Troisième République

Colonisation, islam et laïcité

Compte rendu de la conférence éponyme prononcée par Pierre-Jean LUIZARD, le 9 novembre 2018. Les analyses historiques décrites ci-dessous représentent les seules opinions du conférencier et n’engagent pas l’institut FMES.

L’historien Pierre-Jean LUIZARD et le vice-amiral d’escadre (2s) et directeur des opérations de l’institut FMES Pascal AUSSEUR, le 9 novembre 2018.

 

L’institut FMES a eu le plaisir de recevoir l’historien Pierre-Jean LUIZARD, directeur de recherche au CNRS et spécialiste de l’islam contemporain au Moyen-Orient. Auteur de nombreux ouvrages, il reçoit en 2015 le Prix Brienne du livre géopolitique pour Le Piège Daech – l’État islamique ou le retour de l’Histoire .

Pendant plus d’une heure, Pierre-Jean LUIZARD a fait un retour sur le “roman national français” pour permettre de comprendre le rapport complexe à la laïcité qu’ont les sociétés musulmanes contemporaines à travers le prisme original de la colonisation du XIXème siècle.

La colonisation a pris de multiples formes et a connu plusieurs périodes. La conférence a porté sur les choix et les formes de la colonisation française au XIXème siècle. Le but de la conférence n’était pas de faire une contre histoire mais de confronter l’histoire française à une autre approche, celle du colonisé.

  • Une colonisation à la mission civilisatrice

Si le Nouveau Monde avait été colonisé avec des objectifs apostoliques, Monsieur LUIZARD explique que la colonisation du XIXème siècle en France ne s’est pas faite selon un idéal religieux mais au nom d’une mission civilisatrice, justificatrice des entreprises d’occupation et de domination militaires.

Il précise que la France, héritière des Lumières, s’est donnée le rôle de coloniser les sociétés considérées comme insuffisamment civilisées. Leur attachement à la religion était le critère clé. Une société sécularisée telle que la France de la Révolution était donc plus civilisée que les sociétés musulmanes où l’attachement aux principes religieux est fort et où religion et politique sont liés.

Cette vision des élites républicaines et laïques de l’époque a justifié la colonisation. Pourtant, nous explique l’historien, elle était en partie erronée. L’Empire ottoman, qui régnait sur la majeure partie du monde arabe, différenciait les sphères politique et religieuse à travers deux fonctions différentes incarnées par une seule et même personne : le sultan et le calife. La vision du calife a été peu à peu abandonnée, le chef de l’empire ottoman ne se présentant qu’en sultan.

Pierre-Jean LUIZARD insiste sur les fondements de la colonisation à l’époque à travers deux idées principales :

    • La colonisation, en particulier du monde arabe, contrairement à une idée reçue, n’a pas été le fait de la droite ou de l’extrême droite. Elle ne s’est pas réclamée à l’époque des camps clérical ou royaliste mais a été le fait des républicains sous la IIIème République.
    • La légitimation de la colonisation civilisatrice s’est faite à géométrie variable. Alors qu’elle s’est proclamée au nom d’idéaux républicains et laïcs, ce qui était valable en métropole ne l’était pas dans les colonies. La colonisation a donné lieu à des retournements systématiques des élites républicaines et laïques voire à des « reniements » afin de justifier ce système colonial. Les musulmans n’ont jamais pu prétendre à ces mêmes principes présentés pourtant comme légitimant la colonisation.
  • La campagne d’Egypte de Napoléon Bonaparte

De 1798 à 1801, se tient la campagne d’Egypte. Au lendemain de la Révolution française et dans le contexte du Directoire, il s’agit de la première exportation coloniale dite « révolutionnaire ». Napoléon Bonaparte, se pensant comme la réincarnation d’Alexandre le Grand, veut priver son ennemi historique, la Grande Bretagne, des liens terrestres et maritimes qu’elle entretient avec sa plus grande colonie, les Indes. Il entend proclamer en Egypte une République française d’Egypte. Le pays, partie intégrante de l’Empire ottoman, était en réalité aux mains des mamlouks (anciens esclaves venus du Caucase ou de Crimée ), dirigeant au nom du sultan mais ayant fait un Etat propre.

La mission que s’est donnée Napoléon Bonaparte était de libérer les Egyptiens des « étrangers » afin d’établir une souveraineté dans le pays. Ces principes de liberté ou de république étaient inconnus pour les Egyptiens qui n’ont, de fait, pas compris le message du souverain français. Napoléon Bonaparte s’engage donc dans une guerre contre les mamlouks et établit en Egypte une politique concordataire : la religion est sous le contrôle de l’Etat. Dès lors, il lance une opération de séduction envers la notabilité religieuse égyptienne en vantant les principes de l’islam. Il affirme le profond respect qu’il a pour cette religion.

Du côté des Egyptiens, les batailles ordonnées par Napoléon Bonaparte donnent à voir la réalité de cette expédition en Egypte. Cette dernière étant onéreuse et le souverain français n’ayant pas les moyens de ses ambitions, Napoléon Bonaparte a décidé de faire payer au peuple égyptien un impôt qui a engendré révoltes et famine. Pour taire les soulèvements, il a fait décimer les hommes dans chaque village incapable de payer les impôts. Selon les estimations d’historiens et mémoristes égyptiens, la répression au refus dû à l’imposition aurait fait entre 40 000 et 50 000 morts durant les trois années d’occupation.

Deux événements majeurs sont à retenir :

  • La révolte du Caire du 20 octobre 1798 qui a été matée en deux jours, entrainant la mort de plus de 10 000 Egyptiens.
  • La révolte du Delta du Nil où l’ensemble de la population mâle d’un village a été décapitée et les têtes exhibées sur une place dans la capitale égyptienne.

Face à la coalition militaire contre lui (Empire ottoman, Grande Bretagne et Russie), Napoléon Bonaparte se rend en Syrie et en Palestine où il fait tomber les villes de Saint-Jean d’Acre (après six mois de siège) et de Jaffa où il décime la garnison s’étant rendue. Jaffa retient de Napoléon Bonaparte un tyran s’étant servi d’idéaux révolutionnaires pour cacher une entreprise de domination coloniale.

 

  • L’influence saint-simonienne

Les saint-simoniens sont influents dans le contexte post-révolutionnaire puisqu’ils se réfèrent aux idées des Lumières. Leur théorie est celle d’un développement des pays pauvres afin de les civiliser. En développant ces pays, ils se détacheraient par nature de leur croyance religieuse et tendraient vers une sécularisation permettant la laïcité. L’Europe, pour les saint-simoniens, a une mission civilisatrice, cette mission nécessitant des voies de communication. La principale voie est le canal de Suez (Ferdinand de Lesseps étant un ancien saint-simonien).

En Egypte et en Algérie, les saint-simoniens bénéficient d’une grande influence, en particulier sous Napoléon III, période durant laquelle a été pensé le projet de Grand royaume arabe, abandonné avec la proclamation de la IIIème République. Les saint-simoniens légitiment un discours colonial : tout le monde peut être citoyen français mais l’islam étant trop présent, la citoyenneté doit être conditionnée à un abandon du statut personnel, en l’occurrence l’appartenance à une religion.

  • Citoyenneté et décret Crémieux en Algérie

Le statut personnel régit, en Algérie, la vie des Musulmans et des Juifs. En 1869, un sénatus-consulte de Napoléon III donne le choix aux indigènes algériens de rester indigènes et de fait d’obtenir la nationalité française mais sans être citoyen à moins d’abandonner leur statut personnel. Seulement quelques centaines de Musulmans et de Juifs ont accepté de devenir citoyens, le statut personnel étant constitutif de leur identité pour ces indigènes qui ne se sentaient pas français.

La fin du Second Empire avec la défaite de Sedan, laisse place à la IIIème République en 1870. A travers le décret Crémieux, ce régime va imposer par décret ce que le Second Empire avait laissé au libre choix des Algériens. Ce décret porte le nom d’Adolphe CREMIEUX, un homme politique radical socialiste, anti-religieux et franc-maçon mais issu d’une famille juive d’Avignon. CREMIEUX s’est donné pour mission de civiliser les communautés juives de Méditerranée en leur octroyant par décret la citoyenneté française. Ainsi, la communauté juive d’Algérie est devenue française de façon autoritaire.

A la même période, les élites républicaines et laïques font le choix de donner la citoyenneté française aux colons d’origines européennes (espagnole, italienne, maltaise). Cet octroi n’a pas posé de problème.

De fait, l’islam s’érige véritablement en religion du colonisé. Les musulmans algériens sont les seuls confrontés au choix entre la citoyenneté française et l’abandon du statut personnel. Le défendre renvoyait à défendre leur identité.

Si les élites de la IIIème République ont pensé la loi de 1905, ils vont s’opposer à son application en Algérie. A cette loi s’ajoute ainsi un décret en 1907 : les Chrétiens et les Juifs d’Algérie se voient appliquer les mêmes droits qu’en métropole mais pour les musulmans, les biens habous[1] qui servent à financer les cultes musulmans sont confisqués. Une indemnité coloniale va être fixée et l’Etat va fournir des fonctionnaires. Cette politique a fait de l’islam une ressource idéologique anticoloniale. En parallèle des mosquées officielles où les discours de culte doivent être soumis à la préfecture, les mosquées clandestines fleurissent.

Jusqu’en 1962, l’Etat français va considérer les musulmans algériens comme des indigènes et continuer d’appliquer ces principes du XIXème siècle.

  • Des élites républicaines, laïques et colonisatrices

Jules FERRY s’est fait le chantre de la colonisation après l’avènement du décret Crémieux. S’il est connu pour son rôle en faveur de l’éducation, il a été l’instigateur de trois lois entre le 16 juin et le 29 juillet 1881 :

  • Ecole primaire gratuite et obligatoire pour les enfants de moins de 16 ans
  • Liberté de la presse et d’opinion
  • Code de l’Indigénat : instauré en 1881 en Algérie jusqu’à l’indépendance en 1962, il est appliqué dès 1887 à l’ensemble des colonies. Il s’agit d’un statut « entre la citoyenneté et l’esclavage » qui octroie un statut spécial aux indigènes, astreints à une justice expéditive, à des peines collectives et à la restriction de certains droits.

Dans un contexte de ressentiment envers l’Allemagne, Jules FERRY déclare devant la Chambre : « La colonisation est le prix du patriotisme » et « la colonisation est la fille de la politique industrielle ». Cette colonisation a été ardemment défendue par ces élites républicaines. Face aux députés de droite réticents pour des raisons économiques et pour qui la récupération de l’Alsace Lorraine était la priorité, Jules Ferry argue la mission civilisatrice des « races supérieures » qui ont des devoirs vis-à-vis des « races inférieures ». Pour Jules FERRY il s’agit d’un sujet culturel et non ethnique, les « races inférieures » ayant vocation à rattraper leur retard au terme de plusieurs générations à travers l’éducation et notamment l’école.

En 1892, Jules FERRY se rend en Algérie lors d’une commission sénatoriale et s’aperçoit de la nature réelle de la domination coloniale. Il estime que les colons ont trahi la colonisation. En réponse, il fait débarquer l’armée française en Tunisie, le protectorat étant proclamé en 1881, afin de montrer aux colons algériens ce que signifie une « bonne colonisation ».

Les opposants à la colonisation dans le camp républicain laïc sont rares. Jean JAURES et Georges CLEMENCEAU en font partie. Georges CLEMENCEAU est l’un des seuls à remettre en cause le discours civilisateur de Jules FERRY. Anticolonial quand il est dans l’opposition, il mène cependant une politique toute autre une fois au pouvoir. S’il se dit contre la colonisation, il avoue faire une exception pour le Maroc afin que l’Allemagne ne s’empare pas du territoire. En 1920, dans un contexte d’après-guerre et à l’issue des accords de Sykes-Picot, les élites républicaines et laïques avec en chef de file Georges CLEMENCEAU, ministre de la Guerre et président du Conseil, vont vouloir se partager le Moyen-Orient avec la Grande-Bretagne. Lloyd George et Georges CLEMENCEAU se rencontrent afin de procéder à un « marchandage » entre deux puissances coloniales : Mossoul et la Palestine reviennent à la Grande-Bretagne tandis que la France bénéficie du Liban et la Syrie.

La France, dirigée par des élites républicaines et laïques, va se projeter dans la région de façon chrétienne. En métropole, une loi de 1901 expulse les congrégations catholiques et l’Eglise perd le monopole sur l’enseignement. Ainsi, les congrégations jésuites et dominicaines vont essaimer dans l’empire colonial. Pour servir la politique française, dont l’objectif était de contrer les majorités arabes, le pouvoir va collaborer avec les congrégations. Ainsi, le Moyen-Orient va être divisé sur des bases confessionnelles. Le Liban qui est à l’origine une région de Syrie, en est une parfaite illustration. Sur le même schéma, sont proclamés l’Etat des Druzes et l’Etat des Alaouites. La France a donc séduit les minorités afin de les opposer à la majorité arabe sunnite.

Cette politique connaît un revers à travers la révolte des Druzes. La France avait clientélisé les grandes familles druzes mais en 1925, ces derniers se révoltent, ne voulant plus accepter de trahir la cause arabe nationale syrienne et le roi Fayçal. Les élites républicaines et laïques ont alors rendu coupable l’état-major, considéré comme catholique. Ces « deux France » se sont accusées tour à tour. Finalement, la révolte a été matée, la région de la Ghouta bombardée massivement, faisant en trois jours entre 30 000 et 40 000 morts.

A partir des années 1920, la France connaît un revirement. Le parti anticolonial, historiquement à droite, va passer à gauche et le parti colonial est justifié à droite et à l’extrême droite. Du point de vue des colonisés qui ont fait face à plus d’un siècle de discours républicains se réclamant de la laïcité, celle-ci est donc perçue comme une arme contre leur identité religieuse. Pour Pierre-Jean LUIZARD, ce phénomène explique que les musulmans issus des colonies françaises perçoivent les discours laïcs comme un discours d’oppression. Encore aujourd’hui, les répercussions de cette politique résonnent encore avec ce slogan islamiste qui proclame « la laïcité est l’arme des nouveaux croisés ». Toutefois, l’historien met en garde contre les anachronismes : la contradiction entre la colonisation et les idéaux républicains n’était pas totalement perceptible à l’époque. Elle est en revanche présente dans la construction intellectuelle de nombreux musulmans en France et dans leurs pays d’origine.

[1] Le bien Habous ou Wakf est donc un système juridique selon lequel le droit de propriété de certains biens se trouvent immobilisés et leurs revenus sont consacrés exclusivement dans le cadre du fonctionnement d’une oeuvre pieuse ou d’une fondation d’intérêt général, sans aucune limitation dans le temps (mosquée, hôpital, Université).