Yemen

Yémen : entre retrait des forces à Hodeïda et recrudescence des tensions avec l’Arabie saoudite

Fumée après l’attaque aérienne dans la capitale yéménite Sanaa le 16 mai 2019.
Tous droits réservés.

Martin Griffiths, envoyé spécial des Nations unies pour le Yémen, s’est félicité mercredi 15 mai devant le Conseil de sécurité du retrait des forces houthistes des ports de la région d’Hodeïda, sous l’égide de la Mission des Nations unies en appui à l’Accord sur Hodeïda (MINUAAH) : « La MINUAAH a confirmé que Ansar Allah [branche politique houthie] a pleinement coopéré tout au long du retrait. Les forces militaires d’Ansar Allah ont maintenant quitté les trois ports d’Hodeïda, de Salif et de Ras Issa ». Ce retrait des forces houthies a également été salué par le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères français :« Ces mouvements constituent un signal encourageant pour la mise en œuvre des accords conclus entre les parties yéménites à Stockholm, le 13 décembre 2018. Nous réitérons notre soutien à la MINUAAH, dont la présence sur le terrain est décisive pour observer et faciliter le redéploiement, comme le prévoit la résolution 2452 du Conseil de sécurité ». Paris appelle également toutes les parties à respecter leurs engagements et à mettre intégralement en œuvre le redéploiement.

Toutefois, Martin Griffiths prévient que le pays « reste à la croisée des chemins, entre guerre et paix », puisque « l’intensification du conflit dans d’autres parties du pays est alarmante ». En effet, tout en se retirant d’Hodeïda, les Houthis ont revendiqué des frappes de drones en Arabie saoudite, prouvant leur capacité de nuisance dans la région et confirmant l’inquiétante perméabilité de la frontière saoudo-yéménite. L’attaque revendiquée sur l’un des principaux oléoducs d’Arabie saoudite a été confirmée par le ministère de l’Energie, de l’Industrie et des Ressources minérales.

En réaction, la coalition dirigée par Riyad a frappé deux jours plus tard la capitale Sanaa, aux mains des rebelles. Neuf sites militaires ont été visés. La chaîne de télévision saoudienne Al Arabiya justifie ces représailles comme un moyen de « neutraliser les capacités d’agression » de la milice d’obédience pro-iranienne. Plusieurs officiels saoudiens, dont Khaled ben Salman, fils du roi et vice-ministre de la Défense et Adel Al-Joubeir, ministre d’Etat aux affaires étrangères, considèrent d’ailleurs que ce qu’ils qualifient d’« actes terroristes » sont le fruit des gardiens de la révolution iraniens. Anwar Gargash, le ministre d’Etat aux Affaires étrangères des Emirats arabes unis – le plus fidèle allié du royaume wahhabite dans la guerre livrée aux rebelles houthis – avait en ce sens promis une riposte « avec force » à toute attaques des Houthis.

La guerre au Yémen oppose depuis 2015 les forces pro-gouvernementales soutenues par Riyad et Abu Dhabi aux rebelles chiites houthis qui se sont emparés de vastes territoires dont Sanaa. Alors que des dizaines de milliers de personnes ont indirectement perdu la vie au cours de ce conflit, l’ONU estime à 3,3 millions le nombre de personnes déplacées. 24,1 millions de Yéménites – soit plus des deux tiers de la population – ont besoin d’assistance, bon nombre d’entre eux étant menacés par la famine.

Ce conflit s’inscrit dans un contexte d’escalade des tensions dans le Golfe et cristallise la guerre par procuration que se livrent les deux puissances de la région, Arabie saoudite et Iran, en concurrence pour obtenir le leadership au Moyen-Orient. Au-delà de la querelle Iran – Arabie saoudite, le dossier yéménite renvoie également aux tensions entre Téhéran et Washington, alors que le président américain Donald Trump a mis en garde l’Iran le 19 mai, annonçant la « fin officielle » de ce pays en cas de conflit, et concluant par « ne menacez plus jamais les Etats-Unis ! ».

Yémen : une situation inquiétante malgré les efforts de l’ONU

 

Des Yéménites lors d’un rassemblement de soutien aux rebelles houthis près de Sanaa, le 21 février 2019.
Tous droits réservés.

Après plus de quatre années de conflit, la situation reste préoccupante au Yémen. Depuis plusieurs mois, des ONG et l’Organisation des Nations Unies alertent sur le peu d’évolution d’une région qui, selon l’ONU, connaît « la pire crise humanitaire du monde ». Le pays est le théâtre d’affrontements violents depuis 2015 entre les Houthis, appuyés par l’Iran, et les forces loyales au président Hadi, soutenues par une coalition dirigée par l’Arabie saoudite.

Aux conséquences politiques et économiques qu’engendre le conflit s’ajoutent des conséquences humanitaires. La famine menace les Yéménites, en particulier les enfants. L’immense majorité de la population dépend donc de l’aide internationale. Environ 80% d’entre elle nécessite une assistance humanitaire et une protection, ce qui représente environ 24 millions de Yéménites. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), environ 10 000 personnes ont perdu la vie depuis 2015 et plus de 60 000 ont été blessés dans les combats. Pour la plupart, il s’agit de civils. A ces chiffres s’ajoutent le nombre d’enfants de moins de 5 ans morts de faim qui s’élève à plus de 80 000.

Le 26 février, l’ONU a organisé à Genève, avec la Suisse et la Suède, une conférence pour les opérations humanitaires dans le pays. Pour la troisième fois, la communauté internationale tente de mobiliser des donateurs pour aider la population yéménite. A l’issue de la réunion, le Secrétaire général de l’ONU Antonio Guterres s’est félicité d’un « succès ». Sur les 4,2 milliards de dollars demandés, les promesses des 16 donateurs s’élèvent à plus de 2,6 milliards, ce qui représente une augmentation de 30% par rapport à l’année 2018. Parmi les pays donateurs ayant augmenté leur aide figurent le Royaume-Uni, l’Union européenne, l’Allemagne et le Canada mais surtout l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis.

Alors qu’ils sont les principaux belligérants dans ce conflit, Riyad et Abu Dhabi ont paradoxalement annoncé contribuer à hauteur d’un milliard de dollars, soit 500 millions chacun. Pourtant, selon le Haut Commissariat des droits de l’homme, la coalition anti-Houthistes menée par les deux pays est responsable de la mort des deux tiers des civils yéménites. Les actions des deux pays du Golfe s’inscrivent toutefois dans une logique de lutte hégémonique dans la région contre l’ennemi iranien et ils contribuent de fait massivement dans l’aide humanitaire. Face aux accusations de conflits d’intérêts, Antonio Guterres a rétorqué : « L’aide humanitaire sera distribuée de manière impartiale, neutre et indépendante. Cela veut dire qu’elle aura un impact à la fois pour les zones contrôlées par le gouvernement, mais aussi pour celles contrôlées par le mouvement Ansar Allah. Sans aucune discrimination ».

En 2018, la côte occidentale du Yémen autour du port d’Hodeida est devenue le principal front de guerre. Malgré une accalmie survenue en décembre après des pourparlers en Suède et l’entrée en vigueur d’un cessez-le-feu le 18 décembre 2018, les tensions sont montées dernièrement, les deux parties s’accusant tour à tour de violer la trêve. Mais, pour la première fois depuis septembre dernier, l’ONU est parvenue à accéder à des entrepôts de céréales. Hervé Verhoosel, porte-parole du Programme alimentaire mondial a déclaré que ces entrepôts « qui abritent 51.000 tonnes de céréales » représentent « une quantité suffisante pour nourrir plus de 3,7 millions de personnes pendant un mois ».

Un cessez-le-feu au Yémen ?

Des combattants houthis à Sanaa.
Tous droits réservés.

Dans une déclaration sur Twitter le 18 novembre, un haut responsable yéménite des Houthis, Mohamed Ali al-HOUTHI, a déclaré que le groupe rebelle cessera les frappes de drones et de missiles en direction de l’Arabie Saoudite et des Emirats arabes unis. Les Houthis se montrent enclins à instaurer un cessez-le-feu : « Nous sommes prêts à geler et à arrêter les opérations militaires sur tous les fronts afin d’atteindre une paix juste et honorable si l’Arabie Saoudite veut vraiment la paix pour le peuple yéménite ».

C’est la première fois depuis le début de l’internationalisation du conflit qu’un leader politique houthi affirme vouloir discuter d’une cessation complète des hostilités. Cette déclaration intervient alors que l’Organisation des Nations Unies ne cesse d’alerter sur le caractère dramatique de cette crise, qu’elle considère comme la pire catastrophe humanitaire.

Vendredi 16 novembre, trois responsables onusiens ont invité le Conseil de sécurité à user de son influence afin de mettre un terme à ce conflit. « Nous sommes à un moment crucial pour le Yémen », déclare Martin GRIFFITHS, envoyé spécial du Secrétaire général de l’ONU pour le Yémen. Alors qu’il s’exprimait devant le Conseil de sécurité, l’émissaire de l’ONU dit croire en la « bonne foi » des deux camps devant la situation inquiétante du pays où la famine sévit. « Je suis convaincu que rien ne devrait entraver les chances de dialogue et de négociation ». Selon David BEASLEY, Directeur exécutif du Programme alimentaire mondial, « la communauté internationale doit utiliser tout son pouvoir pour mettre fin à la guerre et sauver l’économie du Yémen ». Enfin, Mark LOWCOCK, Secrétaire général adjoint des Nations Unies, exhorte quant à lui les pays membres de l’ONU : « Nous avons besoin de toute urgence que vous preniez à nouveau des mesures maintenant ».

Martin GRIFFITHS souligne la récente réduction des violences. En effet, la semaine dernière, la coalition menée par l’Arabie saoudite a temporairement gelé l’offensive contre les rebelles Houthis qui tiennent toujours le port d’Hodeida. Ce port stratégique donnant sur la mer Rouge et servant à l’approvisionnement des Houthis, est menacé par les forces de la coalition.

Martin GRIFFITHS souligne que le Yémen n’est désormais plus « un conflit oublié », l’opinion publique et les leaders politiques ayant pris conscience du caractère urgent de la crise. Il dit avoir eu l’assurance que les deux parties participeront « aux négociations de paix qui doivent se tenir bientôt en Suède ». Grâce à l’action et aux pressions internationales, les parties au conflit se sont engagées à rechercher une solution politique.

Si ces récents événements permettent d’espérer une paix prochaine, les actions menées par les deux camps donnent à voir une autre réalité. Le journal émirati The National rapporte que les Houthis, après leur déclaration appelant à cesser les hostilités, ont lancé quatre missile balistiques, interceptés par les avions de la coalition. L’avenir de ce pays de 28 millions d’habitants au bord de la catastrophe est un véritable enjeu. Face à la pression internationale, il reste à savoir si l’Arabie saoudite d’un côté et les rebelles de l’autre, accepteront d’entamer véritablement des négociations de paix.

Yémen : les appels pour mettre fin au conflit

Tous droits réservés.

Depuis 2015, le Yémen est le théâtre d’affrontements violents entre les Houthis et les forces loyales au président Hadi. L’intervention en faveur de ces dernières d’une coalition dirigée par l’Arabie Saoudite du prince héritier Mohamed ben SALMAN, a aggravé le conflit et occasionné une famine dévastatrice. Pour les Nations Unies, il s’agit de la « pire crise humanitaire au monde ». L’affaire KHASHOGGIa considérablement affecté la crédibilité de Riyad sur la scène internationale et sa légitimité au Yémen pâtit de ce meurtre. Le royaume wahhabite fait l’objet de pressions de la part des puissances occidentales, mais le revirement de son plus fidèle allié en Occident, les Etats-Unis, sera déterminant.

Le 30 octobre 2018, par la voix de Mike POMPEO, secrétaire d’Etat américain, Washington réclame en effet la fin du conflit yéménite : « les Etats-Unis appellent toutes les parties à soutenir l’envoyé spécial des Nations Unies, Martin GRIFFITHS, dans la recherche d’une solution pacifique au conflit au Yémen ». Les Etats-Unis demandent « la cessation des hostilités », qu’il s’agisse des « frappes de missiles et de drones depuis les zones contrôlées par les Houthis en direction du royaume d’Arabie saoudite et des Emirats arabes unis » mais également des « frappes aériennes de la coalition (…) dans toutes les zones peuplées du Yémen ». En recommandant le recours à la voie politique, les Washington considère qu’« il est temps de mettre fin à ce conflit, de le remplacer par un compromis et de permettre au peuple yéménite de guérir par la paix et la reconstruction ». Les Etats-Unis réclament l’ouverture de négociations de paix d’ici trente jours. La déclaration américaine surprend, l’administration de Donald TRUMP n’ayant jamais caché son soutien à l’Arabie saoudite.

A Washington pourtant, l’opposition, notamment au Congrès, espérait depuis des mois que Donald TRUMP incite Riyad à plus de discernement dans la conduite de cette guerre. D’ailleurs, mardi 30 octobre, le New York Times a publié un articlealertant sur la situation au Yémen, entrecoupé par des photographies glaçantes d’enfants yéménites mourant de faim.

Dans les capitales européennes, un débat a émergé quant à la fourniture d’armes à l’Arabie saoudite. La ministre des Armées, Florence PARLY, invitée de l’émission de Jean-Jacques BOURDIN sur BFM-TVmardi 30 octobre, assure que « la France est un fournisseur modeste d’armes à l’Arabie saoudite ». Toutefois, la ministre affiche un positionnement clairement défavorable à l’encontre de cette guerre, déclarant qu’ « il est plus que temps qu’elle cesse ».

Les déclarations française et américaine rejoignent les positions des associations et ONG, à l’instar d’Amnesty Internationalqui militent depuis des mois afin d’interpeler la communauté internationale sur les atrocités commises à Sanaa.

Les différentes parties yéménites se montrent cependant réticentes à l’idée d’un accord commun, suggéré par Mike POMPEO et par l’ONU le 14 avril 2015 au travers de la résolution 2216. Selon les estimations d’Acled (The Armed Conflict Location & Event Data Project), une organisation indépendante chargée de collecter les données des violences politiques étatiques, plus de 50 000 personnes sont mortes entre janvier 2016 et septembre 2018 dans ce pays de 22 millions d’habitants où 8,4 millions ont besoin d’aide et de protection selon les Nations Unies.

 

Yémen : une famine dévastatrice menace le pays

Petite fille près d’un camp de réfugiés d’Hodeïda
Tous droits réservés

L’ONG Save the Children tire la sonnette d’alarme dans un rapport publié mercredi 19 septembre : plus de cinq millions d’enfants sont menacés par une famine sans précédent au Yémen. « Le temps commence à manquer » alerte le Programme alimentaire mondial (PAM) pointant du doigt le sort des Yéménites qui ne savent pas actuellement comment s’approvisionner face à l’ampleur du conflit. Selon l’ONU, trois Yéménites sur quatre ont aujourd’hui besoin d’aide.

Si le Yémen, appelé il y a longtemps « l’Arabie heureuse » est embourbé dans des conflits depuis une cinquantaine d’années, il s’est mû en véritable guerre en mars 2015. A l’issue de la prise du palais présidentiel et du contrôle de la capitale Sanaa par les houthis, une faction minoritaire du chiisme appuyée par l’Iran et le Hezbollah libanais, le gouvernement yéménite d’Abdrabbo Mansour HADI, d’abord replié à Aden puis réfugié en Arabie Saoudite, demande à Riyad, son soutien historique, de mettre en place une coalition de pays arabes voisins sous commandement saoudien pour combattre les houthis contrôlant Sanaa et le port d’Hodeïda. Pour remettre HADI en place, l’Arabie Saoudite se livre à une guerre par procuration avec l’Iran sur le sol yéménite.

Depuis 2015, le prix des denrées alimentaires a augmenté de 68% tandis que le prix des carburants s’est accru de 25% depuis novembre 2017. La menace d’une famine grandissante surgit alors que le port d’Hodeïda, principal point d’entrée des importations et de l’aide internationale a été victime d’une offensive de la part des forces progouvernementales, après l’échec des pourparlers récemment à Genève. L’Arabie saoudite et ses alliés soupçonnent les rebelles de faire transiter des armes venues d’Iran par le port d’Hodeïda et imposent actuellement un blocus quasi-total. Save the Children déclare que l’interruption de l’approvisionnement de la population « mettrait la vie de centaines de milliers d’enfants en danger immédiat, tout en poussant des millions d’autres vers la famine ».

Depuis mars 2015, plus de 10 000 personnes ont perdu la vie et 56 000 ont été blessées. Les conséquences économiques de cette guerre et l’écroulement de l’Etat tuent plus de yéménites que la violence des conflits. Si Riyad pensait régler le problème rapidement en intervenant, les pays s’enlisent dans une guerre à l’issue incertaine.