Turquie

Turquie – Union européenne, un dialogue compliqué

Johannes Hahn, Mevlut Cavisoglu et Federica Mogherini, le 15 mars à Bruxelles. Tous droits réservés. 

Le 15 mars 2019 s’est tenue à Bruxelles la 54ème réunion du Conseil d’association Union européenne – Turquie, la première depuis la levée de l’état d’urgence en Turquie.

La réunion était coprésidée par la Haute-Représentante de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Federica Mogherini, et Johannes Hahn, commissaire européen chargé de la politique européenne de voisinage et de l’élargissement. Mevlut Cavisoglu, ministre turc des Affaires étrangères et négociateur en chef de la Turquie, a représenté Ankara.

Au cours de la réunion, l’UE a réaffirmé l’importance de ses relations avec la Turquie « pays candidat et partenaire clé » et a souligné la nécessité d’un « dialogue ouvert et franc ». Toutefois, les relations entre Bruxelles et Ankara se sont tendues à l’issue de la tentative manquée de putsch en juillet 2016. Cet événement a engendré la répression d’opposants et de journalistes en Turquie ainsi que le limogeage d’environ 4 000 magistrats. En dépit des forts liens économiques et des relations considérables entre les deux partenaires, l’Union européenne est préoccupée par la « régression persistante » de la Turquie et demande à Ankara de fournir davantage d’efforts tout en l’invitant à revenir aux valeurs démocratiques.

Cette rencontre permettant de faire le point sur les relations entre Bruxelles et Ankara intervient deux jours après la demande du Parlement européen de geler les négociations concernant l’adhésion de la Turquie. En effet, la Turquie est candidate à l’adhésion à l’Union européenne depuis 1987 et les négociations ont débuté en 2005. A ce titre, l’UE a rappelé les conclusions du Conseil européen du 26 juin 2018 dans lesquelles l’Union européenne notait l’éloignement de la Turquie de l’UE, conduisant de fait à un « arrêt » des négociations.

Toutefois, la Turquie souhaite poursuivre les négociations d’adhésion. Face aux « vives préoccupations » exprimées par Federica Mogherini concernant le respect de l’Etat de droit en Turquie, le chef de la diplomatie turque a tenté de balayer les critiques : « La Turquie possède un système judiciaire indépendant et le monde y a accès. Par ailleurs, la Turquie est membre de la Cour européenne des droits de l’homme ». Mevlut Cavusoglu rappelle également à l’Union européenne de remplir ses engagements inscrits dans les conclusions du Conseil européen de mars 2008, conformément au principe international de mise en œuvre des accords. De plus, le chef de la diplomatie réclame l’ouverture de 4 nouveaux chapitres de négociations. Pour l’heure, 16 chapitres sur 35 ont été ouverts s’agissant de la Turquie.

Le 17 mars, lors d’un meeting à Izmir, le président turc Recep Tayyip Erdogan a déclaré que le Parlement européen n’était pas en mesure de décider de l’arrêt des négociations en vue d’une adhésion. Le chef de l’Etat considère que le « Parlement européen attaque la Turquie pour des motifs s’appuyant sur des arguments du groupe terroriste et séparatiste PKK et de l’organisation terroriste guléniste FETO ».

Le dossier turc se rouvre dans un contexte de campagne pour les élections européennes. Si elle ne peut être tranchée que par la décision unanime des Etats membres, la question du gel des négociations vient s’ajouter à un climat tendu avec la Grèce et Chypre. La découverte de gisements d’hydrocarbures au large de Chypre empoisonne les relations d’Ankara avec Nicosie, Athènes et l’UE, la Turquie occupant depuis des décennies le nord de l’île de Chypre et contestant de facto la ZEE chypriote.

Patrouilles conjointes russo-turques à Idlib


Un camp de réfugiés dans la région d’Idlib.
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Vendredi 8 mars 2019, le ministre turc de la Défense Hulusi Akar a annoncé des opérations conjointes entre la Turquie et la Russie à Idlib. L’agence de presse du gouvernement turc Anadolu a annoncé à la même date que l’armée turque avait achevé sa première patrouille de surveillance.

La province syrienne d’Idlib, au nord-ouest du pays, est le dernier bastion de l’opposition. Elle est contrôlée par l’organisation djihadiste Hay’et Tahrir al-Sham (HTS) héritière de la branche syrienne d’Al Qaïda. Cette province a fait l’objet, en septembre 2018, d’un accord entre le président turc Recep Tayyip Erdogan, soutient de la rébellion syrienne, et son homologue russe Vladimir POUTINE, allié indéfectible de Bachar al-Assad.

Les deux chefs d’Etats se sont accordés sur la mise en place d’une zone démilitarisée dite de « désescalade » sous leur contrôle, exigeant de fait le retrait des armes lourdes. Il s’agissait d’éviter la « pire catastrophe humanitaire du XXIème siècle », selon les mots de Marc LOWCOCK, secrétaire général adjoint de l’ONU. Le 14 février 2019 lors du sommet entre la Russie, la Turquie et l’Iran à Sotchi, les pays ont accepté de renforcer leur coopération dans le cadre du conflit syrien et de la situation à Idlib. Cette décision intervient alors que le cessez-le-feu entre opposition et forces du régime est fragile et n’a pas permis l’arrêt des combats. De surcroit, celui-ci a été mis à profit par les djihadistes du HTS pour étendre leur emprise sur le territoire au détriment d’insurgés plus modérés.

Dans cette région qui abrite plus de trois millions de personnes, souvent évacuées de poches insurgées conquises par le régime, l’intervention des forces russe et turque initié vendredi 8 mars entend ainsi empêcher le gouvernement syrien de Bachar al-Assad de lancer une nouvelle offensive. Hulusi Akar a ainsi déclaré : « notre coopération avec la Russie s’est améliorée. Nous considérons qu’il s’agit d’une étape importante pour la poursuite du cessez-le-feu et le maintien de la stabilité ». Conformément à l’accord conclu, les forces russes patrouillent au bord de la province tandis que l’armée turque se déploie dans la zone démilitarisée. Le ministre précise que les restrictions turques autour de l’espace aérien d’Idlib et d’Afrin ont été levées et qu’Ankara réclame de Moscou qu’elle fasse pression sur le gouvernement syrien afin de cesser ses attaques.

Moscou et Ankara occupent, avec Téhéran, le devant de la scène concernant la situation en Syrie, où ils y ont investi d’importantes ressources militaires. Si les deux Etats ne soutiennent pas le même camp, l’annonce du retrait des troupes américaines est une nouvelle occasion pour eux de renforcer leur position dans ce conflit.

Idlib étant une région abritant un nombre important de civils, la fin du cessez-le-feu pourrait engendrer une nouvelle vague migratoire en direction de la Turquie. Ankara, qui partage une frontière longue de 900 kilomètres avec Damas et qui accueille déjà un nombre important de réfugiés syriens, craint un nouvel afflux.

Depuis le début de l’année, Anadolu estime à au moins 111 le nombre de civils tués dans la région d’Idlib dans des attaques causées par le régime syrien. Selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme, 504 personnes sont décédées dans les régions d’Idlib, Alep et Hamas depuis avril 2018.

Avec Mavi Vatan, la Turquie veut incarner une puissance maritime incontournable

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La marine turque a entamé, mercredi 27 février 2019, le plus grand exercice naval de son histoire. Mavi Vatan 2019 (Patrie bleue) se déroule simultanément sur les trois espaces maritimes bordant le pays : mer Egée, mer Méditerranée et mer Noire. Le but poursuivi est de renforcer l’état d’alerte du pays face aux éventuels évènements sécuritaires.

Dans le cadre de cet exercice de 4 jours qui s’étend sur plus de 462 000 kilomètres carrés, Ankara a déployé des milliers de marins et 103 navires. 13 frégates, 6 corvettes, 7 sous-marins, 7 chasseurs de mines, des hélicoptères et des drones ont participé à l’exercice qui comprend également des war games. Conformément aux règles de l’OTAN, dont la Turquie est membre, Mavi Vatan a été planifié six mois l’avance.

A travers cette action de ses forces navales, la Turquie réalise une démonstration de force dissuasive. Le pays entend montrer à la région et au monde qu’il est en mesure de combattre simultanément sur trois mers afin de défendre ses intérêts. En démontrant ses capacités opérationnelles, la Turquie s’affiche comme unacteur incontournable de la région.

Sans surprise, la démonstration de force d’Ankara inquiète ses voisins. Pour Athènes, Mavi Vatan serait « une nouvelle source d’inquiétude ». Il fait suite aux déclarations du ministre des Affaires étrangères Mevlut Cavusolu, qui a annoncé avant le lancement de Mavi Vatan qu’Ankara enverra les deux bâtiments d’exploration Fatih et Yavuz dans les eaux proches de Chypre afin de commencer l’exploration des ressources de pétrole et de gaz. Les observateurs grecs craignent que la situation intérieure tendue en Turquie – problème kurde, crise économique, etc. – ne conduise le pays à détourner l’attention de son opinion publique en adoptant une posture maritime agressive.

Cet exercice d’ampleur survient en effet alors que les Etats de Méditerranée orientale craignent une recrudescence des tensions autour de la découverte de gisements d’hydrocarbures en Méditerranée orientale. La Turquie, présente au Nord de Chypre, espère tirer profit de ces gisements et le président Recep Tayyip Erdogan multiplie les déclarations virulentes à l’encontre de ses voisins en contestant les activités de prospection organisées par le gouvernement chypriote, les jugeant unilatérales. De fait, les tensions se sont creusées avec Athènes et Nicosie ces derniers mois.

La concurrence autour des ressources énergétiques concernent plusieurs pays de la région (dont Chypre, Israël et la Grèce) et les plus grandes multinationales. Parmi elles, se trouvent des géants tels que Total pour la France, ENI pour l’Italie ou encore ExxonMobil pour les Etats-Unis, qui vient d’annoncer la découverte d’un gisement d’environ 200 millions de m3 de gaz dans le sud-ouest de Chypre. Face aux attitudes des différents pays, les querelles autour des hydrocarbures en Méditerranée orientale prendront de l’ampleur au cours des prochaines années.

La crise vénézuélienne : cristallisation des clivages du bassin méditerranéen

Nicolas MADURO, recevant son homologue turc Recep Tayyip ERDOGAN, à Caracas en décembre 2018.
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Le 23 janvier 2019, Juan GUAIDO, président social-démocrate de l’Assemblée nationale s’est autoproclamé Président par intérim de la République bolivarienne du Venezuela. Qualifiant le Président en place, Nicolas MADURO d’usurpateur, il conteste sa réélection et promet un « gouvernement de transition » et des « élections libres ». Depuis quelques semaines, le président autoproclamé de 35 ans tente de fédérer l’opposition aux dépens du régime chaviste.

Juan GUAIDO a reçu le soutien immédiat des Etats-Unis, du Canada et d’un grand nombre de pays d’Amérique latine. Le 4 février 2019, une déclaration conjointe déclare que 19 pays de l’Union européenne « reconnaissent et soutiennent M. Juan GUAIDO, président de l’Assemblée nationale démocratiquement élue, comme président par intérim du Venezuela, pour qu’il convoque des élections présidentielles libres, équitables et démocratiques ». Cette déclaration intervient après que les Etats européens ont demandé à Nicolas MADURO d’organiser une nouvelle élection présidentielle. Le Président en exercice, faisant fi de la fronde sociale et politique, n’a pas accepté d’organiser cette nouvelle élection.

La crise vénézuélienne s’étend au-delà des frontières du pays et devient un enjeu géopolitique. Le positionnement des Etats en faveur de l’un ou l’autre des deux camps illustre les jeux d’alliances et les clivages autour du bassin méditerranéen.

Emmanuel MACRON a pris position dans le dossier vénézuélien : « Les Vénézuéliens ont le droit de s’exprimer librement et démocratiquement. La France reconnait Juan GUAIDO comme président en charge pour mettre en œuvre un processus électoral ». Cependant, l’Union européenne est divisée : l’Italie, l’Irlande et la Grèce ont notamment bloqué l’adoption d’une déclaration commune de l’UE.

Le président MADURO est soutenu par Ankara et Téhéran, à l’instar de Pékin et de Moscou, l’un des principaux créanciers de Caracas. Le porte-parole du Kremlin, Dmitri PESKOV, dénonce par ailleurs « l’ingérence » états-unienne et européenne dans les affaires du Venezuela. S’agissant de la Turquie, l’ensemble du spectre politique a affiché son soutien à Nicolas MADURO. Le 5 février, lors d’une réunion de son parti, l’AKP, Recep Tayyip ERDOGAN a partagé le point de vue russe concernant l’ingérence de la part des pays occidentaux dans les affaires intérieures de Caracas. Il a déclaré : « Maduro, mon frère, tiens bon. Nous sommes avec toi ! ». Le fossé se creuse entre la Turquie de Recep Tayyip ERDOGAN et ses « partenaires » de l’OTAN, le pays s’affranchissant davantage de ses alliances d’hier. Les liens entre les présidents turc et vénézuélien n’ont cessé de se renforcer ces dernières années et les visites diplomatiques se sont multipliées. Ankara est également devenue en 2018 le premier importateur d’or en provenance du Venezuela. Les deux chefs d’Etat partagent un même anti-américanisme et la vive prise de position turque exprime la peur qu’Ankara soit victime d’une tentative de déstabilisation semblable. Pays détenant les premières réserves pétrolières au monde, le Venezuela de MADURO a également reçu le soutien de l’Iran, les deux pays étant à l’origine de la création de l’OPEP. Les deux pays se rejoignent par la même dans leur idéologie prônée d’anti-impérialisme.

Concernant les pays arabes, le Maroc est le seul à s’être exprimé officiellement sur la question. Le royaume chérifien affiche son soutien à Juan GUAIDO, en réaction aux déclarations de ce dernier sur le Sahara occidental. Alors que le Venezuela a reconnu la République arabe sahraouie démocratique (RASD) en 1982 et que les deux pays ont rompu leurs liens diplomatiques, Juan GUAIDO se montre plus enclin à reconsidérer cette reconnaissance. Pour sa part, Alger s’est abstenu de tout commentaire. Les deux pays sont toutefois liés historiquement et comparés du fait de la ressemblance de leurs structures économiques. L’Algérie et le Venezuela de MADURO partagent aussi de nombreux points communs idéologiques. Quant aux Emirats arabes unis et à l’Arabie saoudite, ils sont pour leur part dans une situation d’attentisme. Si le ministère de l’Energie saoudien se dit rassuré, la crise vénézuélienne a commencé à influer sur le prix du baril de pétrole.

Enfin, les Nations Unies, pour préserver leur « crédibilité », ont décidé de ne participer à aucun des groupes de discussion et de ne pas prendre parti. Le Secrétaire général Antonio GUTERRES se dit tout de même disposé à aider les deux parties à « trouver une solution politique ».

Sommet des Etats du sud de l’UE à Chypre

Le ministre espagnol des Affaires étrangères, Josep BORRELL, le Premier ministre portugais, Antonio COSTA, le Premier ministre italien Giuseppe CONTE, le président chypriote Nikos ANASTASIADES, le président français Emmanuel MACRON, le Premier ministre grec Alexis TSIPRAS et le Premier ministre maltais Joseph MUSCAT. A Nicosie, le 29 janvier 2019.
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Le 29 janvier 2019 s’est tenu le 7ème sommet des pays du sud de l’Union européenne à Nicosie (Chypre, Espagne, France, Grèce, Italie, Malte et Portugal). Réunissant les chefs d’Etats et de gouvernements dans la capitale chypriote, cette réunion devait permettre de réaffirmer le « profond attachement au projet européen et aux valeurs communes telles que l’Etat de droit, la liberté, la démocratie, les droits de l’homme et la solidarité » des 7 nations. Il s’agissait par la même de « relever de multiples défis en affichant solidarité et réponses collectives au niveau de l’UE ».

Au cours de ce sommet, la Déclaration de Nicosie a été adoptée dans laquelle les Etats, « convaincus qu’une Union européenne forte et unie constitue la meilleure voie à suivre », se montrent « déterminés à contribuer de manière constructive au débat » s’agissant de leur avenir commun.

Les discussions ont concerné de nombreux sujets d’intérêt commun. Le Brexit et ses conséquences sont évoqués dès le début de la déclaration commune. Les Etats ont déclaré rester « attachés au retrait ordonné du Royaume-Uni de l’Union européenne » et signeront donc l’accord de retrait.

Le problème chypriote a également été abordé. Les Etats ont réaffirmé leur soutien « indéfectible » aux efforts des Nations unies, alors que le Conseil de sécurité de l’ONU prorogeait le 30 janvier le mandat de la Force des Nations unies chargée du maintien de la paix à Chypre (UNFICYP). A travers la résolution 2453 adoptée à l’unanimité, ce mandat est prolongé pour une durée de six mois mais les discussions autour d’une réunification de l’île sont dans l’impasse. A Nicosie, les Etats ont fait unanimement état de leur volonté de trouver une solution qui réunifierait l’île dans le dessein de garantir « la souveraineté, l’indépendance et l’intégrité territoriale » du pays « sans interventions étrangères, troupes et garanties », en référence à l’occupation turque du nord de l’île. Ankara a été priée de respecter la souveraineté de Nicosie et notamment dans son droit à l’exploitation des espaces maritimes sous sa juridiction. En effet, les gisements d’hydrocarbures et de gaz découverts au large de Chypre ces dernières années ont permis l’émergence de projets énergétiques, à l’instar du gazoduc EastMed qui pourrait réunir Grèce, Chypre et Israël, et qui provoquent régulièrement le courroux de la Turquie.

Une des principales préoccupations des Etats représentés dans la capitale chypriote a été la question migratoire. La Méditerranée occidentale est redevenue la première voie d’entrée dans l’UE pour les migrants, et les dirigeants chypriote, espagnol, français grec, italien, maltais et portugais ont reconnu n’avoir pas réussi à transformer en actes leur promesse de partager la responsabilité des migrants secourus en mer. Finalement, le premier ministre italien Giuseppe CONTE, a réussi à obtenir la prise en charge des 47 migrants bloqués depuis 12 jours à bord du Sea Watch 3 à travers un accord entre les 7 Etats européens.

Le Président français Emmanuel MACRON, dans son discours à l’issue du sommet a remercié son homologue chypriote Nikos ANASTASIADES tout en vantant l’ « excellente » relation bilatérale entre les deux pays, faite de « coopérations exemplaires, notamment dans les domaines de la défense et de l’énergie ». L’occasion pour le président français de considérer cette coopération comme un élément important dans le projet européen de la défense, renforcé au cours de l’année 2018.

La prochaine rencontre se tiendra à Malte et il conviendra de voir si les objectifs fixés dans la Déclaration de Nicosie seront atteints.

Retrait des troupes américaines en Syrie : un choix politique loin de faire consensus

 

Soldats américains en Syrie.
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« Nous avons vaincu le groupe Etat Islamique (…) et maintenant il est temps pour nos troupes de rentrer à la maison » a déclaré le président américain Donald TRUMP le mercredi 19 décembre. Le président américain félicite « les grands héros du monde » et les « victoires historiques contre l’Etat islamique ».

Le chef de l’Etat avait déjà affirmé sa volonté de quitter la Syrie et avait fait campagne sur cet argument. Toutefois, il s’était laissé convaincre par son entourage du maintien nécessaire des troupes. John BOLTON, conseiller à la sécurité nationale des Etats-Unis, avait déclaré fin septembre qu’il n’était pas envisageable de quitter le pays « tant que les Iraniens n’en auraient pas fait autant ». Dorénavant, le président américain affirme que les Etats-Unis n’ont pas vocation à endosser le rôle de « gendarmes au Moyen-Orient ». Au sein même de son camp, cette décision suscite des critiques. Après plusieurs mises en garde contre le retrait des troupes, Jim MATTIS, secrétaire d’Etat à la Défense, a présenté jeudi 20 décembre sa lettre de démission, qui ne prendra effet qu’en février prochain. Alors que l’ex-général des Marines ne mentionne pas explicitement le dossier syrien dans sa lettre, il alerte sur la nécessité pour Washington de « traiter les alliés avec respect ». Son départ engendre de l’inquiétude tant il incarnait une forme de stabilité à la Maison Blanche. Lindsey GRAHAM, sénateur républicain proche du président estime que « l’EI n’a été vaincu ni en Syrie, ni en Irak, ni en Afghanistan. Et retirer les forces américaines serait une erreur monumentale à la Obama ». Et Donald TRUMP de répondre : « il est temps de se concentrer sur notre pays ».

La diplomatie onusienne n’est pas non plus restée insensible à cette annonce. Pour son dernier briefing au Conseil de sécurité des Nations unies le 20 décembre 2018, Staffan de MISTURA, l’Envoyé spécial de l’ONU en Syrie a admis son échec à réunir un Comité constitutionnel syrien à Genève pour la fin du mois de décembre. Quant au Représentant de la France pour l’ONU François DELATTRE, il conteste lui aussi la fin de Daesh avancée par Washington : « Notre évaluation est que Daesh continue d’être une menace au Levant et que l’organisation terroriste peut continuer de s’y appuyer sur un territoire réduit ». En contrepoint, le ministère russe des Affaires étrangères a estimé que l’initiative américaine « ouvrait des perspectives en vue d’un règlement politique du conflit ».

Aujourd’hui, les troupes américaines ont pour mission première d’encadrer les forces démocratiques syriennes, articulées autour des Unités de protection du peuple (Yekîneyên Parastina Gel – YPG), branche armée du Parti de l’union démocratique (Partiya Yekîtiya Demokrat – PYD) afin de reconquérir les territoires perdus au profit de l’EI. La présence américaine permet du même fait d’endiguer l’influence iranienne en bloquant une partie du corridor iranien reliant Téhéran à Beyrouth. Les forces kurdes vivent ce retrait américain comme une véritable trahison. Selon elles, l’EI est encore présent et « lourdement armé ». La Turquie, également présente dans le nord-ouest de la Syrie, menace les Kurdes de l’YPG et du PYD, qu’elle associe au Parti des travailleurs du Kurdistan (Partiya Karkerên Kurdistan -PKK), identifié également par l’Union européenne comme groupe impliqué dans des actes de terrorisme. Plus globalement, l’axe dit « prorégime » en faveur de Bachar al-ASSAD sera gagnant, avec en première ligne l’Iran.

Une nouvelle fois, la politique menée par Donald TRUMP répond à ses préoccupations de politique intérieure. Si les acteurs concurrents des Etats-Unis (Iran, Syrie, Russie, Turquie) peuvent s’en réjouir, leurs alliés sur ce théâtre (Kurdes, France, Israël, Arabie saoudite notamment) s’en inquiètent.

Tensions Turquie-Irak autour de la lutte contre le PKK

 

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Les 14 et 15 décembre 2018, la Turquie a procédé à des frappes contre le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) dans les régions de Zap, Hakurk et Gara, au nord de l’Irak. Ces actions ont engendré des pertes humaines et matérielles. En l’espace de deux jours, la Turquie affirme avoir neutralisé 28 terroristes.

Le PKK, né en 1978, est classé organisation terroriste par la Turquie et une grande partie de la communauté internationale dont l’Union européenne. Il mène depuis 1984 une rébellion sur le sol turc. Proclamant à son origine l’indépendance des territoires kurdes, l’organisation revendique désormais l’autonomie du Kurdistan turc. Son état-major étant réfugié dans le nord de l’Irak, la Turquie y mène des incursions et des frappes aériennes.

Vendredi 14 décembre, par le biais d’un communiqué, le ministère des Affaires étrangères irakien « dénonce les actions d’aéronefs turcs qui violent l’espace aérien irakien ». Fatih YILDIZ, l’ambassadeur de Turquie à Bagdad, a été convoqué par le ministère des Affaires étrangères irakien qui lui a remis une lettre de protestation concernant les « violations répétées de la loi aérienne » de la part d’Ankara. Selon lui, « de tels actes violent la souveraineté et la sécurité des citoyens irakiens et sont inacceptables à tous les niveaux et contraires aux principes de bon voisinage qui réunissent les deux pays ». Bagdad refuse qu’Ankara use de son territoire pour ses actions de rétorsion.

Hami AKSOY, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères turc a réagi le 15 décembre 2018 : « les activités du PKK sur les territoires irakien et syrien sont une préoccupation primordiale pour la sécurité nationale en Turquie ». Le porte-parole appelle le gouvernement irakien à « assumer ses responsabilités » en citant l’article 7 de la Constitution irakienne qui « oblige le gouvernement à refuser l’utilisation du territoire irakien comme base de rassemblement pour les attaques contre des pays voisins par des groupes hostiles ». Hami AKSOY estime que la Turquie assume ses responsabilités en matière de lutte antiterroriste en Irak et invite l’Irak à lui apporter le même soutien. Il invoque l’article 51 de la Charte des Nations unies, justifiant le droit de la Turquie à la légitime défense. On peut cependant noter que cet article stipule que les mesures prises doivent être « immédiatement portées à la connaissance du Conseil de sécurité ». En dépit des demandes irakienne, la Turquie entend poursuivre ses opérations « tant que le PKK sera présent sur le sol irakien ».

Dans un discours le 16 décembre au siège du chef d’état-major turc à Ankara, Hulusi AKAR, le ministre turc de la Défense, déclare : « dans les prochains jours, nous entamerons une étape au cours de laquelle l’organisation terroriste sera totalement neutralisée ». Il ajoute que le pays « continuera à défendre ses eaux territoriales et à protéger ses droits et intérêts, en particulier en mer Egée et en Méditerranée orientale ». Ces dernières semaines, la Turquie multiplie les déclarations bellicistes, envers les entités kurdes en Syrie et en Irak mais également à l’encontre de son allié grec au sein de l’Alliance atlantique, de la République de Chypre, toujours non reconnue par Ankara, et des diverses entreprises pétrolières occidentales tentant de prospecter dans les eaux chypriotes.

Méditerranée orientale : entre initiatives chypriotes et mises en garde turques

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Lundi 26 novembre, le gouvernement chypriote, par la voix de son ministre de l’Energie Georgios LAKKOTRYPIS, a annoncé que les multinationales Total et Eni avaient répondu à un appel d’offres concernant les réserves offshores de pétrole et de gaz situées au large de l’île de Chypre. Les géants français et italien pourront explorer le bloc 7, situé dans la zone économique exclusive déclarée par la République de Chypre. Nicosie espère devenir à terme un acteur énergétique majeur dans la région.

La Turquie s’oppose depuis des années à l’exploration de ces gisements gaziers récemment découverts et en réclame la suspension. Ankara, dont les troupes sont présentes dans le nord de l’île, sur le territoire de la République turque de Chypre du Nord, non reconnue par la communauté internationale, prône au préalable une solution politique pour l’île.

En réaction à l’annonce chypriote, mardi 27 novembre, devant des représentants du parti présidentiel AKP, Recep TAYYIP ERDOGAN a mis en garde Chypre et ses soutiens, déclarant que la Turquie « ne laissera pas agir ceux qui veulent établir une hégémonie économique et politique en Méditerranée ». Le discours du chef de l’Etat turc n’a pas épargné l’Union européenne et en particulier la Grèce : « le comportement irresponsable de la Grèce et de l’administration chypriote-grecque, qui reçoivent le soutien de certains pays européens, sont devenus source de menace et de danger, à commencer pour elles-mêmes ».

Dans la journée, le ministère des Affaires étrangères grec a répondu à ces « déclarations provocantes ». Dans un communiqué, Athènes déclare que « les provocations turques nuisent à la stabilité de la région à un moment crucial et démontrent les faibles arguments juridiques de la Turquie ». Le pays assure continuer « en collaboration avec ses alliés et partenaires, à défendre le droit international et ses propres droits inaliénables ». Enfin, le ministère des Affaires étrangères grec souligne que les autres pays de la région, « malgré leur différence (…), reconnaissent que l’énergie doit être un pont favorisant le dialogue et la coopération ».

Ces derniers mois, le président ERDOGAN ne cesse de multiplier les déclarations  concernant les gisements d’hydrocarbures en Méditerranée orientale, dont il revendique une partie au profit de la Turquie et de la communauté turque chypriote, s’appuyant sur son interprétation de la délimitation des zones maritimes. L’Union européenne ne s’est plus prononcée sur ce sujet depuis le Conseil européen du 22 mars 2018, où elle demandait « d’urgence à la Turquie de respecter les droits souverains de Chypre d’explorer et d’exploiter ses ressources naturelles, conformément au droit de l’UE et au droit international ».

La conclusion d’un accord en novembre 2018 entre la Grèce, l’Italie, Chypre et Israël sur la pose future du plus long et plus profond au monde gazoduc, permettant à Chypre et Israël d’exporter leur gaz, pourrait envenimer davantage les relations d’Ankara avec ses voisins.

Turkstream ou le rapprochement Ankara – Moscou

Recep Tayyip ERDOGAN et Vladimir POUTINE se congratulent après avoir inauguré le premier tronçon du gazoduc Turkstream, lundi 19 novembre 2018.
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Les présidents turc Recep Tayyip ERDOGAN et russe Vladimir POUTINE ont célébré lundi 19 novembre l’achèvement de la section sous-marine du gazoduc Turkstream reliant les deux pays via la mer Noire. Lors d’une cérémonie à Istanbul regroupant 4 000 personnes, les deux chefs d’Etats ont assisté, grâce à une retransmission vidéo, à la pose du dernier tube formant le Turkstream, le tronçon sous-marin long de 930 kilomètres reliant les villes d’Anapa sur la rive orientale de la mer Noire en Russie à Kiyiköy, à une centaine de kilomètres d’Istanbul. Ce gazoduc, dont la construction a été décidée en 2016 par les deux Etats, permettra l’acheminement chaque année d’environ 30 milliards de mètres cubes de gaz naturel, dont Moscou est le premier exportateur mondial. La deuxième tranche du gazoduc permettra d’alimenter les pays méridionaux de l’Union européenne, l’ouverture des vannes étant prévue pour la fin de l’année 2019.

La construction du Turkstream, d’un montant de 7 milliards d’euros est entièrement financée par le groupe russe Gazprom. Elle fait suite au Bluestream, plus court, premier gazoduc reliant les deux pays depuis le début des années 2000.

Grâce à ce gazoduc, la Russie sera en mesure d’exporter son gaz vers la Turquie mais également vers l’Europe, en contournant l’Ukraine. Face à ce « projet d’une dimension historique », Recep Tayyip ERDOGAN qui salue son « ami Vladimir POUTINE », assure que le « Turkstream sera très bénéfique » pour la nation turque mais aussi pour ses « voisins et la région ». Vladimir POUTINE a quant à lui déclaré au cours de la cérémonie que le Turkstream serait l’un des symboles du « renforcement du partenariat » permettant de « transformer la Turquie en un important hub ». Le gazoduc illustre le rapprochement opéré contre toute attente entre Ankara et Moscou ces deux dernières années. Les relations bilatérales s’étaient détériorées durant l’année 2015, après qu’un avion russe a été abattu par un chasseur turc au-dessus de la frontière syrienne.

Après la cérémonie, les deux présidents se sont retrouvés pour discuter des affaires régionales et économiques liant les deux pays. En octobre 2018, les deux dirigeants avaient déjà participé à un sommet réunissant également la France et l’Allemagne afin de discuter de la situation en Syrie. Le président turc avait alors déclaré : « notre position commune a déjà porté ses fruits, notamment au regard de la crise humanitaire en Syrie ». Ainsi, la coopération entre Ankara et Moscou s’étend au-delà d’un partenariat en matière d’énergie.

Cette alliance russo-turque offre une alternative à l’acheminement de gaz à travers l’Ukraine, mais l’Union européenne est désormais dépendante de l’évolution des relations entre les deux pays.

Les déterminants de la relation Russie-Turquie – par Ana Pouvreau

Un article d’Ana POUVREAU, spécialiste des mondes russe et turc, chercheur en sciences politiques, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de la Boston University en relations internationales et études stratégiques. Elle est auditrice de l’IHEDN et éditorialiste à l’institut FMES.

Le Président russe Vladimir Poutine et son homologue turc Recep Tayyip Erdogan – Tous droits réservés.

 

Dans la défense du flanc sud-est de l’Alliance atlantique, la Turquie, membre de l’OTAN depuis 1952, a constitué, pendant la guerre froide, un rempart permettant d’endiguer l’expansion de l’Union soviétique, tel que le préconisait la doctrine Truman dite du « containment » (1947). Dès l’effondrement du bloc soviétique en 1991, un rapprochement turc avec la puissance russe a été amorcé, notamment en matière économique, conduisant la Russie à devenir le premier partenaire commercial de la Turquie à partir de 2008. La Turquie est, pour sa part, devenue le 3ème partenaire commercial de la Russie derrière la Chine et l’Allemagne. A titre d’exemple, 60% de ses importations de gaz proviennent de Moscou. Cette consolidation des relations russo-turques a récemment été illustrée en août 2018, par le rejet turc de l’imposition de nouvelles sanctions contre Moscou par les Etats-Unis, à la suite de l’affaire Skripal[1].

Cependant, dans le nouvel environnement géostratégique résultant de l’intervention russe en Syrie dès le 30 septembre 2015, les relations russo-turques s’étaient, dans un premier temps, détériorées. Le 24 novembre 2015, un avion Soukhoi avait été détruit par deux avions de chasse de l’armée de l’air turque à la frontière entre la Turquie et la Syrie. Le pilote russe avait été tué. Cet événement avait d’abord fait craindre à l’OTAN une escalade. Mais quelques mois plus tard, les Alliés occidentaux se sont trouvés confrontés à une double « surprise stratégique » avec une tentative de putsch en Turquie, le 15 juillet 2016, suivie d’un rapprochement inédit entre les dirigeants russes et turcs. Cette évolution inattendue est devenue un sujet de préoccupation occidental et rend donc nécessaire une analyse des déterminants de la relation qui se tisse, pour l’heure, entre les deux pays, alors qu’une crise financière et monétaire a récemment affecté les relations entre les Etats-Unis et la Turquie.

 

Etat des lieux du débat stratégique en Turquie concernant les relations avec la Russie

Les perceptions turques

Cette volte-face turque vis-à-vis de ses Alliés transparaît à travers plusieurs déclarations du ministre turc des affaires étrangères Mevlut Cavusoglu qui, en août 2016, s’exprimant auprès de l’agence d’informations russe Sputnik  a indiqué que « l’Alliance atlantique est réticente à coopérer avec l’allié turc » et que « l’Occident traite la Turquie et la Russie comme des “pays de second ordre” »[2]. Certains think tanks turcs, tels que l’éminent centre Bilgesam[3] ont également favorisé le rapprochement russo-turc.

Cependant, en raison de l’extrême polarisation observée au sein de la société turque après la tentative de coup d’Etat de juillet 2016, on constate que cette tendance rencontre un écho particulièrement défavorable auprès de  certains dirigeants politiques. A titre d’exemple, Kemal Kilicdaroglu, leader du parti d’opposition kémaliste, le Parti républicain du peuple (Cumhuriyet Halk Partisi, CHP), un parti démocrate, socialiste et laïc, déplore, pour sa part, la dépendance croissante du pays vis-à-vis de la Russie, notamment en matière gazière et nucléaire[4]. De même, en dépit de son alliance avec le pouvoir, Devlet Bahceli, président du Parti d’Action nationaliste d’extrême-droite (Milliyetçi Hareket Partisi, MHP), a sévèrement critiqué la Russie notamment lors des bombardements russes sur la ville syrienne d’Al-Bab, alors aux mains de l’Etat islamique : 3 soldats turcs avaient été tués et 11 blessés accidentellement dans un raid aérien mené par un Tupolev de l’armée de l’air russe le 2 février 2017[5].

Par contraste, en ce qui concerne les consortiums turcs de l’industrie d’armement, la collaboration avec l’Etat russe est en pleine expansion, comme en témoigne la participation active de Rosoboronexport, l’agence fédérale russe en charge des exportations d’armement, lors des salons biannueIs IDEF turcs (International Defence Industry Fair) à Istanbul.

 

Les points de friction dans la relation russo-turque

Le récent rapprochement russo-turc aurait pu se trouver menacé par l’assassinat de l’ambassadeur de Russie à Ankara, Andreï Karlov, par un policier turc, en décembre 2016, ainsi que par la mort de soldats turcs à Al-Bab en février 2017. Il n’en a rien été. Pourtant, de nombreux points de friction opposent depuis plusieurs années les puissances russe et turque. Par exemple, la reconnaissance du génocide arménien constitue une pierre d’achoppement entre les deux pays.

Par ailleurs, dès la première guerre de Tchétchénie en 1994, Ankara a accueilli des réfugiés tchétchènes parmi lesquels se trouvaient de nombreux opposants pourchassés par Moscou, dont l’activisme pose encore problème aujourd’hui, en raison des affiliations de certains de ces réfugiés avec des groupes djihadistes combattant à l’étranger.

Le gouvernement turc a souvent apporté son aide à des belligérants, en raison de leur appartenance ethnique et civilisationnelle – la turcité – souvent opposés à la politique étrangère menée par Moscou. Dans le conflit en Syrie, Ankara soutient des groupes armés turkmènes qui luttent contre le régime de Damas, soutenu par la Russie. En Crimée, annexée par la Russie en mars 2014, la Turquie a toujours soutenu les Tatars pro-Ukrainiens depuis leur retour de déportation en Asie centrale dans les années 1990. Dans les conflits du Caucase, la Turquie soutient l’intégrité territoriale de la Géorgie et ne reconnait donc pas – à la différence de Moscou – les indépendances de l’Abkhazie et de l’Ossétie du Sud, deux territoires sécessionnistes. Ankara a également demandé à la Géorgie le retour en Turquie des Turcs meskhètes, un peuple turc dispersé dans plusieurs  ex-républiques soviétiques[6]. Dans les conflits au Haut-Karabagh ou au Nakhitchevan, la Turquie a  apporté un soutien indéfectible à l’Azerbaïdjan alors que Moscou a soutenu les Arméniens. C’est d’ailleurs au Nakhitchevan qu’en 2009, le Conseil turcique qui rassemble les représentants de peuples turcs du Caucase et d’Asie centrale, a été établi.

En ce qui concerne l’épineuse question des Kurdes de Syrie, que combat Ankara, Moscou s’est opposé officiellement à l’intervention turque contre les YPG kurdes affiliés au PKK, tout en retirant à ces derniers une aide militaire.

A Chypre, l’éventuel projet d’Ankara de créer une base navale et d’en rétablir une autre, aérienne, à Gecitkale ( ex- Lefkoniko) sur le territoire de la République Turque de Chypre-Nord (RTCN), afin d’assoir sa domination en Méditerranée orientale, pourrait se heurter aux ambitions de la Russie qui étend, depuis une vingtaine d’années, au Sud,  son influence sur la République de Chypre, entrée dans l’Union européenne en 2004.

 

Les domaines de coopération

La coopération dans le domaine du nucléaire civil

Le 12 mai 2010,  un accord de 20 milliards de dollars a été signé entre le gouvernement turc et l’agence nucléaire d’État russe Rosatom, le leader mondial de l’enrichissement de l’uranium, portant sur la construction de la première centrale nucléaire du pays sur la côte méditerranéenne entre Antalya et Adana. C’est ainsi qu’avec l’aide la Russie, la Turquie est entrée dans l’ère du nucléaire, le 14 avril 2015, avec le lancement du chantier à Akkuyu.

L’accord de 2010 a prévu la création d’une société dont les Russes seraient propriétaires à au moins 51%. La centrale serait en activité pendant 60 ans. Le terrain serait mis à disposition gratuitement par la Turquie. La moitié de la production d’énergie serait vendue à la compagnie publique d’électricité Tetas (Turkish Electricity Trading and Contracting Company Inc) pour un prix fixe. L’Etat turc récupèrerait 20% des bénéfices.

 

Un risque de nucléarisation avec l’aide de la Russie ?

Mais dans le contexte actuel d’instabilité régionale, il n’est pas exclu que la Turquie, tout comme l’Arabie saoudite et d’autres Etats de la région, ait la tentation d’imiter l’Iran, dans une ambition commune de posséder des armes de destruction massive. Face à un tel scénario, surgit la question de savoir dans quelle mesure l’aide de la Russie à la Turquie dans le domaine du nucléaire civil pourrait évoluer et finir par s’étendre au nucléaire militaire. Les spécialistes George Perkovitch et Sinan Ülgen avaient prévenu dans leur ouvrage sur l’avenir nucléaire de la Turquie intitulé : “Turkey’s Nuclear Future ”, que « si la relation avec les Etats-Unis venait à se détériorer et les menaces régionales à s’intensifier, il ne serait pas inenvisageable que la Turquie décide de se lancer dans un programme nucléaire militaire » [7].

Or, à la suite du coup militaire de juillet 2016, la communauté internationale a justement pu constater un effritement rapide des relations américano-turques et l’intention des Etats-Unis de retirer leur stock d’armes nucléaires tactiques américaines (nucléaires (des bombes à gravité B-61) stockées en Turquie depuis plusieurs décennies.

La tentation nucléaire turque n’est donc pas un scénario à exclure même si la Turquie souligne qu’elle a ratifié le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) en 1979. Elle indique qu’elle entend respecter ses engagements dans ce domaine : un accord de garanties (1981, ainsi qu’un protocole additionnel (2001), ont été signés avec l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA).  Elle met régulièrement en avant qu’elle ne possède pas l’infrastructure adéquate ni pour enrichir l’uranium ni pour procéder au retraitement des déchets nucléaires. Elle se défend d’envisager de produire elle-même du combustible nucléaire, celui-ci devant être fourni par Rosatom en ce qui concerne la centrale d’Akkuyu.

Or, à la suite de la signature d’un accord avec le Japon en octobre 2013, pour la construction de la deuxième centrale nucléaire turque à Sinop, la Turquie aurait demandé l’inclusion d’une clause lui permettant l’enrichissement de l’uranium et l’extraction du plutonium. Ceci rendrait plausible, dans un tel cas, l’hypothèse, à plus long terme, de développement de nouvelles capacités d’enrichissement de l’uranium à des fins militaires.

 

Les interactions en mer Noire

A la suite de l’annexion de la Crimée par la Russie, le président Erdogan avait dénoncé avec véhémence les intentions russes de transformer la mer Noire en « lac russe »[8]. En mai 2016, il avait appelé l’OTAN à renforcer sa présence en mer Noire. Puis, on observe que la Turquie s’est mise progressivement à défendre une position antagoniste en arguant qu’une consolidation de la coopération russo-turque permettrait de réduire les tensions latentes et la volatilité de la situation géostratégique. Cette position a soulevé des inquiétudes chez les Alliés de la Turquie en raison de la montée en puissance russe en mer Noire.

En septembre 2016, le général Valeri Guerassimov, chef d’État-major des forces armées de la Fédération de Russie et vice-ministre russe de la Défense a indiqué que la flotte russe de la mer Noire était désormais plus puissante que les forces navales turques. La flotte russe de la mer Noire était désormais, selon lui, en mesure de frapper les détroits du Bosphore. Il se félicitait, à cet égard, des nouvelles acquisitions de la flotte de la mer Noire, notamment de sous-marins capables de lancer des missiles de croisières Kalibr ; de nouveaux avions et du système de missiles de défense côtière Bastion, dont le rayon d’action est de 350 km, donc jusqu’au Bosphore, désormais déployé en Crimée[9].

Dans ce contexte, les Etats-Unis sont désormais confrontés à un scénario dans lequel la Russie pourrait développer, à partir de sa flotte de la mer Noire, des bulles anti-accès et déni de zones contre les Etats-Unis et leurs Alliés en Méditerranée orientale[10]. Si cela se réalisait, l’accès au Canal de Suez, à la mer Noire et à la Méditerranée orientale serait dépendant de la puissance russe.

 

La coopération dans le domaine gazier

Le 19 novembre 2018, les présidents Poutine et Erdogan ont célébré l’achèvement de la construction de la section sous-marine du gazoduc TurkStream[11], projet dont la construction a débuté en 2017.

Signé le 10 octobre 2016, l’accord sur ce projet de gazoduc sous la mer Noire prévoyait la construction d’une première tranche d’une capacité de 15,75 milliards de mètres cubes, destinée à alimenter la Turquie en gaz russe pour ses besoins domestiques. La deuxième tranche du gazoduc, d’une capacité équivalente à la première, sera construite ultérieurement pour alimenter les pays de l’UE au Sud et au Sud-Est. Gazprom envisage de commencer à acheminer le gaz dès la fin 2019. Dans ce contexte, l’Union européenne se retrouve malgré elle dépendante de l’évolution des relations russo-turques[12].

 

La coopération en matière d’armement

En tentant de nouer des partenariats avec la Russie en matière d’armement, la Turquie suscite de nombreuses interrogations chez ses Alliés[13]. Le ministre des affaires étrangères Çavuşoğlu a estimé pour sa part que son pays aurait proposé sans succès plusieurs projets de coopération dans ce domaine à ses Alliés dans l’OTAN, mais au vu du peu d’intérêt manifesté par ces derniers, elle aurait commencé à envisager de coopérer avec la Russie en matière d’équipements de défense. En cherchant à développer par tous les moyens sa base industrielle et technologique de défense (BITD) et à réduire sa dépendance vis-à-vis des Etats-Unis dans ce domaine, la Turquie s’est dite prête à coopérer avec quiconque se montrerait favorable à des transferts de technologie, des investissements et une production d’armement conjoints[14].

La Turquie a signé, en septembre 2017, dans le cadre de sa nouvelle politique de rapprochement avec la Russie, un contrat portant sur la livraison du système de défense antiaérienne russe S-400 « Triumph » – le système russe le plus avancé dans ce domaine – pour ses besoins immédiats[15]. Cet événement a soulevé l’opposition des Occidentaux, attendu que ce système n’est pas interopérable avec les systèmes utilisés par l’Otan. Les premières livraisons sont toutefois prévues pour 2019.

Cette évolution constitue une source de vive inquiétude pour les Etats-Unis, partenaire important pour la Turquie dans le domaine des équipements de défense, mais aussi en ce qui concerne des projets conjoints tels que le projet d’avion multirôle F-35 Joint Strike Fighter. La volonté turque de diminuer la dépendance du pays vis-à-vis des Etats-Unis s’était déjà manifestée dès 2013 par le choix inattendu d’un constructeur chinois pour assurer ses besoins dans le domaine de la défense antimissiles. En novembre 2015, la Turquie avait cependant  renoncé à ce projet sous la pression de ses Alliés de l’Otan.

 

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Les récentes crispations dans les relations entre la Turquie et ses Alliés, notamment avec les Etats-Unis, favorisent la consolidation des liens que Russes et Turcs ont tissés. Si cette évolution se poursuit, la puissance turque continuera à s’éloigner du bloc occidental et à se redéployer dans son ancien espace ottoman tout en se projetant également vers le Caucase et vers l’Asie centrale, où elle se perçoit en protectrice des peuples turcs et en porte-drapeau de la civilisation turque. Elle changerait ainsi complètement de cap, répondant à l’appel des steppes plutôt qu’à celui de la rationalité occidentale, exactement comme le fait son nouvel allié russe en promouvant une doctrine néo-eurasiste[16] en contrepoids à l’euro-atlantisme.

 

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[1] « Moscou apprécie le refus d’Ankara de se joindre aux sanctions antirusses », Sputnik News, 14 août 2018. [https://fr.sputniknews.com/international/201808141037648838-russie-turquie-sanctions/]

[2]  “Interview of H.E. Mr. Mevlüt Çavuşoğlu to Sputnik, 18 August 2016, Ankara”, site Internet du ministère des affaires étrangères turc (mfa.gov.tr).

[3] Alexander Kornilov: “Think tanks of Turkey and Russian Foreign Policy Studies”, Bilgesam, 26 août 2015.

[4] “Turkey has surrendered to energy lobbies,’ says CHP leader Kılıçdaroğlu”, Hürriyet Daily News, 25 mars 2018.

[http://www.hurriyetdailynews.com/turkey-has-surrendered-to-energy-lobbies-says-chp-leader-kilicdaroglu-129255]

[5] “MHP leader slams Russia over bombing of Turkish troops”, Anadolu Agency, 12 février 2017.https://www.aa.com.tr/en/politics/mhp-leader-slams-russia-over-bombing-of-turkish-troops/748669

[6] Cemil Dogac Ipek : « Les relations entre la Turquie et la Géorgie, un pays stratégique du Caucase du sud », TRT, 28 septembre 2017. http://www.trt.net.tr/francais/programmes/2017/09/28/les-relations-entre-la-turquie-et-la-georgie-un-pays-strategique-du-caucase-du-sud-815096

[7] “Turkey’s Nuclear Future”, Brookings Institution, mars 2015.

[8] Alexandre Lévy: « Bras de fer pour le contrôle de la mer Noire », Le Temps, 11 juillet 2016.

[https://www.letemps.ch/monde/bras-fer-controle-mer-noire]

[9] « General Staff: Russia-Turkey balance of force in Black Sea has changed over years », Agence TASS, 14 septembre 2016 (www.tass.com/defense).

[10] Jonathan Altmann : « Russian A2/AD in the Eastern Mediterranean – A growing risk », Naval War College Review, hiver 2016, Vol. 69, n° 1, p. 72-84.

[11] “Erdoğan, Putin to attend TurkStream sea portion completion ceremony”, Hürriyet Daily News, 18 novembre 2018.

http://www.hurriyetdailynews.com/erdogan-putin-to-attend-turkstream-sea-portion-completion-ceremony-138968

[12] cf. Ana Pouvreau : « L’impact stratégique des nouveaux choix énergétiques de la Turquie », Revue Défense Nationale, N°783, octobre 2015.

[http://www.defnat.com]

[13] cf. Ana Pouvreau : « Vision stratégique et politique d’armement de la Turquie », Revue Défense Nationale, N°813, octobre 2018. [http://www.defnat.com]

[14] “Interview of H.E. Mr. Mevlüt Çavuşoğlu to Sputnik, 18 August 2016, Ankara”, site Internet du ministère des affaires étrangères turc (www.mfa.gov.tr).

[15] Selina Sykes:  “What you need to know about Turkey’s S-400 air defence missiles”, Euronews, 15 septembre 2017.

[https://www.euronews.com/2017/09/15/s400-missile-turkey-russia-nato]

[16] « Michel Grabard : Eurasisme et néo-eurasisme : Deux idéologies de l’empire russe au XXe siècle », Lettre du Centre d’études slaves (Université de Paris IV-Sorbonne), 2004/3 p.6. [http://www.etudes-slaves.paris-sorbonne.fr/IMG/pdf/LCES2004_3.pdf]