Tunisie

Tunisie : une transition réussie ? – par Mustapha Benchenane

Tout droit réservé

Un article de Mustapha Benchenane, docteur d’Etat en science politique, conférencier au Collège de l’OTAN et éditorialiste à l’institut FMES.

La Tunisie, depuis son indépendance – 20 mars 1956 – et l’arrivée au pouvoir de Habib Bourguiba, a toujours marqué sa différence par rapport au “Monde arabe” et encore plus avec le “Monde musulman”. En effet, tant au plan interne que pour ce qui concerne la politique étrangère, Tunis s’est engagée d’une part dans le système économique libéral et dans une politique modérée durant la “Guerre froide”. Ce pays reste profondément marqué par les choix stratégiques décidés par H. Bourguiba, dans tous les domaines. Cependant, il a aussi évolué depuis une trentaine d’années et il n’a pas été à l’abri de la dictature, de la montée de l'”islamisme”, du terrorisme, des déséquilibres régionaux, du chômage, de la corruption.… C’est à l’aune de cette complexité qu’il faut comprendre la révolte de 2011 et ce que l’on a appelé le “printemps arabe” qui va, par la suite, atteindre plusieurs États de la région Maghreb-Machrek.

Les événements de ces derniers mois illustrent la singularité tunisienne : le décès du Président Beji Caïd Essebssi le 25 juillet 2019 a bouleversé le calendrier électoral et cela a représenté une mise à l’épreuve : le peuple tunisien sera-t-il capable de surmonter pacifiquement, sinon démocratiquement, cette nouvelle séquence ? La réponse à cette question se trouve, en amont, dans la Constitution du 27 janvier 2014, et dans la pratique politique concrète, à travers les élections législatives et présidentielles, tout en gardant à l’esprit la situation économique et sociale qui fragilise l’ensemble de l’édifice.

Une étape dans l’apprentissage de la culture démocratique.

La Constitution tunisienne est entrée en vigueur le 7 février 2014. Elle mêle modernisme et références à la religion.

La dimension démocratique est quasiment un plagiat des constitutions des pays occidentaux démocratiques et, en particulier, de la constitution française de la cinquième République. Dans le texte en vigueur, tous les principes qui fondent un régime démocratique sont évoqués : le pluralisme, la séparation des pouvoirs, la souveraineté du peuple, le suffrage universel direct, la suprématie de la loi, le recours au référendum, la responsabilité du gouvernement devant l’Assemblée des Représentants du Peuple, le droit de dissolution de cette même assemblée, l’indépendance de la justice, l’État garant de la liberté de croyance et de conscience et le libre exercice des cultes, la défense des droits des femmes, la garantie des droits de l’opposition à laquelle sont accordés “obligatoirement” la présidence de la commission des finances et le poste de rapporteur de la commission des relations extérieures, la limitation à deux mandats pour le président de la République, la mise en place d’une Cour constitutionnelle, etc…Y est même inscrit l’équivalent de l’article 16 de la Constitution française de 1958, c’est-à-dire la concentration des pouvoirs entre les mains du chef de l’État en période exceptionnelle..

On y trouve aussi de nombreuses références à la religion musulmane. Le texte commence par la phrase rituelle : “Au nom de Dieu clément et miséricordieux…”

L’article 1 décrète : “La Tunisie est un État libre, indépendant et souverain, l’islam est sa religion, l’arabe sa langue et la République son régime”. Il est précisé : “Il n’est pas permis d’amender cet article”. Il est rappelé l'”attachement de notre peuple aux enseignements de l’islam”. Ailleurs est précisé : “notre identité arabo-musulmane”, quant à l’article 6, il établit “L’État est le gardien de la religion”… Il ajoute que l’État tunisien “garantit la liberté de croyance et le libre exercice des cultes” ainsi que la “neutralité des Mosquées”… Mais si l’islam est la religion de la Tunisie, comment articuler cette affirmation avec la liberté de conscience et des cultes qui signifie pluralité des religions ? Ces passages consacrés à la religion sont l’expression des rapports de force en Tunisie et sont autant de concessions faites au parti islamiste “Ennahda” qui était sorti vainqueur des premières élections libres après 2011..

Ce qu’il y a néanmoins de positif dans la pratique politique des Tunisiens, c’est la façon pacifique dont se sont déroulées les élections législatives et présidentielles après la mort du Président Beji Caïd Essebssi. Les élections législatives du 6 octobre 2019 ont été pluralistes et elles n’ont pas été entachées de fraudes comme c’était le cas systématiquement sous la présidence de Ben Ali. Le système électoral à la proportionnelle n’a pas permis la victoire majoritaire de l’un des partis en compétition. C’est le parti “islamiste” qui arrive en tête avec un quart des sièges. En second rang arrive le parti “Au Cœur de la Tunisie” de Nabil Karoui, et en troisième position le “Parti Destourien libre” qui représente les nostalgiques de l’époque Ben Ali.

Les partis politiques avaient l’obligation de respecter la parité hommes-femmes. Maintenant que cette Assemblée des Représentants du Peuple est en place, la difficulté réside dans la possibilité ou non de former une coalition capable de gouverner le pays pour la durée de la législature, c’est à dire cinq ans…

Quant à l’élection présidentielle, elle s’est aussi passée dans le calme. Le Président élu avec 72,71% des suffrages exprimés est le professeur de droit constitutionnel Kaïs Saïeb.

Une réserve cependant : la Constitution avait prévu la mise en place d’une Cour constitutionnelle qui n’a jamais vu le jour à cause des querelles des acteurs politiques quant à sa composition. Or c’est cette Cour qui aurait dû jouer un rôle très important dans la gestion de l’empêchement à la suite du décès du Président Essebssi, et c’est aussi à elle que revient le contrôle du respect de la Constitution en particulier en cette circonstance. Mais globalement, le peuple tunisien s’est montré à la hauteur du défi auquel il était confronté. Le vaincu, Nabil Karoui, n’a pas contesté le résultat sorti des urnes mais, de surcroît, il a félicité le vainqueur, attitude très rare dans le “monde arabe”.

Pour toutes ces raisons, il serait souhaitable que les voisins de la Tunisie fassent les efforts nécessaires pour parvenir à ce degré de maturité politique.

En même temps, il convient d’être prudent car ces avancées qualitatives dans le domaine politique, pourraient se trouver menacées d’une régression à cause de la situation économique et sociale du pays…

Une situation économique et sociale explosive.

Les causes de nature économique et sociale qui ont provoqué le soulèvement en 2011 n’ont pas été traitées et certaines se sont même aggravées.

Le chômage atteint en moyenne 15,3% de la population dite “active”. Mais dans certaines régions comme Metlaoui, ville minière, il est de 40%. A Gafsa, il atteint 25%. Dans cette région, à la suite de la restructuration du grand bassin de phosphate, les effectifs ont baissé de 75% en 25 ans. Quant aux jeunes diplômés, 39% d’entre eux ne trouvent pas de travail. Entre 2008 et 2010, 75 000 étudiants diplômés de l’enseignement supérieur sont arrivés sur le marché du travail, alors qu’ils étaient 8 000 dans les années 80. Ces chiffres n’ont pas sensiblement évolué depuis le déclenchement de la “révolution” en 2011. Le système éducatif, qui était le plus performant du Maghreb, s’est dégradé et la valeur des diplômes devient relative. Il n’y a pas eu et il n’y a toujours pas de stratégie de développement correspondant à la réalité tunisienne et les études supérieures ne correspondent que très rarement au marché de l’emploi.

Le déséquilibre régional s’est accentué alors que, déjà sous le “règne” de Ben Ali, 14 régions sur 24 étaient déclarées “nécessiteuses”…Dans le gouvernorat de Sidi Bouzid – là où tout a commencé en 2011 – le taux d’illettrisme était de 60%.

Les régions du nord-ouest et du centre-ouest sont sévèrement affectées par la pauvreté dont le taux est de 28% pour la première et 31% pour la seconde. A l’échelle du pays, la pauvreté concerne 1,7 million de personnes sur une population totale de 11,5 millions. Au premier semestre 2019, la croissance a été de 1,1%. C’est nettement insuffisant, car il faudrait un taux de croissance de 8% pendant de nombreuses années pour venir à bout du problème de l’emploi. Ceci est vrai aussi pour les autres pays du Maghreb.

C’est dans ce contexte que l’un des candidats à la présidence de la République, Nabil Karoui, patron de la chaîne “Nessma”, et agissant sous le couvert de sa fondation caritative “Khalil Tounes” du nom de son fils décédé, a sillonné ces régions, distribuant de l’argent, des appareils électroménagers, et autres cadeaux, afin de se constituer une clientèle dont il attendait en retour qu’elle vote pour lui.

La dette publique représente 77% du PIB et la valeur du dinar a perdu 65% par rapport à l’euro. Entre 2011 et 2014, le nombre de fonctionnaires a augmenté de 35%. La masse salariale de la fonction publique est passée de 2,35 milliards d’Euros en 2010, à 15 milliards en 2018..

Selon le think tank américain “Pew Research Center”, 77% des Tunisiens interrogés déclarent que les inégalités entre les pauvres et les riches constituent un problème d’une “priorité absolue”. Sur un total de 46 pays, la Tunisie se situe au troisième rang de perception des inégalités économiques juste derrière la Grèce et le Liban.

Le FMI faisait remarquer en 2016 « l’activité est faible, l’emploi est bas, les tensions sociales persistent, la composition des dépenses s’est détériorée ».  Les investissements directs étrangers (IDI) ont reculé de 40% depuis 2012.

Dans le cadre du partenariat euro-méditerranéen décidé lors de la conférence de Barcelone en novembre 1995, il était prévu une “mise à niveau” des économies du Sud afin qu’elles puissent être compétitives. En effet, l’espace euro-méditerranéen devait constituer une “vaste zone de libre échange” à l’horizon 2012. Il était prévu que la réalisation de ce projet entraînerait la disparition d’un tiers des entreprises tunisiennes, d’où les mesures de soutien et d’accompagnement afin d’éviter la dégradation de la situation économique, des troubles sociaux et la montée de l’extrémisme. Une partie de cet argent venant de l’Union européenne a été détournée..

A cet égard et depuis 2011, la corruption s’est répandue. On assiste à une “démocratisation” de la corruption.. Cela signifie qu’à l’époque de la dictature, quelques dizaines de personnes – le clan du Président et surtout la famille de sa femme les Trabelsi – avaient fait main basse sur les secteurs économiques les plus rentables. Aucun contrat ne pouvait être signé sans l’assentiment et l’intéressement de ces individus. Depuis 2011, la corruption s’est étendue à tous ceux qui sont en position de s’enrichir ou simplement pour survivre, et elle concerne des milliers de personnes. Le mal est donc profond car des habitudes ont été prises et cela concerne même les embauches dans un contexte de chômage endémique..

***

            La Tunisie s’est donc engagée dans un processus long et difficile: l’apprentissage de la culture démocratique. En ce domaine, il n’y pas d'”acquis” car la démocratie est toujours perfectible et vulnérable. Ce qui est fait depuis 2011 pourrait être remis en question à cause d’une situation économique et sociale particulièrement préoccupante. Il faut avoir à l’esprit que l’extrémisme que l’on appelle “islamisme”, prospère sur la détresse et le désespoir des peuples. A cet égard, il convient de noter que le contingent “djihadiste” tunisien en Syrie est le plus nombreux du “Monde arabe”.

L’ONU estime que 3000 à 5000 tunisiens ont réussi à rejoindre la Syrie pour y faire la guerre contre le régime de Bachar al Assad et ses alliés. Il y aurait eu 30000 tentatives pour participer à cette guerre civile…

La réalité régionale est, elle aussi, inquiétante pour la stabilité du pays. La Libye où il n’y a plus d’autorité centrale depuis la chute de Kadhafi, est un foyer de déstabilisation. Pour les mêmes raisons, c’est tout le Sahel qui est devenu le champ de parcours des terroristes et cela a forcément des conséquences négatives en Tunisie.

La “communauté internationale” – en particulier l’Europe – devrait apporter son aide aux nouveaux dirigeants arrivés au pouvoir pacifiquement. Il ne peut s’agir de déverser des milliards de dollars ou d’euros qui seraient détournés dans les circuits de la corruption mais de réaliser, avec les Tunisiens, des projets s’inscrivant dans une stratégie de développement tenant compte des réalités, des besoins, du tempérament, de l’histoire de ce pays..

 

 

Election présidentielle en Tunisie : un résultat surprenant

Kaïs Saïed et Nabil Karoui.
Tous droits réservés.

Le dimanche 15 septembre, les Tunisiens étaient appelés à se rendre aux urnes. Après la mort du Président Béji Caïd Essebsi, l’heure était au bilan pour ce pays qui, plus de huit ans après la révolution, poursuit sa reconstruction. En dépit de son statut d’ « exception » dans le monde arabe, la situation politique, économique, sociale et sécuritaire du pays ébranle la jeune démocratie alors que le niveau de vie des Tunisiens ne progresse pas.

Lire aussi : Tunisie : mort du président Béji Caïd Essebsi

Lire aussi : Tunisie : 8 ans après

Initialement prévues à la fin de l’année, les élections ont été anticipées en raison de la disparition du Président. Pour les deuxièmes élections présidentielles depuis la révolution, 26 candidats étaient en lice.

Les résultats présentés par l’Isie – l’Instance supérieure indépendante pour les élections en Tunisie –placent en tête le juriste Kaïs Saïed. N’appartenant pas à un parti politique, ce dernier a obtenu près de 19% des voix. Il est suivi par l’homme d’affaires Nabil Karoui (15%) à la tête du nouveau parti « Qalb Tounes » (Au cœur de la Tunisie) et actuellement incarcéré pour fraude fiscale et blanchiment d’argent. La troisième place est occupée par le candidat du parti islamiste Ennahdha, Abdelfattah Mourou. Quant à Youssef Chahed, actuel Premier ministre et représentant le parti Tahya Tounes, il est arrivé à la 5ème place.

Les deux hommes en lice pour le second tour sont estampillés « anti-système ». Kaïs Saïed, constitutionnaliste et commentateur politique a mené sa campagne sur la base du porte-à-porte, sans moyens financiers ni meetings. S’étant fait connaitre en commentant l’actualité politique tunisienne sur les plateaux de télévision, ce néophyte en gouvernance politique apparait comme l’un des plus conservateurs de la campagne. Il s’est en effet exprimé contre l’abolition de la peine de mort, l’abrogation des textes punissant l’homosexualité mais également contre l’égalité hommes/femmes en matière d’héritage. Quant à Nabil Karoui, il est à la tête de la chaîne populaire Nessma TV qu’il a lui-même fondée. Ces derniers mois, la chaine a mis en scène les actions de charité menées par l’homme d’affaires, notamment dans les régions les plus reculées du pays. Auparavant proche de l’appareil politique et originaire du système, Nabil Karoui a fait le choix d’un virage populiste en se présentant comme l’homme du peuple. En faisant de la lutte contre la pauvreté son fer de lance, Nabil Karoui a réussi à convaincre l’opinion publique tunisienne. Une semaine avant le début de la campagne, il a été mis en détention provisoire, Nessma TV étant accusé d’un manque de transparence concernant son capital. Par trois fois, la justice tunisienne a refusé ses demandes de libération. Or, son incarcération n’a pas entrainé un arrêt de son ascension. Au contraire, sa détention est instrumentalisée pour dénoncer le manque de neutralité de la justice qui aurait cherché à l’évincer de la course au pouvoir. Ce qui confère, à Nabil Karoui, du point de vue de ses partisans le statut de « prisonnier politique ». En outre, l’élection tunisienne a démontré que le mélange des genres – entre argent, pouvoir et communication – a une incidence directe sur le débat public.

Le consensus apparu lors des précédentes élections entre Ennahdha et Nidaa Tounes – qui s’est délité par la suite – semble impossible dans la configuration actuelle avec la percée de candidats « outsiders ». Le résultat de cette élection est un camouflet asséné aux élites politiques traditionnelles et témoigne de la perte de confiance des Tunisiens envers la sphère politique. A ce titre, l’élection n’a mobilisé que 45% du corps électoral, contre 64 en 2014, ce qui témoigne de l’essoufflement du système électoral classique. Les jeunes, très actifs lors de la révolution, semblent s’investir davantage en dehors des urnes.

Amel Boubekeur, chercheure en sociologie à l’EHESS et Kmar Bendana, professeur émérite d’histoire à l’Université de La Manouba, nuancent la situation. Selon elles, Kais Saïed et Nabil Karoui incarnent la politique de transition opérée par le pays mais également des symboles du rejet des élites politiques traditionnelles.

Si la date du second tour n’est pas strictement fixée, il pourrait avoir lieu le 29 septembre, le 6 octobre ou le 13 octobre et coïncider avec les élections législatives du 6 octobre. Ces dernières auront une incidence directe sur la vie politique tunisienne. Avec l’élection d’un hyperconservateur ou d’un populiste à la tête du pays, le futur politique de la Tunisie soulève une incertitude sur les évolutions à venir. Elle pourrait d’ailleurs influer sur la nature même de la démocratie recherchée. Serait-ce alors la remise en cause de certains acquis constatés depuis 2011 ?

 

Sur le même sujet : Tunisie : une démocratie fragilisée ?

Tunisie : mort du président Béji Caïd Essebsi

Le président de la République Béji Caïd Essebsi, mort le 25 juillet 2019.  

Le jeudi 25 juillet et quelques mois avant la fin de son mandat, le président de la République tunisienne, Béji Caïd Essebsi, est mort le jour de la fête de la République. A 92 ans, le premier Président élu démocratiquement en Tunisie a traversé toute l’histoire de la Tunisie indépendante et incarnait la transition post-2011.

Avocat de formation, il est, dès ses études, un fervent militant dans les réseaux du Néo-Destour – le parti du président Habib Bourguiba – et a occupé les postes de ministre de l’intérieur, de ministre de la défense et d’ambassadeur à Paris dans les années 1960-1970. Actif également durant les premières années de règne de Ben Ali, « BCE » a été nommé ministre des affaires étrangères et président de l’assemblée nationale dans les années 1980-1990. Prenant conscience de la dérive autoritariste du chef de l’Etat, le « cacique du régime » a préféré s’en éloigner. Sa prise de distance avec Ben Ali lui aura finalement permis, lors de la révolution tunisienne de 2011, de bénéficier d’une image positive auprès de l’opinion publique.

Farouche opposant à l’islam politique, il fonde le parti Nidaa Tounès à l’issue de la victoire du parti islamiste Ennahdha lors des élections, dans le dessein de rallier toutes les forces hostiles aux fréristes. Nidaa Tounès ayant remporté le scrutin l’année suivante, il est démocratiquement élu en 2014 et fait le choix de tendre la main aux islamistes afin de former une majorité au parlement. La « politique du consensus » a ainsi permis à la Tunisie d’éviter les tensions politiques et de faire front uni lors des attentats en 2015. Toutefois, le consensus s’est peu à peu délité. Au sein même du parti présidentiel, qui perd progressivement en influence, la scission est de plus en plus importante. La nomination du fils d’Essebsi à la tête du parti confère au parti une dimension dynastique et finit d’éloigner le Président de son Premier ministre Youssef Chahed.

Confrontée à des tensions internes, la Tunisie s’est tout de même illustrée dans le monde arabo-musulman après l’épisode des printemps arabes, Essebsi ayant incarné le Président de la stabilité. Ayant évité les dérives islamiste et militaire, Tunis se targue d’être une exception et d’avoir maintenu de bonnes relations, tant avec les pays arabes qu’avec l’Occident. Ces derniers mois, des progrès sociétaux ont vu le jour. En autorisant les mariages entre Tunisiennes et non-musulmans – une première dans les sociétés maghrébines – BCE, en prenant exemple sur Bourguiba, se fait l’allié des femmes, lui permettant de donner une image moderne de la Tunisie. Dans cette lignée, le Président avait lancé le projet d’une égalité homme-femme dans l’héritage. En dépit du soutien massif des associations féministes et des capitales occidentales, Béji Caïd Essebsi a pointé du doigt une question sensible ancrée dans les mentalités et qui prend racine dans la religion. Finalement, malgré les ambitions historiques du chef d’Etat, le texte s’est heurté au rejet du parlement.

Selon l’article 84 de la Constitution, le président de l’assemblée des représentants du peuple (ARP) est chargé d’occuper la présidence par intérim et d’assurer ainsi la continuité de l’Etat en cas de décès du Président. Le consensuel Mohamed Ennaceur, âgé de 85 ans, dispose donc de 90 jours pour organiser les prochaines élections. Le jeudi 25 juillet, il s’est exprimé à la télévision tunisienne, en présence du chef du gouvernement, Youssef Chahed. Félicitant l’œuvre du président de la République, il appelle par la même les Tunisiens à « resserrer les rangs et à faire preuve de solidarité ». Il incomberait à la cour constitutionnelle de constater la vacance du pouvoir. Néanmoins, le pays n’est pas doté d’un tel organe, n’ayant pu être mis en place, en raison des multiples divergences politiques.

Dorénavant, la question qui se pose est la façon dont la Tunisie vivra cette nouvelle transition. Au sein de Nidaa Tounès, les luttes intestines cristallisent l’affaiblissement du camp présidentiel et profitent aux islamistes. Dans une région propice à l’instabilité et aux soulèvements, la Tunisie s’est illustrée durant des années comme un « havre de paix ». Pourtant, derrière la façade démocratique se cachent des revendications sociales, un chômage de masse et une économie en berne. Autant de défis à relever pour le prochain chef d’Etat qui devra faire face à une famille politique divisée et à un processus constitutionnel inachevé.

Tunisie : une démocratie fragilisée ?

Le président tunisien Béji Caïd Essebsi.
Tous droits réservés.

A l’issue des printemps arabes entraînant la chute du Président Zine el-Abidine Ben Ali, la Tunisie a initié une démarche assez unique dans le monde arabe pour rétablir son processus démocratique.  Souvent citée en exemple, elle a su ainsi éviter l’émergence islamiste ou autoritaire.  Mais le contexte économique, social, politique et sécuritaire semble aujourd’hui compromettre cette démarche.

Au plan politique, la montée de l’abstentionnisme, la multiplication des grèves et l’accroissement de la défiance de l’opinion publique sont les principaux témoins de la perte de confiance installée maintenant depuis deux ans.  La corruption – relent de l’ère Ben Ali – reste forte dans le pays. La gouvernance est mise à mal tiraillée entre les mouvances appuyant le Premier ministre Youssef Chahed et celle inféodée au Président Béji Caïd Essebsi.

A cette fragilité démocratique s’ajoute celle du Président lui-même dont l’état de santé est préoccupant, ayant été hospitalisé le 27 juin dernier à la suite d’un malaise.  Même si les nouvelles sont aujourd’hui rassurantes, les perspectives restent incertaines. A l’aube des élections législatives et présidentielles prévues en fin d’année, politiciens et internautes réclament plus de transparence sur cet état de santé, craignant une vacance du pouvoir. Selon l’article 84 de la Constitution tunisienne, c’est à la Cour constitutionnelle qu’il convient de constater la vacance du pouvoir et de prendre les dispositions pour assurer l’intérim. Mais cette institution n’a pas retrouvé sa place huit années après la fin de la révolution. Le malaise du chef de l’Etat intervient aussi au moment où le gouvernement prononçait des amendements sur la loi électorale adoptés par le Parlement. Ces amendements doivent être présentés au Président dans les prochains jours. Ils sont l’objet de nombreux recours parce qu’ils visent à écarter des candidats potentiels aux prochaines élections issus des médias ou des associations.

Favori dans les sondages depuis plusieurs semaines, le Premier ministre Youssef Chahed ne l’est plus comme l’atteste le quotidien Le Maghreb dans son numéro du 11 juin. Nabil Karoui, fondateur de la chaine populaire Nessma TV est désormais donné vainqueur avec 23,8% des votes, Chahed obtenant seulement 7,4% des suffrages présumés. Il a su, grâce à la télévision tunisienne, se forger une image d’homme proche des « pauvres et des oubliés », en adoptant un véritable d’un discours social.

Le péril démocratique tient aussi à une économie défaillante malgré les aides supérieures à un milliard d’euros sur la période 2017 – 2020 accordées par l’Union européenne. Il s’ensuit une baisse du niveau de vie des classes moyennes et populaires avec une forte dépréciation du dinar et un chômage qui ne s’infléchit pas.

Cette fragilité est accrue par une situation sécuritaire dégradée. La semaine dernière, le jeudi 27 juin, pas moins de deux attentats kamikazes ont été perpétrés au cœur de la capitale où un policier a été abattu et huit personnes blessées. Cette insécurité a une incidence économique substantielle, notamment vis-à-vis des acteurs en charge du tourisme. Ces attaques, revendiquées par l’organisation Etat islamique, vise donc à ébranler « l’exception tunisienne » dans la démarche engagée au lendemain des printemps arabes. La Tunisie faisait pourtant figure d’îlot de stabilité entre l’Algérie en plein bouleversement politique et social et la Libye enlisée dans une guerre.

Pour l’historienne franco-tunisienne Sophie Bessis, ce retour des djihadistes est une réalité qui fait la lumière sur les cellules dormantes qui n’ont pas été démantelées.

Pourtant, plus de huit après la révolution tunisienne, la transition démocratique perdure. La singularité tunisienne demeure donc mais la Tunisie doit faire face à d’importants défis concentrés sur les élections législative et présidentielle à venir. Si le pays avait fait le choix du consensus en regroupant ses principales forces politiques d’antan, consensus aujourd’hui fragilisé, il devra sans doute faire émerger une force politique nouvelle capable d’engager les réformes structurelles qui s’imposent.

Le Maghreb central : bilan et perspectives – par Mustapha Benchenane

Un article de Mustapha BENCHENANE, docteur d’Etat en science politique, conférencier au Collège de l’OTAN et éditorialiste à l’institut FMES.

 

Le « Maghreb central » est composé de l’Algérie, du Maroc et de la Tunisie. Il est situé au cœur de la Méditerranée occidentale et par le détroit de Gibraltar, 14 kilomètres le séparent de l’Europe. Une autre de ses caractéristiques : la langue française est pratiquée par des millions de Maghrébins, au point qu’il faut la considérer comme l’une des composantes de l’identité de ces peuples. Historiquement, cette zone était berbère jusqu’à l’arrivée de l’islam à la fin du VIIe siècle et surtout au début du VIIIe siècle. Le Coran étant rédigé en langue arabe, les conversions ont modifié de façon profonde la personnalité de cette zone, devenue arabo-berbère.

Le Maroc et la Tunisie sont indépendants depuis 1956 et l’Algérie depuis 1962. Ces trois pays réalisent moins de 2 % de leur commerce extérieur entre eux. Ils attirent moins de 1 % des investissements de l’Union européenne. La population de cette région est d’environ 90 millions d’habitants. Les moins de 30 ans représentent 70 % du total.

Les trois États, ou ce qui en tient lieu, font partie de l’Union du Maghreb arabe créée par le Traité de Marrakech de février 1989. Elle comprend également la Mauritanie et la Libye, mais reste, 30 ans après, une fiction.

Où en sont ces pays du Maghreb central par rapport aux espoirs suscités par le recouvrement de leur indépendance ? La réponse n’est malheureusement pas positive si l’on prend en compte les résultats dans un éventail de domaines.

 

  • Des défis hors de portée.

Sur les plans économique et social, l’adaptation à l’économie de marché mondialisée constitue le plus grand défi. Pour le réussir, il aurait fallu de profondes réformes structurelles. Au cœur de ces réformes, il était impératif de placer un système éducatif performant. Cela signifie des maîtres compétents et intègres, capables de s’approprier et de transmettre la rationalité sous ses trois formes : théorique, critique et autocritique. Cette rationalité doit transparaître partout : dans les programmes, dans les méthodes pédagogiques et dans les comportements. Cela a permis à d’autres pays de faire face aux impératifs de la concurrence qui se déroule à l’échelle planétaire.

Dans la réalité, ces trois pays n’y arrivent pas. L’Algérie a disposé depuis son indépendance de dix fois l’équivalent du Plan Marshall, sans pour autant parvenir aux résultats escomptés. Si le Plan Marshall a bénéficié à l’Europe à partir de 1947 et a contribué à la reconstruction et à la modernisation de la quinzaine de pays qui l’ont accepté, c’est parce que, en Europe occidentale, étaient déjà réunies des conditions favorables : la rationalité avec ses bienfaits en termes d’organisation, de compétences, de sens de l’efficacité, de culture de l’effort et du travail…

Quelques chiffres permettent une illustration des difficultés que le Maghreb central ne parvient pas à surmonter : alors qu’il faudrait une croissance de 8 % sur 40 années afin de faire face au déficit dans le domaine de l’emploi, la croissance est de 3,5 % au Maroc, dans le meilleur des cas, de 2,8 % en Tunisie et de 3 % en Algérie. L’endettement de la Tunisie représente 24 % du PIB en 2018 et le Fonds Monétaire International (FMI) exige des réformes structurelles dont les conséquences immédiates seraient très douloureuses pour les catégories sociales les plus défavorisées. 35 % des diplômés sont au chômage. Le chaos qui prévaut en Libye est un problème supplémentaire pour les Tunisiens en terme de sécurité et de gestion de l’économie. Au Maroc, selon le FMI, un jeune sur quatre de 15 à 24 ans (1 685 000 jeunes) ne travaille pas, n’est pas à l’école et ne suit aucune formation. Cette proportion est de 44 % chez les femmes (1 319 000 femmes). Selon la Banque mondiale, le chômage des jeunes en milieu urbain était de 38,6 % en 2016. La révolte du Rif, région particulièrement déshéritée et négligée par le pouvoir, est révélatrice des dangers d’une explosion annoncée.

Après 56 années d’indépendance, l’Algérie n’exporte que son pétrole et son gaz : 97 % des recettes d’exportation proviennent de la vente de ces deux matières premières. Depuis 2014, le dinar algérien a perdu 48 % de sa valeur face au dollar américain.

 

  • Au plan politique : incertitudes et confusion

Si « printemps arabe » il y a eu, il n’a pas commencé en Tunisie en 2011, mais en Algérie lorsque, en octobre 1988, l’Armée nationale populaire (ANP) a tiré sur des manifestants. Le traumatisme a été si profond, que c’est le pouvoir qui a octroyé des libertés. En 1991, le Front islamique du salut (FIS) a été majoritaire au premier tour des élections législatives. L’armée est alors intervenue pour empêcher le déroulement du second tour. Des « islamistes » furent internés dans des camps au Sahara. Mais dès leur libération, beaucoup d’entre eux sont partis au maquis, optant pour la lutte armée. Le noyau dur de cette mouvance était constitué d’individus revenus d’Afghanistan où ils s’étaient battus au sein de la « Légion islamique » contre les troupes soviétiques qui avaient envahi ce pays en 1979.

La liberté d’expression est une réalité en Algérie. Pour le pouvoir, elle est une soupape de sécurité : par la parole, les mécontents s’ébrouent, puis rentrent chez eux regarder la télévision, de préférence, pour les uns, les chaînes françaises, pour les autres, les chaînes arabes du Moyen-Orient.

La succession du Président Bouteflika, gravement malade et incapable de gouverner, ne se fera pas dans le respect de la Constitution, mais en fonction des rapports de force entre les clans, l’armée elle-même étant divisée.

En Tunisie, il y a eu une révolte en 2011 contre la dictature du président Ben Ali. Comme en Algérie, les premières élections organisées après la fuite du dictateur ont été remportées par le parti « islamiste » Ennahda. Cependant, soumis à des pressions endogènes et exogènes, ce parti a renoncé – provisoirement – à exercer seul et directement le pouvoir, au profit d’une coalition à laquelle il participe.

Au Maroc, a démarré le 20 février 2011 un mouvement de protestation de nature politique, réclamant des réformes profondes du système en place et dénonçant les injustices dans tous les domaines. Le roi Mohamed VI s’est montré habile en lâchant du lest, acceptant de réviser la Constitution. Il s’est engagé à choisir le Premier ministre au sein du parti majoritaire aux élections législatives. La liberté d’expression est encadrée, les Marocains n’ayant pas le droit de remettre en cause le caractère monarchique du régime ou de critiquer le roi. Une autre « ligne rouge » est tracée par l’interdiction de contester la « marocanité » du Sahara occidental.  Les Marocains ne vivent plus sous la chape de plomb qu’était pour eux le régime de Hassan II.

Les régimes politiques des trois pays du Maghreb central ne sont plus des dictatures mais ne sont pas non plus des démocraties. Il leur manque, en effet, des composantes essentielles de la démocratie : une compétition ouverte et pacifique pour le pouvoir selon des règles très largement acceptées et strictement respectées. Un autre impératif figure au même rang que le précédent : l’État de droit. Cela signifie une justice indépendante du pouvoir, ce dernier étant lui-même soumis au droit. Ces conditions sont très loin d’être réunies car la culture démocratique n’est pas enracinée dans ces trois pays ni ailleurs, dans le « monde arabo-musulman ».

Dans les domaines de la sécurité, la Tunisie et le sud de l’Algérie sont sous la menace des terroristes de différentes obédiences « islamistes » qui bénéficient d’une liberté d’action en Libye où prévaut le chaos provoqué par l’intervention de l’OTAN contre Kadhafi. A l’ouest, l’affaire du Sahara occidental cristallise les rivalités entre l’Algérie et le Maroc. La communauté internationale fait preuve d’impuissance en n’imposant pas le respect du droit international qui préconise l’organisation d’un référendum d’autodétermination afin que les Sahraouis décident eux-mêmes de leur destin.

Les budgets de défense des trois pays augmentent sans que, pour autant, l’efficacité de leurs armées atteigne le niveau requis pour faire face à la gravité de la menace terroriste.

 

*  *  *

Compte tenu de l’ensemble de ces données, les flux migratoires du sud vers le nord de la Méditerranée s’accroîtront. La plupart des jeunes veulent aller en Europe, parfois en risquant leur vie. Du Sahel proviennent d’autres migrations que les États du Maghreb central tentent de refouler.

Plusieurs décennies après leur indépendance, la réalité de ces pays démontre qu’ils n’ont pas été en mesure de gérer efficacement leurs affaires, ni de coopérer de façon transversale. L’indicateur le plus significatif à cet égard est la fermeture de la frontière terrestre entre le Maroc et l’Algérie depuis 1994. L’Europe, et la France en particulier, ont des raisons légitimes de s’inquiéter des conséquences de ces difficultés non surmontées sur la stabilité de la région euro-méditerranéenne.

Tunisie : 8 ans après

Le président tunisien Beji Caid ESSEBSI. Tous droits réservés.

Lundi 14 janvier 2019, les Tunisiens ont commémoré le huitième anniversaire de la chute de l’ancien Président, Zine el-ABIDINE BEN ALI, en place depuis 1987. Quelques années après les soulèvements ayant conduit à la fin du régime et qui ont fait 340 morts et plus de 2 000 blessés, la question du bilan se pose.

Depuis les révolutions qui ont ébranlé plusieurs régimes en place, la « Révolution du Jasmin » – nom donné aux événements tunisiens par les rédactions étrangères – a laissé place à une transition démocratique. Bien que fragile, cette transition est l’une des plus abouties dans les pays ayant connu les « printemps arabes ». Des élections libres se sont déroulées et une nouvelle Constitution a été adoptée. Le pays a par la même connu des avancées considérables en termes de droits de l’homme.

Lors de son discours au musée du Bardo commémorant l’anniversaire de la révolution, Beji Caïd ESSEBSI, le président tunisien, qui avoue ne pas avoir participé aux émeutes de 2011, déclare : « la révolution a été spontanée, conduite par des jeunes non encadrés ». A 93 ans, le plus vieux président élu au monde a énuméré les acquis de la révolution et a fait l’éloge de la liberté de la presse et de la liberté d’expression. Il considère tout de même que la démocratie est « en péril », malgré un bon départ.

De fait, le processus de transition n’est pas achevé, remettant pour certains le terme de révolution en cause, tant les promesses attendues n’ont pas eu lieu. Le coût de la vie augmente dans le pays et le taux d’inflation est proche des 8%. Le dinar tunisien a chuté de 60% par rapport au dollar ; Beji Caïd ESSEBSI s’est même fendu d’une sortie étonnante en affirmant que « le dinar ne vaut plus rien ».  Le taux de chômage est d’environ 15,5% et celui des jeunes diplômés est supérieur à celui des non-diplômés, ce qui engendre une fuite de cerveaux préoccupante pour l’avenir du pays. L’intérieur de la Tunisie est plus sensible à cette crise aux multiples facettes et les écarts avec la côte ne font que se creuser davantage. S’ajoute à cette crise économique une crise politique et sociale. Le président et le Premier ministre Youssef CHAHED, issus du parti Nidaa Tounes, sont entrés dans une logique de rupture et l’alliance avec les autres partis, en l’occurrence Ennahda ne permet pas d’avancées. Pour beaucoup de Tunisiens, cette situation résulte en partie de la politique d’austérité imposée par le FMI et les tensions internes subsistent.

La révolution avait débuté par l’immolation par le feu de Mohamed BOUAZIZI, vendeur ambulant en situation de détresse à Sidi Bouzid en décembre 2010. Huit ans après, le suicide est resté la seule issue pour le journaliste Abderrazak ZORGUI qui s’est infligé le même sort le 24 décembre dernier à Kasserine, faisant de son sacrifice un acte militant : « Pour les chômeurs de Kasserine, je vais commencer une révolution, je vais m’immoler par le feu ! (…) Ce mensonge promettant une vie meilleure n’est jamais venu ». Le geste du journaliste a entrainé d’autres Tunisiens à faire de même. La Tunisie éprouve des difficultés à amorcer sa transition économique et les lendemains de la révolution ne sont pas parvenus à répondre à la crise économique qui avait amené la jeunesse dans la rue.

L’espoir d’une Tunisie plus sereine s’amenuise, tandis qu’une grève générale relayée massivement par les syndicats est annoncée pour le 17 janvier 2019, un mouvement qui aura, selon le président de la République, des « conséquences néfastes » pour le pays.

Alors que se tiendront à la fin de l’année 2019 avec des échéances cruciales pour la Tunisie à travers les élections législatives et présidentielles, le pays reste partagé entre le pessimisme et l’inachevé concernant sa révolution.

 

Tournée diplomatique pour le prince MBS

Tous droits réservés.

 

Alors qu’il doit assister au sommet du G20 à Buenos Aires à la fin de la semaine, le prince héritier saoudien Mohamed BIN SALMANE (MBS) a entamé, jeudi 22 novembre, une tournée diplomatique à travers le monde arabe . Six pays figurent au programme de ce premier déplacement officiel depuis le début de l’affaire Jamal KHASHOGGI : Emirats arabes unis, Bahreïn, Egypte, Tunisie, Mauritanie et Algérie.

L’opinion publique du monde arabe est divisée sur cette tournée initiée par le prince. Reçu lundi par le président égyptien Abdel Fattah al-SISSI, le successeur désigné d’Abdulaziz Al Saud est attendu ce mardi 27 novembre à Tunis par le président Béji CAID ESSEBSI. L’annonce de cette visite a provoqué une vague de protestations au sein de la société civile tunisienne. MBS est critiqué pour son rôle supposé dans l’affaire Khashoggi et dans la guerre au Yémen et à propos des droits de l’homme bafoués dans le royaume wahhabite. Les slogans à l’encontre du prince se multiplient tandis qu’un collectif de blogueurs, d’activistes et de journalistes a organisé une manifestation lundi 26 novembre sur l’avenir Habib BOURGUIBA dans le centre de Tunis. Le Syndicat national des journalistes professionnels (SNJT), dans une lettre ouverte au Président de la république tunisienne, critique le positionnement de la diplomatie tunisienne au regard de la situation en Arabie saoudite, reprochant au ministère des Affaires étrangères de n’avoir que « timidement condamné » le meurtre du journaliste. Sous couvert d’une visite de courtoisie, version officielle avancée par les autorités tunisiennes, il s’agirait également d’une visite au motif financier. Tunis, qui connait une crise économique importante, aurait besoin de l’aide financière de Riyad.

Du côté algérien, la contestation, moins visible, divise la classe politique. Près de 1 900 personnes ont signé une pétition demandant l’annulation de cette visite. Le Maroc, quant à lui, ne figure plus dans la liste des pays visités, certains médias locaux évoquant un refus du roi Mohammed VI de recevoir MBS pour des « raisons d’agenda ». Cette non-rencontre illustre les tensions cachées entre les deux Etats et la lutte d’influence entre le gardien des Lieux Saints et le descendant direct du Prophète.

En vue de la réunion du G20 du 30 novembre au 1er décembre prochain, l’ONG Human Rights Watch a lancé une procédure contre MBS auprès d’un juge argentin pour le faire inculper à son arrivée dans la capitale argentine. Si la démarche pour « crimes de guerre et tortures » face aux actions de la coalition menée par l’Arabie saoudite au Yémen a peu de chance d’aboutir, l’image du prince modernisateur propagée par Mohamed BIN SALMANE est ternie.

Tunisie : loi historique contre le racisme

L’Assemblée des représentants du peuple de Tunisie a voté mardi 9 octobre la loi sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale.
Tous droits réservés.

Mardi 9 octobre 2018, les députés tunisiens ont adopté le projet de loi sur l’élimination de la discrimination raciale, approuvé par 125 voix des 131 présents. La Tunisie légifère pour condamner ces actes, dans un pays où la minorité noire tunisienne (descendante d’esclaves pour l’essentiel) et les étrangers subsahariens sont victimes de racisme.

Ce texte est une première en Tunisie où aucune loi ne condamne ni les actes ni les propos d’ordre raciste, dont souffre pourtant régulièrement la minorité du pays. Qu’il s’agisse de Tunisiens ou de résidents étrangers, ils représenteraient selon l’Association de défense des droits des Noirs, 15% de la population.

L’Assemblée des représentants du peuple, par cette décision, répond au problème soulevé depuis plusieurs années par la société civile tunisienne. Incitation à la haine, menaces racistes, diffusion et apologie du racisme, création ou participation à une organisation soutenant de façon et claire et répétitive les discriminations, sont autant d’actes réprimés par la loi. Cette dernière prévoit ainsi des peines pouvant aller d’un mois à trois ans d’emprisonnement et des amendes allant jusqu’à 3 000 dinars (1 000 euros) pour une personne physique et 15 000 pour une personne morale. Jamila KSIKSI, députée affiliée au parti islamiste Ennahdha, s’est félicitée de ce « tournant pour la Tunisie ». Issue de la minorité noire tunisienne, elle est l’une des figures de ce combat.

En ce jour historique salué par les députés, les associations antiracistes et la société, Messaoud ROMDHANI, responsable du Forum tunisien des droits économiques et sociaux (FTDES) a déclaré à l’AFP : « C’est un tournant très important dans l’histoire de la Tunisie, équivalent à l’abolition de l’esclavage ». En effet, la Tunisie se distingue par sa singularité dans le monde arabe et en est fière. Raouf EL MAY, député indépendant qui militait depuis 2016 pour l’adoption de ce texte l’explique : « La Tunisie a été le premier pays musulman à abolir l’esclavage, et nous sommes parmi les premier à avoir signé la convention des Nations unies en 1965 contre les discriminations raciales. Le vote d’aujourd’hui, c’est une évolution logique. »

Une Commission nationale de lutte contre les discriminations, désignée par le gouvernement, sera en charge du suivi et de l’exécution de la loi et devra remettre un rapport annuel aux autorités et au Parlement. L’enjeu dorénavant consiste pour Tunis à l’application de la loi qui nécessitera un travail à long terme devant inclure la minorité noire à la société tunisienne. Les associations s’accordent à dire que le respect doit se diffuser au travers de l’éducation.

Précurseur maghrébin en matière de droits humains loin devant ses voisins, le pays s’était illustré il y a quelques mois sur la question du droit des femmes, salué par la communauté internationale. Reste à savoir si cette loi sur la discrimination raciale s’élargira à toutes les formes de discriminations.

Tunisie : Nidaa Tounes au bord de l’implosion

Le Président Béji CAÏD ESSEBSI charge Youssef CHAHED, nouveau chef du gouvernement, de former un gouvernement d’union nationale. Août 2016.

Tous droits réservés

Alors qu’un double scrutin, présidentiel et législatif, doit se tenir en 2019, le parti du gouvernement Nidaa Tounes est en état de déliquescence.

Créé en 2012 dans le but de promouvoir le modernisme et l’héritage d’Habib BOURGUIBA, par son ancien ministre Béji CAÏD ESSEBSI qui fêtera bientôt ses 92 ans, Nidaa Tounes fédère plusieurs mouvances politiques. Il y a quatre ans, à la surprise générale et dans l’optique de préserver le processus né de la révolution de 2011, Nidaa Tounes s’est allié au parti islamiste Ennahdha dans le cadre d’une politique dite du consensus.

Le 25 septembre 2019, le Président de la République tunisienne et fondateur du parti annonce à la télévision la rupture de Nidaa Tounes avec Ennahdha, parti mené par Rached GHANNOUCHI. Le schisme entre les deux partis était toutefois perceptible : l’action du gouvernement est ballotée depuis plusieurs années entre des forces contraires et la perspective des élections ne permet plus à Nidaa Tounes et Ennahdha de faire front commun. La confusion est telle que le chef du gouvernement, Youssef CHAHED, est soutenu par le groupe parlementaire Coalition nationale qui attire les députés des deux partis, désireux de tracer les prémices d’un nouveau rassemblement. Le chef du gouvernement incarne un point de crispation entre GHANNOUCHI et ESSEBSI, le premier le soutenant, le second voyant en lui un potentiel adversaire. Les tensions au sein du parti sont d’autant plus grandes que le chef du gouvernement et le directeur exécutif de Nidaa Tounes, Hafedh CAÏD ESSEBSI, fils du Président de la République, se livrent à une lutte personnelle. Le directeur exécutif, jugé comme un leader illégitime et peu charismatique, exige la démission du chef de gouvernement choisi par son père. Béji CAÏD ESSEBSI a même sommé Youssef CHAHED, en juillet dernier, de choisir entre remettre sa démission ou solliciter une nouvelle fois la confiance de l’Assemblée des représentants du peuple. Selon Larbi CHOUIKHA, professeur à l’université de la Manouba près de Tunis, la confrontation avec Hafedh CAÏD ESSEBSI « a beaucoup servi en termes d’image » à Youssef CHAHED qui incarne de fait « une alternative à cette transmission dynastique ». D’ailleurs, il bénéficie du soutien de la communauté internationale.

Tandis que Nidaa Tounes a perdu environ 200 000 électeurs, Kamel HAMZAOUI, président du conseil municipal de Kasserine et membre de Nidaa Tounes a annoncé, lundi 1er octobre 2018, démissionner si la crise interne du parti se poursuivait.

Si le plus vieux chef d’Etat élu du monde espère « laisser une trace dans l’histoire », son parti vit ses pires heures. En effet, le pays connait actuellement un contexte économique et social difficile. Les mesures d’austérité prises par le gouvernement mené par CHAHED ont engendré un mécontentement grandissant, l’Union générale du travail tunisienne (UGTT) ayant annoncé une grève pour la fin du mois d’octobre.