac Mahon et Canrobert

Ces déconvenues sont accentuées par les transmissions stratégiques qui sont encore balbutiantes avec le télégraphe. Le 22 août, Mac Mahon reçoit le dernier télégramme de Bazaine, qui date de trois jours plus tôt et qui lui dit « Je compte toujours prendre la direction du Nord et me rabattre sur Montmédy ». C’est ce télégramme qui décide Mac Mahon à faire mouvement vers le Nord depuis Châlons et de traverser la Meuse si haut, tandis qu’en réalité Bazaine est enfermé dans Metz avec son armée, sans télégraphe ni moyens de communication, et qu’il ne peut plus faire parvenir sa situation. Enfin, on observe une confusion totale entre ce qui relève du niveau stratégique et du niveau tactique. L’Empereur se trouve au côté des armées, mais à partir de fin août il ne commande plus ; il se contente d’errer, malade, entre les unités en lançant des discours en l’air. À l’inverse, le ministre de la guerre et le Président du conseil envoient des directives très précises de mouvements de troupes qui sont accueillies avec doute par les maréchaux, lorsqu’elles sont reçues. Enfin, durant la deuxième phase du conflit et le siège de Paris, la transmission des ordres entre le gouvernement et la délégation de Tours ne peut se faire que par des messages transportés par montgolfière, ce qui est extrêmement hasardeux : sur 65 ballons lancés de Paris, 47 arrivent à destination, et des ballons portés par le vent atterrissent un peu partout, y compris en Norvège !

La question de l’organisation du commandement aujourd’hui

Face à ces problématiques de transmissions et de C2, la prudence nous invite là encore à beaucoup d’humilité. Les chefs militaires de 1870 n’ont pas nécessairement conscience, avant le début de la guerre, de la mauvaise organisation du commandement, puisque cette organisation avait permis aux armées de remplir tous leurs objectifs. Gardons-nous donc d’un jugement trop radical a posteriori et imaginons-nous au contraire la réaction du chercheur ou du stagiaire de l’École de Guerre qui se penchera, dans cent ou deux cents ans, sur la cohérence de notre commandement aujourd’hui en opération. Il constatera probablement que les C2 de nos coalitions interalliées sont parfaitement illisibles pour le non-initié : entre les questions de soutien national, la délégation ou l’absence de délégation d’OPCOM, les bascules d’OPCON et de TACON, il faut assurément une grande expertise pour comprendre du premier coup d’œil qui commande qui en milieu multinational – et c’est sans compter les problématiques liées aux systèmes d’information et de communication qui viennent se greffer sur ces organigrammes. Or, c’est bien dans un cadre multinational que nous devrons agir dans le cas d’un conflit majeur, peut-être contre un adversaire avec un format d’armée équivalent, et dans ce cadre nos C2 risquent fort de ressembler à des « usines à gaz » qui plus que des ordres, serviront à générer des maladresses et des malentendus. Pour le dire clairement : nos C2 en coalition sont beaucoup trop politiques et pas assez militaires. Ils conviennent bien pour des opérations limitées ou lorsqu’il s’agit avant tout de montrer le drapeau, c’est-à-dire de montrer l’engagement d’une Nation dans une mission. Mais si une crise majeure vient à se déclencher avec un tempo extrêmement rapide, soit ces organigrammes démesurés précipitent les organes de décision dans le chaos par leur complexité, soit ils devront être reconstruits à la va-vite, le premier coup de feu venu, vers quelque chose de plus simple et de plus efficace.

En second lieu, le chercheur de 2120 s’interrogera également sur cette problématique d’écrasement des niveaux stratégiques, opératifs et tactiques, qui existait déjà en 1870, mais qui a eu tendance à s’accroître avec la modernisation des moyens de télécommunications. Certes, le risque de malentendu dû à la réception tardive d’un télégramme parisien s’est en grande partie évaporé ; mais le risque d’une décision tactique prise trop rapidement et au mauvais niveau, en réaction à un événement d’ordre politique ou d’un « buzz » devient peu à peu un invariant de la guerre moderne. Aussi, il n’y a pas d’organisation du commandement parfaite, conclura probablement notre chercheur du futur. Mais nous noterons avec lui qu’il n’y pas eu un seul conflit en France, depuis la fin des guerres napoléoniennes, où l’organisation du commandement n’ait pas été remise en cause après-guerre, que ce soit à cause de structures trop complexes ou des querelles de trop fortes personnalités. Espérons que les écueils de 1870 et des autres guerres passées puissent nous rappeler qu’en matière de commandement, le bon sens et la simplicité restent les deux leviers principaux pour éviter les maladresses et les malentendus.

Le procès de Bazaine en 1873, illustré par les journaux d’époque. Jugé coupable pour s’être laissé enfermer dans Metz et pour avoir capitulé de son propre chef (Bazaine n’avait pas reconnu la République du 4 septembre 1870), Bazaine est condamné à mort. Sa peine sera commuée à vingt ans de prison par Mac Mahon, alors Président de la République, ce qui inspirera à Victor Hugo ce commentaire : « Mac Mahon absout Bazaine, Sedan lave Metz. L’idiot protège le traitre. » 

« Le souvenir, c’est la science »

Le 15 août 1859, trois cents officiers sont réunis pour un banquet impérial aux Tuileries. Napoléon III lève alors un verre à la santé des victoires passées et des victoires à venir, et il proclame « Que le souvenir des imperfections signalées revienne à votre mémoire, car pour tout homme de guerre, le souvenir c’est la science même ! ». L’Empire français devient un Empire où le soleil ne se couche jamais, et l’armée française est victorieuse dans toutes ses aventures. Pourtant, dix ans plus tard, elle est écrasée par des armées allemandes supérieures, en moins de deux mois, et l’Empereur malade capitule dans la honte à Sedan. Et le souvenir des imperfections d’alors continue de revenir à notre mémoire, car si plus d’un siècle nous sépare de Sedan et de Metz, le monde, la France et les armées de 1870 ne sont finalement pas si éloignées du monde, de la France et des armées de 2020.

Peut-être que le plus grand enseignement que nous devrons garder de 1870, au-delà de toute considération guerrière, est surtout celui de l’humilité. Officiers, généraux, politiciens de 1870 percevaient le monde avec beaucoup de suffisance et beaucoup de certitudes : ces certitudes s’envolèrent rapidement avec la guerre, puis avec la défaite, et laissèrent leur place à l’amertume et aux règlements de compte. Mais sommes-nous si différents ? Du simple soldat jusqu’au décideur politique, nous avons tous confiance dans notre outil de défense, et c’est légitime et bienheureux. Mais de la confiance à la suffisance, il n’y a qu’un pas qui est parfois vite franchi : quel officier ou spécialiste du monde de la défense n’a pas entendu dire aujourd’hui – ou n’a pas dit soi-même – que « l’armée française est la seule armée d’Europe, Britanniques mis à part, qui soit encore opérationnelle et qui sache encore faire la guerre », ou d’autres poncifs comme « dans la vraie vie, tel ou tel évènement n’arrivera jamais » etc. Prenons donc le temps de nous arrêter et de nous regarder dans un miroir : car si la guerre de 1870 reste aujourd’hui tellement d’actualité, c’est probablement parce qu’elle rappelle à chacun la nécessité d’être profondément humble face aux évènements, et de ne cesser de remettre en doute ses certitudes.

Notes

[1] Il serait intéressant d’étudier, à ce propos, dans quelle proportion la guerre de 1870 constituait une « matrice de pensée » pour les décideurs militaires et politiques des deux guerres mondiales. Comme le souligne François Roth, on peut difficilement comprendre le 18 juin du Général de Gaulle si l’on n’a pas en mémoire le siège de Paris et le refus d’un armistice par Gambetta et par le Gouvernement de Défense nationale.

[2] Le lecteur pourra se tourner notamment vers François Roth : la guerre de 1870, Fayard, 1990

[3] Tandis que la Prusse s’était rangée officiellement aux positions françaises sur la succession du trône d’Espagne, la dépêche d’Ems, qui est un courrier du Roi Guillaume falsifié par Bismarck, laissait entendre que le Roi de Prusse avait ouvertement humilié l’Ambassadeur de France venu lui rendre visite – ce qui s’avéra complètement faux, mais qui radicalisa l’opinion française

[4] Déclaration du maréchal Le Bœuf, ministre de la guerre au Corps législatif en juillet 1870 « Nous sommes prêts et archiprêts. La guerre dut-elle durer deux ans, il ne manquerait pas un bouton de guêtre à nos soldats. »

[5] Discours d’Émile Ollivier, président du Conseil au Corps législatif, juillet 1870 « Nous déclarons la guerre d’un cœur léger. »

[6] En l’occurrence la bataille navale de La Havane du 9 novembre 1870 qui fut le seul véritable engagement naval de cette guerre.

[7] Alain Gouttman : la grande défaite 1870 – 1871, Editions Perrin, 2015

[8] François Roth, op. cit., empl.1352.

[9] « Ach, die tapferen Leute ! »

[10]  Charles de Gaulle : le fil de l’épée, Tempus Perrin, 1932.

[11] Cité par François Roth, op. cit., empl. 4889.

[12] Le Maréchal Foch, dans son cours à l’École de Guerre, écrivait que « Moltke n’était qu’un chef d’état-major ».

[13] Comprehensive Operational Planning Directive.

[14] Charles de Gaulle, op. cit., empl.465.

[15] Léonce Rousset : Histoire générale de la guerre franco-allemande (1870 – 1871), Jules Tallandier éditeur, 1896

[16] Appellation qui regroupait à l’époque l’ensemble de la logistique et du soutien.

[17] https://www.asafrance.fr/item/libre-opinion-du-colonel-er-michel-goya-2.html, « si tu veux la paye, ne prépare pas la guerre », décembre 2016, consulté le 30/03/2020.

[18] https://www.la-croix.com/France/Securite/armees-face-defi-leur-organisation-2018-09-07-1200967105, consulté le 30/03/2020

[19] Citation attribuée au Général de Gaulle.

[20] Acte de bravoure qui permettra à Belfort, ville alsacienne, de ne pas être annexée à l’Allemagne par le Traité de Francfort.

[21] Ce n’est en revanche pas le cas pour les savoir-faire techniques, qui continuent en partie à être enseignés à l’École du Génie.

[22] André Beaufre : Le drame de 1940, Plon, 1965.

[23] Charles de Gaulle, op. cit., empl.480 : « on demandait au maréchal Pétain ce qui lui paraissait, dans l’action, réclamer le plus grand effort : « c’est d’ordonner ! » répondit-il ».

[24] Charles de Gaulle, op. cit., empl. 511.

[25] Command and Control.

[26] François Roth, op. cit., empl.569.

[27] Charles de Gaulle, op. cit., empl.503.

La stratégie russe en Libye : entre biais inavoués et perspectives de médiation – par Adlene Mohammedi

Chargé de recherches stratégiques pour le cabinet AESMA, Adlene Mohammedi est l’auteur d’une thèse sur la politique arabe de la Russie postsoviétique.

Montrée du doigt pour son soutien plus ou moins officieux au maréchal Khalifa Haftar, « l’homme fort de l’est libyen », la Russie poursuit néanmoins le dialogue avec le gouvernement d’union nationale de Tripoli. Si Moscou semble rompre avec le légalisme et le légitimisme qui caractérisent son discours officiel en politique étrangère, son objectif est d’émerger comme une puissance médiatrice incontournable en Libye. Pour cela, la Russie peut compter sur divers canaux de communication : avec les acteurs libyens (les deux principaux protagonistes, ainsi que les réseaux kadhafistes), mais aussi avec la Turquie, l’un des principaux parrains du gouvernement d’union nationale de Fayez al-Sarraj.

Le soulèvement de janvier 2011 – dans le cadre du Printemps arabe – et l’intervention militaire qui s’en est suivie sont à l’origine du conflit actuel en Libye, conséquence de la chute du régime de Mouammar Kadhafi. A l’époque, si la position russe était relativement claire (scepticisme et méfiance), elle pouvait être caractérisée par une certaine pusillanimité. Dmitri Medvedev étant alors Président, la Russie s’est abstenue au Conseil de sécurité des Nations unies lors du vote de la résolution 1973 censée permettre la mise en place d’une zone d’exclusion aérienne. Quand l’intervention militaire, menée par l’OTAN, a abouti au renversement de Kadhafi et à un changement de régime, la Russie l’a qualifiée d’illégale. Cette absence de veto russe s’explique à deux niveaux : à l’échelle de la Russie, cette parenthèse Medvedev était associée à une timide tentation libérale difficilement compatible avec une défense ouverte de Kadhafi ; à l’échelle internationale, Moscou voulait éviter de bloquer le fonctionnement du Conseil de sécurité, vecteur d’influence pour sa politique étrangère, tout en signifiant son rejet de la notion de « responsabilité de protéger » et en rappelant son attachement à la souveraineté nationale et au principe de non-intervention. En d’autres termes, la position russe était davantage conservatrice que dogmatique. Mais l’intervention militaire, menée principalement par la France et le Royaume-Uni, et la brutale éviction de Kadhafi qu’elle a permise, ont contribué à raidir la Russie. Mais au-delà des critiques, il convient de rappeler que les Russes n’ont rien fait pour protéger l’ancien dirigeant libyen.

Cette intervention militaire a exacerbé la méfiance russe à plus d’un titre. D’abord, parce que la Russie, en tant que principal fournisseur de Kadhafi en armements, a subi des pertes financières importantes (au moins 4 milliards de dollars de contrats d’armements, selon les autorités russes[1]) tout en perdant un client de longue date. Ensuite, parce qu’elle s’est retrouvée confrontée en Libye à trois défis qu’elle brandit régulièrement : l’ingérence dans les affaires intérieures d’un pays, le terrorisme et l’instabilité régionale. Enfin, loin de se désintéresser du pays, le Kremlin a manifesté son soutien, en mai 2014, au gouvernement d’Abdallah al-Thani (issu de la Chambre des représentants installée à Tobrouk, puis à Benghazi depuis 2019). Dès juin 2014, al-Thani a requis l’assistance russe pour la formation de la police libyenne. En avril 2015, il s’est rendu à Moscou où il a accusé les gouvernements « occidentaux » de soutenir les Frères musulmans. Fin juin 2016, soit trois mois après la formation du gouvernement d’union nationale (Government of National Accord, dit GNA) et son installation à Tripoli, c’est au tour de Khalifa Haftar, chef de l’autoproclamée « Armée nationale libyenne » nommé « commandant militaire en chef » en mars 2015 par la Chambre des représentants, de se rendre à Moscou afin de demander un appui politique et militaire. A la fin de l’année 2016, lors de sa deuxième visite, le vice-ministre russe des Affaires étrangères, Guennadi Gatilov, a déclaré que Khalifa Haftar devait être intégré à toute solution politique. La Russie est apparue alors comme son plus important partenaire. En janvier 2017, le soutien russe est encore plus ouvert : Khalifa Haftar, que les médias aiment surnommer « l’homme fort de l’est libyen », a été convié à visiter le porte-avions russe Amiral Kouznetsov (au large de la Libye). Un échange par vidéoconférence entre Haftar et le ministre russe de la Défense, Sergueï Choïgou, a même été organisé à cette occasion[2].

Parallèlement à ce soutien, la Russie a poursuivi le dialogue avec deux acteurs différents : le gouvernement d’union nationale de Tripoli et les réseaux kadhafistes. La diplomatie russe n’a pas caché sa sympathie pour le deuxième fils de Mouammar Kadhafi. En décembre 2018, deux émissaires de Saïf al-Islam Kadhafi ont rencontré le vice-ministre russe des Affaires étrangères Mikhaïl Bogdanov[3]. Le diplomate russe a manifesté une certaine bienveillance à son égard et a indiqué qu’il fallait l’associer au futur processus politique. Comme l’a rappelé Virginie Collombier, les deux camps (le gouvernement de Tripoli et Khalifa Haftar) ont voulu, dès 2017, attirer les acteurs issus de l’ancien régime – marginalisés après 2011[4]. Sur ce terrain, c’est Haftar qui a été le plus efficace, même si le camp kadhafiste demeure divisé et si son ralliement au chef de l’Armée nationale libyenne n’a pas été total. On retrouve, par exemple, des kadhafistes à Misrata, du côté du gouvernement d’union nationale. Ce dernier, reconnu internationalement et formé sous l’égide des Nations unies, n’exprime pas à l’égard de la Russie l’hostilité qu’il exprime à l’égard des deux principaux parrains de Haftar que sont les Émirats arabes unis et l’Égypte. Malgré l’offensive de Haftar en Tripolitaine lancée au printemps 2019, repoussée un an plus tard par les troupes du gouvernement d’union nationale avec l’aide décisive de la Turquie, les échanges entre Moscou et Tripoli n’ont pas cessé. Le vice-président du Conseil présidentiel du gouvernement d’union nationale, Ahmed Maetig, s’est d’ailleurs rendu à Moscou le 3 juin 2020 dans le cadre de discussions en vue d’un cessez-le-feu[5]. Décryptons maintenant la stratégie russe en Libye.

La Russie et l’Armée nationale libyenne de Khalifa Haftar : un appui discret et limité

L’ambiguïté de la position russe en Libye reflète la complexité de la situation : la coexistence de deux pouvoirs concurrents, l’un reconnu internationalement (le gouvernement d’union nationale présidé par Fayez al-Sarraj) et l’autre contrôlant l’essentiel du territoire (celui de l’armée de Khalifa Haftar). Si cette position n’est pas en totale adéquation avec le discours habituel (respect du droit international et du pouvoir légal), deux points permettent de nuancer cette rupture apparente. Le premier concerne l’action de l’armée de Khalifa Haftar. Pour légitimer son action, et notamment son offensive en Tripolitaine, celui-ci invoque la lutte contre le terrorisme et l’islamisme (principalement les Frères musulmans, soutenus par la Turquie) dont le gouvernement d’union nationale serait complice. La Russie est sensible à cette rhétorique, comme les Émirats arabes unis et l’Égypte d’Abdel Fattah al-Sissi qui considèrent l’islam politique et l’axe Ankara-Doha qui le soutient comme une menace prioritaire. Pour le Kremlin, l’islam politique – surtout dans sa forme réticulaire[6] – est facteur d’instabilité. Le second point concerne le statut de Haftar. Si ses ennemis (notamment la Turquie) le qualifient régulièrement de renégat, voire de terroriste, il tire sa légitimité de la Chambre des représentants installée à Benghazi, présidée par Aguila Saleh.

Outre le soutien diplomatique (accueil à Moscou ou sur le porte-avions Amiral Kouznetsov), la Russie a offert à Haftar un appui clandestin. Là encore, la position russe peut sembler ambivalente, entre défense de l’autorité de l’État et recours à des acteurs privés. C’est un jeu qui permet à la Russie, sur le plan militaire, de préserver l’armée, et sur le plan politique, de nier toute participation formelle. Ce mercenariat qui ne dit pas son nom a été mis au service d’une coalition dont les dirigeants russes connaissent les limites. Selon un rapport « confidentiel » des Nations unies (que l’agence Reuters a pu lire), le Groupe Wagner – qui se distingue des autres sociétés militaires privées par l’intégration de ses unités aux forces régulières dans certaines zones de combat[7] – aurait déployé jusqu’à 1 200 hommes en Libye[8]. Ce chiffre (à peu près l’équivalent d’un régiment) peut sembler dérisoire en comparaison des 25 000 hommes que compterait l’armée de Haftar, mais il n’est pas négligeable comparé aux 2 000 mercenaires du groupe Wagner engagés en Syrie en 2018[9]. En face, la Turquie aurait envoyé entre 2 000 et 4 000 combattants syriens au service de Tripoli[10]. Dans les deux camps, cet appui a pris une forme plus conventionnelle, quoique plus discrète côté russe. En janvier 2020, l’armée turque a entamé son déploiement en Libye. En mai, au moins six MiG-29 Fulcrum et deux Sukhoï SU-24 Fencer, escortés par deux appareils de l’aviation russe, auraient atterri sur le sol libyen[11]. Des images du Commandement des États‑Unis pour l’Afrique (AFRICOM) prises à la fin du mois de mai montrent le déploiement par la Russie d’au moins 14 avions de combat sur les bases d’al-Khadim et d’al-Djoufra[12]. L’objectif est d’empêcher une contre-offensive des troupes de Tripoli vers la région de Syrte et la base aérienne d’al-Djoufra (carte ci-dessous – source : Al Jazeera, 9 juin 2020). L’Armée nationale libyenne a, en outre, eu accès à des batteries antiaériennes russes Pantsir (de courte à moyenne portée). Plusieurs Pantsir ont été détruits par des drones turcs dans le conflit actuel[13].

La lutte contre le terrorisme et l’islam politique ne peut toutefois suffire à justifier les efforts russes en faveur de Haftar. Selon Washington, Moscou songerait à s’installer militairement au sud de la Méditerranée[14]. La question des hydrocarbures est aussi régulièrement brandie. Le 17 janvier 2020, plusieurs chefs tribaux pro-Haftar ont décidé de bloquer la production des sites pétroliers dans leurs zones[15]. Les pro-Haftar ont manifesté ainsi leur défiance envers la compagnie nationale pétrolière (National Oil Corporation, NOC), basée à Tripoli. Pour eux, il n’est pas acceptable que l’argent du pétrole de la Cyrénaïque et du Fezzan serve au gouvernement de Fayez al-Sarraj, à la Turquie ou au financement de combattants étrangers. De son côté, la compagnie nationale libyenne a récemment déploré la présence de mercenaires russes sur des champs pétrolifères du Fezzan[16]. Pour le chercheur Jalel Harchaoui, l’accès au pétrole libyen est un bon moyen pour la Russie de « mieux contrôler l’acheteur européen »[17]. A court terme, la présence russe sur ces champs révèle surtout une intention d’utiliser le pétrole comme moyen de pression dans les discussions avec le gouvernement d’al-Sarraj et son parrain turc. Rappelons que la Russie est loin d’être la seule à s’intéresser aux ressources de la région. Le 27 novembre 2019, Ankara et Tripoli ont signé un accord maritime censé permettre aux Turcs d’explorer certains gisements de gaz d’une partie de la Méditerranée orientale[18], empiétant sur les zones exclusives grecques et chypriotes.

Depuis sa prise de Syrte – qui a constitué un tournant dans la guerre actuelle[19] –, le 6 janvier 2020, la posture de Khalifa Haftar s’est considérablement dégradée. Quelques jours après, dans le cadre d’un dialogue russo-turc destiné à apaiser la situation en Libye, Haftar a mis la diplomatie russe dans une situation embarrassante en quittant Moscou sans signer d’accord de cessez-le-feu[20]. Aujourd’hui, plus d’un an après le début de son offensive en Tripolitaine, l’alliance autour du gouvernement de Tripoli – largement aidée par Ankara – a finalement réussi à repousser les hommes de Haftar en direction de la Cyrénaïque. Celui-ci donne ainsi à Moscou deux bonnes raisons de privilégier d’autres interlocuteurs : son intransigeance et ses déconvenues militaire.

L’hypothèse kadhafiste

En avril 2020, Khalifa Haftar est allé jusqu’à s’attribuer le pouvoir en indiquant lors d’un discours télévisé qu’il disposait d’un « mandat du peuple ». Cet autoritarisme – qui masque mal son incapacité à conquérir militairement Tripoli – n’est pas forcément du goût de Moscou. Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a réagi : « Nous n’approuvons pas la déclaration du maréchal Haftar selon laquelle il décidera unilatéralement de la façon dont le peuple libyen vivra. »[21] Contrairement à leur action en Syrie où les Russes ont considéré qu’il fallait soutenir jusqu’au bout le pouvoir en place, ceux-ci refusent de miser sur un seul homme en Libye. Il est toutefois trop tôt pour évoquer un lâchage : son armée contrôle encore l’essentiel du territoire libyen (mais moins de la moitié de la population), y compris une grande partie des gisements pétrolifères.

La Russie mise aussi sur les réseaux kadhafistes, et surtout sur le fils de l’ancien « guide de la révolution » : Saïf al-Islam Kadhafi. En décembre 2018, des émissaires de ce dernier auraient transmis un courrier à Vladimir Poutine dans lequel Saïf al-Islam s’engagerait à soutenir une éventuelle solution politique[22]. Selon certaines sources, l’objectif était tout simplement d’obtenir les faveurs de Moscou en vue de l’élection présidentielle finalement repoussée. Pour la Russie, l’élection d’un homme providentiel serait un bon moyen de sortie de crise. En janvier 2019, la diplomatie russe s’est exprimée en faveur de la libération du frère de Saïf al-Islam : Hannibal Kadhafi, détenu au Liban depuis 2015.

Au printemps 2019, deux ressortissants russes ont été arrêtés à Tripoli tandis qu’ils sondaient la population locale pour le compte de la « Fondation pour la protection des valeurs nationales » (dirigée par un certain Alexandre Malkevitch, parfois associé à Evgueni Prigogine, patron du Groupe Wagner). Pour le gouvernement de Tripoli, leur mission relève davantage de l’espionnage que de la recherche. Les résultats de cette étude tels qu’ils ont été publiés par ladite Fondation profitent aux deux hommes qui semblaient avoir les faveurs de Moscou : 3 à 7% des citoyens libyens soutiendraient le gouvernement de Fayez al-Sarraj, alors que Khalifa Haftar et Saïf al-Islam récolteraient chacun 55 % de voix[23].

Il est néanmoins difficile d’associer systématiquement les kadhafistes à Khalifa Haftar. Pour les premiers, le second était surtout un moyen de revenir au pouvoir. Mais maintenant qu’il a échoué, rien ne les oblige à lui rester fidèles. Pour le journaliste français Jihâd Gillon, « Saïf al-Islam ne porte pas Haftar dans son cœur[24] et les kadhafistes au sein de l’Armée nationale libyenne estiment qu’ils n’ont pas été suffisamment respectés »[25]. Selon lui, ils pourraient être tentés de prendre le contrôle de cette armée dans la mesure où « ils s’estiment incontournables ». Par ailleurs, toujours selon le journaliste, tout indique que Saïf al-Islam est enclin à dialoguer avec le gouvernement d’union nationale de Tripoli. Pour les Russes, en tout cas, qui entendent bien continuer à dialoguer avec Tripoli, Saïf al-Islam serait un partenaire plus docile que le turbulent militaire. Un problème subsiste pour eux comme pour tous ceux qui courtisent le fils de l’ancien dictateur : il est poursuivi par la Cour pénale internationale.

Une médiation en perspective ?

La menace de nouvelles batailles plane encore. Tripoli – renforcée par Ankara – voudrait bien récupérer Syrte et l’Égypte en a fait une « ligne rouge ». Pour la Russie, qui souhaite dialoguer avec l’ensemble des acteurs nationaux et régionaux, l’objectif est de mettre fin au conflit. Et si Haftar manifeste de l’inflexibilité, en sus des réseaux kadhafistes, Moscou pourrait s’appuyer – dans les négociations avec Tripoli – sur le président de la Chambre des représentants (Benghazi), Aguila Saleh[26]. S’il n’est pas question de renoncer à l’armée de Haftar, l’éviction du chef militaire lui-même au profit d’un homme plus consensuel reste une hypothèse plausible. En face, la Russie n’a jamais complètement tourné le dos au gouvernement d’union nationale (Tripoli), comme le montre le voyage à Moscou du vice-président du Conseil présidentiel, Ahmed Maetig, le 3 juin dernier. Mais Moscou a deux griefs à l’encontre de Tripoli : les soupçons de sympathies islamistes et la détention de ressortissants russes. Deux points qui ne constituent cependant pas un obstacle insurmontable au dialogue.

Au-delà de l’échelle libyenne, la Russie entretient d’excellentes relations avec les deux principaux parrains de Haftar : les Émirats arabes unis et l’Égypte. Elle souscrit à leur vision géopolitique – comme l’indique d’ailleurs leur convergence dans le dossier syrien –, à savoir une volonté d’encourager l’autoritarisme contre l’islam politique au nom de la stabilité. Mais la position de la Russie, qui préfère les partenariats de circonstance aux alliances contraignantes, est loin d’être dogmatique.

Elle entretient aussi de très bonnes relations avec l’autre camp : l’axe Ankara-Doha. Malgré les divergences exprimées, les relations russo-turques sont à la fois importantes sur le plan bilatéral (échanges commerciaux, énergie, tourisme …) et déterminantes dans le conflit syrien. Même si l’accord d’Astana (signé en mai 2017 par la Russie, la Turquie et l’Iran) est loin d’avoir abouti à une solution politique pérenne, il a contribué à une forme d’apaisement sur le plan militaire. Le conflit perdure au nord de la Syrie, mais on y a désormais affaire à des transactions permanentes entre Moscou et Ankara plutôt qu’à un affrontement[27]. Tout indique aujourd’hui que les deux puissances entendent réaliser un accord analogue en Libye en dépit d’un engagement plus limité.

Quels scénarios pour les mois qui viennent ?

Sans présumer de l’issue des négociations en cours, trois grandes hypothèses sont aujourd’hui identifiables. La première hypothèse est celle d’une poursuite de la guerre. Si le gouvernement d’union nationale décide de reprendre Syrte par la force (notamment pour s’emparer de ressources pétrolières nécessaires et insuffisantes à l’ouest du pays), Moscou n’entend pas le laisser faire. La Russie ne veut pas d’une escalade militaire qui l’obligerait à afficher ostensiblement son parti pris en faveur de l’Armée nationale libyenne, mais il n’est pas non plus question de laisser le champ libre à la Turquie. Les Mig-29 et les Soukhoï-24 russes basés à al-Djoufra sont justement là pour empêcher les troupes de Tripoli – aidées par Ankara – d’avancer vers l’est. La Russie est donc dans une démarche de dissuasion : les mercenaires sur les champs pétrolifères et les avions de combat sont là pour éviter de négocier avec la Turquie en situation de faiblesse.

La deuxième hypothèse est celle d’une partition de facto. Pour le chercheur Barah Mikaïl[28], professeur associé à l’université Saint Louis de Madrid, ce n’est pas l’hypothèse à privilégier dans l’immédiat, les rivalités politiques et militaires n’ayant pas entamé le sentiment d’appartenance nationale. Il est vrai que la Russie ne défend pas formellement ce scénario, mais il se pourrait qu’elle appuie une solution fédérale que pourrait porter un homme comme Aguila Saleh qui plaide pour une Libye une mais décentralisée. Pour qu’une telle solution (un partage territorial dont les termes sont encore à définir) soit acceptée par Tripoli et Ankara, il faudrait évidemment un accord sur le partage des ressources pétrolières. Cette hypothèse est finalement celle du conflit gelé, avec en filigrane une « cogestion concurrente », pour reprendre la formule d’Arnaud Peyronnet[29].

Enfin, la troisième hypothèse est plus institutionnelle que territoriale. Elle implique un partage du pouvoir à Tripoli. Celui-ci s’ouvrirait à des acteurs de l’Est, tels Aguila Saleh et ses alliés tribaux. La Russie n’a a priori aucune raison de s’y opposer. Il s’agit d’une hypothèse à plus long terme qui suppose une résolution politique du conflit.

En définitive, la Russie a bien des partenaires privilégiés en Libye (l’armée de Khalifa Haftar, le président de la Chambre des représentants Aguila Saleh, les réseaux kadhafistes), tout en se déclarant ouverte à l’ensemble des acteurs du conflit libyen et tout en maintenant un canal de communication avec Tripoli. Sa capacité à discuter avec les divers acteurs intérieurs et extérieurs en fait un médiateur tout désigné : entre le gouvernement de Tripoli et les protagonistes de l’Est et entre la Turquie et l’axe Abou Dhabi-Le Caire. Si l’issue des négociations est incertaine, tout indique pour l’instant que le dialogue russo-turc sera au cœur du règlement du conflit libyen. Un Astana libyen n’est pas exclu. La Russie a sans doute les moyens de contraindre à la fois le couple Le Caire-Abou Dhabi et l’Armée nationale libyenne (Haftar lui-même ou un autre chef mis en avant à l’Est) à accepter un tel compromis. Sa discrète présence militaire vise à le faire accepter à Tripoli et Ankara et à les dissuader d’avancer vers l’est. Cela dit, même si une plateforme analogue à celle d’Astana est privilégiée, l’exemple syrien nous rappelle qu’elle n’est pas synonyme d’une solution politique pérenne. L’hypothèse du conflit gelé pourrait donc l’emporter.

[1] Alexei Anishchuk, “Gaddafi fall cost Russia tens of blns in arms deals”, Reuters, 2 novembre 2011. URL: https://www.reuters.com/article/russia-libya-arms/gaddafi-fall-cost-russia-tens-of-blns-in-arms-deals-idUSL5E7M221H20111102.

[2] Aidan Lewis, “Russia turns to Libya with show of support for eastern commander”, Reuters, 17 janvier 2017. URL: https://www.reuters.com/article/us-libya-security-russia/russia-turns-to-libya-with-show-of-support-for-eastern-commander-idUSKBN1510KT.

[3] Alain Chémali, « Libye: Seif al-Islam Kadhafi fait annoncer à Moscou sa candidature à la présidentielle », France Télévision, 7 décembre 2018. URL : https://www.francetvinfo.fr/monde/afrique/libye/libye-seif-al-islam-kadhafi-fait-annoncer-a-moscou-sa-candidature-a-la-presidentielle_3087799.html.

[4] « En Libye, les kadhafistes pensent que l’alliance avec Haftar leur permettra de revenir au pouvoir », interview de la chercheuse Virginie Collombier, propos recueillis par Frédéric Bobin, Le Monde, 8 janvier 2020. URL : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/01/07/en-libye-les-kadhafistes-pensent-que-l-alliance-avec-haftar-leur-permettra-de-revenir-au-pouvoir_6025095_3212.html.

[5] “Senior official of Libya’s GNA arrives in Russia for talks”, Al Jazeera, 3 juin 2020. URL:

https://www.aljazeera.com/news/2020/06/senior-official-libya-gna-arrives-russia-talks-200603115427753.html.

[6] Le salafisme local que l’on retrouve dans les rangs de Khalifa Haftar semble moins gênant. Lire à ce propos : Ali Bensaad, « Libye. Khalifa Haftar, “ses” islamistes et la guerre contre le terrorisme », Orient XXI, 22 mai 2019. URL : https://orientxxi.info/magazine/libye-khalifa-haftar-ses-islamistes-et-la-guerre-contre-le-terrorisme,3107.

[7] Emmanuel Dreyfus, “Private military companies in Russia: Not so quiet on the Eastern front?”, Research Paper n°63, IRSEM, 17 janvier 2019. URL: https://www.irsem.fr/institut/actualites/research-paper-no-63-2019-private-military-companies-in-russia-not-so-quiet-on-the-eastern-front.html.

[8] Michelle Nichols, “Up to 1,200 deployed in Libya by Russian military group: U.N. report”, Reuters, 6 mai 2020. URL: https://www.reuters.com/article/us-libya-security-sanctions/up-to-1200-deployed-in-libya-by-russian-military-group-u-n-report-idUSKBN22I2XW.

[9] Henry Meyer et Stepan Kravchenko, “Mercenaries Hurt in U.S. Syria Strikes Treated at Russian Defense Hospitals”, Bloomberg, 15 février 2018. URL: https://www.bloomberg.com/news/articles/2018-02-14/kremlin-stays-aloof-as-army-treats-wounded-in-u-s-syria-strike.

[10] Ariane Lavrilleux et Elie Guckert, « Libye : des enfants syriens enrôlés dans l’armée de Tripoli », Le Point, 25 mai 2020. URL : https://www.lepoint.fr/monde/libye-des-enfants-syriens-enroles-dans-l-armee-de-tripoli-25-05-2020-2376833_24.php.

[11] Arnaud Delalande, « Avions russes en Libye : que changeront les MiG de Haftar sur le terrain ? », Middle East Eye, 28 mai 2020. URL : https://www.middleeasteye.net/fr/decryptages/libye-avions-russes-haftar-gna-turquie-conflit.

[12] Brian Katz et Joseph S. Bermudez Jr., “Moscow’s Next Front: Russia’s Expanding Military Footprint in Libya”, Center for Strategic and International Studies (CSIS), 17 juin 2020. URL:

https://www.csis.org/analysis/moscows-next-front-russias-expanding-military-footprint-libya.

[13] Oliver Imhof, “In lightning advance, GNA reverses 14 months of Haftar’s Libya gains”, Airwars, 8 juin 2020. URL:  https://airwars.org/news-and-investigations/in-lightning-advance-gna-reverses-14-months-of-haftars-libya-gains/.

[14] Robyn Dixon, “Russia’s ally in Libya is battered by defeats. But Moscow has wider goals to expand its influence”, The Washington Post, 6 juin 2020. URL: https://www.washingtonpost.com/world/europe/russia-libya-war-putin/2020/06/05/c3956bf4-a109-11ea-be06-af5514ee0385_story.html.

[15] Jihâd Gillon, « Libye : jusqu’où peut aller la guerre pour le pétrole ? », Jeune Afrique, 9 juin 2020. URL : https://www.jeuneafrique.com/996900/politique/libye-jusquou-peut-aller-la-guerre-pour-le-petrole/.

[16] “Russian mercenaries enter Libya’s largest oil field as Sirte battle looms”, Middle East Eye, 26 juin 2020. URL: https://www.middleeasteye.net/news/russian-mercenaries-enter-libya-largest-oil-field-sirte-battle-looms.

[17] « Les puissances arabes veulent que la Russie joue un plus grand rôle en Libye », interview du chercheur Jalel Harchaoui, propos recueillis par Jihâd Gillon, Jeune Afrique, 1er février 2019. URL : https://www.jeuneafrique.com/728425/politique/jalel-harchaoui-les-puissances-arabes-veulent-que-la-russie-joue-un-plus-grand-role-en-libye/.

[18] Marie Jégo, « Un accord turco-libyen de délimitation maritime provoque la colère de la Grèce », Le Monde, 10 décembre 2019. URL : https://www.lemonde.fr/international/article/2019/12/10/un-accord-turco-libyen-de-delimitation-maritime-provoque-la-colere-de-la-grece_6022314_3210.html.

[19] Frédéric Bobin, « En Libye, la prise de Syrte est une étape majeure dans l’offensive du maréchal Haftar », Le Monde, 7 janvier 2020. URL : https://www.lemonde.fr/afrique/article/2020/01/07/en-libye-les-forces-du-marechal-haftar-s-emparent-du-verrou-strategique-de-syrte_6025034_3212.html.

[20] “Libya conflict: Haftar ‘leaves’ Moscow ceasefire talks without deal”, BBC News, 14 janvier 2020. URL: https://www.bbc.com/news/world-africa-51104846.

[21] Célian Macé, « En Libye, le maréchal Haftar s’attribue le pouvoir », Libération, 28 avril 2020. URL : https://www.liberation.fr/planete/2020/04/28/en-libye-le-marechal-haftar-s-attribue-le-pouvoir_1786779.

[22] Arianna Poletti, « Avec le retour de Seif el-Islam Kadhafi, la Russie marque un peu plus son territoire en Libye », Jeune Afrique, 21 décembre 2018. URL : https://www.jeuneafrique.com/685223/politique/avec-le-retour-de-seif-el-islam-kadhafi-la-russie-marque-un-peu-plus-son-territoire-en-libye/.

[23] Houda Ibrahim, « [Enquête] Qui sont les deux Russes arrêtés en Libye? », RFI, 30 juillet 2019. URL : http://www.rfi.fr/fr/afrique/20190730-libye-chercheurs-russes-malkevitch-maxim-shu-gall-samer-hassan-swaifan.

[24] Rappelons que Haftar a participé à la guerre contre Mouammar Kadhafi.

[25] Entretien réalisé le 2 juillet 2020.

[26] Jihâd Gillon, « Libye : la Russie peut-elle lâcher Khalifa Haftar pour Aguila Saleh ? », Jeune Afrique, 28 mai 2020. URL : https://www.jeuneafrique.com/990083/politique/libye-aguilah-saleh-est-il-le-plan-b-de-moscou-pour-remplacer-haftar/.

[27] Adlene Mohammedi, « Erdoğan à Moscou : vers de nouvelles transactions russo-turques en Syrie », Middle East Eye, 11 mars 2020. URL : https://www.middleeasteye.net/fr/decryptages/erdogan-moscou-vers-de-nouvelles-transactions-russo-turques-en-syrie.

[28] Entretien réalisé le 26 juin 2020.

[29] Arnaud Peyronnet, « Russie et Turquie, une “cogestion concurrente” des conflits en Syrie et Libye », Fondation méditerranéenne d’Études stratégiques (FMES), 19 juin 2020. URL : https://fmes-france.org/russie-et-turquie-une-cogestion-concurrente-des-conflits-en-syrie-et-libye-par-arnaud-peyronnet/.

L’innovation : Game Changer pour les grandes filières industrielles – par le GCA (2s) Patrick Lefebvre

 

 

Par le général de corps aérien (2s) Patrick Lefebvre, directeur du centre méditerranéen d’études stratégiques de l’institut FMES

 

La crise sanitaire mondiale du COVID 19 est sans doute loin d’être terminée. Un peu à l’image des mouvements météorologiques saisonniers comme le front intertropical qui oscille autour de l’équateur, son centre de gravité s’est déplacé et le risque d’un balancement géographique plus complexe d’Est en Ouest et du Nord au Sud ne peut être écarté. Hier en Asie du Sud Est puis en Europe et aujourd’hui aux Etats-Unis et en Amérique du Sud où les effets dévastateurs semblent se démultiplier, cette crise n’en finit pas de souligner des contradictions dans les choix pour y faire face avec toujours en toile de fond une nécessité absolue d’équilibrer les mesures sanitaires avec le soutien des activités économiques. Si le choix économique prévaut aux Etats-Unis, c’est plutôt la recherche d’équilibre qui s’installe en Europe avec quelques subtiles variations. Ainsi, l’Allemagne résiste mieux que la France, l’Italie ou l’Espagne. Une période d’incertitude d’amplitude strictement inconnue pèse donc sur la nature des décisions à prendre. C’est ce qui est sans doute vraiment nouveau dans ce contexte inédit. Elle pèse aussi bien sûr sur la tendance des marchés où le pessimisme ne mobilise guère de potentiels investisseurs.

Cette crise incite aussi à porter un nouveau regard sur la mondialisation de l’économie telle que nous la vivions jusqu’alors. Chacun aura mesuré que les secteurs les plus touchés sont évidemment ceux directement marqués par les mesures de confinement, notamment pour les entreprises où la mobilité est un facteur structurant de croissance. Ainsi, tous les secteurs fortement exposés au commerce international ont subi de plein fouet les effets de cette crise avec une paralysie presque totale de leurs activités. Le produit intérieur brut a plongé de 19% au mois d’avril tandis que le commerce mondial a reculé de près de 25%[1]. La tendance du ralentissement était d’ailleurs déjà annoncée par l’observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) et donc antérieure à la crise du COVID 19. Il tenait principalement à des changements de modèle de croissance en Chine et aux Etats-Unis. Il était aussi lié à certaines tensions géopolitiques. Il est prévisible que les sanctions économiques américaines à l’encontre de la Chine ou de l’Europe perdurent sans pour autant craindre une escalade de cette guerre commerciale.

Les perspectives économiques à l’échelle mondiale étaient assez finement appréciées par les spécialistes tenant compte des différents facteurs l’influençant et de la capacité des banques à financer l’endettement des Etats. Elles tiennent évidemment compte des accords interétatiques et des règles de droit mis en avant par certains Etats. Aujourd’hui, le facteur pandémique vient s’ajouter et modifiera sans doute durablement les modes opératoires du commerce mondial.

Nous laisserons les spécialistes s’emparer de ce sujet pour nous placer au plus près des préoccupations des entreprises françaises. La mobilisation des services de l’Etat et des collectivités territoriales mérite d’être rappelée car elle est exceptionnelle et sans précédent. L’Etat à lui-seul soutient l’économie avec près de 500 Mds€ de mesures économiques d’urgence. A ce soutien s’ajoute celui des Régions qui se sont mobilisées pour identifier, accompagner et dynamiser un tissu économique fragilisé par cette crise. Il faut relever cette dynamique où les pôles de compétitivité, les agences de développement, les services territoriaux spécialisés ainsi que les services de l’Etat en Région se coordonnent, s’organisent presque militairement sous forme de Task Force pour apporter des réponses concrètes. Il faut noter l’émergence d’une nouvelle articulation entre l’Etat et les Régions. Cette cohérence d’ensemble est nouvelle et permet de mieux coordonner les aides nationales à celles des territoires.

Si la mondialisation de l’économie prend une forme nouvelle sous l’effet de cette crise sanitaire, cette crise donnera par rebond une nouvelle forme à l’économie nationale et celle des territoires. Il faudra mieux synchroniser les actions de soutien qui bien souvent apparaissaient dispersées. Cette crise a favorisé une nouvelle forme de solidarité. C’est le sens de la création des Task Force régionales où l’intelligence collective l’emporte sur la démarche individuelle dont les effets sont certes positifs mais souvent de portée limitée.

Enfin, la crise sanitaire renforce l’importance de l’innovation. L’innovation par l’apport des solutions numériques a démontré sa pertinence dans le contexte de la crise sanitaire en offrant des solutions alternatives de fonctionnement aux entreprises. Mais l’innovation dans son acception plus large reste le meilleur signal de la vitalité des secteurs industriels. Il est aussi un gage de leur performance. C’est ce levier qui permettra demain de faire la différence en portant l’effort sur des chaînes de valeur plus respectueuses d’un certain nombre de critères. L’environnement, le bien-être au travail, l’éthique pour n’en citer que quelques-uns s’intégreront davantage dans la définition des produits mis sur le marché. Les capacités de recherche et de développement doivent donc se diversifier pour être au rendez-vous des succès technologiques. Les technologies développées sont déjà aujourd’hui le plus souvent duales. Cette dualité doit être mieux appréciée au sein des petites et moyennes entreprises. C’est bien souvent ce tissu industriel qui est à l’origine du développement de technologies nouvelles. Il importera donc de consolider les synergies entre ce tissu et les grands donneurs d’ordres. Elles permettront de mieux irriguer les filières par des technologies dont les applications sont multiples.

Les technologies futures et l’innovation sont probablement les meilleurs leviers permettant aux filières de consolider leur place sur les marchés. Il faut donc donner une vision stratégique aux tendances technologiques. Il faut aussi retrouver notre place de meneur technologique conduisant à retrouver notre indépendance stratégique et économique.

Ce besoin d’indépendance a été maintes fois souligné durant la crise du COVID 19. Chacun aura pu mesurer la nécessité de conserver la maîtrise de ses approvisionnements stratégiques. Chacun aura pu mesurer la vulnérabilité des entreprises dans leurs capacités à gérer leurs activités à distance. Evidemment ici, une meilleure gestion des données, l’apport de l’intelligence artificielle dans l’élaboration des processus et la protection du patrimoine immatériel sont des facteurs clés de performance. Ce sont aussi des facteurs assurant une forme de continuité de l’action dans un contexte de crise.

Ce besoin d’indépendance s’affirme au moment où se développent des systèmes complexes qui suscitent des interrogations quant à leur stricte intégrité. A titre d’exemple, les applications des principes de la Blockchain se multiplient aujourd’hui. Ces principes changeront substantiellement la distribution des données et leur contrôle même si leur intégrité est garantie par l’emploi de systèmes cryptés. De multiples applications vont voir le jour permettant pour les unes d’accélérer les transactions financières, pour les autres d’augmenter les gains de productivité en confiant l’organisation des échanges à un protocole informatique. Des applications sur la traçabilité alimentaire s’imposeront chez les grands distributeurs. Autant d’avancées qu’il faudra intégrer dans le fonctionnement où à défaut les subir auprès des principaux spécialistes du traitement de données protégées.

Ce besoin d’indépendance s’exprime aussi à l’heure où s’installent des règles juridiques contraignantes. Ainsi, le Cloud Act (Clarifying Lawful Overseas Use of Data Act)[2] fixent des règles pouvant compromettre la sécurité des données stockées dans des DATA Centers sur lesquels nous n’avons pas le contrôle. Ici aussi, la souveraineté digitale devient un gage de notre indépendance stratégique. Le besoin de Cloud souverain n’est-il pas aujourd’hui fréquemment mis en avant et rappelé par les décideurs ? D’une manière plus générale, les questions autour de la donnée se multiplient. Leur confidentialité, les droits de propriété, la dimension éthique et leur partage ouvrent de nouveaux champs d’actions techniques et morales.

Cette dimension numérique se développe d’ailleurs tous azimuts. Ainsi demain, le déploiement de la 5G modifiera substantiellement l’Internet des objets. Elle modifiera les usages allant de la maison connectée, aux véhicules autonomes, aux vidéos immersives jusqu’à l’application de la médecine dite 2.0. Les enjeux de sécurité nationale sont ici évidents. Dans le contexte de la crise sanitaire, notre capacité à conserver notre indépendance sanitaire et médicale est évidemment stratégique. Elle revêt une dimension politique extrêmement sensible.

La souveraineté technologique est donc aujourd’hui synonyme de souveraineté stratégique.

Ces quelques éléments soulignent donc le besoin d’une nouvelle stratégie consolidant nos filières nationales en stimulant l’innovation et la recherche. Mais au préalable, il faudra reconquérir les secteurs fragiles souvent jugés peu rentables. Il faudra aussi démultiplier les efforts pour reconstruire certains secteurs abandonnés sous l’effet la mondialisation. Certains se sont pourtant révélés stratégiques. Ils renvoient le plus souvent à des responsabilités régaliennes dans les domaines de la santé ou de la sécurité. Notre autonomie en matière d’approvisionnement s’inscrit dans ce périmètre de responsabilités.

Dans ce contexte de crise certaines pistes sont cependant encourageantes. Cette stratégie nationale de recherche et d’innovation existe. Elle nécessite donc d’être remise en perspective au regard de la période que nous traversons. D’ailleurs, toute stratégie impose cet exercice permanent d’adaptation.

Inscrite dans la loi, la stratégie de recherche est élaborée en cohérence avec celle de l’Union européenne. Il s’agit d’identifier un nombre limité de priorités scientifiques et technologiques permettant de répondre aux défis majeurs des prochaines décennies. Son objectif est de garantir notre place parmi les premières puissances de recherche mondiale. Le ministère de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation en est l’artisan. Cette ambition nécessite un soutien permanent car la production de connaissances n’enregistre pas nécessairement de dividendes immédiats. Financer l’innovation présente pour les créanciers des risques qu’il faut accepter. Mais c’est une condition nécessaire pour féconder cette culture de la connaissance et celle de l’innovation technologique. Le retour sur investissement peut être long mais lorsqu’il est au rendez-vous, c’est la clé de la performance du système économique.

Nous évoquions antérieurement la création de Task Force régionale dont l’objectif est d’apporter des réponses concrètes aux petites et moyennes entreprises qui se trouvent souvent au cœur de l’innovation et qui sont aujourd’hui confrontées à de sérieuses difficultés conjoncturelles. Cet appui est indispensable et préservera un écosystème vital pour les grandes filières stratégiques.

Cette notion presque militaire nous rappelle, qu’en d’autres temps, et pour combler le retard technologique des Etats-Unis, la création de la DARPA (Defense Advanced Research Projects Agency) avait été à l’origine de très nombreuses technologies innovantes destinées à un usage militaire. Ces technologies sont d’ailleurs très rapidement devenues duales et sensibles en termes de sécurité avec la création d’Internet et du GPS (Global Positioning System). Les Etats-Unis ont d’emblée affirmé leur souveraineté dans les domaines de l’information et de la géolocalisation. L’Europe, pour la géolocalisation, a répondu en développant dans les années 2000 le système Galiléo.

C’est d’ailleurs la DARPA qui a inspiré la création de la Joint European Disruptive Initiative (JEDI) en 2017, initiative franco-allemande qui fédère l’essentiel des grands centres de recherche, des start-ups « DeepTech » et des groupes technologiques en France et en Allemagne. Cet organisme à caractère associatif a vocation à mettre en place un outil de financement des innovations de rupture. L’ambition est de créer un pacte de confiance avec l’écosystème de l’innovation à l’échelle européenne.

Quant à l’économie de défense proprement dite, l’agence de l’innovation de défense, créée le 1er septembre 2018, fédère les initiatives d’innovation en assurant la coordination de l’ensemble des démarches d’innovation. Cette agence est aussi le capteur des innovations d’opportunité au bénéfice de tous les utilisateurs quels que soient leurs domaines. Parmi les différents projets, il faut citer les projets de technologie de défense, les projets d’accélération d’innovation, les projets d’innovation participative et les projets de recherche permettant de faire émerger les futures technologies stratégiques.

Enfin, à l’échelle des territoires, cet accompagnement indispensable du tissu économique promoteur de l’innovation et co-acteur de la performance des grandes filières industrielles prend forme. Pour exemple en région Sud Provence-Alpes-Côte d’Azur, il se caractérise par la mise en place d’une Task Force régionale dont l’objectif est d’apporter des réponses concrètes et rapides en coordination avec les pôles de compétitivité, les agences du territoire et les chambres de commerce et d’industrie. Il y a également des actions de formation notamment pour accélérer cette transition numérique qui doit à la fois accroître la performance tout en garantissant le meilleur niveau de sécurité.  Il y a enfin pour l’économie de défense, un « parcours défense » dont l’objectif est de mieux structurer des offres de service donnant accès à d’autres marchés et ouvrant la voie à d’autres coopérations. Au-delà de la réflexion stratégique portée par l’institut FMES dans le champ académique, son implication dans l’appui à l’économie de défense et duale se manifeste au sein de cette Task Force. Ce champ académique n’exclut donc pas les réflexions stratégiques à caractère technologique.

Et ce sera sans aucun doute l’industrie de la connaissance qui sera décisive à moyen et long termes. Au titre des enseignements tirés de cette crise et des crises antérieures d’une toute autre nature comme la crise financière de 2008, il faut sans doute, aux échelles nationale ou régionale, se placer très en amont de la chaîne de valeur des filières industrielles et rechercher tous les facteurs de résilience précieux pour l’ensemble de l’écosystème. Parmi ces facteurs, l’innovation, la polyvalence, la dualité des technologies, l’agilité des dispositifs d’accompagnement qu’ils s’agissent de dispositifs régionaux ou de ceux d’agences et des pôles seront d’indéniables atouts. Car « il faut aux acteurs économiques pour tenir leur rang un certain caractère d’assurance[3] » qui leur permettra de relever les défis à venir.

[1] Source OFCE

[2]  Le Cloud Act a vocation de clarifier les règles relatives aux réquisitions des autorités américaines sur les données stockées en dehors de leur territoire.

[3]« Il faut à la Force pour tenir son rang un certain caractère d’assurance » Charles de Gaulle

Vidéo – Inscriptions à la 31ème Session méditerranéenne d’études stratégiques

Les inscriptions sont ouvertes !

Les grands enjeux géostratégiques vous intéressent ? Les questions de défense et sécurité aussi ? Acteurs responsables des secteurs public et privé, rejoignez la 31ème Session méditerranéenne des hautes études stratégiques SMHES, une session unique, en partenariat avec l’IHEDN.

Le directeur général de l’institut FMES, le vice-amiral d’escadre (2s) Pascal Ausseur et le directeur des SMHES, le général de corps aérien (2s) Patrick Lefebvre présentent l’institut FMES et les SMHES, qui célèbrent cette année leur 30ème anniversaire. Ils sont rejoints par trois auditeurs de la 30ème SMHES, apportant leur témoignage.

Le thème d’étude de cette session 2020-2021 : “Les conséquences géopolitiques des enjeux environnementaux en Méditerranée”.

 

Programme 31ème SMHES 2020 – 2021

Bulletin de candidature – 31ème session

Plaquette de présentation des SMHES