Author: Ana Pouvreau

Les ressorts de l’engagement de la Turquie en Libye – par Ana Pouvreau

Ana Pouvreau – Spécialiste des mondes russe et turc, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques. Auteure de plusieurs ouvrages de géostratégie. Editorialiste à l’Institut FMES. Auditrice de l’IHEDN.

Sur fond de tragédie humanitaire, neuf ans après l’intervention militaire de l’OTAN dans le cadre de l’opération Unified Protector (mars-octobre 2011), la Libye demeure déchirée par la guerre civile. A l’ouest, Fayez al-Sarraj est à la tête du gouvernement d’union nationale (Government of National Accord, GNA), basé à Tripoli et reconnu par les Nations unies. A l’Est, le général Khalifa Haftar contrôle plus de 80% du pays, ainsi que les ressources en pétrole et en gaz, mais aussi une grande partie des réserves d’eau. Toutefois, il ne contrôle pas les grandes villes de Tripolitaine et donc une fraction considérable de la population.

Dans ce contexte, la Turquie, dont l’influence en Libye perdure depuis 1551 (année de l’annexion du pays à l’empire ottoman par le sultan Soliman le Magnifique), tente de protéger ses intérêts en soutenant le gouvernement de Fayez al-Sarraj. Ce dernier est lui-même issu de la minorité turque libyenne kouloughlie (kuloǧlu). Afin d’assurer coûte que coûte la survie du régime face à l’avancée des troupes du général Haftar, le gouvernement turc lui apporte un soutien aux plans militaire et sécuritaire.

Ces évolutions interrogent sur les motivations profondes qui sous-tendent la politique menée par la Turquie en Libye.

 

Le soutien de la Turquie à la communauté turque et aux Frères musulmans libyens.

L’engagement politique et militaire turc en Libye illustre l’affrontement idéologique qui existe au sein du monde sunnite entre d’un côté, les partisans de la confrérie des Frères musulmans en faveur de l’islam politique, que sont la Turquie et le Qatar ; et de l’autre, l’Arabie saoudite, l’Egypte et les Emirats arabes unis. Les premiers soutiennent le GNA ; les seconds, le général Haftar.

En outre, le pouvoir turc s’appuie sur la communauté des Turcs libyens kouloughlis qui compterait plus d’un million de membres[1] (soit entre 15% et 20% de la population) majoritairement concentrés à Misrata. Dans cette ville d’un demi-million d’habitants, qui fut un bastion de la résistance anti-Kadhafi en 2011, ils constitueraient les trois quarts de la population. Ils sont également présents à Tripoli, Zaouïa, Benghazi et Derna[2].

Bien que divisée dans ses allégeances auprès des partis politiques ou des milices, la communauté turque libyenne compte parmi ses membres, outre le Premier ministre Fayez al-Sarraj, plusieurs figures-clé de l’influence des Frères musulmans en Libye[3]. A titre d’exemple, Ali al-Sallabi est le représentant libyen de Youssef al-Qaradawi, le prédicateur d’origine égyptienne basé au Qatar et leader incontesté de la Confrérie. A ce titre, al-Sallabi coordonne l’aide militaire et financière à la Libye en provenance du Qatar. L’influent Mohamed Sowan est le leader du Parti de la Justice et de la Construction, qui s’inspire du Parti de la Justice et du Développement (AKP) turc, le parti du président Erdoǧan. L’actuel ministre libyen de l’Intérieur, Fathi Bashagha, entretiendrait également des relations étroites avec Ankara. Il est intéressant de noter que le gouvernement turc a commencé à évoquer dans les médias turcs le risque d’une éventuelle épuration ethnique de la part des forces du général Haftar contre la minorité turque libyenne[4].

 

Un accord sur l’accès de la Turquie aux ressources énergétiques en Méditerranée en échange de garanties sécuritaires pour la Libye.

L’accord maritime

Le 27 novembre 2019, les deux pays ont signé un accord de délimitation maritime, en contrepartie d’un accord de coopération sécuritaire et militaire, signé le même jour.

L’accord maritime entre la Turquie et la Libye prévoit que les deux pays se partagent leurs zones économiques exclusives (ZEE) et les réserves que celles-ci contiennent, notamment en hydrocarbures. Des opérations de forage de la Turquie dans la ZEE libyenne pourraient donc avoir lieu. Cet accord a au préalable été précédé par la signature d’un accord entre la Turquie et la République turque de Chypre du Nord (RTCN), entité reconnue par la seule Turquie.

Un problème existe toutefois du fait que les ZEE en question recouvrent en grande partie celle de la Grèce, qui a entrepris d’exploiter en Méditerranée des ressources en hydrocarbures conjointement avec d’autres pays (République de Chypre, Egypte et Israël)[5]. Le 13 décembre 2019, l’Union européenne a déclaré que cet accord violait les droits de pays tiers[6].

Les garanties sécuritaires et militaires 

En vertu d’un accord de coopération militaire datant de 2012, la Turquie forme les forces armées et de sécurité libyennes[7]. En échange de l’accord maritime du 27 novembre 2019, le gouvernement libyen a obtenu des garanties en vue de freiner, de manière significative, avec l’aide de la Turquie, l’avancée des forces du général Haftar en direction de Tripoli[8]. Le 3 janvier 2020, le parlement turc a autorisé le président Erdoǧan à projeter des forces en Libye.

Du côté libyen, le GNA a demandé à la Turquie la mise sur pied d’une force navale qui protégerait la façade maritime de Tripoli et la création d’une zone d’exclusion aérienne dans les territoires sous son contrôle, face aux forces du général Haftar, qui contrôlent en grande partie l’espace aérien libyen[9]. Afin de satisfaire ces exigences, le 6 janvier 2020, la Turquie a entamé le déploiement d’une force comprenant des éléments de l’armée de terre associés à des milices syriennes, de la Marine et de l’Armée de l’air. Le président turc a annoncé, à cet égard, la mise en place d’un centre d’opérations en Libye commandé par un officier général. L’objectif officiel de ce déploiement ne serait pas de combattre mais d’assurer un cessez-le-feu dans le pays[10]. L’installation d’une base militaire turque a été envisagée. Par ailleurs, la Turquie a mis en place des systèmes anti-aériens à Tripoli et Misrata.

Selon l’amiral Pascal Ausseur, directeur de l’Institut FMES, la Turquie serait en mesure de déployer les navires nécessaires à la surveillance du littoral de la région de Tripoli. En revanche, la mise en place d’une zone d’exclusion aérienne paraît irréaliste, notamment compte tenu des capacités actuelles de l’armée de l’air turque amoindrie par les purges massives menées par le pouvoir à la suite de la tentative de putsch de juillet 2016. La Turquie pourrait également renforcer les capacités militaires du GNA, soit en fournissant des missiles portatifs antiaériens, soit en installant des systèmes anti-aériens dans Tripoli (ce qu’elle a commencé à faire). Les autres options d’engagement militaire, tels que des raids aériens sur la Libye à partir de la Turquie et un déploiement plus massif de troupes à Tripoli, présentent un risque important de confrontation avec la Russie, les Emirats arabes unis et l’Egypte[11]. Ce déploiement plus massif est confié aux mercenaires recrutés en Syrie (au moins un millier déjà présents).

Ces objectifs paraissent donc très ambitieux, notamment en ce qui concerne la mise en œuvre d’une zone d’exclusion aérienne, au vu des difficultés que cela implique en matière de planification, de logistique, de disponibilité des pilotes et d’avions ravitailleurs pour conserver en alerte en vol plusieurs patrouilles d’avions de chasse, comme l’a d’ailleurs montré l’expérience de l’OTAN dans ce même pays en 2011[12].

Lors de la conférence de Berlin sur la Libye du 19 janvier 2020, les violations de l’embargo sur les armes à destination de la Libye (Résolution des Nations unies 1970 (2011)) sont apparues comme un obstacle majeur à la médiation internationale actuellement en cours. A la suite de cette conférence, le Secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, a appelé les parties en présence à mettre fin aux actions militaires, à respecter l’embargo et à en renforcer le contrôle. Il a notamment exhorté le général Haftar à accepter pleinement les conclusions de cette conférence[13]. En violation de l’embargo sur les armes à destination de la Libye, la Turquie continue de son coté de livrer au gouvernement de Tripoli des capacités de défense, tels que des drones armés, des véhicules blindés et des milices. De son côté, le général Haftar bénéficie lui aussi de soutiens internationaux en matière de livraisons d’armes[14].

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Dans un pari risqué, la Turquie considère – à l’instar d’autres puissances  – que ce sont les rapports de force qui détermineront l’avenir de la Libye et permettront de parvenir à un règlement du conflit. Elle estime donc que le renforcement de son soutien au régime libyen est susceptible de changer définitivement la donne sur le terrain en provoquant, dans un premier temps, un rééquilibrage aux plans militaire et politique.

Cet engagement pose plusieurs problèmes : il n’est tout d’abord pas certain que la Turquie soit en mesure de répondre aux demandes du gouvernement de Tripoli, dont la volonté est de faire reculer militairement les forces du général Haftar. Cet engagement comporte ensuite le risque d’une confrontation directe avec les soutiens d’Haftar, notamment les Russes, même si des mesures de déconfliction ont probablement été mises en place entre les présidents Erdoǧan et Poutine. Par ailleurs, le soutien turc aux réseaux fréristes libyens présente un risque de déstabilisation au Maghreb, en particulier en Tunisie. Enfin, l’accord maritime conclu entre la Turquie et la Libye est porteur d’un risque de déstabilisation régionale en Méditerranée orientale, tant la question des hydrocarbures est sensible.

 

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[1] Fehim Tastekin: Are Libyan Turks Ankara’s Trojan horse?, Al-Monitor, 26 août 2019. [https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2019/08/turkey-libya-are-libyan-turks-ankaras-trojan-horse.html]

[2] Une partie de la communauté kouloughlie de Libye a regagné la Turquie au cours du XXème siècle, après la chute de l’empire ottoman. En 2011, a été fondée à Izmir l’Association des Turcs libyens, resserrant ainsi les liens entre les deux pays.

[3] Op.cit. Fehim Tastekin, Al-Monitor, 26 août 2019.

[4] Ayşe Betül Bal: Haftar deliberately targeted Libya’s Turkish diaspora”, Daily Sabah, 24 janvier 2020. [ https://www.dailysabah.com/politics/2020/01/24/haftar-deliberately-targeted-libyas-turkish-diaspora]

[5] « Sommet tripartite Grèce-Egypte-Chypre », FMES, 16 octobre 2018. [https://fmes-france.org/sommet-tripartite-grece-egypte-chypre/]. Voir également : Joshua Krasna: “Israel-Greece-Cyprus take on Turkey in the Mediterranean”, Al-Monitor, 23 janvier 2020. [https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2020/01/israel-turkey-greece-cyprus-benjamin-netanyahu-natural-gas.html#ixzz6CWoAu06H]

[6] Hande Fırat : “Libya confident of Turkey’s military help when needed: Envoy”, Hürriyet Daily News, 19 décembre 2019. [http://www.hurriyetdailynews.com/libya-confident-of-turkeys-military-help-when-needed-envoy-150006]

[7] Hande Fırat :  “Libya confident of Turkey’s military help when needed: Envoy”, Hürriyet Daily News, 19 décembre 2019. [http://www.hurriyetdailynews.com/libya-confident-of-turkeys-military-help-when-needed-envoy-150006]

[8] Le 4 avril 2019, le général Haftar a lancé une offensive pour conquérir la capitale Tripoli. Celle-ci a provoqué l’exode de 140 000 personnes et la mort de quelque 300 civils et de plus de 2200 combattants. Le 4 janvier 2020, 30 cadets d’une école militaire à Tripoli ont été tués par un raid aérien.

[9] Metin Gurcan : “Could Turkey’s military capacity match Erdoǧan’s ambitions in Libya?”, al-Monitor, 31 décembre 2019. [https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2019/12/turkey-russia-libya-military-capacity-Erdoǧan-ambitions.html]

[10] Dorian Jones: “Turkey Starts Military Deployment in Libya as International Pressure Rises”, Voice of America, 6 janvier 2020. [https://www.voanews.com/middle-east/turkey-starts-military-deployment-libya-international-pressure-rises]

[11] Entretien avec l’amiral Ausseur du 9 janvier 2020.

[12] Il faut prendre également en compte la distance de vol entre la Turquie et la Libye. Durant les opérations en 2011, les avions de l’OTAN étaient déployés en Grèce et en Italie afin de se rapprocher du théâtre d’opérations.

[13] « Guterres : Haftar doit accepter les conclusions de la conférence de Berlin », TRT, 22 janvier 2020. [https://www.trt.net.tr/francais/moyen-orient/2020/01/22/guterres-haftar-doit-accepter-les-conclusions-de-la-conference-de-berlin-1345331].

[14] Arabie saoudite, Egypte, EAU, Russie et d’autres pays.

La fin du Traité FNI et l’accroissement des incertitudes stratégiques en Méditerranée orientale – par Ana Pouvreau

Ana Pouvreau – Spécialiste des mondes russe et turc, chercheur en sciences politiques, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques. Elle est auditrice de l’IHEDN et éditorialiste à l’institut FMES.

Le dirigeant soviétique Mikhaïl Gorbatchev et le président américain Ronald Reagan signent le Traité FNI à la Maison Blanche en 1987.
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Le 2 août 2019, les Etats-Unis se sont retirés du Traité sur les Forces nucléaires de portée intermédiaire (FNI), comme ils l’avaient annoncé le 2 février 2019[1]. Signé en 1987 par les Etats-Unis et l’Union soviétique, cet accord de désarmement visait l’élimination des missiles balistiques et de croisière sol-sol dont la portée est comprise entre 500 et 5 500 km, de même que celle des lanceurs et des structures associés[2].

Les Etats-Unis et l’OTAN ont imputé à la Russie des violations du Traité avec le développement, à compter des années 2000, d’une nouvelle famille de missiles de croisière sol-sol russes, dont la portée maximale dépasserait le plafond fixé[3]. Par ailleurs, la Russie a été également soupçonnée de violer cet accord dans le domaine balistique[4].

Avec la perspective d’une multiplication de missiles sol-sol en Europe, le Secrétaire général de l’OTAN a souligné, le 2 août 2019, le risque d’une nouvelle course aux armements[5], tandis que le ministère russe des Affaires étrangères confirmait le même jour que le Traité FNI était officiellement caduc[6]. En effet, avec la fin de ce traité disparaissent nombre de mesures de confiance contraignantes (visites et inspections à l’instar de mesures similaires dans le cadre du Traité sur les forces conventionnelles en Europe), qui freinaient indubitablement par le passé une éventuelle course aux armements.

Pour l’Alliance atlantique, la situation est actuellement complexifiée par le rapprochement entre la Russie et la Turquie, qui s’est matérialisé par la livraison, depuis le 12 juillet 2019, des premiers éléments du système de défense anti-aérienne russe S-400 et ce, en dépit de l’opposition des États-Unis[7]. Ces développements laissent ainsi se profiler, à plus long terme, un accroissement des incertitudes en ce qui concerne les équilibres géostratégiques en Méditerranée orientale.

 

LES MENACES POTENTIELLES POSEES PAR LA RUSSIE

 

Le 2 février 2019, le président russe Vladimir Poutine a annoncé que la Russie allait commencer à développer de nouveaux missiles à capacité nucléaire interdits par le Traité FNI, y compris une version sol-sol de son missile Kalibr, (missile déjà utilisé à partir de plateformes navales lors de frappes russes en Syrie), ainsi que des armes hypersoniques[8]. C’est ainsi que ressurgit le spectre d’une guerre nucléaire limitée sur le continent européen[9]

Par ailleurs, pour rappel, en décembre 2018, le chef d’état-major des armées russes a annoncé que le retrait des Etats-Unis du Traité FNI aurait un impact négatif tant sur la sécurité européenne que sur la stabilité stratégique mondiale[10] et que les pays hébergeant des systèmes de missiles américains deviendraient des cibles pour la Russie en cas de retrait américain du traité[11].

A cet égard, en mars 2019, la Russie a décidé de déployer des bombardiers stratégiques à capacité nucléaire Tu-22M3 sur la base aérienne de Gvardeyskoye en Crimée en réponse au déploiement de la défense antimissile américaine en Roumanie en arguant qu’il était nécessaire de renforcer le dispositif de défense de la péninsule[12]. Ces aéronefs seront modernisés pour pouvoir neutraliser les systèmes de défense antiaérienne et antimissile partout en Europe. De plus, le transfert potentiel d’une nouvelle version de ce bombardier – le Tu-22M3M – en Crimée pourrait permettre à la Russie, à compter de 2021, de mettre en œuvre une nouvelle stratégie de projection de puissance visant à contrer les groupes aéronavals américains opérant dans la sphère d’influence de la Russie[13], en mer Noire et par là-même en Méditerranée orientale.

 

UNE INSTABILITE LIEE AUX AMBITIONS STRATEGIQUES DE LA TURQUIE : LE CAS DE LA LIVRAISON DU SYSTEME S-400 PAR LA RUSSIE.

Dans ce contexte d’incertitudes stratégiques, le 12 août 2019, le ministre de la Défense turc, le général Hulusi Akar, a insisté sur le fait que la livraison du système S-400 Triumf russe à la Turquie, était une nécessité[14]. Mis en service en 2007, ce système de défense antiaérienne est conçu pour détruire des avions ainsi que des missiles de croisière et des missiles balistiques, y compris des missiles à portée intermédiaire. Il peut également être utilisé contre des objectifs au sol. Il peut détruire des cibles à une distance de 400 km et à une altitude de 35 km[15].

Depuis 2017, dans le cadre d’un rapprochement russo-turc, un contrat de 2,5 milliards de dollars portant sur la livraison du système S-400 Triumf russe à la Turquie a généré de vives tensions avec les Etats-Unis[16]. Ces derniers se sont fermement opposés à ce contrat, en faisant valoir que le S-400 n’était pas compatible avec les dispositifs de l’Otan et ont suspendu la vente du nouvel avion furtif américain F-35 le 17 juillet 2019. Un contrat avait été signé pour la livraison de 100 F-35. Des pilotes turcs ont été formés à cette fin aux Etats-Unis.

Dans une lettre datée du 6 juin 2019 et adressée au ministre de la Défense turc, Patrick Shanahan, alors Secrétaire américain à la Défense par intérim, avait exprimé la déception des Etats-Unis concernant l’envoi de personnels turcs en Russie pour y être formés à l’emploi du système S-400[17]. Par ailleurs, les États-Unis ne souhaitent pas que des techniciens russes puissent accéder aux données sensibles du F-35[18]. En effet, la présence probable de techniciens russes sur le sol turc dans le cadre de l’installation du nouveau système S-400 en même temps que la présence d’avions F-35 pourrait constituer une vulnérabilité.

En vertu d’une loi américaine visant à contrer les adversaires des Etats-Unis par le biais de sanctions (Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act), la Turquie est passible de sanctions économiques pour avoir accepté la livraison du système S-400 de Moscou[19].

 

Le Secrétaire général de l’OTAN a, pour sa part, déclaré, le 2 août 2019, que l’Alliance atlantique n’avait aucunement l’intention d’intégrer le système acheté par les Turcs à ses systèmes de défense antiaérienne[20].

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Même si le Traité FNI était sans doute devenu inadapté aux réalités de l’après-guerre froide, sa disparition et les nouvelles évolutions survenues au cours de l’été 2019 ne manqueront pas de grever le contexte géostratégique au plan global et d’accroître les incertitudes en Méditerranée orientale, relançant ainsi une montée des tensions.

 

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[1] Communiqué de presse de Michael R. Pompeo, Secrétaire d’Etat des Etats-Unis : “U.S. Withdrawal from the INF Treaty on August 2, 2019”.  [https://www.state.gov/u-s-withdrawal-from-the-inf-treaty-on-august-2-2019/]. Une clause du Traité FNI stipulait qu’un préavis de six mois devait être respecté pour s’en retirer.

[2] Pour une analyse des griefs russes et américains concernant le Traité FNI et de la problématique de la Chine, se reporter à l’article suivant : Ana Pouvreau : « Les conséquences stratégiques pour l’Europe de la fin du traité sur les Forces nucléaires de portée intermédiaire (FNI) », FMES, 15 février 2019.

[https://fmes-france.org/les-consequences-strategiques-pour-leurope-de-la-fin-du-traite-sur-les-forces-nucleaires-de-portee-intermediaire-fni-par-ana-pouvreau/]

[3] Bruno Tertrais: “La mort annoncée du traité FNI ou la fin de l’après-guerre froide”, Fondation pour la recherche stratégique, Note n°02/19, 1er février 2019. [https://www.frstrategie.org/publications/notes/la-mort-annoncee-du-traite-fni-ou-la-fin-de-l-apres-guerre-froide-02-2019]

[4] Bruno Tertrais, op.cit. p.3.

[5] “Press point by NATO Secretary General Jens Stoltenberg on the INF Treaty”, NATO, 2 août 2019. [https://www.nato.int/cps/en/natohq/opinions_168183.htm]

[6] “INF nuclear treaty: US pulls out of Cold War-era pact with Russia”, BBC World, 2 août 2019. [https://www.bbc.com/news/world-us-canada-49198565]

[7] “Turkey takes delivery of more S-400 components from Russia”, TRT World, 18 juillet 2019. [https://www.trtworld.com/turkey/turkey-takes-delivery-of-more-s-400-components-from-russia-28188]. Voir aussi l’analyse d’Isabelle Facon : « Export russe des systèmes antiaériens S-400 : intentions stratégiques, atouts industriels et politiques, limites », FRS, Défense&Industries n°13, juin 2019.

[8] Andrew Roth: “Russia follows US in suspending nuclear deal”, The Guardian, 2 février 2019. [https://www.theguardian.com/world/2019/feb/02/russia-follows-us-in-suspending-nuclear-deal]. Voir également les analyses de Igor Delanoë : [http://www.rusnavyintelligence.com/2019/02/les-consequences-de-la-fin-du-traite-fni-sur-les-forces-navales-russes.html] et de César Frézat  sur les missiles hypersoniques développés par la Russie, Note du CERPA N°214, avril 2019.

[9] Stephen Blank : “Russian Nuclear Strategy after the INF Treaty”, European defence and Security, 18 juin 2019. [https://euro-sd.com/2019/06/articles/13610/russian-nuclear-strategy-after-the-inf-treaty/]

[10] “Russia not to leave US withdrawal from INF Treaty unanswered, says General Staff”, Agence TASS, 5 décembre 2018.[http://tass.com/defense/1034387]

[11] “Countries hosting US systems to become targets for Russia if US leaves INF – General Staff”, Agence TASS, 5 décembre 2018. [http://tass.com/defense/1034395]

[12] “Russia decides to deploy nuclear-capable strategic bombers to Crimea: RIA”, Reuters, 18 mars 2019. [https://www.reuters.com/article/us-ukraine-crisis-crimea-bombers/russia-decides-to-deploy-nuclear-capable-strategic-bombers-to-crimea-ria-idUSKCN1QZ1WV]

[13] Mark Episkopos:  “Meet Russia’s ‘New’ Tu-22M3M Bomber: “A Nasty Surprise for the U.S. Navy”, The National Interest, 6 juin 2019. [https://nationalinterest.org/blog/buzz/meet-russias-new-tu-22m3m-bomber-nasty-surprise-us-navy-61252]

[14] “Turkey expects second S-400 squadron to be delivered in August or September”, Agence TASS, 12 août 2019. [https://tass.com/defense/1073011]

[15] “Turkey expects second S-400 squadron to be delivered in August or September”, Agence TASS, 12 août 2019. [https://tass.com/defense/1073011]

[16] “Livraison des S-400 russes à la Turquie : une stratégie d’influence en Méditerranée », Note de la FMES, 15 juillet 2019. [https://fmes-france.org/tag/s-400/]

[17] Voir le document sur: https://twitter.com/Joyce_Karam/status/1137095663529975808 in “Turkey to get Russian S-400 missile system ‘in July’ amid row over US jets”, BBC Online, 12 juin 2019.

[18] “Turkey to get Russian S-400 missile system ‘in July’ amid row over US jets”, BBC Online, 12 juin 2019.

[19] Amanda Macias: “US cuts Turkey from F-35 program after Russian missile deal”, CNBC Online, 17 juillet 2019. [https://www.cnbc.com/2019/07/17/us-cuts-turkey-from-f-35-program-after-russian-missile-deal.html]

[20] “No plans to integrate S-400 into any NATO system: NATO chief”, Hürriyet Daily News, 3 août 2019. [http://www.hurriyetdailynews.com/no-plans-to-integrate-s-400-into-any-nato-system-nato-chief-145503].

Les perspectives d’évolution des relations russo-turques – par Ana Pouvreau

Ana Pouvreau – Spécialiste des mondes russe et turc. Écrivain et chercheur en sciences politiques, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques, elle est l’auteure de plusieurs ouvrages de géostratégie.

 

Les perspectives d’évolution des relations russo-turques dans le nouvel environnement géostratégique – Revue Défense nationale – N°798 – mars 2017

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Les relations entre la Russie et la Turquie, qui étaient en voie de détérioration rapide depuis la destruction d’un avion Sukhoi, par l’armée de l’air turque en novembre 2015, à la frontière turco-syrienne, ont connu un revirement inattendu après la tentative de putsch en Turquie du 15 juillet 2016[1]. En dépit de visions stratégiques antagonistes qui, à première vue, paraissaient irréconciliables, notamment sur le conflit syrien[2], les deux puissances poursuivent à nouveau, avec une nouvelle vigueur, le rapprochement qu’elles avaient progressivement amorcé dès la fin de l’Union soviétique en 1991[3]… Lire la suite

 

[1] Le bilan officiel révisé est de 290 morts. Il y eut 1500 blessés. Les purges qui s’ensuivirent donnèrent lieu à la suspension de près de 100 000 fonctionnaires. Près de 60 000 (dont plus de 9300 policiers) ont été limogés. A ce jour, près de 40 000 personnes sont toujours détenues.

[2] Ana POUVREAU: « Les relations entre la Russie et la Turquie à l’épreuve du conflit en Syrie », Revue Défense Nationale, Tribune N°716, 3 décembre 2015. Outre les divergences sur la Syrie, des sujets tels que la reconnaissance du génocide arménien, la situation dans l’enclave du Nagorno-Karabakh ou bien celle des Tatars de Crimée après l’annexion de la péninsule par la Russie en mars 2014, constituent autant de pierres d’achoppement entre la Russie et la Turquie.

[3] La Russie est devenue le premier partenaire commercial de la Turquie à partir de 2008

 

 

 

Pour

Les guerres de la Turquie – par Ana Pouvreau

Spécialiste des mondes russe et turc, consultante en géopolitique, Ana Pouvreau est docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques, elle est l’auteure de plusieurs ouvrages de géostratégie.

 

Les guerres de la Turquie

L’état d’urgence, instauré en Turquie pour une durée de trois mois à la suite de la tentative de coup d’État militaire du 15 juillet 2016 (près de 250 morts et 1 500 blessés), a été prolongé pour 13 semaines supplémentaires – sans surprise – le 19 octobre 2016, permettant ainsi au président Recep Tayyip Erdogan de maintenir sous contrôle, « au nom de la démocratie », un pays et une société en guerre sur plusieurs fronts. Cette situation d’exception, bien différente de l’état d’urgence en France, confère au Président et au Conseil des ministres des pouvoirs très étendus, accélérant ainsi une concentration des pouvoirs voulue par le président turc. En ce qui concerne la procédure législative, le Conseil des ministres gouverne désormais par décrets-lois[1] (déjà au nombre de 8), utilisés pour purger l’appareil d’État de ses éléments jugés subversifs. Les forces de sécurité peuvent mener des perquisitions sans mandat. En province, les pouvoirs des 81 gouverneurs ont été renforcés de manière à resserrer le maillage sur l’ensemble du territoire national (couvre-feu ; interdictions de rallyes, meetings et manifestations, etc.). 28 mairies ont été placées sous la tutelle de l’État. L’annonce de la suspension provisoire de l’application de la Convention européenne des droits de l’Homme (CEDH) en juillet 2016 et les discussions autour d’un possible rétablissement de la peine de mort – abolie en 2004, en vue de la candidature d’adhésion d’Ankara à l’Union européenne – ont suscité de vives inquiétudes dans le pays et au sein de la communauté internationale.

La guerre intérieure contre le gülenisme

Au plan intérieur, le président turc s’est engagé dans une guerre sans merci contre les partisans réels ou supposés du gülenisme, idéologie défendue par l’imam Fethullah Gülen par le biais du mouvement Hizmet (« Service »)[2]. Gülen, dont l’activisme, par le biais de ses réseaux, a pourtant joué un rôle primordial pour faciliter l’accession au pouvoir du président Erdogan en 2002, est accusé d’avoir fomenté le putsch. Malgré les demandes d’extradition formulées avec insistance par la Turquie auprès des États-Unis, celui-ci poursuit son exil américain. Depuis le 15 juillet 2016, au moins 40 000 personnes ont été placées en détention. Parmi les fonctionnaires, près de 100 000 ont été suspendus et près de 60 000[3] (dont plus de 9 300 policiers), ont été limogés, lors de purges visant à épurer l’appareil d’État d’éléments jugés nuisibles. 11 500 enseignants du primaire et du secondaire ont été limogés. Au niveau universitaire, les purges ont frappé 2 300 enseignants et doyens d’université. Tandis que l’on enregistre, en ce qui concerne les journalistes, 800 retraits d’accréditation, 2 500 limogeages et une centaine d’incarcérations. 47 quotidiens, 15 magazines, 18 stations TV, 23 stations de radio, 29 maisons d’édition et 3 agences de presse ont été fermés par le gouvernement.

Dans les forces armées, 4 600 militaires ont été limogés. 13 000 ont été arrêtés. Une centaine d’officiers généraux en activité ont été incarcérés, amputant ainsi d’un tiers la haute hiérarchie militaire, dans une volonté d’éliminer, selon le Président, « les virus présents au sein des forces armées » et d’éviter « les métastases » que représenterait « le cancer du gülenisme »[4]. A noter également le rapatriement, suivi de l’arrestation et de la mise en détention de 149 militaires turcs qui étaient en poste à l’OTAN dans plusieurs pays alliés[5].

La guerre contre l’Etat profond

Opérant un virage inattendu, le pouvoir islamiste et les ultranationalistes du Parti d’action nationaliste (Milliyetçi Hareket Partisi, MHP)[6] ont récemment noué une alliance de circonstance, dans un effort commun de refonte de la Constitution qui renforcerait les pouvoirs du Président de la République.

Mais la lutte entamée, par le président Erdogan et ses partisans du Parti de la justice et du développement (Adalet ve Kalkınma Partisi, AKP), continue contre les structures parallèles réelles ou imaginaires de « l’État profond » (Derin devlet). Ce supposé « État dans l’État » serait constitué par des forces kémalistes et ultranationalistes clandestines, des membres des forces de sécurité et des services de renseignement en collusion avec des groupes criminels. Son essor aurait été favorisé par la guerre froide et par les besoins de la lutte contre l’expansion du communisme. Encouragé dès 2002, par l’UE à s’engager tous azimuts dans la démocratisation du pays, Recep Tayyip Erdogan, alors Premier ministre, s’est depuis lors attaché à démilitariser la société turque et à mettre fin à la prééminence de l’institution militaire sur le pouvoir civil, prééminence qu’avait voulue Mustafa Kemal Atatürk, le fondateur de la République de Turquie (1923). A partir de 2007, au fil de procès spectaculaires (dans le cadre des affaires « Ergenekon » et « Masse de forgeron ») et de vagues d’arrestations massives, visant la vieille garde kémaliste, au sommet des forces armées, systématiquement suspectée de fomenter des putschs contre le pouvoir islamiste, le pouvoir s’est assuré que les militaires ne seraient plus jamais en mesure d’organiser de coups d’État en réaction à une islamisation du pouvoir et de la société (en 1960, 1971, 1980 et 1997, la Turquie fit l’expérience de quatre coups d’État). Ces développements préfiguraient ainsi les purges récentes.

Dès 1923, Atatürk confia à l’armée, sortie victorieuse de la guerre de libération (Kurtuluş Savaşı, 1919-1922), le rôle de défendre le pays contre tout péril intérieur ou extérieur. Cette exhortation est gravée dans le marbre du hall du monumental Mausolée d’Atatürk à Ankara. Forte de ce legs moral et jusqu’en 2013, l’armée s’appuyait dans son action, sur l’article 35 de son Code de service interne qui stipulait que : « Le devoir des forces armées turques consiste à protéger et à surveiller la mère patrie et la République turques, comme énoncé dans la Constitution ». L’article 35, principale base légale permettant à l’armée d’intervenir en cas de menace intérieure pour la République, constituait donc un obstacle constitutionnel de taille pour l’AKP au pouvoir. Qu’à cela ne tienne : en juillet 2013, le gouvernement a fait adopter par le parlement un amendement constitutionnel visant à réécrire l’article 35. Dans la nouvelle version, le rôle des forces armées se limite désormais à protéger la patrie uniquement de menaces extérieures[7], rendant anticonstitutionnelle toute tentative de coup d’État au nom d’un péril d’origine intérieure.

La triple guerre contre le PKK, les YPG et l’Etat islamique

Accusée de complaisance vis-à-vis de l’État islamique (EI), la Turquie s’est engagée plus activement dans la lutte menée par la coalition contre l’EI, constituée en 2014 sous l’égide des États-Unis, en mettant à disposition des forces américaines la base aérienne turque d’Incirlik, dans le sud du pays, à partir de juillet 2015, pour frapper plus efficacement des objectifs de l’EI.

Parallèlement, le processus de paix qui avait été amorcé par le gouvernement AKP vis-à-vis des Kurdes depuis 2012, en vue de mettre un terme à une guerre atroce s’étendant sur plusieurs décennies (plus de 40 000 morts depuis 1984), a volé en éclats avec l’attentat de Suruç (juillet 2015), à la frontière turco-syrienne. L’attaque terroriste avait fait 32 morts et une centaine de blessés parmi de jeunes Kurdes qui s’apprêtaient à aller reconstruire Kobane. On ne sut jamais qui avaient été les commanditaires et un flou continue de persister.

Depuis cette date-charnière, la Turquie s’est engagée avec détermination à éviter par tous les moyens la mise en place d’une région autonome kurde dans le nord de la Syrie et tente d’empêcher la montée en puissance des forces combattantes kurdes de Syrie, les Unités de protection du peuple (YPG), branche armée du Parti de l’union démocratique (PYD), parti affilié au PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) Le rôle des YPG dans la lutte contre l’EI en Syrie est crucial. Les Turcs ont tenté de bloquer la participation de ces milices à la prise de villes-clés aux mains de l’EI en Syrie.

La situation est particulièrement complexe attendu que les États-Unis soutiennent les combattants de l’Armée syrienne libre (ASL), appuyés par Ankara dans le cadre de l’opération «Bouclier de l’Euphrate»[8], tandis que la CIA apporte son soutien aux miliciens kurdes de l’YPG[9].

Le 20 octobre 2016, l’armée turque a annoncé avoir tué entre 160 et 200 miliciens kurdes dans un bombardement dans le nord de la Syrie[10]. L’alliance de l’AKP au pouvoir avec les ultranationalistes du parti d’extrême-droite MHP, foncièrement anti kurdes, a achevé d’enflammer la situation. Le gouvernement est désormais soupçonné d’utiliser en Syrie des miliciens issus des « Loups gris » du MHP alliés aux rebelles turkmènes syriens[11].

Au nord de l’Irak, la situation est encore plus complexe[12]. La Turquie y défend les Arabes sunnites ainsi que la minorité turkmène d’Irak, également sunnite. En ce qui concerne les Kurdes, elle apporte un soutien politique, militaire et économique au Gouvernement régional du Kurdistan (KRG) en accord avec le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) dirigé par Massoud Barzani, actuel président du Kurdistan irakien, en échange d’un soutien dans la lutte contre le PKK. En effet, l’armée de l’air turque mène régulièrement des frappes aériennes contre le PKK au nord de l’Irak. En représailles, le PKK attaque les forces de sécurité, partout où l’occasion se présente dans le sud-est de la Turquie en particulier.

Par ailleurs, la Turquie, qui est présente militairement au nord-est de Mossoul (Bashika), apporte son soutien – notamment en matière d’entraînement des forces – aux Gardes régionaux kurdes d’Irak, les Pechmergas, dans la lutte contre l’EI[13] et s’est déclarée en faveur de livraisons d’armes par les États-Unis à leur profit, ce qu’elle a toujours refusé pour ce qui concerne les combattants kurdes de Syrie. L’ensemble de ces éléments complexifient la situation et renforcent les tensions entre la Turquie et l’Irak. La bataille de Mossoul, déclenchée le 17 octobre 2016, pour reconquérir la ville tombée aux mains de l’EI en juin 2014, illustre bien les divergences d’intérêts entre les protagonistes, derrière l’affichage d’une unanimité dans la lutte face à l’EI[14]. Le gouvernement irakien a exprimé son opposition à la participation de la Turquie à cette offensive.

En conclusion, la Turquie, actuellement en lutte sur de multiples fronts, demeure animée d’une volonté de montée en puissance et poursuit toujours son objectif de devenir une grande puissance mondiale, selon le souhait du président Erdogan, dans le nouvel ordre global, qui résultera du dénouement des luttes actuelles. Il est peu probable, cependant, que l’état final obtenu corresponde aux souhaits que formule l’UE depuis l’arrivée au pouvoir de l’AKP en 2002.

 

[1] Anne Andlauer : « Turquie : le «contre-coup d’État» s’intensifie », Le Figaro, 16 septembre 2016 (le figaro.fr).

[2] Prédicateur sunnite charismatique, Gülen a créé des centaines d’établissements scolaires et un réseau d’entreprises prospères dans différents secteurs en Turquie et dans de nombreux pays, dont l’Allemagne et la France. Le gülenisme se présente comme un mouvement progressiste mettant l’accent sur l’importance du progrès scientifique et sur la nécessité de construire des passerelles entre l’islam et les autres confessions.

[3] Hilal Koylu: “Turkey’s state of emergency enters new phase”, Die Welt, 20 octobre 2016 (welt.de).

[4] Abdi Sheikh: “Turkey’s anti-Gulen crackdown ripples far and wide”, Reuters, 30 juillet 2016. (reuters.com)

[5]Turkey fires NATO military envoys after failed coup: Report”, Hürriyet Daily News, 12 octobre 2016 (hurriyetdailynews.com).

[6] “AKP, MHP leaders discuss new charter, presidential bid”, Hürriyet Daily News, 17 octobre 2016 (hurriyetdailynews.com).

[7] Hürriyet Daily News, 14 juillet 2013 (hurriyetdailynews.com).

[8] En août 2016, la Turquie a lancé l’opération “Bouclier de l’Euphrate” dans le nord de la Syrie officiellement pour aider les combattants de l’Armée Syrienne Libre à conquérir des territoires aux mains de l’EI à la frontière turco-syrienne.

[9] Delphine Minoui : « Le chef du Pentagone à Ankara pour débattre de la Syrie », Le Figaro, 21 octobre 2016 (http://premium.lefigaro.fr).

[10] “Turkish jet strikes PYD in Syria, ‘up to 200 killed’”, Hürriyet Daily News, 20 octobre 2016. (hurriyetdailynews.com)

[11] En novembre 2015, ce sont des combattants turkmènes de Syrie qui capturèrent un pilote russe qui s’était éjecté de son appareil Soukhoï Su-24 détruit par deux F-16 turcs non loin de la frontière turco-syrienne. Alparslan Celik, fils d’un haut responsable du MHP, qui combat depuis 2014 aux côtés des rebelles turkmènes, a été accusé d’avoir abattu le pilote.

[12] Krzysztof Strachota: “Iraq- A new front for Turkey?”, Center for Eastern Studies (OSW), 9 décembre 2015 (osw.waw.pl).

[13] “Turkish military reveals peshmerga training details”, Anadolu Agency, 4 décembre 2015, (aa.com.tr).

[14] Zalmay Khalilzad: “Are Turkey and Iraq headed for war in Mosul?”, The National Interest, 20 octobre 2016 (nationalinterest.org).