Turquie

Erdogan – Stratège ou voyou – par Jean-Philippe Pierre

Jean-Philippe PIERRE, Directeur du Centre Méditerranéen Innovation et Economie de Défense à l’institut FMES

Docteur en géographie-géopolitique

La Turquie de Recep Tayyip Erdogan (RTE), jusqu’à présent 19ème économie mondiale, connait depuis quelques années de réelles difficultés économiques. Forte d’une population de 83 millions d’habitants dont près du quart a moins de 15 ans, il s’agit d’une société en pleine transformation. La tertiarisation de l’activité[1] (55% du PIB pour 55,4% de la population active en 2019) a pris le dessus sur les secteurs agricole (5,8% de la richesse nationale) et industriel (29,1%). Le chômage touche 13,4% de la population active (octobre 2019) et l’inflation atteint un niveau record de 12,15% en janvier 2020. L’AKP, parti de la justice et du développement, parti d’Erdogan au pouvoir depuis 2002 s’est vu sanctionné lors des élections municipales du 31 mars 2019 par la perte des villes d’Ankara et d’Istanbul, qu’il contrôlait depuis 15 ans.

Cette déconvenue électorale au-delà du problème migratoire qui a pesé sur ce scrutin, a été prise comme un avertissement par le chef de la majorité qui a redoublé d’efforts pour sortir de cette ornière économique. Sa stratégie s’appuie à la fois sur l’entretien d’un sentiment victimaire et le retour à un esprit conquérant.

Elle consiste dans un premier temps à chercher des solutions pour sortir du piège intérieur que constituent ces difficultés économiques, puis à créer des alliances d’intérêts et de valeurs divers et enfin à imposer des situations toujours plus osées à ses partenaires.

 

Sortir du piège intérieur – la fuite en avant.

Les mesures de correction internes de la balance commerciale déficitaire depuis 2003[2], ont contribué à appauvrir les turcs. En effet, l’endettement du secteur privé est passé de 29,9 % du PIB en 2007 à 69 % en 2019 et la monnaie a perdu un tiers de sa valeur ces deux dernières années. Sans une diminution de sa dépendance énergétique, une nette amélioration de son attrait pour les investisseurs étrangers et un assouplissement de ses relations avec ses partenaires américains et européens, la Turquie est condamnée à une course perpétuelle aux subsides. Le jeu ambigu de Recep Tayyip Erdogan ne semble pas aller dans le sens d’une remise en question et d’un assainissement des relations extérieures.

Erdogan ou le chaud et le froid.

Dans un portrait rédigé pour le blog de l’institut Montaigne[3], François Livet après l’élection présidentielle turque de juillet 2018 résumait ainsi ce nouveau mandat du « nouveau sultan » : … « Il peut, en cet été 2018, poursuivre son rêve d’une Turquie complètement remodelée qu’il domine presque sans contrepoids, non sans rappeler au fond Kemal Atatürk, dont d’ailleurs il commence à revendiquer l’héritage. Les prisons du pays sont remplies d’opposants, les médias sont muselés, le patronat a dû se soumettre, l’armée, la justice, les administrations ont été épurées. La guerre contre les Kurdes du PKK est relancée ». Cet extrait résume à lui seul la personnalité duale du personnage. En effet, le charismatique président turc affiche deux visages. Celui d’un « libéral » qui s’est battu pour l’intégration de la Turquie à l’Union européenne et celui du conservateur qui, soutenu par les Frères musulmans, conforte les classes populaires dans leur modèle patriarcale et nationaliste. Et, en ce début de seconde mandature, force est de constater que la relation avec l’Union européenne a été instrumentalisée par l’AKP pour contrer les nostalgiques du kémalisme, et insidieusement réinstaurer un Etat religieux, et sert d’exemple vertueux au profit de l’idéologie frériste.

Résumer RTE à sa seule accointance au courant des frères musulmans serait néanmoins une erreur. Erdogan est avant tout un pragmatique et un opportuniste. Les alliances et mésalliances auxquelles il habitue les observateurs en attestent. Le traitement de l’affaire Jamal Khashoggi, assassiné par des « agents » saoudiens sur le territoire turc en est une excellente illustration. Dans un premier temps, il dénonce lui-même le crime puis, en Turquie plus rapidement qu’ailleurs, les suites de l’affaire sont passées sous silence. A posteriori, nous pouvons en déduire deux conséquences. En premier lieu, c’est une affirmation de la non vassalité de la Turquie vis-à-vis de l’Arabie-Saoudite et dans un second temps, il s’agit d’un moyen de pression qui pourra être utilisé lors de négociations ultérieures.

Fin négociateur, le président Erdogan semble assez peu se soucier des moyens, seuls les résultats comptent et cette attitude qui peut sembler déstabilisante pour un Occidental est plutôt acceptée dans la culture moyen orientale. D’un autre côté, la situation intérieure du pays l’oblige à adopter une attitude moins déterminée.

Une économie exsangue et des perspectives limitées.

Contre coup de la crise de 2008, effets de la corruption, inadaptation de l’industrie et forte dépendance énergétique ne sont que quelques-unes des causes des inquiétudes qui pèsent sur l’avenir de la Turquie.

Sa population partagée équitablement entre les habitants des grandes villes et celles des villes moyennes et des ruraux subit cette situation économique morose de manière très différente. Les urbains des grandes villes principalement dans les régions d’Istanbul, Ankara, Izmir, à la frontière sud à Adana et Baziantep et au Nord dans la région de Samsun, sont très sensibles à la chute de la livre turque et au chômage. Avec un taux d’alphabétisation de 99, 48 % (2015), cette partie de la population est attachée à un mode de vie ouvert à la mondialisation, elle est très liée avec la diaspora installée en Europe. Les tensions économiques de cette dernière décennie et le retour du fait religieux dans l’espace public turc (comme le port du voile…) les inquiètent. Les résultats des dernières élections municipales, au printemps 2019, illustrent cette inquiétude, l’AKP a perdu Istanbul où Binali Yildirim, un proche d’Erdogan a été battu par une coalition de l’opposition. Il s’agit bien là d’un vote sanction contre un parti, l’AKP, qui exerce pourtant un contrôle total sur l’appareil d’Etat. La population rurale est à l’inverse toute acquise au camp conservateur. Moins sensible aux difficultés économiques du fait de la solidarité familiale et villageoise, elle est bien plus concernée par les problèmes liés aux afflux de populations réfugiées des pays voisins notamment les 3,6 millions de réfugiés syriens et à la préservation de leur mode de vie patriarcal. Le discours nationaliste et conservateur du président y trouve un écho très favorable. Les scores enregistrés par l’AKP dans l’Est et le centre du pays attestent de ce soutien populaire même si une érosion, inquiétante pour le pouvoir et liée au phénomène migratoire, est perceptible.

La Turquie est à la frontière de zones très riches en énergies fossiles (Moyen-Orient et Asie-centrale) et de l’Union Européenne. Elle constitue un point de passage majeur pour le transport d’hydrocarbures. Plus de 2 millions de barils par jour (Mb/j) de matières énergétiques transitent par ses détroits. Ne produisant que 7% de ses besoins elle dépend des productions Irakiennes, Iraniennes pour le pétrole et 60 % de sa consommation de gaz lui est fournie par la Russie. Ses infrastructures gazoducs, oléoducs et plates formes de transformation (GNL) ont atteint leurs capacités maximales, de lourds investissements sont actuellement consentis pour faire passer les capacités de stockage de 5 à 20 % des importations annuelles de gaz. Cette forte dépendance énergétique rend la Turquie vulnérable aux ruptures d’approvisionnement et aux tensions géopolitiques. Ceci explique entre autres le jeu ambigu du président turc vis-à-vis de ses voisins ou de la Russie. Sur le plan industriel, la situation n’est pas meilleure, nous l’avons vu précédemment, la balance commerciale est en déséquilibre quasi chronique. Les autorités misent fortement sur le secteur de l’économie maritime et de défense par la mise en œuvre d’une stratégie très offensive visant à utiliser les capacités de sous-traitance des entreprises turques à développer des partenariats stratégiques (Asie centrale, alliés et pays du Moyen-Orient), à développer des accords de coopération industrielle et à occuper le terrain laissé par les anciens pays colonisateurs en Afrique. Malgré ces efforts et un doublement des chiffres de l’export sur la période 2010 – 2014 (de 0,8 Md$ à 1,6 Md$), les perspectives ne sont pas depuis à la croissance.

Enfin, la corruption est une affaire de pouvoir en Turquie. Comme c’est souvent le cas dans les démocraties autoritaires, le « clan » au pouvoir profite de sa position dominante pour s’affranchir des règles. Les accusations et les scandales de fraudes, de blanchiment d’argent, de corruption et de clientélisme sont récurrentes depuis l’accession au pouvoir d’Erdogan. En 2013 par exemple, à quelques mois des élections locales, le gouvernement du Premier ministre turc Erdogan est touché par un scandale de corruption sans précédent. Dix ministres y ont été démissionnés et 70 officiers de police ont été limogés pour des affaires d’attributions de permis de construire illégaux et de malversations financières. L’Indice de perception de la corruption [4](IPC) en 2018 montre que la lutte contre la corruption est au point mort dans la plupart des pays et en particulier en Turquie qui enregistre un net recul de 8 places (78ème sur 180 pays) en affichant un score de 41/100 sachant que dans l’IPC, les démocraties bien établies obtiennent en moyenne un score de 75 points et les démocraties imparfaites un score moyen de 49.

Ces difficultés financières, le manque de crédibilité du fait des affaires de corruption et la baisse du soutien populaire dans les grandes villes semblent des phénomènes durables qui rendent l’exercice du pouvoir complexe et fragile.

Désigner des boucs émissaires.

Pour sortir de l’impasse politique, le maître d’Ankara joue la carte des boucs émissaires. Chacune de ses interventions est une nouvelle désignation tantôt les Kurdes, les terroristes, les réfugiés, tantôt les Européens, les Israéliens ou les Saoudiens. Evitant les postures victimaires, il préfère se poser en juge, il assène ses théories et impose ses décisions, il a le pouvoir, en use et en abuse surtout vis-à-vis de ceux qui donnent des signes de faiblesse.

Particulièrement cinglant vis-à-vis des Européens, le nouveau Sultan comme les médias occidentaux le surnomment, stigmatise leur manque de soutien et leur manque d’engagement. Les réticences à l’entrée de la Turquie dans l’UE sont pour lui une véritable aubaine. Il peut ainsi justifier que malgré d’« immenses efforts » en matière de démocratie et d’organisation, l’UE a rejeté les Turcs, alimentant un nationalisme déjà bien ancré. Conscient que l’UE a du mal à parler d’une seule voix sur les sujets sensibles, il en profite pour jouer la carte de la migration. Sur ce sujet, il est gagnant sur deux tableaux. Sur le plan des relations internationales, il pratique le chantage avec les Européens et soutire des aides financières importantes. Sur le plan intérieur, il se dédouane du problème de l’accueil des réfugiés syriens en rejetant la faute sur l’UE qui ne veut pas les accueillir.

La guerre est également un bon moyen de masquer les problèmes du pays. Surtout si elle est conduite contre un ennemi qui fait l’unanimité contre lui. Les Kurdes, et en particulier le PKK, sont considérés comme une menace majeure pour la Turquie même si leurs communautés associant celles de Turquie, de Syrie, d’Irak et d’Iran semblent incapables de se fédérer. Les inimitiés historiques qu’ils suscitent justifient l’actuelle intervention militaire d’Ankara dans la poche d’Idlib.

Enfin, la présence des réfugiés, même si elle présente un défi important pour Erdogan, est également l’occasion d’une instrumentalisation. En effet, il obtient d’une part des aides substantielles de l’UE pour les accueillir, et d’autre part, ils sont tenus pour partie responsables des difficultés économiques du pays. Même si les estimations hautes du nombre de réfugiés syriens est de 3, 6 millions, le président turc n’hésite pas à gonfler les chiffres, il annonce régulièrement plus de 5 millions, pour en tirer encore plus d’avantages.

Le double jeu de RTE est donc une véritable stratégie qu’il déploie pour faire face à ses propres difficultés ou à celles du pays. Cette duplicité est particulièrement complexe et trouble les relations entre les Etats de la région.

 

L’allié de tous les camps.

Faute d’offrir des perspectives économiques à son pays, l’ambitieux président turc en plus de désigner des responsables à ses difficultés, cherche des alliances qui lui permettent de montrer qu’il porte haut les intérêts de la Turquie. Si cette stratégie fonctionne assez bien vis-à-vis d’entités ou de leaders moins déterminés, elle a peu d’effets vis-à-vis de personnalités plus affirmées, mais l’habileté politique et la capacité à se dédire de Recep Tayyip Erdogan lui permettent néanmoins de s’imposer si ce n’est en maître du jeu, au moins en tant que partenaire incontournable.

Le pari de la Russie.

La complexité de la guerre en Syrie et l’incapacité des Occidentaux à dépasser leurs analyses manichéennes a permis à des acteurs plus pragmatiques de prendre l’initiative et de remettre en cause les équilibres internationaux. Ainsi, RTE a su se placer en allié de circonstance de la Russie.

La guerre en Syrie a offert au moins trois succès à la Russie. Elle a pu revenir au sein du groupe des quelques nations qui disposent de capacités et de savoir-faire militaires de premier plan, elle s’est établie durablement sur les rives de la Méditerranée et elle a conforté sa position dominante dans la distribution des énergies fossiles vers l’UE. Ces opportunités, elle les a saisies sans que la puissance américaine ne puisse s’y opposer. Dans cette entreprise, Erdogan a monté sa capacité à adapter sa politique à la situation.

Dans un premier temps, alors qu’elle combattait le régime syrien au côté des occidentaux, l’aide apportée par Ankara à certaines milices jihadistes a contribué à affaiblir leur détermination puisqu’ils cherchaient à tout prix à éviter de se retrouver prisonniers d’un bourbier à l’issue incertaine. Dès 2014, alors que les occidentaux ont revu leur soutien aux opposants de Bachar al Assad, des enquêtes menées par des journalistes d’Hürriyet Dailly News et de Radikal (quotidiens Turcs appartenant au groupe Dogan) ont apporté des preuves de l’implication des services de renseignement turcs (MIT) et de responsables de l’association islamiste Humanitarian Relief Foundation (IHH), proche du gouvernement et des frères musulmans, dans l’acheminement d’armes aux rebelles syriens et dans les soins apportés aux jihadistes blessés.

Puis, en septembre 2017, l’achat pour 2,2 milliards d’euros de missiles russes antiaériens S-400 incompatibles avec le système de défense de l’OTAN, a semé la confusion au sein du camp occidental. Cette acquisition de S-400 équipés de radars pouvant peut-être déchiffrer les secrets technologiques du F-35, le fleuron de 5ème génération de la chasse américaine, a non seulement semé l’inquiétude mais également souligné un manque de confiance dans les capacités de l’organisation à assurer la couverture sol-air de l’un de ses membres.

Enfin, sur le plan politique, l’accord de Sotchi du 22 octobre 2019, conclu entre Russes et Turcs met définitivement hors de course les Européens et Américains. Cet extrait d’article de l’envoyé spécial de RFI, Daniel Vallot montre les deux chefs d’Etat comme des faiseurs de paix : Recep Tayyip Erdogan a salué un accord « historique ». Vladimir Poutine a quant à lui évoqué des solutions « décisives ». À l’issue d’un entretien de plus de cinq heures, les deux dirigeants sont finalement parvenus à un accord par lequel la Turquie s’engage à ne pas reprendre son offensive militaire dans le nord de la Syrie, en échange de quoi la Russie promet un retrait des forces kurdes tout au long de la frontière. Ce sont les Américains qui par leur retrait soudain ont permis cette offensive et ce sont les Russes qui obtiennent un cessez le feu. Erdogan, par son renoncement à poursuivre son opération contre les Kurdes, revient dans le jeu diplomatique dont il avait perdu le contrôle. Il prouve aux Turcs sa détermination à lutter contre les Kurdes et à trouver une solution pour réinstaller les réfugiés syriens en Syrie et par la même occasion, il passe pour un dirigeant raisonnable et un habile négociateur. Plus récemment, le cessez-le-feu entre la Russie et la Turquie pour stopper l’escalade de violence à Idlib conclu le jeudi 5 mars 2020 relève de la même logique.

 

La proximité entre les deux dirigeants s’appuie sur leur pragmatisme et peut également se comprendre par leur longévité partagée : Vladimir Poutine est aux affaires depuis 21 ans et Recep Tayyip Erdogan depuis 17 ans. A titre indicatif, ils ont vu passer 4 présidents américains sur cette période.

Le mauvais garçon de l’OTAN.

L’habileté politique du président turc lui permet tout en étant membre de l’OTAN, de s’y comporter comme bon lui semble. Conscient de son poids au sein de l’organisation, la Turquie, au-delà de la seconde plus grande armée après les Etats-Unis avec un budget de 18,2 milliards de dollars y tient un rôle stratégique du fait de l’implantation d’un poste de commandement des forces terrestres de l’OTAN à Izmir, le LANDCOM et d’un radar AN/ TPY-2[5] sur la base militaire de Kürecik, à Malatya dans le centre Est, dans le cadre du système de défense anti-missile de l’OTAN (NATO Ballistic Missile Defence, BDM).

Fort de cette position, RTE prend des libertés vis-à-vis de ses alliés. Le projet d’implantation d’une base navale à Gazimagusa en République Turque de Chypre Nord (RTCN) est une des nombreuses illustrations de cette attitude. Ses décisions sont régulièrement ressenties comme des provocations par les autres membres, mais aucun d’entre eux ne s’aventure à y répondre, ce qui l’incite à repousser les limites. Ses outrances verbales, comme en décembre dernier à l’encontre du président français au sujet de sa déclaration sur la « mort cérébrale » de l’OTAN en sont le parfait exemple. Pour mémoire, lors d’un discours prononcé à Istanbul, il s’est adressé au président Macron dans les termes suivants : “Ces déclarations ne siéent qu’à ceux dans ton genre qui sont en état de mort cérébrale”…”Fais d’abord examiner ta propre mort cérébrale !”.

Au-delà d’un verbe fort, RTE manie avec efficacité le rapport de force et même le chantage. En réponse aux menaces de sanctions infligées à son pays contre l’achat de systèmes de défense antiaérienne S-400 russes, Il a ainsi, par la voix de son ministre des Affaires étrangères M. Mevlut Cavusoglu averti les autorités américaines qu’il pourrait fermer à l’US Air Force la base aérienne d’Incirlik, dans le sud de la Turquie. Le ministre Cavasoglu début décembre 2019 déclarait « Nous évaluerons le pire des scénarios et prendrons une décision. Si les États-Unis imposent des sanctions contre la Turquie, alors la question des bases d’Incirlik et de Kureggik pourrait être à l’ordre du jour »,

Cette attitude provocatrice est clairement délibérée. Pour la population turque, cette posture confère au président Erdogan une certaine autorité vis-à-vis de ses partenaires, ce qui lui vaut un soutien populaire empreint de fierté et d’admiration. Pour ses contradicteurs, il inspire la crainte car il se montre imprévisible et incontrôlable. Pour ses alliés enfin, c’est un trublion avec lequel ils sont obligés de composer.

Des alliances à géométrie variable.

La situation intérieure de la Turquie reste pour son président la principale préoccupation, toutes ses actions à l’international visent conforter sa position et celle de l’AKP et freiner l’érosion de son électorat. Il se tourne donc, au nom du nationalisme turc et du panislamisme, vers de nouveaux horizons. L’hybridation de l’islamisme et du nationalisme sont le fil rouge de ces nouvelles alliances.

S’appuyant sur le réseau et les moyens financiers importants (dont ceux du Qatar) dont dispose l’organisation des frères musulmans, la Turquie se rapproche de pays où ils sont influents. La récente alliance avec le Gouvernement d’union nationale (GNA), dirigé par Fayez Sarraj montre parfaitement cette politique. L’un des moyens pour sortir de la situation économique compliquée de la Turquie est de réduire sa dépendance énergétique. Les gisements offshores de Méditerranée Orientale pourraient largement y contribuer. La Turquie revendique les gisements découverts sur son plateau continental qui s’étend jusqu’au Sud-Ouest de Chypre sans tenir compte des conventions de Genève (1958) et de Montego bay (1982) sur le droit de la mer (dont elle n’est pas signataire). Isolée dans cette posture, Ankara a trouvé un partenaire en renforçant sa coopération militaire avec Tripoli et en signant un protocole d’accord de délimitation maritime permettant à la Turquie d’augmenter de 30% la superficie de son plateau continental. Le GNA étant reconnu par les Nations Unies, cet accord apporte une forme de caution morale et juridique aux ambitions d’Erdogan. Il lui permet également de renfoncer militairement la position des frères musulmans en Libye et de se placer en défenseur de leurs intérêts puisque l’Egypte et l’Arabie Saoudite soutiennent au moins officieusement le camp du maréchal Khalifa Haftar. Enfin, cet accord est une nouvelle provocation vis-à-vis de ses alliés de l’OTAN puisque la zone ainsi partagée entre Libye et Turquie « isole » la Méditerranée Orientale.

Une autre alliance d’intérêt est celle avec l’Iran. En septembre dernier, Recep Tayyip Erdogan, avant de quitter New York où il venait d’assister à l’Assemblée générale des Nations Unies, déclarait à des journalistes turcs : « C’est impossible pour nous d’annuler nos relations avec l’Iran en ce qui concerne le pétrole et le gaz naturel. Nous allons poursuivre nos achats de gaz naturel de ce pays ». Cette déclaration va totalement à l’encontre du nouveau train de sanction imposées par le président Donald Trump. Une fois encore, alors que la quasi-totalité de la communauté occidentale s’est pliée bon gré mal gré à la volonté américaine, Erdogan impose unilatéralement sa décision et ménage un autre protagoniste du problème kurde dont il pourrait avoir besoin.

 

Une stratégie : tester et repousser les limites.

Dans un article pour valeurs actuelles du 16 septembre 2019, intitulé : La Turquie néo-impériale d’Erdogan : faible avec les forts et fort avec les faibles[6], le Géo politologue Alexandre Del Valle présente cette appétence du président turc pour les rapports de force. Evaluant en permanence la capacité de réponse de ses contradicteurs, Erdogan est un fin négociateur. Face aux moins déterminés, il pratique volontiers la politique du fait accompli. Face aux plus forts que lui, l’agression préventive lui permet de montrer sa détermination et d’emporter un gain minimum. Enfin, la menace, le chantage et les provocations, le font passer pour une sorte de voyou avec lequel la négociation comprend toujours un risque de discrédit.

La politique du fait accompli.

Le meilleur exemple de la politique du fait accompli pratiquée par les Turcs est certainement celui des prospections sauvages au Sud-Ouest des côtes chypriotes. Dès 2011, la Turquie signe un accord de délimitation du plateau continental avec la RTCN qui autorise la compagnie Turkiye Petrolleri Anonim Ortakligi (TPAO) à prospecter sous la protection de la marine turque. Faute de contradicteurs, le gouvernement d’Erdogan affirme que le partage des ressources offshore doit faire partie intégrante des discussions sur la réunification de l’Ile. Il s’impose à tous en maître du jeu.

 

Par l’emploi de la marine militaire turque qui assure une « surveillance constante » et la sécurité des zones de forage revendiquées, Ankara une nouvelle fois marque sa volonté d’incarner l’acteur incontournable de la région.

Le 13 février 2018 la marine turque a repoussé une plate-forme de forage italienne (ENI). Sous le prétexte de Manœuvres militaires en cours, elle a été contrainte de s’immobiliser à 50 kilomètres de sa zone de forage au sud-est des côtes chypriotes. Le ministre des affaires étrangères a dénoncé ces actions unilatérales de Chypre, qui « spolient » les droits des Chypriotes turcs, copropriétaires de l’île, sur ses ressources naturelles.

Le 23 novembre 2019, Mr Fatih Donmez, ministre turc de l’Energie et des Ressources Naturelles, a réaffirmé une nouvelle fois que la Turquie poursuivra ses travaux de forage en Méditerranée orientale jusqu’à ce que les recherches aboutissent à la découverte d’hydrocarbures. Pour contrer les menaces de sanctions (gel d’avoir financiers turcs) provenant notamment de l’Union Européenne il déclare : « Nous ne prenons en compte aucune des menaces faites à notre pays et nos institutions. Nous irons jusqu’au bout … Nous défendrons jusqu’au bout nos droits ainsi que ceux des Chypriotes turcs. … Nous réalisons notre 4ème forage en Méditerranée orientale. Nous continuerons à chercher jusqu’à ce que nous trouvions quelque chose ».

Cette déclaration est rapidement suivie d’effets puisque début décembre deux navires militaires turcs ont expulsé le Bat Galimun, navire de recherche océanographique et limnologique israélien, travaillant au large des eaux chypriotes. Cet évènement n’a pas donné lieu à une communication particulière et n’a été divulgué que deux semaines plus tard par les israéliens. Ce silence est certainement le signe d’une quasi « normalisation » de cette attitude turque.

Incidents impliquant la marine militaire turque en Méditerranée Orientale

2018 – 2019

 

L’agression préventive

Dans le même esprit que cette politique du fait accompli, Erdogan pratique l’agression préventive. La mise à exécution de menaces auxquelles ses interlocuteurs ont du mal à accorder du crédit ou l’action sans préavis lui permettent de conquérir des gages qui feront l’objet de négociations sur lesquelles il fera certainement des concessions mais pour lesquelles il tirera néanmoins certains avantages.

Lors de l’opération « Source de paix », l’offensive menée par Ankara à la frontière turco-syrienne contre les Kurdes des Unités de protection du peuple (YPG) entre les 9 et 22 octobre 2019, Erdogan n’obtient certes pas tout ce qu’il voulait, mais c’est une victoire facile et à moindres frais qui ajoute à son prestige. Ankara n’est pas parvenue à prendre le contrôle des 440 km de frontière, elle garde quand même le contrôle sur une bande frontalière longue de 120 km et profonde de 32 km, entre la ville de Tall Abyad et celle de Ras Al-Aïn. L’effet de surprise voire de sidération produit par ces mises à exécution de menaces lui permet à chaque fois d’aller un peu plus loin dans le contrôle de l’espace et l’affaiblissement de ses adversaires.

Plus récemment, l’offensive militaire contre le régime de Bachar al-Assad à Idlib, dans le Nord-Ouest de la Syrie, en réponse à la mort de 33 soldats turcs tués par une frappe attribuée aux forces de Bachar al Assad peut ressembler à une défaite des turcs. Même si le président Erdogan a dû accepter de faire des concessions dans les négociations avec son puissant allié russe, il en tire des avantages. Sur le plan intérieur, le président Erdogan prouve à son opinion publique qu’il agit concrètement pour le retour chez eux des réfugiés syriens. C’est notamment un des 3 points de l’accord de cessez le feu conclu à Sotchi le 5 mars. Sur le plan de la politique extérieure, Il a également donné des gages à ses partenaires en prenant le parti des forces d’opposition au régime syrien, dont certains sont financés et soutenus par l’organisation des frères musulmans. Enfin, il y a trouvé et ce déjà depuis quelques temps des proxis qu’il oriente vers les forces de Tripoli en Libye.

Chantage et provocations.

Erdogan n’hésite pas à contraindre ses interlocuteurs. C’est un parieur qui n’hésite pas à prendre des risques pour arriver à ses fins. Plus il sent faible son interlocuteur, plus il est provocant. Peu soucieux des us et coutumes de la diplomatie, le chantage est pour lui un moyen comme un autre pour obtenir ce qu’il veut. Il est en cela au diapason des dirigeants du nouveau monde : Trump, Poutine, Xi-Jinping.

Aujourd’hui, ce sont les européens qui font les frais du chantage aux migrants. Fragilisés, car devant parler d’une seule voix pour 28 membres, leurs hésitations et leurs désaccords renforcent la détermination d’Ankara. L’accord passé sous l’impulsion de la chancelière allemande en mars 2016, prévoyant de financer la Turquie pour qu’elle garde sur son territoire les réfugiés syriens est battu en brèche à la fois par un certain rejet de ces syriens (arabes) qui pèsent sur le quotidien des Turcs et par l’appât du gain que représente cette manne financière consentie par l’UE. Dans cette affaire encore, Erdogan joint le geste à la parole. Afin d’être certain que les Européens comprennent bien que sa demande ne souffre pas de discussion, il lance en même temps les premières vagues de migrants vers l’Union et, il fait appuyer leur passage de la frontière de l’UE par ses forces de police et ses forces spéciales.

Les Européens sont pris au piège. Soit, ils paient et s’exposent à de nouveaux chantages. Soit, ils ferment momentanément leurs frontières sachant qu’il est quasiment impossible d’arrêter un tel flux de migrants et que jamais les opinions publiques occidentales n’accepteront le sacrifice d’hommes et de femmes considérées là comme une simple marchandise.

 

L’ambition de Recep Tayyip Erdogan a peu de limites, il souhaite marquer l’histoire de son pays d’une marque au moins aussi indélébile que celle laissée par Mustafa Kemal Atatürk.
Il est vrai que le contexte actuel lui offre de nombreuses possibilités de servir cette cause et de donner l’illusion qu’il peut atteindre son but.

Pourtant, si l’on observe attentivement la situation de la Turquie, on s’aperçoit que « l’allié de tous » d’hier est en train de devenir l’adversaire de chacun aujourd’hui.

Même si l’Europe n’est pas en mesure aujourd’hui de contrer ses provocations, le retour de la Russie, l’impératif besoin de stabilité en Méditerranée Orientale pour les nouvelles routes de la soie chinoises et la présence discrète mais toujours imposante des Etats-Unis pourraient rapidement ramener le « néo sultan » à la réalité. Erdogan est un joueur qui affectionne le bluff, mais son jeu et ses moyens ne lui permettront pas de gagner la partie. Reste le risque de la fuite en avant…

 

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[1] https://www.tresor.economie.gouv.fr/Pays/TR/indicateurs-et-conjoncture

[2]http://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMTendanceStatPays?langue=fr&codePays=TUR&codeTheme=7&codeStat=NE.RSB.GNFS.ZS

[3] https://www.institutmontaigne.org/blog/portrait-de-recep-tayyip-erdogan-president-de-la-republique-de-turquie

[4] https://transparency-france.org/actu/indice-de-perception-de-la-corruption-2018

[5] Ce radar permet à l’OTAN de détecter et d’identifier des missiles balistiques ennemis. Les informations sont ensuite automatiquement transmises à d’autres outils de défense aérienne de façon à intercepter les missiles étrangers.

[6] https://www.valeursactuelles.com/monde/la-turquie-neo-imperiale-derdogan-faible-avec-les-forts-et-fort-avec-les-faibles-110815

 

Les ressorts de l’engagement de la Turquie en Libye – par Ana Pouvreau

Ana Pouvreau – Spécialiste des mondes russe et turc, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques. Auteure de plusieurs ouvrages de géostratégie. Editorialiste à l’Institut FMES. Auditrice de l’IHEDN.

Sur fond de tragédie humanitaire, neuf ans après l’intervention militaire de l’OTAN dans le cadre de l’opération Unified Protector (mars-octobre 2011), la Libye demeure déchirée par la guerre civile. A l’ouest, Fayez al-Sarraj est à la tête du gouvernement d’union nationale (Government of National Accord, GNA), basé à Tripoli et reconnu par les Nations unies. A l’Est, le général Khalifa Haftar contrôle plus de 80% du pays, ainsi que les ressources en pétrole et en gaz, mais aussi une grande partie des réserves d’eau. Toutefois, il ne contrôle pas les grandes villes de Tripolitaine et donc une fraction considérable de la population.

Dans ce contexte, la Turquie, dont l’influence en Libye perdure depuis 1551 (année de l’annexion du pays à l’empire ottoman par le sultan Soliman le Magnifique), tente de protéger ses intérêts en soutenant le gouvernement de Fayez al-Sarraj. Ce dernier est lui-même issu de la minorité turque libyenne kouloughlie (kuloǧlu). Afin d’assurer coûte que coûte la survie du régime face à l’avancée des troupes du général Haftar, le gouvernement turc lui apporte un soutien aux plans militaire et sécuritaire.

Ces évolutions interrogent sur les motivations profondes qui sous-tendent la politique menée par la Turquie en Libye.

 

Le soutien de la Turquie à la communauté turque et aux Frères musulmans libyens.

L’engagement politique et militaire turc en Libye illustre l’affrontement idéologique qui existe au sein du monde sunnite entre d’un côté, les partisans de la confrérie des Frères musulmans en faveur de l’islam politique, que sont la Turquie et le Qatar ; et de l’autre, l’Arabie saoudite, l’Egypte et les Emirats arabes unis. Les premiers soutiennent le GNA ; les seconds, le général Haftar.

En outre, le pouvoir turc s’appuie sur la communauté des Turcs libyens kouloughlis qui compterait plus d’un million de membres[1] (soit entre 15% et 20% de la population) majoritairement concentrés à Misrata. Dans cette ville d’un demi-million d’habitants, qui fut un bastion de la résistance anti-Kadhafi en 2011, ils constitueraient les trois quarts de la population. Ils sont également présents à Tripoli, Zaouïa, Benghazi et Derna[2].

Bien que divisée dans ses allégeances auprès des partis politiques ou des milices, la communauté turque libyenne compte parmi ses membres, outre le Premier ministre Fayez al-Sarraj, plusieurs figures-clé de l’influence des Frères musulmans en Libye[3]. A titre d’exemple, Ali al-Sallabi est le représentant libyen de Youssef al-Qaradawi, le prédicateur d’origine égyptienne basé au Qatar et leader incontesté de la Confrérie. A ce titre, al-Sallabi coordonne l’aide militaire et financière à la Libye en provenance du Qatar. L’influent Mohamed Sowan est le leader du Parti de la Justice et de la Construction, qui s’inspire du Parti de la Justice et du Développement (AKP) turc, le parti du président Erdoǧan. L’actuel ministre libyen de l’Intérieur, Fathi Bashagha, entretiendrait également des relations étroites avec Ankara. Il est intéressant de noter que le gouvernement turc a commencé à évoquer dans les médias turcs le risque d’une éventuelle épuration ethnique de la part des forces du général Haftar contre la minorité turque libyenne[4].

 

Un accord sur l’accès de la Turquie aux ressources énergétiques en Méditerranée en échange de garanties sécuritaires pour la Libye.

L’accord maritime

Le 27 novembre 2019, les deux pays ont signé un accord de délimitation maritime, en contrepartie d’un accord de coopération sécuritaire et militaire, signé le même jour.

L’accord maritime entre la Turquie et la Libye prévoit que les deux pays se partagent leurs zones économiques exclusives (ZEE) et les réserves que celles-ci contiennent, notamment en hydrocarbures. Des opérations de forage de la Turquie dans la ZEE libyenne pourraient donc avoir lieu. Cet accord a au préalable été précédé par la signature d’un accord entre la Turquie et la République turque de Chypre du Nord (RTCN), entité reconnue par la seule Turquie.

Un problème existe toutefois du fait que les ZEE en question recouvrent en grande partie celle de la Grèce, qui a entrepris d’exploiter en Méditerranée des ressources en hydrocarbures conjointement avec d’autres pays (République de Chypre, Egypte et Israël)[5]. Le 13 décembre 2019, l’Union européenne a déclaré que cet accord violait les droits de pays tiers[6].

Source de la carte: https://www.alaraby.co.uk/english/news/2019/12/15/turkish-parliament-due-to-approve-libya-military-cooperation-deal

Les garanties sécuritaires et militaires 

En vertu d’un accord de coopération militaire datant de 2012, la Turquie forme les forces armées et de sécurité libyennes[7]. En échange de l’accord maritime du 27 novembre 2019, le gouvernement libyen a obtenu des garanties en vue de freiner, de manière significative, avec l’aide de la Turquie, l’avancée des forces du général Haftar en direction de Tripoli[8]. Le 3 janvier 2020, le parlement turc a autorisé le président Erdoǧan à projeter des forces en Libye.

Du côté libyen, le GNA a demandé à la Turquie la mise sur pied d’une force navale qui protégerait la façade maritime de Tripoli et la création d’une zone d’exclusion aérienne dans les territoires sous son contrôle, face aux forces du général Haftar, qui contrôlent en grande partie l’espace aérien libyen[9]. Afin de satisfaire ces exigences, le 6 janvier 2020, la Turquie a entamé le déploiement d’une force comprenant des éléments de l’armée de terre associés à des milices syriennes, de la Marine et de l’Armée de l’air. Le président turc a annoncé, à cet égard, la mise en place d’un centre d’opérations en Libye commandé par un officier général. L’objectif officiel de ce déploiement ne serait pas de combattre mais d’assurer un cessez-le-feu dans le pays[10]. L’installation d’une base militaire turque a été envisagée. Par ailleurs, la Turquie a mis en place des systèmes anti-aériens à Tripoli et Misrata.

Selon l’amiral Pascal Ausseur, directeur de l’Institut FMES, la Turquie serait en mesure de déployer les navires nécessaires à la surveillance du littoral de la région de Tripoli. En revanche, la mise en place d’une zone d’exclusion aérienne paraît irréaliste, notamment compte tenu des capacités actuelles de l’armée de l’air turque amoindrie par les purges massives menées par le pouvoir à la suite de la tentative de putsch de juillet 2016. La Turquie pourrait également renforcer les capacités militaires du GNA, soit en fournissant des missiles portatifs antiaériens, soit en installant des systèmes anti-aériens dans Tripoli (ce qu’elle a commencé à faire). Les autres options d’engagement militaire, tels que des raids aériens sur la Libye à partir de la Turquie et un déploiement plus massif de troupes à Tripoli, présentent un risque important de confrontation avec la Russie, les Emirats arabes unis et l’Egypte[11]. Ce déploiement plus massif est confié aux mercenaires recrutés en Syrie (au moins un millier déjà présents).

Ces objectifs paraissent donc très ambitieux, notamment en ce qui concerne la mise en œuvre d’une zone d’exclusion aérienne, au vu des difficultés que cela implique en matière de planification, de logistique, de disponibilité des pilotes et d’avions ravitailleurs pour conserver en alerte en vol plusieurs patrouilles d’avions de chasse, comme l’a d’ailleurs montré l’expérience de l’OTAN dans ce même pays en 2011[12].

Lors de la conférence de Berlin sur la Libye du 19 janvier 2020, les violations de l’embargo sur les armes à destination de la Libye (Résolution des Nations unies 1970 (2011)) sont apparues comme un obstacle majeur à la médiation internationale actuellement en cours. A la suite de cette conférence, le Secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, a appelé les parties en présence à mettre fin aux actions militaires, à respecter l’embargo et à en renforcer le contrôle. Il a notamment exhorté le général Haftar à accepter pleinement les conclusions de cette conférence[13]. En violation de l’embargo sur les armes à destination de la Libye, la Turquie continue de son coté de livrer au gouvernement de Tripoli des capacités de défense, tels que des drones armés, des véhicules blindés et des milices. De son côté, le général Haftar bénéficie lui aussi de soutiens internationaux en matière de livraisons d’armes[14].

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Dans un pari risqué, la Turquie considère – à l’instar d’autres puissances  – que ce sont les rapports de force qui détermineront l’avenir de la Libye et permettront de parvenir à un règlement du conflit. Elle estime donc que le renforcement de son soutien au régime libyen est susceptible de changer définitivement la donne sur le terrain en provoquant, dans un premier temps, un rééquilibrage aux plans militaire et politique.

Cet engagement pose plusieurs problèmes : il n’est tout d’abord pas certain que la Turquie soit en mesure de répondre aux demandes du gouvernement de Tripoli, dont la volonté est de faire reculer militairement les forces du général Haftar. Cet engagement comporte ensuite le risque d’une confrontation directe avec les soutiens d’Haftar, notamment les Russes, même si des mesures de déconfliction ont probablement été mises en place entre les présidents Erdoǧan et Poutine. Par ailleurs, le soutien turc aux réseaux fréristes libyens présente un risque de déstabilisation au Maghreb, en particulier en Tunisie. Enfin, l’accord maritime conclu entre la Turquie et la Libye est porteur d’un risque de déstabilisation régionale en Méditerranée orientale, tant la question des hydrocarbures est sensible.

 

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[1] Fehim Tastekin: Are Libyan Turks Ankara’s Trojan horse?, Al-Monitor, 26 août 2019. [https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2019/08/turkey-libya-are-libyan-turks-ankaras-trojan-horse.html]

[2] Une partie de la communauté kouloughlie de Libye a regagné la Turquie au cours du XXème siècle, après la chute de l’empire ottoman. En 2011, a été fondée à Izmir l’Association des Turcs libyens, resserrant ainsi les liens entre les deux pays.

[3] Op.cit. Fehim Tastekin, Al-Monitor, 26 août 2019.

[4] Ayşe Betül Bal: Haftar deliberately targeted Libya’s Turkish diaspora”, Daily Sabah, 24 janvier 2020. [ https://www.dailysabah.com/politics/2020/01/24/haftar-deliberately-targeted-libyas-turkish-diaspora]

[5] « Sommet tripartite Grèce-Egypte-Chypre », FMES, 16 octobre 2018. [http://fmes-france.org/sommet-tripartite-grece-egypte-chypre/]. Voir également : Joshua Krasna: “Israel-Greece-Cyprus take on Turkey in the Mediterranean”, Al-Monitor, 23 janvier 2020. [https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2020/01/israel-turkey-greece-cyprus-benjamin-netanyahu-natural-gas.html#ixzz6CWoAu06H]

[6] Hande Fırat : “Libya confident of Turkey’s military help when needed: Envoy”, Hürriyet Daily News, 19 décembre 2019. [http://www.hurriyetdailynews.com/libya-confident-of-turkeys-military-help-when-needed-envoy-150006]

[7] Hande Fırat :  “Libya confident of Turkey’s military help when needed: Envoy”, Hürriyet Daily News, 19 décembre 2019. [http://www.hurriyetdailynews.com/libya-confident-of-turkeys-military-help-when-needed-envoy-150006]

[8] Le 4 avril 2019, le général Haftar a lancé une offensive pour conquérir la capitale Tripoli. Celle-ci a provoqué l’exode de 140 000 personnes et la mort de quelque 300 civils et de plus de 2200 combattants. Le 4 janvier 2020, 30 cadets d’une école militaire à Tripoli ont été tués par un raid aérien.

[9] Metin Gurcan : “Could Turkey’s military capacity match Erdoǧan’s ambitions in Libya?”, al-Monitor, 31 décembre 2019. [https://www.al-monitor.com/pulse/originals/2019/12/turkey-russia-libya-military-capacity-Erdoǧan-ambitions.html]

[10] Dorian Jones: “Turkey Starts Military Deployment in Libya as International Pressure Rises”, Voice of America, 6 janvier 2020. [https://www.voanews.com/middle-east/turkey-starts-military-deployment-libya-international-pressure-rises]

[11] Entretien avec l’amiral Ausseur du 9 janvier 2020.

[12] Il faut prendre également en compte la distance de vol entre la Turquie et la Libye. Durant les opérations en 2011, les avions de l’OTAN étaient déployés en Grèce et en Italie afin de se rapprocher du théâtre d’opérations.

[13] « Guterres : Haftar doit accepter les conclusions de la conférence de Berlin », TRT, 22 janvier 2020. [https://www.trt.net.tr/francais/moyen-orient/2020/01/22/guterres-haftar-doit-accepter-les-conclusions-de-la-conference-de-berlin-1345331].

[14] Arabie saoudite, Egypte, EAU, Russie et d’autres pays.

Turquie. Que cherche vraiment le président Erdogan ?

Par Sarah Sriri, chef de projet « Analyse et stratégie » à l’institut FMES.

Sur tous les fronts, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan suscite des interrogations. En effet, celui-ci a choisi la voie de l’escalade en multipliant les déclarations agressives et en refusant le jeu du multilatéralisme. Sarah Sriri met brillamment son jeu en perspective, d’abord sur le plan intérieur, puis sur la scène régionale, enfin à l’échelle internationale.

L’Institut FMES et le Diploweb.com co-publient ce document dans le cadre de La Fabrique Défense #FabriqueDéfense.

Tous droits réservés.

Le Sommet de l’OTAN à Londres les 3 et 4 décembre 2019 a célébré le 70ème anniversaire de l’Alliance atlantique. Après les déclarations du président de la République française Emmanuel Macron, soulignant l’état de « mort cérébrale » de l’Alliance – critiquant l’inaction de l’Alliance atlantique à l’issue de l’opération turque en Syrie – le président turc Recep Tayyip Erdogan a répliqué en stigmatisant directement son homologue français. Cette rencontre otanienne entre chefs d’Etat s’est donc tenue dans un contexte particulièrement tendu. Evidemment, l’opération turque en Syrie marque une forme de rupture dans l’action militaire d’un membre de l’OTAN démontrant, qu’en matière de sécurité, l’engagement unilatéral prend le pas sur la concertation voulue par l’organisation transatlantique alors qu’il s’agit de l’un des fondements.

Sur tous les fronts, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan suscite ainsi l’intérêt et les interrogations. En effet, celui-ci a choisi la voie de l’escalade en multipliant les déclarations agressives et en refusant le jeu du multilatéralisme.

Mettons son jeu en perspective, d’abord sur le plan intérieur (I), puis sur la scène régionale (II), enfin à l’échelle internationale (III).

Sur le plan intérieur

La situation interne de la Turquie explique en partie la position du pays sur la scène internationale. Fragilisé sur le plan économique en dépit d’une croissance qui repart à la hausse en fin d’année 2019, le pays a vu son PIB chuter de plus de 950 milliards de dollars en 2013 à environ 743 milliards de dollars en 2019.  Le pays de plus de 82 millions d’habitants au taux de chômage avoisinant les 13% a subi en sus les conséquences des sanctions américaines depuis la dégringolade de la livre turque en 2017. L’inflation a augmenté de plus de 5 points entre 2017 et 2018, allant de 11,1% à 16,3%. Pour autant, Ankara reste l’une des économies les plus importantes de la région. Si l’on excepte l’Arabie saoudite, le pays est le plus riche en Afrique du Nord et Moyen-Orient. A titre d’exemples, en 2018, le PIB de l’Iran était d’environ 454 milliards de dollars, celui des Emirats arabes unis de 414 milliards tandis qu’Israël et le Qatar comptaient respectivement un PIB de 370 milliards et de 191 milliards. En Afrique du Nord, le PIB égyptien – qui est en chute libre depuis plusieurs années – est proche de 250 milliards alors celui de l’Algérie frôle les 174 milliards de dollars.

Sur le plan politique, force est de constater le virage autoritaire et islamique qu’a pris la Turquie durant les années Erdogan qui se veut le porte-voix du monde sunnite. Fervent défenseur des Frères musulmans, la Turquie, née à l’issue de la chute de l’empire ottoman, est passé d’un Etat laïc à un pays islamo-conservateur, sous l’impulsion d’un président au parti – l’AKP, le Parti de la justice et du développement – quasi omniprésent à l’échelle nationale. En 2023, la Turquie célébrera le centenaire de l’avènement de la République après l’effondrement de l’Empire ottoman. L’objectif d’Erdogan de se maintenir au pouvoir jusque-là enverra un signal fort puisqu’il pourra apparaître comme l’égal de Mustafa Kemal, la figure historique de la République turque. Aux dernières élections municipales, l’AKP a toutefois perdu des villes stratégiques dont la plus symbolique d’entre elles, Istanbul. Capitale économique et culturelle, elle était aux mains du parti depuis plus de vingt ans. Pour contrer cette tendance, le chef de l’Etat turc use de la propagande et de discours nationalistes dans le dessein de flatter l’égo d’une partie de la population et de fédérer la diaspora. Celui qui s’est érigé en homme fort de la Turquie a développé autour de sa personne un véritable culte de la personnalité et a progressivement opéré une vision de lui néo-ottomane.

La question migratoire fait office de dossier complexe à gérer pour le régime. Historiquement pays d’émigration, les bouleversements politiques et sociaux de la région ont fait de la Turquie l’un des principaux pays de transit et d’immigration. Ankara accueille, en effet, 4 millions de migrants. 3,6 millions sont des réfugiés syriens, soit deux tiers des ressortissants syriens ayant fui leur pays depuis le début de la guerre. Si le pays a mis en place un dispositif de gestion de migrants pour lequel il reçoit des compensations financières de Bruxelles, l’équilibre est fragile et la question migratoire reste brûlante.

Sur le plan intérieur, la Turquie est également minée par le dossier kurde. 15 millions de Kurdes vivent en Turquie. Ils représentent ainsi 24% de la population du pays et incarnent une véritable menace pour le régime. Le PKK, le Parti des travailleurs du Kurdistan, apparu en 1978, fédère une partie de la diaspora kurde et réclame l’autonomie. Considéré comme une organisation terroriste, il est fermement combattu par les autorités kurdes. Tenir sous le joug le PKK, le parti des travailleurs du Kurdistan est primordial pour les autorités turques qui craignent l’émergence d’une entité kurde indépendante dans une région où le peuple kurde, divisé en son sein, est partagé entre la Turquie, la Syrie, l’Irak et l’Iran.

Sur la scène régionale

La politique régionale de la Turquie est en cohérence avec sa politique intérieure, notamment pour la question kurde. Le régime turc mène une politique sans complexe à l’égard des Kurdes. En dépit des critiques, la Turquie vise régulièrement l’Irak où est présent le PKK et qui abrite des bases militaires turques. Depuis 2016, le pays a mené 3 offensives dans le nord de la Syrie contre les Kurdes syriens de l’YPG – Unités de protection du peuple, la branche armée du parti syrien Parti de l’union démocratique PYD – pourtant alliés de l’Occident dans la lutte contre l’Etat islamique. En effet, ces derniers ont joué un rôle prédominant dans les rangs des Forces démocratiques syriennes qui ont largement contribué à combattre Daesh. Toutefois, pour le chef d’Etat turc, le PYD est une émanation du PKK sur le territoire syrien et la Syrie devient la base arrière du PKK. Il craint en effet un territoire kurde autonome à sa frontière avec la Syrie. A l’issue de cette offensive, la Ligue arabe a appelé ses membres à ne plus coopérer avec la Turquie et à réduire les représentations diplomatiques dans le pays.

Depuis son accession au pouvoir, la Turquie a renforcé son rôle à l’échelle régionale. Le président Erdogan poursuit une stratégie claire, à la fois géopolitique et idéologique, faisant écho à l’empire ottoman. Pour ce faire, il s’oppose aux puissances concurrentes dans la région, ses principaux rivaux étant l’Egypte, l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis. Ainsi, il s’appuie sur tous les soutiens possibles. Parmi eux, la Russie – très influente dans la région –, l’Iran et le Qatar. En effet, il entend incarner le leader sunnite « républicain » contre le wahhabisme prôné par la monarchie absolue saoudienne. Se tenant à l’écart de « l’establishment » sunnite proche de Washington, la Turquie a été écartée en juin 2019 de la conférence de Manama, portant sur le volet économique du plan américain de relance du processus de paix israélo-palestinien. Apparaissant de fait comme un déstabilisateur de l’ordre établi, le pays était encore une fois absent de la capitale bahreïnienne en novembre 2019 à l’occasion du traditionnel sommet régional sur la sécurité.  A la même période, le chef d’Etat turc s’est rendu à la place à Doha à l’occasion de la 5ème réunion du haut comité stratégique turco-qatari. Le Qatar est en effet l’un des rares pays arabes – avec la Somalie – à ne pas avoir condamné l’offensive turque en Syrie et les deux pays partagent un rival commun : l’Arabie saoudite. Le rapprochement entre Doha et Ankara est tactique et sert les intérêts mutuels des deux Etats. Le Qatar, lui aussi écarté par les pays de la région, subit depuis 2017 un blocus de la part de l’Arabie Saoudite – avec qui il partage sa seule frontière terrestre –, des Emirats arabes unis, de l’Egypte et de Bahreïn. La présence d’Erdogan au Qatar entend certainement renforcer la coopération entre les deux Etats, d’autant plus que Doha abrite en son sein des bases militaires turques.

En Afrique et au Moyen-Orient, la présence et l’influence turques se sont intensifiées. En Somalie par exemple, la Turquie est l’un des rares investisseurs et le pays bénéficie d’un rôle de premier plan concernant les domaines militaire, religieux et humanitaire. A travers le libre-échange, les investissements turcs dans la région (permis notamment grâce à des fonds qataris) notamment pour la construction d’édifices religieux ou par le biais de ses séries télévisées qui ont inondé le monde arabe, la Turquie a accru son « soft power » pour séduire la région.

La stratégie idéologique d’Erdogan va de pair avec son objectif politique. En Tunisie, il soutient massivement le parti d’obédience frériste Ennahdha qui a d’ailleurs pris l’AKP pour modèle. Il a aussi été influent lors de l’élection du Frère musulman Mohammed Morsi, en 2012 en Egypte. En soutenant ouvertement les Frères musulmans – bête noire de l’Egypte actuelle et des pétromonarchies du Golfe – la Turquie se démarque et mène une stratégie idéologique. Comme à l’époque de l’empire ottoman, la religion devient un vecteur d’influence. Toutefois, ce soutien affiché et assumé aux Frères musulmans et le tournant autoritaire que subit la Turquie ne sont pas au goût de tous les régimes arabes de la région.

Concernant les autres acteurs forts de la région – l’Iran et Israël, la position d’Erdogan est utilitaire, tiraillée entre ses liens d’intérêts et ses positions historiques. Voulant s’affirmer face à ces deux Etats, la Turquie maintient tout de même des rapports et coopèrent avec eux dans divers domaines, notamment économiques. Géopolitiquement opposés, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan et l’État d’Israël de Benjamin Netanyahou ont vu leurs échanges commerciaux s’intensifier au cours des dernières années. En 2017, Israël figurait à la 9ème place des clients de la Turquie avec 3,4 milliards de dollars d’exportations. D’ailleurs, Israël, si l’on excepte l’Union européenne, est le premier pays, en 1996, à avoir signé un accord bilatéral de libre-échange avec la Turquie.

S’agissant de l’Iran, 11ème client de la Turquie en 2017 avec 3,3 milliards de dollars d’exportation, il s’agit de souligner la neutralité étonnante du régime turc après l’élimination par les Américains du général Soleimani (3 janvier 2020). La position d’Erdogan est pragmatique dans le but de ménager les Etats-Unis qui restent, en dépit des tensions, un partenaire essentiel. Les yeux du monde étant rivés sur l’escalade des tensions entre Téhéran et Washington, cela a permis aux soldats à Erdogan d’annoncer l’envoi de ses soldats …

La Libye représente un théâtre dans lequel Erdogan joue un rôle depuis les événements de 2011. Le 27 novembre 2019, le président Erdogan a conclu un accord avec Fayez al-Sarraj. Alors que deux hommes se disputent la gouvernance du pays – Fayez el-Sarraj, chef du gouvernement d’union nationale (GNA) et l’autoproclamé Khalifa Haftar, les puissances étrangères accordent leur soutien officiel ou officieux à l’un des deux. Le régime turc soutient le GNA. D’abord, parce que les milices de Misrata, fief des Frères musulmans sont loyales à Sarraj mais aussi parce que l’ennemi de Sarraj, Haftar, n’est autre que l’allié des rivaux d’Erdogan, en l’occurrence Riyad, Le Caire et Abou Dhabi. En sus de soutenir politiquement Sarraj, deux mémorandums ont été signés entre les deux hommes. Le premier concerne la reconnaissance mutuelle des zones économiques exclusives et le second la coopération sécuritaire et militaire entre les deux Etats, faisant fi des revendications de ses voisins, en particulier l’Egypte, la République de Chypre, l’Etat d’Israël et la Grèce. Pour la première fois, la Turquie trouve un allié concernant la question des hydrocarbures. Cet accord donne ainsi accès à Ankara à des zones économiques revendiquées par Nicosie et Athènes et internationalement reconnues. La Turquie, qui n’est pas signataire de la convention de Montego Bay sur le droit de la mer, conteste des zones maritimes sous couvert de revendications chypriotes turques. Ankara occupe en effet depuis 1974 le nord de l’île de Chypre de manière illégale avec la République turque de Chypre-nord, Etat fantoche, reconnu uniquement par la Turquie.

La découverte de gisements d’hydrocarbures en Méditerranée orientale et notamment autour de Chypre avec le gisement Aphrodite attise d’autant plus l’appétit des acteurs du bassin levantin. Ces champs gaziers représentent une manne financière importante, les réserves d’Aphrodite étant en effet estimées à 127,4 milliards de mètres cubes de gaz. Dans ce contexte, le président turc entend faire de la Turquie un véritable hub de transit énergétique et mène des activités de forage dans la région en violation du droit international. Il menace ainsi le projet de gazoduc EastMed. Impliquant Israël, Chypre, la Grèce et l’Italie, ce gazoduc entend acheminer le gaz méditerranéen vers l’Europe. Témoin isolé de cette alliance qui s’est mise en place – tous les pays de la région semblent s’être accordés sur le partage des Zones économiques exclusives (ZEE) à l’exception d’Ankara – le pays a décidé d’user de l’agression afin de bloquer tout forage décidé par Chypre et de mener de son côté ses propres activités, bien que condamnées par la communauté internationale.

En Libye toujours et en soutien à Fayez el-Sarraj, le président turc a décidé l’envoi de troupes dans le pays pour soutenir le chef d’Etat « légitime » du pays, face à Khalifa Haftar et sa volonté de prendre Tripoli. La Libye, en proie au chaos depuis la chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011 est un pays stratégique dans le bassin méditerranéen. Recouvrant d’importantes réserves pétrolières, il est aussi le point de passage de milliers de migrants souhaitant rejoindre les côtes européennes. Le choix d’Erdogan d’intervenir dans ce pays est cohérent. Le 25 décembre 2019, lors de sa visite « surprise » à son homologue tunisien Kais Saied dont le thème portait sur les échanges commerciaux entre les deux pays – liés par un accord de libre-échange depuis 2004 – le régime turc avait réitéré son soutien à Fayez el-Sarraj qui s’est d’ailleurs joint au rendez-vous. Pour le chef d’Etat turc, l’intervention se justifie par la situation explosive de la Libye pouvant « affecter ses voisins ». C’est dans ce contexte que le ministre turc des affaires étrangères Mevlüt Çavuşoğlu ainsi que Fayez el-Sarraj se sont rendus à Alger le 6 janvier 2020, l’intervention en Libye supposant de tenir compte des voisins régionaux. L’Algérie, qui partage une frontière terrestre de près de 1 000 kilomètres avec la Libye, redoute un débordement sur son territoire et plus globalement une déstabilisation de la région toute entière. Toujours dans une logique d’occuper le leadership régional, la présence d’Erdogan en Algérie, entend faire de lui un chef d’Etat capable de prendre en charge les dossiers géopolitiques de cette région qui s’embrase.

Cette décision turque, en désaccord avec les positions russes, vient complexifier les relations entre ces deux Etats étroitement liés.

A l’échelle internationale 

Sur la scène internationale, le double jeu d’Erdogan continue d’intriguer. Membre de l’OTAN, la Turquie s’est sensiblement rapprochée depuis 2017 de la Russie et s’est émancipée de Washington. L’acquisition des missiles sol-air russes S400 est une autre illustration de cette émancipation stratégique et représente presque un élément provocateur pour l’OTAN. Cette situation irrite naturellement les Etats-Unis dont le Président Donald Trump s’impatiente du volontarisme financier des membres de l’Alliance pour ce qu’il appelle le « Burden-Sharing ». En effet, la Turquie, membre de l’organisation depuis 1952, dispose d’un emplacement géographique stratégique et abrite sur son sol d’éminentes bases militaires, à l’instar de celle d’Incirlik au sud du pays. Pour faire céder la Turquie, l’administration Trump use de l’outil économique et menace le pays, déjà en récession et dont la situation économique se détériore, de sanctions, comme elle a pu le faire en Iran.

Naturellement, cette acquisition est concomitante d’un évident rapprochement fin 2019 de la Turquie avec la Russie : les présidents turc et russe ont multiplié les rapprochements ces derniers mois. Les deux chefs d’Etat, Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan, apparaissent d’ailleurs comme des challengers de l’ordre établi. Moscou et Ankara collaborent considérablement dans le domaine économique et notamment énergétique. En effet, la Turquie est le second client de la firme Gazprom, sa consommation de gaz ayant atteint 56,6 milliards de mètres cubes en 2017. Les deux pays partagent un projet commun : TurkStream. Gazoduc allant de la Russie à la Turquie, ce projet prévoit l’acheminement de gaz en direction de l’Europe et témoigne du rapprochement affiché entre Moscou et Ankara. Aussi, la part des échanges entre Ankara et Moscou a cru au cours des dernières années. Les accords commerciaux s’intensifient et l’étroite collaboration entre les deux Etats est incontestable. En 2018, la construction de la première centrale nucléaire en Turquie, construite par la Russie en est une ultime illustration.

Cependant, si l’accord de Sotchi (17 septembre 2018 dans le cadre des accords d’Astana) sur le nord-est syrien a d’ailleurs été qualifié d’historique, les interventions turques en Syrie et en Libye, faisant de ce dernier un nouveau théâtre de tensions entre puissances étrangères, complexifient les relations entre Moscou et Ankara. Indéniablement interdépendants sur le plan économique, il n’en reste pas moins que Moscou et Ankara s’opposent sur ce dossier géopolitique. En effet, alors que la Russie soutient le maréchal Haftar, la Turquie lui préfère Fayez el-Sarraj. Alors que l’armée d’Haftar multiplie les offensives en direction de la capitale, tenue par le GNA, Erdogan craint de voir l’influence russe en Méditerranée s’étendre. A cela s’ajoute les intérêts divergents des deux Etats et l’importante manne financière que représentent les enjeux autour du gaz et de l’or noir…  Cependant, nul doute que les deux Etats sauront gérer leurs différends géopolitiques.

Malgré sa proximité avec la Russie, Ankara reste un allié, bien qu’ambigu, de l’Occident avec qui elle maintient des liens de solidarité. Concernant le domaine économique, l’Union européenne est le premier partenaire commercial du pays. En 2018, la Turquie a importé environ 84 milliards de dollars de biens à destination de l’Union européenne, ce qui représente 50% des exportations turques. Ce chiffre est à la hausse par rapport aux années précédentes : 74 milliards de dollars en 2017.

Alliée économique notoire de l’UE, la position de la Turquie se montre plus floue dans la lutte contre l’organisation Etat islamique. Partenaire officiel des puissances occidentales dans la lutte contre Daesh, la réalité sur le terrain est discutable. A ce titre, le régime turc justifie son intervention menée récemment en Syrie au nom de la lutte contre le terrorisme. Or, il s’agit ici du terrorisme kurde et non pas du terrorisme islamiste perpétré par Daesh. Plus généralement et à l’instar de ses relations avec les Etats-Unis, les rapports entre la Turquie et l’UE se compliquent. Alors que sa candidature pour entrer dans l’Union européenne – le pays a exprimé officiellement sa volonté en 1987 – semble de plus en plus compromise voire impossible, la Turquie fait office à la fois de partenaire et de maître chanteur dans la gestion de la crise migratoire. Ayant conclu un pacte migratoire avec Bruxelles (18 mars 2016), la Turquie, qui reçoit des compensations financières, doit contenir les migrants afin qu’ils ne puissent rejoindre l’Union européenne.  Aussi, le pays contient en son sein des djihadistes. A la fin de l’année 2019 et à l’issue de menaces répétées, la Turquie a remis en question ce pacte migratoire, jugeant les compensations financières trop faibles en renvoyant dans leurs pays d’origine certains djihadistes ayant combattu dans les rangs de l’Etat islamique. Utilisant ces individus comme moyen de pression – le pays dispose de plus de 1 000 djihadistes sur son territoire – Erdogan profite de la faiblesse de l’Union européenne en matière de politique migratoire pour obtenir davantage de soutien financier.

Historiquement, les puissances mondiales sont impliquées en Méditerranée. Sans surprise, la Chine est de plus en plus présente. Depuis 2013 et l’annonce des nouvelles routes de la soie par le président Xi Jinping, Pékin entreprend de gigantesques projets dans le bassin méditerranéen, n’impliquant pas moins de 65 pays. La Turquie, qui occupe une position stratégique, bénéficie de l’intérêt chinois, deuxième plus grand pays investisseur derrière les Etats-Unis à l’échelle mondiale. Après la Russie et l’Allemagne, la Chine est devenue le troisième plus grand partenaire économique de la Turquie. Alors qu’en 2001, le volume des échanges ne représentait qu’1,1 milliard de dollars, il atteint en 2016 23,6 milliards de dollars. Toutefois, l’essentiel de ce montant comprend les importations turques à l’égard de la Chine, déséquilibrant la balance commerciale, Ankara n’exportant qu’environ 3 milliards de dollars. Dans cette lignée, les investissements chinois se multiplient dans le pays et le plus important d’entre eux concerne la construction d’une centrale thermique à Hunutlu, dans la province d’Adana. Plus grand investissement direct chinois dans le pays, cette centrale constitue un financement d’environ 1,7 milliard de dollars.

*

En définitive, le président Erdogan peut être qualifié de « perturbateur pragmatique ». Faisant tantôt le jeu des Américains, Européens ou Russes, la Turquie se joue de ses alliances naturelles pour apparaître comme un acteur incontournable sur la scène internationale. Le pays se maintient ainsi à égale distance de Washington et Moscou. En se maintenant dans l’OTAN, la Turquie conserve une protection et le parapluie nucléaire que lui confère son adhésion à l’Alliance atlantique. En conservant ses liens avec l’Union européenne – dont elle est toujours officiellement candidate – Ankara bénéficie d’aides financières et de coopération. En se rapprochant de la Russie – avec qui elle partage la mer Noire – la Turquie jouit de contrats énergétiques qui lui sont favorables mais s’oppose sur les dossiers géopolitiques. Alors que la Maison Blanche et le Kremlin semblent avoir compris le logiciel pour négocier avec le président turc, mélange savant de pressions économiques et de dialogue géopolitique, Bruxelles peine à trouver un « bâton » efficace pour contraindre le président turc à un dialogue plus équilibré avec les Européens, l’argument financier ne suffisant manifestement plus.

A l’échelle régionale, la posture d’Erdogan poursuit l’objectif clair de s’imposer face aux autres géants au Moyen-Orient et de recouvrir peu ou prou un statut qui ferait écho à celui dont bénéficiait l’empire ottoman. De fait, il est véritablement présent sur tous les dossiers qui agitent cette région crisogène du monde. Conformément à la logique frériste, vecteur à la fois d’influence culturelle et politique, il entend fédérer autour de lui un axe opposé à celui mené par l’Arabie saoudite et occuper une position forte à l’échelle régionale. Cette position lui confère la capacité d’intervenir militairement comme il l’a démontré en Irak, en Syrie et en Libye. Il est donc fort probable que le « sultan » Erdogan garde en tête que ces territoires, avant la colonisation, faisaient partie de l’empire ottoman qu’il entend restaurer dans la manière dont il fait de la géopolitique…

 

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L’intervention militaire de la Turquie en Syrie vue par les médias turcs – par Ana Pouvreau

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Ana Pouvreau – Spécialiste des mondes russe et turc, chercheur en sciences politiques, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques. Elle est auditrice de l’IHEDN et éditorialiste à l’institut FMES.

 

Depuis août 2016, la Turquie est intervenue militairement en Syrie notamment lors de trois offensives : les opérations « Bouclier de l’Euphrate » (24 août 2016 – 29 mars 2017) ; « Rameau d’olivier » lors de la bataille d’Afrine (20 janvier 2018) et plus récemment, « Source de paix », qui s’est déroulée entre les 9 et 22 octobre 2019. Pour rappel, le 7 octobre 2019, le président des Etats-Unis a annoncé le retrait des forces américaines de la frontière syrienne après un appel téléphonique avec son homologue turc. Cette déclaration a marqué un tournant dans le conflit syrien. L’armée turque a ainsi lancé, le 9 octobre 2019, une offensive contre les combattants kurdes de Syrie. Elle s’est appuyée pour ce faire sur une coalition de groupes rebelles syriens dénommée « Armée nationale syrienne » (ANS)[1].

Face à ces évolutions géostratégiques inédites sur le théâtre syrien, on observe une quasi homogénéité des réactions médiatiques turques. Il est particulièrement intéressant de constater l’effet d’amplification par les médias de la vision que le pouvoir turc entend promouvoir. Cela permet de mesurer à quel point la perception turque de la situation dans le nord de la Syrie diffère de celle généralement diffusée par les médias occidentaux. La prise en compte de ce décalage dans les interprétations permettra peut-être aux puissances occidentales d’ajuster leur positionnement vis-à-vis de la Turquie.  

UNE RESTITUTION QUASI HOMOGENE DE L’INFORMATION PAR LES MEDIAS TURCS 

Le consensus qui semble prévaloir parmi les médias turcs s’explique par le contrôle accru exercé par le pouvoir sur la sphère médiatique à la suite de la tentative de putsch du 15 juillet 2016. Pour rappel, l’état d’urgence instauré entre le 20 juillet 2016 et le 19 juillet 2018, a donné lieu à plusieurs dizaines d’arrestations de journalistes et à la fermeture de près de 200 médias, soit en raison de leurs liens présumés avec le réseau du prédicateur Fethullah Gülen, accusé d’être l’instigateur du putsch, soit du fait de leur positionnement supposé ou réel par rapport au problème du séparatisme kurde. Dès le 27 juillet 2016, en vertu du décret-loi N°668[2], les autorités ont procédé à la fermeture officielle de 45 journaux, de 16 chaînes de télévision, de trois agences de presse, de 23 stations de radio, de 15 magazines et de 29 maisons d’édition. Ces mesures sont venues s’ajouter aux 89 mandats d’arrêt émis contre des journalistes au même moment[3].

On constate en 2016 la disparition du premier quotidien turc, le journal Zaman (« Le Temps ») et de sa version anglaise Today’s Zaman, fondé en 1986 et phare du mouvement güleniste. En mars 2018, le plus grand groupe d’information Doğan, du magnat Aydin Doǧan, a été vendu à un proche du président Erdoǧan, le milliardaire Erdoǧan Demirören (décédé le 8 juin 2018), à la tête de Demirören Holding[4]. Doǧan était entre autres propriétaire du quotidien Hürriyet (« Liberté ») – deuxième en termes de ventes après Zaman – et de la chaîne de télévision CNN Türk.

C’est ainsi que sur les 10 quotidiens les plus lus du pays, 9 sont désormais dirigés par des personnalités proches du gouvernement. Il en est de même pour 9 des 10 chaînes de télévision les plus regardées et pour 7 des 10 portails d’information les plus consultés sur Internet. Quant à l’agence de presse Anadolu (AA), son directeur général Şenol Kazancı, est un ancien conseiller du président Erdoğan. De plus, en vertu d’un décret de juillet 2018, TRT (Radio-télévision de Turquie) a été placée sous le contrôle de l’Office de communication de la Présidence turque[5].

Selon le recensement effectué en 2018 par le Comité de protection des journalistes (CPJ), basé à New York, 68 journalistes étaient encore incarcérés dans les prisons turques cette année-là, hissant la Turquie à la deuxième place derrière la Chine et devant l’Arabie saoudite et l’Egypte, parmi les pays détenant le record de journalistes emprisonnés[6]. Ce nombre serait tombé à 47 en 2019, mais de nombreux journalistes attendent de comparaître devant des tribunaux.

Lors d’une rencontre avec les autorités turques organisée par l’International Press Institute (IPI), en septembre 2019, une délégation internationale d’organisations œuvrant pour la liberté de la presse[7], s’est dite alarmée par la mise en œuvre d’une nouvelle réglementation édictée par le Conseil supérieur de l’audiovisuel (RTÜK). Celle-ci viserait à étendre le contrôle de cet organisme sur Ies sites Internet et à rendre leur existence précaire par un régime d’octroi de licences coûteux et opaque. La délégation est également préoccupée par le fait que le système de délivrance des cartes de presse aux journalistes soit passé sous le contrôle de la Présidence, ce qui, selon elle, aura pour effet d’entraver considérablement la capacité des médias nationaux et internationaux à poursuivre leur travail dans le pays. Elle a appelé la Turquie à réviser d’urgence sa législation antiterroriste et ses lois sur la diffamation, utilisées de manière abusive pour museler la presse[8].

LA JUSTIFIFICATION DE L’INTERVENTION MILITAIRE EN SYRIE PAR LES MEDIAS TURCS

Dans ce contexte d’incertitudes, il semblerait que les médias restants soient inévitablement voués à accepter un contrôle direct ou indirect du gouvernement turc et à pratiquer une sorte d’autocensure censée les protéger de poursuites pénales.

On observe ainsi l’absence de débat ne serait-ce que sur le choix du nom des opérations militaires menées par la Turquie en Syrie, choix qui vise manifestement à en démontrer le caractère défensif et à suggérer l’idée que ces interventions n’ont eu pour objectif principal que celui du rétablissement de la paix dans la région. Le gouvernement turc défend cette ligne depuis plus de trois ans pour justifier son action sur le théâtre syrien, avec le soutien des médias qui, de manière presque unanime, ont en majorité relayé ce positionnement et fait le jeu du pouvoir.

D’une manière générale, les médias nationaux ont justifié ces opérations en invoquant le nécessaire « combat de la Turquie contre la terreur » (« Türkiye’nin teröre karşı savaşı »), expression récurrente dans la terminologie employée par le président Erdoǧan, lorsqu’il exhorte la nation à le soutenir dans ses initiatives. Les objectifs suivants ont été systématiquement mis en avant[9] et leur formulation est restée figée quels que soient les médias concernés :

        • « L’élimination des terroristes du nord de la Syrie à l’est de l’Euphrate » :

      Les forces kurdes syriennes sont considérées comme  terroristes par Ankara en raison de leur affiliation au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Par conséquent, les offensives turques en Syrie sont présentées dans les médias comme un moyen d’éradication d’éléments terroristes, facteurs de déstabilisation régionale. Mais tandis que le pays s’est engagé de toutes ses forces dans la lutte contre l’Etat islamique (EI), la survie de cette organisation terroriste a été présentée récemment, de manière surprenante, comme la conséquence d’une collaboration entre l’EI et les forces kurdes. Le 1er décembre 2019, le ministère de la Défense turc a déclaré, à cet égard, sur Twitter que « le groupe terroriste PKK/YPG est la cause principale de la survie de l’EI en tant que groupuscule»[10]. On peut interpréter cette déclaration inattendue comme une réponse à l’accent mis par la presse occidentale sur le risque représenté par l’évasion de terroristes de l’EI qui étaient détenus par les forces kurdes avant l’offensive turque d’octobre 2019.

        • « La sécurisation des frontières de la Turquie » :

      La hantise de voir se former et se consolider une zone kurde autonome au sud du pays, qui renforcerait inévitablement les velléités séparatistes du PKK transparaît systématiquement à travers le traitement de l’évolution en Syrie par les médias turcs. L’agence de presse Anadolu souligne que la Turquie a mené toutes les opérations qui s’imposaient pour sécuriser son territoire et ses frontières contre les terroristes par le biais des opérations antiterroristes que furent « Bouclier de l’Euphrate », « Rameau d’olivier » et « Source de paix » en Syrie. Elle ne manque pas de rappeler qu’ « au fil de sa campagne de terreur menée pendant 30 ans, le PKK, qui figure sur la liste des organisations terroristes en Turquie, aux Etats-Unis et dans l’Union européenne, est responsable de la mort de 40 000 personnes y compris de femmes, d’enfants et de nourrissons »[11]. Cette formulation est reprise telle quelle dans son intégralité de manière récurrente par la plupart des médias.

        • « L’aide au retour en Syrie en toute sécurité des réfugiés syriens » :

      A l’instar du président turc, les médias soulignent que la Turquie accueille 5,5 millions de réfugiés et de migrants, dont 3 650 000 Syriens et 350 000 Kurdes et que le pays aurait dépensé plus de 40 milliards de dollars pour faire face à ce problème. Ils déplorent que l’aide européenne n’atteigne pour l’heure que 3 milliards d’euros. A ce stade, certains demandeurs d’asile entrés illégalement en Turquie auraient été renvoyés en Syrie et 370 000 personnes seraient retournées en territoire syrien pour s’y installer après la sécurisation de la région, « grâce à l’opération ‘Source de paix’ »[12]. Contrairement à la presse occidentale, qui a mis en avant la tragédie subie par les réfugiés et les déplacés kurdes ayant dû fuir face à l’offensive turque et aux exactions commises par les supplétifs locaux de l’armée turque, les médias turcs ont délaissé cet événement. Ils ont préféré relayer la détermination du gouvernement turc de voir se retirer les forces kurdes de la région « afin de créer une zone de sécurité et d’ouvrir la voie au retour en toute sécurité de quelque deux millions de réfugiés ». A noter qu’à la suite de l’accord russo-turc de Sotchi du 22 octobre 2019, la police militaire russe et les gardes-frontières syriens ont effectué des patrouilles du 23 au 29 octobre dans les territoires du nord-est de la Syrie évacués par les forces américaines sur une profondeur de trente kilomètres et ce, afin de « faciliter le retrait » des combattants kurdes YPG et de leurs armes[13].

        • « La garantie de l’intégrité territoriale de la Syrie » :

      Les forces kurdes syriennes sont présentées comme une menace non seulement pour la Turquie mais également pour la Syrie. A cet égard, les médias turcs n’hésitent pas à rapporter que le PKK et les Unités de Protection du Peuple/Parti de l’Union démocratique (YPG/PYD) constituent « la menace la plus grave pour l’avenir de la Syrie, mettant en péril son intégrité territoriale et sa structure unitaire »[14].  En cette fin d’année 2019, cette dichotomie manifeste entre les représentations données par les médias turcs d’une part, et occidentaux d’autre part, sur le sujet du positionnement de la Turquie en Syrie, continue à transparaître au travers des prises de position occidentales vis-à-vis des exigences formulées par le gouvernement turc auprès de ses Alliés dans l’OTAN. Lors du 27ème sommet de l’OTAN à Londres, le président français a affirmé, lors d’une conférence de presse avec son homologue américain le 3 décembre 2019, que la Turquie se battait désormais contre ceux qui avaient « combattu à nos côtés », l’accusant de travailler avec des intermédiaires du groupe État islamique[15]. En outre, le 4 décembre, celui-ci a indiqué le refus de la France et d’autres Alliés de classer comme groupe terroriste les unités de protection du peuple (YPG) et leur bras politique, le PYD : “Nous combattons le PKK et tous ceux qui mènent ces activités terroristes contre la Turquie, mais nous ne faisons pas ce raccourci ou cette agrégation que la Turquie souhaite entre ces différents groupes politiques et/ou militaires, là il y a un désaccord et il n’est pas levé”[16]. A travers le prisme des médias turcs, les réactions des puissances occidentales continuent d’être jugées comme hostiles à la Turquie.

*****

En conclusion, comme l’ont souvent fait observer les spécialistes français des relations internationales, Bertrand Badie et Marie-Claude Smouts: « La puissance varie avec la représentation qu’on en a. Images de soi, images de l’autre, images du monde et de ses menaces, images que l’on a de l’idée que les autres ont de soi, d’eux-mêmes, du monde… la dimension psychologique de la puissance est considérable»[17]. C’est ainsi que le perçu prend souvent le pas sur le réel.

 

 

[1] L’Armée nationale syrienne a été créée en 2017 en soutien des forces armées turques lors de l’opération « Bouclier de l’Euphrate ».

[2] Décret-loi N°668 du 27 juillet 2016 : https://www.resmigazete.gov.tr/eskiler/2016/07/20160727M2-1.pdf

[3] « Turquie: l’armée va être remaniée en profondeur après de vastes purges », La Libre Belgique, 28 juillet 2016. [https://www.lalibre.be/dernieres-depeches/afp/turquie-l-armee-va-etre-remaniee-en-profondeur-apres-de-vastes-purges-57999428357086b3e0daf28b]

[4] Marie Jégo: Turquie : « Le gouvernement renforce son contrôle sur les médias », Le Monde, 24 mars 2018. [https://www.lemonde.fr/international/article/2018/03/24/turquie-le-gouvernement-renforce-son-controle-sur-les-medias_5275775_3210.html]

[5] “Political Affiliations – TRT and AA”, Collectif DDH, 2018. [http://turkey.mom-rsf.org/en/findings/political-affiliations/]

[6] Elana Beiser : “China, Turkey, Saudi Arabia, Egypt are world’s worst jailers of journalists”, Committee to Protect Journalists, 11 décembre 2019. [https://cpj.org/reports/2019/12/journalists-jailed-china-turkey-saudi-arabia-egypt.php]

[7] European Federation of Journalists (EFJ), Committee to Protect Journalists (CPJ), PEN International, Norwegian PEN, the European Centre for Press and Media Freedom (ECPMF), Reporters Without Borders (RSF).

[8] “Press freedom in Turkey remains in crisis, mission concludes”, Committee to Protect Journalists, 13 septembre 2019. [https://ipi.media/press-freedom-in-turkey-remains-in-crisis-despite-some-room-for-very-cautious-optimism/#iLightbox%5Bgallery38140%5D/0]

[9] Gozde Bayar : “Highlights of two major deals Operation Peace Spring achieves”, Anadolu Agency, 24 octobre 2019. [https://www.aa.com.tr/en/americas/highlights-of-two-major-deals-operation-peace-spring-achieves/1624439]

[10] Ali Murat Alhas :  “’Daesh/ISIS still alive due to YPG/PKK’: Turkey”, Anadolu Agency, 1er décembre 2019. [https://www.aa.com.tr/en/turkey/daesh-isis-still-alive-due-to-ypg-pkk-turkey/1660765]

[11] Tevfik Durul:   “US-Turkey deal protects Syria’s territorial integrity”, Anadolu Agency, 18 octobre 2019. [https://www.aa.com.tr/en/middle-east/us-turkey-deal-protects-syria-s-territorial-integrity/1618573]

[12] “Erdoğan slams Macron over ‘Islamic terrorism’ expression”, Hürriyet Daily News, 9 décembre 2019. [http://www.hurriyetdailynews.com/erdogan-slams-macron-over-islamic-terrorism-expression-149645]

[13] Marie Jégo et Benoît Vitkine: “Syrie : Vladimir Poutine se porte garant du retrait des forces kurdes à la frontière turque », Le Monde, 23 octobre 2019.

[https://www.lemonde.fr/international/article/2019/10/23/a-sotchi-poutine-se-porte-garant-du-retrait-des-forces-kurdes-de-la-frontiere-syro-turque_6016604_3210.html]

[14] Nazli Yuzbasioglu : “Turkey wants to protect Syria’s territorial integrity”, Anadolu Agency, 30 décembre 2018. [https://www.aa.com.tr/en/middle-east/-turkey-wants-to-protect-syria-s-territorial-integrity-/1352450]

[15]« Sommet de l’Otan : Macron accuse la Turquie de proximité avec le groupe État islamique », France 24, 3 décembre 2019.[https://www.france24.com/fr/20191203-otan-macron-trump-ei-etat-islamique-turquie-proximite-terrorisme]

[16] « Sommet de l’Otan : pour Macron, “pas de consensus possible” avec la Turquie sur le terrorisme », France 24, 4 décembre 2019. [https://www.france24.com/fr/20191204-otan-emmanuel-macron-pas-consensus-possible-turquie-terrorisme-ypg]

[17] Bertrand Badie et Marie-Claude Smouts : Le retournement du monde – Sociologie de la scène internationale, Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences politiques & Dalloz, 1992 (réed. en 1999), p. 156.

Perspectives navales : Vers un problème naval turc ? – par Arnaud Peyronnet

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La marine turque a conduit en mars 2019 sa plus grande séquence d’entraînement de ces 20 dernières années. Cet exercice dénommé Mavi Vatan 2019, s’est tenu en mer Egée, en mer noire et en Méditerranée orientale, mobilisant une centaine d’unités dont la quasitotalité de ses bâtiments de 1er rang. Cette démonstration de puissance navale est inédite et intervient dans un contexte de crispation régionale liée aux enjeux gaziers offshore de la Méditerranée Orientale. En outre, cet activisme naval s’inscrit dans une politique turque de plus en plus autonome, parfois proche d’un « néo-pan-ottomanisme » centrée sur le renouveau de l’influence turque au Moyen-Orient (Syrie, Qatar, Libye, corne de l’Afrique). Ce nouvel activisme turc pose de véritables difficultés au camp occidental. En effet, et même si la Turquie est toujours membre de l’OTAN, ses relations politiques sont restées détériorées avec certains membres de l’Alliance (Grèce notamment) et des différends sont toujours non résolus (question de Chypre, délimitations maritimes en mer Egée). Or la politique plus « agressive » de la Turquie sur ces différentes questions radicalise aussi, en réaction, les positions des différents acteurs. En outre, la Russie profite de ces dissensions et tente de se rapprocher de la puissance turque afin à la fois d’affaiblir l’OTAN de l’intérieur mais également de mieux « verrouiller » les accès occidentaux à la mer noire. Dans ce cadre, la Turquie risque-t-elle de poser un problème naval à l’Occident dans les prochaines années ?

La Turquie, maître « fragile » des détroits 

Depuis la fin du 19ème siècle, l’Empire Ottoman puis la Turquie ont joué, via le contrôle des détroits du Bosphore et des Dardanelles, un rôle de verrou face au désir d’expansion de la Russie vers les mers chaudes. Ce statut, consacré par la géographie, a été juridiquement confirmé en 1936 par la Convention de Montreux qui fait de la Turquie le gestionnaire des flux empruntant cette voie stratégique d’accès de l’Europe vers l’Asie. En effet, la convention de Montreux stipule que le tonnage maximal et cumulé des navires de guerre des pays non riverains ne peut dépasser, en mer noire, 30 000 tonnes (ou 45 000 tonnes selon certaines conditions). Ces derniers, en outre, ne peuvent y rester plus de 21 jours. De fait, les marines « occidentales » peuvent difficilement y faire des démonstrations de puissance massives, laissant alors le champ libre à la Russie et à la Turquie. Cette dernière dispose donc, via le contrôle de ce « verrou maritime », d’un effet de levier tant vis-à-vis de l’OTAN que de la Russie. Cet atout peut toutefois devenir délicat à gérer dans un contexte de tensions entre grandes puissances, conduisant alors la Turquie à jouer un rôle délicat « d’équilibriste » entre la Russie et les Etats-Unis… En effet, avec l’effondrement de l’Union soviétique, la Turquie a perdu le monopole du seul Etat riverain de la mer Noire appartenant à l’OTAN et peut désormais craindre de se voir imposer par les Etats-Unis (dans le cadre d’une stratégie d’endiguement de la Russie) des règles d’assouplissement de la convention de Montreux… Cette hypothèse inquiète évidemment la Russie qui ne cesse alors de vouloir se rapprocher politiquement et militairement de la Turquie pour que celle-ci conserve son rôle de verrou des détroits, protégeant ainsi la mer noire de toute influence occidentale. La Russie et la Turquie partagent en outre des intérêts communs en matière d’hydrocarbures, le territoire turc abritant certains gazoducs fournissant du gaz russe à l’Europe. La Turquie cherche ainsi autant à rappeler son appartenance à l’OTAN (patrouilles continues, exercice annuel Black Sea Harmony avec les marines riveraines, création d’une nouvelle base navale à Trabzon, à 200 km de la Géorgie) qu’à maintenir des liens cordiaux de bon voisinage avec la Russie (escales croisées, exercices bilatéraux réguliers).

Des ambitions régionales néo-ottomanes

Certaines ambitions régionales turques se font jour depuis 2015. Tout d’abord, la Turquie a fait évoluer sa stratégie anti-terroriste en privilégiant les actions en dehors de son territoire. Les opérations contre le PKK ont ainsi repris, que ce soit au Nord de l’Irak ou sur le territoire turc. Dans le même cadre, elle a conduit en 2016 l’opération « Bouclier de l’Euphrate » puis, en 2018, l’opération « Branche d’Olivier » dans le Nord de la Syrie.  Elle a également ouvert une base militaire au Qatar en 2016, puis une autre, plus conséquente, en Somalie en 2017, élargissant ainsi son influence autour de la péninsule arabique. Dans le même temps, la Turquie s’est attelée à un projet de location de longue durée (99 ans) du port de Suwakin au Soudan. En outre, avec 87% de son commerce s’effectuant par voie maritime et disposant d’un nombre important de pipelines passant dans ses eaux, le fait naval tient désormais une part importante dans la réflexion stratégique turque. Dès lors, la politique « régionale » du pouvoir turc a conduit logiquement la marine à effectuer des démonstrations assumées de puissance en Méditerranée et à développer de futures capacités de projection.

Un effort clair vers la Méditerranée

Les difficultés turques à assurer un tel rôle « d’équilibriste stratégique » entre la Russie et les Etats-Unis ainsi que la politique « néo-ottomane » du président turc actuel, ont conduit la Turquie à privilégier la Méditerranée par rapport à la mer Noire. Ainsi, sur les 9 bases navales turques, seules 2 sont en mer Noire (base d’Eregli et projet de Trazbon) contre 4 en Méditerranée (Mersin, Iskenderun, Aksaz, Foca) et 3 dans les détroits (Golcuk, Istanbul, Canakkale), sans compter une autre en projet dans le Nord de Chypre (Famagouste probablement). De fait, 80% des bases navales turques seront à terme implantées en Méditerranée ou dans les détroits. En outre, les activités de la marine autour de Chypre se sont considérablement développées. La Turquie exerce ainsi des pressions, voire des interférences, sur les entreprises effectuant des forages de gaz au large de Chypre. Elle a également annoncé son intention d’effectuer, sous protection militaire, des forages dans la ZEE chypriote, que la Turquie considère évidemment en partie comme sienne. Enfin, en exprimant son intention de créer une base navale dans la partie Nord de l’île, la Turquie a amplifié le regain de tensions avec Chypre et la Grèce.

Dynamisation de la politique navale turque

La marine turque a conduit en mars 2019, lors de l’exercice national Mavi Vatan 2019, sa plus grosse séquence d’entraînement naval depuis la chute de l’Union Soviétique1. Elle a mobilisé pour ce faire une centaine d’unités dont la quasi-totalité de ses bâtiments de 1er rang. Le pays entendait ainsi montrer à la région qu’il était en mesure de combattre simultanément sur trois mers afin de défendre ses intérêts (des escales ont été également notées dans 5 pays simultanément) tout en s’affichant comme un acteur incontournable de la région. Cet exercice a été doublé d’un second (Denizkurdu 2019) d’une ampleur équivalente (plus d’une centaine de navires de tous types concernés) en mai 2019, une nouvelle fois sur 3 zones distinctes (mer Noire, mer Egée et Méditerranée orientale). Pour le Ministre turc de la défense, ces exercices visaient à « montrer la détermination et les capacités des forces armées turques à protéger le pays ainsi que ses droits et intérêts en mer ». Enfin, les garde-côtes turcs ont mené au printemps 2019 une opération antinarcotique au large des côtes libyennes et tunisiennes, à plus de 750 nautiques de ses côtes, démontrant ainsi une nouvelle fois sa vocation régionale. Au niveau des moyens, la marine turque se focalise désormais sur l’acquisition de moyens de projection, notamment via le porte-aéronefs Anadolu destiné à embarquer initialement des F-35 et/ou des AV-8 Harrier et devant être livré en 2021. Deux bâtiments amphibies sont également opérationnels depuis 2017 et deux autres ont été commandés pour des livraisons en 2023 et 2024. Ils viendront ainsi en complément du porte-aéronefs Anadolu pour donner à la Turquie une véritable capacité de projection de puissance. Les programmes de construction navals « indigènes » s’accélèrent également pour assurer une « totale indépendance de l’industrie de défense turque » en 2023, centenaire de la création de l’Etat turc. Quatre corvettes Ada (avec une deuxième série de 4 unités en option), un bâtiment de recueil de renseignement, quatre frégates TF-1000 (la première pouvant être livrée en 2021), quatre frégates anti-aériennes TF-2000 et six sous-marins AIP de type Reis sont ainsi en construction ou en projet (à l’horizon 2027) pour équiper la marine turque. Cette industrie remporte également des succès à l’exportation, des corvettes de type Milgem ayant été vendues au Pakistan et des prospects existants aussi au Qatar.

Mais une réalité plus contrastée…

Si la marine turque reste la 1ère marine régionale par le tonnage, sa modernisation va toutefois moins rapidement que celle effectuée par la Flotte russe de la mer noire, notamment en termes de projection de puissance (missiles de croisière Kalibr équipant les unités modernes russes). En outre, et même si sa flotte reste structurellement équilibrée, elle garde avant tout une stratégie de déni d’accès (nombreux sous-marins et frégates légères pour contrôler ses approches) qui la maintient donc encore dans un rôle strict de marine « littorale ». Ces tendances lourdes devraient logiquement perdurer compte-tenu de l’exacerbation continue, par la Turquie, des tensions dans les mers les plus proches de ses côtes, ces frictions entraînant une « fixation géographique » des moyens. En effet, pour la Turquie, la démonstration d’une présence navale permanente dans des zones contestées est la pierre angulaire de sa politique navale, celle-ci permettant d’obtenir à la fois dissuasion et dialogue avec les puissances concurrentes.

Création progressive d’un axe naval anti turc

La Grèce partage plusieurs contentieux avec la Turquie, dont la question de Chypre et la délimitation de leurs eaux territoriales respectives en mer Égée. Les épisodes de tensions dans le domaine naval restent il est vrai sporadiques mais bien réels (incursions répétées dans les eaux territoriales notamment)2. La marine grecque tente de faire dès lors un effort ses capacités de lutte anti-sous-marine (5 sous-marins entrés en service depuis 2010, réactivation d’avions de patrouille maritime et acquisition d’hélicoptères MH-60R), le renouvellement de ses patrouilleurs et l’acquisition de nouveaux bâtiments de haute-mer (corvettes et frégates, éventuellement achetées d’occasion), malgré la crise économique ayant frappé le pays. L’activisme naval turc en Méditerranée pousse la Grèce à moderniser ses forces navales pour contrer les actions de « fait accompli » puis de « déni d’accès » pouvant être mis en œuvre par la Turquie. L’activisme naval turc autour de Chypre a notamment modifié la perception des acteurs régionaux qui voient désormais le bras naval de cette politique néo-ottomane menacer les équilibres existants. De fait, Chypre s’est rapprochée de la Grèce, mais également d’Israël, ce dernier traversant depuis 2010 et l’épisode du Mavi Marmara une crise diplomatique sérieuse avec Ankara. A cet axe s’est ensuite rajouté l’Egypte qui s’estime concurrencée par la Turquie pour le titre de puissance navale majeure de la Méditerranée orientale. Ce bloc « antiturc » est également mu par des intérêts gaziers offshore communs (développés au travers des projets EastMed et Eastern Mediterranean Gas Forum), potentiellement menacés par la politique « révisionniste » d’Ankara vis-à-vis de la ZEE chypriote. Les marines égyptienne, grecque et chypriote effectuent d’ailleurs annuellement des exercices communs dénommés Médusa. La Grèce et Chypre cherchent enfin à se rapprocher davantage des principaux pays occidentaux, notamment des États-Unis, pour contrebalancer la puissance turque montante.

Si la Turquie bénéfice d’une position très confortable par sa maîtrise des détroits (Bosphore et Dardanelles) et par une politique active au plan naval, il apparaît toutefois que l’exacerbation continue des différends maritimes avec ses voisins menace in fine ses velléités d’influence régionale. En effet, la marine turque, par essence « littorale », devra d’abord mobiliser une partie importante de ses moyens pour maintenir une présence et une dissuasion dans les zones contestées (Chypre notamment), au détriment donc de l’emploi de moyens de projection de puissance au-delà de la Méditerranée orientale. En outre, un axe antiturc majeur se créée progressivement dans la région (Grèce, Chypre, Israël, Egypte) afin d’endiguer les revendications turques, ce qui devrait compliquer à terme ses démonstrations de puissance navale.

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[1] Le dernier exercice d’ampleur mené par la Turquie s’était déroulé en 1988, avec le déploiement de groupes navals en Méditerranée centrale, année de fortes tensions avec la Grèce.

[2] Entre 2017 et 2018, selon le gouvernement grec, “les violations des eaux territoriales grecques par la Turquie ont augmenté de 450 %”.

Un accord russo-turc pour la Syrie, les cartes au Moyen-Orient rebattues

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A l’issue d’un accord avec la Russie le mardi 22 octobre 2019 à Sotchi, la Turquie a annoncé la fin de son offensive militaire contre les forces kurdes dans le nord de la Syrie. Lancée le 9 octobre sous le nom de « Source de paix », l’opération menée par Ankara visait la milice kurde syrienne de l’YPG (Unités de protection du peuple) qu’elle considère comme une branche terroriste reliée au mouvement indépendantiste kurde de Turquie, le PKK. Cette milice avait pourtant activement contribué à la lutte contre l’organisation Etat islamique dans le cadre de la coalition internationale menée par les Etats-Unis. Le retrait annoncé des forces américaines de la région a permis à la Turquie de mener cette action unilatérale répondant à un double intérêt : limiter la marge d’action du PKK et créer une zone d’accueil pour les réfugiés syriens qui suscitent un rejet croissant en Turquie. De facto, la milice de l’YPG s’est retrouvée isolée face à une offensive turque soulevant l’inquiétude de la communauté internationale.L’Organisation des Nations unies est ainsi préoccupée par l’impact humanitaire de cette action turque dans la région, les « hostilités dans le nord-est de la Syrie » ayant provoqué « d’importants mouvements de populations ». C’est finalement l’implication russe qui aboutira à un accord avec les Turcs. A Sotchi, Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan se sont rencontrés afin de mettre fin à cette offensive qui affaiblit davantage une Syrie déjà exsangue.

Les deux présidents se sont accordés sur un contrôle commun de la majeure partie de cette zone, disputée par Ankara et les combattants kurdes. Des patrouilles militaires russes et turques seront déployées dans les secteurs de la frontière turco-syrienne. Si la Turquie n’obtient pas le contrôle des 440 km de frontière qu’elle souhaitait, elle a la main sur une zone de 120 km de longueur et 32 km de largeur dont elle a pris le contrôle durant son offensive qui complète les territoires déjà contrôlés depuis l’opération « Rameau d’olivier » de janvier 2018. Selon les termes de l’accord conclu, les forces kurdes devaient se retirer de la zone avant le mardi 29 octobre à 16 heures. Le mercredi 30 octobre, la Russie a annoncé l’achèvement du retrait kurde du nord de la Syrie. Il revient dorénavant aux patrouilles russo-turques de vérifier si les combattants kurdes se sont véritablement retirés. Le ministre turc de la Défense a prévenu que son pays n’hésiterait pas à reprendre ses opérations militaires si la milice kurde y est toujours présente.

Le président américain a fait part de sa satisfaction sur Twitter. Washington suspendra les sanctions imposées à Ankara dès le retrait constaté des forces de l’YPG. Du côté syrien, le président Bachar al-Assad a déclaré s’être entretenu par téléphone avec son homologue russe. Quant à la France, la prolongation de la trêve en vigueur actuellement est une de ses priorités afin de permettre une « sortie de crise par les moyens diplomatiques ». Le média radio-télévision de Turquie, TRT, fait état d’une conversation téléphonique des présidents français et russe où le chef de l’Etat français Emmanuel Macron aurait « évalué positivement » le récent accord

Derrière cette satisfaction générale de façade, à l’exception bien entendu des Kurdes, cette évolution illustre la reconfiguration des forces en présence en Syrie.

Grâce à cet accord, la Russie réaffirme toute sa place dans le traitement des dossiers au Moyen-Orient. Elle manifeste son influence et sa capacité à peser sur les rapports de force. Le désengagement progressif américain clairement énoncé par le Président Trump renforce cette bascule de puissance. Le Président Poutine est devenu l’acteur clé qui, par son soutien au régime syrien de Bachar al-Assad, se positionne en « faiseur de rois ».  Pour la Syrie, l’accord russo-turc s’avère donc plutôt positif. S’il entérine un droit de regard turc sur la zone nord du pays, le régime de Bachar al-Assad peut désormais se déployer dans cette région dont le contrôle lui échappait depuis 2012.

De son côté, Erdogan est conforté dans sa politique régionale. Enfin, les Etats-Unis, comme l’évoque le média américain CNN semblent être « les plus grands perdants géopolitiques » de cette affaire en dépit de la démonstration opérationnelle démontrée lors de l’élimination du chef de l’Etat islamique Abu Bakr al-Baghdadi. Quant à l’Iran, elle a semblé en retrait de ces négociations.

Ce dossier syrien, par sa complexité et l’importance de ses enjeux, reste un point clé de la sécurité du Moyen-Orient, du bassin méditerranéen et donc de l’Europe et de la France. Il impose toute notre vigilance pour comprendre les nouveaux rapports de force qui s’installent.

Syrie : le flou autour du désengagement américain et l’offensive turque

Des troupes américaines et turques à la frontière turco-syrienne, le 8 septembre 2019.
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Un entretien téléphonique le 6 octobre 2019 entre Donald Trump et Recep Tayyip Erdogan a probablement scellé le futur du Nord de la Syrie. Dans un communiqué publié à l’issue de la discussion entre les deux chefs d’Etats, la Maison blanche a annoncé une opération turque dans le Nord de la Syrie « prévue de longue date », dans laquelle les forces armées américaines ne seront pas impliquées : « Les forces armées des États-Unis ne soutiendront ni ne participeront à l’opération, et les forces américaines, après avoir vaincu le « califat » territorial de l’Etat islamique, ne seront plus dans les environs immédiats ». En sus de s’être retiré militairement de la zone, Washington a évoqué la possibilité de confier à la Turquie la responsabilité des combattants européens ayant rejoint les rangs de l’Etat islamique actuellement détenus par une coalition arabo-kurde  : « la Turquie va maintenant être responsable pour tous les combattants de l’EI dans la zone, capturés dans les deux dernières années ».

La présidence turque a également rendu compte de l’appel téléphonique et a annoncé la rencontre entre les deux chefs d’Etat à Washington prochainement pour discuter de la création d’une zone tampon dans le nord du pays. Alors qu’elle n’a pour l’heure pas abouti, la mise en place de cette « zone de sécurité » est une priorité pour Ankara alors que 3,6 millions de réfugiés ont fui la Syrie. Surtout, elle permettrait à la Turquie, en « dékurdifiant » cette zone, de garder la mainmise sur une région contrôlée par les Kurdes. Cette stratégie s’inscrit dans la continuité de l’action menée sur son propre territoire contre les velléités séparatistes des Kurdes de Turquie.

Si les deux pays n’ont pas donné de détail ni de date précise concernant cette opération, le président turc a prévenu dans le journal Hurryiet que l’ordre d’entrer en Syrie pouvait être donné « à tout moment » .  En effet, la milice des unités de protection du peuple syrien kurde (YPG), bien qu’alliée des Etats-Unis, est considérée par Ankara comme une « branche terroriste » qu’elle combat ardemment.

Les Kurdes du YPG ont été des soutiens indéfectibles de Washington et des puissances étrangères dans la guerre contre l’organisation Etat islamique. Le retrait américain a engendré sans surprise une vive réaction de la part de la communauté kurde. Ayant reconquis ce territoire à l’Est de l’Euphrate à la faveur du conflit syrien, ils ont prêté main forte aux occidentaux pour en chasser les djihadistes de Daesh, au prix de nombreuses pertes dans leurs rangs. Ils escomptaient, en contrepartie de ces sacrifices, pouvoir s’installer légitimement sur ces terres proches de la frontière turque.

Le lundi 7 octobre, le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlut Cavusoglu a réaffirmé la position turque, déclarant que son pays « garantira l’existence et la sécurité en éliminant les terroristes de cette région ».

Le retrait américain est un signal fort envoyé de la part de Washington. La décision américaine marque en effet un tournant dans la politique étrangère américaine. Jusqu’à présent, les administrations successives estimaient nécessaire de rester dans le Nord de la Syrie pour contrer toute résurgence jihadiste. Toutefois, en faisant le choix de se retirer, Donald Trump pourrait être accusé d’abandonner un allié crucial depuis 2014 et le début de la lutte contre le groupe Etat islamique. Par ailleurs, selon les informations du New York Times, le Pentagone et le Département d’Etat – en l’occurrence l’équivalent des ministères des Armées et des Affaires étrangères – étaient favorables au maintien américain, notamment pour influer dans cette région face aux rivaux iranien et russe. Le retrait américain ne semble être aujourd’hui qu’une question de temps.

Pour les Forces démocratiques syriennes (FDS), alliance de combattants arabes et kurdes du YPG soutenus par la coalition internationale menée par les Etats-Unis, une opération militaire turque dans la zone entraînerait une résurgence majeure de l’EI. Cette opération mettrait en péril la relative sécurité mise en place par les FDS, notamment dans les prisons qu’ils tiennent où sont retenus les jihadistes et leurs familles.

Pour l’Organisation des Nations unies, la nouvelle de l’opération turque est reçue avec beaucoup d’inquiétude. Panos Moumtzis, le coordinateur humanitaire de l’ONU pour la Syrie a déclaré : « Nous ne savons ce qui va se passer. (…) Nous nous préparons au pire ». De son côté, l’Union européenne s’oppose à une offensive turque qui « saperait les efforts engagés pour une résolution de ce conflit » selon les déclarations de Maja Kocijancic, porte-parole de la cheffe de la diplomatie européenne Federica Mogherini.

Pourtant, avec ou sans l’aval américain et face à l’indignation kurde et onusienne, la Turquie est prête à intervenir…

Les ambitions nucléaires de la Turquie – par Ana Pouvreau

Ana Pouvreau – Spécialiste des mondes russe et turc, chercheur en sciences politiques, docteur ès lettres de l’Université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques. Elle est auditrice de l’IHEDN et éditorialiste à l’institut FMES.

 

Recep Tayyip Erdogan, lors du Forum économique d’Anatolie centrale. Sivas. 4 septembre 2019.
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Lors du Forum économique d’Anatolie centrale à Sivas, le 4 septembre 2019[1], le président turc RecepTayyip Erdoğan a contribué à relancer le débat sur les ambitions nucléaires de la Turquie. Il a déclaré à cette occasion qu’il était inacceptable que des Etats dotés d’armes nucléaires interdisent à Ankara de se procurer ses propres armes nucléaires[2].  Déterminé à hisser le pays parmi les dix premières puissances économiques mondiales à l’horizon 2023, le président Erdogan s’est attaché à faire aboutir deux projets dans le domaine du nucléaire civil – l’un sur la côte méditerranéenne, l’autre sur la mer Noire – en mettant en avant la nécessaire réduction de la dépendance énergétique du pays vis-à-vis de l’étranger. Cependant, ces projets (par ailleurs controversés au plan environnemental, car prévus sur des sites sismiques) ont éveillé les soupçons de la communauté internationale quant aux motivations profondes de l’Etat turc en matière de prolifération nucléaire. En effet, dans un contexte géostratégique de plus en plus incertain, la Turquie pourrait chercher à se doter de capacités nucléaires afin d’assurer sa prééminence dans la région face à des puissances rivales[3].

 

DES INTERROGATIONS PERSISTANTES SUR LA FINALITÉ DU PROGRAMME NUCLÉAIRE CIVIL TURC

Les deux projets de centrales nucléaires ont fait surgir des interrogations concernant les velléités turques de développer à plus long terme de nouvelles capacités d’enrichissement de l’uranium à des fins militaires.

Le projet de centrale nucléaire sur le site d’Akkuyu

Le 12 mai 2010, un accord de 20 milliards de dollars a été signé entre le gouvernement turc et l’agence nucléaire d’État russe Rosatom portant sur la construction de la centrale nucléaire d’Akkuyu[4]. L’accord prévoyait la création d’une société dont les Russes seraient propriétaires à au moins 51%[5]. La centrale serait en activité pendant 60 ans. Le terrain serait mis à disposition gratuitement par la Turquie. La moitié de la production d’énergie serait vendue à la compagnie publique d’électricité Tetas pour un prix fixe et l’Etat turc récupèrerait 20% des bénéfices[6].

De leur côté, les opposants au choix du nucléaire par la Turquie n’ont eu de cesse de dénoncer le manque de transparence du gouvernement turc, critiqué pour ne pas avoir rendu public un rapport d’audit de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). Ils ont également insisté sur l’absence de législation nationale pour accompagner la mise en fonctionnement des futures centrales[7]. Par ailleurs, certains experts ont considéré que l’évaluation du risque de catastrophe naturelle n’avait pas été conduite de manière satisfaisante par les autorités[8]. Le site choisi pour accueillir la première centrale nucléaire du pays est situé à proximité d’une faille sismique, constituant ainsi une menace majeure pour l’environnement, le tremblement de terre de 1999 à Izmit (17000 victimes) persistant encore dans les mémoires.

Mais ce sont les incertitudes concernant le combustible usé qui constituent l’autre pierre d’achoppement majeure. Rosatom en accord avec l’agence turque pour l’énergie atomique (Turkish Atomic Energy Authority,TAEK) fournira du combustible nucléaire pour toute la durée de vie de la centrale et gérera le combustible usé[9]. Des craintes ont toutefois surgi concernant le trajet retour. Pour Necdet Pamir, spécialiste turc de l’énergie, l’acheminement vers la Russie du combustible usé issu de la centrale d’Akkuyu soulève la question de la sécurisation de son transport, notamment pour les villes d’Antalya et d’Istanbul (mégapole de 17 millions d’habitants), pour le détroit du Bosphore et pour d’autres destinations touristiques, situés sur le trajet.[10] Le 14 mars 2019, Rosatom a annoncé l’achèvement du premier radier de la centrale nucléaire d’Akkuyu[11]. En avril 2019, les présidents Poutine et Erdogan ont officiellement célébré cette étape lors d’une cérémonie. Dans le même temps, alors que le Parlement européen votait un texte demandant la suspension des négociations d’adhésion de la Turquie à l’UE (en raison de son bilan en matière de respect des droits de l’homme et de l’évolution autoritaire de son régime politique), des députés européens auraient également demandé l’interruption des projets turcs de construction de centrales nucléaires[12].  Pour rappel, une Résolution du Parlement européen en date du 6 juillet 2017[13] avait déjà demandé au gouvernement turc d’interrompre son projet de centrale nucléaire à Akkuyu et souligné que le site prévu se trouvait dans une région à forte activité sismique, présentant ainsi un risque important non seulement pour la Turquie, mais aussi pour l’ensemble du bassin méditerranéen. La résolution appelait le gouvernement turc à ratifier la convention d’Espoo, une Convention des Nations unies sur l’évaluation de l’impact sur l’environnement dans un contexte transfrontière (adoptée en 1991)[14]. Celle-ci stipule l’obligation générale des Etats de se consulter sur tous les projets majeurs susceptibles d’avoir un impact transfrontière préjudiciable important sur l’environnement.

Le projet de centrale nucléaire à Sinop

Dans le deuxième projet de construction d’une centrale nucléaire à Sinop sur la côte de la mer Noire, à la suite de la signature d’un contrat en 2013 avec Atmea, un consortium franco-japonais comprenant Mitsubishi Heavy Industries et Areva, il était prévu que le premier réacteur soit mis en service en 2023, à l’occasion du centenaire de la République turque. Cependant, en juin 2019, le projet – dont le coût avait désormais plus que doublé et dépassait les 44 milliards de dollars – a été abandonné à l’initiative du Japon[15]. A noter qu’à l’instar du site d’Akkuyu, le site choisi pour la construction de la centrale nucléaire de Sinop était situé non loin d’une faille sismique.

Cependant, à la différence du projet d’Akkuyu, en ce qui concerne le projet de Sinop,  la Turquie aurait demandé l’inclusion de clauses lui donnant accès à de l’uranium enrichi et au plutonium[16]. En 2014, le ministre turc de l’énergie Taner Yıldız s’était déjà défendu de toute velléité d’enrichissement du combustible nucléaire, tout en ajoutant que la Turquie n’envisagerait des démarches d’enrichissement de l’uranium seulement si celui-ci était extrait du sous-sol turc[17].

A cet égard, Hans Rülhe, ancien directeur de l’État-major de planification du ministère fédéral de la Défense, a apporté des éléments dans un article publié dans le journal Welt am Sonntag le 12 septembre 2014[18], puis réactualisé pour la revue américaine de référence en matière de relations internationales, The National Interest, le 22 septembre 2015[19]. Il y indique que les services de renseignement allemands auraient signalé, dès mai 2010, le souhait de Recep Tayyip Erdogan, (alors Premier ministre), de préparer en secret la construction de sites d’enrichissement de l’uranium en Turquie. Selon ce spécialiste, « la Turquie serait déjà en possession d’uranium enrichi en provenance d’une ancienne république soviétique passé en contrebande via le Kosovo et la Bosnie-Herzégovine avec l’aide de la mafia »[20].  Elle bénéficierait, dans le domaine nucléaire, de l’aide du Pakistan, déjà doté de l’arme atomique. Elle aurait commencé à produire du yellowcake, à savoir, du concentré d’uranium sous forme d’une poudre jaune, transformé en gaz d’hexafluorure d’uranium après raffinage, puis enrichi en centrifugeuses. Hans Rühle n’exclut pas la possibilité que la Turquie possède déjà plusieurs centrifugeuses. L’évolution de la coopération russo-turque en matière de gestion du combustible  nucléaire destiné à la centrale d’Akkuyu sera certainement révélatrice des intentions turques pour l’avenir.  En dépit de l’abandon du projet de centrale nucléaire à Sinop, le président turc a demandé, le 12 août 2019, dans une directive aux services de l’Etat concernés, d’accélérer la mise en œuvre des projets dans le domaine du nucléaire civil[21].

UN ENVIRONNEMENT GÉOSTRATÉGIQUE PROPICE A LA TENTATION NUCLÉAIRE  

Face à ces suspicions, la Turquie a régulièrement souligné qu’elle avait ratifié le Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP) et indiqué qu’elle entendait respecter ses engagements dans ce domaine : un accord de garanties (1981), ainsi qu’un protocole additionnel (2001), ont été signés avec l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). En 1996, elle a signé le Traité d’interdiction complète des essais nucléaires (TICEN), ratifié en 2000. Mais dans le contexte actuel d’instabilité régionale, on ne peut pas exclure l’hypothèse que la Turquie, tout comme l’Arabie saoudite et d’autres Etats de la région, aient la tentation d’imiter l’Iran, dans une ambition commune de posséder des armes de destruction massive. Dans un article intitulé « Turkey and the Bomb », la spécialiste Sinan Ülgen notait d’ailleurs en 2012 que, tout en insistant sur la nécessité pour l’Iran de coopérer avec l’Agence internationale pour l’énergie atomique (AIEA) et de s’assurer de la transparence de ses activités dans le domaine nucléaire, Recep Tayyip Erdogan, alors Premier ministre, avait soutenu le programme nucléaire controversé iranien et s’était opposé aux sanctions européennes et américaines[22]. Dans son discours de Sivas, le président turc a mentionné la position stratégique cruciale qu’occupe Israël en tant que puissance nucléaire dans la région en déclarant : « Nous avons Israël à proximité, presque des voisins. Ils effraient (d’autres nations) en possédant ces armes. Ils sont intouchables »[23].  Par ailleurs, dans un ouvrage sur l’avenir nucléaire de la Turquie intitulé : Turkey’s Nuclear Future, Sinan Ülgen et George Perkovitch  avaient prévenu que « si la relation avec les Etats-Unis venait à se détériorer et les menaces régionales à s’intensifier, il ne serait pas inenvisageable que la Turquie décide de se lancer dans un programme nucléaire militaire »[24].

Or à la suite de la tentative de coup d’Etat de juillet 2016, force a été de constater l’effritement rapide des relations américano-turques. Cette dégradation a été illustrée en particulier par l’intention des Etats-Unis de retirer leur stock d’armes nucléaires tactiques (des bombes à gravité B-61) datant de la guerre froide et stockées en Turquie, et plus récemment, par leur refus de livrer des avions F-35 à la Turquie en réaction à l’achat par les Turcs du système de défense anti-aérienne russe S-400.

Enfin, la fin du Traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire (FNI), en août 2019, a relancé le débat sur les programmes de missiles que la Turquie souhaite développer.

 

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Dans un contexte caractérisé par l’accroissement des incertitudes stratégiques, l’ensemble de ces éléments laissent supposer qu’il sera certainement de plus en plus difficile pour la Turquie de résister à la tentation de se doter d’armes nucléaires, ne serait-ce que pour assurer sa prééminence au seul plan régional. Dans ses récentes déclarations à Sivas, le président Erdogan a laissé se profiler la menace d’une remise en cause des engagements du pays en matière de non-prolifération. Cependant, pour l’heure, l’arrimage de la Turquie à l’Alliance atlantique contribue indubitablement à tempérer ces velléités.

 

[1] Cette date marque le centenaire du Congrès de Sivas (4-11 septembre 1919), événement fondateur de la République de Turquie.

[2] “Why we shouldn’t have nuclear warheads?”, TRT World, 4 septembre 2019. [https://www.trtworld.com/turkey/why-we-shouldn-t-have-nuclear-warheads-erdogan-29533]

[3] Ana Pouvreau : « L’impact stratégique des nouveaux choix énergétiques de la Turquie », Revue Défense Nationale, N°783, octobre 2015, pp. 62-67.

[4] Agreement between the Government of the Republic of Turkey and the Government of the Russian Federation in relation to the construction and operation of a nuclear power plant at the Akkuyu site in the Republic of Turkey (12 May 2010).

[5] “Parliament passes Turkish-Russian nuclear plant bill”, Hürriyet Daily News, 17 July 2010.

[6] Nicholas Birch, « La première centrale nucléaire de Turquie sera russe », Le Figaro, 19 mai 2010.

[7] Barçın Yinanç, “New gov’t needs to be transparent, accountable on atomic energy”,

Hürriyet Daily News, 8 June 2015.

[8] “Protests as Turkey builds first nuclear power plant”, Die Welt, 14 April 2015.

[9] “Akkuyu Nuclear Power Plant”, NS Energy Business. [https://www.nsenergybusiness.com/projects/akkuyu-nuclear-power-plant-mersin-turkey/]

[10] “Pamir: “Rusya Akkuyu’yla Doğu Akdeniz’de Güçleniyor”“ [La Russie se renforce à Akuyyu en Méditerranée orientale],  Voice of America, 18 juin 2018. [https://www.amerikaninsesi.com/a/pamir-rusya-akkuyu-ngs-ile-dogu-akdeniz-de-gucleniyor/4334553.html]

[11] “Basemat of Turkey’s Akkuyu 1 completed”, World Nuclear News, 14 mars 2019.  [http://www.world-nuclear-news.org/Articles/Basemat-of-Turkeys-Akkuyu-1-completed]. Voir également: https://www.facebook.com/GroupAssystem/photos/le-3-avril-dernier-%C3%A0-loccasion-du-coulage-inaugural-du-premier-radier-de-la-nouv/10155818862634580/

[12] Op.cit. World Nuclear News, 14 mars 2019.

[13] http://www.europarl.europa.eu/doceo/document/TA-8-2017-0306_FR.html

[14] Op.cit. World Nuclear News, 14 mars 2018.

[15] “Turkey set to pull out of nuclear power project with Japan”, Ahval News, 27 juin 2019.

[https://ahvalnews.com/turkey-nuclear-power/turkey-set-pull-out-nuclear-power-project-japan]. Voir également: Véronique Le Billon, Yann Rousseau: « Coup dur pour les projets nucléaires », Les Echos, 17 janvier 2019. [https://www.lesechos.fr/industrie-services/energie-environnement/hitachi-renonce-a-son-projet-nucleaire-en-grande-bretagne-517658]

[16] “Foreign backers set to pull out of Turkish nuclear power project”, Ahval News, 25 avril 2019. [https://ahvalnews.com/energy/foreign-backers-set-pull-out-turkish-nuclear-power-project]

[17] Turkish energy minister denies uranium enrichment intention”, Hürriyet Daily News, 9 janvier 2014. [http://www.hurriyetdailynews.com/turkish-energy-minister-denies-uranium-enrichment-intention-60787]

[18] Hans Rühle: “Arbeitet die Türkei heimlich an der Atombombe?”, Welt am Sonntag, 22 septembre 2014.

[19] Hans Rühle: Is Turkey Secretly Working on Nuclear Weapons?, The National Interest, 22 septembre 2015. [https://nationalinterest.org/feature/turkey-secretly-working-nuclear-weapons-1389]. Voir également Annabelle Georgen : « La Turquie cherche-t-elle à fabriquer l’arme atomique? », Slate, 25 septembre 2014. [http://www.slate.fr/story/92515/turquie-arme-atomique]

[20] Op.cit. The National Interest, 22 septembre 2015.

[21] “Presidential circular urges immediate finalization of nuclear power plant processes”, Hürriyet Daily News, 16 août 2019. [http://www.hurriyetdailynews.com/presidential-circular-urges-immediate-finalization-of-nuclear-power-plant-processes-145824]

[22] Sinan Ülgen: “Turkey and the Bomb”, The Carnegie Papers, Nuclear Policy, février 2012, p.6.

[23] Erdogan: Ankara devrait être autorisé à avoir l’arme nucléaire, comme Israël, The Times of Israël, 5 septembre 2019. [https://fr.timesofisrael.com/erdogan-ankara-devrait-etre-autorise-a-avoir-larme-nucleaire-comme-israel/]

[24] George Perkovitch; Sinan Ülgen: Turkey’s Nuclear Future, Carnegie Endowment for International Peace, Washington, 2015.

Forage en Méditerranée : la Turquie défie l’UE

Recep Tayyip Erdogan.
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Le président turc Recep Tayyip Erdogan continue de faire monter la pression en Méditerranée orientale. Elle s’accroît d’ailleurs davantage depuis la découverte d’importants gisements d’hydrocarbures autour de Chypre.

Cette pression existait antérieurement avec l’occupation illégale de la partie Nord de l’île depuis 1974, devenue la République turque de Chypre nord (RTCN). Non officiellement reconnue par la communauté internationale, la RTCN est séparée de la République de Chypre – membre de l’Union européenne depuis 2004 et contrôlant les deux tiers de l’île – par une zone démilitarisée. Au dossier épineux de ces frontières s’ajoute donc celui de la question maritime en ce qui concerne son exploitation. Si la Convention de Montego Bay de 1982 régit le droit de la mer et attribue à chaque Etat une zone économique exclusive, elle n’est pas reconnue par la Turquie. Cette dernière fait donc valoir le droit à « une répartition équitable des ressources » tandis que Chypre juge cette proposition inacceptable.

Il faut ici rappeler que, ces dernières années, d’importants gisements d’hydrocarbures ont été découverts dans le bassin levantin. Dans un contexte de raréfaction des ressources énergétiques primaires, ces hydrocarbures représentent un enjeu stratégique majeur pour les Etats riverains – Chypre, Liban, Israël et Egypte – et annoncent d’évidents débouchés économiques qui font ressurgir de vieux contentieux historiques dont l’un des plus anciens entre Chypre et la Turquie.

A cette problématique tendue entre les Etats s’accole celle concernant les contrats passés avec des groupes multinationaux et Nicosie, tels que l’américain Exxon Mobil, l’italien Eni ou le français Total ; une forme d’effet induit de portée internationale. Or, la Turquie s’oppose à tout forage qui exclurait la RTCN, ne s’interdisant pas de son coté de pratiquer des forages en débordant sur la ZEE chypriote. Cette situation ne peut donc être acceptée par la communauté internationale qui condamne ces agissements et appelle au respect du droit international. Faisant fi de ces accusations, et notamment de celles de l’UE, la Turquie de Recep Tayyip Erdogan entend continuer de mener ses activités de prospection.

La position de l’UE vient corroborer celle de la France affirmée par le Président Emmanuel Macron le 14 juin dernier lors du Sommet à La Valette réunissant les chefs d’Etat du sud de l’UE : « La Turquie doit mettre fin à ses activités illégales dans la zone économique exclusive de Chypre ». Si cette position ne constitue pas un véritable levier d’action pour convaincre Ankara, celle du  Conseil européen adoptant, le 15 juillet dernier, des conclusions assorties de sanctions enfonce le « clou ». Il a décidé de suspendre les négociations relatives à l’accord global sur le transport aérien et a pris la décision de ne pas organiser de réunions dans le cadre des dialogues de haut niveau entre l’UE et la Turquie. Sur proposition de la Commission, le Conseil entend aussi réduire l’aide de préadhésion en faveur de la Turquie pour l’année 2020, soit une coupe de près de 150 millions d’euros. Enfin, Bruxelles « invite la Banque européenne d’investissement à revoir ses activités de prêt à la Turquie ». Des mesures certes symboliques mais qui abondent le message diplomatique et qui démontrent la position unie de l’Union européenne sur ce dossier. Ce levier n’infléchit pas pour autant la position turque d’autant que le processus d’adhésion de la Turquie à l’UE est au point mort.

Contestant ces mesures, le chef de l’Etat turc a déclaré le 24 août dernier: « nous allons défendre jusqu’au bout les droits de la Turquie en Méditerranée orientale » face aux « menaces de l’Occident ». Deux jours plus tard, son ministre de l’Energie et des Ressources naturelles Fatih Donmez, lors d’un discours à Istanbul, a affirmé que « la Turquie ne renoncera jamais à sa cause légitime en Méditerranée orientale ».

Ce dossier sur les hydrocarbures en Méditerranée orientale se combine aux importantes ambitions turques avec le développement de moyens de transit de gaz naturel sur son territoire et le projet de pipeline Turkish Stream. Au carrefour entre l’Asie et l’Europe, c’est cette ambition qui renforce la détermination du pays sur les ressources énergétiques. Cette ambition complique donc la gestion des ressources en Méditerranée orientale à l’échelle régionale et par effet induit à l’échelle internationale.

Face aux sanctions de l’UE à l’impact financier symbolique, Erdogan maintient sa position. Reste à savoir comment évoluera la situation dans le bassin levantin et quelle sera la réaction des autres puissances régionales et internationales.

Syrie : la percée des forces pro régime autour d’Idlib

Des frappes attribuées au régime dans la région de Maar Hitat, dans la province d’Idleb, le 20 août 2019.
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En Syrie, l’offensive du régime de Bachar al-Assad se poursuit. Le lundi 19 août, les forces gouvernementales, appuyées par leur allié russe ont avancé dans le nord-ouest du pays et pris la ville stratégique de Khan Cheikhoun dans la région d’Idlib.

La province d’Idlib est dominée par le groupe djihadiste Hayat Tahrir al-Cham de l’ex-branche syrienne d’Al Qaïda. Abritant des groupes rebelles pro turcs, la région est la cible depuis quelques mois de bombardements du régime syrien et de la Russie.

Dans ce conflit, la Turquie soutient certains groupes rebelles. De fait, les tensions s’accroissent entre Ankara et Damas. Le 19 août dernier, un convoi militaire turc comprenant 50 véhicules, dépêché après l’entrée des forces pro régime dans la région, a fait l’objet de bombardements syriens et russes, causant la mort de trois personnes. Si Ankara a déploré la perte de trois civils, pour l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), il s’agit de trois combattants rebelles affiliés à la Turquie. Face à cette attaque, le ministre turc des Affaires étrangères a averti la Syrie de ne pas « jouer avec le feu » et a assuré faire le nécessaire pour la sécurité des soldats turcs.

En septembre 2018, des accords ont été conclus entre la Turquie et la Russie à Sotchi en faveur d’un cessez-le-feu dans la région, un accord partiellement appliqué. Pour autant, Ankara et Moscou continuent de s’opposer en soutenant des camps syriens antagonistes, suscitant l’inquiétude la communauté internationale. Le Président français Emmanuel Macron, lors de sa rencontre avec son homologue russe Vladimir Poutine, a rappelé l’importance de respecter l’accord conclu. Et Vladimir Poutine de répondre qu’il soutient l’armée syrienne contre les « terroristes ». Au même titre, l’Organisation des Nations unies se dit « préoccupée par l’escalade continue dans le nord-ouest du pays ». Le Secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, exhorte toutes les parties « à respecter pleinement le droit international humanitaire et réitère son appel urgent pour que le Mémorandum d’accord de septembre 2018 soit maintenu ».

En dépit d’une reconquête massive du territoire par le régime, la majeure partie de la région d’Idlib, à l’instar des provinces voisines d’Alep et de Lattaquié, ne sont pas sous contrôle du président syrien. La mainmise sur Khan Cheikhoun symbolise malgré tout l’inexorable reconquête des forces de Bachar al-Assad après plus de huit années de conflit. D’ailleurs, depuis le mois d’avril, la région d’Idlib a fait l’objet de lourds combats faisant des civils les premières victimes, avec la mort de 860 d’entre eux selon l’OSDH. Selon les Nations unies, ces combats ont également provoqué le déplacement de plus de 400 000 personnes.

Depuis la répression initiée par le régime syrien en 2011, le conflit en Syrie a fait plus de 370 000 morts et déplacé plus d’un million de personnes. Les différentes parties du pays ont fait l’objet de jeux d’alliances des puissances régionales et internationales. Ce conflit est sans doute aujourd’hui le dossier le plus sensible de l’espace méditerranéen.