Turquie

La Turquie, un allié turbulent

Le 24 novembre 2015, un F-16 turc abattait un Sukoi-24 russe en profitant des quelques secondes pendant lesquelles le chasseur-bombardier avait pénétré l’espace aérien turc. Alors que tout annonçait un raidissement radical des relations russo-turques, le jeu diplomatique de Moscou et les rodomontades de Recep Erdoğan ont au contraire fait de la Turquie le meilleur allié de la Russie dans la crise syrienne, et un soutien inattendu du régime de Bachar el-Assad.

Dès le 28 novembre 2015, Vladimir Poutine avait ordonné la mise en place de sanctions économiques. Celles-ci ont été levées le 30 juin 2016 après que le président turc ait adressé une lettre au locataire du Kremlin où il s’excusait, sept mois après l’incident. Depuis, les deux présidents se sont téléphoné près d’une quarantaine de fois et rencontré à cinq reprises, Recep Erdoğan s’étant rendu à Saint Pétersbourg dès le 9 août 2016. Les prises de parole du Président turc sont désormais l’occasion de s’en prendre violemment aux leaders occidentaux, sans qu’aucun d’entre eux ne se décide à admettre que la Turquie d’Erdoğan n’est plus digne de confiance.

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Sans même évoquer le chantage fait par Recep Erdoğan à propos des réfugiés syriens qu’il a un temps laissé délibérément rejoindre le territoire de l’Union européenne, obtenant 3 milliards d’euros en échange de la fermeture de sa frontière, l’attitude de la Turquie vis-à-vis de la crise syrienne a toujours été ambiguë. Chacun se souvient des forces armées turques attendant, l’arme au pied, que les combattants de l’Etat islamique prennent possession de la ville kurde de Kobané et profitent ainsi d’un nouveau point de passage vers la Turquie.

Mais c’est le déclenchement le 20 janvier 2018 de l’offensive baptisée « Rameau d’olivier » qui marque réellement le lancement d’une politique diamétralement opposée aux objectifs de la Coalition menée par les Etats-Unis pour défaire l’Etat islamique. Prétextant une menace à l’encontre de la Turquie, les forces armées turques et des forces rebelles syriennes regroupées sous le titre d’Armée syrienne libre sont entrées dans le canton syrien d’Afrin, majoritairement peuplé de Kurdes, pour en déloger les combattants de l’YPG (unité de protection du peuple), branche armée du parti de l’union démocratique (PYD). Dans un discours devant les membres de son parti, Recep Erdoğan s’est vanté le 1er avril 2018 de la neutralisation de 3 844 « terroristes », à comparer aux 3 000 combattants de l’Etat islamique supposés neutralisés lors de l’opération « Bouclier de l’Euphrate » en 2016.

Les Nations-Unies demeurent « profondément préoccupées » par les dizaines de milliers de civils touchés par ces affrontements. Depuis le début de l’offensive militaire en janvier, quelque 183 570 hommes, femmes et enfants avaient fui, au 28 mars, vers Tal Refaat et les villages environnants tandis qu’entre 50 000 et 70 000 personnes seraient restées à Afrin.

Le Président de la République s’était entretenu le vendredi 23 mars 2018 par téléphone avec son homologue turc, soulignant que la France avait très clairement exprimé sa préoccupation dès le lancement de l’intervention militaire turque dans le canton d’Afrin. Probablement pour tenter un « coup diplomatique », comme il l’avait réussi lors de la libération du Premier ministre libanais, Emmanuel Macron a reçu le 29 mars 2018 « une délégation des Forces Démocratiques Syriennes (FDS), composée à parité de femmes et d’hommes, d’Arabes et de Kurdes syriens ». Il a assuré les FDS du soutien de la France, en particulier pour la stabilisation de la zone de sécurité au nord-est de la Syrie. Prenant acte de l’engagement des FDS à n’avoir aucun lien opérationnel avec ce groupe terroriste et à condamner tout acte à caractère terroriste d’où qu’il vienne, il a souhaité qu’un dialogue puisse s’établir entre les FDS et la Turquie avec l’assistance de la France et de la communauté internationale.

Cette initiative a entrainé une salve de critiques de la part du Président turc, qui s’en est pris au Président français à de multiples reprises lors de ses interventions publiques. Après avoir répondu à Emmanuel Macron qu’il pouvait toujours « accueillir des terroristes au palais de l’Elysée », il a ainsi accusé l’entreprise française Lafarge d’avoir contribué à la construction des tunnels découverts à Afrin. Mais il a également accusé la France d’avoir tué cinq millions de personnes en Algérie, des propos qu’il avait déjà tenu lors d’une récente visite à Alger.

Non seulement la Turquie n’a aucune intention de dialoguer avec les Kurdes de Syrie, mais au contraire, le 30 mars 2018, le Conseil national de sécurité turc a menacé d’une intervention militaire pour chasser les « terroristes » de Manbij. Cette ville majoritairement peuplée d’arabes syriens a été libérée par les FDS durant l’été 2016, et des forces américaines y sont stationnées, comme le prouve le décès du sergent-chef Jonathan J. Dunbar le 30 mars 2018 à la suite de l’activation d’un engin explosif improvisé.

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L’attitude turque dans les eaux territoriales chypriotes et en mer Egée est un autre sujet de préoccupation de l’Union européenne, sur fond d’exploitation de gisements gaziers par la compagnie italienne ENI, qui avait annoncé le 8 février 2018 la découverte d’une poche de gaz au large de l’île de Chypre, dans une zone contestée par la Turquie. Dans ses conclusions du 22 mars 2018, le Conseil européen a fermement condamné « les actions illégales que la Turquie continue de mener en Méditerranée orientale et en mer Égée ». Il a également demandé à la Turquie de « respecter les droits souverains de Chypre d’explorer et d’exploiter ses ressources naturelles ».

Lors de la rencontre de Varna, le 26 mars 2018, entre les leaders turc et de l’Union européenne, Recep Edoğan s’est montré menaçant, affirmant que ce serait une « grave erreur » que l’Union européenne n’associe pas la Turquie, pays dynamique dotée d’une population jeune, à sa politique d’expansion. A propos de Chypre, il a reproché à l’Union européenne de soutenir, sous le couvert de la solidarité, une action « individuelle et illégitime » d’un de ses membres. Démontrant l’absence totale de convergence sur ce sujet, le président du Conseil européen a quant à lui rappelé que « l’Union européenne est unie pour défendre le droit de la République de Chypre d’explorer et d’exploiter ses ressources naturelles se trouvant dans sa zone économique exclusive ». Enfin, si la confrontation entre la Turquie et la Grèce se cantonne aux joutes verbales entre ministères des affaires étrangères, la tension a rarement été aussi élevée en mer Égée.

VA(2S) Alain Christienne, directeur du Centre méditerranéen des études stratégiques

L’opération « rameau d’olivier » se prolonge malgré de timides appels à la retenue

Les forces turques ont lancé le 20 janvier 2018 une opération baptisée « rameau d’olivier » en vue de supprimer la menace représentée par les « terroristes » présents dans le canton d’Afrin, situé dans le nord-ouest de la Syrie. Cette opération, annoncée depuis plusieurs mois, a été précipitée par la volonté affichée des Etats-Unis de former des « forces de sécurité locales », considérée par la Turquie comme une confirmation du soutien apporté à l’YPG (unité de protection du peuple), branche armée du parti de l’union démocratique (PYD). Pourtant, le 17 janvier, un communiqué de presse diffusé par le Department of Defense insistait sur la mission limitée de ces forces, garantes de la sécurité des populations civiles, et reconnaissait le droit à la Turquie, « partenaire de la coalition et allié au sein de l’OTAN[1] », de garantir sa sécurité. Selon le président turc, l’opération a permis au 8 février « la neutralisation de 1 028 terroristes ».

Le 6 février, dans un discours devant les députés du Parti de la justice et du développement, le président Recep Erdoğan s’en est violemment pris aux Etats-Unis, n’hésitant pas à accuser les présidents Barack Obama et Donald Trump d’avoir menti en promettant de retirer leurs forces de la région de Manbij, une ville du nord de la Syrie libérée à l’été 2016 par les Forces démocratiques syriennes soutenues par la coalition occidentale dans sa lutte contre l’Etat islamique en Irak et au Levant (Daesh). Rappelant à ceux qui pressent la Turquie de mettre un terme à ses opérations que les Etats-Unis sont présents en Irak et en Afghanistan depuis dix-huit ans, il a confirmé que l’opération « Rameau d’olivier » se poursuivra « avec détermination » et qu’elle se prolongera jusqu’à Manbij, où les forces turques rendront la ville à leurs habitants légitimes et chasseront les terroristes du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) « amenés et installés là » par les Etats-Unis.

Le 8 février, le Président turc a repris la même rhétorique devant l’assemblée des mukhtars (équivalent des maires). Rappelant que la Turquie partageait une frontière de 911 km avec la Syrie, il s’est étonné que les Etats-Unis, la Russie, l’Iran, la France ou la Grande-Bretagne puissent être présents sur le terrain, qu’Israël puisse impunément mener des raids sur la Syrie mais que les forces turques soient enjointes de quitter immédiatement le territoire syrien.

Le Secretary of States, Rex Tillerson, se rendra prochainement à Ankara afin de tenter de rassurer les autorités turques sur la réalité de l’alliance entre les deux pays et d’évoquer les sujets régionaux, de la campagne contre Daesh à la lutte contre le PKK. Lors de la conférence de presse préparatoire à ce déplacement, un officiel américain a confirmé le 9 février que les échanges relatifs à l’intervention turque dans le nord de la Syrie seraient difficiles (« Turkish rhetoric has obviously been very hot on this topic ») mais que la position officielle restait inchangée. Dès le 21 janvier, dans un communiqué de presse, le Department of States apportait son soutien à la Turquie, allié de l’OTAN et partenaire essentiel dans la lutte contre Daech mais appelait à la retenue, demandant que les opérations dans le nord de la Syrie restent limitées dans leur portée et dans leur durée et évitent toute perte civile. Le 25 janvier, le Department of Defense réagissait également par la voix de sa porte-parole, s’inquiétant ses conséquences négatives de l’opération sur le succès de la lutte contre Daech et affirmant que les Etats-Unis n’avaient jamais livré d’armes ni d’équipements aux Kurdes du canton d’Afrin.

Les Etats-Unis préfèrent cantonner leurs critiques envers le gouvernement turc sur les modalités d’application de l’état d’urgence et les conséquences sur les ressortissants américains. Serkan Golge, scientifique de la NASA, arrêté en juillet 2017, a ainsi été condamné le 8 février « sans preuve crédible » pour appartenance à une organisation terroriste. De même, les principaux Etats européens ont jusqu’à présent évité toute polémique, appelant à la retenue tout en reconnaissant le droit de la Turquie à « sécuriser sa frontière ».[2][3][4]

VA(2S) Alain Christienne, directeur de la stratégie de l’Institut FMES

[1] Le 23 janvier, trois jours après le déclenchement de l’opération, Rose Gottemoelle , secrétaire générale déléguée de l’OTAN, dans un discours prononcé à l’Université nationale de défense d’Istanbul, a souligné le rôle essentiel de la Turquie, se gardant bine d’évoquer l’opération.

[2] Entretien téléphonique de Jean-Yves Le Drian, 21 janvier 2018

[3] Communiqué de Sigmar Gabriel, 21 janvier 2018

[4] Entretien téléphonique de Theresa May, 26 janvier 2018

La France et la Turquie, des relations vieilles de cinq cents ans

A l’occasion de la visite officielle du président turc Recep Erdoğan, le Président français, tout en notant les « désaccords sur la vision […] des libertés individuelles », a mis en avant la bonne santé de la coopération bilatérale. Recep Erdoğan a quant à lui rappelé que cette coopération est vieille de 500 ans[1], que 700 000 Turcs vivent en France et que les échanges commerciaux pourraient atteindre vingt milliards d’euros.

Si Emmanuel Macron a souligné l’exemplarité de cette coopération dans le champ de la lutte contre le terrorisme, citant les actions que la France mène sur son sol contre le Parti des travailleurs du Kurdistan (Partiya Karkerên Kurdistan – PKK), le Président turc a insisté sur les liens existants entre le PKK et le Parti de l’Union Démocratique (Partiya Yekîtiya Demokrat – PYD) et sa branche armée des Unités de Protection du Peuple (Yekîneyên Parastina Gel – YPG), fer de lance des Forces démocratiques syriennes, bras armé de la Coalition dans sa lutte contre l’Etat islamique en Irak et au Levant en Syrie. En retour, Emmanuel Macron a dénoncé les processus d’Astana et de Sotchi, qui « ne construiront pas […] la paix parce qu’ils sont biaisés sur le plan politique ».

Sur le Proche-Orient, Emmanuel Macron a confirmé la convergence de vue entre la France et la Turquie, rappelant sa volonté « d’œuvrer pour une paix qui ne peut se construire qu’entre Israéliens et Palestiniens sur la base de la reconnaissance de deux États vivant en paix, ayant l’un et l’autre Jérusalem pour capitale ». Recep Erdoğan avait convoqué sur ce sujet le 13 décembre 2017 une session extraordinaire de l’’Organisation de la Conférence islamique, qui avait appelé « à l’internationalisation de la protection de la paix, à l’imposition de restrictions politiques et économiques en réponse à la décision américaine ».

A propos de la relation avec l’Union européenne, Emmanuel Macron a souhaité « sortir de l’hypocrisie »[2]. Recep Erdoğan a rappelé que la Turquie frappait à la porte de l’Union européenne depuis 54 ans et que cette attente vaine pourrait conduire la Turquie à « prendre des décisions ». La Turquie avait pourtant obtenu le statut de pays candidat à la suite de la réunion du Conseil européen tenue à Helsinki en décembre 1999, la réunion des 16 et 17 décembre 2004 du même Conseil décidant que « la Turquie remplissait suffisamment les critères pour que soient ouvertes des négociations d’adhésion ».

La visite de Recep Erdoğan a été l’occasion pour la Turquie de parapher l’accord portant sur un projet de défense antimissile porté par le consortium franco-italien Eurosam. Ce consortium développe entre autres la famille de missiles Aster 15 et 30 équipant les deux frégates de défense aérienne de la Marine nationale et les frégates européennes multi missions françaises et italiennes. Il équipe également les escadrons de défense sol-air de l’armée de l’air en systèmes sol-air moyenne portée terrestre (SAMP/T). Emmanuel Macron a également rappelé dans ce cadre des relations commerciales stratégiques « l’importance du projet de centrale nucléaire de Sinop, en partenariat avec le Japon ». Ce projet vient en « concurrence » de celui de la centrale d’Akkuyu, confié à la société russe ROSATOM.

Déclaration du Président de la république sur le site de l’Elysée =>

Compte-rendu de la conférence de presse sur le site de la Présidence turque (en anglais) =>

[1] Le traité d’alliance entre François Ier et Soliman le Magnifique a été conclu en février 1536.

[2] « il est clair que les évolutions récentes et les choix ne permettent aucune avancée du processus engagé »